‹ La chambre des poisonsChapitre 8 sur 8 · LA VKIUTÉ DAMS LIi Vl.V · texte numérisé non relu

LA VKIUTÉ DAMS LIi Vl.V

main inconnue ; et , sans calculer que le véritable poison était peut-être inclus dans cette fiole, je me traînai mourant à L'endroit où elle avait été déposée comme un objet inutile , et j'y portai avidement mes lèvres. Dès les premières gouttes que j'avalai, je me sentis revivre, et tous les symptômes d'un empoisonnement produit par une subsistance somnifère telle que le pavot se dissipèrent après quelques gorgées de ce précieux élixir, que je bénis mille fois, en me promettant d'en garder le reste plus religieusement que la plus miraculeuse relique. L'état léthargique dans lequel j'avais passé plus d'une heure de douloureuse anxiété ne me sembla qu'une minute, et je fus bien honteux, en sortant de ma tente, de n'avoir point paru à l'assaut, qui venait de se terminer par la prise de la ville. Mes gens se disposaient, non à poursuivre les habitans et la garnison, qui se réfugiaient en désordre dans le château , mais à mettre sur-le-champ à exécution la terrible sentence qu'on tirait d'un propos auquel je navalattaché aucune valeur : « On peut déshabiller î

J'eus beau me démentir et me rétracter, j'eus beau intercéder en faveur delà ville prise et offrir de la racheter de mes deniers, je n'obtins pas que mes intrépides assiégeans renonçassent à ce qu'ils regardaient comme un droit acquis et à l'usage d'un privilège que j'étais censé leur avoir concédé d'avance. Seulement, je fis valoir avec plus de succès le danger de s'exposer au pillage pendant la nuit dans une place qu'on ne connaissait pas , et j'usai si bien de mon éloquence, que mes pillards se décidèrent à choisir deux hommes par chambrée pour déshabiller les habit ans de Lérida, et rapporter au camp le butin qui serait partagé entre tous. Je préservai ainsi Lérida des horreurs qui signalent ordinairement le sac d'une ville. Le lendemain, au point du jour, j'organisai le pillage et distribuai des instructions sévères pour que l'ordre fût du moins respecté dans le désordre. Je me relâchai toutefois de ma rigueur en apprenant qu'il n'y avait plus un homme, excepté quelques vieillards, dans la ville : je permis aux meilleurs soldats de chaque compagnie d'aller se

donner du bon temps, en déshabillant le plus civilement possible les dames et les demoiselles de Lérkla, sans excepter les nonnes, à la barbe des pères et des maris, qui s'étaient retirés dans le château comme pour voir mieux ce beau spectacle de pillage et de viol.

Je me promenais dans les rues remplies de tumulte, avec l'espoir d'y reconnaître mes gourgandines, qui étaient causes du malheur de quantité d honnêtes femmes : j'avais défendu, sous peine de mort, toute effusion de sang; j'accourus donc l'épée à la main, au bruit de plusieurs coups de feu, et j'arrivai près d'un couvent de femmes qu'on n'avait pas encore forcé, et qui était héroïquement protégé par une nouvelle pucelle cent fois plus charmante que notre Jeanne d'Arc : elle portait le costume blanc de novice, et n'avait pas de voile, afin que ses beaux yeux suppléassent à la puissance de son bras; elle s'était postée sur un balcon, er là, entourée d'armes qu'elle maniait avec une adresse étonnante, sans sourciller ni tressaillir, elle avait déjà mortellement atteint deux <>n

trois malavisés qui essayaient d'escalader la muraille. Les autres n'avaient pas l'air plus intimidé, tant était impatiente leur ardeur de déshabiller les filles du Seigneur; et, si je ne fusse arrivé à point, cette Judith n'eût pas été à l'abri des petits désagrémens de la circonstance. Ces désagrémens auraient même eu pour elle de fâcheuses répétitions y à cause de sa beauté.

Je la considérais à distance avec admiration : elle ne me voyait pas, dans son zèle à prévenir et à repousser les attaques; mais, dès qu'elle m'eut aperçu, elle rougit et me salua, comme si nous nous connussions l'un l'autre ; je lui souris , et elle , oubliant la gravité des événemens qui se passaient dans chaque maison, me sourit aussi d'une façon angélique. Les regards qu'elle me jetait de son balcon partaient de si superbes yeux, que je fus tenté de profiter moimême de la licence que j'avais octroyée à mes vainqueurs. A tout hasard, j'annonçai à ceux qui m'environnaient que je m'attribuais pour ma part de butin ce couvent de femmes et tout

ce qu'il renfermait. Ce tut la Judith qui vini m'ouvrir, sur un signe que je lui lis, et j'avoue que la défiance était du coté dllolopherne : car je me souvenais d'avoir été empoisonné la veille, et j'avais besoin de veiller à la conservation de mon individu. Cependant je n'hésitai pasàen- (rer dans le couvent sous la conduite de cett<jolie fille, que je tenais, il est vrai, quasi embrassée pour l'empêcher de me nuire ; mais elle n'en avait nulle envie, et elle se fut bien cardée de me traiter judaïquement, si je m'étais endormi dans ses bras, ce que j'eus la politesse de ne pas faire. Mes pillards criaient à la porte du couvent que je leur faisais tort en me réseï vant pour moi seul un sérail, et pourtant je ne songeais pas même que ce couvent renfermât d autres religieuses. La mienne me suflisait, et elle sauva ainsi toutes ses compagnes en payant de sa personne; ce qu'elle fit avec une pudeur (pion ne rencontre que chez les nonnains.

Elle s'informait de ma santé, en me témoignant un intérêt si marqué, que je jugeai bien qu'elle en avait eu des nouvelles; en effet, bien

que je ne me fusse pas conduit avee elle en homme qui a manqué de périr la veille par le poison, on voyait , à mon air défait et à mes traits altérés, que j'avais éprouvé une rude secousse. Ma nonne me raconta que c'était à elle que je devais le contre-poison sans lequel je serais mort pendant l'assaut; elle avait entendu le directeur du couvent tramer contre moi le complot dont je faillis être victime : mon cuisinier espagnol, gagné à prix d'or, était chargé de m'empoisonner dans le dernier repas que je ferais avant de donner l'assaut; c'est pourquoi, pendant que la brèche était attaquée et défendue avec un égal acharnement, le bruit courut que l'on m'avait trouvé mort dans ma tente, et cette fausse nouvelle eût peut-être , en ranimant le courage des assiégés, fait échouer les efforts des assaillans, si ma réapparition au milieu de ceux-ci ne l'avait démentie avec éclat. J'eus donc à remercier la très-intelligente novice, non seulement de m'a— voir sauvé la vie, mais encore de mavoir aidé à prendre Lérida : je m'acquittai assez bien de mes remerciemens, pour mériter les siens en retour.

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Quand nous lames las de ne pas parler', nous causàmesà la manièrede vieux amis, et elle m'apprit que ma conquête, c'est-à-dire celle de la ville, était plus dilïicile à faire que je ne le supposais, puisque tous les couvensde moines, à Irenle lieues à la ronde, avaient grossi la garnison de Lérida, et que ces fanatiques, qui prêchaient sur les places en faveur de Charles III contre Philippe V, combattaient ensuite comme des lions, dans l'opinion que les Français ne valaient guère mieux que des Sarrasins; quant à moi, je passais pour une espèce d'antéchrist auprès de ces bons catholiques, qui pensaient se rendre agréables à Dieu en m'empoisonnant. J'étais fort surpris de trouver une religieuse si favorablement prévenue à mon égard et si mal à l'égard de ses compatriotes , de ses confesseurs et des moines en général : la peur me vint de n'avoir échappé à un poison, que pour en prendre un autre plus fâcheux sinon mortel, et j'enveloppai un moment la pauvre novice dans une délia:, qui s'étendait à tout, même à l'air que je r« pirab. Elle eut la complaisance de me Iran-

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quilliser, en me fournissant sur son compte les renseigncmens les moins redoutables : elle était lille du concierge de l'Escurial, et se nommait Léonora Pacheco ; on lui destinait d'abord un mari plutôt qu'un couvent, et la princesse des Ursins, qui s'intéressait à elle, avait voulu la marier richement et honorablement ; mais la petite mutine s était révoltée contre toute proposition d'alliance. Ne me demandez pas d'où lui venait cette aversion pour le mariage; je suis forcé de faire violence à ma modestie pour vous répondre que dona Léonora Pacheco m'aimait.

Elle m'en avait déjà donné trop de preuves , pour que je ne la crusse .pas, cette chère fille î L'amour, messieurs, pousse en Espagne sans qu'on le sème, à ce qu'il paraît, et il y a des cœurs d'une fertilité admirable pour y produire d'eux-mêmes cette mauvaise graine. Léonora Pacheco m'avait vu dès mon arrivée à Madrid, et, quoique je n'eusse pas en ce temps une autre mine que celle que vous me voyez, je fis de grand s progrès, à mon insu, dans le cœur de cette enfant; elle eut de fréquentes occasions de me revoir, sans

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que je la distinguasse, occupé que jetais alors de la reine d'Espagne, et, comme elle ne faisait que sentir croître sa passion, en restant à Madrid, où la reine me retenait plus long-temps que ne le permettait L'intérêt du roi, elle consulta son directeur, qui lui persuada de se mettre au couvent : le dépit quelle éprouvait de me savoir épris dune rivale qui l'emportait sur elle par le rang et non par la beauté; ce dépit, qui émeut profondément les cordes les plus sensibles d'une ame de femme, détermina mon amoureuse à se consacrer à la religion , puisqu'elle ne se consacrait pas a moi. Elle partit donc pour Lérida, où sa sœur aînée (tait abbesse d'un couvent de l'ordre de Sainte-Thérèse, et elle s'ensevelit/ de sou vivant, sous l'habit de novice, sans pouvoir étouffer un amour qui continua d'être sa principale vocation. Elle avait admiré la main de la Providence dans le hasard de la guerre, qui me fit entreprendre le sié,<re de Lérida ; et dès lors, elle s'était imaginée que le ciel mènerait à bien les affaires de son amour. Je secondai le ciel, démon mieux.

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Léonora Pacheco, à l'apprécier ce qu'elle var lait, était une charmante maîtresse, qui méritait de survivre à la circonstance ; d'ailleurs, elle m'aimait, elle me l'avait prouvé, elle était prête à me le prouver encore. Ma raison fut d'accord avec mon cœur pour la conserver auprès de moi, à la tête de ma maison, pendant, le reste de la campagne. Je me mis à la chaîne de cette belle, quoiqu'elle fût cruellement brune et ambrée; or, vous n'ignorez pas que j'estime particulièrement les blondes inodores ? mais les goûts changent, suivant l'humeur et l'occasion. Je suis trop faible, surtout en amour : Léonora, qui est une Espagnole de pure race, n'eut pas de peine à me faire passer sous ses Fourches Caudines, et cela, je le confesse, à force de caresses qui n'étaient pas trop maladroitement assaisonnées. Elle savait l'art de me maîtriser, sans avoir recours aux larmes, aux évanouissemens, aux bouderies, comme nos dames de Versailles et du Palais-Royal ; ses yeux , que je n'aurais pas le talent de peindre avec des mots, puisque je n'ai pu réussir à les rendre par la peinture,

étaient deux grands magiciens que je craignais

d'autant plus que je ne leur avais jamais résisté... Eh! parbleu! messieurs, vous les connaissez ces fripons d'yeux , qui sont maintenant pensionnaires de madame du Maine? ma Léonora Pacheco est femme de chambre de la petit»1 mouche à miel de Sceaux !... Ceux d'entre vous qui ne l'ont pas remarquée la remarqueront sans doute d'après l'éloge que j'en fais : ces yeuxlà me font encore quelquefois regretter d'avoir cédé mon royaume aux successeurs d'Alexandre... Ne m'interrompez pas, je vous prie? ni narrateur est exposé, comme un amant, à demeurer court au plus bel endroit.

J'étais quasi amoureux démon Espagnole, qui me fit prolonger la campagne dix ou douze jours après la capitulation du château de Lérida; car elle appréhendait les conséquences de mon retour à Madrid, où la reine ne me recevrait pas sans doute moins poliment qu'avant mon triomphe de Lérida. Ce furent des pleuré, des menaces, des prières, lorsque je parlai de j evenir à Madrid et de prendre congé Au roi et de

la reine d Espagne pour retourner en France, où mademoiselle de Sery me préparait mes quartiers d'hiver. Toutefois, je n'ajoutai pas ce surcroît de jalousie au désespoir de Léonora, qui voulait me suivre et ne pas me quitter plus que mon ombre. Cet amour étrange, qui puisait en soi sa chaleur et sa force , me semblait fort onéreux, hormis dans les instans que j'accordais au plaisir le plus espagnol du monde. Je n'aurais pas été attendu à Paris, que j'eusse feint quelque prétexte irrévocable pour ce voyage qui devait, je l'espérais du moins, me délivrer de cette amoureuse servitude, horriblement fatigante. Léonora était d'abord tellement résolue à m'accompagner, que je fus sur le point de partir en cachette, sinon de la faire arrêter comme suspecte d'intelligence avec le parti de Charles III; mais je vins à bout de la satisfaire , contre mon attente, en consentant à ne pas séjourner à Madrid plus d'une journée et en répétant tous les sermens qu'elle me fit jurer sur le crucifix, sur l'Evangile, sur des reliques , sur les plus étranges choses enfin. Vous savez qu'on ne se par-

jure pas en ces sortes de sermens d'amour, de constance et de fidélité? il y a, au ciel et sur la terre, des indulgences perpétuelles à la disposition des trompeurs en fait de galanterie.

Je croyais , en me reposant à Paris dans le palais de mon Armide française , n'avoir plus rien à démêler avec mon Euménide espagnole, que j'aurais probablement aimée comme tant d'autres, si elle ne m'eût pas fait damner avec son amour de doguine; mais je n'en pouvais pas être quitte à si bon marché, et j'étais poursuivi tous les jours de lettres burlesquement tendres, dont l'idée fixe de l'épistolière gâtait l'esprit et le style : moins je répondais, plus elle écrivait , et plus je me refroidissais, moins elle paraissait disposée à m'imiter. J'essayai de rompre une correspondance où j'enflammais davantage ce que je voulais éteindre ; mais ce fut bien pis ! Les lettres d'Espagne se succédèrent de courrier en courrier, suppliantes, menaçantes, orageuses, terribles : on avait des droits sur moi, on n'y renoncerait qu'avec la vie ; on promettait mille morts à quiconque, homme ou femme, tenterait

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de me délier du serment de fidélité. Mademoiselle de Sery , qui surprit une de ces extravagantes épîtres, s'en égaya beaucoup, et prétendit que j'avais le projet d'échanger mon titre de premier prince du sang contre celui de grand d'Espagne. En effet, eussé-je été marié solidement avec cette folle d'amour , je n'aurais pas été plus assassiné de plaintes et de récriminations. Je m'attendais a voir, un beau matin, dona Léonora pénétrer de vive force au Palais-Royal et s'y installer en princesse à la place de madame d'Orléans ; ce qui m'eût prêté à rire pour la singularité de la chose.

L'abbé Dubois , à qui je lisais, de temps à autre, quelques passages des lettres de l'ex-novice de Lérida, ne manquait pas de s'emporter et de vomir cent injures contre cette fdle qui s'obstinait à être ma maîtresse favorite malgré moi; de concert avec mademoiselle de Sery que cette correspondance importunait, il fit enfermer dans un couvent de Séville la pauvre Léonora , qui accusait son père de ce dur procédé, et qui trouva encore moyen de me faire passer de ses

nouvelles écrites sur des feuillets arrachés d'un livre de prières. Je fus touché de cette ténacité à aimer un homme qui ne faisait plus rien pour cela, et je m'opposai à ce qui ressemblait aux persécutionsd une rivale : Léonora sortit de son couvent, ou plutôt de sa prison ; et, apprenant qu'elle me devait sa liberté, elle en redoubla d'amour pour moi, nonobstant les beaux avis que j eus la probité de lui adresser, en 1 invitant à se consoler de mon absence par le choix d'un nouvel amant ou de deux, si elle jugeai! qu'un seul fut incapable de me remplacer. Elle traita mon sermon philosophique comme une plaisanterie, etm'annonca son départ pour Paris. Jugez de la contrariété que me causa ce voyage? Je connaissais assez cette virago pour appréhender de soutenir une lutte en face. Je me repentis donc d'avoir été trop généreux en déchaînant une folle qui aurait fait une nonne très-raisonnable avec le temps. L'abbé Dubois s'offrit encore pour me débarrasser de ce lyrau au petit pied; mais je n'eus pas le courage de lui donner carte blanche , car ce scélérat d abbé

avait imaginé de conduire la nouvelle venue chez la Fillon, et de l'y enrôler pour les plaisirs du public! Je conseillai à Dubois de se faire absoudre par un prêtre de cette abominable intention qu'il était allé chercher en enfer, et je me confiai comme d'habitude au dieu inventif de l'occasion, pour sortir de ce pas difficile. Il ne s'agissait que de convaincre mon héroïne de roman que je ne l'aimais pas à sa manière, et que, si j'étais encore prêt à l'aimer à la mienne, j'entendais ne pas abandonner mon genre de vie, mes amours de passage et le libre usage de mon individu. Or, je croyais pouvoir compter sur la puissance de ma logique et de la nécessité. « Pour ployer le fer, disait Dubois en se défiant de mes expédiens de douceur et de conciliation, il faut le mettre au feu jusqu'à ce qu'il rougisse, et le battre à tour de bras. »

Léonora Pacheco arrive... Oui, messieurs, elle s'était enfuie d'Espagne en secret, tandis que son confesseur lui avait fourni le prétexte d'un pèlerinage plus saint que celui dont j'étais l'objet. Cette lille-là est de la trempe des Lucrèce,

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des Cornélie de l'ancienne Rome?... Je ne pus m 'empêcher d'admirer sa résolution, quand on vint m avertir quelle était dans mon antichambre, en costume de voyage, et qu'elle avait déclaré qu'elle» ne bougerait pas de la porte du Palais- Roval avant de m'avoir entretenu. Je lui envoyai M. de Saint-Simon, qui fut mon confident et mon conseil dans celte sotte et embarrassante affaire; M. de Saint-Simon ne lui imposa pas par cet air solennel , par ce ton austère et par cette brutale éloquence qui me semblaient propres à produire de grands effets : il eut beau lui parler de Dieu, du roi, de la noblesse; reprendre ma généalogie depuis Hugues Capet , celle de ma mère depuis Rodolphe de Hasbourg ; tonner contre les mésalliances et les adultères, invoque* le cérémonial et l'étiquette: rien ne lit. Léonora s impatientait, et aurait fini par éclater, si, par réflexion, je u vais consenti à là recevoir, à condition qu'elle m'épargnerait les simagrées, les mines et toute la comédie de la passion, cris, pleurs, grimaces qui me tout peur. Je verrais d'un œil sec

et le cœur impassible mourir Alexandre ou César, et je ne puis voir pleurer une femme, fût-ce la plus méprisable créature !

J'avais conçu, en un moment, tout un plan machiavélique qui demandait une exécution adroite : je fis comprendre à Léonora que les principes rigoristes du roi et de madame de Main tenon ne me laissaient pas maître de lever le masque en France, où les mœurs d'Espagne n'étaient ni acceptées ni tolérées : en conséquence, je ne pouvais faire paraître mes sentimens pour elle, sous peine de tomber en disgrâce , et je lui promis de revenir avec elle dans son pays, pourvu qu'elle ne me chagrinât par aucune esclandre. Elle s'y engagea , et resta si bien cachée dans une petite maison où j'allais la visiter avec tout l'agrément delà nouveauté que sa présence à Paris ne fut connue de personne, à l'exception de Dubois et de M. de Saint-Simon. Je ne l'avais pas trompée en lui promettant de la ramener bientôt en Espagne, i ilippeV, la reine sa femme , la grandesse et l'armée me rappelaient par l'organe de madame des Ursins, et je

ne pouvais me dispenser de retourner à mon poste dégénérât, pour achever ce que j'avais commencé dans la précédente campagne. Tontefois, me souvenant des obstacles sans nombre et des difficultés qu'on avait soulevés à Madrid et à Versailles pour arrêter mes opérations militaires en me laissant manque! sans cesse de vivres, de munitions, d'armes, d'artillerie j el en m'obligeant à soumettre mon commandement au bon plaisir de deux femmes qui n'avaient rien de commun avec Jeanne d'Arc, je ne repris ce commandement que sous la condition expresse de n'avoir plus à solliciter de madame de Maintenon l'ordre de livrer bataille, ni de madame des Ursins la solde et la nourriture de mes troupes. Je partis et emmenai Léonora déguisée en page, sans que la police de M. d Argenson eut vent de cette mascarade.

L'habitude, qui nuit aux meilleures choses et qui sert les plus mauvaises, m'avait lait trouver du goût à cette galanterie renouvelée, faute d'être nouvelle , et mon Espagnole eut fini par me persuader que je l'aimais, si elle ne m'avait

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pas tenu dans un esclavage vraiment honteux. Elle était jalouse comme toutes les infantes de Castille et d'Aragon ; moi, je n'étais pas fidèle comme tous les bergers de l'âge d'or. Nous nous querellâmes souvent , et de là des larmes , des reproches, et toujours des menaces qui m'auraient fait donner l'amour au diable, en cas que le diable voulût l'emporter. J'étais de retour à Madrid, et j'y avais retrouvé la reine embellie par cinq mois d'absence. Il faut d'ailleurs qu'une reine soit royalement laide pour ne pas paraître belle, surtout quand elle est aimable. N'allez pas, messieurs, conclure de mon admiration pour Sa Majesté Catholique femelle, que l'on m'avait mis à même d'admirer ce que la foule ne peut qu'imaginer avec plus ou moins de bonne volonté? Non , messieurs ; une reine d'Espagne est une forteresse inexpugnable, défendue par tant de fortifications morales et matérielles, qu'on l'assiégerait pendant dix ans de même que la ville de Troie , sans pénétrer au-delà du cœur qui n'a pas les clefs de la place. J'eus bien quelque peine à m'accoutumer de regarder cette place forte

comme éternellement fermée pour moi, qui avais gagné le cœur aussi aisément que celui d'une grisett?; mais je me consolai enfin de n'être pas dans la place, parce que j'en avais au moins la vue, et qu'on me permettait d'en cultiver les environs qui n'étaient pas désagréables. En un mot , pour ta ter de l'extraordinaire , je Taisais l'amour platonique avec la reine, qui me désirait beaucoup de bien, et qui pourtant ne laissait pas d'augmenter chaque année sa famille, sans m'en demander mon avis. Mais Léonora Pacheco ne se pavait pas des excellentes raisons sur lesquelles je fondais l'innocence de cette galanterie, et je n'étais plus maître de \(nv la reine en liberté et en sûreté.

Ma position ne laissait pas que d'être embarrassante, et je m'en trouvais excédé; mais la crainte de causer quelque malheur me rendait très-réservé; car mon tyran de jalousie m'avait menacé des plus terribles représailles, si je continuais à courtiser la dame dénies pensées : tantôt Léonora voulait aller déclarer au roi ma pas sion pour sa femme ; tantôt elle projetait de me

faire retourner en France, et pour cela, il sufïisait de faire courir le bruit que j'avais contribué gaillardement à la naissance du prince des Asturies; quelquefois, animée d'une fureur qui me donnait certaines inquiétudes, elle parlait d'insulter la reine au milieu de sa cour, de la poignarder et de se tuer ensuite. J'étais moins tourmenté quand son ressentiment se contentait de me choisir pour victime : je m'attendais en effet à être assassiné quelque jour par des émissaires de cette fille , qui était sans cesse à m'épier, et qui ne me passait pas la moindre distraction prise en dehors de nos relations d'habitude. Elle eut même l'honnêteté de me prévenir que je pourrais bien être empoisonné par son fait, si je m'échappais en infidélité , et elle me supplia de porter toujours sur moi une fiole de contre-poison pareil à celui qu'elle m'avait envoyé de Lérida ; car elle avouait que ses entreprises contre ma vie n'auraient lieu que par un mouvement de rage irréfléchie, après lequel son plus ardent désir serait de me sauver. Je lui sus gré de ces bons sentimens, et lui

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promis de Caire usage du contre poison quelle me remit de sa main, dès que je sentirais 'es premiers symptômes d'un empoisonnement ; je la priai pourtant de ne jamais condamner le pécheur sans T en tendre.

J'étais alors fort impatient de sortir diin amour dans lequel j'avais glissé aveuglément comme un poisson dans la nasse; je me \<>\ais prisonnier, et ma prison n'était pas de celles qu'on brise au moyen de la force et de la ruse : cherehais-je àm'enfuir, on me poursuivait, on m'atteignait, on me ramenait garrotté; cssayais-je de renverser les barrières qu on m opposait et de recompiérir l'usage de ma v<>i<>n; j'étais bientôt dompté par les larmes, par les ci is et par des menaces adressées aux personnes (pie j'avais le plus d'intérêt à ménager. Je me Taisais pitié à moi-même, et j'enviais le sort d portefaix de Madrid qui ne craignent pas de réveiller tout un quartier en battant Leurs femmes. Je ne pouvais plus me montrer a la cour, sans y rencontrer Leonora qui me surfait pas à pas, et qui. avec laide de la princesse des UnJius

sa protectrice , empêchait tous les tète-à-tête que j'aurais obtenus de la reine , non moins contrariée d'un espionnage si persévérant et si dangereux. J'avais beau m'en excuser et mettre sur le compte du hasard ou de madame des Ursins , mes deux mauvais génies , l'importunité vigilante de ma maîtresse , la reine se refroidissait sensiblement pour moi, et devenait grosse à ma barbe. Je regrettais, j'en conviens, de n'avoir pas permis à l'abbé Dubois de me tirer de peine à tout prix, et je me repentis de ma sotte humanité qui me rendait l'esclave dune petite fille.

Mes amis m'offrirent divers expédiens qui devaient infailliblement m'alfranchir des ridicules conséquences de l'amour d'une novice; mais, ces expédiens ayant plus ou moins recours à la violence, je ne m'y décidai pas, et je sollicitai vivement l'autorisation d'entrer en campagne , pour me distraire des affaires de cœur qui ne tournaient guère à mon profit. Mais je fus retenu à Madrid, quoi que j'en eusse, parce que la princesse des Ursins n'osait prendre sur

elle de m'aecorder le bon plaisir du roi , sans avoir reçu à l'avance les instructions les plus circonstanciées de madame de Maintenon. Les promesses qu'on m'avait fakes pour m engager à venir reprendre mon commandemenl étaient donc vaines : je savais que l'armée manquait de tout, et qu'il n'y avait pas un maravédis dans les coffres, pour vêtir, chausser et nourrir les soldats. En outre, j'étais profondément humilie de me voir, moi prince du sang de France et lieutenant du roi auprès de mon neveu Philippe V, devenir le très -obéissant serviteur de deux vieilles femmes. Peu s'en fallut que je ne prisse congé de la cour d'Espagne, en refusant de me mêler d'une guerre, dans laquelle je n'avais pour perspective que de la honte en cas d'échec, et de l'ingratitude en cas de succès: car mesdames de Maintenon et des Ursins s'attribueraient 1 honneur des batailles que je gagnerais, des villes que je prendrais, dv^ avantages que je remporterais... Ce n'était plus là être général d'armée! Cependant M. de Saint- Simon, qui m'écrivait les nouvelles de Ver-

saillcs, m'invita, me pressa de rester à la tête de cette armée d'aventuriers mourant de faim, qu'on me donnait à commander sous les ordres de mes deux généralissimes en jupes ; car le cabinet de Versailles, c'est-à-dire la chambre à coucher de madame de Main tenon, était disposé à de grands sacrifices pour soutenir le roi d'Espagne.

Ce fut la veille de mon départ pour l'ouverture de la campagne , à la fin du mois de mai, que je priai à souper dix jeunes officiers espagnols et français, que je ne vous nommerai pas, bien qu'ils n'aient plus rien à craindre, étant tous morts depuis , par une fatalité que je croirais presque complice de la politique. Imaginez seulement que mes convives étaient des plus gais et les plus propres à doubler le plaisir de la table. Léonora Pacheco , qui appréhendait perpétuellement quelque trahison machinée contre ma fidélité, et qui se défiait des séductions du vin de son pays , n'eût jamais toléré un souper où j'aurais pu, en son absence, lâcher la bride à mes instincts de nature : elle me de-

manda donc comme une grâce d'assister à ec souper, et elle me fit entendre que mon relus ne servirait qu'à irriter davantage son désir d v être présente. J'employai la persuasion pour lui faire abandonner un dessein gênant pour elle et pour tout le monde : je lui représentai que le vin d'Espagne avait parfois des fumées peu décentes, et que la vue d'une femme n'arrêterait un moment l'explosion du libertinage que pour la rendre ensuite plus impétueuse et plus irrésistible • je la suppliai à mon tour de ne pas nuire à la liberté dune réunion d'hommes qui auraient à parler de leurs amours , et qui en parleraient sans doute avec peu de mena; ;< m ni; je tâchai de lui inspirer des craintes pour a oreilles, que je supposais pudiques, pour flatter son amour-propre de femme; mais ce n'était plus une femme alors, c'était une amante aux abois, d'autant plus inquiète que je m efforçais de la rassurer. Ce souper piquaii au plus haut degré sa curiosité jalouse, et je fus enfin obligé, pour éviter un plus grand embarras, de promettre à Léonora ou elle aurait la douzième

place dans ce souper où elle ne pensait pas être la seule femme admise, quelque serment que je lui fisse. Je savais trop bien ce qu'est un souper de ce genre , pour ne pas être mal à Taise en songeant à ce qui s'y passerait sous l'influence de la gaieté bachiqLie de mes convives.

Ceux-ci furent d'abord retenus par la présence d'une femme qu'ils respectaient à cause de moi, etLéonora Pacheco, voyant qu'elle n'avait pas de rivale vis-à-vis d'elle , se livra imprudemment à toute sa joie avec l'entraînement de son caractère et le charme de son esprit : elle animait elle-même la conversation; ellemême versait à boire, et buvait pour exciter l'émulation des buveurs. On ne tarda pas à laisser fort loin derrière soi la modération qui présidait d'abord à l'usage de la langue et du vin : mes ordres n'auraient plus été entendus par ces joyeux compagnons, à qui je n'avais pas voulu donner l'exemple d'une sobriété intempestive; car, au contraire, je les encourageais à faire honneur à ce souper des funérailles, après

lequel nous étions destinés sans doute à ne pas i. 21

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manger noire faim , ni boire notre soif, sous les drapeaux de la princesse des Ursins. Chacun alors prit pour texte de ses boutades cette dame-premier-ministre , et nous étions tous d'accord pour mal augurer de la nouvelle campagne, qui s'ouvrait à l'époque où elle aurait du finir, et qui s'annonçait par une foule d'entraves que madame de Maintenon faisait mettre à mon commandement. Jusque là, tout allait au mieux, et ma Philis espagnole gardait bonne contenance au milieu du feu croisé des épigrammes et des pointes parfois impertinentes qui jaillissaient de la bouteille. Elle tenait même un sérieux désespérant lorsque quelque grosse impureté venait se perdre dans un éclat dé rire; alors, elle s'excusait de ne pas comprendre le français dans certaines occasions, et les Espagnols ne se faisaient pas faute de lui expliquer dans sa langue ce qu'on avait dit. On riait plus fort quand elle déclarait, avec un sang-froid imperturbable, qu'elle avait sans doute oublié sa langue maternelle.

J'espérais que Léonora lèverait le siège avant

nous, et se déroberait ainsi à des plaisanteries qui acquéraient à chaque instant plus de vivacité licencieuse : je prévoyais que mes buveurs ne se borneraient pas à ces propos vagues, dont les objets étaient éloignés et qui laissaient une retraite à la prétendue ignorance de cette adroite fille; mais Léonora devenait plus intriguée du dénouement de cette orgie, à mesure que j'y prenais plus de part et que l'entretien général s'émancipait davantage sur l'inépuisable sujet de la bagatelle. Elle se taisait, avec un air d'indifférence qui ne me prouvait que mieux son attention à écouter ces folies, parmi lesquelles je pouvais trahir le fond de ma pensée par un mot et par un geste. Cette inquisition, qui abusait de l'hospitalité et du droit des gens, acheva de m'indisposer contre Léonora, et je me pris à souhaiter tout bas qu'un de ces galans qui lui portaient des santés et des défis de boire, se trouvât le lendemain matin mon heureux successeur dans le cœur et dans les faveurs de ma maîtresse. Dès ce moment, je ne m'occupai plus d'elle, et fermai les yeux sur les empressemens

dont elle fut le but unique pendant le reste du souper. Dieu sait les singulières litanies qu'on lui débitait !

Nous étions tous plus ou moins hors de notre bon sens, excepté Léonora Pacheco, qui me conjurait de quitter la table, et qui me pinçait sous la nappe pour se faire entendre. J'aurais été assez faible pour lui céder, si 1 on ne meut prié de porter une santé à laquelle on ferait honneur à l'envi. Léonora se flatta que cette santé serait un hommage à l'amour que je devais avoir pour elle ; mais, quand tous les verres furent remplis, j'élevai le mien, avec un visage solennel, et je dis d'une voix éclatante : « Messieurs, je vous porte la santé de Catin capitaine et de Catin lieutenant ! » Cette santé imprévue frappa l'esprit de tous les assistans, qui la répétèrent en chœur avec des variantes libres et plus expressives. Personne toutefois ne s'avisa de faire un commentaire sur ce propos gaillard , qui s'appliquait si bien, dans l'état des choses, à madame de Maintenon et à madame des Ursins; on y revint seulement pour rire et }>om

boire avec un redoublement de belle humeur.

Cependant le vin échauffait les cerveaux, et la vue de Léonora ajoutait encore à l'effet du vin : cette pauvre fille avait à se défendre contre dix poursuivans qui ne s'en tenaient plus aux paroles et aux regards ; elle m'appelait à son secours et menaçait de ma vengeance ceux que j'encourageais et absolvais par ma neutralité. Alors elle s'arma d'un couteau, et se mit en posture de se défendre elle-même : sa résolution imposa aux agresseurs , et ils se consultèrent entre eux pour triompher d'elle sans qu'il y eût de victime; car elle était prête à frapper , et je fus tellement touché de son héroïque défense, que je voulus lui prêter mon appui. Mais je n'avais plus d'autorité à faire valoir sur ces jeunes gens ivres de vin et de concupiscence : ils me répondirent en portant la santé que je leur avais apprise, et en me séparant de Léonora, qui continuait à invoquer ma protection en même temps que celle de l'arme qu'elle brandissait comme une amazone. Quant à moi,

LA VEK1TK DANS I.K VIN

je n'avais pas d épée, et, si j'en avais eu une, je n'aurais fait, la tirant, que hâter les violences auxquelles s'emportaient les convives : je me sciais vu désarmé, garrotté, bâillonné, et témoin forcé d'une lutte où du sang répandu n'eut pas sauvé la pudeur de ma curieuse impertinente.

J usai donc encore de douceur pour ne pas irriter ces furieux; mais je ne pouvais, par mo mens, m'empècher de pire de leurs contorsions et de leur verbiage d'ivrognes, surtout au refrain de la santé plaisante que j'avais imaginée pour peindre mesdames de Maintenon et des Ursins. Léonora ne riait pas et poussait des cris de détresse. Tout-à-coup, on heurta à la porte, malgré les ordres que j'avais donnés pour qu'on ne nous dérangeât sous aucun prétexte : mes convives refusaient d'ouvrir, dans la crainte de perdre leur proie; mais lorsque j entendis, à travers la porte fermée, que la reine me faisait mander, je ne songeai plus qu à courir où elle m'attendait, et j'ébranlai cette porté, dont la ciel était dans les mains des conjurés : je les sommai de nie laisser aller, sous peine de s'exposera ma

colère. Jetais si préoccupé, si impatient, si joyeux de voir la reine, qui me ménageait peutêtre des adieux tels que je les désirais, j'en avais de si doux pressentimens , que je restai sourd aux plaintes et aux prières de Léonora. On me lit promettre de ne point abuser de la liberté qu'on me rendrait, et d'octroyer des indulgences plénières à tous les péchés qui se commettraient sur le terrain du souper. Je promis tout ce qu'on voulut, sans savoir ce qu'on voulait; je n'étais pas le moins ivre de la compagnie , tant j'avais bu largement à la santé de Catin capitaine et de Catin lieutenant.

Léonora, au nom de la reine qui m'envoyait chercher , ne se souvint pas du danger qu'elle courait : « Vous n'irez pas ! tu n'iras pas ! » criait-elle en faisant des efforts inutiles pour me rejoindre. J'étais sorti de la salle du repas, après avoir protesté de mon indifférence pour tout ce qui n'était pas la reine; j'entendais les cris de Léonora , les rires des dix adversaires , le tumulte de la lutte où elle allait succomber ; et pourtant je n'éprouvais ni jalousie, ni pitié,

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ni remords : ces voix me semblaient étrangères, el je ne tournais pas seulement la tête, (.'était vers la leine que tous mes vœux s élançaient ! c'était la reine seule qui faisait bouillonner mon sang et bondir mon cœur! la reine, messieurs, que j avais toujours regardée comme inaccessible, et qui m'offrait Uû rendez-vous î... Mon imagination, exaltée par le vin, n'était pas avare des traits charmans, avec lesquels je me dépeignais déjà le bonheur de cette dernière nuit passée à Madrid. Je vous jure que je ne pensai pas une fois à ma maîtresse, qui se débattait en < <•

moment avec les dix héritiers d'Alexandre

Je n y pensai du moins qu'en revenant du palais , la tète basse et l'œil morne ; car mon entrevue avec la reine avait eu lieu en présence de madame des Ursins, pour qui je sentis redoubler encore mon antipathie. Cette vieille maudite paraissait prendre plaisir à mon trouble devant la reine; mais elle se gardait bien de me laisser le champ libre à quelque tentative qui n'eût pas été mal venue : elle m assassinait de détails militaires, de calculs en réaux, d'état 5

de vivres et de munitions , de conseils stratégiques; ce qui plusieurs fois me fit éclater de rire, en ramenant à ma mémoire le souvenir de la fameuse santé. Pour se venger de mes interruptions, le lieutenant de madame de Maintenon me força de parler longuement sur la campagne que j'allais commencer sans avoir de quoi la tenir pendant quinze jours , et elle souriait à son tour, lorsque ma pensée s'embrouillait et que ma langue lui refusait le service. Enfin, au bout dune heure, je vis bien que la reine était mieux gardée que le jardin des Hespérides, et je me retirai assez peu satisfait de l'emploi de mon temps, où mes yeux seuls avaient fait de la besogne. Quand j'approchai de la salle du souper, je fus étonné de ne plus entendre les rires de mes convives : je distinguai des gémissemens qui me révélèrent tout ce qui s était passé , et je compris que j'étais délivré des obsessions de la pauvre fille, qui n'oserait plus me regarder en face. Des dix ivrognes, à la merci desquels je l'avais abandonnée, sans préméditation néanmoins, pas un ne lui avait fait grâce, et je la

retrouvai liée avec des serviettes qui lui cachaient la figure, étouffaient ses cris et la maintenaient dans une horrible position : ie viol étaif consommé ! . . . . »

Un cri déchirant , parti du cabinet dans lequel le hasard avait conduit Léonora, la duchesse du Maine et Jacques Van Dole, interrompit soudain le récit du duc d'Orléans , ci glaça de terreur l'assemblée, qui rattacha naturellement ce cri mystérieux à cette touchant» et pathétique histoire. A ce cri poussé par Jacques, le chimiste avait paru s éveiller en sursaut, et s'était élancé le premier dans la direction de la voix; le prince, le bras étendu, désignais I endroit d'où venait ce cri, qui fut suivi d un colloque animé et rapide entre plusieurs personnes invisibles; Ravannes avait sauté sur une epée qu'il aperçut dans un coin, et s'était mis en devoir de tenir tète aux adversaires qui m présenteraient, pendant que les convives se levaient de table et s armaient à la bâte, [fui dune bouteille, qui d un couteau, qui é'une

fourchette, qui dune chaise. Le duc d'Orléans seul restait assis , le sourire sur les lèvres et l'ironie peinte sur son visage calme.

— Messieurs, dit-il tranquillement, il y a peut-être en ce cabinet quelque jeune fdle qui s'impatiente de n'être pas encore violée ï

Ravannes essaya d'ouvrir la porte ; mais elle était fermée en dedans, et comme elle opposait de la résistance aux efforts qui Y ébranlaient , plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'on parvînt à l'enfoncer à coups de pied. Dans cet intervalle de temps, la duchesse du Maine et sa femme de chambre avaient eu le temps de s'évader , tandis que Jacques Van Dole se dévouait pour empêcher qu'on les suivît , et soutenait seul une espèce de siège dans le cabinet, en se cramponnant à la porte légère que la moindre secousse devait détacher de ses gonds. Au moment où cette porte se brisait en éclats, on entendit, le galop de deux chevaux qui sortaient du fief des Hanches-Marcades.

— Voilà des gens qui s'enfuient ! s écria le duc d'Orléans, frappé de la coïncidence de ce départ furtif avec la présence de personnes étrangères dans la maison, où elles se seraient introduites à 1 insu de son hôte. Faites courir après ces gens-là !

— Quiconque s aventure à passer le seuil de cette porte est mort sans remède! criait le page, qui, toujours masqué, s'était mis en garde et présentait la pointe de son épée à tous ses adversaires indécis.

— Dieu soit loué! c'est notre galant de l'ile des Cygnes ! dit Ravannes en croisant le ferai Jacques Van Dole, qui n'eût pas eraint un champion plus adroit à manier l'épée el moins troublé par les vapeurs du vin.

— Je^ ne me bats point contre un ivrogne ! dit Jacques, qui lit sauter à trois pas L'épée dv son ennemi, en l'envoyant tomber lui-même dans les bras des convives, lesquels, étourdis de eette vigoureuse exécution, s'imaginèrent que Kavannes était percé d'outre en outre.

— Qu'est-ce donc dit le prince, que le bruit

des épées tira de ses réflexions et qui se fit jour à travers les spectateurs.

— C'est lui! murmura d'un accent sinistre l'amant de Léonora, en voyant paraître le duc d'Orléans; je suis bien lâche, si je le laisse vivre !

Il s'encourageait à frapper , et , tremblant de fureur en même temps que d'hésitation , il s'avançait, 1 epée basse , contre le duc d'Orléans , en cherchant la place où il devait la plonger. Il n'avait pas encore reconnu Homberg parmi cette foule compacte, dans laquelle il ne voyait que des yeux et des bras menaçans ; mais celuici recueillait avidement les paroles que proférait d'une voix sourde et frémissante ce jeune homme, dont le visage était masqué, et qui portait des habits de couleur sombre, sans aucune marque caractéristique qui pût trahir son incognito. Homberg ne doutait pourtant plus que ce fût son fils adoptif, et, au risque de recevoir dans la poitrine le coup d'épée destiné au duc d'Orléans, il se jeta comme un lion sur Jacques,

et lui arracha son masque, en le nommant avec un cri de désespoir.

Jacques était vaincu : il venait d'entendre son nom sortir de la bouche du vieillard ; il se trouvait aux prises avec les sentimens qui balançaient seuls son amour effréné pour Léonora. Il montrait à tous les yeux son visage sillonné de larmes, pâle et bouleversé, sur lequel passaient des nuages de tristesse et de honte : il éclata en sanglots et s'agenouilla devant le chimiste, comme pour lui demander pardon, mais sans vouloir répondre un mot aux questions dont l'accablaient à l'envi llomberg, le duc d'Orléans, le comte de Noce et les autres convives.

— A quoi bon m'interroger , puisque je n ai rien à dire? s'écria-t-il enfin avec un profond soupir. Je ne dirais rien de plus au milieu des tortures de la question!... La vérité est que je veux mourir et qu'on me servira en m'ôtant la vie

— Monseigneur, reprit Homberg en sadres

sant au prince en particulier, j'ignore et ne soupçonne pas ce qui est arrivé ; mais , hélas ! il me parait trop certain que mon pauvre Jacques a perdu la raison.

— A Dieu plaise qu'il la retrouve et nous dévoile ce mystère, où je voudrais pour beaucoup n'être pas intéressé! repartit le duc d'Orléans, qui remarquait avec quelle sombre indignation le page lui lançait des regards à la dérobée.

Jacques Van Dole , épuisé par des émotions si diverses et si violentes, s'évanouit aux pieds de Homberg, en formant des vœux d'implacable vengeance contre son ancien rival, qui n'avait pas vengé l'outrage fak à Léonora.

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