II
— La justice n'est pas de ce monde, monseigneur; mais on ne doit pas agir autrement que si elle nous était toujours rendue ici-bas. Je connais, j'estime votre caractère, et de même que je vous ai jugé incapable des trames criminelles qu'on vous attribue, de même je suis assuré que vous n'hésiteriez pas une minute à rendre le bien pour le mal en sauvant le duc d' Anjou...
— Je n'hésiterais pas , quand je serais encore soupçonné de l'avoir empoisonné ! . . . Écoutez , Maréchal : voici l'unique parti que nous avons à suivre , en admettant que le duc d'Anjou ait pris un poison semblable à celui dont la comtesse de Verrue faillit mourir...
— Ce qui me parait démontré, monseigneur, comme vous le voyez d'après mes notes sur les symptômes des deux empoisonnemens.
— J'avais persisté à dire qu'il n'y avait pas de poison ; mais je me range à votre avis , qui ne provient pas de la passion, et j'admets avec vous l'empoisonnement, sans néanmoins en deviner la cause et les auteurs. Vous, allez en
mon nom chez M. Voyer d'Argenson, et conjurez-le de vous mener lui-même à la Bastille, où vous parlerez à Homberg devant le lieutenant de police -, moi , je vais écrire à Dodart, médecin de madame la comtesse de Verrue, pour m'informer s'il ne sait rien de ce merveilleux contre-poison , et je fouillerai ensuite les papiers de Homberg , en cas que cette recette s'y trouve...
— Pourquoi ne m'accompagnez-vous pas, monseigneur, chez le lieutenant de police et à la Bastille? M. d'Argenson ne voudra pas m' entendre, et je suis bien heureux s'il ne me fait arrêter comme étant d'intelligence avec Homberg.
— Jugez mieux M. d'Argenson , Maréchal , et ne vous laissez pas influencer dans votre jugement par les terribles yeux qu'il fait, et par les grimaces épouvantables dont il accueille tout le monde. M. d'Argenson est un ami qui ne m'a pas renié dans ces circonstances difficiles où chacun s'est écarté de moi ni plus ni moins que si j'avais la peste... Pour ce qui est
de vous accompagner, je ne le puis, s'agirait-il de la vie de mon propre fds - car le roi m'a donné le Palais-Royal pour prison , à compter du moment où Homberg serait entré à la Bastille; et ce matin, j'attends la visite du premier président, M. de Mesmes, et de plusieurs conseillers qui sont chargés de faire une enquête dans mes petits appartement : je vous donne en mille à deviner ce qu'ils viennent chercher ici ?... Faut-il rire en un sujet si sérieux pour moi qu'on accable d'atroces calomnies ?
— Ils viennent voir si vous n'avez pas des poisons, et les poisons, comme chacun sait, servent sans cesse en chimie.
— Ce ne serait rien que de penser trouver dans un cabinet de chimie des vitriols, des arsenics , des précipités et des sels plus ou moins malfaisans : tout le monde , même les plus ignorans, savent que la chimie ne fait pas des tartes à la crème et des confitures -f mais on a dit au roi que j'avais une Chambre des Poisons.
— En effet, Boudin a raconté devant moi cette énorme sottise, et, à la description qu'il en faisait, énumérant les fioles , les bocaux , les pots, les boîtes et tout l'attirail de poisons contenu en cette chambre, je lui ai demandé s'il l'avait vue.
— Lorsque j'ai dit à Homberg qu'on nous accusait d'avoir formé ensemble une si merveilleuse collection de poisons, il voulait inviter l'Académie des Sciences à setransporter en corps au Palais-Royal pour examiner nos travaux de chimie.
— Cette enquête, monseigneur, ne peut qu'avoir un bon résultat, en perdant de ridicule les inventeurs de votre Chambre des Poisons.
— Ah î que je suis désolé de ne pouvoir conserver au roi et à la France le petit duc d'Anjou ! Maréchal, mon ami, ne vous refroidissez pas pour ce généreux dessein ; parlez -en à Homberg, et, en dernier recours, envoyez un courrier à madame de Verrue...
— Un courrier, crevât- il vingt chevaux, ne fera pas le voyage de Chambéry avant que le duc d'Anjou soit mort !
— Voyez Homberg : Homberg sera notre providence ! Homberg ne connait peut-être pas ce contre-poison , mais il le devinera !
Cette conversation avait prouvé à Jacques Van Dole que la bonne intelligence existait toujours entre le duc d'Orléans et son chimiste , puisqu'ils étaient allés ensemble à la Bastille, où ce dernier paraissait être resté prisonnier de sa propre volonté : il douta d'abord que le prince eût réellement dénoncé ce vieillard qu'il aimait et estimait , en le chargeant de crimes aussi monstrueux qu'impossibles ; car Homberg ne se mêlait jamais des affaires du temps présent, et demeurait tout-à-fait étranger à la cour, où les savans n'étaient plus même connus de nom. Mais Jacques , en sefforçant de n'avoir pas un mensonge à reprocher à sa maîtresse t se persuada que Léonora Pacheco avait appris de source trop certaine le procédé odieux du duc d'Orléans à l'égard de Homberg pour qu'on put en croire innocent le prince, contre lequel s'élevaient tant d'apparences, qui tomberaient
d'elles-mêmes aussitôt que le chimiste connaîtrait la cause de son emprisonnement. Jacques resta donc sous l'impression des promesses faites à Léonora, et se sentit encore plus excité à venger son père adoptif par la fausseté qu'il croyait voir dans la conduite du duc d'Orléans.
Celui-ci se dirigeait vers son laboratoire, et le page, quoique troublé par la difficulté de justifier son introduction mystérieuse dans ce lieu à une heure si matinale, n'essaya pas de se cacher ni de s'enfuir : il attendit de pied ferme , en dissimulant sous un visage froid et tranquille la violente agitation de son ame , et il alla même au-devant du prince, qui arrivait, les yeux baissés , tout entier plongé dans une rêverie scientifique, où il faisait abstraction de son intérêt personnel et de sa situation critique pour imaginer quelque moyen de suppléer au contre-poison de la comtesse de Verrue. Il recula en arrière et poussa une exclamation de surprise en se rencontrant face à face avec Jacques ; mais , avec sa présence d'esprit ordinaire, il s'expliqua immédiatement la venue
du page en se disant que ce jeune homme avait é'é instruit à Versailles de la lettre de cachet lancée contre Homberg, et accourait avec inquiétude pour embrasser son père adoptif avant l'entrée du savant à la Bastille et le commencement d'un procès bien propre à l'effrayer au premier coup d'œil. Le duc d'Orléans tendit la main en silence au page, pour exprimer qu'il avait compris cet empressement de la part d'un fds et pour le rassurer sur le sort de Homberg : Jacques Van Dole fut profondément touché , malgré ses préventions de haine, d'un accueil familier et noble à la fois , puisque le prince témoignait par là qu'il s'associait aux sentimens de pitié et de douleur que devait inspirer aux amis de Homberg un traitement injuste et rigoureux, exercé contre cet illustre académicien ; et néanmoins Tacques n'eut pas le courage de baiser la main du prince , et il ne fit qu'en approcher ses lèvres avec un horrible effort, qui lui arracha des larmes et des soupirs.
— Jacques , tu viens me redemander ton
père? lui dit le duc d'Orléans en soupirant aussi et en essuyant ses yeux mouillés de pleurs : ne t'afflige pas , mon ami ; Homberg sortira bientôt de la Bastille, victorieux des calomnies qui nous ont atteints l'un et l'autre.
— Pourquoi n'êtes -vous pas comme lui à la Bastille, si vous avez été accusé comme lui ? reprit Jacques avec aigreur.
— Plût à Dieu ! j'ai supplié le roi de me faire arrêter et juger comme si j'étais le dernier de ses sujets ; il m'a refusé cette grâce.
— Vous auriez dû, monseigneur, vous porter garant de l'innocence de M. Homberg et lui servir de caution ?
— Vraiment ! Je suis à tel point garant de son innocence, que si le cas échéait qu'il fût coupable, je le serais de même par ce fait seul, et pareillement, en cas que je le fusse, il aurait à en répondre comme mon complice.
— Ah!... s'écria Jacques,qui tourna ses regards avec effroi vers l'endroit où il avait mis la fiole de Léonora ; ainsi , monseigneur, vous
partagerez la fortune de M. Homberg, lequel également partagera la vôtre?
— Sans doute, et nous ne sommes pas inquiets de ce qui arrivera : on s'en va informer contre nous , et après une enquête qui durera deux ou trois mois, nous serons tous deux renvoyés des fins de la plainte, qui ne repose que sur certaines allégations fausses ou erronées. Ne te chagrine donc pas plus que je ne le fais, et prends seulement patience; car je te jure que le pauvre Homberg nous sera rendu sain et sauf, pleinement justifié à la honte de nos ennemis.
— Quelle est l'accusation qu'on a portée contre lui, monseigneur? demanda le page, dont l'anxiété augmentait à chaque instant.
— Rassure-toi, te dis-je, mon enfant? reprit le duc d'Orléans,qui l'embarrassait davantage par l'expression d'une bonté consolante et paternelle; ce sont d'abominables calomnies! On l'accuse d'avoir fabriqué le poison dont moururentladauphine et les deux dauphins. Mais, vois, on m'accuse de lavoir assisté dans la la-
brication de ce poison, et je ne m'en émeus guère...
— Un mot encore, monseigneur! s'écria Jacques, qui suivit d'un air suppliant le prince occupé à passer en revue les bouteilles étiquetées que, renfermait son laboratoire. Vous n'avez pas déclaré au roi que mon père était seul coupable?
— Moi ! interrompit le duc d'Orléans avec un mouvement de noble indignation; moi, accuser Homberg d'un crime imaginaire ! je le défendrais plutôt!... je l'eusse sauvé s'il avait eu le malheur de commettre quelque vilaine action!... Jacques, d'où te vient cette injurieuse pensée contre moi ? Ne sais-tu pas bien que je suis l'ami de ton père ? ne t'a-t— il pas enseigné à m'estimer, sinon à m' aimer?... Oh! cette accusation d'ingratitude noire et perfide est plus pénible à supporter que les autres !
— Je vous crois , monseigneur , repartit le jeune homme, convaincu par la douleur que ce soupçon causait au prince , blessé cruellement dans son amitié pour Homberg ; non, vous n'avez pas dénoncé mon père... Léonora s'est
abusée, ou bien on l'aura mal informée...
— Léonora ! répéta le duc d'Orléans, chez qui ce nom réveilla une série de souvenirs fort éloignés de l'entretien qu'il abandonna sur-lechamp pour les suivre. Léonora m'avait remis un contre-poison que je portais partout avec moi en Espagne un contre-poison souverain... celui qui m'a empêché de périr au siège de Lérida... Je me souviens de l'avoir gardé.. . oui , je l'ai mis à part , non pour m'en servir, puisqu'on n'empoisonne pas souvent à la cour de France, mais pour l'analyser, ce que j'ai oublié depuis par bonheur... Mais où le trouver?... il doit être ici.
— Monseigneur, je le chercherai bien , si vous voulez ? dit Jacques, qui, voyant le duc d'Orléans passer en revue toutes les bouteilles qui étaient là , tremblait qu'il ne vînt à remarquer la fiole de poison, peu différente néanmoins de ses voisines.
— Tu ne sais ce que je cherche , mon enfant; c'est un petit flacon de cristal monté en argent... Le voici !...
5 — Permettez -moi , monseigneur ! dit le
page, impatient de sortir et d'échapper à ses remords, ainsi qu'aux soupçons qui tomberaient sur lui dans le cas où une visite judiciaire amènerait la découverte du poison qu'il se reprochait d'avoir apporté.
— Le voici ! répéta le prince, qui considérait le flacon avec une joie rayonnante. Le duc d'Anjou est sauvé !
— Sauvé! Dieu soit béni! murmura Jacques, que le duc d'Orléans avait retenu par le bras. J'allais prévenir M. Maréchal que vous
avez le contre-poison M. Maréchal a dû se
rendre à la Bastille pour y voir mon père
c'est à la Bastille que je le rejoindrai
— Vraiment! ce sont bien des pas inutiles et bien des momens perdus ; ce n'est pas à la Bastille, mais à Versailles, qu'on a besoin de ceci! — Jacques, j'ai toujours eu confiance en ton affection et ton dévouement : est-ce à tort ou à raison?
— Monseigneur, répondit le jeune homme, qui baissa les yeux sous le regard perçant du
prince, et s'imagina que cette question lui était adressée avec connaissance de cause , monseigneur, ce n'est pas moi qui... et j'eusse voulu ignorer à jamais. . . pour notre bonheur à tous. . .
— Que dis-tu? reprit le duc d'Orléans, qui avait écouté ces phrases entrecoupées sans parvenir à les compléter et à leur donner un sens. As-tu encore la tète malade d'amour, pauvre garçon?... Va! je te guérirai de cette folie par de bons conseils , et t'apprendrai comment il
faut aimer les dames pour n'être pas dupe
Aujourd'hui, le sujet qui nous occupe est plus sérieux, et je te prie d'y prêter attention. Je ne te parlerai pas de reconnaissance hors de propos; mais j'invoque seulement le nom de Homberg.
— Eh! monseigneur, que vous plait-il que je fasse? Certes , vous n'aurez pas fait un vain appel au nom de mon père adoptif !
— Prends ce flacon, monte à cheval, et cours à Versailles, où tu remettras à madame de Ventadour ce contre-poison pour le duc d'Anjou.
— Ah! monseigneur, s'écria le page stupé-
fait du service qu'on attendait de lui, service bien opposé à ceux qu'il avait rendus à Léonora presque machinalement. Cette bouteille renferme du contre-poison, et vous m'ordonnez de la porter? moi! moi! grand Dieu!...
— Sans doute; c'est une marque de mon estime pour toi ; car je ne voudrais confier qu'à moi seul une si délicate commission pour être sûr qu'elle sera faite comme il faut. Puis-je compter sur ton zèle, sur ta discrétion, sur ton exactitude?...
— Monseigneur, balbutia Jacques encore indécis et indigné contre lui-même , oh ! que je serais heureux d'être libre ! . . .
— Cesse donc pour un moment de songer à tes amours, mon ami; et pense plutôt à ne rien oublier de mes instructions. Entre nous , voici la chose : le duc d'Anjou a été empoisonné on ne sait par qui ni pourquoi, et il mourra sans ressources si on ne lui fait boire cet élixir. Mais, d'un autre côté, je ne puis paraître dans cette affaire, attendu qu'un contre-poison venant de ma part semblerait plus redoutable que
tous les poisons de la terre. Eh bien ! il faut supposer que ce flacon est envoyé par madame la comtesse de Verrue, qui fut aussi empoisonnée à Turin, et qui n'est pas morte, grâce à un contre-poison moins certain que celui-ci... Tu comprends?
— Oui, monseigneur, répondit le page, qui tremblait de tous ses membres à l'idée de trahir les projets de sa maîtresse.
— Enfin j'ai foi en ton intelligence , et je te laisse toute liberté de forger une histoire, pourvu que le duc d'Anjou prenne ce contre-poison.
— Il le prendra , je vous le jure, monseigneur, dit Jacques en s'encourageant à réparer le mal qu'il avait fait sans le savoir.
— Tu me le jures, par ton père adoptif, par ta maîtresse : ce sont là deux sermens que tu n'enfreindras pas !
— Je le jure, répondit d'une voix faible le page, qui sentait sa résolution l'abandonner au souvenir de Léonora.
Tout-à-coup il pâlit et frissonna : il avait en-
LE CONTKE-POISOiN. 369
tendu la voix de Homberg, qui se disputait assez vivement avec Ra vannes : celui-ci défendait l'entrée des petits appartemens du duc d'Orléans contre plusieurs personnes que le chimiste voulait y introduire. Jacques Van Dole fut saisi dune espèce de vertige ; il se précipita vers la porte et la ferma en dedans, avec les signes d'un trouble extraordinaire. Philippe d'Orléans demeura plus convaincu que jamais de la folie du page, folie qu'il attribuait à l'exaltation de l'amour. Homberg avait fini par se lasser de pérorer et de tempêter sans résultat, et il était venu seul au cabinet de chimie, qu'il s'étonna de ne pas trouver ouvert comme il l'avait laissé le matin même. Il frappa fortement à la porte, en s'interrompant pour crier à Ravannes de ne pas commettre d'imprudence. C'était une compagnie de conseillers du Parlement et de greffiers, qui venaient faire des recherches au Paiais- Royai en présence de l'accusé Homberg.
— Monseigneur, ce sont les gens de justice !
disait le chimiste, à qui la résistance de Rail. 24
vannes paraissait ma lad roi le et inopportune ; avez-vous donc donné des ordres pour que personne n'entre céans ? Il y a là un de vos pages qui menace de tuer le premier qui sera assez hardi pour passer outre. Monseigneur! empêchez quelque malheur irrémédiable ! . . .
— Monseigneur, vousouvrirez tout-à-1'heui e! disait à demi-voix Jacques Van Dole, qui arrêtait le duc d'Orléans avec des gestes et des regards supplians; c'est mon père ! On vient pour visiter le lahoratoire. . . N'y pourrait-on pas trouver quelque chose de suspect? Croyez-moi,
monseigneur, empêchez que ces gens de justice ne pénètrent ici : renvoyez-les à demain?
— Au contraire; je suis aise qu'ils soient venus, et je les remercie de n'avoir pas tardé davantage ; mais s'ils espèrent la découverte d'une Chambre des Poisons, comme on l'a publié pour le passe-temps des sots , ils ne seront guère satisfaits de ce qu'ils trouveront. . . Ilomberg , mon pauvre ami, vous n'avez pas fait un long séjour à la Bastille? Faut-il nous réjouir de votre retour?
— Que n'ouvrez-vous, monseigneur? reprit le chimiste fâché de rester si long-temps à la porte. Çà, que faites-vous là-dedans?... De l'or, j'imagine! Ouvrez au plus vite, car l'aifaire presse , et cet enragé de Ravannes s'en va vous compromettre.
— Holà ! Ravannes, laissez arriver ces messieurs, cria le duc d'Orléans en ouvrant la porte et en se montrant sur le seuil. Ce n'est pas une violence que l'on veut exercer contre moi, et je sais bon gré au Parlement de venir dans le sanctuaire de mes études. Bonjour, messieurs ! restez couverts, s'il vous plaît.... Voici d'abord ce qu'on nomme mon cabinet de chimie.
Pendant que le duc d'Orléans tournait le dos pour ouvrir la porte, Jacques Van Dole enleva très-adroitement la fiole qu'il avait déposée au milieu des autres ; et pendant que le prince et Homberg recevaient dans l'antichambre conseillers et greffiers, tout émus encore de l'accueil peu pacifique de Ravannes, le malheureux Jacques, à qui la crainte d'aggraver la position de son père adoptifôtait presque la raison, brisa
le col de In fiole avec ses dents, en avala d'un trait le contenu, et jeta le verre en éclats dans les cendres. 11 n'avait pas eu le temps de réfléchir avant de prendre ce parti désespéré ; car il aurait pu se débarrasser autrement de la fiole accusatrice. Après cet acte de démence et de dévouement il resta comme anéanti, quoique le poison ne commençât point à agir encore. Ce fut Homberg qui le premier le tira de cette stupeur et de cette insensibilité en lui posant la main sur l'épaule et en le saluant d'une exclamation de surprise indéfinissable.
— Jacques! dit-il avec un ton brusque et sourdement irrité, que viens-tu faire ici? Est-ce la duchesse dr Maine qui t'envoie?
— Non, c'est la Providence! s'empressa de répondre le duc d'Orléans, qui attribua l'embarras du page à l'apparition des robes noires ; Jacques me va rendre un inespéré service. Mais ne le retardons pas plus long-temps, mon ami.
— Qu'est-ce doue ? reprit Homberg, qui ne put vaincre sa défiance, malgré les assurances accompagnées degestes et de mipes par lesquelles
le prince essayait de lui faire comprendre l'importance de la mission de Jacques.
— Un coup de fortune, repartit le duc d'Orléans, qui lui faisait signe de ne plus s'opposer au départ du page. Le duc d'Anjou est sauvé !
— Le duc d'Anjou sauvé ! s'écria Homberg, joyeux de cette nouvelle, qui excita davantage sa curiosité.
— Il le sera du moins, répliqua le prince en pressant Jacques de partir; mais pour cela nous n'avons pas trop de temps!...
— Jacques, souviens-toi de ton serment par ton père et par ta maîtresse? souviens-toi que je te confie mon honneur, et peut-être ma vie ! Surtout ne me nomme pas , sous peine de voir mes bonnes intentions mises à néant; ne te sers que du nom de la comtesse de Verrue!... îlavannes, conduisez Jacques à mes écuries, et faites seller pour lui mon meilleur cheval !
— Mon père ! dit en pleurant le page, qui s agenouilla devant Homberg, touché de ce qu'il prenait pour une démonstration de repentir;
'Ylh LE C0NTRK-PO1S0N.
mon père, adieu! Accordez-moi mon pardon et votre bénédiction!
— Ton pardon, Jacques ! répondit Homberg, qui le releva pour le presser tendrement contre son cœur; tu n'es donc plus page dans la maison de madame du Maine ?
— Non ! reprit Jacques en maudissant tout bas le jour où il était entré chez la duchesse du Maine sous les auspices de Léonora.
— Que je t'embrasse pour cette bonne nouvelle ! dit le chimiste avec attendrissement; je sou lirais de te savoir, toi, mon fils, hôte et serviteur des ennemis de mon maître! Tu vas quitter, n'est-ce pas, la livrée de madame du Maine?
— Oui ! répondit Jacques, dont les sanglots étou fiaient la voix. Adieu, mon père ! pardonnez-moi ! priez pour moi î
A ces mots, Jacques , tremblant d'avoir révélé à quelles extrémités l'avait poussé ce fatal mouvement de désespoir, s'arracha des bras du vieillard, et s'enfuit tout en larmes sans oser
tourner la tête, de peur de revenir aux pieds de Homberg et de lui tout avouer. Il ne fut arrêté que par la crainte de perdre Léonora. Homberg le suivit avec des yeux gros de larmes et avec un sinistre pressentiment au fond de l'ame. Le duc d'Orléans faillit le rappeler pour charger Ravannes de porter à Versailles le contre-poison ; mais il en fut dissuadé par la réflexion qui lui fit apprécier combien il importait au succès de l'envoi du contre-poison qu'on ne le soupçonnât pas d'y avoir eu part.
— Je vous atteste , mon ami, dit le prince à Homberg, que le pauvre Jacques a l'esprit à l'envers ; c'est l'amour. . .
— Monseigneur , interrompit le- chimiste en hochant la tête, l'amour est le pire de tous les poisons!... Le duc d'Anjou est sauvé, mais Jacques ne l'est pas!... Je serais bien aise maintenant de croire en Dieu, pour le prier de me conserver mon fils !
— Dieu vous le conservera, Homberg, comme récompense de votre honorable et laborieuse
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carrière. Ce jeune homme sera aussi récompensé dj service qu'il me rend, service don! profiteront le roi et le royaume... Excusez-moi, messieurs, ajouta-t-il en sadressanf avec une exquise politesse aux magistrats qui attendaient ; j'ai terminé devant vous cette affaire d'urgence, c'est un message que je fais portera Versailles !... Dès ce moment je me mets à vos ordres, et d'abord je vous ferai les honneurs de ma célèbre Chambre des Poisons.
Jacques Van Dole avait lancé au galop le cheval Irais que le chevalier de ftavannes venait de lui faire donner aux écuries du duc d Orléans ; Jacques, emporté sur la route de ^ cisailles par ce coursier plein de feu et d'ardeur,ne désirait plus vivre que pour dégager sa parole et faire cette amende honorable avec le sacrifice de sa vie : il était trop impatient d arriver et de remplir sa suprême mission, pour occuper sa pensée de Léonora Pacheco. Enfin il arriva : le poison, activé par le mouvement de la route, l'attaquait à la fois dans toutes les parties de son corps .
brûlait la moelle de ses os et glaçait le sang dans ses veines ; ses oreilles bourdonnaient , ses yeux se couvraient d'un nuage, sa bouche se desséchait; les progrès du venin étaient tels, qu'il crut mourir avant d'avoir accompli ce qu'il regardait comme un devoir sacré. Il eut à peine la force de mettre pied à terre et de se traîner jusqu'à l'appartement du duc d'Anjou.
Tout y était en rumeur, le dauphin mort, le duc d'Anjou mourant ; les médecins entouraient le berceau de ce petit moribond, et attendaient son dernier soupir. La gouvernante et les femmes du duc d'Anjou pleuraient ou priaient. C'était l'instant du découragement général à la faveur duquel les charlatans et les remèdes secrets avaient accès auprès du malade, que la véritable médecine n'espérait plus guérir. Jacques Van Dole se présenta comme envoyé par la comtesse de Verrue : ce nom, bien connu par l'empoisonnement qu'il rappelait, suppléa seul à toute autre explication. Le flacon fut débouché par Fagon lui-même, qui le vida tout entier dans la bouche de l'enfant. Celui-ci, qui était froid et
raide depuis dix heures, ouvrit les yeux, éternua et s'agita dans son lit : alors s'éleva un cri unanime de triomphante admiration.
— Il est sauvé ! dit Fagon, qui ne douta plus d'une crise favorable annoncée par une reprise de connaissance complète.
— Monsieur, dit madame de Ventadour à Jacques Van Dole, qui contemplait d'un œil fixe et terne cette résurrection , remerciez de notre part madame la comtesse de Verrue, et faiteslui savoir l'heureux effet de cet élixir...
— Ce n'est pas la comtesse de Verrue qui m'envoie, répondit le page oubliant ses instructions, mais le duc d'Orléans...
— Le duc d'Orléans ! répéta-t-on avec un ci i d'horreur : Son Altesse royale M. le duc d'Anjou est perdue !
Jacques Van Dole, poursuivi par des menaces terribles qu'il n'entendait qu'à demi, sortit ii tâtons de la chambre remplie de tumulte et de désolation : il s'appuyait aux tentures et aux
lambris ; il ne distinguait plus les objets environnans, il respirait avec effort à de plus longs intervalles. . .Enfin sa tête s'embarrassa tout-à-fait ; il tomba privé du sentiment de sa position, mais cruellement torturé par le poison. Il gémissait en se tordant au milieu des convulsions de l'agonie, lorsque son nom fut répété autour de lui avec de lamentables interpellations. Il reconnut cette voix , et il s'efforça de sourire en promenant ses lèvres inanimées sur une main qui s'étendit vers lui pour le secourir.
— Léonora ! dit-il avec une amère expression de reproche, je vous ai obéi; mais je me suis
puni ensuite de mon obéissance ! . . . Adieu î je meurs î... Vous avez failli être cause d'un grand malheur, sans le vouloir : ce poison eût conduit Homberg à l'échafaud ! . . .
— Il est empoisonné ! cria d'un accent terrible Léonora Pacheco,dans les bras de laquelle expirait Jacques. Encore une victime du duc d'Orléans !
Le duc d'Anjou, grâce au contre-poison r
entra en convalescence dès le même jour, et 1» roi, qui apprit par Madame ce qui s'était passe, voulut en avoir la confirmation de la bouchedu duc d'Orléans. Ce prince fut averti de se rendre à Versailles, où la conservation miraculeuse du duc d'Anjou effaçait momentanément le souvenir de tant de pertes récentes : il se mit en roule sur-le-champ, et arriva dans la soirée, tranquillisé d'avance sur les siii tes de son entrevue avec le roi. Lecarrosse du prince, en traversant les cours du château avec rapidité, s'ébranla et s'arrêta par l'effet d'un choc imprévu : une femme s'était élancée sous les roues, qui lui avaient rompu les membres et broyé la tète. Le duc d'Orléans sauta hors de la voiture, et ne ramassa qu'un cadavre défiguré : c'était Léonora Pacheco.
La noble conduite du duc d Orléans, à qui l'on devait la guérison du duc d'Anjou, ramena dès lors en sa faveur l'appui d'une partie de la cour; mais comme les auteurs de ces empoisonnemens ne furent pas découverts, la cabale de madame de Main I «'non et de la duchesse du Maine continua d'accuser le prince. Celui-ci de-
vait un jour répondre victorieusement à ces persévérantes calomnies, en prenant la tutelle du duc d'Anjou, qui fut roi de France sous la régence de son prétendu empoisonneur. Le duc d'Orléans eut dans les mains le sceptre et la vie de Louis XV, qu'il n'avait pas empoisonné et qu'il ne détrôna pas.
— Monseigneur, lui disait Homberg, qui survécut peu à son enfant d'adoption, vous êtes trop honnête homme pour un prince, et vous êtes trop prince pour un savant!