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La chambre des poisons

Le dimanche 7 février, il y avait appartement chez le roi, à Versailles. On nommait ainsi une nombreuse réunion de la cour, qui se tenait trois fois la semaine en hiver dans tous les salons, depuis sept heures du soir jusqu'à dix, heure à laquelle la foule se retirait en silence pour ne pas troubler le souper et le coucher de

Louis XIV. Celui-ci était instruit de ee qui se passait à Y appartement , quoiqu'il n'y parût jamais, et il savait bon gré aux courtisans assidus à \cnir régulièrement grossir cette assemblée dont la jeune daupbine était la reine. En revanche, c'était se mettre en étal de disgrâce et même d'hostilité, que de ne pas se montrer à ['appartement quand la duchesse de Bourgogne v arrivait pour jouer et pour perdre au jeu, selon son habitude. Le due d'Orléans était le seul de la famille royale qui se fût affranchi de cette servitude et de L'ennui qu'on respirait à Versailles, à Marly, et partout à la suite du roi, sous l'influence pernicieuse de madame de Main tenon, qui effaçait alors les derniers vestiges du grand siècle.

Adélaïde de Savoie^ duchesse de Bourgogne, femme du dauphin petit-lils de Louis \1\ ,

t'-tait un contraste vivant avec l'entourage Lfjâfc grave et monotone de la royauté décrépite de Louis \I\ . Rien ne restait de l'époque brillant» de cette cour qui, ardente au plaisir, sensible aux ('bannes de l'esprit, tout adonnée à lagalan

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terie, suivait avec enthousiasme l'exemple du voluptueux souverain déifié dans sa jeunesse par la victoire et l'amour : la cour de mademoiselle de La Vallière, celle de madame de Montespan, celle même de mademoiselle de Fontanges, n'existaient plus que dans les souvenirs des contemporains , souvenirs presque détruits par l'impitoyable guerre que leur avait faite madame de Maintenon ; mais on pouvait se refaire un tableau exact et charmant de ces temps de gloire et de folie en voyant, en entendant, en admirant la dauphine, qui conservait les traditions aimables et enchanteresses d'un passé qu'elle n'avait pas -connu. La dauphine était l'idole du roi et de la cour, comme son mari était celle du peuple , et pourtant la dauphine ne se distinguait par aucun des caractères de vertu rigide, morose et dévote, que Louis XIV, inspiré par son confesseur le jésuite Le Tellier, eût voulu imposer à toutes les femmes de son royaume.

Cette gentille princesse avait seule le privilège de dire tout ce qui lui venait à l'esprit,

avec la certitude d'être toujours applaudie, et de faire «ont ce qui lui semblait divertissant et original, sans crainte d'êtn isré rimandée:

madame de Alaintenon fermait les yeux sur les choses qu'elle ne devait pas approuver, et le roi, qui n'avait les yeux ouverts que sur celles qu'on lui montrait, eut été disposé à ne blâmer rien, tant il était aveuglément épris de sa chère petite-fdle. Ainsi, la dauphine se permettait mille extravagances, dont la moindre aurait été funeste à toute autre qu'elle, et qui ne tournaient qu'à l'accroissement de la tendresse qu'on lui portait dans la famille royale. Ce n'était point assez de se moquer des jésuites et des dévots, de n'observer ni jeûnes ni abstinences, de manquer le sermon et quelquefois la messe, de ne ^< confesser qu'une lois Tan, et encore à regret, d'aimer les vanit 's mondaines que l'Eglise défend comme des occasions de péché : on n'y prenait pas garde, et le roi, sisévère pour les fauto qui concernaient la religion et les sacremem ne s'apercerait pas que la dauphine y iùi Lomtx

PU bien il l'excusait de lui-même par des raiso

du casuisme le plus étrange que lui soufflait madame de Main tenon.

Adélaïde de Savoie avait gagné à force d'adresse et de patience cette position exceptionnelle au milieu de la cour la plus timorée , la plus cérémonieuse et la plus cagote qui fût alors en Europe. Son père lui avait donné des conseils de fine politique, en l'envoyant, à l'âge de douze ans, épouser en France le iils de Monseigneur le grand dauphin, et cette princesse, qui n'était alors qu'une enfant , avait su néanmoins régler sa conduite d'après les avis paternels. Avant qu'on la crût capable d'avoir une opinion et une volonté par elle-même, madame de Maintenon, qui jugea le parti qu'on pouvait tirer de l'entremise de cette enfant spirituelle et naïve à la fois pour acquérir de nouveaux moyens d'action sur Louis XIV, s'empara aussitôt de la duchesse de Bourgogne, et n'eut pas de peine à s'en faire idolâtrer en lui témoignant une véritable passion qui, quoique intéressée, ne manqua pas d'être payée de retour. Dès lors, madame de Main tenon fit une étude spéciale des senti-

mens de prédilection qu'elle se proposait de faire naître dans l'ame du roi en faveur de la femme de son petit-fds : elle les échauffait sans cesse par des éloges habilement distribués et des comparaisons qui avaient l'air imprévu , pour mettre en relief les grâces de la duchesse, qui n'était pas plus mal servie par l'éducation que par la nature. Madame de Maintenon cultivait avec un art ingénieux et profond l'affection que le roi croyait avoir conçue et développée de son propre mouvement; elle fitsibien,queLouisXIV fut comme fasciné par cette petite princesse, à laquelle il eût sacrifié la couronne de France, en ne se réservant que celle des élus.

La duchesse de Bourgogne prouva qu'elle n'était pas ingrate, et ne cessa d'user du crédit illimité (pie madame de Maintenon, qu'elle appelait sa tante y lui avait procuré auprès du roi, pour seconder avec zèle les projets de la favorite, qu'elle chérissait comme une mère, sans toutefois pardonner aux travers et aux défauts qu'elle savait discerner du premier coup d'ceil. C'était là une des tournures ordinaires de sou

esprit, qui remarquait chez autrui tout ce qu'on y devait reprendre, et qui le reprenait de la manière la plus gaie et parfois la plus mordante. Ainsi , elle ne se gênait pas pour plaisanter et critiquer madame de Maintenon, laquelle souffrait de cette enfant gâtée ce qu'elle n'eût souffert de personne, et riait de ce qui l'eût irritée en toute autre circonstance; car la duchesse de Bourgogne avait un tact d'observation particulier, au moyen duquel le côté ridicule des choses et des personnes ne lui échappait pas, et un vrai talent mimique pour contrefaire les gens qu'elle voyait, leur physionomie, leur démarche, leur son de voix et leurs manies : elle donnait souvent la comédie au roi, qui, sans être méchant, se plaisait à voir la satire qu'on pouvait faire d'autrui, pourvu qu'on eût soin de n'atteindre jamais son inviolable majesté. La princesse se moquait du prochain, même de ses amis, pour se divertir un moment; mais elle était incapable d'une malice noire et perfide.

Aussi, tout le monde l'aimait, parce que,

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suivant son aveu, elle cherchait à plaire à tout le monde : elle seule jetait un peu de gaieté au milieu delà vie lugubre et silencieuse de la cour; elle seule s'occupait de fêtes, de danse et de frivolités profanes, en présence des querelles théologiques qui divisaient les jésuites et les jansénistes; elle seule osait contrarier en face la toute -puissance du confesseur du roi, et s'opposer à ce que le château de Versailles devînt, à la honte de Louis XIV, une maison professe de la société de Jésus. La duchesse de Bourgogne jouait gros jeu, mettait du rouge et des mouches, portait des robes de couleurs éclatantes brodées d'or et d'argent, se montrait ( É public sans corset et à demi vêtue, lisait des livres peu orthodoxes, chantait des vaudevilles libres ou impies, enfreignait toutes les règles de l'étiquette, courait la nuit avec les jeunes seigneurs dans les jardins de Marly, se mêlait avi c les femmes de chambre en plein jour; se faisait, dit-on, traîner par les pieds dans ses appartenons, et commettait mille fours de page, mille impertinences, mille folies, qui n'eussent éti

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tolérées de nulle autre ; mais on lui passait tout; on trouvait, de sa part, tout spirituel, amusant, incomparable. Elle s'émancipait jusqu'à se faire donner des lavemens sous les yeux du roi , qui s'émerveilla de ce qu'elle déguisait la chose au point de faire croire qu'elle se baissait pour renouer sa jarretière !

Le portrait que Saint-Simon a laissé de cette princesse surpasse en vérité et en agrément ceux que Mignard et Rigaud ont faits sur la toile : <( Régulièrement laide , les joues pendantes , le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes , des cheveux et des sourcils châtain-bruns, bien plantés, des yeux les plus parlans et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parlait et se moquait la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge mais admirable, le cou long avec un soupçon de goitre, qui ne lui seyait point mal, un port de tête galant, gracieux et majestueux et le regard de même, le sourire le plus expressif , une taille longue , ronde, menue, aisée, parfaitement coupée ; une.

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marche de déesse sur les nues : elle plaisait au dernier point. Les grâces naissaient d'ellesmêmes sous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d'esprit, charmait avec cette aisance qui était en elle, jusqu'à la communiquer à tout ce qui l'approchait. » Son mari, le roi et madame de Maintenon semblaient tous les trois rivaliser à qui l'aimerait davantage et à qui en serait le plus aimé : a Laquelle de ces trois personnes préférez- vous? » lui demanda sa confidente madame du Lude , qui était sa première dame d'honneur. « C'est Nangis ! » répondit-elle en soupirant. Nangis, qui commandait le régiment du roi, était le plus joli officier de l'armée et le plus heureux auprès des femmes.

Le dauphin ne pouvait soutenir la comparaison avec Nangis sous le rapport de la figure ef de la taille : « 11 était plutôt petit que grand ; le visage long et brun, le haut parfait avec les plus beaux yeux du monde; un regard vif, touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux,

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toujours perçant, et une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu'à inspirer de l'esprit; le bas du visage assez pointu et le nez long, élevé, mais point beau, n'allait pas si bien; des cheveux châtains, si crépus et en telle quantité qu'ils bouffaient à l'excès; les lèvres et la bouche agréables quand il ne parlait point. » Mais il avait le malheur d'être bossu , et , par suite de cette difformité, boiteux, malgré tout ce qu'on avait essayé pour l'empêcher de le devenir , en lui faisant porter un collier et une croix de fer. Il ne s'apercevait pas qu'il fût contrefait, M n'évitait pas même les occasions de faire saillir cette infirmité, déjà si choquante, dans ses poses de tête et dans ses allures de corps : toute son humilité chrétienne ne l'avait pas éclairé là-dessus. Ce prince offrait un témoignage bien remarquable de l'empire d'une bonne éducation sur une mauvaise nature. Lorsqu'on lavait mis dans les mains des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, sous les leçons du vertueux Fénelon, il était loin d'annoncer ce qu'il serait un jour; car il naquit terrible ; suivant l'expression de

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Saint-Simon qui la peint à grands traits et qui lui a décerné une sorte d'admiration. « Dur et colère jusqu'aux derniers emportemens, impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, opiniâtre à l'excès, passionné pour toute espèce de volupté, souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries, »i\ ne paraissait seulement pas susceptible de recevoir un bon conseil et d'en profiter; mais la persuasion découla de la moi aie évangélique, qui lit la force de ses trois précepteurs, et qui leur servit de tenailles pour plier et briser ce caractère immalléable. Le duc de Bourgogne fut dompté par la religion, et la piété éclairée, qu'on réussit àluiinspirer, combattit lentement mais avec unsuccès invincible ses penehans pervers et ses habitudes dan reuses.

L'esprit et la pénétration brillaient en lui de toutes parts : ce fui donc par le raisonnement qu'on triompha de tout ce qui était ehe/.

lui mouvement spontané et sensuel. Celte métamorphose, qu'on eût jugée d'avance impossible,

ne s'accomplit qu'avec bien des efforts, de la part de l'élève comme de celle des maîtres, et il fallut que l'amour de l'étude se développât chez ce jeune prince pour étouffer les germes malfaisans que l'oisiveté n'eût pas manqué de favoriser. Il s'appliqua surtout à corriger son ardeur effrénée pour les plaisirs , et il finit par ne s'y livrer qu'avec retenue et modération, en renonçant à ceux qui n'étaient pas avoués par sa conscience. On crut d'abord qu'il prenait un masque pour en imposer au monde, lorsqu'on le vit devenir doux, complaisant, modeste, indulgent, affable, lorsqu'on apprit ses dévotions, ses lectures, ses travaux, ses aumônes et ses pénitences ; mais on reconnut bientôt que ce n'était pas une feinte conversion, et l'on applaudit avec respect à ce que l'on avait raillé.

Le dauphin promettait à la France un roi digne de la gouverner : il avait étudié spécialement la politique dans ses questions les plus abstraites et les plus délicates ; il s'était fait une savante et ingénieuse théorie du gouvernement, et, en se rendant compte du règne de son grand-

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père sans aveuglement de partialité adulatrice ou hostile, il se préparai! à régner lui-même avec d'autres Siemens de honneur pour le peuple. Quoiqu'il eût fait ses preuves de courage et de science militaire dans une campagne de Flandre, il regardait la guerre comme le plus grand fk'au qu'un roi pût attirer sur ses états, et par conséquent il avait en horreur le système du ministre Louvois ; il ne répugnait pas moins à se prêter aux exactions financières de Colbert, qui avait appauvri le royaume pour créer les ressources factices dune magnificence royale, ternie bientôt par les sueurs et les larmes de h population en proie à la misère et à la famine. Cette aversion qu'il avait pour le régime des impôts et des gabelles s'étendait jusqu'à leur produit, et il préférait passer pour avare plutôt que de débourser de l'argent sans nécessité. Un jour, il refusa d'acheter un bureau neuf plus élégant et plus riche que celui dont il se servait; mais il en distribua le prix à une famille noble, ruinée par la guerre. Une antre Fois, il pria le roi, (jui voulait lui faire redôr< i son ap-

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partement, de lui remettre la somme destinée à cette dépense inutile, et il en fit don à un vieux gentilhomme qui n'avait retiré de ses longs services que des blessures. Il se proposait ; en montant sur le trône , d'alléger les charges du peuple, et en même temps de relever l'ancienne noblesse de la décadence où l'avait fait tomber la monarchie de Louis XIV. On conçoit avec quelle impatience la noblesse et le peuple attendaient ce Messie, qui devait leur tendre la main et leur créer une nouvelle existence; car, bien que le dauphin eût ses entrées dans le Conseil du roi depuis plusieurs années et fût autorisé à se mêler de l'administration, il ne pouvait rompre en visière aux vieilles idées de son aïeul et contre - carrer l'omnipotence de madame de Maintenon, vouée avec obstination au tripotage mesquin de petites intrigues et de petits intérêts. De toutes ses passions , le duc de Bourgogne n'en gardait qu'une seule , que la religion lui permettait et qu'il n'essayait pas de dominer comme les autres : c'était celle qu'il avait pour sa femme. Malgré tout son esprit, il se laissait

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conduire, en toute chose, excepté en affaires de

dévotion, par cette séduisante princesse qui ne partageai! pas son amour, mais qui lui en savait gré et qui ne se faisait pas faute de réprouver. Elle n'avait besoin que d'un mot, d'un sourire ou d'un regard, pour tirer de lui ce qu'elle voulait; mais elle ne parvint jamais à le rendre dune humeur moins sévère et d'un commerce plus léger, quoi qu'elle lit pour lui adoucir les mœurs : elle eut beau, par son exemple, l'exciter a mener une vie folle, joyeuse et dissipée, à être sensible à des plaisirs qu'il avait abjurés, à s'éloigner des hommes graves et austères qu'il recherchait, à faire plus souvent acte de prince; il fut inébranlable, et n'eut pas même recours à un mensonge pour se préserver de ces tentations qui empruntaient tant, de force en venant d'une femme adorée: il déclara tendrement a cette enchanteresse que, s'il était assez faible pour cédef et pour nuire à son salul éternel, il semit forcé d'en avoir du ressentiment contre elle , et qu'il mourrait sans doute de chagrin en sentant diminuer son amour. La dau-

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phine cessa donc de l'entourer d'embûches et d'occasions de péché, et ne le détourna plus de ses œuvres de piété, à condition qu'il se chargerait de lui gagner le paradis sans qu'elle en eût la peine et le souci. Son mari ne la voyait guère que la nuit, et elle jouissait d'une entière liberté pendant le jour.

La dauphine achevait sa toilette dans sa chambre, qui était celle de la reine, et que madame de Maintenon n'avait pas osé s'approprier à la mort de Marie-Thérèse, dont elle usurpait le lit. La duchesse du Lude , dame d'honneur de la dauphine, était veuve du grand-maître de l'artillerie, qu'elle avait épousé en secondes noces, après quelques années de mariage avec le calant comte de Guiche. Cette dame, fdle du duc de Verneuil, petite-fille du chancelier Séguier, ne devait pourtant pas à sa naissance et à son rang la charge qu'elle occupait depuis plus de quinze ans dans la maison de la duchesse de Bourgogne , mais seulement à la protection de Nanon, cette vieille servante de madame de

Maintenon, que les ministres saluaient bien bas, ii. 5

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et que les princes et princesses daignaient embrasser. La duchesse du Lude, en effet, bonne et obligeante de caractère, mettait sa politique à se faire bien venir des petits comme des grands, et n'épargnait ni soins ni caresses pour gagner le cœur des derniers domestiques. Ces qualités obséquieuses et bienveillantes la rendaient l'amie et un peu l'esclave de tout le monde. La dauphine lui était fort attachée, parce que celle-ci ne la contrariait jamais et l'approuvait en toute chose. Le roi, qui était revenu de ses anciennes préventions contre la duchesse du Lude, grâce à l'entremise de la dauphine, ne lui tenait pourtant pas compte de son merveilleux talent dans l'art de poser le rouge et les mouches, mode profane qu'il eût voulu bannir de sa cour.

— Ma chère du Lude, lui dit la dauphine, qui avait jeté à terre le livre qu'elle tenait et lisait à bâtons rompus, vous vous négligez dans vos fonctions ordinaires de coiffeuse pour le romje et les mouches : voyez l'air que j'ai avec ces deux assassins au-dessous des yeux? Que fait, je

vous prie , cette étoile au milieu du menton ?. . . Prenez vos besicles, ma chère !

— Je m'aperçois que j'ai mal disposé ces mouches, madame, répondit humblement la dame d'honneur en ramassant le livre, quelle posa sur la toilette; je recommencerai mon ouvrage jusqu'à ce qu'il soit à votre gré.

— Quel bon ange apporte sur mes tablettes ces livres ascétiques qui feraient de moi une sœur grise, si je les laissais faire? Fi ! au feu, ces drogues : ajouta-t-elle en rejetant le volume à ses pieds et en le poussant vers la cheminée.

— Votre Altesse royale souhaite-t-elle qu'on brûle ce volume que madame de Maintenon a envoyé tantôt avec d'autres objets ?

— Voyons ce qu'elle m'envoie, cette vénérable tante ? Dépêchez- vous, du Lude? s'écriat-elle en frappant du poing dans sa main avec impatience ; ne brûlez pas cela, mais rangez-le, pour que je ne le rencontre plus.

— Pardonnez-moi y madame^ si je deviens lente à ce point : c'est la goutte dont je ne suis pas encore remise. . .

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— La goutte ? Oh ! ma bonne du Lude, que ne dansez-vous, que ne courez-vous comme je fais? la goutte n'aurai! gardé de vous atteindre... Oui-dà! c'est madame de Maintcnon qui envoie cet argent! Regardez donc, ma chère! ajoufa-t-ollc en déroulant le papier qui enveloppait l'or qu'elle versa sur sa robe et qu'elle secoua pour réjouir ses oreilles d'un son métallique, qu'on n'entendait plus guère dans les salons de jeu de Versailles et de Marly.

— Voilà une belle somme, madame, et je doute que le roi en ait autant dans ses coffres depuis les malheurs de la guerre.

— Oh ! que ces gentilles espèces sonnantes viennent à point pour payer mes dettes du lansquenet et pour jouer ce soir! car je n'avais pas cinq louis à ma dévotion avant de recevoir ee cadeau de ma tante . Mettez à part le livre qu'elle minvite à lire; ou plutôt, ma chère, lisez-le vous-même, et vous m'en direz le menu pour que je paraisse avoir profilé de cette triste et fàcheuse lecture. Dieu me préserve de prendre goût à ces écrits de jésuite!

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— Oui, madame, je le lirai fidèlement cette nuit et vous épargnerai de le lire. Mais n'y a-t-il pas une lettre?

— Une lettre ! de qui ? de Nangis ? Eh bien ! où est-elle? Mon Dieu! que Ton souffre d'attendre! Cherchez bien, ma bonne?... J'aperçois quelque chose sur la seconde tablette : qu'estce? Donnez cette boîte; vient-elle aussi de la même main ?

— Certainement, madame; car je ne sais qui l'aurait mise en votre chambre, sinon par ordre de madame de Maintenon.

— Ah ! que je suis aise et ravie ! Du tabac, du tabac d'Espagne ! il flaire comme baume ! ditelle en se remplissant le nez de ce tabac, qui la fit éternuer par quinte. Il est d'une force admirable à ressusciter un mort !

— Il est fort agréable à sentir; mais n'est-il pas trop violent, madame, pour en prendre plusieurs pincées à la fois? D'ailleurs, Votre Altesse royale ignore l'origine de ce tabac, qui appartient peut-être à quelqu'un des valets de service?

— Il appartiendrait au duc de Marlborough

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lui-même, que je ne me ferais pas scrupule de m'en régale*:! car ce tabac estdivin, disait-elle en s'en barbouillant le visage avec tant de vivacité que la moitié des prises saupoudrait sa robe et le plancher autour d'elle. Mais, vraiment, je n'ai pas à m'intriguer de l'endroit d'où est venue cette tabatière : au dernier Appartement, M. de Noailles, qui jouait contre moi et qui me voyait muette à cause du dépit que j'avais de perdre constamment, s'imagina que je m'endormais, et m'assura qu'une pincée de tabac d'Espagne me tiendrait fort bien éveillée ; làdessus, il saisit l'occasion de m'oflrir de son tabac le plus parfumé et le mieux râpé qui soit au monde ; ce que j'acceptai volontiers, en le priant toutefois de n'en pas parlerai! roi, qui me défend de donner cette récréation à mon nez, et qui préfère au tabac la vilaine odeur de ses chiennes... Ce tabac me semble l'ambroisie de l'Olympe î

— Si le tabac se juge au parfum, celui-ci est le plus excellent qu'on puisse trouver; mais il ne sied pas avec le rouge.

— N'importe, ma chère; je ne me priverai

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pas de ce plaisir dans la peur de gâter mon teint... Et la lettre? bon Dieu! qui me rendra la lettre de Nangis ? Remuez mes guimpes, mes coiffes, mes rubans, mes pommades! je la veux à tout prix ! je ne sortirai point d'ici sans l'avoir retrouvée ! Si l'on m'avait dérobé cette lettre, je serais capable de...

— La voici, madame : elle était dans ce livre de piété que vous avez foulé aux pieds ; par bonheur, elle n'est pas seulement froissée.

— Elle n'a pas été écrite par Nangis ! reprit tristement ladauphine, qui la parcourut à demivoix : « Madame , voici de quoi acquitter vos » dettes et soulager votre ame ; l'unique recon- » naissance que je vous demande, c'est de ne » m'en pas remercier. Toutefois, je dois vous » confier que l'argent est rare, que le roi en » manque pour ses armées, et qu'il s'affligerait » de savoir que votre jeu surpasse vos res- » sources. Je vous prie, pour amour de moi, de » lire le pieux ouvrage que je joins à ces dix » mille livres : il vous enseignera les moyens de a corriger la passion du jeu... »

"2'f L APPARTEMENT.

— Etes -vous maintenant satisfaite de vos inouchcb, madame? dit la duehesse du Lude, qui remarqua que la dauphine s'était arrêtée sur une phrase quelle ne prononça pas tout haut, mais qu'elle répéta tout bas avec mélancolie.

— A quoi bon du rouge et des mouches! s'écria en soupirant la dauphine, qui dérangea toute l'économie de sa figure peinte et fardée lorsqu'elle voulut essuyer deux larmes ruisselant le long de ses joues; n'est-ce pas ce qui retarde la mort ?. . . Madame de Main tenon est Lien cruelle de mêler ainsi des pensées de mort à toutes choses!

— J'avoue que cette façon de rappeler sans cesse et hors de propos que nous devons mourir tôt ou tard n'est pas bien divertissante , et Sa Majesté ferait une chose agréable à la plupart de ses sujets en publiant une loi qui défendit de parler de la mort, excepté au confessional et dans les sermons des prédicateurs.

— La mort ! reprit la dauphine en pleurant à chaudes larmes et eu se regardant au miroir ; eston si proche de mourir avec t&\ air <lr jeunesse

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et de santé ?.... Hélas, mon Dieu ! combien de personnes sont mortes depuis que je suis en France ! il faudrait deux journées pour les compter, et je n'ai pas encore vingt-sept ans !

— C'est-à-dire, madame, que vous avez bien des années et des prospérités devant vous ; ce n'est point à vous de craindre la mort, mais à nous autres, qui avons quasi l'âge du roi, à moi la première...

— Ma pauvre du Ludeî les jeunes sont moins durs à mourir que les vieux! Je voudrais avoir vingt-huit ans !

— En vérité , je ne suis pas si pressée que Votre Altesse royale : il est vrai que nous pourrons voir du changement à la cour sous peu de mois; car le roi est mal portant, et Fagon a dit qu'on se préparât à un grand deuil.

— Deuil de danphine, ma chère du Lude ! Un astrologue de Turin m'a prédit, à mon départ pour la France, que ma vie n'irait pas loin après ma vingt-sixième année, à moins que je ne demeurasse stérile , et j'ai deux enfans de mon mariage !

— Dieu soit loué, madame! deux beaux princes qui promettent à Sa Majesté une glorieuse lignée de rois.

— La prédiction de l'astrologue m'était sortie de la mémoire; mais, hier, en jouant à trois dés, avec madame de Saint-Simon, j'ai amené tant de fois le nombre 27, que je me suis demandé ce que ce nombre me voulait, et aussitôt le maudit astrologue m'est revenu à l'esprit. Hélas ! ma bonne du Lude, que je serais dépitée de mourir sans avoir eu le titre de reine!

— Aussi, madame, ne mourrez-vous pas, dit la dame d'honneur, qui se mit a pleurer à l'unisson. Vovez dans la place, si vous avez la mine d'une personne qui n'a point envie de vivre? En aucun temps, votre santé ne fut plus ferme, et vous ne vous plaignez plus, comme autrefois, de ces lassitudes qui vous prenaient à l'heure du coucher.

— Vraiment, ma mie ! je commence à vous croire, de préférence à ce mal avisé d'astrologue que je voudrais Faire pendre, répliqua la dauphine, qui lut tranquillisée aussi vite qu'elle

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s'était émue et affectée. Non, je ne le ferais pas pendre ; mais je lui donnerais beaucoup d'argent pour qu'il me prophétisât de belles destinées ; nous y aurions chacun notre profit. Soit ! que je meure demain, dit-elle follement, j'aurai du moins prisé du tabac délicieux aujourd'hui !

— Permettez-moi, madame, de vous reprocher l'usage immodéré que vous en faites : ce tabac n'aurait qu'à vous monter au cerveau en vapeurs, vous seriez prise d'une pâmoison qui alarmerait toute la cour. Il faut redouter le tabac d'Espagne...

— Point, du Lude : ce qui fait plaisir ne peut faire de mal, et je n'ai pas de modération avec les bonnes choses.

— J'aurais tort assurément de prétendre être plus sage et circonspecte que Votre Altesse royale, et j'aime mieux penser que je m'abuse... Je vais, s'il vous plaît, remettre en ordre votre figure, et y effacer la trace des pleurs qui vous ont gâté le teint?

— Faites et dépêchez, ma bonne; car je veux

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être la première à L'Appartement pour prendre ma revanche au lansquenet !

La duchesse du Lude s'occupa pour la troisième fois du rouge et des mouches de la dauphine, qui était coiffée eu cheveux entremêlés de perles et de dentelles blanches, et habillée de deux robes : celle de dessus en damas cramoisi broché d'or drapée par devant à L'aide de riches agrafes en diamans, et celle de dessous en soie jaune toute brodée en perles et en rubis. Cette princesse, qui poussait la négligence jusqu'à la malpropreté, avait noirci et chiffonné le satin de sa robe de dessous en y remuant de l'or à pleines mains, et le tabac qui n'était pas arrive1 à sa destination restait logé dans les plis de l'étoffe et dans les fils delà dentelle. Quand la daupbine se fut échappée des mains de sa dame d'honneur, elle cacha toute la somme en or dans un vieux manchon de velours usé et se mit à gambader autour de la duchesse du Lude en chantant à tuetéte un vaudeville assez leste, compose, par la duchesse de Kourbon, contre la fausse pruderie

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jue madame de Maintenon avait introduite à la

cour :

Si les prudes voulaient nous diro

La vérité , Et que chez elles on pût lire

En liberté, On verrait peint le Grimaudin Sur la porte du Gaillardin.

La dauphine s'animait tellement à sa danse et à ses chansons, qu'elle écorcha son habit aux meubles et qu'elle laissa la moitié d'une de ses manches de dentelle suspendue à l'angle d'une table. Les représentations que madame du Lude lui adressait (l'un ton calme ne furent pas seulement entendues. Le dauphin, dont l'appartement se trouvait au-dessous de celui de sa femme, fut troublé par le bruit de cette danse et de ces chants : il envoya un huissier demander en haut ce qui se passait et savoir si la dauphine n'était pas incommodée. Celle-ei lui fit répondre gaîment qu'elle était en train de mourir. A ce propos insensé, il quitta ses livres et ses papiers, accourut tout inquiet, et ne

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put pénétrer dans la chambre delà princesse, qui s'était enfermée, et qui riait aux éclats par intervalles, sans consentira ce qu'on ouvrit la porte. Elle venait de passer dans sa garde-robe pour se munir d'un lavement, quelle gardait toute la soirée, afin, disait-elle, de se tenir les idées fraîches et de s'imposer un peu de contrainte cérémoniale.

— Madame, lui dit son mari, qui entra enfin après une longue station dans la petite antichambre, je vous conjure de ne pas commettre de mensonge, même en raillant ; car le mensonge est, à mon sens, le péché que Dieu pardonne le moins.

— Oui dà, monsieur, je n'ai pas menti î répondit-elle en renouvelant ses bonds et ses mouvemens, en dépit du motif de repos qu'elle avait en elle : Ne sommes-nous point à toute heure en train de mourir? La vie n'est-el!e pas le commencement de la mort?

— Eh bien ! madame, reprit-il en la consi défaut avec amour ne parlez pas de mort pot

l'appartement. ;j!

vous ; car j'ai la faiblesse de ne pouvoir me faire à cette affreuse vérité, savoir que vous mourrez un jour selon la loi de l'humanité : je m'indigne de ce que vous n'êtes pas hors de cette loi, vous, le plus parfait ouvrage de la création, vous qui faites la joie de tout ce qui vous approche, madame !

— Ne me flattez pas, monsieur : un saint tel que vous ne doit pas abaisser ses yeux sur une pécheresse comme moi. Mais faut-il vous dire ma fantaisie? Je souhaiterais mourir avant vous, afin d'être témoin de ce qui se passerait ici : je suis sûre que vous épouseriez, par pénitence sans doute, une sœur grisé ou bien une tourière des filles Sainte-Marie?

— J'espère que Dieu ne me punira point assez pour vous voir mourir, repartit le prince avec un accent pénétré ; mais, si ce malheur me devait arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit jours je vous suivrais au tombeau !

— Je m'y oppose de toute l'amitié que j'ai pour vous, et, afin de vous dégoûter du tombeau, je veux inventer votre épitaphe : Ci gît un

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