La chambre ardente
^g^ e volume, dont le contenu est presque /^ entièrement inédit, offre un intérêt de ^^^^ premier ordre, soit pour l'histoire générale de notre Patrie, soit pour V histoire particidière du Parlement de Paris et surtout de la Réforme française. Il va faire la lumière sur une partie aussi obscure qu importante des destinées de cette Réforme au XVP siècle, et, du même coup, compléter ou rectifier tout ce qui a été imprimé jusqu'à ce jour sur le règne de Henri IL Le lecteur pourra s'en convaincre à loisir en parcourant , ci-après, /^Etude historique consacrée aux documents qui forment le fond de l'ouvrage. Mais il faut préalablement lui dire pourquoi ces pages se présentent sous les auspices de la Société de l'Histoire du
Protestantisme français et pourquoi cette de7'nière les fait paraître à cette heure.
Pour aller de la rue des Saints-Pères (oii se trouve la Bibliothèque de la Société d'Histoire), au Palais des Archives nationales (oîi se conservent ces documents quelle publie) y on traverse la partie de Paris qui a été le plus transformée, mais dans laquelle subsistent encore bien des témoins du passé.
Au coin de la rue des Saints -Pères et du boulevard Saint- Germain, le petit jardin qui le sépare de V Académie de Médecine, recouvre les ossements des Htiguenots dont la dépouille a été portée, au XV II" siècle, au cimetière des Petits- Pères. Tout auprès, et du même côté du boulevard, se dressent les restes de l'antique Abbaye de Saint- Germain-des-Prés , qui fut comme le premier berceau de la Réforme française. Là, en effet, séjournèrent souvent Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux et abbé de Saint-Ger^nain , Jacques Lefèvre d'Etaples et Guillaume Farel, qui furent ses protégés y et, pour peu de temps, hélas ! ses collaborateurs. Non loin de là, c'est le quartier de l'Ecole de Médecine près duquel habitait une de nos gloires, Ambroise Paré.
Lorsqu'on traverse le boulevard Saint- Michel, on laisse sur la droite le merveilleux Hôtel de Cluny qui fut loiigtcmps la demeure du cardinal de Lorraine, de ce Guise auquel surtout revient le triste honneur d'avoir fait entrer la France dans les voies de la réaction fanatique et cléricale qui lui fut si funeste et dont elle subit les conséquences politiques depuis trois siècles.
On s'engage ensuite, pour gagner les quais, dans les ruelles qui avoisinent V église Saint-Séverin et la place Maubert, oit la statue d'Etienne Dolet évoque le souvenir de tant de héros d'une conscieîice encore plus pure et plus grande que la sienne. — Nous voici au parvis Notre-Dame, bien moins vaste au XVL siècle qu aujourd hui . Que de fois la foule y fut convoquée pour contempler un malheureux, agenouillé en chemise, tête et pieds nus, la corde au cou, une torche ardente au poing, obligé de crier „merci à Dieu, au Roi et à Justice^\ — ou bien cet autre spectacle dramatique et puissant: une créature humaine — quelquefois une femme — épuisée par la torture, la bouche ensanglantée, mais triomphant, par la flamme du regard, de celles du bikcher !
Avant de quitter le pont Notre-Dame, arrêtonsnous un instant et regardons du côté du cou-
chant. A droite du dôme disgracieux du Tribunal de Commerce s'élèvent quatre toits en poivrière. Ce sont ceux de la Tour de l'Horloge et delà Conciergerie : tout ce qui reste aujourd'hui, avec la Sainte Chapelle, de l'ancien Palais de Justice. Jamais je ne revois ce groupe si pittoresque sans songer au passé. C'est dans la Tour de l' Horloge ou „ Tour carrée" , que Louis de Berquin et Anne Dubourg se préparèrent à la mort, et quen avril ij6i le pasteur Antoine de Chandieu eut l'audace de tenir une assemblée religieuse clandestine. C'est dans les cachots morbides de la Conciergerie que des milliers de nos ancêtres spirituels attendirent le châtiment, souvent capital, du crime exécrable d'avoir parlé comme le fait l'Evangile, de la Vierge, des Saints, ou de la Messe !
Mais la plus éloquente des quatre tours, cest la dernière, la seule qui soit pourvue de créneaux. Elle renfermait la célèbre Chambre de Torture, et, sans doute, les cris des misérables qui y subirent la question „ordinaire ou extraordinaire", perçant les épaisses murailles, l'avaient fait surnommer la Tour Bonbec! C'est derrière ce Donjon que se trouvait la salle du Parlement quon appelait la Tournelle. Les
prisonniers y arrivaient par un escalier pratique dans la tourelle accotée ii la Tour de la Torture, et cest dans cette salle que furent jugés et condauDiés beaucoup de ceux dont on va lire le sinistre défdé.
Franchissons le pont Notre-Dame et dirigeons-nous du côté de V Hôtel-de-Ville. Il y avait lii deux lieux d'exécution, l'un devant l'ancien „ Parloir aux Bourgeois" , la place de Grève, qui rappelle autant de martyrs de la liberté religieuse que le parvis Notre-Dame, — depuis Jacques Pauvan (ij2ô), en passant par Louis de Berqitin (ij2ç) et Anne Dubourg (ijjç), jusqu'à ces deux jeunes filles qui s'appelaient Claude et Radegonde Foucaut {iy88.) L'autre était derrière F Hôtel-de-Ville, le cimetière de l'église Saint- Jean-en- Grève aujourd'hui disparu, oit la fatale potence se dressa souvent aussi, de même que sur maiiite autre place y devant Sainte- Catherine du Val-des -Ecolier s , aux Halles, au Marché aux Pourceaux, au Pilori de l' Abbaye, etc.
Cet itinéraire, auquel nous aurions pu rattacher encore beaucoup d'autres faits du même ordre, n'est pas le seul qui les évoque. Il n'y a presque pas une rue, ime place, un monument de l'ancien Paris, qui n'ait été, du XV F au
XVIII' siècle, témoin du sanglant enfantement de la plus nécessaire de toutes les conquêtes de la Révolution de ijSç : la Liberté de Conscience.
// va y avoir cent ans que ces mots : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses», ont été inscrits dans la Constitution française. Or, il serait facile de prouver par des faits contemporains, quil s* en faut de beaucoup que ces paroles soient loyalement acceptées et pratiquées par tous les Français, Peut-être ceux qui^ sur ce point, voudraient nous ramener en arrière, se doutent-ils aussi peu de ce quils regrettent, que ceux qui jouissent de la liberté de conscience s inquiètent rarement de ce quelle a covité.
Aux uns et aux autres, à ceux qui regrettent le passé et à ceux qui l'ignorent plus ou moins, la Société d'Histoire du Protestantisme français dédie ces documents authentiques, demeurés jusquici inconnus de tous les historiens. — Us y verront ce qii était sous François F^ et Henri II, 2J0 ans avant la Révolution de ij8ç, trois siècles et demi avant son premier anniversaire séculaire, cette liberté de conscience, source et point de départ de toutes les autres.
On l\i dit souvent : Rien ne nous rappelle mieux une époque, les idées, les sentiments qui la caractérisent , qu\m texte contemporain. Les textes que nous avons eu la bonne fortune de découvrir, et que nous exhumons ici, sont particulièrement instructifs à ce point de vue. Le registre des ij6 arrêts rendus par le Parlement de Paris, pendant six mois de l'année IJ48, contre les „ Lut lier iens^' , précédé et suivi, pour ij mois des années //^7 à ijjo, des extraits de 26 j autres sentences analogues, constitue une véritable chronique, à la fois religieuse, politique et judiciaire, de ce temps, écrite manu propria, pour l! édification de la postérité, par quelques-uns de ses principaux acteurs.
Nul ne pourra la parcourir sans mesurer en pensée toute la distance qui nous en sépare, ni (espérons-le !) — sans saluer avec admiration et reconnaissance, les héros obscurs qui préparèrent V affranchissement de nos âmes par la grandeur de leur foi et par le sacrifice de leurs vies !
Paris, janvier i88ç.