L HOMME ENTRE DEUX FEMMES
Une heure après , Georges était chez niadame de Launoy, où il ne manqua pas de trouver l'amie accoutumée, madame de R...
Il maudit d'autant plus cordialement le préjugé , qu'il ne crut pas être seul à le maudire; et, en homme habitué à franchir tous les obstacles, il amena la conversation sur le carnaval.
Jouant alors une scène fort usitée dans les comédies, et observant avec attention la jolie veuve , devant laquelle il s'était placé :
— Un de mes amis, dit-il, m'a consulté sur un singulier cas de conscience. Plus compétentes que moi-même pour le juger, mesdames, je \ous prie de vouloir bien en être les arbitres.
— Ah ! voyons ! s'écrièrent aussitôt les deux femmes.
Et madame de Launoy ne montra pas la moindre émotion.
Georges alors déduisit en détail sa propre aventure , de façon à rendre l'allégorie transparente à qui de droit. Madame de R... la trouva passablement scabreuse, et fut sur le point de se scandaliser; mais la veuve s'en divertit si sincèrement , que Georges dut revenir de sa belle découverte.
— 11 paraît que la lettre n'est pas d'elle, pensa-t-il avec regret , et il s'agit maintenant d'obtenir confiance pour confiance.
Reprenant alors sa prétendue consultation ,
de façon à se mettre clairement à la place de son ami :
— Eh bien , mesdames, demanda-t-il en souriant à la veuve, dois-je conseiller à mon futur époux de se rendre à l'appel de l'inconnue?
Ici madame de R... se scandalisa tout-àfait et s'écria : « Y songez-vous, monsieur? Non-seulement vous devez détourner votre ami d'aller à ce bal, mais vous devez l'en empêcher par tous les moyens possibles !
— - Je crois que monsieur en viendrait à bout sans violence, dit la veuve , indiquant qu'elle avait tout compris; mais je l'engage à donner à son ami un conseil moins extrême, ajouta-t- elle tandis que Georges la regardait dans les yeux. Vous dites, monsieur, reprit-elle avec une inlcnlion extrêmement aimable, que ce jeune homme est sincèrement aim(' de sa prélendiic?
LA VlilUTI-; SOLS LE MASUL'K. 245
— Il l'espère, madame, dit Saverny.
— 11 a quelque raison pour cela sans doute, continua madame de Launoy en rougissant un peu. Eh bien! il ne doit dès lors s'inspirer que d'elle seule, dit-elle avec un regard qui alla au cœur de Georges. Ce qu'il a de mieux à faire est donc de la consulter en toute confiance, absolument comme vous venez de me consulter moi-même.
— En vérité I s'écria l'heureux Saverny , qui dut se tenir à quatre pour ne pas baiser la main de la veuve.
Il l'avait jugée spirituelle et délicate eiïectivement , mais pas aussi délicate et spirituelle qu'elle se montrait.
— Et que pensez-vous donc, madame, reprit-il, que pensez-vous qu'on répondia à mon ami , lorsqu'il aura suivi votre conseil?
— On lui répondra, dit IciiJrcmcnt mu-
(lame de Launoy : — Vous êtes libre , monsieur , et Yous le serez toujours. L'amour n'est qu'un supplice lorsqu'il peut s'appeler jalousie^ et le mariage serait un enfer s'il avait d'autre lien que la confiance!... Allez donc, — c'est la prétendue de votre ami qui lui parle, monsieur, — allez donc à ce bal et à ce rendez-vous, si la moindre curiosité vous y appelle. Promettez-moi seulement de venir ensuite me conter l'aventure, et nous nous amuserons bien ensemble de celle qui m'aura disputé votre cœur ! — Voilà ce qu'on répondra à votre ami , s'il est aimé , monsieur; et voilà la consultation que vous pouvez lui porter de ma part.
— Je la reçois pour lui avec ravissement, madame, s'écria Saverny exalté d'admiration ; et je puis vous annoncer à mon tour , ajouta-t-il solennellement, ce que mon ami répondra à cette noble réponse :
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— Madame, 4ira-t-il à sa fiancée, s'il est digne d'elle, je voudrais être attendu à l'Opéra par toutes les houris de Mahomet, alin de sacrifier le paradis du prophète au plaisir de vous baiser la main.
En parlant ainsi, Saverny joignit l'action à la parole ; puis il se retira enthousiasmé de madame de Launoy, et replongé dans toutes ses incertitudes.
Mais à peine avait-il fait trois pas dans la rue , que son exaltation tombait ap contact de l'air, et qu'une intuition soudaine, lui montrant qu'il était dupe, le ramenait brusquement à sa première idée.
— Madame de Launoy est une femme charmante, se dit-il, mais^ par Dieu, c'est une femme plus habile encore ! Puisqu'elle m'aime, en effet, comme je n'en puis douter, n'eût-elle pas été jalouse de me voir appelé par une autre à ce bal? Et puisqu'elle
m'a si délicatement engagé à m'y rendre, n'est-ce pas qu'elle-même et elle seule m'y attendra? Ainsi donc, plus de doute, morbleu! c'est elle, c'est bien elle! Et il s'agit maintenant , ceci posé , de me tirer de cette épreuve en jouant au plus fin.
Arrivé chez lui sous l'impression de cette rechute , Georges examina derechef la lettre anonime. 11 s'aperçut, avec une finesse qui faisait le plus grand honneur à son odorat , qu'elle exhalait le même parfum qu'une autre lettre de la veuve. Et ce rapport concluant allait mettre le dernier sceau à sa conviction, lorsque cette conviction même fut anéantie tout à coup par la nouvelle lettre que voici :
<( J'ai hâte de vous remercier de votre aimnble confiance^ écrivait à Georges madame de Launoy ; j'entends , dévouem«înt à' part , (jue vous alliez demain :'i l'Opéra, cl je vous
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demande d'être de la partie avec madame de R***. Nous aurons des masques et des dominos; ce sera charmant. Venez donc nous prendre à minuit à mon hôtel. Vous nous placerez dans une loge , d'où je suivrai votre inconnue; et lorsque l'entrevue sera terminée, vous reviendrez rire avec nous deux.
» Louise de Launoy. »
— Allons, ce n'est pas elle ! s'écria Georges, faisant pour la troisième fois la navette. — Et ma prétendue, ajouta-t-il , entièrement dérouté , sera décidément une femme sans pareille !... Mais alors cette aventure redevient fort grave, reprit-il, tandis qu'elle lui semblait en effet redevenir fort amusante.
Puis, se replongeant dans ses souvenirs de garçon avec une ardeur qui n'avait rien de matrimonial :
— Mais qui diable peut cire cette femme ?
dit-il , en allant chercher quelque mauvais conseil au club.
Le domino gris devait attendre Georges à la seconde avant-scène de gauche, Georges arrêta donc pour madame de Launoy une première loge de droite...
— Quand une femme veut assister aux rendez-vous galants de son mari , pensa- l-il, c'est bien le moins que celui-ci la place au meilleur point de vue ?
Cependant le samedi soir arriva sans que Georges fût fixé sur son inconnue, et il hésitait entre trois actrices et cinq femmes dii monde, lorsqu'il fallut aller prendre madame de Launoy.
peu s'en fallut alors, tant cette intrigue l'excitait, qu'il ne se repentît d'y avoir embarqué la veuve...
Mais il se dit :
— Ce sera mon apprentissage conjugal ,
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résignons-nous, et n'ayons pas de remords d'un premier acte de vertu !...
La singularité de sa situation , d'ailleurs , ne manquerait pas d'un certain charme , et, si peu qu'il touchât au fruit défendu, le péril y ajouterait une piquante saveur !...
Madame de Launoy et madame de R*** étaient prêtes lorsque Georges arriva près d'elles.
Tous trois partirent, encapuchonnés de dominos noirs , et la veuve ne cessa chemin faisant de montrer la gaîté la plus sincère...
— Caractère adorable ! se disait Saverny émerveillé. Comment ne l'avais-je pas apprécié plus tôt? Et quel fortuné mari je vais devenir!...
Il était à peine une heure après minuit ; l'inconnue se lit attendre quelques instants.
— Pourvu que ceci ne soit pas un rêve ! pensa Georges, — dont la curiosité était ar-
rivée au paroxysme , et qui se plaisait fort à l'agitation qo'il éprouvait.
— La voilà enfin ! dit-il tout à coup en tressaillant.
— Où est-elle ? où est-elle? demanda vivement la veuve.
— A l'avant-scène des secondes. Ce domino gris avec des rubans noirs et deux camélias blancs à la ceinture. Tels sont les signes de reconnaissance qu'on m'a donnés.
— Bien! bien! je la vois!... dit madame de Launoy avec quelque trouble. — Allez donc vite au rendez-vous, monsieur! ajouta-telle en se remettant aussitôt ; prenez du plaisir pour trois, sans oublier qu'on vous suit des yeux ; et jetez parfois un regard de mon côté, pour indiquer que vous me restez fidèle...
Elle donna un coup d'œil et un sourire charmant à Savciny , lui serra Icndrciuent
LA VKRrrK sous LE MASljDE. 253
la main, et lui d'il encore : Bonne chance!...
— Allons ! pensa Georges, en traversant les corridors, me voici comme un aveugle sans bâton , qui marche tremblant vers l'inconnu.
Georges tremblait , en effet, malgré luimême, agité de mille divers sentiments; et devant cet incompréhensible mystère, le lion démonté ne trouvait plus son sang-froid.
Il voulut passer par le foyer pour y jeter un coup d'œil ; mais la foule était si compacte qu'il y renonça, et il gagna l'autre côté de la salle par les escaliers.
D'abord il ne vit pas le domino à son poste, et il se crut puni de s'être fait attendre. Mais bientôt il l'aperçut immobile devant lui, et il l'aborda avec le mot d'ordre : La vérité sous le masque.
— La vérité sous le masque , répondit l'incojinucen lui prenant vivement le bras.
Saverny, avant de circuler avec le domino, se tourna vers madame de Launoy ; il s'assura qu'elle suivait l'intrigue avec intérêt , et il en reçut un signe de tête encourageant.
Au bout de deux minutes, Georges eut fait toutes les observations qui ne prouvent rien.
L'inconnue avait la taille fine et bien prise, la main délicate et le pied mignon, les cheveux d'un brun presque noir.
Cette dernière particularité eût suffi pour détruire toute identité avec madame de Launoy , — laquelle avait, en effet, les cheveux du blond le plus clair, — quand bien même Georges n'eut pas à chaque instant remarqué la veuve, épiant, à l'aide d'une lorgnette, ses moindres mouvements dans la salle...
A défaut d'en savoir plus long, l'essentiel
était que rinconnuc fût jolie, et Saverny , qui n'était pas homme à s'y méprendre , eut le dangereux privilège de n'en pouvoir dôQter.
De peur de s'en trop réjouir , il regarda madame de Launoy ; puis il en appela à toute la finesse de son organe, afin d'étudier la voix qui lui parlait à l'oreille.
Malheureusement, rien ne change la parole humaine comme le masque, et les femmes ont un talent particulier pour user de cet avantage. Lancée à dessein du fond d'une gorge harmonieuse, la voix du domino devint pour Georges un chant aussi doux que méconnaissable.
Il ne lui resta donc plus qu'à porter ses investigations du corps à l'esprit ; et c'est ce qu'il fit en engageant vivement la conversation.
Ce fut d'abord un rapide échange de ces
questions réciproques, dont les réponses sont encore des questions détournées. Puis vinrent de subtils commentaires sur la lettre anonime, sur les motifs du rendez-vous, sur la devise de ralliement.
L'intrépide façon dont l'inconnue soutint cette escarmouche prouva à Georges qu'il n'était pas au bout de ses recherches , et il commença à redouter la justesse de cette recommandation :
« Ne cherchez ni à supposer qui je suis, » ni à juger ma démarche ; rien ne serait » plus faux que vos jugements, si ce n'est vos » suppositions I »
Se laissant donc aller au courant de l'aventure, et mettant l'entretien sur le ton qu'elle comportait :
— Que me veux-tu définitivement , beau masque? demanda Georges , si ce n'est me montrer que ton visage est aussi joli que je
le suppose, et que ton nom ne m'agréerait pas moins que ton visage?
— Je t'ai promis, et je te promets encore que tu verras mon visage, que tu sauras mon nom dans une heure. Ce que je veux en attendant, c'est te plaire par ma franchise et t'aimer pour la tienne.
— Me plaire et m'aimer !
— Te plaire ett'aimer! est-ce donc l'impossible? Je veux, en un mot, me confesser à toi , pour avoir le droit de te confesser à mon tour. Le veux-tu comme moi, Saverny ?
— Me confesser à toi, sans te connaître! s'écria Georges avec une sorte d'effroi. La partie serait par trop inégale , beau masque !
— Tu oublies les derniers mois de ma
lettre et il faut que je le les rappelle :
« Je m'engage à ne point abuser du pri- III. 17
» vilcgc de l'incognito, et j'ai autant à pcr- » dre à cette partie que vous pouvez avoir à » y gagner. » — IN 'est-ce pas cela?
— C'est cela, en effet ; mais qui me force d'y croire ?
— De la méfiance, Saverny? Allons! je vais te prouver ma franchise^ voici ma confession.
— Femme singulière ! se dit Georges, perdu dans ses conjectures et déjà fort intrigué par le domino.
11 jeta rapidement un troisième regard à madame de Launoy , et il prêta une oreille avide aux paroles suivantes.