‹ La chaleur animaleChapitre 4 sur 99 · LAVOISIER ET LA CUALEUR ANIMALE · texte numérisé non relu

LAVOISIER ET LA CUALEUR ANIMALE

base de l'air fixe, dont la surabondance serait très nuisible ; et la chaleur que cette combinaison dépose dans les poumons répare la perte continuelle de chaleur que nous éprouvons de la part do

Tatmosphére et des corps environnants La conservation de

la chaleur animale est due ^ au moins en grande partie, à la chaleur que produit la combinaison de l'air pur, respiré par les animaux, avec la base de l'air fixe que le sang lui fournit ».

Ces faits dominateurs, auxquels la science contemporaine, avec son luxe de précision dans les détails, n'a ajouté que peu de points essentiels, établissaient une grande révolution dans la science. Analogie d'un phénomène vital avec un phénomène chimique; mesure précise par des appareils de ces deux actions comparables. La voie, dans laquelle devaient marcher jusqu'à nos jours les sciences biologiques, était ouverte.

Lavoisier, dans les années suivantes, ayant poursuivi ses recherches, pui)lia un mémoire sur les altérations de l'air.

Mais c'est surtout dans les deux mémoires publiés avec Séguin (1), que se trouvent indiqués les faits les plus importants, dans un style quelquefois emphatique, souvent éloquent, mais toujours d'une remarquable clarté.

En parlant de l'ouvrage de Harvcy sur la circulation du sang, Flourens dit de ce livre que c'est le plus beau de la physiologie ; il avait oublié le mémoire de Lavoisier sur la respiration ; je ne pense pas qu'il y ait dans la littérature scientifique de plus belles pages que celles-là : c'est la perfection du fond et de la forme.

On est stupéfait d'y retrouver à peu près tout ce que nous savons aujourd'hui sur la chaleur animale :

1° L'air de l'atmosphère fournit l'oxygène et la chaleur ; Ui

(1) Premier mémoire sur la respiration des animaux (Mémoires de l'Académie des sciences, année 1789, p. IS'i; Œuvres complètes, t. II, p. G88). — Premier mémoire sur la transpiration des ani^naux, par Séi^uin et Lavoisier [Mémoires de l'Acad. des sciences, ii avril 1790, i). 77 ; Œuvres complètes, t. II, p. 704). — Le second mémoire sur la traiispir.ition di-s animauv ne se trouve pas ilans les Œuvres complètes. II a été cofiendant rédi!,'é tout entier de la main de Lavoisier, ainsi que l'a constaté M. Grimaiix (Comm. orale), et il a paru dans le Traité éléin. de cliirnie de Lavoisier, Paris, 1801, t. II. pp. 23 i à 2''i.\. Nous y trouvons le passaf,'e suivant : " r)ei)uis l'insecte (pii éidiajtpe à notre vue et rpie nous n'a|)(;rrevons qu'a l'aide du microsi-ope jusqu'au j)lus i,'rand des quadrupcdcis, rélé|diaiit, tout respire datis la nature animée ; la faculté de respirer est réi)andue sur toute la surface des êtres vivants qui existent, et viaisemblaltlement il y a une idiaine non interi'ompue depuis 1 insecte ipii ne respire que par la [)eau. jusfpi'anx f,'-rands quadru[)èdes et aux oiseaux qui respirent principalement parle poumon. Ce n'est point au soleil qu'a ét<' allumé le Ilamheau de Prométliée ; mais c'est à l'air (|ui environne les animaux et qu'ils décomposent que les êtres vivants ravivent continuellement le feu «pii «ert d'aliment à la vie. »

sang fournit le combustible et les aliments restituent au sang ce qu'il perd par la respiration ;

2° Le mouvement et le travail du muscle produisent beaucoup d'acide carbonique ;

3° La transpiration règle la quantité de chaleur perdue.

Et ainsi sont nettement établis les rapports qui existent entre la respiration, la transpiration, la digestion, la chaleur animale et le travail.

Quant à la conclusion, elle se tire d'elle-même. Lavoisier a orienté la physiologie dans cette voie où elle a fait ses admirables progrès. Le premier, il a vu et montré dans les phénomènes vitaux des phénomènes physico-chimiques : de là est venue en physiologie la possibilité de l'expérimentation, avec tous ses procédés précis, l'emploi des mesures et du calcul. Les mémorables expériences de Lavoisier ouvrent une ère nouvelle. C'est la méthode physiologique, c'est la physiologie môme qui en est sortie.

Et que Lavoisier ait eu pleine conscience de toute la portée de son œuvre, cela ne paraît pas douteux. Qu'on lise ces quelques lignes : « Ce genre d'observations conduit à comparer des emplois de forces entre lesquelles il semblerait n'exister aucun rapport. On peut connaître, par exemple, à combien de livres en poids répondent les efforts d'un homme qui récite un discours, d'un musicien qui joue d'un instrument. On pourrait même évaluer ce qu'il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l'homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. Ces effets, considérés comme purement moraux, ont quelque chose de physique et de matériel. Ce n'est pas sans quelque justesse que la langue française a confondu sous la dénomination commune de travail les efforts de l'esprit comme ceux du corps. »

Que d'autres citations nous pourrions faire encore, en comparant les idées de Haller, qui résume la science de son temps, à celles de Lavoisier !

Il n'y a presque rien à changer aux phrases de Lavoisier, tandis que, dans les phrases de Haller, il faudrait tout transformer pour faire rentrer ses opinions dans le cadre des connaissances actuelles.

Voyons d'abord le style de Lavoisier : « Il résulte des expériences auxquelles M. Séguin est soumis, qu'un homme à jeun, dans un état de repos et dans une température de 26° de thermomètre à mercure divisé en 80 parties, consomme par heure

1210 pouces d'air vital ; que cette consommation augmente par le froid, et que le même homme, également à jeun et en repos, mais <lans une température de 12" seulement, consomme par heure, 1344 pouces d'air vital.

« Pendant la digestion, cette consommation s'élève à 1800 ou 1900 pouces.

« Le mouvement et l'exercice augmentent considérablement toutes ces proportions. M. Séguin étant à jeun et ayant élevé pendant un quart d'heure un poids de 15 livres à une hauteur de 613 pieds, sa consommation d'air pendant ce temps a été de 800 pouces, c'est-à-dire de 3200 pouces par heure.

« Enfin, le môme exercice fait pendant la digestion a porté à 4600 pouces par heure la quantité d'air vital consommé. Les 4?flforls que M. Séguin avait faits dans cet intervalle équivalaient à l'élévation dun poids de 13 livres à une hauteur de 6S0 pieds pendant un quart d'heure.

«... C'est une chose vraiment admirable que ce résultat de forces continuellement variables et continuellement en équilibre (Ij, qui s'observent à chaque instant dans l'économie animale et qui permettent à l'individu de se prêter à toutes les circonstances où le hasard le place... Se trouve-t-il dans un climat froid? D'un côté, l'air étant plus dense, il s'en décompose une plus grande quantité dans le poumon ; plus de calorique se dégage et va réparer la perte qu'occasionne le refroidissement extéiieur. D'un autre côté, la transpiration diminue; il se fait moins d'évapora lion, donc moins de refroidissement. Le même individu passe-t-il dans une température beaucoup plus chaude? l'air est plus raréfié, il ne s'en décompose plus une aussi grande quantité, moins de calorique se dégage dans le poumon (3) ; une transpiration abondante qui s'établit enlève tout l'excédent de calorique que fournit la respiration, et c'est ainsi que s'établit cette température à peu près constante de 32" (thermomètre de R(''aumur), que plusieurs quadrupèdes et l'homme, en particulier, conservent dans quelque circonstance qu'ils se trouvent. >»

Et voici ce que dit Haller (2) :

(1) Quelle précision dans les termes! La lanfjue scientifique de Lavoisier est, par une sorte de prévision étonnante, la lanirue scientifique contemporaine.

(2) A cet é(^ard, jamais Lavoisier n'a dit d'une manière formelle que la combustion était dans le poumon. Il ne s'est pas prononcé : « Aucune expérieme, dit-il, dans son mémoire «le ilW-i [(JEuvves complètes, p. 102, t. Il), ne iirononce d'une manière décisive que le jraz acide rarl)onii|ue i\\ii se déça^'c jieudant l'expiration se soit formé immédiatement dans le poumon ou rlans le cours de la circulation ». Avec une gaiçacité merveilleuse, il élude la difficulté et réserve la question. Toute la dis-

« La respiration est une force adjuvante de la circulation. Elle comprime le sang qui est dans l'abdomen, le chasse des viscères et renvoie plus rapidement le sang au cœur... Quant à l'air, il perd dans le poumon sa nature élastique et se transforme en eau et en vapeur ; des vésicules pulmonaires, il passe dans le sang, de manière à ce que le sang contienne de Fair, un des aliments du sang, comme disait Hippocrate. Les parties les plus solides de l'animal contiennent de l'air et, en se putréfiant, rendent de l'air, de sorte que l'air est une façon de ciment, qui réunit entre elles les diverses particules terrestres du corps... Mais le principal usage delà respiration, c'est la voix. Bien souvent j'ai médité sur la fonction respiratoire, et je suis toujours revenu à cette opinion que si l'animal respire, c'est pour pouvoir émettre des. sons. »

Ne voit-on pas qu'il y a entre ces deux langages deux époques, scientifiques aussi différentes qu'entre Paracelse et Harvey ?

Aussi ne puis-je comprendre que l'influence de Lavoisier sur la physiologie n'ait pas été universellement reconnue. Dans un livre récent, M. Preyer (1) s'exprime ainsi : « La plus grande découverte qui ait été faite en chimie, celle de l'oxygène, par Priestley (1774) et Lavoisier, n'eut aucunement pour effet de donner immédiatement un nouvel essor à l'investigation physiologique, quoique, par cette découverte, les grandes lignes d'une théorie de la respiration, telle que l'avait déjà créée Mayow cent ans auparavant, eussent été de nouveau révélées au monde par Lavoisier (1777). »

Il nous semble que c'est étrangement diminuer le rôle de Lavoisier que de lui attribuer seulement la gloire d'avoir donné la théorie de la respiration. De vrai, c'est bien plus encore. Il a donné la théorie chimique de la vie.

Que dès l'abord, et immédiatement après la publication du mémoire sur la respiration des animaux^ le sens profond des découvertes contenues dans l'œuvre de Lavoisier ait été pénétré par les contemporains et les successeurs ; assurément -non. Wôhler, Dumas, Liebig, ne sont venus que quarante ans après Lavoisier. La physiologie, telle qu'on la faisait en 1800, en 1820,

cussion, si intéressante, qui est venue plus tard, avec Lagrauge, Spallanzani, W. Edwards, Magnus, etc., est exposée dans le livre de M. Gavarret et dans celui de M. Milne-Edwards. M. Milne-Edwards a publié une intéressante nolice historique- (Bull. de l'Ass. scientif. de France; 1885, Gauthier-Villars), sur les travaux physiologiques de Lavoisier.

(i) Éléments de physiologie générale, p, 65, traduction française (Paris,. F. Alcan, 1886}.

LAVOISIER ET LA CHALEUR ANIJIALE Vf

en 1830, avant Magendie et J. Millier, est bien différente de celle que nous connaissons aujourd'hui. Mais ce n'est pas la faute de- Lavoisier, si son œuvre est restée pendant quarante ans sans être poursuivie par des successeurs tant soit peu dignes de lui. Les travaux des grands physiologistes de ce siècle, au lieu de nous éloigner, nous rapprochent de Lavoisier. Des expériences nouvelles ont fortifié la conception qu'il nous a donnée de la vie. Son influence ne s'est pas fait sentir immédiatement (I), mais elle est venue plus tard avec une force extraordinaire. Nous subissons encore cette influence, et, en cherchant à étabhr la théorie chimique et physique de la vie, nous ne faisons que suivre l'indication qu'il nous a donnée. Nous marchons dans le sillon qu'il nous a tracé.

Ce que Lavoisier a démontré, c'est l'axiome fondamental de la biologie, celui qui nous guide tous, médecins et physiologistes, à toute heure, dans toutes nos recherches. La vie est une fonction chimique.

Et alors, les rêves, les conceptions fantaisistes, les interprétations inexactes, les phrases vides de sens, tout le fatras des vieux auteurs s'évanouit devant l'expérience précise. La vie est une fonction chimique. Les phénomènes vitaux relèvent de la balance, de l'analyse, de la synthèse chimique. Le principe vital n'est plus que la direction de cette force chimique inhérente aux substances constitutives des organismes vivants.

C'est Lavoisier qui est le maître et l'inspirateur de la physiologie moderne. 11 lest par les méthodes. Il l'est par les vérités primordiales qu'il a établies. 11 l'est par les découvertes qu'il a suscitées.

Depuis Lavoisier jusqu'à nos jours, dans l'histoire de la chaleur animale, des progrès assurément ont été faits ; mais ils ne sont pas de premier ordre. On a découvert beaucoup de faits accessoires; on a vérifié, édifié, détruit, contesté un grand nombre dliypothôsos. Que d'observations ingénieuses, que d'analyses délicates faites depuis cent ans sur la chaleur animale ! Mais tout cet ensemble ne nous a guère menés plus loin. Le pas ([iiavait franclii un houuue do génie, trois géuéj-atious de (ravailleurs disséminées dans l'univeis tout entier n'ont pas eu l'heur de l'égaler.

(1) Exceptons Spallaiizani, dont les plus belles recherches sont inspirées évideinm»'nt par les d(;couvertes de Lavoisier,

Dans l'immense quantité des documents accumulés, trois faits, qui avaient échappé à Lavoisier, ont surtout de Timportance :

1° La production de la chaleur se fait dans l'intimité des tissus, non dans les poumons ;

2° La mesure de la température dans la fièvre est le meilleur guide pour suivre la marche d'une maladie fébrile ;

3° Le système nerveux central est, chez les animaux à sang ■chaud, l'appareil régulateur de la chaleur.

Mais, quelle que soit la valeur de ces connaissances récentes, je ne pense pas qu'on puisse à aucun degré en comparer l'importance à la grande loi que Lavoisier a établie sur les ruines du vitalisme : « La vie est une fonction chimique. »

Page 1