L ORDRE DE LA MOUCHE A MIEL
échappait quelquefois , lorsque Jacques Van Dole s'obstinait à la suivre malgré elle. Il est minuit et demi, ajouta-t-elle en adoucissant son air et sa voix; vous devez être à deux heures du matin près de la petite porte du parc , derrière le bosquet d'Hercule?
— J'y serai ; mais m'enleverez-vous quelques înstans qui m'appartiennent jusque là?
— Vous n'êtes pas préparé comme il faut , ei je ne le suis pas plus que la duchesse, dont vous serez encore le protecteur connue l'avantderriire nuit. Il faut vous vêtir de couleur sombre, et vous prendrez des armes.
— Ah ! si ce page du duc d'Orléans, que nous rencontrâmes chez la devineresse, vous eut insultée plutôt que Son Altesse, je ne me fusse pas contenté de l'appeler en duel, je l'aurais tué sur la place !
— Gardez-vous bien de commettre une imprudence, Jacques! Vous ne tirerez l'épée qu'en cas qu'on vous l'ordonne?
— Je vous avertis, Léonora, que si la duchesse et vous couriez ensemble un égal péril .
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je ne balancerais pas à vous défendre avant elle!... Je ne sais pas encore où nous allons, et ne m'en soucie guère , pourvu que je sois avec vous ! Je souhaite toutefois que nous ne fassions pas la même rencontre...
— Oui, le duc d'Orléans, qui vous inspire de si singulières craintes? repartit-elle avec un rire forcé.
— La personne avec qui vous êtes demeurée long-temps enfermée chez la Mautorte ! dit-il en pâlissant.
— Je vous conseille de ne pas désirer que j'aie pour vous les sentimens que j'ai pour lui.
— J'ai besoin d'être sûr que vous m'aimez , Léonora, car dans le doute je renoncerais à vivre.
— Enfant ! lui dit-elle avec plus de compassion que d'amour, en le regardant comme la victime qu'on va immoler : si vous êtes si entêté pour vouloir mourir, attendez au moins que votre mort soit utile !
Cette incroyable prière dans la bouche d'une
19V l'ordiië de la MOI (II e a miel.
amante traversa le cœur de Jacques ainsi qu'un fer rouge, et y laissa une plaie saignante, pleine de soupçons et d'angoisses : il resta quelques minutes, le regard baissé, la poitrine oppressée, sans pouvoir répondre, sans savoir ce qu'il répondrait à ce vœu inexplicable. Il fut tenté de ne pas supporter davantage une vie qui semblait un fardeau pesant pour son ingrate maîtresse, et il porta la main à son épée pour s'm percer aux yeux de la cruelle. Mais en relevant la tête, il vit Léonora aussi pale et aussi ('-mue qu'il devait l'être, et il pensa qu'il avait mal interprété des paroles qui n'étaient pas dites, sans doute, pour prononcer son arrêt de mort. Les larmes qui remplirent ses paupières le soulagèrent, et il démentit lui-même ses funestes idées, en voyant la contenance inquiète, humble et suppliante de Léonora, qui tremblait d'avoir trahi son dessein avant qu'il fut mûr et en état de réussir à force d'habiles manœuvres et d'indispensables précautions.
Mais une explication, ou du moins un prolongement d'entretien parut nécessaire à Jacqu.
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et sans prendre garde aux témoins que la curiosité avait mis en observation , il s'empara de la main de l'Espagnole et l'entraîna de force dans les allées de tapisserie, vers la partie la plus éloignée et la moins fréquentée des jardins. Léonora Pacheco ne lui opposa pour résistance que des intercessions entrecoupées ; mais elle sentait que Jacques avait à cœur de l'interroger et de lui demander de nouvelles protestations en garantie d'un amour qu'elle aurait dû mieux ménager ; et , de son côté , elle avait besoin de pouvoir compter toujours sur le dévouement de cet amour, qu'elle ne partageait pas comme elle avait intérêt à le faire croire ; elle suivit donc, de bonne volonté, après réflexion faite, le fougueux jeune homme , qui était tout-à-fait sorti de ses habitudes de résignation douce et mélancolique. Ils arrivèrent au pavillon de l'Aurore, qui retentissait du son de l'or et des éclats du jeu. Le hocca était établi dans la grande salle ; mais les deux petits cabinets voisins n'avaient pas encore été occupés par les amans, qui attendaient le bal pour se rencontrer à l'écart. Jac-
1ï)G L ORDRE DE LA MOUCHE A MIEL.
ques Van Dole entra dans le cabinet de Vert uni ne et Pomone avec Léonora , sans que les joueurs de hocca fussent distraits de leur jeu par le bruit de la porte qui se fermait. Dans ce délicieux cabinet, peint par Delobel , une lampe d'albâtre, dont le globe rougi par la lumière imitait la forme et la clarté de la lune, jeta un reflet amoureux sur les traits encore pâles et contractés de l'Espagnole, qui s'était assise, parce que ses jambes fléchissaient sous elle. Le page, touché de l'émotion où il la vit, et qu'il attribuait à un retour de sentimens tendres pour lui , se précipita avec transport aux genoux de cette femme tremblante, et lui baisa cent fois les mains et les bras , sans retrouver assez de mémoire pour entamer la conférence secrète qu'il venait chercher.
— Léonora, dit-il enfin dune voix frémissante, je t'aime comme jamais femme n'a été aimée!
— Je crois peu aux sermens, répondit-elle en souriant et en lui caressant le front; je n \
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crois pas du tout en France! On me jurerait sur la tête de mon vieux père qu'on m'aime , qu'on m'aimera jusqu'à la mort, je ne ferais que rire du parjure qui , une heure après , en jurerait autant à quelque autre plus crédule. Les sermens, Jacques, sont choses graves et solennelles, qui vous engagent vis-à-vis du ciel, et qui ne peuvent être faussées sans préjudice du salut de l'ame.
— Voilà bien comme j'entends le serment que je vous fais , ma chérie ! Je veux être foudroyé à vos yeux si je cesse de vous aimer, ou même si je vous aime moins !
— Vous ne seriez -pas foudroyé , Jacques , lors même que vous me tromperiez! car les sermens ont en amour le privilège d'être rachetables, et ce ne sont pas de ceux qu'on écrit dans l'avenir !
— Eh bien! belle incrédule, enseignez-moi donc une formule de serment moins léger, et je n'attendrai guère pour la prononcer dans vos mains ; je donnerais volontiers mon ame au diable...
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— Pas d'impiété, Jacques î interrompit-elle sévèrement, dominée par les superstitions dévotes de son pays. L'amour ne se montre pas , vous dis-je, par des sermens, mais à des preuves certaines...
— Des preuves ! s écria le page avec enthousiasme, en serrant dans ses bras cette enchanteresse perfide.
— Oh! dit-elle froidement en !<• repoussant d'un regard, je ne me soucie pas des preuv» qui se donnent par des caresses; cela s'appelle amour en France; mais famour que j'entends se prouve d'autre sorte, du moins de la part d< s hommes, qui nous doivent obéir et servir à tnu< risques.
— Les risques ne m'arrêteront pas pour vous obéir, quand vous ordonnerez, Léonora !
— Je vous conterai de beaux exemples il a mour et de dévouement , tels qu'on les comprend en Espagne. Dona Luisa de Hitta, fille d'un grand de Castille, était aimée d'un jeune écuv< i sans naissance ni fortune; elle lui demanda un« preuve d'amour, et comme elle avait juré de
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venger une insulte faite à son père, elle pria cet écuyer daller couper les deux oreilles de l'offenseur, qui était à la cour. L'amant prit le mouchoir de sa maîtresse, partit pour la cour, et en revint bientôt, tenant deux oreilles sanglantes enveloppées dans ce mouchoir; il les déposa en soupirant sur les genoux de dona Luisa, et rendit l'âme, car il avait le corps percé de trois coups de dague.
— Vraiment, je n'en eusse pas moins fait! s'écria Jacques Van Dole. Mais dona Luisa, que devint-elle, son ami mort?
— Elle le fit enterrer avec pompe dans l'église d'un couvent où elle entra en religion , pour ne plus quitter l'amant qui lavait si généreusement servie dans sa vengeance.
— Nous sommes dans un pays où l'on prend rarement l'amour au sérieux; mais je ne suis pas Français , Léonora , et quoique je n'aie pas du sang espagnol dans les veines, je me sens capable de pareils dévouemens pour la personne que j'aime et qui m'aimerait en récompense.
— Je vous aime, Jacques, reprit-elle avec re-
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connaissance; vous êtes un noble jeune homme ! Ecoutez un autre fait, plus admirable encore. Dona Sol Oripoza avait été mortellement outragée par le comte de Fuentès ; dona Sol se fût vengée elle-même si elle en avait eu la force ; son père était un vieillard en cheveux blancs, infirme et débile; son frère n'existait plus; elle donna donc son cœur à un amant, sous la condition que cet amant, qui était jeune et brave, la vengerait du puissant comte de Fueni
— Ah! quelle joie de pouvoir punir l'infâme qui a offensé notre maîtresse! interrompit le page.
— Il le jura, et il tint parole; car un soir que le comte de Fuentès sortait de son palais, à cheval, escorté de plusieurs valets portant des flambeaux, un homme sauta en croupe derrière lui, et le serrant à bras le corps avec tant d'énergie que le comte ne put ni se défendre ni appeler à l'aide, il lui dit : « Misérable, te souviens-tu de dona Sol Oripoza? — Je m'en souviens! répondit le comte, qui, ne voyant j».i^ son adversaire, crut que le démon s'emparait
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de lui. — Je t'accorde une minute de grâce pour te repentir et faire amende honorable à ta victime! » reprit l'amant de dona Sol. Pendant que le comte de Fuentès se recommandait aux saints qui délivrent les possédés et chassent l'esprit malin , l'amant lui enfonça dans le dos une longue dague, et le jeta mort à bas du cheval, en retenant son manteau, dont il se couvrit comme d'un trophée. « Je suis le diable, dit-il aux valets, et j'emporte l'ame du comte de Fuentès; vous, emportez son corps et montrezle à dona Sol Oripoza, qui peut seule, par ses prières, soulager ce pauvre damné. » En disant ces mots, qui furent écoutés ainsi qu'un oracle, il piqua des deux et disparut. Les valets enlevèrent le corps tout sanglant, et se rendirent chez dona Sol, qui regarda le mort, toucha la blessure et s'écria : « Dieu soit loué ! qui se dévoue ainsi aime véritablement. » Elle pleurait d'admiration , et congédia les valets du défunt en leur distribuant de l'argent et en les invitant à prier pour leur maître, qui avait commis de gros péchés. Bientôt après, arriva l'amant,
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encore vêtu du manteau arraché au comte de Fuentès; elle courut à lui et l'embrassa en riant : « Mon ami, lui dit-elle, vous avez gagne un beau manteau, qui est assez ample pour cacher les fautes que vous me ferez faire : je suis
à vous ! »
— Léonora, sois à moi! s'écria le page dont l'imagination s'était échauffée à ce pécil débile avec ame; sois à moi! répéta-t-il en s'attachant à elle, sois à moi, de même que l'amant de doua Sol au comte de Fuentès !
— Jacques, reprit-elle en fixant sur lui un regard de feu qu'il sentit courir dans ses veines, as-tu tué le comte?
— Léonora, nomme-le! répliqua-t-il, déjà résolu à tout pour obtenir le prix de son amour.
— 11 n'est pas temps encore, dit-elle après un moment de réflexion indécise.
— Il n'est pas temps, dites-vous? et pourtant on vous a outragée, et je vous aime!
— On ma outragée, en effet , inurmural-elle, rougissant et sirrilant à ce souvenir; <m m'a bien cruellement outragée! et celui qui m a
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fait cet outrage , ou qui du moins l'a souffert , aurait dû par honneur me défendre et me protéger! et je n'ai trouvé qu'ingratitude et mépris...
— Quel est-il? quel est-il, cet homme que je déteste plus que vous ne faites vous-même ? répliqua Jacques Van Dole, pâle et grinçant des dents , parce qu'il avait compris le motif de la haine de Léonora.
— Quand je vous le désignerai en vous disant : Voilà celui dont il faut me venger ! que ferez-vous?
— Ce que fit l'amant de dona Sol Oripoza , ce que ferait tout autre-qui saurait aimer!
— Ainsi, vous iriez le poignarder, fût-ce au milieu du Palais-Royal? demanda-t-elle avec satisfaction.
— Au milieu du Palais-Royal ? dit en hésitant le page, effrayé d'un pressentiment qui l'empêcha d'arriver ensuite à la vérité ; si c'était mon père, madame !
— Qui? le chimiste Homberg! repartit vivement Léonora Pacheco , qui jugea, d'après
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l'anxiété de Jacques , qu'il n'était pas encore assez préparé pour entendre une pareille eonlidence; si c'était votre père, vous ne seriez pas mon amant, Jacques? D'ailleurs vous ai-je dil que je voulais la mort de mon ennemi?
— Et moi, je la veux, Léonora, dit-il d'une voix faible et tremblante : lui ou moi, il faut que l'un ou l'autre périsse, car nous ne pouvons respirer ensemble l'air que vous respirez ! Vous aimiez cet homme?
— Non, je ne l'aime plus, je l'abhorre! répondit-elle en révélant elle-même ce qu'elle désirait cacher.
— Vous l'aimiez? reprit le page enlnisecouani la main; vous voyez bien qu'il doit mourir!
— Mourir!... oui, j'ai souvent songe à 1 immoler eu lui apprenant qu'il meurt de ma main L.. Je suis forte, et je ne craindrais pas de frapper!... Mais il m'a semblé que cette mort était trop douce...
— Léonora , Léonora, votre cœur s'attendrit pour lui à mesure que le mien s'endurcit à la vengeance !
l'ordre de la mouche a miel. 205
— Croyez-vous donc, Jacques, que ce soit bien douloureux de mourir? dit -elle avec une tristesse calme.
— Je mourrais sans me plaindre, si vous ne m'aimiez pas ! mais , aimé de toi , Léonora , j'ai peur de mourir î
— Je le poursuis, cet homme, depuis quatre ans : j'ai essayé de le perdre, de le faire monter sur l'échafaud , de le déshonorer ; je suis parvenue à lui créer des ennemis qui le harcèlent, qui ne lui laissent pas un moment de repos , qui ie menacent sans cesse, et qui finiront par le réduire à un état pire que la mort !
— Tant qu'il vivra , je ne serai ni tranquille ni heureux, puisque vous l'avez aimé, puisqu'il vous aime peut-être encore !
— Il m'aime , dis-tu ? s'écria-t-elle en poussant des éclats de rire nerveux, qui déguisaient mal l'envie qu'elle avait de se convaincre, ou seulement d'espérer que cette supposition fût fondée.
— Dès que je le connaîtrai, je n'aurai pas de répit que je n'aie engagé avec lui une affaire
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d'honneur dans laquelle votre nom ne sera pas mêlé; et si la chance m'est propice, je me vengerai en même temps que vous.
— Il ne m'aime pas, j'en suis trop sûre! continua-t-elle avec un rire exprimant le doute, pour obliger le page à la persuader : il ne m'a jamais aimée ! . . . Vous pensiez à l'appeler en duel î vous, Jacques, qui êtes à peine gentilhomme I
— Je le forcerais bien de me traiter comme si je l'étais !... C'est donc un officier de la maison du duc d'Orléans?
— C'est quelqu'un de la maison du prince , répondit Léonora Pacheco qui se leva pour rompre l'entretien.
— Serait-ce le comte de Noce ? demanda Jacques en la suivant avec instance; est-< e M. de La Fare? ou bien M. de Chàtillon? le chevalier de Lons ?... je vous les nommerai tous!... C'est ce scélérat abbé Dubois?
— Jacques , voici l'heure d'aller a la pet i le porte du parc où je vous rejoindrai avec Son Altesse.
— Je comprends maintenant pourquoi vous
l'ordre de la mouche a miel. 207
m'avez dit d'attendre que ma mort pût être utile, dit le page avec la satisfaction de s'être trompé dans ses soupçons ; je suis désormais le ministre de vos vengeances!
— De mon unique vengeance, reprit l'Espagnole en lui tendant la main et en l'encourageant du regard. Jacques, vous êtes à moi; et dona Sol , pour être à vous , ne demande pas que le comte de Fuentès ait cessé de vivre !
Elle avait rouvert la porte du cabinet , sans que les joueurs de hocca, tout absorbés dans la contemplation des boules qui roulaient devant eux, eussent prêté l'oreille aux deux voix alternatives qui avaient troublé le silence d'un lieu accoutumé à des tête-à-tête plus muets. Jacques Van Dole séchait sous ses baisers les larmes de bonheur dont il inondait les mains de Léonora, qui le baisa tout-à-coup au visage, et s'enfuit en le laissant enivré et pâmé.
Il était plus d'une heure du matin lorsque Jacques Van Dole, qui attendait à la petite porte du parc, armé de pistolets, outre son ëpée, cachés sous son manteau , vit de loin , à la clarté des feux de Bengale illuminant les jardins couverts de neige, deux personnes sortir du château et se glisser d'arbre en arbre, de statue en statue,
en s'arrètant par intervalles pour regarder si elles n'étaient pas suivies. Son cœur battit au souvenir du tête-à-tête qu'il venait d'avoir dans le pavillon de l'Aurore, et ses veux se fixèrent d'instinct sur celle des deux femmes qui marchait en avant avec la légèreté d'un oiseau qui rase la terre : il avait reconnu Léonora Pacheco , et celle-ci , arrivant la première, lui serra la main d'un air d'intelligence , et l'enchanta d'un de ces regards enivrans qui lui allaient au fond de l'ame. Cependant une malice infernale éclatait dans ce regard , où semblait écrite la perte du jeune homme qui n'y lisait que de l'amour.
— Jacques, lui dit-elle à voix basse, madame la duchesse m'a parlé de vous tout à l'heure dans les termes les plus obligeans : elle vous tient pour un de ses meilleurs chevaliers de la Mouche à miel, et veut faire votre fortune.
— Ma fortune! s'écria le page en lui baisant la main avec transport ,• je n'en désire pas d'auti « que celle de vous plaire.
— Vivat, mon page! dit la duchesse du
Maine, qui avait l'ouïe tellement fine que la réponse de Jacques lui parvint tout entière, maigré le ton sourd et bas dont il la prononça ; on reconnaît déjà dans votre langage délicat et galant F école de M. de Malezieu. J'étais bien sûre, Léonora, que vous étiez tous deux en fort bon accord, et que maître Jacques gagnait du terrain. Le spectacle des gens qui s'aiment me réjouit et me paraît le plus beau et le plus consolant de la nature.
— Votre Altesse se moque de nous , reprit l'Espagnole contrariée de cette surprise. M. Jacques Van Dole, en s'adressant à moi, croyait que ce fût vous, et je-vous restitue, madame, l'honnête compliment qu'il m'a fait.
— Oh! que de mystères, Léonora! tu te défends d'aimer, comme si c'était cas pendable; mais tu auras beau dire pour te donner une apparence farouche, je persiste à déclarer que sous ta glace il y a du feu, et du plus ardent. . .
— Madame, interrompit Léonora, il faut être à Châtillon vers deux heures sonnant , et nous
212 Là MESSE MAGIQUE.
n'avons pas trop de temps devant nous; car la route est longue pour une princesse qui ne sait ce que c'est que de marcher dans la neige.
— En vérité, je ne suis pas si mal élevée, que la neige me fasse peur ; je vous montrerai? bien que de mes mains de princesse je ferais même des pelotes de neige, comme un de mes ancêtres François de Bourbon, comte d'Enghien, qui jouait de la sorte avec les seigneurs de la cour de François Ier, et qui fut tué malheureusement par la chute d'un colîre qu'on lui jeta dune fenêtre en guise de pelote. Tenez ajouta-t-elle en ramassant de la neige quelle condensa en boule entre ses mains, je vais aller lancer ceci au beau milieu du hocca qui se joue dans le pavillon de l'Aurore.
— N'en faites rien, madame, dit la favorite, qui se permit de lui arracher cette neige des mains : on vous découvrirait, et notre pèlerinage de Châtillon serait fort aventuré pour celte nuit. Qu'attendez-vous davantage?
— Si je m'en croyais, j'attendrais jusqu'à demain ! dit la duchesse du Maine, qui regardait
d'un air de regret les lumières du bal , et qui écoutait en soupirant les sons joyeux des orchestres de danses. Voici la bavaroise qui commence.
— Eh ! madame , vous danserez tant qu'il vous plaira quand vous serez reine de France !
— Oh! les reines ne dansent plus! fit-elle tristement. M. de Malezieu devait danser avec moi une chaconne; il sera bien en peine de deviner où je suis, le pauvre curé , et il ne pensera pas que je fais dire une messe !
— Certes, la couronne de France vaut bien une messe, comme disait votre ancêtre Henri IV.
— Sans doute; mais je me demande si la couronne ne viendrait pas à la traverse de mes plaisirs, si la majesté royale s'accommoderait de cette belle gaieté qui me rend plus heureuse que ne ferait l'empire de l'univers, si je serais toujours libre de me divertir dans les fêtes, les comédies et les mascarades, si j'aurais encore des amis au lieu de courtisans, enfin si M. de Malezieu ne s'éblouirait pas à mon soleil? Hélas ! -«n ce cas, je perdrais tout au change.
2ik LA MESSE MAGIQUE.
— Madame, dit vivement Léonora Pacheco impatientée de ces tergiversations, donnez-moi le bras, je vous prie, puisque cette nuit je dois être la duchesse du Maine, et allons où non* intérêt nous appelle au préjudice de votre plaisir.
— Le plaisir est préférable, ma chère, et je voudrais seulement danser la chaconne avec M. de Malezieu...
— Je n'ai rien omis, ce me semble, de m qui est nécessaire pour la réussite du mystère magique ? interrompit l'Espagnole , qui avait ouvert la porte et entraîné la princesse hors du parc, où l'éclat des bougies et le bruit des danses raturaient vers le bal. Le billet écrit de ma main et les deux petits bâtons de coudrier (pie j'ai coupés et taillés moi-même feront merveille, pourvu que vous les secondiez par votre adresse et votre persévérance; ce n'est pas en dansant, madame, ni en jouant la coinédi. . madame; ce n'est pas avec toutes ces frivolités que vous arriverez à L'accomplissement de vos desseins. On dirait que la volonté et l'enn
n'existent chez vous qu'autant que le jour dure, eomme si vous redeveniez faible, indécise et légère, dès qu'on allume les lustres et que l'heure de l'assemblée a sonné. Ainsi , étiez-vous ce matin d'une autre humeur que cette nuit : alors vous parliez d'obtenir à tout prix le rang qui vous appartient, et maintenant vous ne rêvez plus que danse!
— Tra, la, la, la, la ! je te ferai danser toimême , si tu me pousses à bout, madame Vertu ! repartit brusquement la duchesse du Maine, qui avait déjà pris son parti en tournant le dos à la fête, et qui ne s'affligeait plus de manquer sa chaconne. Malezieu sera singulièrement étonné de mon absence , ajouta-t-elle en éclatant de rire; il se passionnera de jalousie, étira s'enquérir auprès de M. du Maine si je n'ai pas été enlevée comme Hélène.
— C'est moi qui vous enlève , madame , dit timidement le page, qui n'avait rien compris à l'objet du débat précédent, où la couronne de France se trouvait mêlée; je souhaiterais être Paris, dussé-je soutenir le siège de Troie.
— Grand merci de ce galant souhait , monsieur le page; mais je le renvoie à Léonora, qui saura mieux que moi le contenter. Bon courage, mon chevalier; la conquête de ce cœur inexpugnable est quasi faite !
- — Si j'étais la duchesse du Maine! murmura Léonora, qui précédait la princesse appuyée sur le bras de Jacques.
— Si j'étais Léonora Pacheco! reprit la duchesse, qui avait suppléé à la rélicence de sa camériste.
— Il n'est pas sage de babiller de la sorte , répliqua l'Espagnole , qui paraissait souffrir toutes les fois qu'on faisait allusion à l'amour «le Jacques Van Dole pour elle. A vous entendre, on n'hésiterait jnière à vous reconnaître?
— Oui-dà , par les champs, à cette heure, il n'y a que des loups et des bergers qui soient aux aguets, et la police de M.Voyer d'Argenson ne se promène pas la nuit entre Sceaux et Chàtillon.
— J'aurais été prudent de me pourvoir dune lanterne, dit le page en soutenant madame du Maine qui fit un faux pas; la roule est pleiro
d'ornières qu'on ne voit pas sous la neige, depuis que la lune s'est cachée.
— Cette nuit sans lune est propre à ce que nous en voulons faire, reprit Léonora, qui s'empressa d'aller au-devant d'une objection capable d'influer sur la princesse, que le souvenir de la chaconne poursuivait encore.
— Ce n'est pas tout, ajouta Jacques en montrant de gros nuages noirs qui s'amoncelaient au nord, l'état du ciel et de l'atmosphère nous annonce un orage et de la pluie qui succéderait à la gelée.
— Oh! que je serais enchantée de recevoir la pluie! s'écria follement la princesse; je ne sais ce que c'est que d'être mouillée , et j'ai bonne envie d'en ta ter ; car, nous autres grandes dames, nous n'avons pas idée des choses.
— Votre désir ne sera pas rempli, je l'espère, dit Léonora avec humeur, quoiqu'il ne vous en coûtât qu'une pleurésie.
— Nous aurons le temps d'arriver à Châtillon avant que cet orage commence, dit Jacques.
— Et revenir? reprit la princesse avec pétu-
lance; mais des gens qui vont an sabbat ne sont
pas inquiets du vent et de la pluie. S'il le faul , nous prierons les sibylles de nous envoyer un char couvert, traîné par des grenouilles ou par des tortues qui nous ramèneront au galop...
— Plutôt que de vous amusée de ces folies, dit Léonora aussi dévote que superstitieux \<>us (criez mieux de vous préparer, par de! prières mentales, un appui auprès des saints, qui pourraient vous être utiles dans cette in\ oral ion aux puissances supérieures; il va tel saint en paradis de qui le crédit sullirait pour vous faire obtenir du sort tout ce que muis en réclamez. J'ai souvent éprouvé combien est efficace L'assistance d'un grand saint, et si j'avais porté constamment sur moi les relit j i les de saint Sébastien , je m'en serais trouvé*1 assez bien dans une terrible situation ou Dieu ne permit pas de miracle en ma faveur. Oui, madame, avec ces bienheureuses reliques, je nie fusse préseri d'un affreux malheur 1
— Madame, pour \ous garder, nous avez
mieux que des reliques! dit à demi-voix Jacques Van Dole.
— En ce moment , s'écria madame du Maine avec un retour de tristesse, on danse la chaconne, sur l 'air : Réveillez-vous , belle endormie, et je ne verrai pas même le bouquet du feu d'artifice tiré à la fontaine d'Éole et Scylla !
— Entendez-vous sonner deux heures au clocher de Châtillon? dit Léonora; nous devrions être arrivés !
Elle pressa le pas pour donner l'exemple à la princesse, qui avait tourné la tête, et qui soupirait en apercevant dans le lointain, au-dessus des arbres dépouillés, la lueur des illuminations et les éclairs de quelques fusées serpentant dans le ciel noir. La duchesse du Maine retrouva sa gaieté en approchant de Châtillon; et quand elle vit l'église où la devineresse l'avait invitée à se rendre , elle oublia tout-à-fait la chaconne et le feu d'artifice, pour se livrer à tous les charmes de la curiosité, en se promettant une aventure neuve et bizarre. Léonora Pacheco,
pensive et silencieuse , avait l'air de prendre au sérieux ce qui n'était qu'une partie de plaisir pour la princesse; et lorsqu'elle regardait le page silencieux et pensif comme elle, leurs veux se parlaient d intelligence sur un sujet qui leur était commun et qui n'intéressait qu'eux : c'était de l'amour et du dévouement de la part de Jacques : c'était de la part de Léonora la joie d'un espoir satisfait.
Le village de Chàtillon dormait tout entier; aucune clarté aux fenêtres, aucun bruit dans les chaumières; seulement on entendait dans la direction de la route de Paris le trot de plusieurs chevaux et les voix de plusieurs personnes. Ce petit village, dont la seigneurie se trouvait partagée entre trois fiefs, le plus considérable appartenant au duc du Maine et relevant de Sceaux, était à peu près tel que nous le voyons, si ce n'est que l'on y remarquait trois ou quatre belles maisons de plaisance, construites, ornées et entretenues avec magnificence par des financiers, à la place des trente ou quarante bicoques, dominant quelques toises de terrain cultivé en
potager et dessiné en jardin anglais, dans lesquelles le commeree parisien vient se reposer le dimanche et chanter les plaisirs de la campagne.
Chàtillon, qui annonce par son nom une ancienne forteresse depuis long-temps rasée, était à cette époque un des villages les plus solitaires des environs de Paris, à cause du mauvais état de la route, qui y conduisait à travers les champs minés par l'exploitation encore libre et vagabonde des carrières de pierre. Les carrosses risquaient de s'embourber, pour peu que les pluies eussent détrempé la glaise de cette route où les ornières, en tout temps, étaient assez profondes, creusées par les charrois pesans qui y enfonçaient jusqu'au moyeu des roues. Les propriétaires des jolies habitations voisines de Châtillon ne les occupaient pas dans la mauvaise saison, où le chemin n'était praticable qu'à cheval. Regnault, receveur des tailles de l'élection de Paris, après avoir fait bâtir le plus agréable de ces petits palais décorés de statues et d'eaux vives , s'en était dégoûté et venait de le
vendre, parce que, disait-il, une fois qu'on \ était arrivé à grand'peiue, on craignait toujours de ne pouvoir plus en sortir, ou de rester é! cruellement en chemin. L'hiver se passait donc sans que le village de Châtillon fut visité par un seul citadin, et quoique séparé de Sceaux par une demi-lieue, il semhlait en être éloigne de cinquante, tant il demeurait étranger à toui le bruit de la cour du duc du Maine; car les équipages du commun, les voitures de viande et de marée, ne traversaient pas même ses rues fangeuses et paisibles.
Voilà pourquoi la duchesse du Maine fui surprise d'entendre des pas de chevaux et des voix d'hommes sur la route ordinairement si déserte de Paris à Châtillon ; elle eut peur*, et regretta de s'être aventurée ainsi presque sans défense, d'après limitation dune tireuse d horoscopes, qui pouvait bien être d'accord avec des assassins ou du moins dv* voleurs. Kl le rassura toutefois, eu remarquant que le/ des Hatiches-Marcades était rempli de monde et de lumières. On appelait de la sorte nue
grande maison gothique que ses derniers possesseurs avaient modernisée en la réparant; elle était située auprès de l'église, sur la place, où elle ne présentait que son pignon, flanqué d'une tourelle en cul-de-lampe qui subsistait encore avant la Révolution, comme témoignage monumental d'un ancien fief réuni à la seigneurie de Sceaux depuis deux siècles. Ce vieux logis appartenait alors au comte de Noce qui le laissait tomber en ruines, et qui ne s'y rendait quelquefois que pour faire des parties de débauche, avec la certitude de n'être pas troublé ni espionné.
— Léonora, le comte de Noce donne gala à ses amis, dit la duchesse à sa favorite en lui montrant les fenêtres éclairées du fief des Hanches-Marcades. Sur mon ame! j'ai envie de m inviter à la fête.
— Madame , nous n'avons pas de loisir, et l'on nous attend ailleurs, reprit vivement la femme de chambre.
— Voici des gens à cheval qui viennent de
'2'2k LA MESSE MAGIQLE.
Paris! dit Jacques effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, et en même temps inquiet des périls que pouvaient courir les deux Femmes qui s'étaient mises sous sa sauve-garde. Ils sont dix ou douze, et, malgré ma bonne volonté, je ne leur tiendrais pas long-temps tète.
— Ces gens-là , mon ami , ne songent pas à nous, répondit madame du Maine, et s ils nous rencontraient, ils seraient d'humeur à nous emmener souper avec eux. Léonora, n'as-tu point fantaisie qu ils nous rencontrent?
— Vraiment, madame, nous souperons bien, de retour à Sceaux , avec la joie d'un projet à demi réalisé.
— Bon! est-ce que tu crois aux enehantemens de la Mautorte? Elle s'est jouée de nous, en nous ordonnant cette singulière promenade en pleine nuit, et je me sens reprise de mille regrets pour la chaconne qu'on a dansée sans moi.
— Madame! dit le page, qui fixait son œil perçant sur la lueur mobile produite par les torches qu'on portait devant une troupe de
cavaliers que l'éloignement ne permettait pas encore de distinguer, voulez-vous que je frappe à la porte d'une des maisons du village, où vous seriez plus en sûreté jusqu'à ce que ces genslà soient passés?
— Point; je suis bien aise de voir quels sont les convives de M. de Noce : c'est une occasion que je ne retrouverai pas.
— Quoi ! madame, vous avez idée de guetter le passage de ces coureurs de nuit, qui ne regarderaient guère à nous insulter?
— Vous insulter! s'écria Jacques Van Dole en tirant son épée avec indignation : il faudrait d'abord me faire rendre lame!
— Certes, madame , je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à des outrages et même à pis! reprit Léonora Pacheco, qui entraîna d'autorité la princesse vers l'église , en côtoyant les maisons delà place. Puisque vous avez consenti à vous mettre entre mes mains, je me suis engagée à vous reconduire saine et sauve, et j'en serais fort empêchée, si vous alliez, jolie comme vous êtes, vous jeter au milieu de cette cara-
vane de diables à moitié ivres! Je jure par le saint nom de ma patronne, que vous ne courrez pas ce danger en ma compagnie, et en cas que vous voulussiez l'affronter, vous v pourrez revenir demain ou tout autre jour, sans moi ; car je vous laisse à penser quel malheur oè serait si vous tombiez à la merci de ces libertins! Fussiez-vous la reine de France, ils ne vous respecteraient pas parmi les fumées du vin , et vous n'auriez plus qu'à mourir de honte !
— Oui-dà, ma mie, quelle chaleur vous prenez à ce propos ! repartit la duchesse avec des éclats de rire si bruyans que l'Espagnole en fut interdite. On imaginerait que vous connaisse/ par expérience le malheur dont vous parle/.
— Oh! madame! répliqua la favorite, dont la voix exprima une émotion indéfinissable et qui ne put retenir un geste d'horreur.
— Ne redoutez rien, mesdames ! dit Jacques, qui armait déjà un pistolet ; j'en tuerai au mcâns trois, de manière à dégoûter les autres.
— Mon Dieu! madame, que vous traitez légèrement ces sortes de choses! murmura la
jetme Espagnole, qui frémissait de souvenir; mieux vaut cent fois la mort et la mort la plus affreuse, que cette honte , lorsqu'on aime !
— Cent fois la mort ! répéta le page , qui se persuadait n'être pas étranger à ces sentimens de délicate pudeur et qui estimait davantage sa maîtresse, capable de ne pas balancer entre la mort et la honte.
— Dieu merci î mes chers héros de roman , on ne nous réduira pas à cette fâcheuse épreuve ! s'écria gaiement la princesse; mais, entre nous, Léonora , ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de sa favorite, ne serait-il pas plaisant que la duchesse du Maine fYit violée incognito par les familiers du duc d'Orléans?
— Ce serait très-plaisant sans doute, répondit Léonora d'une voix oppressée; mais je ne participerais point à cette plaisanterie, dont me sauverait un coup de poignard : ils n'auraient de moi que mon cadavre !
— Vous faites une espèce de Lucrèce, ma chère ; mais les Tarquins ne vous laisseront pas faire !
Us étaient arrivés tous les trois à la petite porte de l'église, édifice tout— à-fait moderne à l'extérieur, quoique la partie du chœur, qui avait été seule conservée dans l'ancienne construction, datât du treizième et du quatorzième siècle; la tour des cloches, sous laquelle se trouvait la porte désignée par la Mautorte, était alors ce qu'elle est aujourd'hui , lourde et triviale dans son architecture ionique ridiculement entée sur l'architecture gothique du chœur à ogives. Cette paroisse , dédiée successivement à saint Philippe , à saint Jacques et à saint Eutrope, pauvre en revenus et mal favorisée par les seigneurs de Châtillon, n'avait pas encore vu la reine de Sceaux s'asseoir dans le banc d'oeuvre, et c'était toujours par l'entremise d'un de ses officiers subalternes, que la duchesse du Maine y rendait le pain bénit une fois l'an , au 30 avril, fête de saint Eutrope et de la dernière dédicace de l'église.
Les cavaliers approchaient tellement qu'on aurait pu prêter l'oreille à leurs entretiens et à leurs chansons ; d'un autre côté, au bruit de leur
arrivée, on avait ouvert la porte d'honneur du fief des Hanches-Marcades, et des valets décurie s'apprêtaient à recevoir les nouveaux venus aux flambeaux. Léonora Pacheco, craignant une surprise, bien que ces valets n'eussent pas affaire de tourner leurs regards et leur attention vers l'église, s'empressa de frapper trois fois à la petite porte , qui s'ouvrit aussitôt , sans que personne vînt à leur rencontre.
— Le lion devient agneau ! dit une voix enrouée qui avait l'air de sortir d'un soupirail de cave.
— L'agneau deviendra lion ! reprit impétueusement Léonora Pacheco, qui ne se contenta pas de répéter le mot de passe, comme la devineresse l'avait ordonné, et qui fut entraînée à formuler sa pensée à l'aide d'une phrase banale qu'on lui offrait par hasard, ce que la princesse n'entendit pas sans rire.
— Vous allez nous brouiller avec les sorciers! repartit cette dernière en répétant le mot de passe dans l'ordre naturel et en riant plus fort
au sujet de la variante inventée par sa femm» de chambre.
Léonora Pacheco , qui ne partageait pas les accès d'hilarité de la princesse, lavait attirée dans l'église en refermant la porte derrière elles. Quant à Jacques Van Dole , il suivait tous les pas et tous les mouvemens de l'Espagnole; en sorte qu'il était entré avec elle en tenant toujours son épée nue et un pistolet armé. Ils se trouvèrent tous trois dans une obscurité complète et dans un silence qui rendait plus distinct le sifflement d'une respiration asthmatique, annonçant la présence d'une quatrième personne que les ténèbresempèchaient d'apercevoir cachée contre un pilier. Madame du Maine continuait à rire; Léonora s'impatientait de cette gaieté intempestive et de la nuit profonde dans laquelle on les laissait; Jacques Van Dole, qui se créai i des périls imaginaires, était tout prêt à faire usage de ses armes pour la défense des deux dames, et surtout de celle qu'il aimait. Le reflet des lorehes qu'on portail devant ies cavale
éclaira les vitraux, et répandit dans l'église une lueur rougeâtre, suffisante pour guider vers le sanctuaire les trois témoins du mystère magique qui devait s'accomplir par l'entremise d'un prêtre.
— Que venez-vous chercher ici ? leur criat-on d'une voix sourde qui sembla s'échapper d'une tombe.
— Ne devez-vous pas le savoir , ma mie , puisque c'est vous qui m'avez conviée à cette sotte expédition? dit avec vivacité la duchesse du Maine, qui crut répondre à la Mautorte, et qui s'indignait de n'être pas mieux reçue par cette devineresse. Où donc vous cachez-vous, la mère au diable ?
— Si vous êtes la personne que j'attends , reprit la voix, qui se rapprochait, pourquoi vous présentez-vous dans la maison du Dieu de paix avec ces démonstrations hostiles et ces armes de guerre ?
— Vraiment, voilà un diable bien lâche, si cet enfant lui fait peur ! s'écria la princesse en riant.
— Jacques, remettez votre épée dans le fourreau, et cachez vos pistolets! dit Léonora Pacheco, qui avait murmuré une prière accompagnée de signes de croix, en trempant à plusieurs reprises ses doigts dans l'eau bénite.
— Je vous obéis pour l'instant, répondit le page; mais, à la moindre apparence de danger, je romps la trêve, et je prouverai bien qu'un enfant de mon espèce n'a pas moins de cœur que les hommes qui en ont.
A peine Jacques Yan Dole eut-il renoncé à se tenir sur la défensive et pris une contenance plus pacifique, qu'une ombre passa lentement sur la muraille éclairce par les torches qu'on secouait en dehors de l'église, et presque aussitôt on vit luire un cierge allumé au milieu du chœur, dans les stalles duquel étaient assis immobiles des moines noirs et blancs, dont le capuchon baissé ne laissait pas apercevoir la figure. En ce moment, les cavaliers qui arrivaient à Châtillon passèrent le long de l'église, parlant entre eux, riant aux éclats et chantant des airs
d'opéra : Léonora tressaillit, et le pressentiment qui jaillit au fond de son ame mouilla son front d'une sueur froide; la duchesse du Maine écoutait avec curiosité; Jacques, avec inquiétude.
Mais, à l'extérieur, tout rentra bientôt dans le silence , lorsque les nouveaux venus eurent mis pied à terre sous la voûte du fief des Hanches-Marcades , et que les portes furent fermées derrière eux. L'église, replongée alors dans une obscurité que - la lumière d'un seul cierge ne changeait pas* même en crépuscule , était merveilleusement propre aux conjurations de la sorcellerie ; et ces moines, rangés dans leurs stalles et tellement absorbés par la prière qu'on n'entendait pas le frémissement de leur haleine , avaient l'air de fantômes sortis de l'enfer pour assister au sabbat. Néanmoins madame du Maine n'éprouvait aucune frayeur, et en présence de cette assemblée lugubre, elle regrettait celle plus aimable et plus divertissante qu'elle avait désertée pour venir assister à une messe magique, par cette nuit froide et humide. L'Es-
234 LA MESSE MAGIQLE.
pagnole, au contraire, s'identifiait à la circonstance avec des sentimens de superstitieuse dévotion; elle s'était agenouillée sur les dalles visà-vis de l'autel encore sombre et désert, en se frappant la poitrine et en baisant un reliquaire quelle avait toujours sur elle. Jacques, debout à ses cotés, la regardait avec élonnement.
— Ma fille , lui dit madame du Maine en la touchant à l'épaule, quel gros péché avez-vous donc commis ?
— Demandez-moi plutôt quel péché je veux commettre, répondit Léonora sans se k lever.
— Je t'approuve, mignonne, répliqua la princesse, qui s'abusait sur la nature du péché qu'on songeait à racheter d'avance : la vertu des femmes n'est une belle chose que dans les romans, et ce n'est pas \ivre que vivre sans aimer, à moins d'être plus vieille et plus laide que cette pauvre marquise de Maintenon.
— Oh! madame, gardez-vous des oreilles qui sont ouvertes autour de nous! interrompit la favorite, qui avait entendu le bruit d'un pas
traînant, et qui montra du doigt un homme descendant les marches de l'autel.
C'était un prêtre revêtu du surplis et de l'étole, mais ayant la tête enveloppée d'un voile noir ; il s'avança vers la duchesse du Maine , qui l'attendait avec calme et qui l'examinait curieusement. Aux premiers mots qu'il prononça, Léonora Pacheco le reconnut pour l'avoir rencontré chez la Mautorte , et elle se leva en interrompant ses oraisons mentales, afin d'aller à lui et de prévenir l'imprudente indiscrétion de la princesse.
— Vous savez qui nous envoie? Vous savez ce que nous voulons? dit Léonora d'un air impérieux.
— On ne m'avait annoncé qu'une seule personne, répondit le prêtre, dont la langue s'était épaissie à force de boire.
— Y eùt-il cent personnes, le mystère ne doit pas être différent, puisque le but est le même.
— Mon cher monsieur, reprit la duchesse du
Maine avec gaieté, si vous êtes le diable, je vous prie à mains jointes de vous dévoiler et de nous faire voir lair que vous avez; car je suis possédée dune furieuse envie de connaître le diable.
— Madame, vous verrez le diable tout à voiiv aise quand vous serez sous sa griffe! répliqua le prêtre, piqué de l'interpellation. Mais je De sache pas que le diable fit jamais sa demeure dans les églises.
— Trêve, madame ! dit la femme de chambre à sa maîtresse : nous ne sommes pas venues pour railler.
— Avez-vous apporté ce qu'on vous a commandé? demanda le prêtre en s'adressant à Léonora plutôt qu'à madame du Maine, dont les ricanemens n'étaient guère en harmonie avec la solennité du lieu et de la scène.
— Voici les bâtons de coudrier et voilà le billet cacheté, dit l'Espagnole en les présentant.
— C'est bien, répondit le prêtre qui les prit et qui se disposait à s'éloigner avec ces objets.
— Holà! monsieur le curé, s'écria la duel)
du Maine, ce n'est pas ce dont nous sommes
convenus : on devait brûler ce billet sous mes yeux; or, je vous ordonne de me le rendre, si vous ne le brûlez.
i — Madame, il sera brûlé tout-à-1'heure, mais avec les cérémonies d'usage : il faut auparavant le faire passer sous le calice ; je vous en rendrai la cendre, s'il vous plaît, pour que vous la buviez dans du vin?
— Et mon vœu s'accomplira? reprit avec pétulance la princesse , qui se mit à sauter en se frottant les mains.
— Sans doute , pourvu qu'il soit écrit dans ce billet en bonne forme. Qui de vous trois a fait ce vœu?
— Moi ! répondit madame du Maine continuant ses folies.
— Moi! répéta Léonora en étendant le bras, comme pour prêter un serment en face du crucifix.
— C'est-à-dire , ajouta la princesse en désignant sa favorite, que Madame, par amitié pour moi, s'intéresse fort au succès de mon dessein, et s'associe au vœu que j'ai énoncé en cet écrit.
— Oui, répliqua l'Espagnole, dont Les veux flamboyaient à travers les trous de son masque ; mai?, outre le dessein de Madame, il on est un autre qui m'est particulier et qui ne prétend pas moins réussir.
— Bon ! je dirai un second évangile pour votre dessein particulier, dit le prêtre ; mais vous ajouterez quelque aumône au prix de la messe, et vous donnerez a l'offrande ûe que vous voudrez.
Léonora inclina la tête en signe de consentement, et le prêtre voilé, emportant le billet et les morceaux de bois, monta les degrés de l'autel pour commencer le sacrifice de la messe : l'autel était paré d'ornemens noirs, comme si ce lût l'office des morts; le livre des évangiles se trouvait ouvert et celui des épitres fermé; le saint sacrement brillait expose; néanmoins les Cierges ne furent pas allumés; mais l'officiant tira du tabernacle le calice couvert d'un drap noir et un réchaud plein de charbon enflammé; il avait placé le billet cacheté sur l'évangile du jour, il plaça sur le réchaud les bâtons de coudrier, qui
fumèrent et noircirent avant de prendre feu : la flamme qui s'élevait du réchaud illumina toute l'église, et la duchesse du Maine, dont les yeux perçans s'étaient fixés sur les muets assistans de cette messe sacrilège , se persuada qu'ils dormaient ou qu'ils ne vivaient pas. Léonora et Jacques étaient plus attentifs aux pratiques du prêtre, qui entremêlait des formules magiques aux paroles du rituel.
— Et ma lettre ? s'écria tout-à-coup la duchesse du Maine, qui remarqua qu'elle avait disparu.
— Je la brûlerai à la consécration, dit le prêtre qui la sortit de sa manche où il l'avait déjà glissée.
— Bien, mon père, repartit la princesse ; mais en attendant , faites en sorte que je ne la perde pas de vue.
— Cet écrit contient donc un terrible secret ! murmura le prêtre en le déposant sous le calice.
Les bâtons de coudrier étant à demi consu-
mes, il brisa en quatre une hostie consacrée, qu'il jeta dans le feu à quatre reprises, sans discontinuer une invocation qu'il marmotait à voix basse; ensuite, il lut l'évangile, en tenant ses mains levées en l'air et en agitant ses doigts l'un après l'autre ; puis, il se tourna vers la duchesse du Maine et la salua trois fois, en croisant à chacune les bras sur la poitrine; après ces saluts, il enleva de l'autel le livre des évangiles , et vint l'appuyer sur la tète deLéonora, qui s'était mise à genoux sans y être invitée. Le page avait fait un mouvement pour tirer son épée, avant qu'il se fût rendu compte du projet de l'olTiciant, projet qui n'était rien moins qu'hostile : le prêtre présentait en silence à la jeune femme, courbée sous le poids du livre sacré, un plat d'argent où elle mit quelque^ pièces d'or.
— Ceci, madame, est pour votre dessein particulier, dit-il satisfait de l'offrande; quel que soit ce dessein, faites une élévation de votre une à Dieu, pendant que je lirai l'évangile sur votre tête pour que les choses aillent comme vous le
désirez. Ayez soin de redire, à part vous, quel est votre dessein secret.
— Monsieur le curé, en avez-vous encore pour long- temps? interrompit la duchesse du Maine, qui s'était attendue à des cérémonies plus bizarres, et qui ne voyait pas grande différence entre cette messe et d'autres , hormis l'heure.
— J'abrégerai autant que possible, répondit le prêtre, qui n'était pas moins impatient d'être libre; néanmoins, pour que la conjuration réussisse, il importe de ne rien omettre. Mais ne me troublez pas davantage!
— Dépêchez-vous, monsieur le curé! dit la princesse en bâillant ; car j'ai grande hâte de retourner où Ion danse.
— Vous pensez que mon dessein s'accomplira maintenant? s'écria gaiement Léonora Pacheco, après que le prêtre eut achevé la lecture de l'évangile, en frottant les tempes de la suppliante avec les cendres du bois de coudrier.
— Assurément, répondit le prêtre, qui remontait à l'autel et comptait des yeux les pièces d'or
de l'offrande.
— Monsieur, dépêchez -vous ! dit encore la duchesse du Maine, qui piétinait avec dépit ; brûlez surtout mon billet, et renvovez-nous; car je m'enrhume dans votre église, et, ce qui est plus mortel, je m'ennuie î
— 0 mon Dieu! madame, répliqua l'Espagnole piquée de cette insistance qui lui paraissait importune, ne sauriez-vous un peu vous ennuyer, pour arriver au point où vous voulez
venir ?
— Certes, ma fille, je m'ennuierais moins et patienterais plus, si j'avais foi à cette comédie!
— Ayez-y foi, madame, ne serait-ce que pour vous donner du contentement; quant à moi, mon dessein ne dut-il jamais se réaliser, je me réjouis toujours de F espérance que j'ai prise ici et qui durera quelques jours peutêtre.
— Fi ! qu'on ne me parle pas de sorcellerie ! Mieux vaut faire soi-même le rôle du diable et se servir de sa propre main.
— Je suis de cet avis, madame, dit la femme
LA MESSE MAGIQUE. 2k3
de chambre en soupirant, et tôt ou tard je ne compterai que sur cette main !
— Ma pauvre Léonora, reprit la princesse avec intérêt, je ne sais qui t'a mis un grain de folie dans la cervelle; mais souvent, à te voir sombre et menaçante comme une Rodogune, il me semble que tu médites certaine tragédie?...
— J'aimerais mieux que le ciel ou l'enfer se chargeât de ma vengeance ! dit l'Espagnole avec exaltation.
— Ta vengeance, ma fdle? c'est en effet une belle et douce jouissance que celle de se venger d'abord et de pardonner ensuite.
— Je ne pardonnerais pas, moi! je mourrais de sa mort; mais, du moins, je serais vengée auparavant.
— Oh ! ma fille, si je haïssais de cette forcelà, j'enverrais mon capitaine des gardes, ou M. de Malezieu, ou tout autre, qui me délivrerait de mon ennemi en le tuant. Mais à qui donc en veux-tu de la sorte ?
— Je n'ai pas de capitaine des gardes; mais
je sais une personne qui ne se ferait pas répéter deux fois un ordre de ma bouche!
— Et ma lettre, mon billet, monsieur le curé? s'écria la princesse, qui ne voyait plus son papier sur l'autel.
— Le voici qui passe et repasse sous le calice! dit le prêtre, qui avait profité de la distraction de madame du Maine causant avec sa voisine pour dérober l'écrit et le remplacer par un billet blanc plié et cacheté de même.
— Voilà bien des promenades que vous lui faites faire, monsieur le curé, avant de le mettre au feu; ce qui serait fort sage.
— Que craignez- vous , madame, puisque ce billet, écrit de ma nriin, ne vous pourrait compromettre, fùt-il placardé à la porte de la chambre du roi ? objecta Léonora Pachcco en se penchant à l'oreille de la princesse.
— En vérité, j'ai oublié ce qu'il renferme, répondit la duchesse du Maine; mais je tiens de madame de Maintenon , qu'on se perd plutôt avec trois mots d'écriture qu'avec le cheval d<i Troie : on courrait moins de risque à tuer un
homme qu'à écrire l'intention de le tuer. Enfin, je suis contente que le feu me sauve ce reproche d'imprudence !
Le prêtre, qui avait soumis le prétendu billet à plusieurs opérations magiques, finit par l'approcher du réchaud, et, l'y ayant allumé, le balança en l'air jusqu'à ce que la flamme l'eût enveloppé tout entier; alors il le jeta encore enflammé dans le calice rempli de vin, qu'il but d'un trait avec les cendres du papier brûlé. Cette libation singulière divertit la duchesse du Maine, qui se pâma de rire. Pendant toute la cérémonie, Jacques Van Dole , dédaignant d'y prendre part et affermi dans l'incrédulité où Homberg l'avait élevé, ne fut occupé qu'à veiller surLéonora, qu'il couvait et caressait du regard, en s'associant de pensée à la prière muette de sa maîtresse, sans savoir quelle était cette prière, où il espérait n'être pas étranger.
— Monsieur le curé, vous buvez de si bon cœur, que je veux vous payer le vin! dit la
princesse en lui offrant une bourse qu'elle avait sur elle pour son jeu de la nuit, et ne s'inquiétant pas de la somme qui s'y trouvait.
— Mon père, n'oubliez pas de dire quelques messes pour monseigneur le duc d'Orléans? ajouta l'Espagnole.
— Il n'est que des princes pour payer des messes si grassement! murmura le prêtre qui avait distingué le son et la couleur de l'or dans cette bourse. J'en dirai cent, et brûlerai autant de chandelles à saint Europe.
— Quelle heure est-il maintenant ? reprit la princesse, s'adressant à Léonora qui achevait une prière.
— Il est deux heures du matin environ, répondit le prêtre avec prévenance; mais tout est fait, et je ne vous retiens plus.
— Bien! nous ne vous retiendrons pas davantage. Ça, quand mon dessein saccomplirat-il?
— Dans trois jours, sinon dans trois ans, sinon dans trois lustres...
— Sinon dans trois siècles! interrompit ma-
dame du Maine en riant. C'est là ne se pas trop compromettre ; mais je voudrais demander à ces moines blancs et noirs ce qu'ils en pensent, et les éveiller, s'ils dorment...
En disant cela, elle s'avançait vers le chœur, pour se rendre compte de la véritable nature de ces moines, qui n'avaient pas donné signe de vie ; mais le prêtre, au lieu de s'opposer à ce projet de curiosité , disparut brusquement , et le seul cierge qui éclairait faiblement l'église s'éteignit tout-à-coup. La duchesse du Maine s'arrêta, en se voyant au milieu des ténèbres, et revint sur ses pas, sans autre intention que de sortir de cette obscurité. Elle marchait à tâtons , suivie de Léonora Pacheco et de Jacques Van Dole, lorsque la petite porte par laquelle ils étaient entrés se rouvrit et fit pénétrer sous les voûtes un peu de clarté , à peine suffisante pour reconnaître le chemin qu'on pouvait tenir, sans risquer de tomber dans quelque fosse ou de se heurter contre un pilier. La princesse avait hâte d'être hors de ce lieu
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peu récréatif et de retourner à Sceaux, où sa présence animerait de nouveau la fête , le jeu et les clauses.
Dès qu'elle eut passé le seuil entre sa favorite et son page, qui étaient d'accord pour veiller sur elle, la porte se referma violemment derrière eux, sans qu'ils eussent aperçu personne; mais, d'après l'emp ressèment qu'on mettait à pousser les verroux, ils jugèrent qu'on était bien aise d être délivré de leur présence. La duchesse du Maine, loin de se scandaliser de ce congé assez rude, se prit à rire de l'irrévérence des sorciers, et plaisanta encore Léonora au sujet de sa crédulité : elle n'avait plus d'autre désir que (!<■ se retrouver dans ses salons, et d'y jouer jusqu'au jour; elle doublait déjà le pas , sans daigner prendre garde aux éclats joyeux qui remplissaient le fief des Ilanches-Marcadcs, aussi sombre a l'extérieur que les maisons voisines, tous les volets avant été hermétiquement fermés à l'arrivée de la compagnie qu'on y attendait de Taris ; seulement , les cheminées fumant à la fois et les exhalaisons de cuisine répandues dans
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l'air attestaient que l'on n'y dormait pas comme ailleurs.
Mais il commençait de pleuvoir à larges gouttes : le froid, qui avait repris depuis la veille , s'était promptement détendu à la suite dune chute de neige abondante, et la température devenant humide, cette espèce de dégel subit se résolvait en pluie et en orage. Le ciel, entièrement envahi par d'épais nuages, n'annonçait pas que cette pluie dût bientôt cesser ni même diminuer. Elle augmentait, au contraire, avec le vent qui la poussait par tourbillons : elle ne pouvait tarder à faire fondre la neige dont la terre était couverte, et la route, conduisant de Châtillon à Sceaux en plein champ , allait être impraticable.
— Léonora î Léonora ! dit la duchesse du Maine, qui perdait patience avant d avoir fait un effort pour se tirer d'embarras : c'est bien le diable qui a présidé à cette promenade diabolique et funeste î
— Eh! madame, reprit aigrement l'Espa-
250 LA MESSK MAtilOU
gnoie, qu'est-ce que d'être f^<j!ée par la pluie, pour gagner la couronne !
— Ma fille, je serais contente si 1 une était aussi certaine que l'autre, répondit la princesse en se résignant.
— Vous ne pouvez revenir à Sceaux par cette grosse pluie, dit tristement Jacques à l'oreille de sa maîtresse.
— Sans doute, repartit vivement madame du Maine, qui avait entendu l'observation chagrine du page; je suis déjà toute trempée, et je ne me sens pas d'humeur à recevoir le reste de l'averse. Revenons sur nos pas, et frappons à la première maison , dans laquelle nous attendrons qu'un carrosse nous vienne chercher...
— Y pensez -vous, madame? interrompit Léonora, qui avait entraîné la princesse sous un auvent, où la pluie ne les atteignait pas moins. Vous voulez que l'on sache cette expédition nocturne?...
— Qu'importe, ma fille? Nous n'avons pas fait de mal., et cette conjuration magique est tout aussi innocente que la messe qui se d'il dans la
chapelle du château : il n'y a que l'heure qui diffère.
— Vous oubliez, madame, les mauvaises conséquences que cela peut avoir, si le roi le sait.
— Le roi? ma foiï je lui raconterai moimême ce beau mystère , en le priant de ne pas trop se moquer de nous.
— Eh î quand cela ne servirait qu'à vous prêter un ridicule, n'est-ce rien, s'il vous plaît?
— Oui-dà , c'est pis qu'un vice. Tu as raison , ma fille : mieux vaut encore changer de linge, d'habit et de chaussure.
— Cependant, dit lafemme dechambre, qui ne jugeait pas possible de tenir long-temps la place, ne nous pourrions-nous pas mettre à l'abri ?
— Je ne vois pas d'inconvénient à faire ouvrir une maison , objecta le page désolé de ne pouvoir préserver sa maîtresse de l'eau qui les inondait par rafales : on ne saurait qui nous sommes.
— Non; mais on pourrait le savoir, et le bruit en viendrait d'abord aux oreilles du duc d'Orléans.
252 Là MKSSK MAGIQUE.
— Madame, dit Jacques à la duchesse, votre Altesse royale me permet-elle de courir jusqu'à Sceaux?...
— Sou Altesse royale vous ordonne de rester et de partager sa fortune, interrompit Léonora Pacheco.
— Si nous avions seulement une grange pour nous abriter! dit madame du Mairie, dont la bonne humeur n'était pas encore épuisée. Ce pauvre jVfalezieu serait bien désespéré de me voir en cette perplexité !
— Cette pluie ne durera pas jusqu'à demain ! murmurait la favorite en interrogeant le ciel noir et muet.
— Elle a déjà trop duré, ma fille, répliqua madame du Maine en soupirant avec un nouvel accès de dépit et de découragement. Maudit» devineresse! qu'avait-elle affaire de menvoyer dans ce guet-apens ?
— Pourvu que l'expédient réussisse, et que nos desseins arrivent à bonne et prompte lin !
— La vilaine Mautorte a eu fantaisie de nous jouer un tour, dit la princesse prête à pleurer
LA MESSE MAGIQUE. 2d3
comme un enfant : elle prévoyait assurément ce temps de pluie, et s'en réjouissait tout bas.
— Mon Dieu ! madame, disait le page à demivoix en réchauffant dans ses mains les mains glacées de sa maîtresse, comme vous avez froid ! Placez-vous derrière moi , afin d'être un peu à l'abri?
— Oh ! je n'y tiens plus, s'écria la princesse d'une voix pleine de sanglots; j'aime mieux ne rien perdre de cette belle pluie , afin de pouvoir me vanter d'avoir été mouillée une bonne fois en ma vie.
— Où allez-vous donc, madame? se récria la camériste en la suivant, et suivie elle-même par Jacques Van Dole, qui adjurait toutes les puissances célestes de faire trêve à ces torrens d'eau.
— Où je vais? reprit la princesse, qui était revenue sur la place de l'église : je ne m'en soucie guère ! je me changerai peut-être eu naïade, à force d'être arrosée comme les déesses de marbre qui sont dans mes bassins de Sceaux... Estil possible qu'une princesse du sang de France,
*25i LA MESSE MAGIQUE.
une petite -fille du grand Coudé, une future reine par l'intervention de la .Mautorte, soit en peine d'un toit de chaume pour se mettre à couvert ?
— Madame, madame, voici un petit endroit où du moins vous ne sentirez pas la pluie ! dit le page qui avait cherché de tous cotés un abri, et qui venait de découvrir une porte entr'ouverte.
— Où? demanda Léonora Pacheco. Dans ce logis rempli de gens qui se divertissent ?
— A merveille ! dit la duchesse du Maine qui y courut, et qui entra dans le vestibule où aboutissait cette porte laissée ouverte par oubli. Les gens qui se divertissent ne me font pas peur.
— Quelle imprudence î lui dit tout bas sa femme de chambre qui lavait rejointe, et qui essayait de l'attirer hors de cette retraite. Ne m'avez-vous pas avertie que cette maison appartenait à M. de \océ?
— Je le crois, à moins qu'il ne l'ait vendue depuis peu; car, l'été dernier, en passant par ce
village, M. de Malezieu me montra cette masure, qui se nomme le fief des Hanches-Marcades (je ne me souviens pas de l'origine de ce singulier nom), et il me conta qu'il y avait soupe avec M. de Noce...
— On y soupe encore à cette heure ! répliqua l'Espagnole avec un tremblement d'effroi indéfinissable.
— Je serais bien aise d'y souper aussi, s'il se pouvait faire; car j'éprouve un merveilleux appétit.
— Ah! madame, n'êtes-vous pas épouvantée de vous trouver à la merci de ces hommes qui soupent?
— Moi ! interrompit la duchesse du Maine en retenant à peine ses éclats de rire. Quand on soupe, on ne songe pas à mal faire.
— Vous croyez ? reprit Léonora d'un accent voilé de larmes. Je vous conjure de sortir d'ici ! . . .
— N'ayez aucune crainte , madame , dit le page en serrant la garde de son épée : seraient-ce des démons qui soupent ici, ils vous respecte-
ioO la >n:ssi: MAGIQUE.
ront, ou je leur apprendrais à vivre, sous peine de mort !
— Il n'est rien de tel que l'amour pour fairr des héros, reprit gaiement la duchesse du Plaine; et c'est à toi, ma fille, que je dois d'être sibrav<>ment gardée par cet enfant, que je te charge de récompenser.
— Madame, que prétendez-vous faire ? s'écria la favorite en saisissant le hras de la princesse, qui s'enfonçait à l'aventure dans les ombres du vestibule. Au nom du ciel, n'allez pas plus loin!
— Eh! pourquoi, ma chère? demanda madame du Maine, intriguée plutôt qu'effrayée,
— C'est un pressentiment, une terreur vague... Mais vous en riez, vous ne croyez pas à mes inspirations?
— On imaginerait que je veux me jeter dans une caverne de brigands! Je n'aurai qu'a me présenter pour être accueillie selon mon rang; et il y a là-haut, je gage, des personnes qui me connaissent...
— Je serais moins inquiète si j'étais sure que
ce sont des étrangers qui ne nous reconnaîtront pas.
— Écoute ! ... On les entend rire et parler à la fois. Ce souper paraît fort joyeux.. . Voici qu'on chante à présent î
— On chante ! . . . Il y a parmi toutes ces voix une voix qui me fait mal , comme si c'était la sienne !...
— La sienne? répéta le page, dont l'émotion fut telle, qu'il faillit tomber aux pieds de sa maîtresse, et qu'il lui prit la main pour se soutenir. La voix d'un homme ? ajouta-t-il d'un ton faible et profond.
— Je ne sais ce que j'ai dit; n'y ayez pas égard, Jacques? Je suis si troublée de la démarche imprudente de son Altesse...
-—Vraiment! c'est trop de tyrannie, mafdle, dit la duchesse du Maine; je ne t'empêche pas, moi, daller où bon te semble?
— * Oui; et si j'allais me précipiter dans un abîme , ne feriez-vous pas quelque effort pour me retenir?
— Un abîme ! un souper î mais cette fois, je l n
258 LA MESSE MAGKJIE.
ne céderai pas à une semblable folie , et je vais voir ce qui se passe ici.
— Ordonnez- vous que je vous accompagne, madame? dit timidement le page, qui souhaitait ne pas quitter Léonora.
— Vous nous accompagnerez, Jacques! répliqua celle-ci en se décidant à suivie la princesse, que la curiosité eût rendue sourd»- aux plus sérieuses considérations, et qui s'avançait à tâtons, sur la pointe du pied, dans le vestibule.
— Chut! pas de bruit ! dit madame du Maine se retournant vers sa suite, qui marcha i( a ver moins de précaution qu'elle.
— Tout ce monde est à moitié ivre, répondit dédaigneusement l'Espagnole; ils n'entendraient pas Dieu tonner !
— Vous êtes tous deux le corps de bataille, et moi, ravant-garde, en même temps que le général d'armée. Je vous conduirai à bon porf, pourvu que vous m'obéissiez aveuglement ; non , vous serez punis et licenciés. Silence dmles rangs!... en avant!... halte!... prépare/ \
armes, c'est-à-dire vos oreilles!... attention au commandement î
La duchesse du Maine, grâce à ses yeux de lynx et à cet instinct délicat qui la dirigeait dans toute circonstance difficile, était parvenue à s'orienter au milieu de l'obscurité où pénétraient à peine quelques reflets lumineux par les fentes des portes. Elle constata la présence d'un escalier de bois qui montait à l'étage supérieur, et elle n'hésita pas à s'y aventurer, en se guidant le long de la muraille jusqu'à un étroit pallier où les voix retentissaient de plus près, mêlées au cliquetis de la vaisselle d'argent et des verres de cristal. Les marches de cet escalier avaient gémi bien des fois sous les pas des trois personnes qui s'exagéraient la valeur de ce bruit inévitable, et qui s'attendaient d'une minute à l'autre à voir des portes s'ouvrir, de la lumière briller et des valets accourir. Madame du Maine riait à la sourdine de l'étonnement que causerait son apparition au milieu du festin; mais leur approche ne fut pas trahie par le murmure de
leur respiration, par le frémissement de leurs robes et par le craquement de leurs souliers humides, quoique toute la maison résonnât du passage continuel des gens de livrée, allant et venant, portant et emportant des plats et des bouteilles. On servait le dessert.
Madame du Maine, qui n'avait pas cesse d interroger le mur avec sa main nue, sentit tout à coup une étoffe de laine succéder à la pierre froide, et elle souleva lentement une portier* de tapisserie fermant l'entrée d'un joli boudoir décoré dans le goût le plus galant et à demi éclairé par une lampe d'albâtre : les tentures de soie représentaient une charmille de verdure ; le plafond était peint en ciel parsemé d étoiles, entre lesquelles la lampe suspendue avait l'air d'un astre enveloppé d'une nuée , et le tapis de couleur verte figurait une pelouse de gazon. Les meubles participaient aussi à cette décoration bocage re : fabriqués avec des branches d'arbres couvertes de leur écorce, ils avaient un caractère rustique qui disposait l'esprit au roman pastoral. On se trouvait, en pénétrant
dans ce sanctuaire dos tendres rêveries, tout prépaie à mettre en action les idylles de Théocrite. Cependant certaines légendes en vers, renfermées dans des guirlandes de fleurs artificielles, gâtaient un peu l'ensemble poétique d'un réduit si propice aux amours, en y introduisant le style de madame Desboulières et de Segrais avec les mœurs de l'Opéra. Toutes ces rimes-là n'étaient pas bonnes à lire pour des femmes honnêtes ou prudes.
Mais ni la duchesse du Maine ni Léonora Pacheco ne songèrent à lire les maximes qu'on pratiquait en ce lieu-là; elles furent l'une et l'autre saisies de curiosité en s'apercevant que la salle du souper était si proche qu'on entendait distinctement tous les propos qui s'y tenaient, et l'Espagnole étouffa un cri de surprise lorsqu'elle reconnut la voix du duc d'Orléans dominant celles des convives. Madame du Maine avait reconnu cette voix presque en même temps, et elle se tourna vers sa suite, avec un geste impérieux, qui commandait le plus grand silence.
Léonora n'avait plus la force d'avancer, ses jambes se dérobaient sous elle, tout son corps tremblait, et le sang lui remontait au cœur : elle crut qu'elle allait rendre lame, et, en proie à la plus terrible émotion, elle se fit violence pour en arrêter l'éclat ; elle se laissa glisser sur un sopha, et secacbalatétc, toute en pleurs, entre les coussins; puis elle se releva lentement, etappuva son menton contre son poing fermé, pour écouter avec plus d'attention. Elle aurait voulu être initiée à tout ce qui s'était dit dans ce repas, et un soudain pressentiment lui annonça qu'elle serait bientôt intéressée elle-même dans ce qui s'y disait : alors elle regretta d'être venue jusque là et de ne pouvoir se retirer avant que l'entretien eût pris une fâcheuse tournure pour elle. Le sujet de cet entretien était la guerre de la succession d'Espagne et les campagnes du duc d'Orléans en 1707 et 1708.
La duchesse du Maine, non moins impatiente de tout entendre, s'agenouilla devant une poi i» qui devait communiquer avec la salle «à mang< et colla son oreille aux inter$tices; à travers !<
quels filtrait la lumière des bougies. Elle regardait par instanssa favorite, et lui communiquait d'un coup d'œil pensées et sensations. Léonora Pacheco, sous l'impression puissante d'un souvenir ravivé par mille sentimens de haine et de fureur, se penchait en avant et s'efforçait de ne pas perdre une syllabe ni une inflexion de voix dans les paroles de Philippe d'Orléans : de grosses larmes tombaient une à une de ses yeux fixes et ternes. Quant à Jacques Van Dole , il restait debout pour veiller sur les deux femmes placées sous sa sauve-garde, et ses mains ne quittaient pas la poignée de son épée ni la crosse de ses pistolets : il était déterminé à ne rien ménager pour faire respecter la princesse, et surtout Léonora. Il ne se lassait pas de contempler et d'admirer celle-ci , malgré le masque qu'elle portait ; car son imagination traversait les étoffes et se nourrissait de réminiscences voluptueuses, en analysant la petitesse du pied, la légèreté de la taille, la délicatesse de la main, la majesté du port et les séductions du visage : il se prit à souhaiter seulement que sa maîtresse et lui se trou-
vassent en tète-à-tête dans eet asile mystérieux et inspirateur... Il ne s'inquiétait donc puère des discours libertins et joyeux qui s'échangeaient autour.des verres pleins et des bouteilles vides. Mais il fut tiré de sa distraction d'amant, comme par un coup de foudre : c'était son père adoptif, le chimiste Homberg, qui conversait avec le duc d'Orléans.
Le dessert servi , tous les valets avaient été congédiés, et les convives, sous l'influence du vin qu'ils avaient bu et de celui qu'ils buvaient sans interruption, s'abandonnaient plus librement à la fantaisie de leur humeur et de leur langue. La conversation, qui n'était que particulière et à demi-voix pendant le souper, devenait de plus
en plus générale et confuse, au point que Ton ne s'entendait pas parler et que chacun criait à l'ettp, comme pour étouffer la voix de ses voisins : en vain l'amphitryon, qui était le comte de Noce , réclamait-il un peu de silence par respect pour le duc d'Orléans; on ne l'écoutait pas même, et toutel'assemhlée redoublait debruvans éclats, babillant, riant, criant et buvant à la fois.
— Un miracle! aidez-moi d'un miracle! s'écriait l'abbé Dubois, qui n'était pas beaucoup plus ivre que son entourage : mordieu ! n'est-il personne ici qui me tire du purgatoire en faisant de ma bouteille une femme?
— L'abbé! reprit Ravannes, qui devait à l'amitié du duc d'Orléans l'honneur d'être assis au bout de la table, demande plutôt deux miracles pour que le premier te serve à quelque chose? Qui te changera en homme?
— Bien répliqué! dit le jeune La lare. Ou assure, chez la Fillon, que l'abbé n'est plus bon ;i rien.
— Il y a long- temps que c'est du bols pourri , ajouta un des convives : les femmes se gâtent en y touchant.
— Est-ce que quelqu'un s'en est aperçu, maugredieu? repartit Dubois, à qui le vin ne liait pas la langue. Au contraire, mes mignons, je purifie tout comme le feu : la Fi lion m'a promis un brevet d'invulnérable.
— Si le chevalier de Lons avait eu ce beau brevet, dit le marquis de La Fare, il ferait moins chiche mine à ce vin du Rhin.
— Moi ! répondit le chevalier piqué de l'apostrophe : donnez-moi la tonne de Nuremberg, et je la vide en deux traits?
— La chose est faisable , ajouta le comte de Châtillon, sous la réserve de trouver un honnête homme qui consentît à rendre pour vous le superflu de la boisson ; car ce n'est rien que de boire ! le soleil lui-même ne garde pas ce qu'il pompe.
— Des femmes! criait Dubois en frappant sur la table avec son verre brisé. Noce, fais entrer ces clames !
— Allons donc, l'abbé! lui dit le duc d'Orléans, qui conservait seul avec Homberg un calme dû à sa force de tète plus qu'à sa sobriété. Es-tu si pressé, que tu ne puisses aitendre? Je te soupçonne de forfanterie.
— Ce scélérat d'abbé ! s'écria le comte de INocé; c'est lui qui m'a empêché d'inviter l< s trois Grâces représentées par une douzaine de jolies filles : il prétendait que je voulais ménage] mon vin en vous offrant des femmes.
— Il avait raison, dit le marquis de La Fare : que vous semble d'un Amour qui a l'aile trempée dans le vin?
— Buvons, messieurs! reprit gaiement le marquis de La Guiercbe ; nous sommes ici pour cela, et je suis d'avis que chaque cbose se fasse en son temps , pour qu'elle soit bien faite. Je porte un défi aux buveurs !
— A la bonne heure! dit le duc d'Orléans avec enjouement; mon chambellan veut être digne de moi. Courage, messieurs! nous jugerons des coups, et nous ramasserons les blesfl sur le champ de bataille pour les porter dans
leurs lits. Il est trois heures et demie, ajoutat-il en consultant sa montre : nous ne lèverons le siège qu'à cinq heures.
— Monseigneur, permettez-moi de me retirer? dit Homberg en se penchant vers le prince, qui s'empara aussitôt de la bouteille pour remplir le verre du chimiste déjà étourdi par des libations inaccoutumées.
— Oui , mon cher ami , quand vous aurez vidé votre verre, répondit le duc d'Orléans.
— Comment voulez-vous que je le vide jamais si vous le remplissez toujours? reprit le chimiste regardant avec stupeur les bouteilles pleines qui, rangées en bataille, semblaient lui présager sa défaite.
— Eh! mon digne philosophe, imitez-moi:
ouvrez la bouche et fermez les yeux?
— Monseigneur, monseigneur, j'aime mieux m'avouer vaincu, et reconnaître que le plus sage ne peut se garantir du pouvoir de ce vin perfide qu'en le fuyant, comme autrefois on évitait les écueils de Scylla sous peine de tomber dans ceux de Charvbde. Le vin, monsei-
gneur# est un ami quand on ne lui abandonne pas la maison; mais dès qu'en a ouvert la porte à ses envahissemens, il devient un implacable ennemi qui vous cbasse de chez vous, e( qui appelle tous les maux à sa suite, jusqu'à ee qu'il entraîne la perte de l'esprit après celle du corps.
— Diable! liomberg, que vous a donc fait le vin, pour que vous lui teniez rancune à ce point?
— Regardez au miroir vos veux routes et clignotans, monseigneur? N'eusse- je pas d'autre grief contre le vin, c'en serait un suffisant pour me le faire haïr ! N'est-ce pas lui qui vous a tant affaibli la vue, que vous ne pouvez quasi plus peindre, graver, lire, travailler enfin?... Si j'étais roi, je condamnerais le vin à être nové en punition des méfaits qu'il a causés depuis le commencement du monde; oui, monseigneur, noyé ou roué vif î...
— Le chimiste est soûl comme un Croate! s'écria le comte de Noce. Voilà le triomphe de
ma cave !
— Soûl! moi! moi, grand Dieu! répétai!
Homberg, qui se troublait davantage à mesure qu'il s'apercevait du trouble de ses idées et de l'embarras de sa langue. Je promets mon bonnet de docteur à quiconque voudra m'assommer ainsi qu'un chien rogneux! mieux vaut mourir que de rougir de l'état où l'on m'a mis!
— A la santé du docte ivrogne î crièrent à îa fois les convives en choquant leurs verres. Homberg a bu, boit et boira.
— Cordieu ! médecin du diable, je t'invite à boire aux maladies que tu ne sais pas guérir! lui dit l'abbé Dubois.
— Et moi , docteur , je vous conseille de ne boire qu'aux maladies que vous guérissez , reprit le comte de Châtillon : vous êtes sûr, du moins, de n'avoir pas une tâche de buveur audessus de vos forces.
— Messieurs, grâce ! s'écria le savant, qui ne comptait pas combien de fois son verre allait à ses lèvres, et qui se croyait incapable de l'épuiser, en ne remarquant pas qu'on le remplissait de nouveau à tout moment. Vous ne parviendrez pas, je vous en avertis, à m'ôter l'usage de ma
raison, ce vin-là fut-il du nectar... Il est délicieux pourtant, et l'on voudrait avoir encore soif, pour... Avez-vous entendu parler du mouvement perpétuel?
— Sans doute, dit le duc d'Orléans, qui s'amusait de l'ivresse de cet apôtre rigoureux de l'hygiène; on l'a trouvé dans le royaume de Siam, et voici une ambassade siamoise qui l'apporte au roi mon oncle.
— Le mouvement perpétuel? répéta Homberg avec diverses intonations de joie, de surprise et de doute. Qu'est-ce?
— C'est une main qui verse à boire et un gosier qui avale, dit le cbevalier de Lons.
— Non pas, dit le marquis de La Fare, c'est un beau sein qui jamais ne repose, s'il vous plaît.
— Il me plaît beaucoup, reprit Dubois ; mais je crois que le mouvement perpétuel ne I< pas dans ces régions-là.
— Bah! ce doit être plutôt l'esprit de niadame de Maintenon! cria Kavannes imbu des idées et des senti mens de son maître.
— Silence! interrompit le duc d'Orléans, regardant le comte de Noce pour savoir si les paroles imprudentes ne pouvaient pas avoir de l'écho dans cette maison. Nous ne sommes pas au Palais-Royal, messieurs , et il est des choses qu'on ne doit pas même dire tout haut en se parlant à soi-même. Nommons Dieu et le diable sans nous en faire faute , car rien de fâcheux ne saurait résulter de cela en cette vie ni dans l'autre; mais ne nommons pas la guenon du pape, ni son perroquet, ni le ministre de sa chaise percée , de peur de nous brouiller avec les quatre parties du monde.
— C'est me faire injure , monseigneur , que de craindre de parler chez moi , répliqua Noce que le vin rendait plus sensible à une apparence de défiance. Il faudrait que l'espion fût parmi nous; car les murs ont ouï bien des secrets qu'ils n'ont pas publiés , par bonheur. Quant à moi, je ne me priverai pas d'un bon mot sur la vieille...
— Noce, prends garde à toi, si tu veux mourir dans ton lit, d'indigestion ou autrement!
C'est là un sujet qu'il ne faut aborder que vis-àvisdedeux personnes au plus, pour ne pas prêter des armes à se faire accuser d'un crime d'état.
— Messieurs, Son Altesse royale nous doit réparation d'honneur, s écria Noce: prouvons-lui que nous ne sommes pas des espions, en portant quelques gaillardes santés qui fassent le procès de tous les rois et de leurs catins !
— Voyons vos santés , messieurs î reprit le duc d'Orléans, qui éclata de rire au souvenir d'une aventure qu'il ne se rappelait jamais sans de nouveaux accès de gaieté, malgré les fâcheuses conséquences qu'elle avait eues pour lui. Je vous porte le défi d'inventer une santé qui vaille celle que j'ai proposée un jour...
— Laquelle, monseigneur? nous la porterons derechef! répétèrent tous les assistans saisissant leurs verres.
— Diable ! messieurs , elle a failli me jouer un méchant tour, et je ne voudrais pas vous exposer à des vengeances telles qu'on m'en a fait subir, ajouta-t-il en soupirant. Mais, sur ma foi ! ce fut une très-plaisante boutade, reprit-
il en riant plus fort, et je ne la donnerais pas pour la plus fringante mignonne!
— Ne s'agit-il pas toujours du mouvement perpétuel ? interrompit Homberg, qui s'enivrait de plus en plus.
— La santé , monseigneur, dites-nous-la ? se récrièrent les convives en battant des mains; nous y boirons tous !
— L'a propos n'existe plus malheureusement, dit le prince riant à part lui au sujet de cette plaisanterie ; mais ce fut un trait de génie, une véritable pointe de vin d'Espagne. . . J'étais alors en Espagne, à Madrid, au mois de mai de l'année 1 708. . . Oh ! je ne volis puis faire sentir tout le sel qu'il y avait alors dans ce mot qui blessa mortellement les deux plus fières duègnes de la chrétienté, madame de Maintenon et la princesse des Ursins...
— Tudieu ! monseigneur , s'écria Dubois en répandant une bouteille sur la nappe, oserezvous bien raconter ici ce que les murailles de votre palais de Madrid ont redit en écho à celles du palais de Versailles !
— Bah ! c'est de l'histoire ancienne ! reprit le duc d'Orléans , qui n'était pas plus réservé en paroles que dans sa jeunesse, et qui toutefois avait nié obstinément ce fait colporté clans toutes les cours de l'Europe avec des particularités différentes les unes des autres , parce qu^ madame de Main tenon y puisait contre lui des alimens de haine et des motifs de persécution. Qui est-ce qui ne connaît pas le souper de .Madrid?
— On a prétendu , monseigneur , que vous aviez bu à votre prochain avènement au trône d'Espagne? dit un maladroit qui eût voulu se cacher dans son verre, au bruit de l'explosion de murmures qu il souleva.
— Point ; vous avez bu seulement à la santé des femmes de Lérida qui avaient été violées? répliqua Noce.
— Cette santé , dont on a fait grand bruit , ne fut connue que de peu de personnes, repartit le comte de Ghàtillon ; car on l'a dite de trop de façons, pour qu'on sût la véritable. T/a été peut-être une calomnie...
— Demandez à madame de Main tenon ce qu'elle en pense ? répondit le duc d'Orléans en hochant la tète tristement, et en suivant le cours des idées dans lequel l'entraînait ce souvenir qui avait provoqué d'abord ses éclats de rire. Ce fut une santé qui faillit plus tard être fatale à la mienne; car, en Espagne, on pensa me faire assassiner, et en France on essaya de m'accabler d'un procès en forme pour crime de lèse-majesté.
— De là le bruit qui se répandit que vous aviez bu au général anglais lord Stanhope , repartit quelqu'un.
— Votre Altesse rovale buvait sans doute à ses amours avec la reine d'Espagne ? demanda le marquis de La Fare.
— Puisque vous ne buvez plus, monseigneur, contez-nous comment la chose s'est passée? s'écria le comte de Noce.
— Volontiers , messieurs , répondit le duc d'Orléans étonné d'avoir gardé si long -temps un secret qui lui tenait au cœur plus qu'il ne croyait; mais ce n'est point assez de vous ap~
278 f.A VÉRITÉ DANS LK VIN.
prendre quelle fut cette terrible santé qui ébranla deux couronnes et lit chanceler nia tète sur mes épaules , il faut que je vous dise toute l'histoire, qui est un petit roman.
— Écoutons ! silence ! dit-on de toutes parts. Une santé au conteur, messieurs, pour le mettre en haleine !
— Je vous écoute de toutes mes oreilles , dit au prince le chimiste , qui avait bu plus que de raison et qui continuait à boire machinalement : voyons comment vous entendez le mouvement perpétuel ?
— Je crains que le narrateur ne s'arrête en route? dit le duc d'Orléans, qui, le front appuyé sur sa main, cherchait dans sa mémoire à débrouiller la confusion que le vin y avait mise. 11 y a de l'amour dans cette aventure, beaucoup trop d'amour , je vous assure , pour un prince du sang qui est à la tète d'une armée ; mais cela se passait en Espagne , où l'amour fait la principale occupation des gens de bien. Laissez-moi seulement rassembler mes souvenirs?
— Pendant que Son Altesse rovale nous p> •
pare un agréable ragoût de ses galanteries, dit Noce, je vous convie , messieurs, à porter l'un après l'autre une santé à laquelle nous soyons tous tenus de faire honneur?
— C'est bien; je commence, sangdieu ! s'écria l'abbé Dubois en renversant une bouteille pleine dans son gosier et en la reposant vide sur la table. Voici la santé que je porte , et je vous défie d'en faire autant, écoliers !
— Au succès des négociations ouvertes à Utrecht pour la paix ! dit le marquis deLaFare.
— A leur rupture et à la déconvenue des plénipotentiaires! reprit le chevalier de Lons, qui espérait que la continuation de la guerre ramènerait le duc d'Orléans au commandement des armées , et que lui-même y obtiendrait de l'emploi.
— Au décrassement du plénipotentiaire Ménager , qui vient d'être anobli et fait comte de Saint- Jean î dit un envieux.
— A l'heureux embonpoint du duc de Vendôme, qui vit à Madrid du souvenir de sa grande chère de Chantilly !
— A la ponte bisannuelle de la reine d'Espagne, qui devient grosse toutes les fois qu'on la regarde en face !
— Au mouvement perpétuel et à la quadrature du cercle! cria Homberg dune voix de tonnerre, en tendant son verre sens dessus dessous, pour qu'on le lui remplit, et en ne parvenant pas à le tenir droit.
— A la métamorphose des sa vans en ânes ei des ânes en savans ! dit Ravannes, qui gardait rancune au père adoptif de Jacques.
— A l'abaissement des princes légitimés et à l'élévation de la maison d'Orléans ! dit le comte de Noce.
— Merci, Noce! répondit le prince en lui serrant la main. On aura beau faire et dire, on n'empêchera pas que je sois premier prince du sang de France, et toutes les légitimations les plus solennelles n'effaceront pas la tache originelle des bâtards...
— Et votre souper de Madrid ? interrompit Dubois, qui craignit que Philippe d'Orléans nt s'emportât trop loin dans un sujet où la réserv<
lui était prescrite par sa position délicate à l'égard des princes légitimés. Mordieu ! ne vous flattez pas, monseigneur , d'en être quitte pour une promesse? contez -nous comment se fait l'amour en Espagne ?
— Le génie de l'homme ne connaît plus de bornes ! dit Homberg, qui n'avait pas tant bu de vin dans toute sa vie que dans cette occasion, où il s'était laissé entraîner moitié par ruse, moitié par force. On a trouvé le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle ! Je gagerais que mon libertin de fils n'en sait rien encore I ignorant, ignorantissime !
— Chut! écoutez! répéta-t-on à la ronde en se hâtant d'égoutter les verres pour ne pas interrompre le récit.
Le duc d'Orléans, qui excellait dans la narration familière et qui aimait à éprouver son talent dans de petites réunions de personnes sûres, devant lesquelles il n'avait pas besoin de peser ses paroles et leurs conséquences , attendit que son auditoire lût immobile et silencieux ? pour
commencer une relation sérieuse et détaillée qu'il avait eu le temps de préparer en quelques monicns de réflexion : il était aussi calme, il avait l'esprit aussi présent, que s'il n'eut lait aucun excès de table, et sa noble figure prit alors une telle expression de fine moquerie , de spirituelle malice et de gaieté facétieuse, que tout le monde prétait déjà une oreille attentive, et fixait les yeux sur les siens , avant qu'il eût ouvert la bouebe. Homberg lui-même cessa de boire, et se tut, dans l'espoir d'apprendre des nouvelles du mouvement perpétuel et de la quadrature du cercle, qui lui faisaient verser des larmes de joie. Le prince parla en < termes :
« Aucun de vous, messieurs, n'était au siège de Lérida, ce me semble ? Oui dà î vous y étiez, monsieur le chevalier de Lons? mais avec une balle dans la cuisse qui vous força de vous faire transporter à Madrid peu de jours après l'ouverture de la tranchée, .le ne vous dirai donc pas que nous ouvrîmes la tranchée avec des
violons, comme avait fait le prince de Condé dans un autre siège de Lérida moins heureusement terminé que le mien. J'avais sous les yeux l'exemple du prince de Condé, qui a dans son histoire militaire bien des victoires à opposer à la fâcheuse retraite de Lérida : je me gardai donc d'user d'autres violons que de mon artillerie, qui continua sa musique sans interruption du 9 au 12 octobre de l'année 1707. Je vous ferai grâce, messieurs, de la tactique et des opérations de ce siège , où je cherchai à ménager la vie du soldat en ordonnant d'employer la sape pour les approches qui ne furent prêtes qu'au bout de cinq jours et cinq nuits d'un travail pénible, à cause de la pluie continuelle et sous le feu de quarante-cinq pièces de canon et de vingt-cinq gros mortiers qui nous lançaient dix à douze grenades à la fois. Je ne me couchai que tout botté et tout habillé pendant ce siège, queje voulais pousser vigoureusement; car l'armée de Staremberg marchait au secours de la place, et une flotte anglaise allait débarquer des troupes fraîches à Barcelone. A toute
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heure, j'étais à la tranchée, et jv gagnai même un rhume qui pensa me coûter cher ; car les cancaniers de la garnison, instruits de ce rhume qu'on chansonnait dans mon camp, pointaient leurs pièces dans la direction du bruit de ma toux qu'on entendait de fort loin : les grenades éclatèrent plus d'une fois à mes pieds.
J'étais intéressé par un sentiment de vengeance à soumettre Lérida, de gré ou de force ; car, lorsque je m'avançai au pied des remparts pour inviter moi-même les assiégés à se rendit: et à reconnaître la royauté de Philippe V, quelques gourgandines, qui se trouvaient en goguettes, vinrent montrer leurs derrières aux créneaux et me crièrent assez malhonnêtement en espagnol, comme Léonidas répondani à Xercès qui le sommait de mettre bas les armes : « Viens les prendre î » Cependant je suis oblige d'avouer maintenant que ces gourgandines m insultaient pour leur propre compte, et que les gens de la ville n'avaient pas la moindre part à leur vilenie; mais ils étaient résolus à se défendre de leur mieux, et la population des campagnes
voisines ayant reflué dans Lérida , les bras ne manquaient pas pour le service des murailles. Le prince de Darmstadt, qui commandait dans la place , avait promis aux habitans , afin de les encourager à la résistance, qu'il paierait les violons le jour où je lèverais honteusement le siège, assiégé moi-même dans mes lignes par le Sègre débordé et par la famine.
J'étais en effet assez mal à l'aise, parle fait de l'imprévoyance de la princesse des Ursins, qui ne songeait qu à perdre du temps et du papier en correspondances avec madame de Maintenon : on manquait de fourrages, de vivres et de munitions. Pour me procurer de la poudre, je fis enlever quelques places voisines, où l'ennemi s'était chargé de nous approvisionner, et j'y trouvai, par bonheur, de la farine espagnole , des boulets allemands et de la poudre anglaise. Ce fut à peine le nécessaire ; tant nous étions tous misérables. Il n'y avait qu'un cri de fureur contre madame des Ursins, qui n'eût guère été édifiée des fréquens baptêmes qu'elle recevait de la reconnaissance de mes pauvres Français
manquant de tout : si elle fût venue elle-même à la tranchée, on l'aurait attachée à la bouche d'un canon, cette ame damnée de madame de Main tenon ! Quant à moi, par égard pour lhospitalilé, je la traitais un peu moins mal en paroles ; mais je ne vous dirai pas comment je traitais ses lettres, où elle se permettait de me donner des leçons de stratégie et de me transmettre les instructions qu'on lui envoyait de Versailles. Madame de Maintenon avait le front de me tracer mon plan de campagne, suivant lequel je ne devais pas m'arrêter devant Lérida ! Voilà pourquoi j'avais résolu de prendre Lérida ou de rendre mon épée rompue en deux parts à mes gouvernantes, pour les remercier de leur tutelle. Excusez-moi de métendre, a\< < trop de complaisance peut-être , sur les détails de mon rôle de lieutenant du roi; mais je me sens électrisé et comme rajeuni en me reportant à ce temps-là, où du moins je ne m'endormais pas dans une obscure oisiveté. Ah! messieurs, même après les Condé et les Turenne, j'aurais fait degrandes choses à la guerre, si mon bâton
de commandement n'eût pas été sans cesse dirigé ou contrarié par deux femmes ! Cette humiliante sujétion, dont je suis délivré, Dieu merci ! me rabaissait à mes propres yeux. Enfin , je fis des efforts inouïs pour m'emparer de Lérida au moment où l'on regardait la brèche comme à peine entamée , car j'avais besoin de redoubler d'activité pour ne pas me voir enfermé entre Staremberg et Galloway, entre la ville assiégée et le Sègre changé en torrent par les pluies. Je comptais les heures, les minutes; j'oubliais de manger et de dormir; j'épuisais mes dernières ressources pour soutenir le zèle de mes soldats : j'avais distribué à ces braves gens le fond de ma bourse. . . . Ce fut sur ces entrefaites , quand mes cuisiniers se croisaient les bras, faute de pouvoir me faire même une omelette au lard, ce fut alors que le roi m'adressa de Versailles le règlement somptuaire qui fixait le nombre des chevaux et les dépenses du train d'un officier en campagne !
La veille de l'assaut, je fus très-étonné de trouver à mon chevet, en m'éveillant, une fiole
et une lettre écrite en espagnol. Dans cette lettre, on me disait qu'une dame, qui n'avait pu me voir sans souhaiter d'être bien recommandée auprès de moi, et qui me serait sans doute toujours étrangère, m'avertissait d'un complot qu'on tramait pour m'empoisonner, et m'envoyait un contre-poison, avec lequel je n'aurais rien à craindre, pourvu que j'en usasse avant la troisième heure du poison. Cette dame me suppliait de faire usage de sa panacée , dès que les douleurs de l'empoisonnement commenceraient, afin d'échapper à toute espèce d'accident. Elle ne me donnait d'ailleurs aucun moyen de la découvrir, ni de la retrouver jamais, puisque son billet n'était signé que des initiales L. P., et que je pouvais seulement lui supposer pour patron saint Léon, à qui elle me consentait de brûler des chandelles bénites en mémoire d'elle. Je cherchai dans mon esprit l'auteur de ce mystérieux envoi, et je soupçonnai d'abord la reine d'Espagne, dont la bienveillance spéciale m'était acquise par des soins et des empressemens que je n'avais pas poussés encore au-delà de la
simple galanterie. Mais je ne m'arrêtai pas long-temps à cette idée, et, supposant que le complot annoncé n'avait jamais existé que dans l'imagination d'une femme peureuse , je me promis bien de ne rien faire pour y obvier. Bientôt je me persuadai qu'on avait voulu m'effràyer, et je soupçonnai de cette facétie quelqu'un de mes officiers, en projetant de lui faire avaler le contenu innocent de sa fiole, si je réussissais à le connaître.
Quoique la brèclie fût à peine praticable, j'ordonnai de préparer tout pour l'assaut qui devait avoir lieu le 12, à l'entrée de la nuit; j'allai en personne examiner l'effet de mes batteries et eboisir l'endroit que je voulais attaquer à la tête de ma brigade d'Orléans : jugez de ma mauvaise humeur , lorsque je retrouvai mes gourgandines qui me saluèrent de la même manière que la première fois, en me tournant le dos et en me criant que le four chauffait pour moi? Je n'étais pas en train de rire avec ces coquines, et je me retirai, déterminé à les faire fesser au son des tambours et des trompettes, si
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je prenais la ville, mais non pas ce qu'elles m'offraient par dérision. Six compagnies de grenadiers étaient sur pied, soutenues à gauche par deux bataillons d'Auvergne, à droite par un bataillon deBresseetun bataillon d'Angoumois. ce L'assaut! l'assaut! répétait-on sur mon passage avec des signes de belliqueuse impatience. — Dans une heure, messieurs, répondis- je à ce cri qui me charma, et je vous convie à bien frotter ces maranes qui ont des femmes dressées à montrer aux gens ce que nous cachons avec toutes sortes de précautions honnêtes. — Monseigneur, dit un vieux grenadier en sortant des rangs, la ville prise, peut-on déshabiller? — Oui, mon ami, répliquai-je riant de cette étrange demande . on peut déshabiller ! » Mais je ne tardai guère à me repentir de n'avoir point assez mesuré ma réplique; car elle passait débouche en bouche, dans tous les rangs, au milieu de la joie unanime de ces futurs déshabilleurs, qui ne se souvenaient plus de la disette et qui auraient volontiers écrit sur leurs enseignes cette parole sublime : « On peul déshabiller! »
Je retournai dans ma tente, assez mécontent de moi, mais égayé pourtant par la singulière invention dont s'était servi ce grenadier pour me faire consentir au pillage de Lérida, malgré la répugnance et l'horreur qu'il m'inspirait. Je ne me préoccupai pas d'avance des moyens de sortir du mauvais pas dans lequel je m'étais laissé surprendre, et je remis à un autre moment les regrets ou les remords, si j'en devais avoir pour une incontinence de langue. Je ne fus par; peu étonné de la splendide collation que je trouvai dans ma tente, au lieu du chétif repas compo 6 de pain et de fromage, dont mon pauvre estomac avait peine à supporter l'indigeste nécessité. On me dit que le chef de cuisine , désespéré de la pénurie de mon ordinaire, avait fait cinquante lieues pour ramasser des provisions. Je lui sus bon gré de mavoir procuré cette chère de prince lorsque j'aurais payé un œuf frais au poids de l'or , et ne m'informai pas davantage de l'expédition gastronomique de mon cuisinier. C était un Espagnol que j'avais tiré des cuisines de Sa Majesté Catholique, afin de me
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délivrer des lamentations de mes cuisiniers français, qui ne savaient pas employer les maigres ressources du pays, et qui venaient presque se jeter à mes pieds, lorsqu'on sonnait le bouteselle, en me demandant du beurre ou de l'oseille. J'aurais bien invité mon état-major à participer au festin qui m'était offert comme par enchantement; mais je n'avais que le temps de prendre moi- même quelque nourriture, puisque l'assaut commencerait à sept beures du soir, et que je me proposais d'y planter la première échelle. Je me mis donc à table seul et tout inquiet de cet assaut qui me semblait au moins prématuré; je mangeai beaucoup à la bâte, sans trop savoir ce que je mangeais.
Je me levai de table, ebaneelant , ébloui, comme si j'étais ivre, quoique j'eusse, au contraire, évité de boire du vin pour conserver ma tète libre et mon san^-froid : des frissons me parcouraient tout le corps ; mes jambes se dérobaient sous moi; nia langue et mes yeux me refusaient leur service ; je me sentais aller à une invincible léthargie, l'ont à-coup le signal de
l'assaut fut donné, et je n'eus pas la force d'y conduire les soldats que l'espoir d'un déshabillement général avait enflammés d'une ardeur extraordinaire : j'entendais les trompettes, les cris, la voix des officiers , en même temps que les cloches et la fusillade de la ville; j'étais incapable de faire un mouvement : « Que la brigade d'Orléans reste en arrière ! dis-ie avec effort à mon aide-de-camp qui vint me demander des ordres, et qui demeura effrayé de ma pâleur, de mes yeux hagards et de mon accent rauque; dans un instant , je me porterai avec cette brigade partout où l'on aura besoin de secours. » C'était, par bonheur, un enthousiasme aveugle et délirant parmi mes troupes enchantées de pouvoir déshabiller avec permission du lieutenantgénéral; on se précipitait à la brèche comme pour un bal, en bondissant de joie, en riant et en chantant. Moi, je ne pouvais plus faire un mouvement : le sang se congelait dans mes veines ; je serais mort !
Une inspiration venue du ciel me rappela le contre-poison qui m'avait été envoyé par une