‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 16 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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imaginé de perdre son chimiste, afin d'échappé lui-même aux accusations.

— Mais il sait bien que llomberg est innocent? objecta Jacques, qui ne pouvait se persuader que le prince eût commis cette lâcheté ; mais il sait, en outre, que Homberg lui est dévoué jusqu'à la mort! On vous a trompée,

Léonora, ou vous avez mal entendu un propos en l'air : le duc d'Orléans, que je n'ai pas sujet de défendre pourtant, n'est pas homme à faire une bassesse !

— La chose est néanmoins comme je vous la raconte, repartit Léonora,qui n'était pas timorée dans lesmensonges qu'elle poussait ingénieusement aussi loin qu'ils pouvaient lui être utiles. Le duc d'Orléans est entré dans la chambre du roi, malgré les gardes et les huissiers : il a dit au roi qu'il le conjurait de faire mettre en prison, interroger et juger le chimiste Homberg, soupçonné d'avoir fabriqué les poudres qui ont fait périr la danphine et le dauphin...

— Le duc d'Orléans a eu l'infamie d'accuser mon père! répétait Jacques en se mordant les

mains et en sagitant avec des cris étouffés de fureur; Homberg accusé d'empoisonnement î Homberg, le plus généreux et le meilleur des bommes î

— Sur [la déclaration du duc d'Orléans ^ le roi a signé aussitôt une lettre de cachet contre Homberg, qui est maintenant à la Bastille.

— A la Bastille ! Homberg , ce philosophe vertueux, cet illustre savant! Homberg, que le duc d'Orléans appelait son ami !

— Et moi, qu'il appelait sa maîtresse, ne m'a-t-il pas abandonnée aux outrages de dix ivrognes!... Le duc d'Orléans n'a ni cœur ni conscience!... Il ne dînera pas de moins bel appétit le jour où le vieil Homberg sera roué vif et brûlé !

— Roué vif et brûlé! s'écria Jacques Van Dole, qui s'était consulté tout bas sur le parti qu'il avait à prendre. Madame, Homberg sortira demain de la Bastille, et j'y entrerai à sa place; car je vais me dénoncer moi-même et réclamer la peine des attentats qu'on lui impute. C'en est fait, Léonora, considérez-moi

dès à présent comme un patient dont le supplice s'apprête

— Que prétendez-vous faire ? reprit-elle, effrayée de la résolution de son complice : vous songez à nous perdre tous les deux !

— Non, Léonora, non ; vous n'avez rien à craindre, je ne vous trahirai pas, et vos ftfecreti mourront avec moi.

— Pourquoi mourir, insensé? pourquoi plutôt ne pas sauver Homberg et le venger de son accusateur?

— Eh! comment le sauver? comment le venger?... Vous avez raison : en m 'accusant moi-même, je ne le sauverai pas, si le due d'Orléans a l'intention de s'en défaire ! Il a sans

doute machiné quelque ruse et tendu quelque piège , pour que l'innocent qu'il accuse ne se puisse défendre de ces calomnies... Je ne ferais que fournir des armes aux juges contre ce vénérable savant, qui m'a enseigné la chimie, la médecine et la botanique : on dirait que je suis son élève et son aide dans l'art des poisons!

— Reviens à mon avis, qui est le plus H

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Jacques : prends cette fiole et va-t'en la porter dans le laboratoire du duc d'Orléans, en guettant l'heure où il y viendra et en ayant soin d'aposter des témoins qui puissent déclarer qu'il y est venu ?

— J'entrevois le but où tu vises , et, sur ma vie, je te seconderai dans un complot qui vengera Homberg. . . .

— Et qui me vengera en même temps ! . . . Une commission du Parlement est chargée de faire une enquête au Palais-Royal : on visite le laboratoire, on trouve cette fiole, on constate le poison, en présence du prince, qui ne le peut nier, et qui est convaincu de l'avoir fabriqué ! . . . Ne serait-il pas à propos d'en faire tomber quelques gouttes dans diverses substances, afin d'incriminer davantage le duc d'Orléans?... Ensuite, mon bien-aimé Jacques, nous délivrerons plus aisément Homberg.

— Vous me le promettez?... Mais ne serat-il pas plus exposé aux chances d'un procès, une fois ce poison découvert dans le laboratoire du Palais-Royal ?.

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— Bon ! est-il ob!i;;é de répondre de ce qui s'y fait pendant son absence? ne sera-t-il pas suffisamment justifié par son entrée à la Bastille? Quelle apparence, d'ailleurs, qu'il ait laissé' du poison au milieu de sa chimie en allant à la Bastille?...

— Ces objections me semblent assez valables, et, dans l'état des choses, on ne risque guère à ramener l'accusation sur le duc d'Orîéans seul. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré, de défendre l'honneur et la vie de mon père adoptif : on l'accuse à tort, on le prive de sa liberté, on le menace d'une sentence capitale Je le sauverai, vous dis-je , fut-ce aux

dépens de ma tête !

— Tu le sauveras certainement, reprit- elle exaltant de plus en plus la sensibilité de Jacques Van Dole : voici que je te remets en main de quoi le sauver, non aux dépens de ta tête, mais de celle du duc d'Orléans... Diras-tu encore que je l'aime ?

— C'est bien! disait le page en tirant les inductions les moins vraisemblables d'une péril-

die qu'il se proposait d'exercer sans scrupule à l'égard du prétendu dénonciateur de Homberp : quand je devrais glisser cette fiole dans une de ses poches, je ferai en sorte qu'on ne puisse douter qu'elle lui appartient ; au moment où il s'agira de la découvrir, j'appellerai du monde pour que les témoins ne manquent pas ; j'avertirai madame la duchesse d'Orléans sa femme, le duc de Chartres son fils, et ce sera sous leurs yeux que des experts constateront la qualité de ce poison... Il est mortel, n'est-ce pas?

— Oui, n'ea jeût-on avalé qu'une goutte ; mais sa violence dépend de la quantité qu'on en prend, et l'on ne vivrait pas trois heures après avoir vidé ce flacon, tandis qu'une goutte ou deux ne causeraient la mort qu'au bout de vingt jours.

— Oh ! ce sera un prodigieux scandale, je vous jure, lorsque le duc d'Orléans se verra quasi convaincu par les apparences !

— Je t'invite à te mettre en route sur-lechamp : tu prendras un cheval aux écuries de madame du Maine, et tu arriveras au Palais-

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Royal avant le jour; alors, tu pénétreras plus aisément dans le laboratoire et tu v seras plus libre.

— Demain le duc d'Orléans sera perdu sans ressource, et il se reprochera, dans son malheur, d'avoir fait celui de Homberg!

— Courage, Jacques ! de l'adresse, de la prudence, mon adoré! Pour te soutenir en ce

dessein de vengeance, souviens-toi du souper d*-* Madrid!

— Ce n'est pas toi que je vengerai dans cette occasion, Léonora, ce sera mon père adoptif, accusé et emprisonné iniquement.

— Peu importe, pourvu que tu nous venges l'un et l'autre à la fois ! Mais ne révèle jamais des secrets que je t'ai confiés, des secrets qui nous intéressent ensemble et que nous devons emporter dans la tombe!... Entends-tu , Jacques? je compte sur un silence éternel.

— Éternel! répéta Jacques Van Dole en posant la main sur sa poitrine; je mourrai, vous dis-je, pour mieux me taire! —

— Ne te laisse pas abattre, si près de noin

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triomphe ! Cher ami, que je te presse dans mes bras, afin de faire passer dans ton cœur toute l'ardeur, toute la force du mien 1 Je t'aime, mon petit Jacques, je t'aime véritablement; mais je crois que je t'aimerai plus encore , oh ! cent fois davantage quand tu me reviendras dire que le duc d'Orléans est à la Bastille!

— Et que le vieil homme en est sorti ! . . . c'est là le principal, c'est là mon unique affaire aujourd'hui!... Cette noirceur du duc d'Orléans m'ôte toute pitié pour lui, et je ne me repentirais pas de l'avoir conduit à l'échafaud si je pouvais rendre la vie aux victimes que nous avons sacrifiées !... Qui eût imaginé que de notre amour dût résulter la mort d'une princesse et de deux princes delà famille royale !... N'es-tu pas contente de moi, Léonora, et suis-je assez misérable pour te plaire ?...

— Va , mon vengeur , va , tout couvert de mes baisers, précipiter cet indigne amant dans l'abîme que nous lui avons creusé ! . . .

Il était à peine grand jour, lorsque Jacques

Van Dole, que Léonora Pacheco avait retenu jusqn à l'aube dans l'enivrement d'un amour extatique, arriva de Versailles à Paris, après avoir parcouru cette route si rapidement, que le galop de son cheval ne lui permit pas de réfléchir à ce qu'il allait faire au Palais- Royal. Il était assez connu des concierges et des valets pour que sa présence matinale n'étonnât personne et fut peu remarquée. Il se rendit surle-champ au laboratoire, dont la porte était restée ouverte : les fourneaux encore allumés et les alambics encore chauds attestaient que Homberg avait travaillé cette nuit-là comme à l'ordinaire, et venait seulement de quitter une expérience commencée : Homberg, accompagné du duc d'Orléans, était parti pour se constituer prisonnier à la Bastille.

Jacques Van Dole, qui avait douté jusque alors de l'emprisonnement de Homberg, et surtout de l'odieuse dénonciation attribuée au duc d'Orléans par Léonora Pacheco, en demeura tout -à-coup convaincu et atterré lorsqu'il lut ees mots écrits sur les tablettes journalières du

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savant, qui les avait laissées ouvertes en quittant le laboratoire : « Cejourd'hui , 9 mars, six heures du matin , après une nuit fort laborieuse employée à des expériences singulières concernant l'acide qui se trouve dans le sang et dans les autres parties des animaux; après avoir achevé mes observations sur un phosphore nouveau extrait de la matière fécale , j'ai été averti que des méchans m'avaient accusé auprès du roi des empoisonnemens de leurs altesses royales la dauphine et le dauphin, morts, le mois dernier, d'une maladie subite et inconnue : fort de mon innocence et confiant dans l'équité du roi , je me suis aussitôt résolu à courir la chance d'un procès, en me livrant moi-même pour être interrogé, examiné et confronté comme il appartiendra. En conséquence, je sors dès à présent de mon cabinet de chimie, où j'ai pendant vingt années ajouté quelques découvertes à la science, et je n'y rentrerai qu'après avoir triomphé de la persécution de mes ennemis et fait éclater l'intégrité de ma vie.

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» Ce procès, je L'espère, produira le meilleur » effet à l'avantage de son altesse royale le dm h d'Orléans, qu'on ne craint pas de présenter » comme mon complice dans cette exécrable « affaire de poisons. On connaîtra quel priao » c'est que le duc d'Orléans, qui excelle dans » tous les arts et qui se plaît dans toutes 1rs » sciences. Je me glorifie de le pouvoir nmn- » mer mon élève et mon ami. »

Cet éloge du duc d'Orléans, tracé de la main de Homberg et à demi eiïacé par les larmes qu'il avait répandues en l'écrivant, ne fit qu'indigner Jacques Van Dole contre la déloyale conduite du prince à l'égard de ce fidèle 61 respectable serviteur. Jacques s'imagina que Homberg ignorait quels étaient les mécbans qui l'accusaient, et il se réjouit d'avoir en main les moyens de punir la délation notoirement mensongère du duc d'Orléans : il n'avait pas l'esprit assez calme pour bien apprécier les suites probables et possibles du complot inventé par sa maîtresse, et il ne vit dans l'introduction d'une fiole de poison parmi les substances chi-

iniques du laboratoire qu'une manière infaillible de confirmer les soupçons qui planaient déjà sur le duc d'Orléans. Il chercha de l'œil en quel endroit il déposerait cette fiole , pour que le duc d'Orléans ne pût en expliquer la présence au milieu d'autres contenant des sels et des acides en usage dans la chimie : il la plaça entre divers mélanges préparés pour une composition cosmétique saturée de parfums , que la duchesse de Berry avait demandée à son père ; les formules , rédigées de la main du duc d'Orléans , étaient encore là pour attester qu'il y avait travaillé lui-même; d'ailleurs, le fourneau de réverbère, dont ce prince se servait seul habituellement, lui avait été envoyé d'Allemagne par le fameux Kunckel, et cette inscription , gravée en relief au-dessus de la cheminée, ne permettait qu'à lui l'usage d'un fourneau que Homberg regardait comme sacré : Doctissimo et ingeniosissirno principi Philippo aurelianensi , miracula scientiœ indè exoriri. Kunckel, auteur de tant de curieuses découvertes scientifiques , ne se fût pas par-

donné cotte pompeuse dédicace, s'il avait su. avant de mourir^ que le tres-scwant et très-ingértieux élève de Homberg ne s'occupait plus de chimie que pour pratiquer l'art des parfumeurs.

A peine Jacques Van Dole eut-il rangé la fiole dans une armée de flacons et de pots de toutes formes et de toutes grandeurs , qu'il entendit la voix du duc d'Orléans , qui était arrivé jusque dans l'antichambre du laboratoire sans que le bruit de ses pas et de son entretien avec Maréchal fût parvenu aux oreilles du page, exclusivement préoccupé de sa vengeance contre le délateur de Homberg el l'infidèle amant de Léonora. Jacques ne pouvait sorîir sans être aperçu et arrêté au passage; il espéra toutefois que le duc d'Orléans n'entrerait pa • dans le laboratoire de chimie , et il n'essava pas même de se cacher, de peur d'attirer l'attention de ce prince par le mouvement qu il lirait pour se blottir derrière un fourneau ou sous l'appareil de la machine pneumatique, comme il en eut d'abord l'idée. Il ne remua pas.

au contraire, et retint son haleine en écoutant les paroles que le duc d'Orléans et le premier chirurgien du roi échangeaient vivement entre eux.

— Quel contre-temps que l'absence de Homherg! disait Maréchal. Si du moins je pouvais lui parler à la Bastille !

— Dans dix ou douze jours peut-être , lorsque l'enquête sera faite ! reprenait le prince avec une amère et poignante ironie.

— Dix ou douze jours ! dans dix ou douze heures , il ne sera plus temps ; car ce n'est qu'un répit dans l'action du poison, lequel existe toujours et s'en va bientôt agir d'un autre côté avec plus de violence. Le duc d'Anjou sera mort ce soir si nous n'avons pas ce contrepoison ! Où l'avoir, puisque madame la corntesse de Verrue est à Chambéry, puisque Homberg est à la Bastille ?...

— Il ne faut pas songer à l'aller quérir à Chambéry; mais une permission du roi peut vous faire communiquer avec Homberg !

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— Une permission du roi ! retournera Versailles, et de Versailles revenir ensuite à Paris pour aller encore a Versailles! D'ailleurs, le roi permettra-l-il de voir un prisonnier d'État au secret ? Puis, Homberg a-t-il conservé la recette de ce contre-poison? et, la retronvât-il dans ses papiers, peut-être n'a-t-il pas les ingrédiens nécessaires pour cette préparation ?

— Qu'ypuis-je faire, mon pauve Maréchal?

J'ai bien ouï conter par madame de Verrue comme quoi elle fut guérie d'un empoisonnement qui l'avait mise à l'agonie, du temps qu'elle était maîtresse du duc de Savoie... Mais quant au contre-poison qu'on lui administra en cette occasion, je n'en saurais pas dire de nouvelles.

— Ce contre -poison a pourtant fait une belle rumeur à l'Académie, quand Homberg en rapporta les merveilles.

— Enfin je ne l'ai pas, mon cher Maréchal, et ne le puis avoir, lors même que j'offrirais de le payer avec mon sang.

— Mais que ne vous met tt /.-vous en rouir

pour cet objet? Si vous vous rendiez à Versailles afin de demander au roi la liberté provisoire de Homberg, ou seulement si vous envoyiez une dépêche à madame de Maintenon ? Le cas est des plus urgens.

— Que je demande au roi la liberté de Homberg ! que j'écrive à madame de Maintenon ! .. .

— Hé î monsieur, vous ne savez donc pas que je serai moi-même cité à comparoir en Parlement, pour me défendre d'avoir empoisonné les princes?

— Je le sais comme toute la France , monseigneur; mais j'y vois un motif plus impérieux de vous disculper en aidant à sauver le troisième dauphin , qui s'en va mourir infailliblement , à moins qu'on ne lui donne du contre-poison.

— Ah ! mon ami , que vous avez une belle opinion de mes calomniateurs, si vous les croyez gens à être justes une fois envers moi ! On apprendrait que ce contre-poison vient de ma part, ce serait assez pour qu'on le repoussât comme le plus subtil poison.

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