EPOUSE ET MAITRESSE
— Je ne te dirai point mon âge ; lu le vois à travers mon masque ; je ne dirai point que je suis jolie, personne ne me l'a dit mieux que toi-même; mais je te dirai que j'ai une qualité dont nul ne se vante et dont je me vante, moi t je suis bonne! Étrange confession ! vas-tu penser, que celle qui commence par rénumération des vertus! Après mes vertus viendront mes défauts , et ces doubles aveux s'expliqueront les uns par les autres. Jamais donc je n'ai fait sciemment de mal à qui que ce soit, et il y aurait la plus grande cruauté à m'en faire. Aussi la méchanceté
parvient à me rendre méchante; l'ingratitude, impitoyable. Yoilà pour le fond de mon caractère. Quant aux détails, j'ai l'esprit fantasque par nature et sérieux par position , l'imagination vagabonde , mais contenue, le cœur capricieux, mais fidèle. Je reviens avec bonne foi de mes jugements^ difficilement de mes amitiés, jamais de mes antipathies. Je suis assez patiente pour ne point m'offenser sans raison , quoique je sois vive et parfois emportée ; mais si je me sens offensée réellement , mon unique pardon peut être l'oubli... Je ne supporte qu'en le détestant tout ce qui est faux ou exagéré : le sentiment qui se prodigue, l'enthousiasme à froid , le dévouement en paroles, l'admiration complimenteuse, la critique par insinuation. J'appartiens au monde et je l'honore par esprit de parti, quoique je le méprise en secret 5 je maudis intérieurement ses préjugés
et ses usages, mais je les respecte et j'en suis l'esclave à l'extérieur, comme je suis l'esclave de la mode, dont je ne fais aucun cas, ne pouvant me décider à être ridicule pour le meilleur motif, et aimant mieux imiter que révolter tout le monde. Peu m'importe d'être soumise en apparence et dans la forme, pourvu qu'au fond et en réalité je demeure libre et indépendante ! . . . C'est de la faiblesse, * sans doute : c'est môme de l'égoïsme. Mon égoïsme consiste à être heureuse sans offenser Dieu ni les hommes. Yeux-tu des détails plus particuliers sur mes opinions , sur mes goùls, sur mes fantaisies, sur mes habitudes? Je ne te les épargnerai pas!
Ici l'inconnue, dévoilant ces replis de l'àme où se cachent les mystères les plus sacrés, analysant ces petites choses dont l'en* semble a une si grande importance, énumérant ces riens de chaque jour et de chaque
262 LA CUAMBBE DE LA BEINE.
minute dont la somme fait le fond de la vie et du caractère, compléta un portrait fort éloigné sans doute de la perfection, mais qui réalisait l'idéal piquant rêvé par Saverny.
— Femme singulière ! avait d'abord pensé Georges 5 — femme charmante 1 pensa-t-il cette fois; non plus intrigué, mais captivé par le domino , et se retournant à peine vers la loge de la veuve.
Ce fut bien autre chose encore quand l'inconnue lui dit comment elle entendait l'amour, quand, lui confiant toutes les délicatesses et tous les caprices d'une âme naïve et ingénieuse , toutes ces coquetteries naturellement raffinées qui sont l'apanage des femmes tendres et spirituelles , elle rendit non-seulement au lion blasé le parfum délicat des illusions flétries , mais éveilla dans ce cœur qui croyait avoir tout expérimenté
«BHf
LA VÉRITÉ SOl'S LE MASQUE. 263
le pressenti ment exquis de jouissances inconnues.
— Femme adorable ! se dit-il alors , séduit par tant de charmes , et oubliant tout-à- l'ait, pour le coup , de regarder madame de Lau-« noy.
— A ton tour, maintenant ! reprit le domino; j'espère que ma franchise a provoqué la tienne.
— Ta franchise m'a enchanté, et la mienne pourra te déplaire, répondit Georges avec liésilation...
— Je t'ai dit que la fausseté seule me déplaît , Saverny ; mais je vois y mon cher pénitent, que tu as de gros péchés sur la conscience. Je vais donc le questionner en confesseur indulgent, et lu n'auras que la peine de répondre oui ou non.
— Morbleu! que veut dire ceci? se de-»manda Georj[»es éperdu; quelle est celle femme
qui ne ressemble à nulle que je sache, et où diable Yeut-elle en venir avec ses confessions ?
— Pardonne-moi, mon père , si je t'interromps, dit-il , et il fixa sur le masque un œil de lynx ; — mais je te prie d'écouter d'abord plusieurs questions auxquelles tu répondras suivant ta fantaisie.
Et prononçant les huit ou dix noms de femmes qui pouvaient s'appliquer par quelque pointa ce qu'il venait d'entendre :
— Connais-tu mademoiselle de V...? demanda-t-il en épiant le moindre geste du domino.
Le domino hocha froidement la tète.
— Connais tu madame de N?...
Même silence et même mouvement.
— MadamedeR... et madame de M.?... — Connais-tu Fanny?... Atala?... Lèontine?... connais-tu Thérésa?. .. Juliette?:..
LA VÉUITK sors LE MASyUE. 265
— Même réponse négative de l'inconnue , et pas le plus léger tressaillement de sa personne.
— Allons, je m'y perds de plus en plus, dit Saverny complètement désorienté. Récitons notre Confiteor à notre tour, et...
— Je connais les neuf personnes que tu viens de nommer, reprit le domino qui n'attendait que la fin de la liste; ces personnes sont tes neuf derniers sentiments!
— Plaisantes -tu, beau masque? s'écria Georges pris à son piège.
— Au contraire, je reviens à ta confession. Laquelle de ces femmes as-tu le plus aimée , Saverny ?
— Elle est une des neuf, pensa Georges. Et il se garda bien de répondre à une pareille question.
Mais l'inconnue fit si bien qu'elle ôta cette entrave à sa franchise, et que d'insinuations
en insinuations elle lui arracha tous les aveux qu'elle désirait. Des sentiments passés elle vint aux sentimens actuels, au caractère de Georges , à ses habitudes , à ses projets. Interrogé dans le plus grand détail sur les choses les moins importantes, Saverny, qui avait autant de sincérité que d'amour-propre, et qui courait d'ailleurs au dénouement de cette singulière intrigue^ se fil tour à tour connaître ou deviner non moins complètement que le domino lui-même ; il n'y eut pas jusqu'à ses opinions et à ses goûts les plus intimes en matière de politique , de littérature, d'art, de monde, de luxe, d'habitation, de voyages , d'emploi de la vie, en un mot , qui ne furent l'objet d'une investigation à laquelle lui-même ne s'était jamais soumis. Bref, il ne manqua rien à la réciprocité de cette confession singulière, si ce n'est la réciprocité de l'absolution.
— Tes amours n'ont été que des amourettes, lui dit l'inconnue, eV tu es encore digne de cette vraie passion qui se nomme le dernier amour. Ton caractère me plaît avec ses bons défauts , malgré ses mauvaises qualités; je serais contente de toi enfin , si tu n'allais pas faire une insigne folie.
— Une folie ! s'écria Georges, que veux-tu dire?
— Tu vas te marier !
Ace mot décoché à bout portant, Saverny, qui avait parfaitement oublié madame de Launoy , ne put s'empêcher de tressaillir et de relever les yeux vers la loge.
La veuve le lorgnait toujours, et elle le remercia de son souvenir par un signe de tête.
— Tu vas te marier, reprit le masque , avec celte femme que tu regardes, et dont l'œil te suit de là haut.
Georges fut tellement étourdi du coup
qu'il s'arrêta immobile au milieu de la foule. H considéra le masquô des pieds à la tête, essaya de lui opposer une dénégation , et dit en lui serrant fortement le bras :
— Ah! çà, tu es donc une sorcière en domino?
— Sorcière, soit! reprit l'inconnue-, mais alors écoute mes oracles, et sois docile à mes conseils.
Georges s'y engagea d'autant plus facilement qu'il ne s'appartenait déjà plus guère.
— Tu as tort de te marier, Saverny, dit le masque, tu n'es pas fait pour le mariage. Quelques belles qualités que possède madame de Launoy (je connais ta prétendue mieux que toi-même), toutes ces qualités ne s'éclipseront-elles pas avec la lune de miel , et ta femme sera-t-elle alors autre chose que
ta femme?
Tout effrayé qu'il fût de ce fatal pronostic,
LA VKRITK sors LE MASOIE. 269
Georges cul la vei lu tle clcfendre la veuve , sans froisser la jalousie de l'inconnue.
— A cùlé de ce que tu trouveras , vois ce que tu perds , continua celle-ci avec solennité. Et , à la perspective calme et sévère du bonheur et des devoirs de ménage et de famille , opposant le tableau brillant et magique de la vie qu'abandonnait Georges ; de celte vie toute pleine de liberté , d'insouciance et de fantaisie , de triomphes charmants et de piquantes vicissitudes , de faciles amours et de passions entraînantes, de jouissances continuelles variées à chaque caprice ; elle acheva si bien de le fasciner et de l'éblouir, qu'il fut pris en effet d'un regret violent pour son passé.
— Allons, Georges, allons ! poursuivit-elle en accélérant le pas , comme si elle eût voulu l'entraîner corps et âme , romps ces lourds engagements pendant qu'il en est temps en-
core, et que je sois le riant génie qui te ramène au plaisir ! C'est là un trait digne de toi, digne du carnaval et digne de moimême ! laisse là cette pauvre femme qui veut t' enchaîner à un avenir vulgaire , et reviens avec moi , Saverny , à ce brillant passé que tu regretterais trop tard ! J'ai rêvé pour nous deux , vois-tu , une de ces aventures qui immortalisent un homme; une voiture nous attend à la porte de l'Opéra , prête à nous transporter sous un autre ciel , si tu le veux ! dis que tu es toujours Georges Saverny , le lion du Club et de la Loge , et enlève toimême ce masque du visage d'une lionne digne de toi !
En parlant ainsi l'inconnue avait entraîné Georges. Frémissant , hors de lui , il l'avait suivie jus(iu'auprès de l'escalier, et c'est là qu'immobile, le masque dénoué , elle attendait le geste qui devait terminer cette scène.
LA VKRlTl': SOUS LE MASQUE. 271
Avec une hésitation impossible à décrire, trois fois Saverny avança la main , trois fois il la retira. La douce image de la veuve s'était replacée entre lui et le domino, et jamais le combat de Jacob avec l'esprit ne fut plus fantastique et plus terrible.
Enfin , également attiré par ces deux fan,tômes si différents ; ne pouvant se partager entre le remords et la tentation qui se disputaient son âme, entre ce paisible bonheur qu'il laissait dans la salle et cet ardent plaisir qui lui montrait la porte ; sentant toutefois qu'il succomberait infailliblement à la fascination de la dernière surprise :
— Ravissant démon ! dit-il à l'inconnue, en détournant à demi la tête, garde ton masque et ton secret , puisque aussi bien tu m'as fait faire un rêve qui n'est plus de ce temps : celui de garder madame de Launoy pour femme et de te prendre pour maîtresse !...
272 LA CnAMBRE DE LA REINE.
— Ce rêve est encore de ce temps , car voici l'une et l'autre ! répondit le domino en ôlant son masque, et en montrant le visage souriant de madame de Launoy !...
Georges faillit tomber à la renverse ^ et poussa un tel cri qu'il ameuta tout le bal. Peu s'en fallut qu'il ne se jetât publiquement aux pieds de la veuve , qui n'eut que le temps de remettre son masque et de se précipiter avec lui sur l'escalier.
— Où allons-nous, Louise? demanda Sa-
verny.
— Nous allons nous marier à Naples, suivant votre désir, Georges i répondit madame de Launoy en lui montrant deux chaises de poste.
Dans l'une , madame de R. .. était déjà installée avec une demoiselle de compagnie.
— Route de Marseille I dit la veuve en montant dans l'autre avec Georges.
Saveriiy n'avait pas eu le temps de revenir de son rêve avant de le voir réalisé, et deux mots de madame de Launoy lui expliquèrent sa charmante mystification.
Pour rompre la glace qui les empêchait de s'éprouver l'un l'autre, la veuve avait imaginé un rendez-vous à l'Opéra. Madame de R.,. et la demoiselle de compagnie avaient été ses complices, la première en prenant sa place dans la loge , la seconde en figurant le domino del'avant-scène. Pendant que Georges était descendu par les corridors et les escaliers, madame de Launoy avait retourné son costume doublé de gris , posé deux camélias blancs à sa ceinture , caché ses cheveux blonds sous des cheveux bruns , et remplacé la demoiselle do compagnie dans la salle. L'épreuve réciproque avait ensuite eu lieu, comme on a vu, et Georges, confessé et ravi, n'avait plus, pour épouser, m. IS
qu'à demander ses papiers à qui de droit. C'est ce qu'il fit le matin même , à la première poste ; et quinze jours après il se mariait à Naples.
Avec la meilleure volonté du monde, les auditeurs de M. Valinski n'avaient pu découvrir dans le récit de son correspondant aucune allusion à madame de Kerdaniel, encore moins aucun éclaircissement sur l'aventure de celle-ci à l'Opéra... Tous se retirèrent cependant , en se creusant la tête sur le Roman d'une heure-, et comme ils arrivaient à la grille du château, reconduits par M. et madame de Kerdaniel, l'incident le plus bizarre vint achever d'embrouiller les esprits.
Un chien, harcelé par Merluchon, par le facteur , par le notaire et par toute sa meute ,
traversait vivement le pont de Saint-Marc.
Il arriva ainsi, tout haletant, jusqu'à la grille; il la franchit en lançant un grognement dérisoire à ses persécuteurs , et il s'élança en bondissant de joie vers madame de Kerdaniel...
Tout le monde reconnut alors le beau chien montagnard , fidèle compagnon de la châtelaine , et qui pour la première fois était disparu le matin du château...
Si la surprise fut grande à ce retour imprévu , elle fut bien plus grande encore lorsqu'on vit l'animal se dresser devant sa maîtresse , lui montrer un petit portefeuille de chagrin rouge qu'il tenait entre ses dents, et le lui remettre dans les mains en poussant un aboiement joyeux I...
Ce portefeuille était un souvenir précieux, que tout le jnonde avait vu mille fois consulté par la châtelaine... D'ailleurs elle
â7G LA CIIAMBUK DE LA REINE.
n'avait pu cacher son trouble extrême en le reconnaissant, et elle l'avait repris avec un empressement mêlé d'effroi ; puis le capitaine avait détourné son front couvert d'une pâleur mortelle, en retenant à peine sa main frémissante, prête à s'élancer sur l'objet fatal...
— D'où revenait ce chien couvert de poussière? que contenait ce portefeuille?... qui le renvoyait ainsi à la jeune femme?...
Chacun restait confondu, stupéfait, bouche béante, devant celte nouvelle énigme... lorsque madame Kerdaniel raconta qu'elle avait perdu ce souvenir pendant sa promenade du matin, que son gardien fidèle l'avait quittée pour le chercher sans doute... et que ce n'était pas la première fois qu'il lui rendait de pareils services...
Quelque plausible que fut ce^te interprétation , et malgré le sang-froid qu'avait re-
trouvé la châtelaine, son trouble avait parlé plus cloquemmcnt que ses lèvres; — si bien que personne ne crut à son explication... et M. de Kerdaniel moins que personne...
SARAII MWmi
— Allons, M. (IcPreuil! à votre tour, dit madame de Kerdaniel, dont Thumeur n'avait jamais été plus charmante. Il nous faut une histoire sentimentale, quelque amour à l'anglaise, et c'est là votre spécialité. Nous n'avons point oublié votre Georges Ellis^ si fata-
lement épris de la belle reine de Grèce ; racontez-nous quelque histoire du même genre, et tâchez seulement que votre héros ne finisse pas par un suicide.
— Cela est difficile dans une histoire anglaise, répondit l'ancien attaché d'ambassade; cependant je puis vous servir à souhait. Yoici le dernier chapitre de la chronique de Londres. Il s'agit d'un original moins sinistre que sir Georges EUis, mais tout aussi passionné, comme vous allez voir.
Dans un riche hôtel de Rcgent-Slrett, au commencement du printemps dernier, huit gentlemen déjeunaient ensemble, en s'en-
SARAIl MAWHRAY. 281
tretenant des affaires du jour. Après avoir parle politique jusqu'au troisième service, ils parlaient galanterie aux approches du dessert , et la grande nouvelle des théâtres venait de tomber sur le tapis.
Cette grande nouvelle était la récente apparition d'une cantatrice sur les planches de l'Opéra italien. Une orpheline pauvre et inconnue , du nom de Sarah Mawbray , avait débuté, la semaine précédente , dans le rôle de Desdemona. Étrangère aux deux plus puissants mobiles des succès , les journaux et les coteries,. miss Sarah avait enlevé tous les suffrages par la seule révélation de son talent , et ii n'était question depuis huit jours, dans les premiers cercles de la capitale, que de cet astre sans aurore, épanoui au milieu du ciel de l'art.
Nos gentlemen, au reste, parlaient de la prima donnaen galants amateurs plutôt qu'en
profonds dilettanti , et se préoccupaient beaucoup moins de son admirable voix que des charmes de sa figure plus admirable encore. C'était à qui en analyserait les moindres détails avec la perspicacité la plus britannique.
— On assure qu'elle n'a que dix-sept ans, disait le rédacteur d'un journal de théâtres , et cela me semble vraisemblable, à en juger par la fraîcheur de son visage ; mais cela m'étonne prodigieusement , à considérer les charmes de sa taille.
— Vous oubliez , répondit un jeune lord, que Sarah est originaire d'Amérique, et que la beauté est plus précoce aux colonies qu'en Angleterre.
— Physiquement parlant, milord, vous avez entièrement raison, lit observer un membre du club des Jockeys; mais sous le rapport de l'intelligence, que j'appellerais
SARAII MAWBRAY. 283
volontiers la beauté morale, la jeune miss Mawbray me parait avoir vingt ans.
— Ehl qu'importe son âge, reprit le lord avec enthousiasme, qu'importe son âge, si elle a moins d'années que de perfections ? Je l'ai vue de plus près que vous tous, messieurs, le soir qu'elle a été présentée à la reine, et je vous assure que c'est la plus délicieuse créature qui soit jamais apparue au théâtre.
— C'est vrai ! c'est vrai ! n'en parlons plus! dit un gros banquier de quarante ans, en se faisant verser à boire.
— Comment, n'en parlons plus? s'écria le journaliste; libre à vous, sir Georges Brock. Videz ce flacon de vin de Chypre tout à votre aise; mais laissez-nous, s'il vous plait, la belle Sarah Mavvbay !
Et la conversation , ranimée par cet incident, commençait à s'engager de nouveau sur
les attraits de la prima donna, lorsqu'un jeune homme à la têle blonde et mélancolique, qui avait jusqu'alors tout écouté sans rien dire, se leva en souriant à l'extrémité de la table, et interpella ainsi tous les convives enthousiasmés :
— Permettez-moi, messieurs, de vous faire une simple observation. L'admiration seule ne saurait vous inspirer ce que vous dites, et vous mesemblez tous amoureux de la personne dont il est question.
Le banquier de quarante ans poussa un énorme éclat de rire, tandis que les bouillants gentlemen se regardaient en rougissant.
— N'est-il pas vrai, messieurs, reprit tranquillement sir Francis ( tel était le nom du jeune homme mélancolique ) , n'est-il pas vrai que vous êtes tous amoureux de miss Sarah Mawbray ?
SARAII MAWBRAY. 285
— Au fait, pourquoi pas ? s'écria le journaliste, après un moment de silence, en s'exécutant le premier de la meilleure grâce du monde, — qu'en dites-vous, lord Talbot?
— Ma foi, je ne dis pas non, répondit lestement le jeune pair.
— Ni moi, messieurs, ajouta son voisin.
— Ni moi , certes , repartirent tous les autres.
— Eh bien ! ni moi non plus, dit enfin Georges Brock, en frappant résolument sur ses goussets gonflés d'or...
— J'en étais sûr, poursuivit sir Francis. Alors, messieurs, j'ai un conseil d'ami à vous donner à tous...
— Quel conseil?
— C'est de garder vos belles passions prudemment enfermées dans vos âmes, à moins que vous ne veuilliez les déclarer à miss Sarali en tout bien tout bonheur.
— Juste ciel 1 et pourquoi cela?
— Parce que miss Ma^vbray est aussi sage que jolie.
Le jeune homme se rassit , en achevant ces paroles, et le Ion de conviction dont il les avait prononcées ne laissa pas que d'ébranler un peu là confiance des gentlemen.
Le banquier Georges Brock fut celui qui se rassura le premier.
— Voilà une terrible nouvelle! dit-il ironiquement à sir Francis ; veuillez seulement, mon cher, nous prouver qu'elle est authentique.
— Monsieur le banquier, repartit finement le jeune convive, il est des choses qui s'éprouvent et qui ne se prouvent point.
— Avez-vous donc éprouvé la vertu de la prima dona ?
— Je ne l'ai vue qu'en scène et j'en parle
SARAII >IA\VBRAY. 287
avec sang-l'roid. Mais on peut avoir sur tout SCS opinions et ses pressentiments.
— Et vous pressentez que Sarah est une Lucrèce î
— Je gagerais qu'elle est vertueuse et que personne ne la séduira.
— Oh! oh ! ceci ressemble à un défi.
— C'en est un, si vous voulez!
— Alors , morbleu, je le tiens, dit lord Talbot, se levant de table,
— Eh bien ! je le tiens aussi, ajouta vivement le Journaliste.
— Tenons-le tous, goddam ! dit le banquier en frappant du poing ; j'y engage mille guinées, reprit-il avec exaltation.
— Et moi , dix articles pyramidaux dans mon journal.
— Et moi, le nom de mes cinquante aïeux, y compris le vainqueur de Jeanne d'Arc!
— Et moi, la plus belle jument de mes
haras, que je noiiiiiie, dès demain, Sarali Mawbray.
— Et moi, dit sir Francis d'une voix profonde, mon honneur de gentleman !
La gageure fut réglée aussitôt sur le pied de cinq mille livres sterling, et le terme en fut fixé à trois mois d'intervalle.
Si, à celte époque décisive, tous les amoureux avaient échoué, sir Francis était vainqueur et Sarah déclarée sage^ mais si un seul au contraire prouvait la défaite de la cantatrice, sir Francis avait perdu et payait les cinq mille livres.
Quant à l'ouverture de la lice, il promit de l'effectuer lui-même, en faisant présenter dès le lendemain ses ennemis à la prima donna par le directeur du théâtre, avec lequel il se trouvait lié.
SARAJl MAWBRAY. 289
A part l'exagération, qui est la fille naturelle de l'amour, miss Ma^^bray était à la hauteur de la passion des gentlemen. Sa personne était un composé des contrastes les plus séduisants. Le type anglais et le type américain semblaient s'être fondus en elle dans une création toute capricieuse. A côté des cheveux noirs et des yeux ardents de la créole, brillait sur son visage la pâle fraîcheur britannique , et avec les charmes développés qui faisaient l'admiration du journaliste sa taille conciliait délicieusement la plus enfantine désinvolture.
Une opposition semblable pouvait se remarquer dans son caractère. C'était le séni. hd
rieux le plus profond , sous l'apparence de la frivolité, je ne sais quoi de naïf qui vous attirait tout d'abord , et je ne sais quoi de majestueux qui vous imprimait le respect, quelque chose, en un mot, de la comédie et du drame, dont elle faisait dans ses rôles un incomparable mélange.
Mais si la beauté de Sarah justifiait les éloges exaltés des gentlemen, sa vertu ne justifiait pas moins les simples louanges de sir Francis.
Le banquier Georges Brock en fit le premier l'épreuve. Prenant pour point de départ la maigre fortune de sa nouvelle connaissance, et l'infaillibilité de l'or pour principe universel , il loua toute une maison près du Théâtre-Italien ; la fit meubler du haut en bas avec autant de confort que d'élégance ; mit une livrée dans les antichambres et un équipage souâ les remsies ; puis , quand le
SARAIl MAWBRAY. 291
temple fut prêt à recevoir la divinité , envoya à miss Mawbray une lettre ainsi conçue :
« Je suis Américain , chère miss , et vous » êtes Américaine. A ce titre , qui m'honore » particulièrement autant qu'il honore notre » pays, permettez-moi de vous offrir, en com- » patriote , une position digne de vous , et » veuillez monter nationalemenl dans la ca- » lèche qui vous attend à votre porte. »
Sarah répondit à cette lettre par un refus plein de pojitesse, et le gros banquier en fut quitte pour ses frais patriotiques.
Le membre du Jockey' s-Cliib eut le même sort peu de temps après. Ayant fait déposer secrètement une riche parure de tête, avec une déclaration d'amour, dans la loge particulière où s'habillait la cantatrice, il eut l'humiliation de lire le lendemain dans tous Iesjournaux.de Londres qu'un diadème de pierreries avait été perdu au théâtre, et que
292 LA CHAMBRE DE LA tlElNE.
le concierge le remettrait , moyennant une récompense lionne te , à la personne qui le réclamerait en le décrivant selon l'usage. Le mercure galant qui avait été chargé de l'envoi fit faire la réclamation par un compère habile, et la générosité du gentleman n'enrichit que deux industriels.
Lord Talbot ne fut pas plus heureux dans une tentative d'un autre genre. Miss Mawbray se plaignit un jour devant lui de la médiocrité des bouquets de Londres. Voilà aussitôt le jeune pair qui organise un service accéléré pour faire venir de Paris des bouquets de madame Provost. Les premiers furent acceptés pour l'originalité du fait; mais Sarah s'empressa de reprendre les fleurs anglaises, dès que la galanterie du lord se montra intéressée.
Dans toutes ces petites luttes, au reste , l'actrice se gardait de faire la prude. Sa-
SABAU MAWBRAY, 293
chant parler en femme d'esprit non moins qu'agir en fille sensée, elle jouait caries sur table et se délendait galamment.
Pendant que la fierté de sa vertu tenait ses ennemis à distance, l'instinct de sa coquetterie les empêchait de s'éloigner d'elle, de sorte qu'ils travaillaient à son plaisir en croyant travailler au leur.
11 y avait deux mois cependant que cet état de choses durait. Miss Sarah s'obstinait à rester sage et modeste. Sa réputation s'étendait sans que sa position s'agrandit, et deux phénomènes au lieu d'un s'offraient au monde en sa personne.
Étourdis d'une telle perfection , les gentlemen avaient voulu en douter. Ils avaient supposé d'abord (luelque passion secrète, et avaient épié l'actrice en véritables inquisiteurs. Mais bientôt leur amour-propre avait dû renoncera cette consolation, et ils allaient
se déclarer vaincus lorsqu'un incident leur rendit l'espérance.
Un deux remarqua un soir, en suivant l'actrice au théâtre, qu'un autre homme la suivait aussi , enfermé dans une voiture de piace. Grande alerte, comme on pense, pour les amoureux conspirateurs. Chacun de se mettre à l'affût et de guetter le rival mystérieux. Huit jours de suite on le retrouva à son poste, toujours caché dans sa voiture et suivant la cantatrice.
Quel pouvait être cet homme et quelles étaient ses inten lions? c'est ce qu'il s'agissait de savoir , et c'est ce qu'on découvrit.
Cet homme était sir Francis...
SARAil MAWRRAY. 295
Sir Francis poursuivant miss Mawbray !... Voilà qui était inattendu et diUicilc k comprendre. Lui faisait-il la cour, ou surveillailil sa conduite? Était-il son amant, ouctaitclle sa complice? Voulait-il gagner à la fois et le pari de trente mille livres , et le cœur de celle qui en était l'objet?
Autant de secrets qu'on .ne pouvait deviner qu'en opposant la ruse à la ruse , et le mystère au mystère. Les gentlemen prirent ce parti , et épièrent sir Francis comme il épiait Sarah.
Sir Francis Walkin , fils unique d'un très riche membre des communes , était un de tes héros accomplis dont l'Angleterre défraie
tous les romans européens : cœur délicat et passionné, âme profonde et mélancolique, caractère éminemment sérieux sous des formes tout aimables , personnage, enfin, taillé tout exprès pour l'héroïque dénouement de quelque drame sentimental.
Sir Francis aimait Sarah autant et plus que ses rivaux; mais, loin de l'aimer, à leur exemple, dans l'espoir de la rendre coupable , il l'aimait précisément à cause de son inébranlable vertu. Devinant une femme supérieure sous la piquante originalité de l'actrice , sa passion se nourrissait d'estime et s'élevait jusqu'à la foi la plus chevaleresque. Voilà pourquoi il s'était fait un plaisir d'engager son honneur sur celui de miss Mawbray.
Dès le commencement de leurs relations^ celle-ci remarqua sa réserve^ et elle le préféra d'autant plus qu'elle ne s'en crut pas
SARAU MAWBRAY. 297
aimée. Mais elle avait trop de finesse dans le cœur et dans l'esprit pour qu'une erreur pareille se prolongeât longtemps.
La passion de sir Francis se trahit malgré lui-môme, et la belle miss redevint froide à mesure qu'il devenait ardent. Soit qu'il voulût l'éprouver alors , soit qu'il agît sans réflexion , il ne la quitta pas des yeux et l'entoura de mille soins secrets. Il ne tarda pas à remarquer qu'elle commençait à s'émouvoir, et que son amour, offert tout seul, ne partageait pas les disgrâces de la galanterie dorée de ses rivaux. Il crut l'occasion favorable pour s'expliquer enfin sans réserve , et il se rendit un soir chez Sarah , armé d'une résolution décisive...
298 LA chambue de la reine.
C'était peu de jours avant le terme fixé pour la gageure , et une semaine environ après la découverte des gentlemen. Miss Mawbray donnait un raout où ils devaient se trouver réunis , et sir Francis eut soin d'arriver une heure avant tous le& convives.
Il trouva la cantatrice seule dans son boudoir, et, n'ayant pas une minute à perdre, il commença par se jeter à ses genoux. Là , sa bouche exprima tout ce que sentait son cœur et interpréta ouvertement le langage de ses yeux depuis un mois.
Les protestations les plus vives d'amour, de dévouement et de discrétion, furent prodiguées avec une éloquence dont Sarah n'a-
SARAU MAWnRAY. 209
vait pas encore l'idée. Enfin, rémotion de celui qui parlait fut si irrésistible et si entraînante , qu'elle se communiqua insensiblement à celle qui ne pouvait s'empêcher d'entendre , et qu'une larme ayant étincelé sous la paupière de sir Francis , il la vit se refléter aussitôt dans la prunelle humide de miss Mawbray.
Se relevant à l'instant môme avec l'espoir d'un pilote qui a vu briller une étoile dans l'orage :
— Vous m'aimez , Sarah? s'écria- 1 -il d'une voix palpitante.
L'actrice hésita une minute avant de se décider à répondre , comprenant que sa réponse pouvait donner la vie ou la mort à celui qui l'attendait...
— Sir Francis, dit-elle enfin avec la plus grande douceur, je voudrais vous aimer, vous en êtes digne assurément 5 mais je ne le puis
ni ne le dois, et ma confiance va vous en faire juge.
— Que voulez-vous dire, miss?
— Écoutez-moi loyalement comme je vais vous parler, et vous prononcerez ensuite sur mon devoir et sur le vôtre.
Sir Francis se laissa tomber sur une chaise, dans l'attitude de la plus profonde impatience, et, sans oser tourner les yeux vers lui , la cantatrice reprit en ces termes :
— C'était huit jours environ après celui de mon premier début. J'étais assise devant cette petite table que voici , avec une vingtaine de lettres sous la main. A en juger par deux ou trois que j'avais parcourues rapidement, toutes ces lettres étaient des déclarations d'amour plus ou moins intéressées. Après m'ètre assurée de combien de façons les homriies peuvent dire et demander la même chose, j'allais brûler cette masse de papiers
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destinés à nrincendier Iccœur, lorsque j'en remarquai un dont la simplicité attira mon attention. C'était une lettre sans prétention et sans caractère, qui portait le timbre de la poste pour tout enjolivement , et qui était aussi volumineuse, à elle seule , que le tiers des petits billets dont elle était escortée. Je n'en eus pas plus tôt brisé le cachet que je rougis de honte et d'indignation, à la vue de je ne sais combien de bank-notes formant trois cents livres sterling. Peu s'en fallut, ma foi, dans le premier moment de ma colère, que lettre et bank-notes ne rejoignissent au feu les billets d'amour. Heureusement la réflexion arrêta ma main , et je songeai que sur les plus mauvaises apparences il ne fautjuger personne sans l'entendre. Je dis heureusement, car voici le contenu de cette lettre.
L'actrice lira un papier de la petite table et lut avec émotion les lignes suivantes :
« Pcn'dant que tout le monde , jeune miss, ne songe qu'à votre beauté, un inconnu ne vous offensera pas en s'occupant de votre vertu. Elle esl pure et sans tache encore, et c'est à qui y mettra la première. Quelles que soient la pureté de votre âme et votre résolution de rester sage, cette conspiration universelle contre vous cache des pièges que vous ne sauriez connaître ; encore moins pourrez-vous les éviter, si vous n'avez d'autres défenseurs que vous-même. Votre manque de fortune, jeune miss, peut devenir un écueil redoutable. Gardez-vous bien de voir une injure dans ce que je vous dis là comme à une sœur. Je connais le monde autant que vous l'ignorez ; et ce monde est ainsi fait, hélas! que l'or seul y est respectable. Laissez donc mettre votre beauté , jeune miss, sous ce bouclier brillant et infaillible. Jouissez légitimement de tous les avantages qui
SARAII HAWBRAV. 303
vousseraiciU oirerlspar la séductioii; soyez aussi riche que vos ennemis, afin de leur résister avec leurs propres armes, et n'ayez, s'il le faut, que de la reconnaissance pour le défenseur inconnu qui ne vous parle point d'amour. >'
— Vous le dirai-je, sir Francis, poursuivit Sarah en repliant la lettre, ces mots qui semblaient éviter de s'adresser à mon cœur en trouvèrent malgré moi le chemin et m'attendrirent jusqu'aux larmes. Cet ami véritable qui s'occupait naïvement de mon bonheur , à l'instant môme où lant de faux amants cherchaient à le détruire; ce protecteur mystérieux et désintéressé qui m^ tendait la main dans mon intérêt le plus précieux , je ne pus m'empôcher de croire à la sincérité de son offre et à la pureté de ses intentions. Et penser autrement eût été le méconnaître et lui faire injure ; car deux fois
depuis cette époque, au commencement de chaque mois, il a renouvelé son présent avec la même discrétion et la même délicatesse.
— Et comment se fait-il alors, demanda sir Walkin avec une curiosité timide, comment se fait-il, miss , que vous ayez profité si peu , du moins en apparence, d'une générosité dont vous daignez approuver le motif?
Miss Mawbray sourit doucement, et une légère rougeur vint effleurer ses joues.
— C'est que, tout en appréciant, réponditelle, l'action de mon bienfaiteur inconnu , j'ai osé ne pas partager son opinion sur les dangers de ma médiocre fortune. Jalouse de maintenir ma vertu ù la hauteur de sa déli-. catesse , j ai voulu prouver que je saurais vaincre avec mes seules et propres armes, et j'ai donné les neuf cents livres sterling qui
SARAU MAWDRAY. 305
m'ont été envoyées depuis trois mois aiiv malheureux réduits à défendre à la fois leur vie et leur honneur. La bonne œuvre de mon protecteur s'est multipliée ainsi indéfiniment; les veuves et les orphelins d'Angleterre ont eu quelques moments de bien-être, et Sarah Ma^vbray est restée sans fortune et sans reproche.
— Sarah Mavvbray n'a pas son égale au monde ! s'écria le jeune homme avec enthousiasme , en joignant les mains devant la cantatrice comme devant une idole adorée.
Maisceque vous me dites là, miss, reprit-il d'une voix plus émue, ne saurait rien m'ôter , ce me semble, de mes litres à votre amour.
A cette nouvelle question , la rougeur do Sarah devint plus vive; elle passa une main sur son front, comme pour méditer une réponse, et acheva ainsi sa confidence en tenant ses yeux fixés à terre :
ni. 20
— Je serai franche jusqu'au bout, sir Francis, quoi qu'il puisse nous en coûter à tous les deux. Si l'auteur de cette lettre m'est inconnu , il est loin de m'être indifférent. Je m'en suis formé une image avant de vous connaître et de vous apprécier, et j'ai embelli cette image des plus chères illusions démon âme. Nous sommes rêveuses , nous autres femmes, et notre imagination est la moitié de notre cœur. Je me suis donc peint cet homme invisible comme une personnification de mon ange gardien. Quelque chose m'a dit que je le verrais un jour et que je le reconnaîtrais au premier coup d'oeil, et je me suis fait le serment de l'attendre et de ne pas être infidèle à son souvenir. Vous devez lui ressembler, sir Francis, et voilà pourquoi je vous ai distingué entre tous. Oui, vous avez comme lui l'âme pure et généreuse; vous avez compris comme lui la délicatesse de la
SARAII MAWBRAY. 307
mienne; je vous aimerais enfin... si je ne l'aimais pas!...
— Aimez-moi donc Sarah ! dit sir Walkin ivre de joie ; car c'est moi qui suis cet ange gardien veillant sur vous depuis le premier jour!...
— Vous l s'écria miss Mavs'bray , en tendant les deux mains au jeune homme. Ah ! pardonnez-moi, Francis, de ne vous avoir
pas deviné tout d'abord!...
— N'est-ce pas à vous de me pardonner
d'avoir osé vous mettre à l'épreuve?
Sir Francis tomba aux pieds de Sarah ; et tous deux oubliaient l'heure, lorsqu'un éclat de rire poussé près d'eux les rappela tout à coup à eux-mêmes
Le banquier Georges Brock venait d'ouvrir la porte du boudoir^ et les sept gentlemen de la gageure se pressaient derrière lui dans le salon.
— A\ez-\ous perdu ? sir Walkin, demanda l'Américain triomphant.
— Au contraire, messieurs! répondit tranquillement le jeune homme ; c'est moi qui ai gagné, ce me semble, et je puis m'en rapporter à vous.
H calma aussitôt la cantatrice, en lui racontant de bonne foi la gageure; et, se retournant vers ses adversaires de l'air le plus rassuré du monde :
— "Vous avez parié, leur dit-il, que Sarah Ma^vbray aurait un amant ?EUe en a si peu, messieurs , que c'est son mari légitime qui est devant vous, et que j'aurai l'honneur de vous présenter mistress Walkin... si miss veut bien me donner la main.
SARAll MAWKKAY. 309
L'actrice obéit sans peine à une si douce invitation, et, étourdis d'un pareil dénouement, les gentlemen s'avouèrent vaincus.
Ce mariage éminemment britannique fut célébré au bout de deux semaines, et mistress Walkin était l'autre jour à Paris , aux premières loges de l'Opéra -Comique, où elle applaudissait nationalement sa compatriote, madame Anna Thillon.
LA BELLE L\DIEi\1E.
Pour la cinquième fois, les habitués de la Chambre de la Reine se rendaient près de madame de Kerdaniel, Jamais l'empressement n'avait été plus général, la curiosité plus vive, l'attente plus impatiente, les imaginations plus exaltées... Et voilà qu'une nouvelle
31i LA CUAMIÎUE LE LA REINE.
affligeante \int tomber sur ces messieurs et sur ces dames, comme une douche d'eau gla- • cée sur des têtes en feu.
Madame de Kerdaniel , prise le malin d'une indisposition grave , était dans l'impossibilité de recevoir. Elle faisait à ces dames mille excuses de n'avoir pu les prévenir plus tôt.
Le capitaine, d'un air distrait, préoccupé, annonça cette nouvelle aux premiers convives qui arrivèrent au château... Puis il remonta prés de sa femme en s'excusant à son tour... et l'amiral de Kerdaniel se chargea, assez maussadement, de remplacer son fds...
Quoique la nouvelle se répandît, de proche en proche, dans la ville, la plupart de ces dames, feignant de l'ignorer, se rendirent au château. Là, elles multiplièrent les questions, souspiétexte d'avoir des détails sur la précieuse santé de la châtelaine *, mais,
LA BKLLK INDIENNE. 313
en réalité, pour découviir quel nouveau mystère cachait cette indisposition subite? Dans l'état de paroxysme chroniqiieoùelles étaient, on conçoit que tout devenait pour elles un évènementcapital. D'ailleurs, les apparitions et les disparitions du capitaine , la mauvaise humeur mal dissimulée de l'amiral ,. l'agitation qui semblait régner dans le château , tout cela était bien fait pour rendre les soupçons légitimes.
Devant la porte du Lion-d' Argent, le travail des esprits n'était pas moins ardent que devant la grille du château...
Le notaire et ses compagnons , tout en riant de la contrariété des châtelaines, faisaient aussi leurs conjectures; et Dieu sait où elles s'arrêtaient! Ils rapprochaient de cette réclusion subite de madame de Kerdaniel ce retour étrange du chien du manoir, ce portefeuille rouge qu'eux aussi avaient par-
Zik LA CHAMBRE DE LA KEmE.
faitement reconnu entre les dents de l'animal ; et le facteur assurait qu'à la suite de cette aventure une scène terrible avait eu lieu entre le mari et la femme. Merluchon ne se pardonnait pas de n'avoir pu intercepter ce portefeuille, qui devait renfermer tant de secrets précieux ! Ses regrets et ses remords s'étaient encore accrus à la suite des informations qu'il avait prises , et qui lui avaient donné la certitude que le chien arrivait directement de la Ramée!...
Pendant qu'on s'agitait ainsi des deux parts, une dernière preuve vint démontrer la gravité des circonstances. On entendit sortir de la salle basse de l'auberge une voix chevrotante , qui détonnait le refrain breton :
Et mon moulin tourne ,
Diga diga di , Et mon moulin va ,
Diga diga da.
Le chanteur suivit de près la chanson, et Guénolé parut sur la rive dans un tel élat d'ivresse qu'il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.
Merluchon s'empressa de lui offrir son bras dans l'espoir de lui arracher quelque aveu ; mais il n'en put obtenir deux paroles raisonnables; et le Breton n'eut pas plus tôt franchi la grille de Cernan , qu'il alla tomber sur le gazon du petit bois. Qu'avait-il donc vu et entendu, le malheureux! pour se jeter volontairement dans un abrutissement pareil?...
En quittant le château pour rentrer chez elles, ces dames éprouvèrent un dernier désenchantement. M. Potiron-Gachet fut reçu près de madame de Kerdaniel pendant qu'elles étaient consignées à la porte. Le receveur prolita de cet avantage avec assez d'affectation pour ne le laisser ignorer à personne. Une telle préférence réveilla toutes les ran-
cunes qui donnaient depuis l'expédition de la Ramée , et les vengeances les plus féminines, c'est-à-dire les plus atroces, furent méditées contre l'innocence de la châtelaine.
Est-ce donc à dire que Cachet en savait sur madame de Kerdaniel plus que ceux qui ne savaient rien du tout? Hélas! ses incertitudes et ses tourments semblaient démontrer le contraire!... Peut-être le ménageaiton à Cernan, parce que sa folle passion le rendait dangereux. Peut-être son silence affecté n'était-il qu'un moyen de dissimuler sa profonde ignorance? et peut-être enfin ne songeait-il qu'à étouffer ses propres soupçons , en bravant ceux de tout le monde à l'endroit de la châtelaine ?
Quoi qu'il en soit, on verra que le receveur ne fut pas moins bouleversé que les autres par le dernier incident qui devait signaler ce jour mémorable.
Il était près de huit heures du soir; la nuit commençait à tomber. Le juge de paix, le facteur, le notaire et Merluchon se promenaient devant la porte du Lion-d' Argent. Le receveur, assis au-dessus d'eux , devant sa fenêtre ouverte, prêtait une oreille attentive à leur conversation , prêt à leur demander raison du moindre mot qui offenserait madame deKerdaniel. Un peu plus loin, sous l'avenue de marroniers qui longeait la Seine, en face de la grille et du bois de Cernan, madame de Preuil se promenait en char-à-banc avec mesdames de Saint-Yital et d'Âcigné. Leurs maris , leurs frères et leurs fils les escortaient à cheval. Il va sans dire que de part et d'autre on s'entretenait des derniers événements du manoir.
Tout à coup, au moment où les deux groupes de promeneurs se trouvaient rapprochés du pont qui joint la ville au château ,
un homme à cheval , vêtu de la façon la plus singulière, un grand chapeau de paille rabattu sur le front, le collet de son paletot jaune boutonné jusqu'aux yeux, arriva de la campagne avant qu'on l'eût aperçu, et sembla sortir d'un tourbillon de poussière. Cette rapidité était d'autant plus surprenante, que l'inconnu montait un gros cheval de ferme , sans autre selle qu'un sac de paille, avec un licou pour bride et deux bouts de corde pour étriers. La pauvreté de cet équipage contrastait fortement avec le luxe de certains détails de costume, notamment d'une paire de manchettes de la plus fine baptiste , et d'une chevelure qui remplissait l'air du parfum le plus exquis.
Le premier mouvement de tous les promeneurs fut d'entourer le cavalier. C'était sans doute une aventure nouvelle, peut-être une révélation inattendue qui leur tombait
LA BKLLR INDIENNE. 319
du ciel ! Le receveur , non moins intrigué que les autres, se pfencha à la fenêtre, et braqua son lorgnon sur l*inconnu...
Celui-ci parut fort contrarié de se trouver au milieu de tant de monde. Il rabattitencore son chapeau sur ses yeux , s'enfonça de plus enplusdansson paletot, et sembla chercher, parmi les visages qui l'entouraient, celui auquel il pourrait accorder sa confiance.
Une fenêtre du ehâteau s'étant ouverte en ce moment, le cavalier tressaillit des pieds à la tête... Quelques-uns même crurent saisir au passage l'échange d'un signe rapide, et dans la blanche main qui dépassa le balcon du manoir reconnaître celle de madame de Kerdaniel...
Cependant l'inconnu hésitait encore. Une exclamation de Cachet le détermina. Il tira de sa poche un papier grossier , cacheté de mie de pain , et adressé à madame de Kerda-
niel... Il le remit dans la première main qui s'avança vers la sienne (il va sans dire que ce fut celle de Merluchon) , et il pria le clerc de porter immédiatement ce mot à la châtelaine deCernan... Athanase partit comme un trait, convaincu qu'il y avait une réponse à rapporter, et que cette double commission l'initierait à quelque mystère... Mais quelle fut sa surprise et celle de tout le monde. . . — lorsque le cavalier repartit comme il était arrivé, au triple galop de son cheval de village!
Tous les yeux le suivirent aussi loin que possible, et s'assurèrent qu'il prenait le chemin de la Ramée...
Au même instant , le soupçon de chacun fut confirmé par une nouvelle exclamation involontairement échappée à Cachet.
— L'espagnol delà ferme!... s'était écrié le receveur du haut de sa fenêtre.
Il avait en eft'et parlailement reconnu TEs-
pagnol , malgré loutes ses précautions pour se cacher.
— L'Espagnol de la Ramée! C'est l'Espagnol de la Ramée!... répétèrent tous nos curieux en se rapprochant les uns des autres.
Et pour la première fois les deux camps de Saint-Marc n'en formèrent qu'un, tant la curiosité étouffait tout autre sentiment!...
Bientôt Merluchon reparut effaré, hors d'haleine ; et ce fut à qui sauterait sur lui pour l'interroger.
H a\ait remis la lettre à la châtelaine, qui était accourue au de\ant de lui... Elle avait failli s'évanouir en la lisant... puis, appelant son cocher , son piqueur , tous ses domestiques :
— Les chevaux! la calèche! s'était-elle écriée. Un homme chez le docteur!... qu'il vienne à l'instant même ! et qu'il apporte tout
ce qu'il faut pour panser une blessure mortelle!...
A thanase parlait encore... lorsque M. Valinski passa comme l'éclair et entra au château...
Au bout de cinq minutes , qui furent pour nos curieux un siècle d'attente, la calèche de madame de Kerdaniel s'élança dans la direction de la Ramée...
La châtelaine s'y trouvait avec le docteur, et, chose inconcevable , avec le capitaine!...
— La femme , le mari et l'amant ! s'écria le clerc, vengeant sa curiosité trompée par ce trait d'insolence; — que le diable les emporte tous les trois ! ajouta-t-il avec colère... Je renonce à y rien comprendre et je donne ma langue aux chiens!...
Trois quarts d'heure se passèrent. Nos curieux n'avaient pas quitté la tête du pont,
le receveur était toujours sur sa fenêtre, le front plongé dans ses deux mains. Soudain le roulement de la calèche se fit entendre ; elle ne revenait point au galop, mais au pas. Elle était entièrement découverte... Le capitaine, sa femme et le docteur se tenaient sur le devant dans le plus grand silence... Sur le derrière, une jeune femme aux longs cheveux noirs, au teint doré, une inconnue , était assise ou plutôt couchée sur les coussins... Un bandeau de mousseline, tacheté de sang, cachait la moitié de son front. Son bras gauche, emprisonné dans un appareil , était soutenu par un foulard en écharpe... Le feu qui s'échappait de ses grands yeux contrastait avec la langueur de son attitude et donnait quelque chose d'effrayant à l'étrange pâleur de son visage. . ,
Nos Bourguignons regardaient tout celât rangés sur deux, haies , bouche béante , éper-
tius de surprise , eroya»t rêver lôut debmït y el n'ayant pas la force de prononcer Une parole.
Tout à coup , un eri pouàsé au-dessus d'eux par Cachet vint détourner leur sttieit^ tion...
Ils aperçurent le receveur culbuté sur sa chaise, les deux bras en l'air , comme un homme frappé d'une commotion électrique...
Et qu'on juge, en effet, de la violence de cette commotion... Cachet venant de reconnaître dans la jeune femme blessée la belle Indienne qui lui avait sauvé la vie!...
La calèche franchit lentement la grille et disparut dans l'avenue du château... Puis des lumières courant dans la grosse tour indiquèrent que l'inconnue occupait la Chambre de la Reine.
— Qu'était-ce donc que cette inconnue?
D'où venait-elle? Comment cet accident lui était- il arrivé? Pourquoi la recevait- on ainsi au château de Cernan ?...
Nouvel Océan d'incertitudes, où nos Bourguignons allaient voguer sans boussole.