V LE S A VA A T
sence comme un criminel , vous me maudissez ! — Te maudire ï ah ! reprit avec une profonde émotion llombcrg, qui se souvint d'avoir été maudit par son père lorsqu'il eut changé de religion et renoncé à sa famille ainsi qu'à sa patrie.
— Ne me maudissez pas, je vous conjure ! dit le jeune homme en tombant à genoux; votre malédiction attirerait sur ma tête tous les malheurs , et il arriverait quelque chose de funeste.
— Non, je ne te maudirai pas , mon enfant, répondit Homberg attendri ; mais ne quitterastu pas cette odieuse livrée qui me fait honte et horreur ? ne resteras-tu pas près de moi ?
— Hélas ! mon père î dit Jacques en proie à une pénible hésitation : puis-je choisir entre vous et elle !
— Quelle est cette femme? demanda vivement le savant, dont la pénétration n'était pas en défaut.
— Non, non, quoi qu'il en arrive, vous l'emportez , mon père ! s'écria Jacques en dénouant l'écharpe qui lui serrait la taille, en déboutonnant son pourpoint et en se déshabillant avec
une lenteur qui témoignait de ses regrets; je ne serai plus page, et je tâcherai de devenir comme vous un savant.
— Viens , embrasse-moi , mon fils ! lui dit Homberg en lui tendant les bras et en l'y pressant avec transport. Tu as un bon et noble cœur : je t'en aime mille fois davantage ! Oui , tu seras un savant illustre , honoré et recherché par les Académies et par les rois ; on dira de toi : « C'est le plus parfait ouvrage de Homberg! » Et si je vis encore, ton éloge me rendra plus fier et plus heureux que tous les éloges qui m'ont été adressés dans toute ma vie.
— Je suis à vos ordres ! dit Jacques , revêtant une casaque de toile bise tachée et roussie , par-dessus sa veste de taffetas blanc brodé, après avoir ôté son justaucorps , son écharpe, son épée et ses gants, qu'il déposa sur un fauteuil , non sans gémir tout bas de s'en séparer.
On entendit dans le vestibule une voix pleine et sonore qui chantait un refrain populaire; puis, une clef cria dans la serrure, et la
porte s'ouvrit ; le duc d'Orléans entra dans le laboratoire en chantant son refrain favori , ou il oubliait quelquefois la variante adoptée pour ne point effaroucher les oreilles chatouilleuses :
Du temps du bon roi Guillemot,
De la reine Guillemotte , On prenait les hommes au mot
Et les femmes par la cotte.
Ce prince avait encore la même physionomie ouverte et spirituelle qu'à l'époque de son mariage, bien que ce mariage eût vingt ans de date, et que Philippe d'Orléans fut, sinon grandpère, du moins en position de le devenir, puisqu'il avait fait épouser sa fille aînée au duc de Berry, second fils du grand dauphin , mort de la rougeole au mois d'avril de l'année précédente. Leduc d'Orléans, âgé de trente-huit ans, s'était conservé jeune en ne renonçant pas à ses habitudes de jeunesse et en évitant de prendre cette froide gravité de l'âge mur, qui épouvante les plaisirs, les jeux et les amours, comme le rimait sans cesse son capitaine des
gardes et son poète anacréon tique, le marquis de La Fare. il avait donc d'ordinaire le visage riant, épanoui, et souvent même jovial; une boutade gaie et libre semblait errer sur ses lèvres et pétiller dans ses yeux malins. Cependant, depuis ses campagnes d'Italie, il avait perdu sa fraîcheur, sa taille et sa tournure de jeune homme , le soleil ayant hâlé et cuivré son teint, le manque d'exercice et la vie sensuelle qu'il menait développant son embonpoint, qui menaçait d'arriver à l'obésité. Cette vie de petits soupers et de grandes galanteries attaquait aussi sa vue naturellement faible et myope , en sorte que ses paupières enflammées et pleurantes clignotaient sous un jour trop vif.
Le duc d'Orléans , quoique propre et soigné dans sa mise , témoignait toutefois de son insouciance pour la recherche de toilette en laisr sant quelque chose d'incomplet ou de désordonné dans la sienne. Ainsi, ce jour-là, les boutons de sa veste de drap d'or broché en soie bleue n'avaient pas été attachés, et sa cravate de dentelle, nouée à la Steinkerque, pendait plus
que de mode jusqu à sa ceinture de damas orangé brodé en or, laquelle était descendue audessous des reins et figurait presque un nœud d'épée. Il avait un habit de damas incarnadin , à passemens d or, des culottes de même couleur cachées par l'habit, qui allait aux genoux , des bas incarnats, des souliers noirs à talons et retroussis rouges, un chapeau plat entouré de plumes blanches, des manchettes flottantes, et une canne d'ébène à pomme d'or; ses gants étaient restés sur un meuble de son cabinet; et sa perruque, de forme pyramidale, tant soit peu débouclée sur l'épaule gauche, avait subi un léger dérangement dans son économie, par suite de la sieste qu'il faisait tous les jours après le dîner, reste d'habitude prise en Espagne et en Italie.
— Bonjour, mon ami , dit-il à Ilomberg en lui tendant la main ; êtes-vous content de la santé ?
— Oui, monseigneur, comme un buveur qui vide sa dernière bouteille ! répondit le chi-
miste , qui s'était découvert avec respect et qui cherchait à se remettre des secousses de la scène précédente.
— Toujours à l'œuvre , Homberg ! reprit le prince d'un air et d'un ton de reproche ; il y a peut-être dix heures que vous soufflez vos fourneaux ! ce n'est pas sage, à votre âge, surtout quand vous savez qu'on ne vit qu'une fois.
— Oui, monseigneur, Galilée et Torricelli sont bien morts !
— Imitons-les en cela le plus tard possible, Homberg, car ils ne reviendront pas nous dire s'ils se trouvent satisfaits de leur position présente, et s'ils poursuivent là-bas leurs découvertes.
— Je suis plus vieux que mon âge, monseigneur, mes soixante ans peuvent compter double par l'usage que j'en ai fait; bientôt je ne serai plus bon à rien ; mais alors mon fds adoptif, Jacques Van Dole, élevé sous mes yeux et formé par mes leçons, pourra me suppléer* Je vous prie de lui continuer les bonnes grâces dont vous m'avez honoré, et de le met-
tre à ma place en qualité de chimiste , sinon de médecin de votre Altesse Rovale...
— Hombcrg, ne m'affligez pas, interrompit le duc d'Orléans, qui lui prit les mains et les serra dans les siennes avec effusion ; vous n'êtes ni mon médecin ni mon chimiste, vous êtes mon ami ; et quand vous parlez de me quitter, l'idée de cette séparation éternelle est un chagrin d'autant plus sensible pour moi, que je n'ai pas diffusions qui me flattent de vous retrouver quelque part dans le néant...
— Néant ! ne prononcez pas ce mot que la science devrait rayer dans toutes les langues? repartit le savant en tenant sa tête droite et en donnant à sa pantomime un caractère d'inspiration sobnnelle. Rien ne périt dans la Nature, cet éternel creuset où passe et repasse la matière à travers mille transformations : la vie est dans la mort, qui sert d'aliment à la création et qui met sans cesse en jeu les principes de la force reproductive. Je ne puis me lasser d admirer cette harmonie universelle , cette intelligence occulte, cette puissance de vie qui réside dans
la chaleur et dans le mouvement; je ne doute pas qu'après des siècles, des milliers de siècles, le mélange des germes et le perfectionnement de lame du monde n'enfantent quelque chefd'œuvre organique et n'accomplissent , ne surpassent les merveilles que la poésie a rêvées , que la science a devinées; merveilles en comparaison desquelles l'homme ne sera que l'ébauche grossière et inachevée d'un être qui tiendra de l'ange et qui participera des qualités que nous attribuons à Dieu...
— Diantre ! comme vous allez vite en besogne , mon ami ! interrompit Philippe d'Orléans avec une gaîté qui n'avait rien d'insultant ni de railleur ; je crois avec vous que la vie est dans tout, même dans la mort, mais j'ai de la peine à imaginer que les crapauds deviennent des éléphans... Par exemple, la Nature aura beau suer sang et eau , elle ne fera rien de plus grand que le grand roi, exhaussé par ses talons qui n'ont pas moins de quatre pouces d'élévation... Mais j'arrive au fait en sautant à pieds joints pardessus la période des géans et la monarchie de
Louis XIV. Voici un rouge à teindre le visage, que j'ai composé pour ma fille de Berrv, qui prétend que le fard dcsparfumeursgàlela peau : m Prendre du bois de santal rouge, le brover et le piler bien menu; le jeter ensuite dans du vinaigre distillé deux fois , faire bouillir le tout et ajouter sur le feu une petite quantité d'alun de roche en poudre , avec un morceau d'ambre gris, pour lui donner bonne odeur. »
— Cette préparation me parait fort bien trouvée, dit le chimiste en recevant la formule écrite, qu'il remit à son fils adoptif. Jacques, dépéche-toi de fabriquer cet onguent?
— Bon ! je ne te savais pas de retour , Jacquot ! lui dit avec bienveillance le duc d Orléans, qui ne lavait pas aperçu debout et immobile contre la cheminée d'un fourneau. Peste î en trois jours et trois nuits, n'as-tu pas fait les douze travaux d'Hercule ?
— Monseigneur , reprit le jeune homme étourdi de l'interpellation et croyant qu'on lui parlait de la recette à préparer, je ferai de mon
mieux
— Jacquot a d'excellentes dispositions ! dit le prince en éclatant de rire. Continuons : ma fille de Berry m'a encore demandé un secret pour faire partir les taches de rousseur qui viennent à la peau au printemps; j'ai tiré de mes livres une recette fort connue en Italie : « Prendre un peu d'alun de roche , le piler très-fin , le mêler avec le blanc d'un œuf frais , et mettre le tout dans un pot d'étain sur un feu clair, en ne cessant de remuer jusqu'au premier bouillon, après lequel le mélange durcira. » C'est avec cette pâte qu'on s'enduit le visage pendant trois jours seulement, qui suffisent pour enlever les taches de rousseur et embellir la peau.
— Ah ï monseigneur, s'écria Homberg consterné en laissant tomber le papier où était écrit le spécifique contre les taches de rousseur, estce bien vous qui vous amusez à ces fadaises?
— Fadaises ? reprit le prince, qui ramassa son papier, et le remit à Jacques, déjà occupé à exécuter la première formule. Puis-je mieux faire que d'employer mon temps à être agréable à mes filles ? j'ai encore une autre recette pour
3k LE SAVANT.
mademoiselle de Valois, contre l'embonpoint...
— Ah ! monseigneur, interrompit le chimiste avec un amer sentiment de pitié, se peut-il que mon élève s'abaisse à devenir droguiste et parfumeur!
— Pardieu ! je deviendrais volontiers apothicaire pour faire plaisir à mes filles! dit le prince en rougissant.
— Je ne reconnais plus votre Altesse Royale, si curieuse de grandes choses, si impatiente de découvertes, si habile à résoudre des problèmes, à concevoir de nouvelles théories , à combiner les rapports et les similitudes, à extraire et à analyser, à entrer en communion d'idées avec Hierna, Guericke, Kunkel, Balduinus, Tournefort et Newton î
— Voilà bien du bruit pour quelques pots de rouge et d'onguens.
— Non , monseigneur, je ne suis pas assez courtisan pour vous cacher le blâme que je fais tomber sur votre infidélité à l'égard des sciences que vous aimiez dune si noble passion : vous ne venez quasi plus aux séances de l'Académie,
vous ne lisez plus les mémoires des savans, vous ne fréquentez plus votre laboratoire, et vous n'y paraissez que pour me faire honte avec vos recettes de pommades et de senteurs! Ça, que se passe-t-il, monseigneur? l'affaire d'Espagne, quoique assoupie depuis trois ans, se rallume-t-elle sous la cendre? Madame de Maintenon vous menace-t-elle de quelque nouvelle accusation de crime de lèse-majesté? Le duc et la duchesse du Maine ont-ils creusé et chargé certaine mine à laquelle on s'en va mettre le feu? Enfin, feriez-vous la folie de redevenir amoureux, fût-ce d'une reine d'Espagne ou d'une duchesse de Bourbon? Certainement la chose doit être de conséquence , pour vous causer une indifférence semblable , quand chaque jour amène avec soi un triomphe de la science, quand on a trouvé enfin la solution géométrique du problème de la quadrature du cercle...
— Hé! interrompit le prince, que cette étrange nouvelle tira de ses réflexions : quelque plaisant?...
— La chose est sérieuse, et dans un autre
temps vous auriez sans doute été des premiers avertis que le père llomuald-le-muet, religieux de la Charité de Metz, avait résolu les problèmes de la duplication du cube et la trisection de l'angle...
— Songe-creux, Homberg! dit Philippe d'Orléans : la quadrature du cercle est encore au pays des chimères, quoique le sieur de Grandmont Vedeau se soit déjà vanté de lavoir découverte.
— Ce n'est peut-être qu'un faux avis, monseigneur; mais toujours est-il que vous en devriez être instruit. Je me demande donc ce qui fait que vous renoncez à ce beau culte de la science, cette religion des grands hommes, pour laquelle vous auriez naguère souffert le martyre?
— Homberg , je m'ennuie , reprit le duc d'Orléans en se frappant le front; je m'indigne de l'existence où l'on m'oublie , moi, premier prince du sang, moi qui ai montre ce que je vaux à la tête des armées ! La France est à deux doigts de sa perle , nos troupes sont bat-
tues , nos généraux ne savent pas commander, nos frontières s'ouvrent de toutes parts à l'ennemi, et l'on s'endort en négociations qui n'aboutiront qu'à déshonorer le roi et le royaume ! En ce moment, les plénipotentiaires sont réunis à Utrecht , sous prétexte de traiter de la paix , et il ne faudrait qu'un corps de cavalerie allemande pour obliger Louis XIV à se retirer audelà de la Loire , comme Charles VII , le petit roi de Bourges ! Vous voulez , en présence de ces graves événemens politiques , que je ne me souvienne pas de ce que je suis; vous voulez que je m'occupe d'expériences chimiques, lorsque l'état de mon aïeul Louis XÏII peut être envahi, démembré , anéanti sous mes yeux; lorsqu'on me force à rester inutile et suspect dans cette cour livrée à la veuve Scarron et au jésuite Le Tellier!
— Est-il vrai qu'il en soit ainsi ? dit Homberg, qui avait écouté , comme à demi éveillé ? ce sinistre aperçu des affaires de France. Je m'intéresse peu aux variations de la politique , et je ne lis jamais les Gazettes. . . Quoi ? la guerre
* LE SAVAM.
dure encore, et vous n'avez pas le suprême commandement des armées du roi î C'est toujours madame de Maintenon qui vous poursuit, et tons les coups partent de l'arsenal du duc du Maine.
— Que m'importe? reprit le prince en bâillant et en reprenant sa bonne humeur : le mal tait, je pardonne à quiconque en est l'artisan, et je le plains de n'avoir pas la conscience en repos.
— En vérité, monseigneur, c'est là trop de débonnaireté ; et s'il est beau de pardonner aux gens qui vous crucifient, il est sage de ne pas se livrer à eux pieds et poings liés. Je sais trois personnes desquelles vous devez vous défier jusqu'à ce qu'on puisse dire de chacune d'elles :
Morte la béte\ mort le venin! suivant le proverbe favori de l'abbé Dubois.
— Je devine d'avance les noms des trois personnes que vous me recommandez.
— Madame de Maintenon, d'abord, qui vous porte une telle haine, que je suis tenté de croire que cette haine est formée d'un levain d amour.
— Miséricorde! s'écriât Philippe d Orléans
la vieille était déjà prude, que je tétais encore !
— Cependant une pareille aversion ne naît pas toute seule , sans qu'on l'ait semée et cultivée.
— Diantre! mon ami, vous vous souvenez de vos recherches sur la germination ? En effet, l'inimitié de madame Scarron contre moi n'est que de l'attachement pour son duc du Maine.
— Le duc du Maine est la seconde personne, qui se crèverait un œil , à condition que vous les perdissiez tous les deux.
— Il n'aurait pas beaucoup à faire pour en arriver là; car j'ai la vue cruellement malade.
— Enfin la troisième personne que vous auriez raison de craindre, c'est la duchesse du Maine.
— Je ne la crains pas : elle a une peau de satin , une poitrine admirable , des mains et des pieds de fée , ce qui rachète sa taille de naine et de bossue. Si nous en venions aux prises, je la forcerais bien de songer à se défendre au lieu d'attaquer. Malezieu est un heureux chancelier de Bombes, qui rend à la duchesse plus
de services qu'au duc, qu'on oublie dans son observatoire î
— La duchesse du Maine est capable de tout imaginer pour vous nuire et vous ôter vos privilèges de prince du sang.
— Sots privilèges, moi dieu! qui ne me donnent pas même le droit de commander une armée î
— Je suis instruit de 1 acharnement qu on a contre vous au château de Sceaux , par les confidences de Malezieu, qui me questionne à l'Académie, pour savoir ce que vous faites; je lui réponds toujours du même style : « Il n'y eut jamais un prince du sang plus savant et plus laborieux. »
— Ce titre de prince du sang fait bondir de rage tous les bâtards légitimés ! dit le prince en riant.
— Eh bien î que vous semble, monseigneur, do la hardiesse de ce petit garçon? s écria Homberg en désignant son ills adoptif. 11 s'était en rôle parmi les pages de la duchesse du Maine !
— Sur ma parole! maître Jacques fera son chemin à la cour.
s LE SAVANT. k\
— Et il a osé se montrer, dans votre palais et en ma présence, avec la livrée de vos ennemis !
— La livrée est jolie , et votre fils aura meilleur air avec elle que Sous son affreuse casaque de laboratoire.
— Comment, monseigneur, vous n'êtes pas indigné de l'impertinence de ce rebelle?
— Au contraire , je suis enchanté que mon ami Jacques ait de l'ambition et veuille être un personnage.
— Vous plaisantez , monseigneur : de l'ambition? un personnage? c'est un page qu'il faut dire.
— Un page devient maréchal de France, et Jacques a ce qui convient pour réussir, de l'esprit, de la figure, de la tournure : il fera un page charmant , et plus tard un bel officier aux gardes.
— Vous détruisez mon ouvrage, monseigneur, dit Homberg désolé de voir l'effet des paroles du prince sur Jacques Van Dole qui avait déjà quitté sa souquenille et repris son habit de page : j'aurais fait de lui un savant!
— Un page peut être aussi un savant? repartit en souriant le duc d'Orléans, témoin de la joie du jeune homme , au secours duquel il était venu par hasard. D'ailleurs , mon cher Homberg , la véritable philosophie nous commande de ne pas contrarier les instincts ni les goûts : votre père n'avait-il pas le projet de vous mettre dans le barreau?
— Je lui ai obéi, et je suis avocat, répliqua Homberg embarrassé de ces argumens directs et personnels.
— Vous êtes, de plus, savant inonmiie scibili, comme Pic de la Mirandole. Croyez-moi, ne gênons pas les humeurs et les fantaisies des gens , pour qu'on ne gêne point les nôtres. Votre père vous avait élevé dans la religion protestante , et vous êtes maintenant catholique de nom...
— Qu'il soit page, s'il lui plait! interrompit le chimiste, réduit au silence par ces objections victorieuses. Page de la duchesse du Maine, puisque son Altesse Koyale ne le trouve pas
mauvais î
— Je le trouve très-bon, pourvu que Jacques ne nous traite pas comme des étrangers, et revienne quelquefois souffler le feu de nos fourneaux, et nous donner avis des astres que découvre mon beau-frère du Maine dans le ciel de Sceaux.
— Monseigneur, combien je vous remercie d'avoir gagné le consentement de mon père ! dit Jacques , qui , exercé déjà au métier de page , fléchit un ffenou devant le duc d'Orléans et lui baisa la main.
i — Mon consentement? murmura Homberg; dites mon obéissance à son Altesse Royale, monsieur.
— Alors c'est moi qui vous adresse mes remerciemens au nom de votre fils adoptif. Que voulez-vous , mon ami ? tout le monde n'a pas la même vocation , Dieu merci ! Jacques n'a pu mordre à la grappe de la science, quoi que vous ayez fait pour la lui approcher des lèvres. Il est au monde d'autres conditions honorables que celles de savant , et je m'engage à pousser mon ami Jacques dans la carrière d'homme d épée.
— Oui, vous l'enverrez à la guerre, et on me le tuera I dit le vieillard en versant quelques larmes. Je n'ai que lui, monseigneur, et je l'aime comme s'il était mon enfant ; il m'abandonne, l'ingrat!
— Non, mon père; je vous verrai souvent! reprit Jacques, qui chercha, par ses caresses, à consoler le vieux savant. Madame la duchesse du Maine m'a bien promis que je serais libre de venir ici quand bon me semblerait.
— Mais il y a manière d'accommoder les choses, dit le prince après avoir réfléchi : pourquoi Jacques n'entrerait- il pas comme page dans ma maison ? il vous verrait du moins tous les jours, Hombcrg?
— Monseigneur... répondit le jeune homme, qui rougit et n'osa refuser ouvertement cette o(Tre obligeante, je suis entré dans la maison de madame la duchesse du Maine... et je ne pourrais, sans lui manquer...
— Bien, bien, mon ami Jacques, interrompit gaiement Philippe d'Orléans; c'est-à-dire que tu as là-bas quelque amourette en jeu.' Je t ap-
LE SAVANT. k5
prouve fort et t'encourage à faire merveilles. Il y a , cordieu ! d'appétissantes figures à la cour de Sceaux : madame de Chambonas, la marquise de Bouzoles , mademoiselle de Moras... A propos, n'as-tu pas vu la première femme de chambre de la duchesse, Léonora Pacheco ? une Espagnole à la peau jaune, aux yeux et aux cheveux noirs comme du jais , la plus séduisante fille que je sache, mais aussi la moins facile... Tu lui transmettras mille complimens de ma part?
— Oui, monseigneur! répondit d'une voix sourde Jacques , dont les traits pâlirent et s'altérèrent.
Les pas de plusieurs personnes résonnèrent dans la galerie; des éclats de rire et des voix joviales annonçaient l'approche d'une bande de bons vivans : on arriva bruyamment jusqu'à la porte du laboratoire, où plusieurs mains frappèrent à la fois. Homberg essuya deux larmes suspendues au bord de ses paupières , et Jacques , la toque à la main , s'inclina respectueu-
i6 LE SAVANT.
sèment en page bien appris. Une voix de bassetaille domina les autres en chantant ce refrain bachique de Chaulieu :
Ne sortons pas encore D'un repas si charmant :
Que la naissante aurore Nous retrouve chantant Flon ! flon ï
— Me voici, LaFare! dit le duc d'Orléans en ouvrant la porte.
— Es-tu gris avant de boire, gros La Fare? demanda le comte de Noce au chanteur : tu nous conseilles de ne pas sortir du repas, et nous allons seulement y entrer.
— Bonsoir, docteur! cria l'abbé Dubois de sa voix glapissante; nous boirons, cette nuit, à la santé de vos cornues , et nous vous souhaitons d'en tirer tous les trésors que nous puiserons dans la bouteille.
— Monsieur le savant, cria le fds de La Fare, qui n'était pas d'un naturel plus triste que son père , je vous donne ce problème à résoudre en rongeant vos ongles : Combien faut-il de verres
vidés pour qu'un amoureux ne soit plus qu'un buveur?
— On est buveur avec quatre-vingts , dit le marquis de Cbanvallon, qui ne tarissait pas en équivoques et en bons mots; on est amant entre deux vins.
— Docteur, une ordonnance de médecin pour son Altesse qui va souper? dit Dubois.
— Monseigneur, répondit Homberg, le vin que ces messieurs boiront à votre santé vous profitera mieux que celui que vous boiriez vousmême : ne buvez donc que par le gosier de vos convives.
lA BBOTMESSE,
Depuis plus de trente -six ans qu'on avait commencé à poursuivre les empoisonneurs, complices de l'Italien Exili, après le supplice de la marquise de Brinvilliers, les empoisonnemens n'étaient ni moins fréquens ni moins impunis dans la capitale , où existait une espèce d'affiliation secrète dans l'art de la divination et des
50 LA DEVINEftBSSE.
poisons. La Chambre de Justice, établie en 1 679, sous la terrible dénomination de Chambre-ardente, avait, durant plusieurs années, exercé rigoureusement ses pleins-pouvoirs, et envoyé beaucoup de scélérats au bûcher , à la potence et aux galères; mais les exécutions successives de la Voisin, de la Vigoureux et des prêtres Lesage, Guibourg et Davot, n'avaient pas extirpé le mal dans sa racine : l'odieuse industrie des vendeurs de poudres de succession, laquelle ne s'était jusqu'alors adressée qu'aux gens de cour capables de bien payer un crime, avait reflué dans le peuple, à la suite des lugubres procès où l'on vit figurer les plus illustres noms de la noblesse, qui en gardèrent une tache de sang. Il y avait encore dans plusieurs quartiers de Paris certaines devineresses qui prétendaient lire dans l'avenir , et qui, tolérées par la police plus occupée à découvrir des conciliabules jansénistes et des protestans cachés qu'à inquiéter des sibylles y comme elles s'intitulaient elles-mêmes , unissaient différens métiers moins innocens à celui de tirer des horoscopes.
LA DEVINERESSE. ol
On assurait que ces misérables possédaient les secrets vénéneux de la Brinvilliers , et faisaient un infâme commerce de ces poudres que l'amour, la jalousie, la cupidité et la vengeance employaient à leurs desseins. La cour, où tout est affaire de mode, ne prenait plus aucune part à ces superstitions qui déguisaient des complots et des forfaits abominables ; une vive curiosité s'était attachée d'abord aux procédures dirigées contre mesdames de Bouillon, d'Alluye, de La Ferté et d'autres personnes marquantes que la Chambre -ardente n'osa pas trouver coupables ; ensuite, l'indifférence générale avait frappé de réprobation et d'oubli les monstruosités révélées par d'obscurs accusés. Mais, à la faveur de cet oubli , les élèves de la Voisin et de Lesap-e s'étaient remis tranquillement à tenir boutique de sortilèges , de charmes , de talismans et souvent de poudres mortelles.
Peu de temps avant la mort du grand dauphin , arrivée au mois d'avril 1 71 1 et attribuée au poison , quoiqu'elle fût causée seulement par la petite vérole, la cour, par désœuvrement et
?i2 LA DEVINERESSE.
par caprice, s'était de nouveau préoccupée de devins et de magie. On racontait surtout des choses prodigieuses sur les sorts que jetait une sibylle nommée la Mautorte, et c'était à qui s'en irait la consulter incognito, à minuit. Elle avait, disait-on , des moyens infaillibles non seulement de connaître les évém mens futurs, mais encore de les gouverner et de les modifier ;. elle savait enflammer les amours éteints et allumer ceux qui ne possédaient pas une étincelle; elle excellait surtout à rendre malheureux les gens qu'on lui désignait, moyennant finances : aussi, la plupart des femmes venaient-elles la visiter dans un intérêt de vengeance, et les hommes, dans un but de plaisir. La Mautorte acquit bientôt autant de réputation que la Voisin , et toutes les nuits son antichambre était pleine de gentilshommes rieurs et goguenards, de dames silencieuses et voilées; mais, comme elle n'était ni protestante ni janséniste , on ne lui envoyait ni espions ni exempts, si bien que les gens sensés la soupçonnaient d'intelligence avec la police secret e du roi.
Cette devineresse s'était logée hors de Paris, dans l'île des Cygnes , où ses agens subalternes lui avaient construit une retraite en planches cimentées de sable et de boue, avec un toit de gazon ; de sorte que, du bord de la rivière, on n'apercevait qu'une espèce de monticule verdoyant au milieu de l'île , où les bergers n'osaient jamais mener paître leurs bêtes, quoique le pâturage y fût gras et abondant à cause de l'humidité du terrain ; mais le séjour de la sorcière dans ce lieu-là répandait la terreur aux environs, et le peuple avait changé le nom d'île des Cygnes en celui d' île des Corbeaux , parce qu'il croyait que ces oiseaux de mauvais augure, qui s'y étaient fixés et multipliés dans les rigoureux hivers de 4709 et de 1711, avaient été attirés par la mystérieuse habitante de cette île, privée depuis des siècles de ses cygnes traditionnels , qui ne furent peut-être jamais que des oies ou des canards. La Mautorte semblait un être si redoutable, que les gens des faubourgs et de la banlieue n'osaient passer le long de cette rive aussitôt le soleil couché , et
que dans les campagnes voisines circulaient d étranges histoires de passans enlevés de terre et portés de l'autre coté de la rivière par des mains invisibles, avec une suite de bizarres enchantuncns.
11 était une heure du matin, quand un carrosse sans armoiries conduit par un cocher sans livrée s'arrêta sur la route de "Versailles, à deux portées de fusil de File des Cygnes. Un petit laquais vêtu de gris ouvrit la portière : un jeune homme masqué et enveloppé d'un ample manteau brun, avec un grand chapeau rabattu, sauta lestement hors de la voilure et aida deux dames à en descendre. Ces dames, également masquées et cachées dans leurs mantes de taffetas noir garnies de dentelles , ne pouvaient être reconnues qu'à l'exiguïté de leur taille. Le jeune homme hésita un moment avant d'offrir son bras à la plus petite des deux femmes qu'il accompagnait, et l'autre marcha derrière eux d'un pas décidé et sautillant. Ils évitèrent avec précaution de s'embourber dans les ornières que la saison avait transformées en mares
et en bourbiers : ils suivirent un étroit chemin sablé qui conduisait au bord de l'eau, où ils ne parvinrent pas sans s'être mouillé les jambes à travers de hautes herbes aquatiques. Le froid avait beaucoup diminué depuis la veille, et à la gelée, qui menaçait de devenir aussi rude que les années précédentes, succédait momentanément une température de bise et de pluie : le ciel était nuageux et la nuit tellement sombre qu'on ne distinguait point les objets à la distance de quelques pas; un vent âpre et pénétrant traversait l'humidité de l'atmosphère.
Lorsque les trois personnes qui se rendaient à l'île des Cygnes furent sur la rive , le jeune homme siffla : peu d'instans après , on vit s'élever une flamme bleue au-dessus du logis de la sibylle , et l'on entendit le bruit des rames annonçant l'approche dune barque. Cette barque, dans laquelle un seul homme, la figure teinte de noir de fumée, tenait les rames et le gouvernail, toucha le bord silencieusement, et le patron ne se leva pas même de son banc pour recevoir les trois passagers , qui se placèrent
mes reoommeni I fend: iranu
lorsque la barvq au milieu du bras de
la Seine lesscnee entre la ri i île 6- -
gnes. plusieurs coups de sifflet requirent à la fois sur U rouie de Versailles, où roulait un carrosse venant de IV - OtHUUl
tant anvte >is-à-vis de l'île , on vit, dans l'obscurité, des ombres qui se mouraient le long du .-:•/. Le reflet bleuâtre qui éclairait la transit de la flamme sortant du neressc tomba sur ces ombres mobil i Krmit aux personnes de la barque de reconnaître trois nommes qui . par leurs gestes et leurs cris . demandaient mm] m>
— l.-tvuora. du la plus peute des deu\
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la vxhx plus les visiteurs seront
breux, moins nous risquerons d être trahies.
— Ces gens-là sont de la cour : à leurs façons de faire délibérées , on ne s'y peut méprendre.
— Seraient-ce votre mari et M. de Malezieu, ils ne devineraient pas qui nous sommes.
— Pourvu que dans ce bouge , qui ressemble à une taupinière , nous trouvions quelque endroit pour nous retirer quand arriveront les nouveaux venus, qui chantent des noëls comme pour nous faire honneur!
En effet, ces inconnus , en attendant le retour de la barque, s'étaient mis à chanter, avec un ensemble parfait, une chanson du marquis de La Fare sur un air composé par le duc d'Orléans. L'air et la chanson étaient bien connus à la cour, surtout à Sceaux et à Saint-Maur, où l'abbé de Chaulieu les avait importés. Les chanteurs paraissaient habiles musiciens , et leurs voix de basse, de dessus et de fausset, se mariaient agréablement et formaient un concert complet qui empruntait des échos de la rivière
quelque chose de fantastique. Les deux femmes qui étaient dans la barque se prirent la main et se la serrèrent réciproquement pour se communiquer une idée qu'elles conçurent en même temps. Le jeune homme n'écoutait pas ces chants et restait absorbé dans une rêverie entièrement étrangère à la situation présente : il regardait continuellement la plus grande des deux dames qui s'étaient confiées à sa garde, et soupirait ; son manteau entrouvert laissait briller la poignée d'acier poli d'une épée et la garde dorée d'un poignard.
La barque aborda devant un escalier de bois à demi pourri qui servait à monter dans l'île, plus élevée que le cours du fleuve. Le muet batelier pousca un cri aigu qui n'avait rien d'humain, et une espèce de nain contrefait, habillé de serge rouge et de peaux de chats, parut avec une lanterne enchâssée dans une tète de mort, pour introduire les arrivans dans le sanctuaire de la sibylle. Cet appareil bizarre produisit peu d'impression sur les deux femmes, qui étaient beaucoup plus attentives à ce qui se passait de
l'autre coté de l'eau, où les chants continuaient avec une éclatante gaieté. Mais ces deux femmes avaient, pour ainsi dire , changé de rôle : celle qui s'était d'abord effrayée de l'arrivée des trois inconnus avait fini par en rire et par se promettre quelque aventure romanesque ; l'autre, au contraire , qui avait invoqué de si bonnes raisons pour rassurer sa compagne, devenait pensive et frémissait par momens , quand la voix de dessus dominait le trio et ressortait de l'ensemble en traits brillans et harmonieux. Elles tournaient souvent les yeux vers ces chanteurs nocturnes, en marchant vers la cabane.
Le nain , qui les conduisait par un sentier saupoudré de charbon pilé, pour imiter le chemin de l'enfer, disparut tout-à-coup dans une excavation où les deux femmes et leur chevaleresque protecteur n'hésitèrent pas à le suivre. Ils descendirent une vingtaine de marches et se trouvèrent dans un vestibule souterrain garni de bancs à l'entour des parois humides et moussues : c'était là le lieu d'attente, d'où l'on pénétrait dans la salle des consultations. Le nain,
(' LA DEYlXBftESSI
<|iii irail comme le batelier une couche de n île famée sur le visage . El signe aux arrivans de 5*te n m attendant que la maîtresse de
lus tût \ i>ible. Durant cette attente, qui pouvait souvent se prolonger long-temps dans les ténèbres, on n avait d'autre ition que de
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Le jeune homme profita de l'obscurité pm-
ade où ils étaient el s'empara de la main de eelle de ces dames qui, aux égards respectueux qu'elle avait pour sa campagne , devait
re d'une condition inférieure : elle ne retira pas sa main : mais cette main, mignonne et jx>telee. tremblait ait dans les mains brû-
lantes qui la serraient avec amour. Tout-àl oup une clarté rouge i t bleue illumina le souterrain, el lentree du Rite de la devineresse tut permise à une seule personne à la Fois. Le nain avait tire un rideau noir et rt une porie
peinte en blanc avec des emblèmes de mort en [uist (1 ornemens de cette port* ialait une
LA DEVINERESSE. Gl
forte vapeur d'encens qui offensa les nerfs de la plus petite des deux femmes, laquelle, dans toute autre circonstance , se fût évanouie ou pâmée.
— Je ne vois pas que cette horrible odeur, dit-elle en se bouchant le nez, ajoute beaucoup à la vénération qu'inspirent les sibylles. Fi! ce n'est point d'ambroisie qu'on se repaît ici !
— (( Le café bout, cria le nain en glapissant ; le marc est au bout et l'avenir dessous ; venez à lui, debout!»
— Léonora, restez là avec Jacques , dit la femme qui avait fait la grimace aux exhalaisons de l'encens : je vais seulement demander à la Mautorte l'exécution de sa promesse, qui ne s'est pas encore réalisée.
Cette femme, comme aguerrie avec le cérémonial extraordinaire du lieu, se leva impétueusement et s'avança d'un pas hardi vers la cellule lumineuse, dont le rideau retomba et la porte se referma dès qu'elle en eut franchi le seuil. Les ténèbres régnèrent de nouveau dans
la salle, où Jacques et Léonora ne furent pas tentés d'avoir recours aux chapelets pour se distraire : l'un et l'autre étaient trop enfoncés dans leurs pensées, d'une nature bien opposée; et cependant ils se tenaient toujours la main, comme s'ils fussent tous deux d'intelligence et de sympathie.
Celle qui se présentait seule pour consulter la devineresse ne s'étonna pas du terrible spectacle qu'elle eut sous les yeux en entrant dans la chambre des sorts : cette chambre, tapissée de squelettes d'animaux et de bocaux d'esprit de vin où nageaient des fœtus humains , des lambeaux de chair verdàtre et surtout des serpens roulés sur eux-mêmes , était éclairée par un feu d3 phosphore qui flamboyait dans une urne noire; et, pour ajouter plus de prestige à cette fantasmagorie empruntée aux vieilles traditions des sorciers, une multitude de crapauds se traînaient çà et là sur le plancher en faisant vibrer leur cri métallique comme des clochettes d'argent. La Mautorte était digne de son surnom, qui, dans le langage populaire, signifiait
une créature absolument disgraciée de la nature : elle avait la tête presque tournée vers les épaules, la main droite plantée à la hauteur du coude , le bras gauche dépourvu de main , les deux jambes en zig-zag et les pieds bots. Quant à la figure de ce monstre féminin, elle appartenait à une espèce de géant, tant elle manquait à toutes les proportions de son corps infirme, tant ses traits étaient caractérisés : l'expression de ce visage, hérissé de verrues et de poils gris, pouvait faire croire à l'existence des esprits infernaux, car une malice diabolique pétillait dans ses gros yeux jaunes, et le sourire de chauve-souris qui pinçait sa bouche violette au lieu de la détendre aurait eu le pouvoir de mettre en fuite les plus braves, si l'on avait pu sortir librement de la chatière où elle retenait prisonniers les curieux qui se hasardaient à venir la consulter d'après les cartes, les nombres , les lignes de la main , les constellations ou le marc de café.
— Sts ! sts ! dit la devineresse en agitant le
Ci LA DEVINERESSE.
marc bouillant dans le filtré dune grosse cafetière de terre verte , tandis qu'elle examinait d'un regard perçant la personne masquée qu'on avait introduite.
— Madame, écartez ces vilaines bêtes qui me répugnent! s'écria cette personne, que la crainte de marcher sur les crapauds domestiques de la devineresse retint à l'entrée de la chambre.
— Sts ! sts! reprit la Mautorte en ricanant comme une crécelle du vendredi-saint : ils sont apprivoisés et entendent tous leur nom. Ne faites pas fi de ces petits animaux, qui chantent votre bienvenue !
— Remerciez-les de ma part et donnez-leur double pitance, dit la dame en déposant sur la table une bourse bien garnie, dont le son réjouit les oreilles de la vieille ; mais, de grâce, qu'ils s'en aillent!
— Sts ! sts ! dit la Mautorte jetant dans un coin une boulette préparée avec des ingrédient qui appelèrent les crapauds à la curée. C'est vous qui vîntes lavant-dernière nuit au nom du duc d'Orléans?
— C'est moi! répondit l'inconnue, dont le courage se raffermit après la retraite des crapauds.
— Le sortilège que je vous ai conseillé pour la réussite d'un dessein secret n'a donc point réussi ?
— Non , madame , et je vous en demande quelque autre plus efficace. J'ai fiché un cent d'aiguilles dans un bouchon , comme vous me l'aviez dit, et j'ai lancé ce bouchon sept fois de suite derrière moi, en répétant tout bas le dessein secret qu'on voudrait voir à terme.
— Ce dessein vous intéresse-t-il, ou bien le duc d'Orléans y est-il seul intéressé ?
— Il ne vous importe pas de savoir cette particularité, dit la femme au masque, contrariée de cette question. Apprenez-moi seulement si ce dessein , quel qu'il soit , aura le succès qu'on lui souhaite, et inventez une conjuration plus puissante pour qu'il vienne à bonne et prompte fin!
— Sts ! sts ! dit la devineresse en répandant sur une assiette le marc de café encore humide
et en suivant de l'œil les figures variées qui se formaient capricieusement dans ce résidu noir sur le fond blanchâtre de la faïence. Ce dessein est le plus admirable qui se puisse imaginer ! . . . Le voici qui marche à son accomplissement... Cette ligne terminée par une étoile montre le but où il tend... Voyez le marc qui, en se séchant, prend la figure d'une fleur , ce qui est d'heureux présage... Cette petite croix qui se montre au-dessous de l'étoile témoigne que le ciel participe à ce beau dessein et veut le conduire jusqu'où vous voulez... Admirez plus loin ces deux croissans qui annoncent que vous croîtrez en fortune et prospérité... Le seul obstacle qui paraît honteusement dans ce véritable tableau de l'avenir, c'est ce signe dessiné en manière de triangle avec des lacs d'amour à chaque extrémité; cet obstacle dériverait donc de certaines galanteries...
— Je consens à voir dans ce marc de café tout ce que vous y voyez vous-même, interrompit l'inconnue, dont la pétulance naturelle se refusait à l'attention minutieuse exigée par
ce mode de divination ; mais je préfère apprendre de vous le plus infaillible moyen d'arriver à la satisfaction de l'auteur du projet en question.
— Je serais plus habile à vous satisfaire si je connaissais ce projet! reprit la Mautorte, dont la curiosité était mise en jeu par le mystère qu'on lui faisait d'un dessein auquel se trouvait mêlé le nom du duc d'Orléans.
— Je n'ai pas pouvoir de vous contenter sur ce point, repartit la prétendue messagère du prince.
— Eh bien î dit la sorcière alléchée par l'espoir d'une brillante récompense, la nuit prochaine , entre deux et trois heures du matin , la personne qui est en peine de la réussite du dessein que vous me cachez se rendra secrètement à l'église de Châtillon, près du village de Sceaux, heurtera trois fois à la petite porte sous le clocher, et répétera le mot de passe qu'on lui dira dès l'ouverture de cette porte. Ladite personne aura eu soin de se pourvoir de deux bâtons de coudrier, longs de trois pouces chacun , et , en
outre, d'un billet cacheté contenant le dessein dont il s'agit, entre deux Ave. Une fois entrée dans l'église, elle fera exactement tout ce qu'on lui prescrira pour obliger la Providence à s'intéresser à ce vœu. Le mois ne s'achèvera pas sans que , par la seule force des circonstances , le dessein qu'on désire voir se réaliser soit accompli irrévocablement. Avez-vous entendu?
— Oui, madame, répondit l'inconnue un peu choquée de la singulière expédition qu'on lui ordonnait. Mais quel usage sera-t-il fait de ce billet renfermant le secret que Dieu seul peut savoir?
— On le brûlera devant vous, en présence du Saint-Sacrement. Adieu!... La chose faite, vous me remercierez de vous avoir si bien servie. Mes complimens et mes baise-mains à son Altesse Royale!... Mais vous n'êtes pas venue seule, m'a-t-on dit ? ces deux personnes ont-elles besoin de mes services ?
— Je ne le crois pas , à moins que la curiosité ne les invite à vous adresser quelque requête ?
— En ce cas , ce sont des gens de votre suite , madame? demanda la Mautorte, qui se fiait peu à son art pour ses propres besoins. Ne souhaitez-vous pas que le duc d'Orléans vous aime ?
— Oh ! madame ! s'écria l'inconnue avec une pantomime non équivoque; si j'étais aveuglée au point d'aimer le duc d'Orléans , ce ne pourrait être que l'effet d'un sort qu'on m'aurait jeté. C'est pourquoi je vous supplie de me meW tre à l'abri de ce sort désagréable.
Là-dessus, elle sortit de la chambre avec des airs de reine , et rejoignit dans le vestibule sa compagne. Celle-ci, toute émue, vint à elle à tâtons, lui saisit les mains et lui dit à l'oreille, d'une voix basse et entrecoupée qui se ressentait du trouble où l'avait mise l'approche des trois chanteurs que le bateau venait de passer et qui montaient dans l'île en continuant leurs chants :
— C'est le duc d'Orléans ! je l'ai reconnu
Madame , je vous conjure de demeurer un instant sor.s la garde de Jacques, tandis que j'entrerai là-dedans pour écouter ce qui se dira...
Elle n'attendit pas qu'on lui accordât la permission qu'elle demandait, et se précipita, malgré le nain, qui voulut lui barrer le passage, dans la chambre de îa devineresse, qu'elle trouva en conférence avec un prêtre , dont le sacerdoce ne se révélait que par son costume , car son visage bourgeonné, son nez rubicond et ses petits yeux aux paupières sanglantes, accusaient d'anciennes habitudes d'ivrogne. La brusque apparition d'une femme étrangère effraya beaucoup ce prêtre, qui comprenait l'inconvenance de son habit en ce lieu plus que profane.
— Cinquante louis! dit-elle impétueusement en offrant une bourse à la Mautorte; cinquante louis, répéta-t-elle , pour que vous me cédiez la place pendant un quart d'heure?
— Cinquante louis sont toujours bons à prendra, répondit la devineresse, qui se jota sur la
bourse avec cupidité, et qui crut qu'on adressait un appel doré à la branche la plus secrète et la plus lucrative de son commerce. C'est du poison que vous voulez? lequel vous faut-il? lent , rapide , narcotique , douloureux ?
— Ah ! vous exercez donc aussi l'art des poisons? dit l'étrangère, à qui cette proposition donna sujet de réfléchir, en changeant un moment le cours de ses idées. Oui, vous m'en vendrez peut-être !
— • Je n'en vends que sous la garantie d'un nom considérable , tel que celui du duc d'Orléans, à qui vous êtes, je suppose? reprit la Mautorte, qui se repentit d'avoir fait une offre imprudente, puisqu'on ne l'acceptait pas, et qui essaya de la retirer sans se compromettre.
— Certes, le nom du duc d'Orléans vous serait une suffisante garantie, dit en riant la femme masquée.
— Mais que demandez-vous pour cet argent? répliqua la devineresse avec une inquiétude que partageait le prêtre, qui n'avait pas eu le
temps de s esquiver. A ous plait-il de faire dire des messes ?
— ( ela ne saurait jamais être nuisible; mais le plus pressé et le meilleur , c'est de me laisser seule ici.
— Sts ï sts ! ma fille , la compagnie de mes crapauds vous .scmble-t-elle valoir autant?
— Je me soucie bien de vos crapauds ! s'écria l'étrangère, qui prêtait l'oreille au murmure d'un colloque animé dans le vestibule. En toute autre circonstance, ils me feraient une peur effroyable ; mais en ce moment ils ne me causent ni crainte ni dégoût, puisque je consens à rester avec eux tant que le duc d Orléans demeurera avec moi.
— Le duc d'Orléans est-il ici? dit vivement la Mautorte en s'agitant de joie sur son siège.
— Il est ici , il vient vous consulter ! repartit l'étrangère, dont l'accent espagnol était plus caractérisé chaque fois qu'elle exprimait un sentiment passionné avec une chaleureuse éloquence de physionomie , de gestes et même de paroles, quoique la langue française ne lui lut pas aussi
familière que la sienne. Écoutez ! reconnaissezvous sa voix? oh! je la reconnaîtrais, moi, entre cent ! . . . c'est lui-même, vous dis-je : je veux lui parler.
— Lui parler? répliqua la devineresse, qui était trop glorieuse de la démarche du duc d'Orléans pour renoncer volontiers au plaisir et sans doute au profit de lui tirer son horoscope. Qui vous en empêche? vous l'entretiendrez tout à votre aise après que je l'aurai entretenu; et si c'est de l'amour que vous éprouvez pour lui, je l'en pourrai instruire.
— Je l'en instruirai moi-même, si bon me semble, dit fièrement la jeune Espagnole, dont les yeux de jais brillaient à travers les trous de son masque. Je vous prie de vous transporter ailleurs et de permettre que je reçoive dans cette chambre, sans témoins, le prince qui vient chercher des oracles que je lui communiquerai de votre part, et par lesquels je l'étonnerai fort.
— Sts ! sts î êtes-vous experte en notre art , ma mie? demanda la vieille avec surprise.
— Je vous jure qu'il sera singulièrement
troublé de mes confidences, répondit l'étrangère, qui était en proie aune anxiété apparente. Hâtez-vous de laisser le champ libre à mes projets en vous éloignant un peu et en ordonnant d'introduire le prince devant moi.
— Vraiment , ma fille , je suis bien en peine des sottises que vous prétendez faire?
— Quelles sottises? demanda l'Espagnole impatientée de ces retards. Demeurez donc en quelque endroit où vous puissiez tout entendre sans être vue, si vous appréhendez que je vous compromette dans votre renommée de sorcière. Je vous assure que ma sorcellerie l'étonnera plus que la vôtre , et vous en verrez la preuve dans le prix qu'il m'en donnera.
— Soit! répondit la Mautorte , qui avait pris conseil du prêtre; je fais ce que vous voulez, à condition que, cachée en un coin, j'aurai la faculté de tout voir et de tout entendre : or je vous avertis que je ferai cesser ce jeu sitôt qu'il me déplaira.
— Si vous m'interrompez mal à propos, s ecria l'étrangère avec un ton résolu et menaçant,
je mets le feu à votre bicoque , la mère , et je vous y grille , en avant-goût de l'enfer !
— Elle le ferait comme elle le dit ! répliqua le prêtre, qui obtint l'agrément de la Mautorte aux désirs impérieux de cette femme, et qui emporta dans ses bras sa hideuse acolyte derrière un rideau, où il se blottit avec elle, dans l'attente de ce qui arriverait.
Il arriva que l'Espagnole finissait de se couvrir d'un manteau de siamoise , étoffe de laine bariolée de rouge et de blanc , mise à la mode par les ambassades du roi de Siam à Louis XIV, quand le nain, docile.au signal que lui transmit un cornet acoustique ingénieusement disposé dans la muraille, ouvrit la porte de la chambre des consultations , en prononçant de sa voix aigre et claire cette formule sacramentelle de la chiromancie :
« — Baillez la main ! remplissez -la bien , et le devin n'y laissera rien que votre destin ! »
— Attendez moi, messieurs, dit le duc d'Or-
léans à ses deux compagnons, qui débattaient avec lui le plus ou moins de probabilité des sciences occultes, et qui ne paraissaient pas trop convaincus parles raisonnemens du prince, grand partisan de ces superstitions.
Philippe d'Orléans s'empressa de passer dans le lieu des séances, et la porte, se refermant sur lui , fit renaître les ténèbres opaques autour de son capitaine des gardes et de son page favori, le chevalier de Ravannes, qui regrettèrent de ne pas le suivre pour parer aux dangers qu'il pourrait courir. Mais Ravannes, ayant aperçu, à la faveur de la clarté qui jaillit un instant jusqu'au fond du vestibule, une femme masquée, immobile sur son banc, où elle paraissait attendre comme eux l'audience de la devineresse, en avertit tout bas le marquis de La Fare et se glissa ^sans bruit dans la nuit profonde où ils étaient les uns et les autres , avec l'intention d'aborder cette femme et de juger si elle appartenait au grand monde . il finit par s asseoir à côtédVllr cl par lui prendre la main,
qu'elle avait fine et mignonne , en la rassurant à l'aide d'un compliment qui manquait sans doute de justesse, mais non pas d'habileté. Le marquis de La Fare, inquiet d'avoir laissé le prince seul, chercha en grondant à s'orienter au milieu de l'obscurité et à retrouver la porte par laquelle son maître avait disparu : il se heurtait contre les bancs et les murailles , son ventre énorme rencontrant partout des obstacles qui ne le décourageaient pas.
Cependant le duc d'Orléans , introduit dans la chambre de la Mautorte, qu'il n'avait jamais vue, en examina curieusement la bizarre décoration ; mais les squelettes , les bocaux, les instrumens magiques et tout l'ensemble aussi hideux que ridicule de cette caverne, ne lui imposèrent pas et lui rappelèrent quelques ornemens de son cabinet de chimie. Après avoir passé en revue le matériel du lieu , il en considéra non moins attentivement le personnel, c'est-à-dire une très-petite femme presque cachée dans un manteau de siamoise à capuchon et portant un masque noir qui lui couvrait le
visage jusqu'à la bouche et qui permettait de voir un menton creusé de chaque coté par une jolie fossette que le sourire devait ou avait du animer souvent. Ce menton, quoique dune peau jaune assez duveteuse pour faire croire à un autre sexe, n'avait pas l'Age qu'on attribuait à la devineresse, et n'accusait pas plus de trente ans. Le duc d'Orléans ne s'étonna guère qu'une sorcière eût de la barbe.
Mais, en s'approchant de la table où cette sorcière lisait ou faisait semblant de lire dans un vieux grimoire , dont toutes les pages s'étaient graissées et huilées sous l'empreinte des doigts , il fut surpris de remarquer combien la main de la liseuse avait de délicatesse , sous lr gant de soie noire transparente qui n'en déguisait pas les formes gracieuses ; le duc d'Orléans ne soupçonnait point qu'une femme de cette condition pût avoir une si charmante main, en compagnie des crapauds qu'elle nourrissait ellemême, et malgré la manipulation des philtres qu'on venait lui demander sans cesse , philtres composés des ingrédiens les plus dégoûtans et
les plus exécrables. Il se mit donc à regarder cette main et ce menton agaçant , qui lui représentaient d'heureux présages pour la sorcellerie de cette Mautorte , qu'on dépeignait comme un monstre indigne du titre de femme.
L'étrangère , à qui n'échappait pas l'étonnement de Philippe d'Orléans, et qui s'efforçait de deviner les pensées que sa vue avait fait naître en lui , n'osait lever la tête , et restait immobile comme une statue devant son livre, qu'elle tenait par distraction à l'envers, sans en avoir lu une ligne , tant ses yeux étaient obscurcis de nuages qui remplissaient aussi son cerveau. Cet intervalle de silence et d'observation réciproque familiarisa le prince avec la devineresse qui avait une main si bien faite, et allant s'asseoir vis-àvis d'elle , il lui prit cette main, qu'elle retira vivement avec une précipitation et un trouble peu solennels. Il ne songeait plus à se faire dire la bonne aventure, et il avait seulement à cœur de poursuivre celle qui commençait.
— Que venez-vous faire ici ? lui demanda en
déguisant sa voix l'étrangère, qui ne déguisait pas aussi bien son émotion; que voulez -vous de moi? ajouta-t-elle.
— Je venais ici faire une sottise, répondit le prince avec cette aisance de parole et cet à-propos qui ne l'abandonnaient jamais; mais je m'aperçois que je pourrais bien en faire deux : je voulais de vous un horoscope , et maintenant je veux vous tirer le vôtre.
— Vous êtes toujours galant et aimable, monseigneur, répondit-elle en tressaillant.
— Monseigneur! répéta Philippe d'Orléans stupéfait et mécontent ; pourquoi pas gros Jean ou grand Colas? Monseigneur, ma fille, conviendrait autant à votre valet.
— Vous avez raison , répliqua dédaigneusement la prétendue devineresse, et j'ai eu tort de vous donner ce titre d'honneur et de respect, en cas que vous ne le méritiez pas.
— Holà! ma petite main, dit-il en la lui prenant avec gaieté, ne frappez pas si fort sur nous !
— Enfin , soyons chacun ce que nous sommes . moi, la Mautorte, et vous...
— Fi donc ! la Mautorte est plus laide encore que les péchés qu'elle fait, interrompit le prince essayant de détourner l'entretien engagé sur sa condition. La Mautorte a cent ans, et le diable l'a faite à son image. Vous seriez sa fdle ou sa nièce, j'y consentirais.
— A votre tour, ne cherchez pas qui je suis ; car, aussi bien, vous perdriez vos peines. Mais je n'ai pas le loisir de converser si long -temps avec vous , et je vous prie de venir au fait.
— Le fait, ma chère sorcière, serait la chose la plus humaine du monde , si vous le permettiez... Oui-dà! j'oubliais le nerf de la guerre et de la sorcellerie , dit-il tout-à-coup en faisant tomber sur la table une bourse pleine d'or que l'étrangère entendit sonner avec indifférence.
— Vous souhaitez que je vous apprenne ce qui doit vous arriver un jour, bientôt peutêtre ?
— Oui y ma belle, répondit -il en tâchant de la déganter et en poussant ses investigations sous la siamoise, en dépit de l'accueil peu encourageant qu'il recevait à chaque nouvelle ten-
tative. Voici l'origine de cette plaisanterie : nous soupâmes ce soir en joyeuse compagnie , et le vin d'Espagne, qui coulait à flots, délia les langues. . .
— Ce vin-là ne vous rappelle-t-il pas l'Espagne? murmura-t-elle d'un ton presque doux.
— Dieu merci ! j'ai d'autres souvenirs qui me la rappellent et me la font chérir. On but donc beaucoup, et l'on ne parla pas moins : on parla de tout , et l'on vint par hasard à raconter des prodiges de votre savoir-faire, qui amène, diton, plus de pèlerinages à l'île des Cygnes qu'à Saint- Jacques de Compostelle. Moi, qui suis curieux et douteur, pour avoir le plaisir de me convaincre, je niai tout ce qu'on raconta; et, le souper fini, la moitié des convives sous la table, je proposai à deux amis que le vin d'Espagne avait plus épargnés que les autres de m'accompagner à votre sabbat. Nous partîmes, et me voici.
— Vous n'aviez pas besoin de m'apprendre ce que je savais déjà, hormis la particularité du vin d'Espagne. A présent, c'est à moi de vous
entretenir du passé avant de vous occuper de l'avenir, que je vois lugubre et terrible pour votre Altesse.
— Miséricorde ! s'écria le prince ; cela signifie que vous refusez de vous démasquer?...
— Dans l'année 1709, lorsque vos intrigues pour usurper le trône d'Espagne furent découvertes , et que vous étiez sur le point de subir un jugement capital comme criminel de lèsemajesté...
— Diable! madame, j'aurais mauvaise grâce à vous interrompre, dit le prince en rougissant et en remplaçant ses manières libres et folles par un maintien sérieux et un air défiant.
— Quand vos agens étaient arrêtés en Espagne avec les preuves de votre conspiration favorisée par lord Stanhope et la grandesse espagnole, quand Sa Majesté était décidée à vous faire faire votre procès et à laisser répandre votre sang sur un échafaud . . .
— Vous êtes mal instruite , dit sèchement le duc d'Orléans , et les gens qui vous endoctrinent vous ont mal fait votre leçon : je- n'étais
pas sujet du roi d'Espagne, et ne pouvais, moi, prince du sang de France , être livré à la vengeance d^ Philippe V et de madame des Ursins. . . je n'ai donc jamais été dans la fâcheuse position que vous dites... Mais continuez, et sachons où vous en voulez venir?
— Votre plan était merveilleusement conçu : vous aviez traité avec l'Angleterre et la Hollande; les grands d'Espagne n'attendaient qu'un signal pour se déclarer; vos fondés de pouvoir, Renaut et Flotte , allaient s'emparer de Madrid en votre nom, et vingt -quatre heures plus tard vous étiez roi à la place de Philippe V. Eh bien ! n'avez -vous jamais soupçonné qu'une femme pût avoir empêché ce complot de réussir?
— Ce ne fut point assez dune : il y en eut deux, madame des Ursins et madame de Maintenon.
— Vraiment, dit l'étrangère avec un sourire de satisfaction , vous ne connaissez pas tous vos ennemis ! Sachez donc qu'une femme, que vous aviez offensée, fut seule cause de la non-réussite de vos desseins d'ambition sur la couronne d Es
pagne; c'est elle qui a découvert la mission de votre commissaire Flotte et vos intelligences avec Stanhope, avec les mécontens espagnols; c'est elle qui a épié vos démarches et intercepté votre correspondance ; c'est elle qui a prévenu le marquis d'Aguilar en Espagne, et M. de Torcy en France ; c'est elle , en un mot, qui a tout fait pour vous faire périr de la main du bourreau î . . .
— Voilà assurément une maîtresse femme!
dit le prince soucieux et rêveur.
— Et pourtant cette femme vous aimait!... c'est-à-dire elle vous avait aimé ! . . . souvent même elle croit vous aimer ^encore , vous qui l'avez traitée avec tant de mépris, vous qui ne vous souvenez plus seulement de son nom , vous qui ne la reconnaîtriez peut-être pas !
— S'il fallait se souvenir de toutes les folies qu'on a faites , la mémoire humaine ne suffirait point! reprit distraitement le duc d'Orléans; mais, à coup sûr, si la dame dont vous parlez avait d'aussi belles mains que les vôtres, je n'eusse pas volontiers oublié ces mains-là !
— Peut-être pourrez-vous juger de ia ressemblance, si cette personne pousse la haine jusqu'à vous poignarder!
— Allons, ma chère, cessons ce badina^e, dit le prince étonné de l'exaltation avec laquelle on lui débitait ces reproches et ces menaces. Je suppose que la dame en question vous a tracé votre rôle et que vous avez 1 honnêteté de vouloir gagner votre argent.
— Quelles intentions supposez-vous donc à la dame que vous dites ? demanda la fausse devineresse, dont la voix tremblante manifestait des sentimens plus vifs que celui de la cupidité.
— L'envie de se faire plaindre et sans doute regretter,, un projet vague de piquer ma curiosité et de renouveler ce qui a été, ce qui n'est plus et ne saurait plus être.
— Ah ! elle serait bien lâche! interrompit l'étrangère avec un accent de rage étouffée.
— Pourquoi ne me faites-vous pas l'honneur de croire que je vaux quelque chose en affaire galante ?
— Oui , voilà votre caractère à vous ! con-
fondre toujours et partout la galanterie avec l'amour.
— Foin de l'amour, s'il produit de ces métamorphoses chez les femmes, au point de les rendre capables d'un assassinat, d'une trahison et d'autres noirceurs pour envoyer leur amant à l'échafaud !
— Vous auriez été condamné à mort, quelle fut morte avant vous, en se maudissant de sa cruauté et en s'applaudissant toutefois d'être vengée !
— Vengée l vengeance! sur mon ame! ces gros mots-là ne sont bons que dans les tragédies , et je les trouve souverainement ridicules avec les perruques , les dentelles , les rubans et les broderies que nous portons.
— Oh ! que vous êtes vraiment français î léger dans les choses les plus graves î
— Faudra-t-il mieux, s'il vous plaît, être grave dans les choses les plus légères?
— Vous traitez de chose légère l'amour , l'amour d'une femme ! s écria- t-elle avec un nouvel accès d'enthousiasme, qui lui mettait alternati-
vement des larmes et de la tendresse dans la voix. Mais l'amour compose à lui seul toute une existence de femme : l'amour peut à jamais nous l'aire malheureuses , après avoir été notre bonheur d'un jour; l'amour ne tient aucun compte des difficultés , des impossibilités même ; l'amour supplée à tout, compense tout , triomphe de tout. Quoi! monseigneur, en êtes-vous venu à ce point de dessèchement du cœur , que vous ne sachiez plus ce qu'il y a de puissance et de charme dans l'amour ? Hélas ! une fois qu'on s'est pris à aimer de certaine manière , les mépris de l'objet aimé n'ont pas plus d'action que le temps et l'absence sur cet amour qui , par le souvenir et l'espérance, se crée des alimens pour brûler et se consumer sans cesse dans le silence et l'abandon. Vous n'aimez plus ? avez-vous aimé jamais ?
— A la façon dont vous vous exprimez sur le chapitre de l'amour , on voudrait vous mettre à l'épreuve.
— Répondez à ma demande , reprit-elle en se livrant par degrés à une douce et mystérieuse
impulsion : si vous n'aimez plus, avez-vous aimé jamais?
— Certainement , lorsque je n'étais encore qu'un enfant sans réflexion et sans expérience.
— Ah ! dit-elle en comprimant les sensations tour à tour pénibles et agréables qui la bouleversaient ; quand avez-vous cessé d'être un enfant et acquis cette précieuse expérience?
— A dix-huit ans environ, repartit le prince, qui se plaisait à faire sonner haut son insensibilité comme son inconstance.
— A dix- huit ans î répéta tristement l'étrangère en retirant sa main, dont le duc d'Orléans avait cherché à s'emparer. Quel âge aviez-vous donc lors de votre second voyage en Espagne ?
— Oui-dà, ne le savez-vous pas , vous qui savez tant de choses? répliqua en souriant le prince, qui avait la faiblesse de cacher son âge, et même de se rajeunir de quelques années lorsqu'on le lui demandait avec insistance; je serais moins en peine de deviner le vôtre ?
— Que vous importe le mien ! j'aurais vingtdeux ans, monseigneur, qu'il n'en serait pas
autrement ! . . . Mais, vous qui n'étiez plus un enfant, comme vous dites, quand vous allâtes en Espagne prendre le commandement de l'armée française, vous faisiez croire à la pauvre reine que vous l'aimiez...
— Je l'ai fait croire à bien d'autres! s'écria paiement le prince, qui n'attachait que peu d'importance à la pantomime expressive de cette femme masquée, parce qu'il la supposait d'intelligence avec une maîtresse délaissée. Vous l'auriez cru de même, ma mie!
— Si je l'avais cru, monseigneur, devrais-je vous pardonner de m'avoir trompée?
— D'abord, je ne tromperais pas même une grisette , et, entre nous, ce sont d'ordinaire les femmei qui se trompent. Je leur dis , il est vrai , que je les aime ; mais , sur ma parole , je ne les trompe pas en disant cela , puisque je les aime réellement et le leur prouve à ma manière. Que voulez-vous? on est fort empêché d'aimer sans cesse la même femme, comme de porter toujours le mêmehabit ou de manger le même mets. Laissons aux héros de roman ces admirables
constances qui n'ont plus de modèle ici-bas, et qui se meurent d'ennui !
— On pense et Ton agit d'autre sorte en Espagne , répliqua rudement son interlocutrice.
— Vous citez l'Espagne à tout propos? dit Philippe d'Orléans, qui démêlait l'accent national de cette femme trop pétulante et trop passionnée pour se dominer à tout instant.
— C'est que l'Espagne me rappelle ce que n'efface pas l'air de France.
— Quelque amour, sans doute ? car les femmes n'ont de mémoire que pour des folies de cette espèce.
— H y a des mémoires fidèles, répondit-elle amèrement , et la reine d'Espagne soupire encore pour vous.
— Elle a du temps de reste ! . . . Les femmes en Espagne sont comme les vins du pays, qui vous parfument le palais au premier verre, et qui vous fatiguent horriblement à la longue en vous attaquant le cerveau : elles aiment trop. Ainsi, j'avais pour maîtresse la plus piquante brune
de l'Andalousie , je la préférais à la reine et à toutes les dames de la cour...
— Vous la préfériez à la reine! interrompit la prétendue sibylle d'un ton plein de surprise et de joie.
— Elle était charmante, divine : les plus beaux yeux noirs, les plus beaux cheveux, les plus belles dents ! . . . une délicieuse fille en amour ! . . . un démon et un ange à la fois... pauvre Léonora!
— Vous y pensez donc encore ? dit d'une voix haletante l'Espagnole, dont le sein bondissait sous sa mantille. Elle se nommait Léonora?... Mais si vous en étiez épris à ce point , d'où vient que vous l'avez chassée ignominieusement ? Dans quel but l'avoir outragée avec tant de barbarie?
— Je ne m'en excuserai pas , répondit le prince , qui ne prit pas garde à la connaissance que cette devineresse paraissait avoir d'un fait qu'il ne lui avait pourtant pas confié; je me suis souvent reproché tout ce qui s'est passé cette nuit-là, et si le mal eut été réparable, je Tau-
rais alors réparé. Mais, néanmoins, je peux dire, pour ma défense, que j'étais absent et que je fus seulement coupable de m'être prêté, sous l'influence des fumées du vin, à une détestable plaisanterie...
— Détestable ! vous l'avez dit , s'écria-t-elle d'une voix remplie de sanglots et de douleur.
— N'en parlons plus, repartit le duc d'Orléans avec insouciance ; ce qui est fait est fait , et à bien examiner les choses en philosophe, je ne vois pas quel grand tort en est résulté pour cette fille : elle n'a pas même eu à se plaindre des suites d'une aventure qui ne laissa aucune trace fâcheuse...
— Monsieur, vous tenez là un atroce propos ! murmura cette femme avec une sourde indignation.
— Quant à moi, dans mon intérêt, continua le duc d'Orléans , je ne perdis rien à cet événement, puisque j'étais las de mes relations avec Léonora , qui m'aimait beaucoup trop pour ma tranquillité, et qui menaçait de me suivre en France pour s'y donner des airs de sultane fa-
vorite... C'était une folle, une tète à l'envers, un esprit romanesque.... Je n'aurais pas eu un moment de repos ni de plaisir, si ce fameux souper n'était venu à mon secours en temps et lieu.
— Après avoir entendu cette franche déclaration , dit-elle à demi-voix en se faisant violence pour refouler en elle les sentimens prêts à s'épancher au dehors , on est suflisamment affermi contre la pitié qui voudrait encore l'emporter sur un si juste sujet de vengeance!... Qu'il subisse sa destinée !
— Morbleu ! ne me jetez pas un sort ? s écria paiement le prince, qui l'avait écoutée sans la comprendre : montrez-moi plutôt votre visage ; il doit être digne de vos mains.
— Si vous osez porter la main sur moi, vous êtes mort ! dit-elle avec une solennelle énergie, pour arrêter les tentatives de Philippe d'Orléans, qui avait essayé de lui arracher son masque.
Cette menace et le ton imposant qui l'accompagnait imposèrent au prince, dont l'incrédulité
religieuse s'accordait à l'amiable avec une superstition née d'un insatiable besoin de savoir. Il fut aussi détourné de son projet, lequel avait perdu l'occasion de réussir, par le bruit de plusieurs voix qui s'élevaient dans le vestibule où il devait rejoindre son capitaine des gardes et son page : une vive altercation semblait engagée entre différentes personnes, quoique par intervalle des éclats de rire féminins déconcertassent les injures et les défis qui s'échangeaient entre deux adversaires. La soi-disant sorcière, inquiète de l'origine et des conséquences du tapage qui augmentait à chaque instant, paraissait mal à l'aise et ne savait qu'imaginer pour mettre fin à une conférence que des explications indirectes n'avaient que trop prolongée déjà. Leduc d'Orléans vit l'anxiété où elle était, et s'empressa galamment de s'interposer dans une querelle qui allait peut-être faire sortir les épées des fourreaux : il se leva et entr'ouvrit la porte.
Holà ! messieurs , cria-t-il d'un accent
d'autorité, avez-vous si peu de respect pour les dames et les sibylles, que vous vous disputiez comme des laquais dans l'antichambre de la Mautorte ? Corbleu ! Ravannes, si c'est toi qui fais ce vacarme , je prierai le diable de Remporter ?
Là-dessus, il referma la porte en riant et courut à la devineresse, qui saisissait le moment où il avait le dos tourné pour esquiver la fin d'un tète-à-tète quelle tremblait de ne pouvoir circonscrire dans les bornes d une réserve discrète et polie ; car le duc d'Orléans ne manquerait pas de tenter encore doter le masque qui lintriguait, et elle avait des motifs secrets de cacher une lipuiv que le prince eût reconnue aussitôt. D'ailleurs elle avait cru entendre qu'on l'appelait dans le vestibule, et elle n'était pas accoutumée à se faire répéter plusieurs fois un ordre qui lui venait de sa compagne, qu'une attente de trois quarts d heure avait du mettre en courroux.
— Tout beau , ma lille ! dit le prince à la de-
vineresse en la forçant à se rasseoir; nous avons longuement conversé ensemble, et je poursuivrais de bon cœur l'entretien à visage découvert. Mais vous avez omis de me tirer mon horoscope ?
— Je ne vous conseille pas de vous fâcher de cette omission , répondit l'Espagnole, qui méditait une retraite prompte et habile : je n'ai rien de bon à vous annoncer.
— Eh bien ! ma mie , annoncez-moi du mauvais et tâchez de m'en dédommager par un baiser. Vrai! mon enfant, ajouta-t-il familièrement, la curiosité qui m'a conduit ici s'est exaltée au-delà de ce que vous en voyez : je n'ai pas encore goûté de la sorcellerie en amour ; et , pardieu ! si votre minois ne dément pas les promesses de vos yeux, qui brillent comme des escarboucles à travers les trous de ce vilain masque, je vous offre d'essayer ce qu'une sorcière a d'enchantemens pour subjuguer le cœur d'un prince du sang...
— Mes plus grands enchantemens n'auraient pas le pouvoir de vous donner un cœur pour
aimer !... Cessez eette raillerie, et puisque vous voulez savoir votre horoscope , étendez votre main cù il est écrit.
— Apprenez-moi d'abord, dit Philippe d'Orléans en présentant sa main ouverte, quelle chance j'aurais pour être aimé de vous? la fantaisie me prend de voir jusqu'où vous êtes sorcière ?
— Je ne plaisante pas, monseigneur! reprit la jeune Espagnole, à qui ces galantes propositions présageaient une nouvelle attaque contre son masque, et qui fit sortir un poignard de dessous sa mantille : voici comme je répondrais à une insulte de votre part!
— Ventrebleu , c'était là le caractère de dona Léonora Pacheco ! dit le prince étonné plutôt que déconcerté de ce procédé moins français qu'espagnol ; à quoi bon cette lame pointue ? ne pouviez-vous pas, méchante, vous contenter de m'envoyer le diable au corps ?
— Voyons donc votre horoscope , et dépèchons-nous ! repartit brusquement cette femme qui tenait d'une main son poignard et de l'au-
ire le grimoire, en feignant d'étudier les lignes de la main du duc d'Orléans.
— Il faut bien obéir à une dame qui ordonne la dague au poing ; dépêchons-nous , mignonne !
— Je ne perdrai pas votre temps et le mien à vous entretenir de vos qualités, de vos vices et de vos défauts, que me feraient connaître les lignes de votre main , si je ne les connais^ sais d'ailleurs...
— Oui-dà , la belle amazone ; interrompit le prince en riant , je vous instruirai de mes plus louables qualités que vous ne savez pas et auxquelles vous rendrez hommages î
— Écoutez seulement en peu de mots le sort qui vous est réservé , à vous , premier prince du sang de France î On ne vous enlèvera rien de ce qui vous compose une agréable vie : vous conserverez vos petits soupers , vos maîtresses , vos passe- temps de chimiste et de physicien, de peintre et de compositeur de musique ; vous les conserverez jusqu'à ce que cette femme, qui vous a déjà mis à deux doigts de votre perte
dans le complot d'Espagne, se fatigue de vous laisser sur terre, dégradé de votre rang dans la misérable condition de savant, d'artiste, de virtuose, de libertin et d ivrogne.
— Corbîeu î madame , s'écria le prince, qui s'agitait rouge de colère, vous m'apprendrez les gens qui vous ont si bien dressée ! vous me direz surtout quelle est cette femme qui ne craint pas de se mesurer avec moi , et qui , après avoir échoué dans son dessein de me conduire à l'échafaud, médite d'attenter à mes jours par le fer ou le poison ! Que je meure, si je n'ai le mot de cette énigme !
— Ne m'approchez pas, monseigneur, répondit la fausse devineresse en reculant à 1 extrémité de la chambre et en brandissant son poignard : j'ai en main de quoi confirmer votre horoscope !
Philippe d'Orléans, dont l'indignation s'était transformée presque aussitôt en un ardent désir de s'emparer de la maligne prophétesseet d'adoucir son humeur farouche, se leva lestement
pour courir après elle en étendant les bras, sans s'effrayer de l'arme qu'on lui présentait ; mais tout-à-coup, du fond de la chambre, sortit la Mautorte, qui, boitant et sautillant, vint s'accrocher aux jambes du prince et lui ferma le passage, pendant que la dame au masque et au poignard passait dans une pièce voisine , s'y dépouillait de son déguisement, et, sous la conduite du nain silencieux, rejoignait par une porte de derrière sa compagnie alarmée de sa longue absence. L'apparition de la véritable sibylle et la subite évasion de la jeune femme avaient coïncidé si à propos, que le duc d'Orléans, abusé par ses propres yeux, se persuada un moment avoir été témoin d'une métamorphose magique : il ne fit plus, dans son idée, qu'une seule et même personne de l'affreuse vieille qui l'avait appréhendé au corps et de la femme masquée, dont les mains délicates, la taille gracieuse et les yeux flamboyans, avaient produit sur lui l'effet d'un de ces philtres que la Mautorte vendait aux amans.
Au cri d'horreur et de dégoût que poussa
le prince à l'aspect du monstre féminin qui avait pris la place de l'attrayante devineresse, le marquis de La Fare, qui se reprochait d'avoir consenti à se séparer de son maître, ne fut plus retenu par aucune considération et s'élança comme un furieux pour le retrouver : il avait remarqué la situation de la porte, lorsque le duc d'Orléans l'avait ouverte pour imposer silence à une querelle survenue entre Ravannes et le jeune homme qui servait de guide et de protecteur aux deux femmes masquées; La Fare, dont la corpulence et la stature colossale annonçaient une force que l'âge n'avait pas diminuée, n'eut besoin que d'un coup de pied pour enfoncer cette porte; il entra l'épée a la main, suivi du page, qui avait aussi dégainé pour défendre son maître.
— Me voilà, monseigneur! cria le capitaine des gardes, qui s'était attendu à trouver le prince aux prises avec des assassins, et qui fut réjoui de le revoir sain et sauf.
— Monseigneur, cette harpie nous a-t-ell<
manqué de respect ? dit Ravannes en désignant avec la pointe de son épée la sibylle, que la frayeur avait fait tomber aux genoux du duc d'Orléans.
— Monseigneur, disait -elle toute éplorée, mon bon seigneur, ne me perdez pas !
— Que n'êtes-vous venus plus tôt, mes amis ! reprit le duc d'Orléans avec un aimable enjouement; vous auriez vu la plus hardie coquine qui me voulait assassiner parce que je voulais l'embrasser le plus honnêtement du monde !
— Quoi ! monseigneur, objecta La. Fare stupéfait, vous vouliez embrasser cela?
— Pouah! repartit le prince en cherchant des yeux s'il n'apercevait pas quelque part la tireuse d'horoscope; cette bâtarde du diable ne m'eût pas gardé si long-temps en tête-à-tête.
— Foi de page ! dit Ravannes furetant par toute la chambre, il faut donner le fouet à l'impertinente qui ne vous a pas rendu grâces de daigner l'embrasser.
— Sur ma tête ! ajouta le capitaine des gardes en secondant les recherches du page, il
faut savoir ce que c'est que cette femme qui a lait mine de vous assassiner!
— Eh bien ! vous ne répondez pas, la mère ? dit Philippe avec bonhomie : ce n'était pas vous, je présume, qui tout-à-lheure aviez la main blanche et déliée, le menton appétissant, le corsage bien pris, et le reste à l'avenant? A moins d'un miracle ou d'un sortilège, un pareil changement ne se fut point opéré, et pourtant je ne sais ce qu'est devenue cette mie!
— Je ne le sais pas mieux que vous, répondit humblement la devineresse toujours prosternée devant le prince; je m'étais absentée par hasard, et une étrangère s'est introduite ici à ma place... Pardonnez-moi, monseigneur; ne me perdez pas!
— Peste ! reprit le duc d'Orléans , c'est le diable ou le génie familier de madame de Maintenon.
— Ou de la duchesse du Maine, ajouta le page à demi-voix en consultant ses observations particulières.
— Messieurs, monseigneur, dit la Maulorte, qui craignait d'avoir attiré sur elle la défiance et le ressentiment du prince, vous plaît-il que je vous tire de beaux horoscopes?
— Non , de par Dieu ! s'écria le duc d'Orléans, qui avait espéré que son aventure aurait un autre dénouement, et qui se voyait dupe de quelque ruse de ses ennemis. Hâtons-nous de sortir de cette caverne, messieurs, et si vous m'en croyez, n'ayez jamais affaire aux sibylles !
La Mautorte , non moins confuse qu'inquiète du brusque congé que son nouveau client prenait d'elle avant d'avoir éprouvé son savoir, ne tenta pas des efforts inutiles pour retarder le départ du prince, et se consola de l'espèce d'affront qu'elle avait essuyé en ramassant la bourse que le duc d'Orléans laissait sur la table. Celui-ci, dont les yeux affaiblis au grand jour distinguaient mieux les objets dans l'obscurité , n'eut pas de peine à reconnaître sa route à travers les ténèbres, et il arriva, sans s'égarer dans ce labyrinthe souterrain, à l'escalier qui le
lvV> LA DEVINERESSE.
ramena enfin en plein air sur le sol de l'île des Cygnes. Le chevalier de Ra vannes, redoutant quelque guet-apens , s'était fait conduire derrière par la devineresse, qu'il tenait assez irrévérentieusement avec deux do»p;ts dont il lui cornprimait le nez. Le marquis de La Fare marchait à tâtons sur les pas du prince, qu'il se promettait bien de ne plus abandonner une minute.
— Monseigneur, dit le gros capitaine des gardes essoufflé d'avoir réglé sa marche sur celle du prince , vous n'étiez pas en sûreté dans ce bouge : il y avait un homme armé et masqué.
— Tout le monde porte donc le masque ici ï répliqua le duc d'Orléans : je me repens beaucoup de n'avoir pas forcé ma sorcière de mettre bas le sien; car elle devait être jolie, étant si bien faite.
— Ce n'était pas la seule femme masquée, dit le page en se rengorgeant; j'en ai courtisé une autre, pour passer le temps, monseigneur, pendant que vous étiez enfermé avec la vôtre; h
mienne nétait ni farouche ni bégueule, et se laissait compter fleurette sans retirer sa main , que j'avais prise et que je ne quittais plus. En vérité, c'était là une main de princesse, petite, souple, satinée...
— Avec qui te querellais-tu de si bon cœur, mauvaise tête? lui demanda le prince.
— Avec ce'malôtru de valet masqué, qui prétendait s'opposer à mes galanteries auprès de la dame, quoiqu'elle ne s'en plaignit pas, car elle riait de ce débat où les épées allaient se dire deux mots.
Ils aperçurent à peu de distance trois personnes qui se disposaient à repasser à l'autre bord ; ils doublèrent le pas pour rejoindre ces individus avant que ceux-ci fussent entrés dans la barque du passeur de File des Cygnes ; mais ils n'arrivèrent pas à temps ; seulement, le chevalier de Ravannes , qui courait plus vite que ses compagnons, avait fait mine d'arrêter le j eune homme masqué au moment où ce dernier mettait le pied sur le bateau, dans lequel les deux
femmes masquées étaient déjà assises; mais 1 inconnu, par un mouvement vif et rapide, se débarrassa de cette étreinte indécise, que le page n osa pas renouveler, car il avait senti sur sa poitrine la pointe d'un poignard avant qu'il songeât à tirer l'épée.
— Insolent ! lui dit tout bas l'inconnu, tu ne sauras jamais quelles sont ces dames; et si tu l'avais découvert, je n'hésiterais pas à te mettre hors d'état de les trahir.
— Qui que tu sois , gentilhomme ou laquais, répondit Ravannes honteux et dépité de ne pouvoir conserver sa capture , je te retrouverai , j'espère, en partie d honneur?
— La cause que je sers est trop belle, lui cria le jeune homme, qui avait sauté dans la barque lorsqu'elle s'éloignait de la rive, pour que je ne souhaite pas vous rencontrer ailleurs et vous prouver que je suis aussi noble que vous, quand j'ai une épée à la main.
Là barque était loin du bord lorsque le duc
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d'Orléans et La Fare apprirent de Ravannes la nouvelle querelle qu'il avait entamée avec le conducteur des deux dames masquées, qu'on entendait rire à l'unisson , comme pour défier la poursuite impuissante de leurs aggresseurs. Le chevalier de Ravannes était si exaspéré de ces rires moqueurs, qu'il ramassait des pierres et s'apprêtait à les lancer contre les rieuses; mais le prince lui défendit d'exercer ces représailles hostiles envers des femmes qui avaient peutêtre sujet de se livrer à cette gaieté.
— Ce qui a eu lieu est trop étrange pour que la Maintenon n'en ait pas fait les frais, dit -il préoccupé de sa conversation avec la fausse devineresse.
— Moi , monseigneur , reprit Ravannes avec l'air important et mystérieux qu'autorise une bonne fortune , je parierais plutôt pour la duchesse du Maine.
h& mmwmm.
Le duc et la duchesse du Maine tenaient une espèce de cour tout adonnée à l'étude et au plaisir, dans leur délicieux château de Sceaux, qui rappelait quelquefois le Versailles des beaux temps du règne de Louis XIV.
Le château, composé de sept pavillons réunis par des galeries qui communiquaient de l'un à
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l'autre , avait été construit au commencement du dix-septième siècle, par le duc deTresmes, et ensuite rebâti de fond en comble par le ministre Colbert. Le duc du Maine n'était devenu qu'en 1700 propriétaire de cette charmante maison de plaisance, où Colbert aimait à venir se délasser des soucis et des travaux du ministère au milieu dune petite assemblée d'artistes, de savans et de gens de lettres. Sceaux, n'ayant pas changé de destination en changeant de maître, mérita plus que jamais de conserver son surnom de Parnasse français. C'était encore, comme du vivant de Colbert, le rendezvous favori des arts et des sciences, auxquels le duc et la duchesse s'empressaient de faire accueil avec une noble et splendide hospitalité. Ce palais immense, où l'on reconnaissait partout la main des Girardon, des Marsy et des Coysevox, portait pour frontispice une. Minerve allégorique, quoique la déesse du iieu n'eût pas l'intention de lui ressembler en tout point. Cette déesse, entourée d'une foule d'adorateurs qui n'avaient d'autre soin que de lui plaire et de
la divertir, habitait un appartement du rez-dechaussée , vis-à-vis du petit jardin de fleurs , magnifique parterre où Ton cultivait dans la saison les plantes les plus rares et les plus embaumées , sous les fenêtres de la duchesse, qui taillait elle-même ses rosiers et ses arbustes exotiques : c'était un endroit réservé pour elle et ses intimes, qui s'y promenaient les soirs, pendant que le gros de la société était répandu dans les vastes jardins plantés par Le Nos Ire, le long des charmilles et des buis, sous les salles de verdure, autour des bassins, des cascades et des jets d'eau, peuplés de statues et d'ornemens en marbre et en bronze.
Mais pendant l'hiver ," lorsque la vue de ces jardins couverts de neige ou dépouillés de feuilles sous un ciel gris et pluvieux n'avait plus de charmes que pour les esprits mélancoliques, la duchesse du Maine, qui redoutait la contagion des idées tristes , abandonnait pour la journée ses appartemens du rez-de-chaussée, décorés avec une merveilleuse prodigalité de peintures et de sculptures mythologiques, qui opposaient un
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singulier contraste aux porcelaines du Japon et de la Chine que celle princesse avait rassemblées à grands irais, de manière à former une collection aussi nombreuse que bizarreries magots, les paçodes et les monstres fabuleux grimaçaient de toutes parts sous les plafonds de Lebrun et entre les bustes antiques. Madame du Maine se retirait alors, depuis l'heure de son lever jusqu'à celle de la réception, dans un appartement qu" avait à l'étage le plus élevé du château, et qu'elle nommait sa Chartreuse. Son mari, qui vivait daus une retraite presque absolue, où il ne s'occupait que de mathématiques et d'astronomie, s'était logé encore plus haut, dans une sorte de tourelle dominant le château et disposée en observatoire.
La Chartreuse de Sceaux éla il un sanctuaire inviolable que la duchesse du Maine n'ouvrait qu'à un très-petit nombre de fidèles ; le duc du Maine lui-même n'avait pas la permission d'y entrer. Cet appartement, contenant dix ou douze pièces de diverses grandeurs, avait été peint, tapissé et meublé d'après les caprices de la prin-
cesse, qui ne cessait de l'embellir avec une recherche inouïe. La plupart des salles étaient dédiées aux grands génies de l'antiquité grecque et romaine, tels que Homère, Sophocle, Euripide, Virgile, Horace, Ovide, Térence, que madame du Maine, çrâce aux leçons de Maiezieu, lisait et appréciait dans leur langue originale; chaque salon avait une décoration analogue au poète dont il portait le nom , et des tableaux représentaient les principales scènes de ses ouvrages, tandis que tout l'ameublement était travaillé dans le style de l'époque où fjorissait l'illustre écrivain ; une bibliothèque particulière , dans chacune de ces pièces remplies du souvenir vivant d'Athènes et de Rome, renfermait les plus précieuses éditions de l'auteur classique auquel on décernait un culte d'admiration.
Les trois dernières pièces de cette jolie Chartreuse avaient une physionomie moins sévère et plus moderne : l'une était consacrée au Plaisir, qui se multipliait, sous cent formes différentes et toutes également aimables, dans les fresques des
lambris et du plafond, dans les broderies des meubles, dans les bronzes de la cheminée. La seconde salle, à laquelle présidait TA venir, était tendue d'une tapisserie bleue fleurdelysée, avec les attributs de la royauté, couronne, sceptre et main-de-justice, reproduits par le pinceau, le ciseau et l'aiguille sur les étoffes, les boiseries et le plâtre ; témoignages audacieux de l'ambitieuse espérance de la princesse, qui, femme d'un bâtard de Louis XIV, ne se croyait pas trop éloignée du trône pour le briguer et se le promettre. Enlin la troisième cellule, où madame du Maine se tenait de préférence, était un temple à la Puissance de la femme dans tous les ranrçs et toutes les circonstances de la vie : une succession de scènes ingénieuses et souvent satiriques , dessinées et peintes avec finesse, dans des médaillons encadrés de quenouilles, d'objets de toilette et d'emblèmes féminins , régnait à l'en tour de cette chambre, que la princesse affectionnait , parce qu'elle y trouvait une allusion directe à la supériorité incontestable de son esprit et de son caractère. Le peintre, de-
vinant la pensée qui avait dirigé le plan de cette décoration, n'avait pas oublié de donner la ressemblance de madame du Maine à toutes les figures qui devaient personnifier la Puissance de la femme dans les arts libéraux, dans les sciences , dans la politique, dans la vie publique comme dans la vie privée.
Ce jour-là, madame du Maine, en déshabillé du matin, était mollement couchée sur un divan, dans cette mystérieuse retraite, chauffée comme une étuve ; et, à ses pieds, assise sur un tabouret, sa première femme de chambre, Léonora Pacheco feuilletait un volume richement relié en maroquin rouge, aux armes de France : c'était XAlmanach royal pour V anbissextil MDCCXII, qui venait de paraître à Paris, chez Laurent d'Houry, rue de la Harpe, au Saint-Esprit.
Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon , petite fille du grand Condé, avait épousé en 1692 Louis- Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils aîné de Louis XIV et de madame de Montespan. Ce mariage , que madame de Maintenon avait fait malgré les répugnances et l'opposition
des princes du sang, était destiné à effacer !.. tache originelle de la bâtardise du duc du Maine, régénéré en quelque sorte par une alliance avec la branche de Bourbon-Condé ; mais la jeune duchesse, qui comprenait pourtant jusqu'où cette union pouvait la mener sous les auspices de la marquise de Maintenon déterminée à faire passer les enfans naturels du roi avant les princes du sang , ne pardonna jamais à son mari cette honteuse origine, que la légitimation la plus éclatante n'avait pas rachetée. Elle lui gardait rancune de n'être pas né dauphin, et elle se donna un mal extraordinaire, tant quelle m eut, pour se rapprocher du trône et pour refaire une légitimité factice au bâtard adultérin de Louis XIV.
La duchesse du Maine avait d'ailleurs un caractère indomptable, qui s'était révolté contre son père et sa mère, avant de faire de son mari un esclave soumis et sans cesse opprimé; celuiei, aussi doux et commode que sa femme élan parfois impérieuse <•; acariâtre, ne lui avait : seulement résisté, et, grâce à cette absëûce conV
plète de volonté de sa part, la bonne intelligence régnait toujours entre eux. Mais la duchesse n'avait pas rencontré partout la même complaisance et le même esprit de conciliation : aussi, en était-il résulté des querelles, des brouilles, des haines. La majesté de Louis XIV même ne fut pas à l'abri des aigres et fougueuses explosions de sa belle-fille, qui souvent lui reprochait ses égards pour les princes du sang, et l'accusait de ne pas se déclarer assez hautement en faveur de ses bâtards. Elle vivait donc en froid et en désaccord avec sa famille, sans excepter son frère le duc de Bourbon, qu'on appelait Monsieur le Duc. Sa belle-sœur la duchesse d'Orléans était la seule avec qui elle ne se querellât'' pas , sans doute parce qu'elle avait un intérêt de ressentiment à fréquenter la femme de son pire ennemi, ou du moins son adversaire inévitable ; car , outre l'aversion qu'elle avait conçue pour le duc d'Orléans à l'époque où ce prince devint amoureux de la duchesse de Bourbon , elle le regardait comme le principal obstacle à l'élévation du duc du Maine, qu'elle
souffrait de voir, dans les honneurs de la cour, au-dessous de tous les princes du sang.
« Elle avait du courage à l'excès, dit Saint- Simon , qui sait tracer d'un coup de plume un portrait frappant, entreprenante, audacieuse, furieuse, ne connaissant que la passion présente et y exposant tout; indignée contre la prudence et les mesures de son mari , qu'eue appelait misères de faiblesse, à qui elle reprochait Thonneur qu'elle lui avait fait de l'épouser, qu'elle rendit petit et souple devant elle en le traitant comme un nègre , le ruinant de fond en comble , sans qu'il osât proférer une parole. » Pour plus de liberté, elle s'était à peu près éloignéede la cour dévote, monotone et triste du vieux roi, qui ne régnait plus que par madame de Maintenon. Elle avait à Sceaux sa cour à elle, cour bruyante, spirituelle et voluptueuse, toujours pleine de gens d'esprit, toujours en fête : Malezieu, Fontenelle, Chaulieu, l'abbé Genest, invitaient nuit et jour les neuf muses à participer à ce qu'on nommait dans le Merciuv gctiànt et parmi le public les Divertissement de S ce ai.
Le jour, la duchesse s'occupait de ses études sérieuses dans les littératures grecque et latine, dont Malezieu lui avait donné la clef : elle apprenait par cœur Homère et Virgile; elle écrivait ses correspondances en prose et en vers ; elle se faisait lire les pièces de comédie et les romans nouveaux. Le soir, elle avait loterie, concert, spectacle, jeu, bal, souper et feu d'artifice; fêtes somptueuses et amusantes dont elle était l'ame et qui se prolongeaient souvent jusqu'au lendemain. C'étaient là les nuits blanches de la duchesse du Maine , qui chantait, déclamait des vers, jouait la comédie avec Baron et des comédiens, dansait, badinait, et ne se retirait que la dernière, non pour dormir et se reposer, mais pour méditer l'ordonnance de la fête du lendemain.
Cette nature, si forte et si active pour le plaisir, résidait toute dans le moral de la duchesse du Maine, qui n'avait pas la taille d'un enfant de dix ans et dont les formes grêles paraissaient incapables de supporter la moindre fatigue. Elle eut été bien prise dans sa
petite taille, si la mode des grands corps ou corsets bardés d'acier et de baleines ne l'avait engagée à se faire serrer tellement la poitrine qu'une de ses épaules en fut déplacée., ce qui lui donnait l'air d'une bossue. Cependant 1'exiguité de sa personne s'accordant d'ailleurs avec la perfection partielle qui la consolait de n'être point plus grande et moins finement conformée, elle pouvait se glorifier d'avoir [| pied et la main admirables : sa main surtout, célébrée à l'envi par tous ses poètes, eut été changée en astre dans les siècles de la metamorpbosc. La beauté de sa peau transparente et la vivacité de ses yeux bleus ne laissaient pas remarquer qu'elle avait la bouebe trop fendtM et qu'elle mettait trop de rouge, soit pour cacher la pâleur provenant de ses veilles immo- * dérées, soit pour raviver la fadeur ordinaire aux blondes qui n'ont pas de teint.
Dans ses réceptions, madame du Maine d< ployait un luxe et une prétention de toilette quelquefois ridicules : ses amis eux-mêmes ta comparaient à la reine de Saba ; mais le néglii
qu'elle conservait toute la journée dans sa Chartreuse n'était excusable que par la solitude où elle se renfermait habituellement. Le désordre et le laisser-aller de cet habillement pouvaient à peine s'offrir aux yeux des femmes, bien que la duchesse reçût en cet équipage peu décent les hommes avec qui elle usait d'une familiarité équivoque : Malezieu , qu'elle avait fait seigneur de Chatenay, et qu'on baptisa plaisamment le curé , en raison des fréquens services qu'exigeait de lui la baronne de Sceaux; l'abbé Genest, dont elle empruntait la plume pour sa correspondance; le comédien Baron, qui lui apprenait ses rôles , et quelques autres privilégiés, en présence desquels elle ne s'apercevait pas que ses mouvemens impétueux découvraient sa gorge , relevaient sa robe audessus de la jarretière, dégrafaient sa ceinture et dénouaient ses cheveux.
Léonora Pacheco, qui depuis deux ans avait été introduite dans la maison de la duchesse du Maine parla recommandation secrète de madame de Maintenon et à la considération spé™
ciale de la princesse des Ursins, sa protectrice, occupait alors la place de première femme de chambre de la duchesse, qui la traitait plutôt en confidente et en amie. Une sympathie mutuelle les avait entraînées lune vers l'autre, nonobstant la différence d'âge et la distance de rang qui les séparait, et bientôt leur affection s'était augmentée de la connaissance de leurs idées, de leur humeur et de leurs goûts. Léonora était Espagnole et fille du concierge del'Escurial : elle avait quitté son père, qui voulait lui faire épouser un alcade malgré elle, et la princesse des Ursins, qu'elle alla implorer pour échapper a ce mariage contraire à ses desseins, lavait envoyée en France à la marquise de Maintenon. Madame des Ursins avait sans doute de graves motifs de prendre un intérêt particulier à cette jeune fille, qui servait d'intermédiaire secret entre la duchesse du Maine et madame de Main tenon. Celle-ci, pour lui témoigner qu'elle ne s'intéressait pas moins à son sort, avait projeté plusieurs fois de la marier honorablement ; mais Léonora, refusant de sacrifier sa liberté,
qui lui était plus chère que tout le reste, disait-elle , dédaigna les partis les plus avantageux. On présumait donc que cette jolie Espagnole gardait fidélité à quelque amant qu'elle avait laissé dans son pays, et, pour triompher du souvenir d'un absent, les plus aimables seigneurs de la cour de Sceaux avaient mis tout en œuvre à l'envi sans qu'aucun d'eux fût encouragé dans ses galantes entreprises. Cette indifférence intraitable fit surnommer Léonora la fée Amiante, pour exprimer qu'elle ne craignait pas plus d'être consumée par l'amour que l'amiante par le feu.
Elle avait la beauté caractéristique des femmes de l'Andalousie , et sa petite taille, bien proportionnée, élégante et svelte, ne nuisait en rien à la grâce et à la distinction de toute sa personne. C'était une plante exotique dont le soleil méridional avait hâté et mûri la sève sans la flétrir. On voyait sous sa peau, jaunâtre comme celle d'un serpent, circuler un sang jeune et bouillant qui l'animait d'une changeante carnation , selon que ses idées ou les
circonstances accéléraient ou ralentissaient les battemens de son cœur. Quand son teint était chaudement coloré, sous l'influence d'une disposition d esprit gaie ou paisible, on se sentaif culminé vers elle et possédé d'un ardent désir de lui plaire ; on n'imaginait pas une plus douce destinée que d inspirer de l'amour à cette adorable fille, dont le regard et le soui biaient imprégnés de volupté; mais, au contraire, quand , sous l'impression d'un chagrin ou d'un dépit secrets, le sang abandonnant son visage et se retirant au cœur, elle prenait une physionomie blafarde et sinistre qui refléta il l'orage de son amc et lançait de sombres éclairs, on n'éprouvait plus en sa présence que de la terreur et de la répulsion , et l'on pensait en soi-même à ce que peuvent la vengeance et la haine d'une femme.
Les yeux de Léonora étaient pourtant tes plus grands, les plus expressifs, les plus séducteurs qu'on eût jamais vus étineeler sous une mantille à Séville ou à Grenade : la prunelle de feu roulait sans cesse avec son orbe bleuâtre, à
demi-voilé par de longs cils qui en tempéraient l'éclat ; il en par tai t quelquefois des éclairs de menace , de défi et d'orgueil , et plus souvent des rayons d'une douceur infinie et pénétrante, mais en même temps d'une singulière tristesse. Ces yeux-là, s'ils avaient voulu parler le langage de l'amour, se seraient fait entendre du cœur le plus sourd , et comme ils restaient constamment muets sur ce chapitre , on les écoutait avec charme sur toute espèce de sujets auxquels ils prenaient part et qu'ils éclairaient d'un regard persuasif.
C'était là sa principale beauté; et dans le château de Sceaux il fallait voir les yeux de la Léonora , ainsi que la statue de l'Hercule gaulois par le Puget. Cette fdle espagnole , qui n'avait pas plus de vingt-deux ans, quoique son menton fût velouté d'un duvet qu'on eût nommé barbe chez le sexe barbu par excellence, n'était pas seulement remarquable de physionomie ; sa taille mince et souple se balançait gracieusement dans son allure majestueuse et légère à la fois : on ne concevait pas que tant de noblesse
et de fierté pût, sans être ridicule, s'allier a une taille si exiguë et si peu imposante par sa nature même. Léonora avait encore dans sa petite personne deux perfections qui lui attiraient bien des œillades, bien des complimens, bien des vers galans, bien des désirs amoureux : sa main et son pied étaient des merveilles qu'elle mettait volontiers en évidence, et qui eussent sufii pour faire des passions trèssérieuses ; aussi, avait-elle un soin minutieux à se ganter et à se chausser de manière que ses souliers de satin noir à talons rouges et à nœuds d'argent ne grossissent pas la ravissante petitesse de ses pieds, et que ses gants également noirs, en dentelle brodée d'argent, n'altérassent pas les linéamens harmonieux de cette main qui jouait un rôle si éloquent dans sa pantomime, et qui semblait ne pas mouvoir un seul de ses doigts sans faire acte d'intelligence, d'esprit ou de sentiment. Un poète de la cour de madame du Maine avait dit en rimes assez, joliment tournées que la main droite de Léonora était un composé de cinq fées qui étaient d'accord pouf
LA CHÀR1HEUSE. 129
ensorceler ses admirateurs , et qui se cachaient sous ses ongles comme sous des feuilles de rose. Cette piquante étrangère se distinguait, en outre, par la fidèle observance des modes et des usages d'Espagne, qu'elle avait fait souvent adopter à la duchesse du Maine : le noir était la couleur quelle préférait; le satin, l'étoffe qu'elle affectionnait; elle portait des robes serrées sur les reins , étroites des manches , modelant les contours de la gorge, et tombant à peine au milieu du mollet ; elle s'embéguinait de gazes et de dentelles, se voilait, se masquait, et ne paraissait qu'à regret le visage découvert en vue d'une grande assemblée; la représentation l'ennuyait et l'embarrassait, au point de la faire rougir, et de la troubler visiblement, si elle se trouvait en butte à beaucoup de regards curieux et persévérans. Malgré cette timidité qui avait son origine dans un souvenir où elle puisait sans cesse autant de honte que de ressentiment, elle ne refusait pas de produire en public les talens agréables qui l'avaient recommandée d'abord à la duchesse du Maine; car elle dansait comme
une sylphide y en mêlant à la danse française la pétulance du boléro espagnol; elle chantait comme un^ sirène, en s'accompagnant de la harpe ou de la guitare; elle jouait à tous les jeux d'adresse, comme la duchesse elle-même, en ne montrant jamais ni effort ni fatigue; en revanche, elle parlait peu, fuyait la galanterie, la repoussait par un maintien dédaigneux et glacé, recherchait la solitude, et semblait, à son air rêveur ou hagard, être inévitablement poursuivie dune idée fixe.
— J'ai bonne envie, ma bonne, lui disait madame du Maine, de ne tenir aucun compte de la ridicule et insipide expérience que la Mautorte a imaginée, sans prendre garde à mon rang et à mes plaisirs.
— Vous auriez grand tort, madame, répondait Léonora Pacheco en appelant à son aide 1rs séductions de sa voix et de son regard. N'estce pas là vraiment un beau sacrifice qu'on vous demande?
— Certes, oui, ma fille. Ce n'est rien que de
s'en aller, entre deux et trois heures du malin, à l'église de Chatillon, et d'y entendre une messe quelle qu'elle soit ; ce n'est rien aussi que d'écrire une conjuration entre deux Ave , quoiqu'une ligne d'écriture soit plus remplie de dangers et d'accidens que la plus grosse conspiration d'État; mais c'est trop, ce me semble, de sortir d'une fête avant le souper , le feu d'artifice et les bouquets poétiques de M. de Malezieu.
— Le souper, le feu d'artifice et M. de Malezieu se peuvent retrouver le lendemain môme, avec plus d'attraits et de nouveautés, tandis que la messe de Chatillon ne se redira pas deux fois.
— Vingt fois, si on la paie, Léonora; car je ne crois pas qu'en fait de messes le secret s*en perde.
— Oui, la messe ne vous manquera pas, j'y consens; mais l'occasion qui en doit faire le mérite.
— Dis-moi, ma chère fille : crois-tu fermement au pouvoir de ces messes magiques?
— Assurément , madame ; la religion nous enseigne d'y croire, et j'en ai ouï conter de prodigieux exemples à Madrid par mon confesseur, qui était un père de la sainte Inquisition, et qui disait qu'on peut forcer le ciel de s'intéresser aux vœux des hommes par certaines pratiques ajoutées aux cérémonies de la messe. En Espagne, lorsqu'une femme veut être plus aimée de son amant, elle donne de ses cheveux au prêtre, qui les bénit et les mêle avec ceux de l'amant, après l'Évangile lu à voix basse dans la messe qu'on fait dire à cette intention.
— Je ferais dire une messe semblable, si je savais qu'elle pût réussir en France comme en Espagne, reprit en souriant la duchesse du Maine; mais ne serait-il pas possible d'envoyer des cheveux?...
— A Madrid? répliqua l'Espagnole d'un ton flatteur : vous auriez plus tôt fait, madame, d'envoyer un seul regard à la personne que vous accusez de ne pas aimer assez.
— Tu as raison, Léonora, dit la princesse, qu'on menait à volonté par la flatterie; j'essn
rai ce soir si nous pouvons nous passer de messe, et si M. de Malezieu me permet de le rajeunir.
— Les sentimens que vous inspirez ne vieillissent jamais , madame, et je fais l'honneur à M. de Malezieu de le supposer éternellement jeune auprès de vous.
— Tu me gâtes, ma bonne , et les plus jolies choses qu'on me dira cette nuit me sembleront fades et communes à présent. Si nous emmenions à Chatillon le curé de Chatenay ?
On avait surnommé M. de Malezieu le curé , depuis que ce favori- de la duchesse du Maine était devenu seigneur de Chatenay par la libéralité du duc, qui lui donna, en 1700, le pavillon de plaisance que Colbert possédait dans ce village voisin de Sceaux. Le sobriquet de curé9 sous lequel était ordinairement désigné Malezieu, dans la petite cour dont il était le grandmaître des cérémonies, dérivait sans doute de son air béat et un peu cafard, ainsi que du costume de fantaisie qu'il avait adopté dans sa
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résidence seigneuriale, sans s'inquiéter de la ressemblance de ce costume avec celui du véritable cure de sa paroisse. Léonora ne parut pas accueillir avec empressement le projet de madame du Maine, qui ne voyait déjà plus d ineonvéniens au voyage nocturne de Chatillon, depuis qu'elle avait résolu d'aller en compagnie de son ancien maître de grec et de latin, ministre indispensable de tous ses plaisirs.
— On ne saurait choisir un meilleur compagnon de route, dit l'adroite femme de chambre : on descendrait en enfer sans regarder derrière soi, si M. de Malezieu y voulait descendre; niais...
— Pourquoi dire mais ? M. de Malezieu nous dédommagera de la musique, du bal et des divrrtissemens que nous laisserons ici ; M. de Malezieu nous récitera son nouveau conte de lu Crrte de Coq-d Inde f/ÈL de Malezieu nous expliquera en chemin la position des étoiles.
"~ Songez moins au chemin et davantage au
but. M. de Malezieu est lié d'amitié avec le chimiste Homberg...
— As -tu peur que Malezieu me trahisse au profit du duc d'Orléans? s'écria madame du Maine en frappant des mains avec colère. Léonora, c'est mal de soupçonner mon meilleur ami !
— M. de Malezieu épuiserait pour vous la dernière goutte de son sang , on n'en doute pas, madame, et j'en sais qui en feraient de même, sans être aussi avant dans votre amitié...
— Ne sois pas jalouse de lui, Léonora, reprit la duchesse, qui lui tendit la main, que la favorite baisa plusieurs fois avec transport : tu es ma meilleure amie comme il est mon meilleur ami.
— Je voulais vous faire observer seulement que M. de Malezieu serait plus facilement reconnu qu'un page...
— J'entends, je devine ta tactique, dit en riant la duchesse : tu crains que la présence du curé rende inutile celle de ton chevalier Jacques Van Dole? mais je ne suis pas si contraire à tes intérêts , ma fille.
!:}<> LA CHAKTHEl'SE.
— Ohî vous vous méprenez, madame, je vous jure, reprit Léonora Pacheco, dont l'accent voilé et triste ne révélait pas un trouble d'amour; j'aime ce jeune homme à cause du dévouement qu'il aura pour vous...
— Sous la condition toutefois de la récompense que tu lui accorderas, ma chère ; car il t'aime, cet enfant, quoi qu'il fasse pour le cacher; il t'aime de terrible façon, et tu lui ordonnerais d'aller commettre un crime, de tuer même son père adoptif, le vieil llomberg, qu'il irait, sans hésiter un moment.
— Vous croyez qu'il irait? repartit Léonora, dont les traits exprimaient une joie farouche.
— Je suis bien aise qu'il t'aime ainsi pour dompter ton cœur rebelle à l'amour, et je souhaite bonne chance à ce discret amant , qui peut-être ne t'a jamais déclaré son ardeur autrement que par ses soupirs et ses tendres regards. Je l'aiderai de toutes mes forces dans cette passion qui me semble bien choisie, cl ça été pour le rapprocher de toi que je l'ai luit mon page de Chartreuse.
LA Cil ART KE USE. 137
— Je vous ai dit, madame, que je n'aimerai plus désormais! dit Léonora en soupirant.
— Je prends ce soupir à témoin de la fausseté de ton serment ; tu aimeras, ma fdle, et, dès ce moment, tu aimes en dépit de tes fières protestations d'insensibilité.
— Je vous prie , madame , dit l'Espagnole , que cette discussion faisait souffrir, et qui revint adroitement à l'objet primitif de l'entretien, je vous prie de ne pas compromettre M. de Malezieu en l'exposant à être reconnu , et en vous exposant vous-même à l'être également à cause de lui, lorsque nous avons pris la précaution de nous donner pour des ambassadrices du duc d'Orléans auprès de la Mautorte, qui s'imagine que vous prétendez à l'amour du prince.
— Cet amour-là ne vaut pas une messe ! s'écria la duchesse persuadée par les raisonnemens de sa favorite. Il en sera donc comme tu le veux : vers une heure du matin, nous nous esquiverons de la fête , et nous partirons à pied, en mante et masquées , sous la garde de ton chevalier Jacques, pour mettre a fin la mystérieuse
1,'JS LA CHARTREUSE.
aventure de Chatillon. Pourvu qu'on ne sonne pas les cloches à notre arrivée !
— Nous n'avons pas de préparatifs à faire, si ce n'est décrire le billet qu'on vous a dit.
— Écrire? je n'écrirai rien! ce serait une faute politique des plus graves.
— i Eh bien ! je vous servirai de secrétaire, et il y a moyen de tourner les choses de manièn qu'elles ne s'entendent point de tout le monde. D'ailleurs, ce billet sera brûlé et détruit devant vous.
— Oh ! je me défie des phénix qui renaissent de leurs cendres! Cependant il est permis <l< parler en énigme quand on s'adresse aux puissances invisibles, et je présume qu'elle! me comprendront à demi-mot...
— Comme vous comprenez le grec d'Homère et le latin de Virgile. Dictez-moi seulement?
— « Une personne qui croit avoir les droits » les plus légitimes à la succession rovale... » dicta la princesse en caressant une petite levn in blanche qui étaii accourue de son lit. en s'évt il-
lant. Là, là, Jonquille !... M Et qui est victime » des plus injustes préférences , espère que la » fortune lui sera moins ennemie par la suite. . . » Baisez vite, Jonquille?... « Et demande instam- )> ment au ciel que les gens , qui lui font ob- » stacle dans le rang qu'elle doit tenir de sa » naissance ainsi que de son mérite cessent de » lui nuire et en soient empêchés par toutes sortes » de moyens... » Finissez donc, Jonquille!... « Cette personne désire d'abord entrer plus » avant dans la faveur secrète du roi , en capti- » vant l'esprit de Sa Majesté, et en écartant d'au- » près d'elle des rivaux de pouvoir qui ont été » jusqu'à présent plus favorisés... » Ahï Jonquille ! . . . « Enfin cette personne ne serait satis- » faite de son sort que dans le cas où les évé- » nemens la rendraient la première de l'Etat.»
— Voilà un vœu auquel je m'associe du fond de Pâme ! Mais , comme j'ai bon espoir qu'il réussira tôt ou tard, permettez-moi d'y ajouter, en votre nom, une phrase qui vous fera plaisir : « De plus, si le eiel veut être juste, il se char-
I'iO LA CHARTREUSE.
» géra de punir dune façon éclatante certain » prince contre qui tous les tonnerres ne seraient )) pas de trop, puisque je le hais, puisque je le » verrais sans pitié abjurer ses torts envers moi » et m'en demander l'absolution à l'heure de la » mort. »
— J'étais bien sûre que tu n'oublierais pas mon cousin d'Orléans! s'écria follement la duchesse du Maine, qui se foulait, en jouant avec sa chienne, sur le sopha. Je trouve néanmoins la phrase un peu forte.
— Ah ! madame , que vous savez mal haïr ! reprit Léonora avec l'accent d'une profonde haine.
— Chacun hait à sa manière, ma fille. Je n'aime pas le duc d'Orléans, qui non seulement s'oppose à l'élévation du duc du Maine et le dessert en toute rencontre, mais encore qui se raille de moi en disant que je suis boiteuse, que je joue la comédie comme une moucheuse de chandelles, (pie je comprends mieux les contes de Vergier et de La Fontaine qu'Un mère ei Sophocle, que je suis la curée du curé
LA CHARTREUSE. Ul
de Chatenay , que j'ai changé M. du Maine en automate, que je n'ai pas de grâce...
— Assez, madame î ne me faites pas souffrir en répétant toutes ces noirceurs que je sais et qui m'indignent plus que vous , sans doute parce que j'en apprécie mieux la malignité et la fausseté. Quoiqu'il arrive au duc d'Orléans, il ne sera que médiocrement puni, et nous ne le plaindrons pas.
— Soit, ma bonne ; mais tu m'apprendras, un jour ou l'autre, quel grand grief tu as toi-même à l'égard de mon détestable cousin, n'est-ce pas ? Tu l'auras, j'imagine, rencontré en Espagne...
— Madame, interrompit solennellement Léonora, qui avait rougi à cette supposition, vous connaîtrez l'offense quand je serai vengée!... Oui, je vous vengerai! reprit-elle en lui prenant les mains avec transport.
— Oh ! la plaisante idée ! dit la duchesse du Maine, qui jeta les yeux par hasard sur le billet écrit par sa femme de chambre : l'écriture du duc d'Orléans est imitée au point qu'il s'y tromperait lui-même !
l'ri LA CIIARTRKOI-.
— H faut tout prévoir, madame; el puisque nous avons déjà emprunté le nom du duc d'Orléans, nous l'emploierons encore, s'il vous plait, pour nous mettre à l'abri de tout accident.
— Bien, ma fille ; j'admire ton imaginative. Maintenant transmets à ton chevalier les instructions nécessaires : à une heure du matin, qu'il nous attende à la petite porte du parc, derrière le bosquet de l'Hercule gaulois; qu'il soit armé, et déterminé à faire usage de ses armes pour notre défense.
— Ce serait chose inutile que de lui adresser cette recommandation , qu'il trouverait injurieuse : vous avez vu, chez la Mautorte, comment il s'est montré quand le chevalier de ttavannes...?
— 11 a pensé faire rendre lame à ce pauvi •«• chevalier, qui n'avait d'autre tort que de s être permis de me baiser la main et de me dire des douceurs, reprit gaiement la duchesse du Maine. Il était si furieux, qu'il n'entendait plus ni ordre ni prière : je les aurais laissés aux prises s'il avait fait assez clair pour tirer lépée, et je suis
sure que ce duel eût été fort beau. Léonora, appelle notre héros .
La favorite plia le billet qu'elle avait écrit sous la dictée de la princesse, le cacheta et le mit dans son sein; puis, elle se leva et passa dans une antichambre où Jacques Van Dole attendait, debout et appuyé contre la fenêtre, sans regarder à travers les vitres la neige floconnant dans les airs et couvrant déjà d'une teinte uniforme le parc et la campagne de Sceaux. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il tourna vivement la tête, et, reconnaissant Léonora Pacheco avant de l'avoir entrevue, il s'élança vers elle, se jeta comme un insensé à ses pieds, les lui baisa, quoi qu'elle fit pour l'en empêcher, et saisit ensuite avec un frénétique transport les mains qu'elle livrait plus volontiers aux fougueux baisers du jeune homme. Toutefois l'expression froide et sombre de la figure de Léonora n'annonçait pas qu'elle se prêtât de bonne grâce à ces hommages dune ardente passion qui avait mis le page hors de lui.
1'iV LA Cil A in Et E USE.
— Jacques , Jacques , que faites-vous ? lui dit-elle d'un ton qui n'exprimait que de l'impatiente.
— Léonora, vous ai-je donc déplu? repritil en mêlant des larmes à ses baisers; si vous saviez combien j'ai souffert depuis ce matin, vous me pardonneriez peut-être, quel que fut mon crime!
— Votre crime, Jacques? répliqua-t-elleavee une surprise qui ne venait pas du cœur.
— Hélas! oui, puisque vous n'avez pas daigné maccorder un regard quand vous êtes montée ici. Je vous guettais au passage , à la sortie des appartemens ; mais vous ne vous êtes pas arrêtée devant moi, qui avais dans les yeux tant de choses à vous dire et qui n'osais vous aborder en présence de madame la duchesse ! J'ai cru alors que vous me gardiez rancune pour un sujet que j'ignorais; et depuis ce moment-là je n'ai plus eu d'autre pensée. Ah! dites-moi que vous ne me haïssez pas ?
— Vous haïr, Jacques ! répondit-elle en souriant à demi; vous êtes un enfant ! Ne vousai-je
pas donné des preuves de mes sentimens pour vous? Maintenant même, ai -je l'air de vous trouver haïssable ?
— Ah! vous me rendez à la vie, Léonora! s'écria le page redoublant de caresses. Merci , merci mille fois! Le bonheur que j'éprouve en apprenant de votre bouche que vous me voyez toujours du même œil , et que je n'ai pas démérité auprès de vous , ce bonheur-là est préférable à celui qu on nous promet au ciel! car je vous aime par-dessus tout , avec une violence qui s'augmente tous les jours, et qui ne me laisse plus voir autre chose que cet amour dans ce monde et dans ma vie !
— Je sais que vous m'aimez, et je vous aime aussi , interrompit-elle avec un calme de glace qui ne refroidit pourtant pas cet amant en délire; mais ce n'est ni le temps ni le lieu dun pareil entretien. Madame la duchesse vous demande : venez, et faites en sorte de lui plaire.
— Léonora, un mot? dit-il avec un mélange de timidité et d'inquiétude, en la retenant encore dans ce tête-à-tête qu'il eut voulu prolonger i. 10
autant qu'elle s'efforçait de l'abréger. Quand aurai-je la joie de vous entretenir d'un amour auquel je suis voué pour le reste de ma vie?
— Qu'auriez-vous à me dire de plus, Jacques? répondit-elle en cherchant à l'entraîner.
— Que vous êtes cruelle ! s'éci ia-t-il amèrement. Vous m'enviez les momens que je passe avec vous! Pourquoi ai-je consenti avec < mpressement et reconnaissance à prendre cett<livrée de page, si ce n'est pas pour vous voir et vous parler plus souvent et plus librement?
— Eh bien! ne me voyez-vous pas, ne me parlez-vous pas ? Votre exigence s'accroît à mesure qu'on y cède, et vous ne tenez nul compte de tout ce qu'on a fait pour vous, ingrat !
— Ingrat, moi! moi qui ne demande qu'à vous servir à genoux ! moi , qui ne connais de loi, de devoir, de volonté, que vos désirs et vos commandemens ! moi, qui ai bravé la malédiction de mon père adoptif , et qui ne crains pas d'affliger ce bon vieillard, que j'aime et que je respecte cependant comme mon propre père !
Léonora, ne m'accusez pas d'ingratitude , mais demandez-moi quelque grand dévouement et qu'il y aille de mon honneur et de mon sang , vous jugerez alors de quelle nature est la tendresse que je vous porte, à quelles extrémités elle peut être poussée, et combien tout le reste est peu de chose auprès d'elle !
— Je ne doute pas de vous , de votre amour, lui dit-elle en le remerciant dun regard où apparaissait moins de gratitude que d'égoïste satisfaction. Bientôt, peut-être, je vous mettrai à l'épreuve, et j'espère que vous ne demeurerez pas en arrière de vos promesses... Puisque vous désirez être seul avec moi, je vous avertirai, cette nuit , pendant la fête qui se donnera dans la galerie du parc, et nous nous échapperons sans être remarqués. En outre, vous accompagnerez avec moi la duchesse, qui a le projet de faire une promenade nocturne.
— Retournerons -nous à l'île des Cygnes? murmura le page, qui éleva la voix par degrés jusqu'à l'accent d'une menaçante jalousie. Sur ma vie î je ne souffrirai pas que vous soyez en-
core enfermée, une heure durant, arec monseigneur le duc d'Orléans!
Léonora Paeheco ne répondit pas à cette inflexion suggérée par un souvenir de défiance et par un douloureux pressentiment; mais elle pinça ses lèvres avec un demi-sourire , (l'une expression indéfinissable. Jacques Van Dole, aveuglé par sa condition damant, heureux du moins en espérance, interpréta ce sourire Botanique comme un démenti formel donné à ses craintes et à ses soupçons : il en eut honte, et il s'en excusa par une contenance humiliée, taudis que sur son visage pourpre resplendissait la joie de se voir convaincu d'erreur et d'injustice. L'Espagnole l'entraîna dans le cabinet où madame du Maine jouait avec sa chienne, qui faisait la morte , se dressait sur ses pattes de derrière, dansait une sarabande et jappait eu cadence.
— Composez-vous ensemble des charades et des logogriphes ? dit en ('datant de rire la priu-
cesse, qui commentait à part elle la préoccupation de sa femme de chambre et l'émotion de son page.
•—Pardonnez-moi, madame, reprit Jacques en rougissant de plus belle , j'étais endormi et...
— Et la signora Léonora avait beaucoup à faire pour vous réveiller? interrompit la princesse, qui riait plus fort en venanc au secours de l'embarras du jeune homme. Je vous reproche de dormir, Jacques; car, dans ma cour, le sommeil est un dieu qui n'a pas d'autel , et nous avons coutume d'employer les journées en études, les nuits en divertissemens.
— Madame, repartit à propos le page, qui fléchit le genou en se pliant à la galanterie outrée de cette cour, vos dieux seront mes dieux, votre culte sera le mien ; je ne puis trop vous témoigner mon zèle et ma reconnaissance.
— J'accepte la reconnaissance, et je verrai ce qu'on doit tirer du zèle que vous dites ,* je vous permets toutefois d'en réserver la meilleure part pour Léonora...
150 LA CHAKTREUSE.
— Jacques, reprit celle-ci feignant de ne pas entendre, n'avez-vous rien à nous dire du duc d'Orléans?
— En effet, ajouta la princesse, comme vous conservez vos entrées chez mon cousin d'Orléans, vous me rapporterez ce qui s'v passe, ses amours , ses soupers, ses travaux, ses projets...
— Madame, je voudrais être sylphe et invisible pour vous satisfaire, répondit Jacques piqué du rôle d'espion qu'on voulait lui donner; mais à présent que j'appartiens à \otre Altesse , j'ai quitté tout autre service.
— Ce ne sont pas là nos conditions , répliqua sévèrement Léonora Pacheco : vous devez allei souvent au Palais-Royal visiter votre père ; vous devez tout voir et tout entendre , pour que Son Altesse royale soit instruite de tout.
— Oui, dit la duchesse du Maine avec gai te je suis curieuse, je l'avoue, et j'aime à tout savoir. Vous me distrairez en me racontant la vie du Palais-lloyal , que M. d'Orléans exeell* i rendre joyeuse et divertissante.
— On ne fait pas que se divertir au Palais- Royal, madame, répondit Jacques, qui baissait les yeux et s'indignait contre lui-même : Son Altesse royale le duc d'Orléans travailleavec une incroyable ardeur.
— Il dessine, dit-on, des broderies pour sa fdle de Berry, et peint des sujets de gravures pastorales pour le roman grec de Daphnis et Chloé, qu'il n'a jamais lu que dans la version gauloise d'Amyot ?
— Il s'occupe plus sérieusement de sciences exactes, madame, avec son médecin et chimiste Homberg.
— Ah î je croyais qu'il se vantait, en prétendant étudier les métaux et les phosphores ?
— Si vous entendiez les éloges que fait de lui mon père adoptif, ce grand chimiste qui fut son maître !
— On disait hier qu'il avait presque achevé la musique d'un opéra, Panthée, composé par le marquis de La Fare; on disait aussi qu'il avait imaginé un nouveau rouge pour le visage, à la prière de sa fille , madame de Berry , qui
lo2 LA CHARTKEl'SK.
fait retentir Versailles des merveilles de son
rouçe.
— Le voici, madame; c'est moi-même qui lai fait d'après la recette du prince.
— Le rouge de madame de Berrv ? s'écria la duchesse en saisissant avec vivacité le pot qu'on lui présentait et en commençant aussitôt à essayer ce fard. Merci, Jacques! ajouta-t-elle avec des rires, des batlemens de mains el des trépignemens de joie ; merci î tu me fais un don inestimable et dont je te sais un gré iiiiini î La Berry, qui pense posséder seule le secret de son rouge! En vérité, il est admirable, et 1 on assure qu'il ne gâte pas la peau.
— Votre Altesse ne trouvera pas mauvais que j'en offre aussi à sa première femme de chambre?
— Mais... non... reprit la princesse, qui ne dissimula pas son dépit, pourvu que personne autre...
— Je n'en ai pas besoin, répliqua rEspagttole avec une dédaigneuse indifférence! ; je ne mets pas de rouge... Ilesl à croire, ;i|oula-l-r|}e
perfidement, que le prince, avec sa chimie, ne se borne pas à imaginer des onguens ?
— Voici encore, dit le page , une de ses compositions pour enlever les taches de rousseur de la peau.
— Que tu es un aimable enfant, Jacques, de songer à moi ! s'écria la duchesse du Maine avec la répétition des mêmes folies qui avaient accompagné l'offre du pot de rouge.
— Madame, dit Léonora d'un air et d'un ton capables d'inspirer la défiance , au nom du ciel, madame, prenez-y garde : les présens d'un ennemi, si habile dans l'art des métaux, pourraient être malfaisan s. et empoisonnés !
— Empoisonnés ! répéta la duchesse du Maine en posant sur un meuble le pot et la fiole quelle tenait , et dont elle avait essayé déjà les vertus.
— Empoisonnés ! répéta le page indigné de ce soupçon, qui tombait aussi sur son père adoptif et sur lui-même; le duc d'Orléans!... le respectable Homberg ! . . . vous ne le croirez pas !
Madame du Maine avait été frappée de lo-
fe
15i LA CHARTREUSE.
dieux soupçon qu'on cherchait à lui inspira et sans réfléchir à tous les motifs qui s'accordaient pour le détruire, elle se hâta de passer dans une garde-robe , et de faire disparaître la (race de ces drogues suspectes. Pendant son absence, Jacques eut le temps d'adresser quelques reproches à Léonora Pacbeco, qui hochait la i sans répondre. Quand la princesse rentra, un peu pâlie par le saisissement que lui avait causé cet effroi subit, elle s'approcha dune glace et s'y regarda long-temps avec une inquiète attention, en se persuadant découvrir de légères altérations sur sa peau blanche et satinée; enfui elle se tranquillisa elle-même et revint s'asseoir en bâillant.
— Je vous remercie de vos onmiens, dit-elle en roulant et déroulant un manuscrit qu'elle' avait tiré machinalement de dessous un coussin ; mais je n'en userai pas, parce que je m'aperçois qu'ils laissent des soûle vures à la peau et qu'ils feraient érysipèle à la longue...
— Oh! madame, répondit Jacques confus et
chagrin, les ingrédiens que j'ai employés dans ce mélange n'ont rien de dangereux : ce sont , pour le rouge, du bois de santal pilé, du vinaigre, de l'alun
— Madame de Berry a sans doute la peau moins tendre que la mienne , repartit sèchement la duchesse du Maine, qui déploya le manuscrit et y trouva un prétexte pour changer d'entretien. Sauriez- vous jouer la comédie, Jacques ? demanda-t-elle au jeune homme interdit.
— Madame. . . reprit-il en balbutiant , je ne l'ai jouée qu'une fois... au Palais-Royal...
— Eh bien ! vous la jouerez à Sceaux, et vous y ferez de votre mieux pour me plaire.
— Madame, je n'ai pas d'autre désir, et si je n'y réussis point, je serai le plus malheureux des hommes.
— Nous tâcherons que vous soyez heureux, dit malignement la duchesse en regardant sa favorite ; nous avons dessein de représenter ici une comédie nouvelle de M. INéricault Destouches, intitulée Y Ingrat, laquelle sera don-
156 LA CUARTRELSE
née au Théâtre -Français le '28 de ce mois.
— Mon talent d'acteur est bien peu de chose ! objecta le page, que le titre de la pièce avait attristé , comme si ce fût la conscience qui prenait une voix pour le gourmander.
— C'est ce qu'il faudra voir, et dès à présent nous en pouvons faire l'essai. J'ai le manuscrit de cette comédie, que Baron m'a confié : lisons ensemble une scène à deux personnages , dont vous serez l'un et moi l'autre? Léonora, écoute et juge-nous : siffle ou applaudis.
— Madame, je n'oserai jamais devant vous! dit Jacques, chez qui le nom de cette pièce produisait un vague sentiment de remords et de terreur ; je ne puis, sans étude , sans préparation...
— Allons, petit, nous verrons bien de quoi vous êtes capable; faites le rôle principal, celui de Damis , Y Ingrat; moi, je suis Pasquiu , votre valet, et je vous donne seulement la réplique.
pXsquuv.
Que dira-bon do \uus?
DAMIS
Tout ce que l'on voudra.
PASQUIN
C'est une ingratitude; on vous en blâmera.
damis.
Ingratitude ou non , je songe à ma fortune.
PASQUIN
Il n'est pas d'un bon cœur...
DAMIS
Un bon cœur importune.
PASQUIN
On n'a pour un ingrat que haine et que mépris.
DAMIS
Caractère odieux pour les petits esprits. Qui craint ce titre-là n'est qu'un franc imbécile. Tout fourmille d'ingrats , à la cour, à la ville : De son seul intérêt on doit s'embarrasser, Et sans ingratitude on ne peut s'avancer.
PASQUIN
Mais la reconnaissance...
DAMIS
Est une tyrannie Qui ne pourra jamais asservir mon génie. Pusillanimité !
PASQUIN
Vertu !
— Oh ! madame , je n'oserai jamais vous
dire : Tais-toi ', faquin! s'écria le page, qui saisit cette occasion pour interrompre une scène pénible pour lui , puisqu'il s'appliquait tous les reproches dont Pasquin flétrissait l'ingratitude de Damis.
— Pourquoi pas ? reprit la duchesse du Maine, satisfaite des dispositions de Jacques pour la comédie, quoique la préoccupation chagrine de X Ingrat eût paralysé une partie de ses moyens dramatiques. N étais-je pas, s'il vous plaît, un Pasquin véritable?
— J'admirais, madame, combien vous saviez être différente de vous-même, dit Léonora en sagenouillant vis-à-vis de sa maîtresse et lui baisant les mains avec adulation.
— Bien joué, mon ami Jacques! dit la princesse à son page, qui s'accusait tout bas d ingratitude à légard de son père adoptif qu il abandonnait, et à P égard du duc d Orléans qu'il trahissait. Nous ferons de vous quelque chose, et je vais vous mettre dans les mains de Baron. qui vous apprendra la déclamation tragique. Le rôle de X Ingrat est trop fort pour vous, mais
celui de Cléon vous pourra convenir. Dès aujourd'hui , je vous enrôle parmi nos acteurs , M. deMalezieu, M. deVermoncelle, le marquis de Gondrin et les autres personnes de ma troupe... Mais j'entends la marche du Sylvain de Chatenay; introduisez-le ici.
On entendait un air de hautbois , de musette et de tambourin, à l'entrée de la Chartreuse. Le page, qui détestait en lui-même les principes odieux professés par Y Ingrat, alla, la tête basse et l'air pensif, au-devant de l'ambassade que M. de Malezieu envoyait de son habitation de Chatenay à la baronne^ de Sceaux. Cette ambassade du Sylvain de Chatenay, personnage mythologique imaginé par Malezieu dans un ballet du Prince de Cathay , qui fut représenté en 1704 pour l'établissement de l'ordre de la Mouche-à-Miel, apportait presque tous les jours un compliment en vers ou en prose à la princesse.
Le Sylvain était un gros homme ventru, que Malezieu avait chez lui en qualité d'aide pour
100 LA CIIARTREI'SE.
scs travaux d'astronomie; on le nommait Bourdillot, et la duchesse du Maine s amusait beaucoup de la figure rubiconde de cette espèce de Silène, qui devait les rubis de son nez, les couleurs vineuses de son teint et l'épanouissement jovial de sa physionomie, à l'état habituel d'ivresse dans lequel il vivait depuis quarante ans. Rourdillot prenait au sérieux sa mascarade de Sylvain, et traversait fièrement les jardins de Sceaux, comme s'il avait été créé dieu champêtre par Apollon, à la requête de Malezieu; il n'était nullement embarrassé de son équipage burlesque, et il marchait en cadence, suivi de trois musiciens déguisés en bergers qui jouaient un air composé par la duchesse du Maine. Il portait i. ne épaisse barbe noire, avec une ample perruque frisée et une couronne de chêne; des guirlandes artificielles de fleurs boeagères entortillaient ses jambes et ses bras couverts de tricot de soie imitant la chair nue; autour de ses reins il «avait une ceinture de roseaux, et une peau de tigre flottait sursis épaules. Cette fois, à cause de la neige qui tombait largement , il
s était muni d'un parapluie de taffetas flambé qu'il oublia de déposer dans le vestibule.
— Bonjour, Bourdillot! lui dit la duchesse du Maine en riant du parapluie qui remplaçait, assez contrairement à la vérité locale , les pipeaux rustiques de ce Sylvain bourgeois.
— Le Sylvain de Chatenay vous souhaite autant de prospérités qu'il y a de feuilles dans votre parc de Sceaux, répondit l'ivrogne, qui n'avait pas calculé son compliment d'après la saison.
— Ce n'est pas M. de Malezieu qui t'a chargé de me faire un pareil souhait au cœur de l'hiver. Mais donne- moi de ses nouvelles. Que fait-il dans son Parnasse de Chatenay ?
— Il ne fait que soupirer dans l'attente de vous voir, et il vous prie de lire ce message.
Bourdillot tira des roseaux de sa ceinture
un billet cacheté avec plusieurs sceaux pen-
dans comme une dépêche de chancellerie , car
M. de Malezieu était chancelier de la princii. 11
102 LA CIIARTUKUSE.
pautéde Dombes appartenant au duc du Maine, et la duchesse ouvrit avec empressement ce billet, sur lequel le messager avait répandu plusieurs gouttes de vin en buvant la coup de rétrier, sans éteindre les feux de sa soif divine. Madame du Maine lut à demi-voix des vers ou plutôt des rimes qui n'étaient pas meilleures que lapoésii ordinaire de Sceaux, et ensuite de la prose qui ne méritait guère d'être écrite :
Cette nuit, à l'heure où l'Aurore Est endormie aux bras du vieux Tithon , O déesse de Sceaux , que tout le monde adore ,
Vous brillerez seule à votre horizon.
Alors tous vos sujets vous viendront rendre hommage .
Prosternés à vos petits pieds ; Et moi, votre grand-prêtre, eussé-je cent ans d'âpr . J'irais au sanctuaire allumer les trépieds Qui brûlent devant votre image.
« Étoile de Sceaux, soleil de Chatenay , pla- » nète de la cour , omnipotente dictatriee de » Tordre incomparable de la Mouche à miel , » nous, par vos grâces, grand-maître dudit » ordre, obéirons à vos divins conunandemens » et coin paraîtrons à votre cour plénière pour
conférer la chevalerie delà Mouche aux heureux mortels que vous aurez choisis dans votre sagesse ; mais nous vous prions d'interroger vous-même les néophytes, et de connaître à leurs réponses s'ils sont dignes de recevoir la médaille et de vous servir sur la terre, au ciel et en tous lieux. Prenez garde de prendre de vils frelons pour de nobles mouches à miel .
» Le Curé. »
— Que M. de Malezieu a de richesses dans l'esprit î s'écria Léonora pour flatter la duchesse.
— Jacques , dit celle-ci , qui apprenait par cœur le madrigal de son ami , préparez- vous à être fait chevalier de mon ordre !
fOME M LA MOUCHE A Mfflh.
La fête nocturne que la duchesse du Maine avait imaginée, de concert avec son grand-maître de l'ordre de la Mouche à miel, se donnait dans les jardins, comme pour défier l'hiver et ses frimas tandis que la neige remplaçait les tapis de gazons, et que la gelée, qui avait repris depuis la veille , imposait silence aux jets d'eau et aux
1()6 l'ordre de la mouche a miel.
cascades. Cotte fête, composée d'illuminations, dejerx, d'un ballet, d'une mascarade, d'un concert, d'un souper et d'un feu d'artifice, était préparée encore à plus grands frais que les fêtes d'été.
On avait réuni par des communications en planches et en tapisseries de verdure , formant des allées factices, les galeries et les pavillons principaux qui s'élevaient dans le parc, depuis l'orangerie jusqu'au potager, en sorte qu'on croyait se promener au milieu des bosquets et des charmilles : les vases de fleurs et les caisses d'orangers, de lauriers, de myrtes et de grenadiers, étaient multipliés de manière a compléter l'illusion; ici, on ne marchait qu'entre deux haies de rosiers et de roses; là, on avait peine à traverser une forêt d'arbustes odoriférans. Quelques bassins avaient été enfermés dans < constructions légères, que le décorateur s'était appliqué à dissimuler sous les tentures, les tapis et les feuillages exotiques. La galerie d'Eau ou salle des Antiques, avec ses deux rangs de bustes entremêlés de jets d'catl, (tait couverte et
l'ordre de la mouche a miel. 167
close dans le même goût agreste , ainsi que la salle des Marroniers, dont le grand bassin envoyait au plafond sa gerbe étincelante de mille feux aux reflets des verres de couleur; la salle de l'Aurore, à laquelle on n'avait ajouté que des ornemens de fleurs et de bougies , qui ne cachaient pas les admirables peintures de Lebrun , était réservée pour les jeux de cartes et de hocca, toujours très-goûtés à la cour de Sceaux. Mais le centre de la fête devait être la grande galerie d'été, qui devenait une orangerie 1 hiver. Cette magnifique galerie , ornée de tableaux de Vandermeulen encadrés de grisailles et de sculptures d'un travail précieux, n'offrait pas d'autre changement qu'un luxe merveilleux d'éclairage : les fleurs artificielles serpentaient de toutes parts, en dessinant des emblèmes et des chiffres en l'honneur de la duchesse du Maine , et les lumières, disposées parmi ces fleurs comme des lucioles sous les herbes , semblaient en sortir par enchantement. Les lustres en cristaux et les girandoles de bougies étaient si nombreux et si habilement distribués, que le plafond
1G8 l'ordre de la mouche a miel.
peint paraissait embrasé et soutenu par des colonnes de flammes. Des transparens lumineux, entourés de couronnes de laurier et de thvm , représentaient la mouche à miel allégorique qui servait de devise à madame du Maine.
Enfin, plusieurs pavillons, destinés complaisamment aux entretiens particuliers, n'étaient éclairés que par des lampes dans des globes d'albâtre qui répandaient un demi-jour mystérieux sur les sophas et les sièges moelleux où la conversation tournerait d'elle-même à la galanterie : un rideau de cactus et de plantes épineuses déguisait l'entrée de chacune de ces voluptueuses retraites, comme pour défendre aux jaloux d'approcher. Dans les corridors et les vestibules verdoyans qui traversaient les jardins désolés par la saison, des vitrages établis de distance en distance découvraient la vue du parc blanc de neige, dans lequel des pots à feu jetaient une lueur rougeâtre , et coloraient un lointain fantastique d'arbres dépouillés, d'eaux glacées et de statues qui avaient l'air des habitons gigantesques (!<i cette région infernale.
l'ordre de la mouche a miel. 169
La duchesse du Maine n'avait invité que ses hôtes habituels , la partie la plus jeune et la plus brillante de la cour de Versailles, celle qui aimait le plaisir et qui maudissait en secret l'influence dévote de madame de Main tenon sur la vieillesse de Louis XIV-, celle qui était d'autant plus impatiente de se divertir , qu'elle subissait plus de contrainte et d'ennui à X appartement du roi, où l'on jouait seulement, presque sans parler. Le château de Sceaux dédommageait souvent cette jeune noblesse de la triste vie qu'on menait à Versailles et à Marly : il n'y avait des fêtes et de la liberté que dans la maison de la duchesse du -Maine , et chez son frère le duc de Bourbon , à Saint-Maur et à Chantilly. On prenait bien aussi du bon temps chez le duc d'Orléans, au Palais-Royal, à Saint-Cloud et dans ses autres résidences ; mais depuis son affaire d'Espagne, qui l'avait éloigné de la cour du roi et surtout des réceptions de madame de Maintenon, le cercle de ses amis s'était rétréci de jour en jour, et les personnes qui craignaient de déplaire à la favorite ne mettaient
170 l'ordre de la mouche a miel.
plus le pied chez le duc d'Orléans, que cette désertion générale n'empêchait pas de vivre en sybarite avec un petit nombre de fidèles el joyeux compagnons de plaisir. Les gens de lettres et les artistes étaient les seuls qui fréquentassent alternativement les salons de Sceaux ei du Palais-Royal, où Ton ne voyait jamais d'ailleurs les mêmes hVures.
La magnificence des habits, dans cette éblouissante assemblée d'hommes et de femmes en çrand costume de cour, ne laissait pas soupçonner que la France était alors ruinée par des impôts exorbitans et par des guerres désastreuses, qm les gens riches avaient envoyé leur argenterie à la Monnaie, et que Louis XIV, inquiet des progrès de l'ennemi, qui lançait des bandes de partisans jusqu'à Villetfe-Cotterets , avait délibéré dans son conseil s'il ne se retirerait pas audelà delà Loire, comme un nouveau Charles VIL La duchesse du Maine ouvrait chez elle un asile à la mode exilée de Versailles avec les souvenirs de mesdames de La Vallière et de Montespan : madame de Maintenon avait fait adopter les
l'ordre de la mouche a miel. 171
étoffes de couleur sombre, les amples dentelles noires , les coiffes et les bonnets propres à dissimuler la cruelle atteinte de l'âge chez une vieille femme ; elle avait banni les nœuds de rubans , les broderies en pierres précieuses , les plumes, les mouches et tout ce qu'elle rangeait parmi les pompes de Satan. Madame du Maine, au contraire , donnait l'exemple du luxe et de l'élégance dans sa toilette, sans se soucier des tristes lois somptuaires que le roi prescrivait à ses courtisans.
C'était donc un aspect gracieux et imposant que celui de la grande galerie où la duchesse du Maine s'entourait des plus belles personnes et des plus galans seigneurs de la noblesse. La moire, le satin et le velours chatoyaient aux lumières, et opposaient aux couleurs tendres les couleurs éclatantes, le blanc, le rose et le bleu, au rouge, à l'orangé et à l'incarnat; l'or et l'argent ruisselaient sur les vestes et les pourpoints, comme sur les robes et les manteaux ; les coiffures se dressaient en pyramides de rubans, déplumes, de pierreries et de dentelles; les diamans
172 LORDRK de la mouche a miel.
étaient semés à profusion dans chaque parure de femme, et se multipliaient en boutons de justaucorps , en boucles de souliers , en agrafes de jarretières, dans l'habillement des hommes. On se souvenait, en présence de cette splendide réunion, des merveilles de Vile enchantée et de ces fêtes mémorables où la cour du grand roi méritait d'attirer les yeux et l'admiration de toutes les cours de l'Europe.
Auprès de la duchesse du Maine, qui portait son costume de dictatrice perpétuelle de l'ordre de la Mouche à miel, c'est-à-dire une robe de satin vert brodée d'abeilles d'argent, un manteau de drap d'or et un diadème formé de mouches en émeraudes et diamans , on ne voyait ni le duc et la duchesse de Bourgogne , ni le duc et la duchesse de Berry , ni le duc et la duchesse d'Orléans, ni le duc et la duchesse de Bourbon ; mais la famille royale se trouvait représentée seulement par le comte de Toulouse, duc de Penthièvre, frère du duc du Maine ei bâtard du roi, par sa sœur la princesse de Conti, désignée sous le litre de Madame la Du-
l'ordre de la mouche a miel. 17.Î
chesse la jeune , et par la grande princesse de Conti, fille de madame de La Vallière et de Louis XIV. La famille de madame du Maine ne s'était pas rendue à son invitation, excepté sa mère madame la Princesse, veuve du prince de Condé ; quant à son frère le prince de Conti , il avait préféré une chasse aux canards sauvages, et son frère le duc de Bourbon, qui l'aimait à l'idolâtrie dans leur jeunesse, évitait alors jusqu'aux occasions de se rencontrer avec elle. Le duc du Maine , qui était complètement éclipsé au milieu des triomphes de sa femme , n'avait pas encore quitté son observatoire, et l'on ne s'inquiétait guère de son absence, qui fut aussi peu remarquée que sa présence , lorsqu il se montra discrètement et silencieusement caché entre deux portes, où Fontenelle l'aperçut et vint à lui, en traversant une foule compacte qui menaçait à chaque instant d'étouffer le prince dans la retraite modeste qu'il avait choisie pour s'entretenir de sciences et de littérature avec le docte et spirituel académicien.
On distinguait entre les dames que la duchesse
ilk l'ohdiu: i>f la moiciie a .miel.
du Maine avait placées à ses cotés, la duchesse deNevers, d'Albemarle et de Rohan , les marquises d'Antin et de Lassay, madame de Croissv, les comtesses de Chambonas , de Lussan , de Mayercron et de Guiry ; entre les hommes à qui elle témoignait le plus de faveur et qui s'approchaient délie à 1 envi , le vieux marquis de Lassay, fameux par ses aventures galantes el ses correspondances amoureuses'; l'abbé Gcnest, de l'Académie française, poète ordinaire de la duchesse; Boudard de Lamotte, également académicien, plus lettré que son confrère et moins courtisan ; le comédien Baron, alors retiré du théâtre; le marquis de Gondrin, qui déclamait la tragédie comme Baron lui-même ; le marquis de Roquelaure, qui était aussi un des plus habiles acteurs de la troupe de Sceaux , et beaucoup d'autres moins recommandés par leur naissance que par leurs talens et leur esprit. La plupart avaient sur la poitrine la médaille d argent de chevalier de la Mouche à Miel, attachée à un cordon citron : cette médaille, frappée1 à l'effigie de la duchesse du Maine, présentait
l'ordre de la mouche a miel. 175
au revers limage de la mouche , avec celte devise tirée de l' Aminte du Tasse : Piccola si, ma fa pur grqyî le fente, par allusion à la petite (aille de la dictatrice de Tordre. Le véritable but de cette institution chevaleresque était de grossir le parti politique de la duchesse du Maine, qui tendait à supplanter les princes du sang, ou du moins à marcher leur égale; mais on ne révélait ce but qu'à des amis éprouvés. Le grand-maître de Tordre, M. de Malezieu, ne paraissait nulle part.
Tout-à-coup une symphonie annonça le commencement de la fête, qui devait s'ouvrir par la réception de vingt chevaliers dans Tordre de la Mouche : des hérauts d'armes, vêtus de cottes de drap d'or brodé d'abeilles en argent, et portant des casques en forme de ruches, vinrent faire ranger les spectateurs et rendre libre le théâtre de la cérémonie ; ils étendirent dans un large espace vide, devant la duchesse du Maine, un tapis vert parsemé d'abeilles d'argent, placèrent vis-à-vis de cette dictatrice de Tordre une grosse ruche dorée, et dansèrent à