La chambre de la reine
On a vu, dans la première partie de la Chambre de la Reine, comment le château de Cernan , près de Saint-Marc en Bourgogne, dérobé aux spéculations de la bande noire, était devenu la digne propriété de mademoiselle de Mériadek ; on a vu comment l'étrange arrivée de cette belle et noble fille avait plongé les esprits bourguignons dans la plus grande stupeur , pour les lancer ensuite dans le champ des plus folles conjectures; on a vu comment la fantastique châtelaine , nouvelle Dame - Blanche de cette contrée, avait été successivement laFée-Sour-
4 LA CHAMBRE DE LA HE\fŒ.
noise, l'Illuminée, la duchesse de Berry, la reine Christine, etc., etc., etc., jusqu'au jour où , tous les mystères s'expliquant à la fois , l'orpheline des Mériadek avait épousé M. de Kerdaniel. On se souvient peut-être des figures intéressantes ou comiques, tristes ou bouffonnes, qui animaient tour à tour la scène : de M. Noiraud, le notaire royal, de Son unique clerc et de ses trois chiens ; — de l'honnête M. Laridon , ce juge qui dormait si bien et qui entendait si mal, — de M. Sarmilly, l'Harpagon de l'endroit, et de ses deux fdles majeures; — du brillant et infortuné Potiron - Cachet , si vainement amoureux de la Fée-Sournoise , et foudroyé si cruellement dans son colombier ; — du galant docteur Valinski , sauveur de mademoiselle de Mériadek, après Dieu et l'amouf ; — de tous les personnages du Comité des Recherches ol du Comité-Valinski , de leurs
perquisitions actives et de leurs ardentes rivalités ; des émotions palpitantes de mesdames de Saint-Vital, de Preuil, de Charleville et d'Acigné, de l'espionagc acharné de Merluchon , du facteur de la poste et du maître d'école , de leurs prodigieux colloques et de leurs suppositions mirobolantes. On n'a pas oublié les bizarres et fidèles serviteurs de la châtelaine : cette bonne madame de Kernalo , toujours grondeuse et toujours dévouée ; celte vieille Magan , armée de ses moustaches grises et de son fusil à deux coups ; ce brave et impassible Guénolé , qui avait été chouan sous Monsieur; et ce grand et superbe chien montagnard, dont les aboienients avaient signalé le manoir de Saint- Marc !... Quant au kloarek Daniel, le lévite brûlé dans sa robe noire , quant au pâle et graye capitaine Albert de Kerdaniel , au fougueux amiral, son père, et à son a^mUi
compagnon , M. de B***, l'adroit historien du pèlerinage de Sain te- Anne, ce sont-là des personnages trop importants pour qu'il soit besoin de les rappeler à personne.
Eh bien , tous ces personnages qu'on a vus figurer dans I'Histoire de mademoiselle de Mériadek , on va les retrouver à leur place dans I'Histoire de madame de Kerdaniel.
Deux nouveaux venus seulement en augmenteront le nombre, non sans apporter avec eux le trouble et la terreur ; mais ceux - là ne se nommeront qu'à la dernière page; car ils seront, comme dit Horace, les dieux du dénouement... Le théâtre sera encore cette Chambre de la Reine, illustrée par l'héroïque Marie d'Anjou. Les entr'actes seront toujours remplis par ces histoires que les amis de la châtelaine de Cernan content si volontiers. Enfin, la scène s'ouvrira, comme la première fois, devant l'hôtellerie du Lion- d'Argent.
lESNOlJTEACX MYSTÈRES.
— Nous nous reverrons au printemps prochain , avait dit madame de Kerdaniel à ses hôtes, en partant pour Paris; préparez de nouvelles histoires pour les matinées de la Chambre de la reine.
Le printemps était revenu, madame de
Kerdaniel avec lui ; les histoires et les conteurs étaient prêts. . . et cependant la Chambre de la Reine ne s'ouvrait point...
C'est qu'un hôte indispensable avait manqué au rendez-vous du château de Cernan ; et cet hôte était le bonheur !
— Quoi l l'orpheline si doucement consolée de la perte de sa famille , la mourante ramenée à la vie par tant de soins conjurés , la fiancée réunie à l'époux qu'elle croyait à jamais perdu, madame de Kerdaniel enfin, n'était-elle pas heureuse ?. . .
— Madame de Kerdaniel était la plus heuseuse des femmes; entourée de toutes les joies que peuvent donner la jeunesse et la beauté, la fortune et l'amour, bercée par Je souvenir lointain du père et du frère qu'elle voyait aux cieux , souriant au plus calme et au plus bel avenir qu'on puisse rêver sur la lerrc, madame Kerdaniel n'aurait eu rien de
LES NOOVEAUX M¥STÈRES. 9
plus à demander à la Providence... si son mari eût partagé son bonheur.
Oui , M. de Kerdaniel était malheureux. — Voilà pourquoi le deuil semblait planer encore sur le château de Cernan ; voilà pourquoi la Chambre de la Reine ne s'ouvrait point à ses joyeux convives.
Mais quel pouvait être le chagrin d'un homme à qui rien ne manquait ici-bas? C'est ce que personne n'avait su deviner encore; c'est ce que lui seul... et Dieu connaissaient. La plaie qu'il portait au cœur paraissait aussi incurable que profonde; et, sur ce nouveau mystère du château de Cernan , les esprits forts se perdaient en nouvelles conjectures.
On va en juger par la conversation suivante, qui avait lieu, comme on l'a dit, devant la porte du Lion-ct Argent.
C'était une année, jour pour jour, aprùs la fameuse vente à la criée, Les tourelles et
les massifs du château se dressaient, plus superbes que jamais, sur le bord opposé de la rivière, et les personnages groupés devant l'auberge étaient nos vieux amis de l'an passé : M. Laridon, le juge -suppléant, de plus en plus sourd et de plus en plus curieux; le maître d'école et le facteur, espions en titre de la ville et colporteurs de tous les cancans; le vieux Sarmilly , constamment affublé de ses bas en spirale , de ses culottes ficelées au genou et de sa redingote bleu-savon ; le clerc Athanase Merluchon , toujours fort sur les tours de bilboquet et de magie blanche ; M. Noiraud, le notaire, assisté de ses chiens de chasse et de basse -cour, sans compter leur nouvelle famille; enfin, le jeune et infortuné receveur , Potiron -Cachet , fidèle à ses gilets écarlates, à ses pantalons jaunes et à son amour sans espoir.!...
Le malheureux était arrivé, le jour même,
LES NOUVEAUX RîTSTÉRES. 11
des Pyrénées-Orientales , où il n'avait pu oublier mademoiselle do Mériadek; il avait fait deux cents lieues en diligence uniquement pour la revoir, et les informations qu'il recevait sur elle étaient faites pour rallumer toutes les flammes de son cœur.
— Comment! s'écrait-il, en interrogeant tout le monde, le mariage de mademoiselle de Mériadek n'aurait pas assuré son bonheur ?
— Il n'a pas du moins assuré celui de son mari, repartit Merluchon, l'orateur de la bande. Vous vous rappelez , monsieur Cachet, en. quel état la Fée-Sournoise arriva devant cette auberge , il y a un an aujourd'hui ?
— Si je me le rappelle, mon Dieu ! Avionsnous jamais rien vu de plus beau , de plus touchant ?...
— Mais de plus triste, de plus fatal...
— Hélas ! c'est vrai !
— Eh bien ! le noble capitaine n'est pas revenu de Paris mieux hypothéqué.
— Il serait possible !... Que lui est-il donc arri\é, messieurs?
— Ah ! voilà! Que lui est-il arrivé?...
— C'est son secret jusqu'à ce moment.
■ — Allez le prier de vous le dire !...
— C'est donc un bien grand mystère?
— Une énigme dont nous cherchons le mot depuis quinze jours l
— Un logogryphe comme ceux de l'année dernière... Yous vous souvenez, monsieur Cachet?... la fameuse vente... la calèche tombée des nues... la vieille Bretonne et son piège à loup... les billets de banque du paysan... les apparitions de la Fée-Sournoise sur sa fenêtre; ses visites aux cimetières et aux églises.. . ces lellres et ce ruban qu'elle arrosait de larmes,.. Hein î... messieurs ! avions»
nous la chair de poule en ce temps-là !... En faisions- nous des histoires et des suppositions sur tous ces rébus !
— Et dire que c'est à recommencer de plus belle , que nous voilà déroutés et dépistés par le mari comme par la femme ! Si ça n'est pas humiliant !
— Ce château de Cernan est condamné aux mystères à perpétuité!... C'est un vrai château d'Anne Radclilfe, un nouveau château d'Udolphe... Je déclare que je le baptise de ce nom...
— Et moi aussi...
— Et moi aussi...
— Va pour le château d'Udolphe!...
— Adopté à l'unanimité!...
Monsieur Laridon demanda gravement ce qu'on adoptait , tandis que chacun , croisant les bras, toisait du regai^d lesombremanoir. ..
— Mais enfin , reprit le receveur en
congé, qui vous prouve que M. de Kerdaniel ne soit pas heureux ?
— Monsieur Poliron-Gachet! répondit le notaire en reculant de trois pas , vous ne nous feriez pas l'injure de nous adresser une pareille question, si l'individu qui en est l'objet avait frappé votre rayon visuel!...
- Il est donc bien changé?...
— Pâle comme votre chemise!...
— Ou rougecomme votre gilet, car sa figure prend toutes les couleurs de l'arc-en-ciel...
— Je l'ai vu hier , moi qui vous parle , aussi livide que votre pantalon!
— Et puis toujours seul, pensif, les bras croisés derrière le dos... comme Napoléon à Sainte- Hélène!...
— Quand tout le mode dort la nuit à Saint-Marc , une seule lumière brille à la petite tour de Gernan... c'est la bougie du malheureux capitaine ! . . .
— Si VOUS rôdez le soir autour du parc, VOUS entendez un pas furtif et vous voyez quelque chose glisser entre les arbres... vous croyez que c'est un lièvre ou un lapin... Erreur grossière! c'est M. de Kerdaniel enveloppé dans son manteau 1...
— Mademoiselle Clémentine Desherbiers , la directrice des postes , l'aperçoit tous les matins avant le jour , immmobile et en robe de chambre sur son balcon!.. .
— Il est clair qu'il ne dort plus!...
— Dites qu'il ne se couche pas, monisieùr!... Il n'a peut-être pas ôté ses bottés depuis huit jours!!.. C'est horrible à penser!!.. Quant au reste, le facteur, qui a soin de porter les lettres au château vers l'heure du déjeuner , vous affirmera qu'il n'a jamais trouvé le capitaine à table...
— Je l'affirme sur l'honneur ! dit le facteur en étendant la main ; j'ai la conviction que
M. de Kerdaniel déjeunedans sa chambre!... — Si toutefois il déjeune , car il est permis d'en douter... Pour moi, je parierais qu'il ne déjeune pas...
— Et il y a bien pis que cela, messieurs ! s'écria M. Noiraud d'un ton qui fit aboyer tous les chiens; non-seulement le capitaine ne déjeune pas avec madame de Kerdaniel , mais encore il ne... il n'exécute pas l'article 214 du Code civil!...
Une exclamation d'élonnement , de confusion et d'horreur accueillit l'étrange assertion du notaire. Le receveur se laissa tomber sur une borne en se tordant les bras de désespoir...
— Oui , messieurs , reprit le tabellion à voix basse, pendant que toutes les têtes se groupaient autour de la sienne, j'ai la certitude de ce que j'avance, et vous pouvez l'acquérir aussi bien que moi-même.
— Comment cela?... comment cela?...
Cachet s'élança de la borne, et vint appliquer son oreille aux lèvres de M. Noiraud.
— Réunissez-vous un de ces soirs chez moi , continua celui-ci ; nous monterons , entre onze heures et minuit, sur ma terrasse. Là je vous ferai remarquer deux simples choses, messieurs : la petite tour de Cernan, habitée par le capitaine , et la grosse tour, habitée par madame de Kerdaniel. Or, vous verrez de la lumière dans l'une et dans l'autre, et cela jusqu'au lendemain matin, si vous en avez la patience. Donc le châtelain et la châtelaine veillent, chacun de son coté, séparés par une distance de trente-cinq à quarante mètres ; donc ils ne se conforment pas à l'article 214 du Code civil!,.. Voilà un raisonnement péremploirc , ou je ne m'y connais pas.
— Le l'ait est que c'est sans réplique! ni. 2
lé LÀ CHÀirtRE liË LA REINE.
s'écrièrent tous les assistants; et le receveur balbutia, en retombant sur sa borne:
•i^ C'est véritablement sans réplique!...
— Mais, monsieur Noiraud, reprit-il avec tristesse, on peut tirer de vos prémisses deux conclusions au lieu d'une : madame de Kerdâniel ne dort pas plus que son mari, et par conséquent elle est aussi malheureuse...
— Elle malheureuse? repartit le notaire, ah bien , oui ! — Tenez , tenez , poursuivit-il en se retournant, voilà comme elle est malheureuse!...
Un grand bruit de chevaux s'éleva de la grille de Cernan , et la calèche de madame de Kerdaniel passa au milieu d'un tourbillon de poussière. . . Elle-même conduisait l'attelage avec l'adresse la plus intrépide. Deux cavaliers galopaient à droite et à gauche. Le premier était un piqueur anglais que la châ • telaine avait ramené de Paris; le second
LRS NOUVEAUX MYSTÈRES. 19
ii*etàlt autre que le docteur Valinski , plus assidu que jamais près de sa belle cliente.
Nos curieux ne distinguèrent que l'habit roiige du piqueur, le reflet rapide d'une robe verte, un éclat de voix de la jeune femme et le rire joyeux du médecin. Tout cela scffaça comme une vision et disparut au premier détour de la route...
— Toujours le chemin de la Ramée!...
c*est cela!... J'y serai aussitôt qu'eux! dit vivement Merluchon.
Els'élançant du milieu du groupe étonné, il franchit la rivière en sautant d'un bateaii sur l'autre, et se mit à courir comme un lièvre à travers champs.
— Eh bien! eh bien! où va-t-il ainsi?
s*ecrièrent les compagnons du notaire.
— Chut! laissez-le faire! répondit M. Noiraud qui mit un doigt sur ses lèvres, il a son idée, et il court à la découverte...
Puis , sifflant son meilleur chien de chasse , il le lança sur les pas d'Athanase.
— Vous voyez, M. Cachet?... reprit-il en regardant le receveur ébahi , voilà la mélancolie de noire châtelaine : tous les jours en voiture ou à cheval, le fouet ou la cravache à la main!... et si vous aviez pu remarquer ses yeux éclatant de joie, ses joues plus roses que les fleurs nouvelles , ses lèvres toujours prêtes à sourire!... Ah! ce n'est plus notre fantôme de l'année dernière!...
— Quel changement, en etîetî... soupira le receveur des Pyrénées- Orientales, affligé d'un bonheur auquel il était si complètement étranger.
— Mais quelle est donc l'idée de votre clerc, monsieur Noiraud? demanda-t-il après un silence que loul le monde avait imité.
— Ah I dit le notaire en faisant claquer son fouet à chiens , c'est une idée assez
drôle , allez , et qui n'est pas plus bête pour cela.
— Voyons! voyons I
— Merluchon s'est persuade que M. de Kerdaniel est jaloux, et que ce n'est pas sans motif...
— Bah ! il serait possible ?
— Au fait, pourquoi pas? nous sommes tous mortels...
— Ah! madame la Fée-Sournoise!... c'est cela qui serait fameux , par exemple !
— Et sur qui porterait la jalousie du capitaine?
— Sur l'éternel compagnon de sa femme, le docteur Valinski.
— Le docteur Volinski? ma foi, c'est un très bel homme...
— Un très bel homme. . . de quarante ans. . .
— Toujours tiré à quatre épingles...
— Parfumé connue une petile-maitresse.
— Et puis un linge d'une blancheur!...
— Les jolies femmes adorent le linge l)Ianc...
— : En sonmie , la supposition n'a rien d'invraisemblable. . .
— La suppostion est absurde! s'éc^a 1^ receveur; et si M. Merluchon osait avancer devant moi...
— Motus et attention ! dit le i^ptaire ei^ saisissant Cachet par le bras ; autre objet d'observation que j'ai l'honneur de vous soumettre : quelle est cette ombre q\ii glisse entre les arbres de l'avenue?
Chacun braqua ses yeux s^r le point indiqué par le notaire. L'on^bre courut juscjn'^ une petite terrasse qui dominait la ^'oute suivie par la calèche. Là elle se dressa brusquemept sous un rayon de soleil , — et no? causeurs distinguèrent parfaitement le capitaine...
Il resta plusieurs minutes immobile, le re-
L4ÎS NOUVEAUX J^YST^IUES. 23
gard fixé sur la campagne... puis il laissa tomber son front dans ses deux p)£iins , et il s'assit au bord du parapet qui surplombait I^ rivi^m.
—. ^thanasea raison ! (\\t le juge suppléant d'un ton sentencieux, cet |iomqie est en proie aux tourments de la jalousie!...
,, ^u bout d'un quart d'heure, quand la calèche sans doute eut disparu dans l'éloignement, M. de Kerdaniel rentra lentement au çl^^teau. Puis il en ressortit armé d'un fusil de chasse; il s'enfonça dans le verger qui longeait la Seine, et il se mit à tirer sur tous le^ oiseaux qui l'habitaient...
Les coups de feu se succédaient avec une sorte de fureur. Les oiseaux épouvantés s'cnvoj^ient par troupes , et les auditeurs de ce carnage se regardaient tout ébahi^.
— Je maintiens ma phrase , dit M. Laridon, qui avait mis sa main derrière son oreille
en forme de cornet , cet homme est en proie aux tourments de la jalousie !
Là-dessus les timides réflexions de M. Sarmilli et les hardis jurons de M. Noiraud, les petites exclamations de M. Cachet et les grosses bêtises du maître d'école, s'élevèrent, d'hypothèse en hypothèse, jusqu'aux plus effrayantes conjectures... lorsque l'apparition d'un nouveau personnage vint achever de bouleverser les esprits.
Ce personnage n'était autre que Cuénolé Magan , le valet-intendant-jardinier de madame de Kerdaniel. Sa vue produisit d'autant plus d'effet qu'on parlait de lui au moment où il franchit la grille du château. Le notaire racontait les changements survenus dans la personne et les habitudes du vieux serviteur, en même temps que dans celles du jeune châtelain. Chose étrange et inexplicable! Nouveau myslèreentre tant dcmystcres! Lebravecom-
LES NOUVKACX MYSTÈRES. 25
pagnon de M. de Mériadck , le fidèle et dévoué gardien de sa fille, semblait avoir retiré à celle-ci la meilleure part de son affection , pour la reporter sur M. de Kerdaniel. Il mettait à chercher, à consoler son nouveau maître, autant de soin qu'à éviter son ancienne maîtresse, — que même il blâmait parfois durement, s'il fallait en croire le notaire...
— Mais suivez bien notre homme, dit celui-ci à ses acolytes, en les entraînante l'écart... Vous voyez son air sombre et pensif, sa démarche accablée , ses regards inquiets et farouches?... Il vient de s'entretenir avec le châtelain, de solliciter en vain ses confidences... ou peut-être de les obtenir... et savez-vous où il se rend de ce pas?...
— A. l'église?... demanda le juge suppléant, qui connaissait la fer#ente dévotion de Guénolé.
•—Au cabaret ! reprit lenotaire à demi-voix>
— Ai^ cabaret!... l'honnête Magan?... |gt qu'y vi^nt-il faire, bon dieu?... dit M. L^n-s don scandalisé.
— 11 vient s'y griser, monsieur le jug^^^ comme vous et moi... Chut !... ne faites pas semblant de le regarder !...
Et pendant que nos promeneurs s'éloir gnaient du Lion- d'Argent, Guénolé s'y rendit en effet d'un pas incertain. Il fit trois tours devant l'enseigne , son large chapeau rabaUM sur les yeux , ses deux mains dans les poches de son bragow-braz , son pen-baz suspendu à son cou et flottant le long de ses quatre gilets -, puis, au moment où chacun lui tournait le dos , il franchit vivement le seuil de l'auberge, et ferma la porte après lui...
— Eh bien! que vous disais-je? s'écria M. Noiraud tiéoniphant. — Mais rapprochoqsnous maintenant , ajoula-t-il , et vous alle^ voir que le vieux ne boit pas de la petite bière.
L^ flTOpyEAUX ft|V$TÈUES. 37
Ce fyt ^ qui retournerait le plus vile 2\. |^ pprle de la taverne, et voici ce que |es mpin^ clairvoyants purent remarquer.
Quénolé, seul daqs la salle basse a>^c deux maquignons étrangers au pays, s'était attablé dans le coin le plus obscur, les jambes cfoisées , le regard lixe , le visage eptr-e les deu^ mains.
~ Vjnq bouteille de vii) de Beaune ! dit-il à l'hôtesse d'une voix sourde.
1^\ quand la bouteille fut posée devait lui :
— 4'^^ ayqis demandé de^ix! s'écria-t-i| çl'ufl m fearé.
J^'jiôtessq li^i apporta une seconde bour teille ; mais il s'écria avec une sorte de fureur :
— Donnez-m'en trojs, vous dis-je, et du meilleur de votre cave!...
t^es trois bowteiUes prirent place devant
le Breton ; il versa si brusquement la première qu'il en répandit la moitié sur la table.
— Ce verre est bon pour donner à boire aux oiseaux , dit-il avec un sourire convulsif, j'en veux un trois fois plus grand!...
L'hôtesse lui remit un énorme gobelet, qu'il remplit et vida plusieurs fois de suite.
La vivacité de cette opération fit tomber le chapeau du buveur. Ses longs cheveux gris se déroulèrent sur ses épaules , et l'on put voir un ruisseau de larmes couler sur ses joues flétries. Sourdes et froides comme celles des vieillards, ces larmes se perdaient de ride en ride, avant d'aller se mêler au vin de Beaune...
— Eh bien ! demanda l'hôtesse , qui observait tout du coin de l'œil , quoi de nouveau à Cernan, M. Guénolé?
»— Du nouveau? répondit le Breton avec
LES NOUVEAUX MYSTKRKS. 29
un rire forcé... altendez que je l'oublie, ma commère, et parlons, s'il vous plait, d'autre chose.
Puis, coupant court aux questions de la bonne dame, il se mit à lui en adresser luimême une telle quantité, qu'il eût été impossible d'y répondre.
— Les blés promettent ils cette année? (Et le verre se vidait ou se remplissait à chaque mot)? Les vins seront-ils secs ou abondants? De quoi s'occupe-t on à Saint-Marc? de réparer le clocher de l'église, ou de rebâtir la mairie? On dit que notre député nous a baillé un pont en fil de fer... Quand passerons-nous dessus? Et les plaisirs, qu'en faisons-nous, ma commère? Combien avez-vous eu de no ces depuis la moisson?... Ahl il faut que les jeunes se marient pour réjouir les vieux... Heureux ceux qui licnl jusqu'au bout, n'estce pas?... Quand nous serons morls, nous
âÔ LA CttAMtJRE DE LA REINE.
ne danserons plus, comme dit la chanson :
Eul licher wenn ha pemp planken, Ëutin torchen plouz dihdan ho penn , Ha pemp troated douar war lio héin , Chétu holl madou ar bed-nien.
(Un drap blanc et cinq planches; Un sac de paille sous la tête , Cinq pieds de terre par dessus :
Voilà tous les biens de ce monde).
Et tout en fredonnant ce sinistre couplet, Guénolé poussait un éclat de rire plus sinistre encore, et achevait de noyer sa raison dans des flots de vin.
L'hôtesse le considérait avec une frayeiir muette, et les compagnons du notaire demeuraient pétrifiés i\ la porte...
Tout à coup le vieillard se leva en vidant sa dernière bouteille ; il la fit voler en éclats d'un coup de son bâton; il jeta uhe pièce
LFS NOn'EArX MYSTÈRES. 31
d'argent sur la table, et il s'élança dehors eti chantant à pleine Toix :
A Bannalek , il y a un beau Pardon , Où l'on vole les jolies filles...
Et mon moulin tourne :
Diga diga di...
El mon moulin va ;
Diga diga da...
Guillaouik , le petit bossu , il est bien affligé ; Sa jolie Fantik , il l'a perdue...
Et mon moulin tourne :
Diga diga di...
Et mon moulin va :
Diga diga da...
Quand Guénolé passa devant nos curieux, en chantant ainsi, toute sa personne était bouleversée... Ses yeux, encore mouillés de larmes, regardaient sans voir ; un rire sardônique tordait ses lèvres; ses jambes flageolaient sous le poids de son corps, et son bâ-
ton faisait le moulinet autour de sa tête... Un des zigzag qu'il décrivait le poussa jusqu'en face de M. Laridon, qu'il reconnut à travers les fumées du vin.
— N'est-il pas vrai, monsieur le juge, lui dit-il en s'accrochant à lui , n'est-il pas vrai qu'il faut s'amuser jusqu'aux portes du cimetière? Eh! eh! ehl... Riez donc, vénérable magistrat! — Salue bien, messieurs la compagnie...
Et le malheureux reprit le chemin du château de Ccrnan, dont tous les échos répétèrent bientôt son refrain...
Et mon moulin tourne Digadiga di..., etc.
Les spectateurs de celte scène rapide se regardaient encore immobiles et muets devant l'hôtellerie...
— Ne le plaignez pas!... dit phiiosophi-
quement le notaire... son but est rempli ; le voilà consolé de ses chagrins. C'est la sixième fois que je le vois en cet état depuis dix jours. Le brave homme accourt au Lion-d' Argent lorsqu'il y a du grabuge au château. Il me sert de baromètre, sans le savoir... Et il paraît qu'aujourd'hui l'atmosphère est à la tempête...
— Il paraît , dit le receveur, abîmé dans ses réflexions... Et chacun de répéter, en toisant son voisin :
— Tout cela est vraiment inconcevable!...
LEFESmDEB.\ITflAZAR.
Une heure après, la nuit tombait sur la \ille de Saint - Marc et sur le château de Cernan. Nos observateurs , fidèles à leur poste, contemplaient avec effroi le vieux manoir enveloppé d'ombres... lorsque la calèche et l'escorte de madame de Kcr-
daniel repassèrent au grand galop
Cette fois ;, le piqueur anglais courait en avant, de sorte que M. Valinski et la châtelaine se trouvaient en tête à tête.
Au risque de se faire écraser, le notaire s'avança tout près d'eux , et dans les paroles qu'ils échangeaient à voix basse, il distingua celles-ci :
— Retournerons - nous demain à la Ramée, madame?
— Non , docteur.. . je commence à craindre les soupçons de mon mari .
— Ainsi donc ce sera pour après demain?
— Ce sera pour après demain.
— Je serai exact...
M. Noiraud livra ces paroles significatives aux méditations de ses confrères. Les plus indulgents , trouvant là un rendez-vous clair cl nel, furent scandalisés aii dernier point,
LK FKSTIN I>K HALTIIA/AK. 37
et M. Cachet seul défendit héroïquement la châtelaine.
Mais bientôt le retour de Merluchon confondit le receveur lui-même; car le clerc apportait un rapport des plus foudroyants...
L'impatience d'un aveugle, attendant le résultat de l'opération qui doit lui rendre la lumière, n'est pas plus vive et plus ardente queue fut celle de nos bourguignons, suspendus aux lèvres indiscrètes de leur ambassadeur.
Toujours guoguenard et hâbleur, Athanase se fit énormément valoir avant de répondre aux questions dont on l'accablait.
Il exigea d'abord que chacun le suivît dans la petite salle du JAon -d'Argent; là, il épongea la sueur qui découlait de son front; il donna ses guêtres à délacer au facteur et au maître d'école ; il se fit servir une carafe d'eau limpide, dans laquelle il délaya lentement une
demi-livre de sucre et une douzaine de petits verres de rhum ; et s'étant enfin essuyé, secoué, éventé, abreuvéet mouché pendant un quart d'heure, mollement étendu dans le plus large fauteuil de l'auberge, les six chiens du notaire accroupis entre ses jambes , ses auditeurs debout et immobiles autour de lui, il s'exprima de la sorte :
— Ayant pris par la traverse, comme vous avez vu , je suis arrivé à la Ramée presque en même temps que la calèche. Cinq kilomètres sans respirer!... Hector et moi (Hector était le chien courant du notaire) nous tirions un pied de langue. Mais nos peines devaient avoir leur récompense, et elle ne se fit pas attendre. Voyant la calèche à la porte de la ferme, je me glisse avec Hector le long d'une haie, jusqu'au pied de l'ormeau qui domine la maison. Vous savez que celte mai-
son est inhabitée depuis quelques mois, le
docteur n'ayant pu la louer à personne, à cause des loups-garous qui s'y sont établis. Nous nous couchons, Hector et moi , ventre à terre, au milieu de hautes herbes... C'était un peu frais après une course forcée; mais la colique n'est pas mortelle, et j'aurais payé ma place encore plus cher. Au bout de quelques instants, un rayon de soleil vint nous rechauffer; mais comme le soleil se couchait aussi lui, ce fut l'affaire d'une minute. Hector n'en demanda pas davantage pour s'endormir du sommeil de l'innocence. Pauvre Hector!... Fallait-il qu'il fût sur les dents ! C'est tout de même, j'aurais cru les chiens plus curieux, et j'admirai l'insouciance de ce quadrupède...
— Au fait, corbleu! arrivez au fait ! interrompit le notaire, exaspéré par ces divagations,
— J'arrive, j'arrive, dit Merluchon en
avalant un nouveau verre de grog... Un peu de sucre, patron. — Facteur avancezmoi ce tabouret. Maintenant, une, deux, trois ; prenez vos places , messieurs , mesdames, le spectacle va commencer... Je vous ai (lit qu'Hector s'était endormi du sommeil du juste...
— Certainement, vous nous l'avez dit 5 mais «pie s'est-il passé? Qu'avez-vous vu?... Comment?...
— Minute! nous y voilà !... si Hector dormait, vousjugezquejenedormaispas, moi!...
aussi rien ne m'a échappé, je vous le jure! D'abord M. Yalinski mit pied à terre. H donna son cheval au coureur et présenta la main à madame de Kerdaniel. Quand ils furent bras dessus, bras dessous, prêts à entrer dans la maison, devinez un peu par où ils commencèrent,..
"TT Par ouvrir la porte?,,.
— \h ! bien oui î... Ils commencèrent par ordonner au coureur d'aller voir, à une lieue de là, s'ils y étaient.
— Ils voulaient rester entre eux... c'est clair... quand on a un rendez-vous.
— On n'est pas seul , on n'est pas deux, comme dit la chanson...
— L'amour fait le troisième...
— Le troisième , reprit le clerc , fut une espèce de fantôme, qui ouvrit la porte de la ferme, et qui vint au-devant de la châtelaine... .
— Bah ! s'écria l'auditoire, il y avait quelqu'un dans la maison?
— Quelqu'un ou quelqu'une... car je ne saurais dire le sexe de cet individu. Son âge peut varier de quarante à quatre-vingts ans. Son costume se compose d'une robe à ramages excessivement moyen-âge, et je soupçonne que sa patrie est l\ Chine!,.. •
— La Chine!!... vous vous moquez du monde...
— Vous nous faites faire un voyage de circumnavigation !. ..