La chambre des poisons
Dans la partie la plus reculée et la plus solitaire du Palais-Royal, le duc d'Orléans avait établi le sanctuaire de ses travaux scientifiques et artistiques : un vaste appartement, composé de plusieurs chambres qui avaient chacune son attribution spéciale , était exclusivement réservé aux études du prince, qui se cachait, pour s'y
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livrer, comme s'il se fût adonné à quelque passion indigne de lui, et par conséquent capable de le faire rougir, en cas de surprise; personne ne pénétrait dans ces salons de musique, de peinture et de chimie, à l'exception de quelques familiers, tels que l'abbé Dubois, le comte de Noce, La Fare et son père, capitaine des gardes de la maison du duc d'Orléans, le graveur Audran, le chimiste Ilomberg et un petit nombre? d'autres privilégiés; jamais aucune femme n'avait été admise à visiter ce mystérieux appartement, sur lequel la curiosité de la cour racontait des merveilles incroyables. On disait qm Philippe d'Orléans avait dans son palais un repaire de sorcellerie , où il communiquait directement avec le diable et où il faisait de l'or.
Un soir du mois de janvier 1712, Guillaume Homberg , chimiste et médecin du duc d'Orléans ; était enfermé seul dans le laboratoire du prince. Après avoir réitéré plusieurs expériences curieuses sur dillercns phosphores, il avait laissé le fourneau s'éteindre et la matière phosphorescente se refroidir dans la cornue, poui
s'abandonner au courant mélancolique de ses rêveries : il avait appuyé sa tête chauve sur sa main , et de grosses larmes roulaient le long de ses joues.
Guillaume Homberg était un de ces génies avides de science et toujours insatiables, qui parcourent sans cesse l'échelle des connaissances humaines, et qui ne trouvent pas un degré où ils puissent s'arrêter; cependant la chimie semblait enfin avoir captivé l'intelligence audacieuse et vagabonde de ce savant, qui y rencontrait, plus que dans toute autre science, un terrain neuf, encore peu cultivé et fertile en grandes découvertes. Homberg était né d'une famille allemande, à Batavia, en 1 652, et, sous l'influence de ce soleil des Indes qui développe plus rapidement les forces physiques que les facultés morales , il n'eût peut-être pas eu d'autre destinée que celle d'officier au service de la Compagnie hollandaise ; mais son père quitta le commandement de l'arsenal de Batavia et revint se fixer à Amsterdam avec ses quatre enfans. Le jeune Homberg sentit, en respirant l'air
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d Europe , s'éveiller eu lui l'ambition de savoir, ci il commença dès lors à s'instruire par des voyages qui l'éloignèrent de sa famille pendant dix années.
A Jéna et à Leipsick , il étudia le droit et devint avocat; puis, au lieu de s'appliquer à cette profession, dans laquelle il s'était déjà distingué au barreau de Magdebourg, il ne s'occupa plus que de botanique et d'astronomie : les leçons du professeur Otto Guericke l'entraînèrent bientôt vers la chimie, où il égala son maître; mais, étant allé en Italie , avec cette soif d'apprendre , il se passionna pour la médecine, à l'université de Padoue; de là, passant par Rome, il y trouva le fameux mathématicien Marc-Antoine Celio , et ne tarda pas à faire des progrès extraordinaires dans toutes les branches des mathématiques, en même temps qu'il perfectionnait son goût dans les arts , en présence des chefs-d'œuvre de l'antiquité et du moyen-âge. Il était fort habile connaisseur en peinture , en sculpture et en musique, quand il se rendit en Angleterre pour y entendre le célèbre Bovle , dont l'école
de physique avait une haute renommée dans le monde savant. Il retourna en Hollande et suivit les cours d'anatomie du docteur Graff; il se crut seulement alors en état de prendre le degré de docteur en médecine à Wittemberg. Mais il ne pratiqua pas la médecine , et se remit à visiter les académies, les bibliothèques et les cabinets des savans de l'Allemagne : en Bohème et en Hongrie , il ne rêva que minéralogie ; en Suède, que chimie pharmaceutique; enfin, tout chargé de son butin cosmopolite , il vint se reposer en France , dont le séjour lui plaisait et qui lui offrait une honorable hospitalité.
Son père et sa famille le rappelaient en vain : le ministre Colbert prodigua, pour le retenir, les promesses et les éloges ; Homberg consentit à se naturaliser Français et à embrasser la religion catholique, afin de répondre à la bienveillante protection du roi et de Colbert. Cette abjuration lui coûta peu, parce qu'il manquait de foi religieuse et qu'il penchait vers le panthéisme ; son père, rigide protestant, le déshérita et mourut sans vouloir lui pardonner d'avoir
abjuré le protestantisme; mais Homberg, qui n'attachait pas plus d'importance à une religion qu'à l'autre, avait un zèle fanatique pour le seul culte des sciences, et il recommença ses voyages dans le Nord, en recueillant çà et là dé nouveaux secrets qu'il rapporta en France, où il se fixa définitivement comme dans sa véritable patrie. Il fut un des premiers que l'abbé Bignon incorpora dans l'Académie des Sciences en 1 691 , et depuis son admission en cette illustre compagnie, il la tint toujours en haleine par l'intéressant récit des expériences de toute espèce qu'il tentait sur les mystères les plus impénétrables de la nature. Tantôt il émerveillait l'assemblée par la fabrication de divers phosphores; tantôt il révélait les procédés inconnus de la germination des plantes; tantôt il présentait un ingénieux travail sur l'or potable, ou sur l'antimoine, ou sur le vide, ou sur la lumière. On avait peine à comprendre comment son esprit était assez vaste pour contenir tant de choses, et assez actif pour les approfondie à ia lois
Le duc d'Orléans, qui avait une noble prédilection pour les sciences exactes et pour la philosophie , admira l'érudition universelle de Homberg, et s'attacha cet académicien en qualité de chimiste. Le prince, sous un tel maître, ne s'arrêta pas aux élémens de la physique expérimentale, et s'avança jusqu'aux dernières limites de la chimie, même de l'alchimie. Homberg, stupéfait de l'ardeur et de la capacité de son élève qui se montrait ailleurs léger, insouciant et ami du plaisir, disait souvent en parlant de Philippe d'Orléans : w On ne le connaît pas, c'est un rude travailleur ! » En effet, Philippe d'Orléans demeurait des jours entiers et quelquefois des nuits entières avec son chimiste, dans le laboratoire , où le fourneau ne cessait d'être allumé , où les cornues et les alambics ne restaient pas oisifs. De là, les bruits qui avaient circulé à la cour de Louis XIV sur les opérations hermétiques et les sorcelleries du prince. Celui-ci riait et haussait les épaules quand on l'informait de ces bruits ridicules qui avaient été portés jusqu'aux oreilles du roi.
Cependant les relations quotidiennes qui existaient entre le duc d'Orléans et son chimiste avaient établi entre eux une confiance et une intimité dans laquelle disparaissait la différence des rançs : dans le laboratoire de chimie, le prince n'était plus que l'aide et le préparateur de son savant maître , qui poussait loin la complaisance pour contenter les bizarres caprices et l'audacieuse curiosité de l'élève. Philippe d'Orléans, voulant témoigner son amitié particulière à Homberg, l'avait nommé son premier médecin, etHomberg n'avait accepté cette charge lucrative qu'à condition qu'une ordonnance royale lui conserverait sa place d'académicien, laquelle, d'après le règlement, était incompatible avec des fonctions exigeant de fréquentes absences hors de Paris. Le prince, qui eût dédaigné, dans toute autre circonstance, de faire une demande personnelle au roi, donna cette preuve d'affection à Homberg, et obtint en sa faveur une exception qui lui permit d'être médecin de son Altesse Royale en conservant le titre et les jetons d'académicien pensionnaire.
Homberg était un grand homme sec, osseux et encore robuste , malgré une apparence de décrépitude et une taille courbée, qui se redressait de toute sa hauteur lorsqu'il s'animait au feu de la discussion ou sous l'influence de quelque sentiment fier et généreux. Sa tête, remarquable par une grosseur phénoménale , par un large front et par un crâne aplati presque dépouillé de cheveux , s'inclinait souvent sur sa poitrine, comme s'il avait peine à la soutenir; sa figure hâve et décharnée était, pour ainsi dire , illuminée par des yeux de flamme , qui étincelaient au fond de leurs orbites creux, et qui prenaient une expression indéfinissable quand il parlait de science et quand il suivait du regard les résultats d'une expérience chimique. Homberg, vieilli par l'étude et par les voyages, ne s'était marié qu'à l'âge de cinquante-six ans , pour être agréable à son collègue et ami, le fameux médecin Denis Dodard , qui lui répétait à chaque séance de l'Académie : « Epousez ma fille, par amour de la science, et je me trompe fort si vous ne procréez ensem-
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Me des génies incomparables! » Ilomberg avait donc sacrifié sa chère liberté pour cette doc le union, qui ne produisit que des débats anatomiquos et médicaux entre les époux. Mais le chimiste s'était précautionné contre la stérilité de son mariage en adoptant un orphelin, fils de sa plus jeune sœur, nommé Jacques Van Dole, qu'il aimait comme son propre enfant et dont il avait soigné lui-même l'éducation. Jacques Van Dole avait alors seize ans, et quelles qmlussent ses dispositions naturelles développées par cette éducation solide ^ il ne possédait pas cette vocation laborieuse qui fait les savans , et il n'aspirait qu'à échanger ses livres et sa souquenille de travail contre une épée et un uniforme de mousquetaire ou de garde -française. C'était là le désespoir de Ilomberg.
— Où est-il? que fait-il maintenant, ce méchant garçon? murmurait Homberg en découronnant ses ongles avec ses dents. Depuis trois jours que je ne l'ai vu , il n'a pas assurément ouvert un livre ni écrit nu problème! depuis
trois jours, il est sans doute dans quelque tripot à jouer aux cartes ou aux dés et à perdre l'argent qu'il n'a pas? Ah ! si j'avais prévu que le fds de ma sœur, de ma chère Etiennette, ne profiterait pas de mes leçons, deviendrait un coureur de guilledou , un joueur, un batailleur, un mauvais sujet!... Il faut que le démon le >^. conseille et le pousse au mal, car cet enfant n'a plus de goût aux choses de la science : il sex- 7. , \tetfee de venir au laboratoire, et s'il y vient à regret, il ne prend pas plus de part à ce qui s'y fait qu'à ce qui se passe dans la lune !... La dernière fois qu'il m'assista dans mon expérience sur le phosphore de Kunkcl , il faillit nie brûler les jambes en laissant tomber la cucurbite de cuivre , et il s'excusa de sa maladresse
en disant qu'il avait eu une distraction une
distraction, pendant une expérience aussi curieuse!... Le petit malheureux est ignorant
comme un page non pas ignorant, mais
insouciant pour les merveilles de la nature ! . . . il devrait rougir de n'avoir pas «encore adressé un mémoire à l'Académie... J'avais espéré qu'il
me ferait honneur, qu'il continuerait mes découvertes, qu'il perfectionnerait mes instrumens:... je me réjouissais de penser que Jacques serait un jour un grand chimiste... Que sera-t-il, bon Dieu? un libertin, un fainéant, peut-être un mousquetaire ou bien un garde du roi !... J'aurais fait de lui un savant, s'il l'avait voulu!... c'était là mon espoir, ma consolation, ma gloire !... Je ne trouverais pas mauvais qu'il se divertît, comme cela convient à son âge, pourvu qu'il travaillât a s'instruire avec enthousiasme, avec zèle; il n'avait qu'à imiter son Altesse Royale, qui est digne d'entrer à l'Académie et qui n'en mène pas moins joyeuse vie ! . . J'aime que jeunesse s'amuse, lorsque jeunesse travaille. ,. mais Jacques ne travaille pas et s'efforce d'oublier le peu qu'il sait... Si ma sœur vivait encore, je lui renverrais son fils pour qu'elle le plaçât dans un comptoir de la Compagnie des Indes; là , du moins, il pourrait, du soir au matin, fumer du tabac et boire de la bien4 !
Le vieillard, qui dans ses opérations chimi-
ques , avait contracté l'habitude de parler seul à haute voix, poussa un soupir, hocha la tête, et, s'apercevant que ses fourneaux étaient éteints , il se leva lentement pour les rallumer : il soupirait par intervalle, et restait immobile à réfléchir, de moment en moment , pendant que la flamme, ravivée sous l'inspiration du soufflet, bourdonnait dans un grand fourneau de réverbère et circulait autour de la cornue renfermée sous un dôme de fonte. On frappa doucement à la porte : Homberg était trop préoccupé de son expérience , et en même temps de ses chagrins de père adoptif , pour entendre ce léger bruit. On frappa plus fort : il entendit alors et alla ouvrir, croyant que c'était le duc d'Orléans.
— Monseigneur, nous réussirons! dit-il à l'ouverture de cette porte fermée en dedans au verrou et à double tour.
— Ce n'est pas monseigneur, c'est Jacques, répondit une voix douce et tremblante.
— Jacques ! s'écria Homberg avec un accent
de .satisfaction qu'il couvrit aussitôt du n murmure de mécontentement , en retournant à son fourneau , sans regarder le jeune homme , qui entrait d'un air timide, et qui, pour cacher son embarras et sa rougeur, ne parvenait pas à refermer la porte.
C'était un beau garçon dans le tvpe allemand, avec une physionomie calme et mélancolique , de grands yeux bleus au regard limpide, un teint blanc et rose, une bouche entrouverte et montrant ses dents de nacre, des traits réguliers et nobles, une chevelure blonde dont les boucles à reflet doré ne devaient rien à l'an du perruquier. Il avait une taille moyenne, mais admirablement faite , et sa tournure distinguée, l'aisance de sa démarche , le port de sa tête et la prâce de tous ses mouvemens étaient des emprunts faits à la France qu'il habitait depuis huit ans. Il possédait naturellement l'instinct de l'élégance, et, pour en tirer parti, il n'avait eu besoin que de fréquenter les gens de la petite cour du Palais-Hoval , de se frotter à
eux, pour ainsi dire, et de s'initier, par l'exemple , dans la science des grands airs et des belles manières. Telle avait été sa principale étude pour se façonner au ton et aux allures des courtisans.
Il n'était pas vêtu, comme à l'ordinaire, d'un justaucorps de drap brun, qui lui faisait mal au cœur chaque fois qu'il traversait les antichambres encombrées de valets tout galonnés d'or : les culottes de ratine grise , la veste de camelot noir, les bas verts et le chapeau de feutre conique avaient disparu, remplacés par une charmante livrée de page. Son pourpoint de damas bleu brodé de fleurs-de-lis d'argent , sa veste de taffetas blanc également fleurdelisé, ses bas de soie , sa toque de velours bleu couronnée de plumes blanches, composaient le costume le plus frais et le plus riche que pût inventer l'imagination d'une femme : aussi , avait-il été ordonné par la duchesse du Maine, qui trouvait moyen de reproduire partout dans sa maison les couleurs bleue et blanche, ainsi que les fleurs-de-lis des armes de France, pour
déguiser la bâtardise de son mari et lui attribuer ainsi les privilèges des princes du sang. Jacques Van Dole avait endossé l'habit de page avec d'autant moins de répugnance, que cet habit lui donnait le droit de porter 1 épée ; il se sentait donc ému d'un orgueil de gentilhomme en caressant la poignée d'acier de cette épée, jusqu'à ce que le seul aspect de son père adoptif l'eût rendu honteux et confus, comme s'il prévoyait l'accueil qu'il allait recevoir en dépit de sa nouvelle condition de page.
— Il ne fallait pas se hâter de revenir, Jacques, lui dit Homberg en continuant d'établir l'appareil nécessaire pour l'extraction d'un phosphore : tu peux retourner dans le cabaret où tu es resté durant trois jours sans nous transmettre de tes nouvelles ?
— Je ne vais pas au cabaret, mon père, répondit-il piqué de cette injurieuse supposition.
— J'ai dit cabaret par bienséance > car peutêtre étais-tu en plus vilain lieu.
— Je n'ai jamais mis le pied dans les endroits
que vous croyez , reprit Jacques Van Dole, qui avait rougi de pudeur et d'indignation , jamais , mon père, je vous le jure!
— Ah! vraiment, j'en suis aise, repartit Homberg avec indifférence en soufflant le feu du fourneau. Cependant, j'imagine, vous n'êtes pas demeuré trois jours en oraison dans les églises; de plus, ces trois jours furent accompagnés de trois nuits : qu'en fites-vous, s'il vous plaît?
— Je fus logé au château de Sceaux , chez madame la duchesse du Maine.
— Au château de Sceaux , chez la duchesse du Maine ! répéta le chimiste avec surprise.
— Oui, mon père, répliqua le jeune homme décontenancé par un coup d'œil sévère que lui lança Homberg, qui n'avait pas encore remarqué la métamorphose opérée dans l'habillement de Jacques.
&4r- Quelle est cette mascarade? demanda rudement le vieillard , se redressant de toute sa taille et allant droit au page, qui reculait dans le coin le plus obscur du laboratoire.
— Mon père ! . . . murmurait Jacques, que le respect empêcha de se révolter contre le traitement que lui faisait subir Homberg en lui ôtant sa toque et en le secouant par les oreilles comme un pédagogue qui châtie un enfant mutin.
— Je suis tenté de déchirer en pièces cette livrée qui te déshonore î disait le savant avec une énergie qui passait dans sa voix, dans ses regards et dans ses gestes; es-tu devenu valet, Jacques?
— Mon père, répondit le jeune homme d'un air suppliant, je suis page de madame la duchesse du Maine.
— Page! répéta Homberg en frappant du pied et en portant la main à son front chauve avec un signe de douleur. Page ! ... Tu veux donc que je meure de honte, Jacques!
— J'ai cru, au contraire, que vous seriez réjoui et glorieux de me voir attaché à la personne dune grande princesse, répliqua Jacques, qui n'était pas de bonne foi en parlant de la sorte.
— Tu as cru que je me réjouirais de voir
mon fils adoptif, l'enfant de ma sœur, le soutien de ma vieillesse, le successeur naturel de ma réputation, transformé en laquais dans la maison d'un bâtard légitimé, ennemi de mon maître , de son Altesse Royale à qui je dois tant !
— Avez-vous le courage de me traiter ainsi ? dit Jacques avec amertume.
— Dépouille-toi de ta livrée , foule aux pieds ces broderies qui t'ont ébloui; redeviens un homme, un savant; sois encore mon fds, et mes bras se rouvriront pour toi , et je te pardonnerai !
— Mon père , répondit le jeune homme avec une fermeté respectueuse , vous ne voulez pas que je manque à mes engagemens et à la reconnaissance ? Madame la duchesse du Maine m'a fait l'honneur de m'appeler auprès de sa personne et de se charger de ma fortune : désormais je ne m'appartiens plus, et je mourrai plutôt que de me déshonorer véritablement en ne tenant aucun compte de ce que j'ai promis .
— Qu'as-tu donc promis , enfant rebelle? lui demanda brusquement le chimiste, qui avait
une défiance invincible contre tout ce qu'on brassait dans le laboratoire du dur du Mail te, suivant son expression ordinaire, que le duc d'Orléans avait adoptée et qu'il répétait souvent.
— J'ai promis... d'être page... voilà tout!
— Belle promesse, qui vaut qu'on la tienne, ma foi!... Sais-tu bien, Jacques, que je suis membre de l'Académie des Sciences depuis que l'abbé Rignon forma cette Académie en 1G9I ? sais-tu que les plus célèbres Académies de l'Europe mont voulu avoir dans leur sein ? sais-tu que son Altesse Royale m'a nommé son chimiste et physicien pensionnaire, son premier médecin, son conseiller intime, son ami?
— Mon père, ce n'est que justice rendue à votre mérite , à votre savoir et à votre caractère.
— Eh bien! Jacques, continua Homberg avec un accent pathétique et persuasif, ces honneurs, cent fois plus précieux que tous ceux auxquels donne droit la naissance, ce rang élevé que j'occupe parmi les savans, cent Ibis supérieur à celui que procure la noblesse hé-
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réditaire , tu les auras après ma mort , comme s'ils faisaient partie de ma succession, parce que je te léguerai ce que j'ai amassé de science pendant toute ma vie
— Mon père, dans deux ans, je serai officier au régiment des Suisses , dont M. le duc du Maine est colonel-général.
— Si tu veux suivre mes conseils , tu deviendras un grand chimiste !
— Je puis prétendre à être même capitaine des gardes du duc du Maine, parce que ce prince ne s'informe pas si Ion a des ancêtres , mais si on lui est dévoué.
— Tu as déjà étudié la médecine , je te ferai recevoir docteur à" la Faculté de Paris !
— La duchesse du Maine m'a fait inscrire pour une pension de 600 livres sur l'état de sa maison.
— Tu paraissais goûter les charmes de l'algèbre ? je me fais fort de te l'apprendre en deux mois!
— Si vous connaissiez toutes les bontés de madame la duchesse du Maine et de ses dames !
— ÏNous arriverons bientôt à la mécanique, et tu seras émerveillé !
— Mon père, dit Jacques Van Dole avec un air de résolution inflexible, je vous ai menti tout-à-l'heure en feignant d'ignorer que vous vous opposeriez à mon dessein. La vérité est que je ne doutais pas de votre colère , et c'est le motif qui m'empêchait de reparaître devant vous. Je vous devais cet aveu pour que vous pussiez apprécier combien étaient puissantes les raisons qui m'entraînaient à vous désobéir, à vous causer du déplaisir : je vous en demande pardon, et je vous supplie de ne pas mettre d'obstacle à ce qui est ma volonté la plus chère.
— Votre volonté, monsieur? interrompit Homberg avec dédain, je ne la combattrai ni ne l'entraverai... Vous avez seize ans, Jacques, et vous ne reconnaissez plus de volonté sous laquelle la vôtre doive plover! Je ne suis pas votre père, c'est vous même qui me le rappelez bien cruellement
— Vous êtes , vous serez toujours mon père ! s'écria le jeune homme, en lui baisant les mains.
— Non, Jacques, reprit le savant, qui avait peine à retenir ses larmes ; quand votre mère , que j'aimais plus que mes deux autres sœurs, mourut en vous recommandant à mes soins, j'acceptai comme un devoir sacré la mission de vous servir de père , et depuis sept ans je n'ai cessé de vous chérir comme mon propre fils.... je vous chéris encore... mais vous-même avez détruit mes illusions, mes espérances, mon bonheur. . . Nous ne pouvons plus nous voir. . .
— Oh ! murmura le page , dont les sanglots étouffaient la voix.
— Qu'y a-t-il de commun entre nous à présent? vous êtes un page, un valet, et moi je suis un chimiste, un savant qui n'a pas engagé sa liberté en devenant académicien et médecin d'un prince du sang; vous êtes au service des ennemis du duc d'Orléans , et moi , monsieur, je suis prêt à verser mon sang pour son Altesse Royale.
— Quoi ! mon père , vous me condamneriez à ne plus vous voir ! s'écria en pleurant Jacques Van Dole; vous me chassez de votre pré-