LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE
réjouit, nie caresse et m’enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation sans murmurer.
Chemins de fer ! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pas chez vous, car il n’y a pas d’haleine.
On ne dormira pas chez vous, car il n’y a pas de repos.
On ne bavardera pas chez vous, car il n’y a pas de temps.
S’il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d’autres désagréments, ils n’auront pas le temps de nous atteindre, et nous n’aurons aucune occasion de nous en apercevoir.
Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un réseau de rails sur nos provinces.
Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les petites distances de notre petit royaume.
Oui, laissez chanter nos poètes bientôt enthousiastes.
Le chemin de fer vient ! le chemin de fer vient I
Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de notre monnaie se rouler au-devant de vous.
Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.
JOUISSANCE DES PLAISIRS
( Extrait de la correspondance avec Augustin.)
« Si j’ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m’en garde 1 comment pouvez- vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui m’impute une telle tache? Qui s’est plu à noircir aux yeux des hommes mon àme si . pure et qui hait tant les kermesses ? Ne sais-je donc pas que déjà, en 1833, le jour où ma ville natale trouvait bon
de fêter sa kermesse, le son des cloches accompagnait cette
. .. - » lA’a èSm lrhor
improvisation :
» Pour rpoi, jpa? 4? t^te de kermesse,
Pas de jeu d'enfant d’un nom pompeux orné,
Pas deîSfie sur son char de triomphe.
Par 4écret de la ville et au son des cloches , Et pendant dix jours,
»u-est-ce qu’un brave homme peut avoir contre?
» Oh ! laissez mon âme en paix ;
Qu’un autre le fasse, l'envie me manque De voir tant d’hîfmines, singes titrés,
Vraie race d’hommes semblables aux singes,
La bouche béante dans la rue et sur le marché,
Comme « ces plaisanteries étaient choses rares 1
JOUISSANCE DES PLAISIRS. 88
» Sayez-vous ce que c’esi qu’une kermesse, Hildebrand ? C’est un affreux échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des fêtes, l’idéal d’un enthousiasme à propos de rien, le contraire de ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c’est qu’une kermesse, Hildebrand ? C’est une fêle de bacchantes dans les temps modernes, c’est la divinisation de la démence, c’est un seul grand jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. Croyez-moi, les singes dans l’Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie qu’on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; l’esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. Pour nous, nous avops toujours, autant que possible, évité et craint l'atmosphère empestée des kermesses, nous préférons notre argent et notre bon sens saufs, et nous n’en n’avons jamais eu assez à dépenser pour en jeter même un peu dans ce bourbier des plaisirs triviaux. Nous nous sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d’autre chose chez nous, nous voleraient .notre dignité et que les tireurs d’horoscope déploieraient nos quant à moi ; que les escamoteurs nous subtiliseraient une partie de nos goûts populaires dans leur sac, taudis que peut-être nous laisserions le manteau de notre .dignité pendu au Vaux-Hall, et que notre raison serait recrutée par un danseur de corde. »
Quant à ce dernier point , mon cher Augustin , vous courez grand danger, au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là dedans quelque chose de très-acrobatique i Le mouvement élastique de la corde et le
costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une largeur qui n’est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j’aurais plaisir à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon ami Augustin long d’une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme parfaitement fantasque, mais de l’espèce peureuse. Ce singulier animal s’imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s’amuse: ilconnait te latin et le grec, lit tous les livres possibles, n’en trouve aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l’amuser; il a sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.
En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la kermesse de Rotterdam, elle est peutêtre un peu trop folle, je le crois volontiers. Comment ! vous osez m’écrire :
« Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des écureuils et des souris blanches qui doivent bien tourner. Je me livrerai comme un fanatique aux bourreaux et je m’écrierai : « Je suis aussi un martyr. »
Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez-moi bien dans les yeux. Très-bien 1 et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien de ce que vous dites. Qu’avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit jours qu’a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine : lu des livres, écrit des lettres et ri delà kermesse. Vous devriez savoir que la kermesse a ri de vous aussi. Si vous l’aviez sul Vous avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et
aogle
JOUISSANCE DES PLAISIRS. 8a
alertes filles, de véritables saute-aux-cham ps. Les jeunes filles de Rotterdam sont joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en lave sont maintenant ce qu’il y a de mieux. Vous avez dû les trouver jolies, puisque moietd’autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les trouverezvous plus, l’année prochaine, dignes d’attention. Elles n’en seront pas moins ce qu’elles sont, mon ami. Il y aura alors autre chose qui nous plaira : l’affaire n’exige pas tant de gravité, et elle appartient aux plaisirs de notre vie, puisqu’elle nous rend joyeux.
A l’heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous lâcher du tout de ce que tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir de la vie et de l’intérêt dans votre visage. Vous n’étes pas trop grand pour cela, Augustin ; personne n’est trop grand pour s’occuper de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des jeux où on vous mène par le nez d’une façon grossière, une tromperie de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. Mais ce que j’ai dit contre elles a peut-être un cachet d’exagération, mon ami, et, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous pouvons bien passer pardessus, pensé-je quand le thème est bien conçu et profondé-
LA CBAMBHE OBSCURE.
ment senti, et quand une pensée attire l’autre, et nous y allons ardemment et joyeusement. A ce compte, je consentirais à écrire une partie de votre philippiquc contre les kermesses. Rien n’est si puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l’esprit en disséquant les facéties d’un autre. Cela appartient beaucoup trop aux plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre ma conscience et pour cela je n’ai rien à redire à votre fête des bacchantes, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve que vous méprisez trop les kermesses.
La joie est une jolie chose, mon bon ami 1 non-seulement à goûter, mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de paysan. L’après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec des agrafes d’argent au pantalon et des boutons d’or à la cravate, qui étendent un gros gras de jambe contre l’arbre du timon, et les petites paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu’elles ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. Alors on dételle et on s’assied aux longues tables étroites sous les hangars de la petite auberge : le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver, ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de petites loteries de carafes et de coupes peintes, d’étuis de bois et de fourchettes d’acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; ou les petites
JOUISSANCE WËS PlÀlSfRS.
paysannes groupées autour d’une brouette avec dés anneaux d’of à uii cent (i) la pièce, toutes avec tliie aniatide cassante entre les dents et des noi* muscades à fa main. Ce n’est là que le commencement
Iffàis lé soir, lorsque lés fraîches filles et les mères eneorfe florissantes sont devaht le violon avec des paysans et des dbmestiques, et exécutent uné danse pour quatre dûtes :
Connaissez pas trois Écossaises?
Ne pouvez-vous donc pas danser?
et doivent s’embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin en raclant derrière le chevalet.
Il faudrait voir cela , Augustin; cela est beaucoup plus beau que d’être blasé et philosophe, et vous verriez par là qü’on s’amuse d’autant plus à mesure qu’on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout va bien ef conformément è i’ofdrè ; il ne faut pas non plus ce sourire de pitié avec lequel certaines gens se font faire tour portrait; vous êtes au fond beaucoup trop bon pouf vous le permettre; il ne^faut pâs non plus prendre un ffir d'amabilité calculée, comme si ce devait être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct Ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec Ce qu’il appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans la fête. Je vous promets que vous ressenti) Monnaie qui forme la centième partie du florin, et équivaut environ à deux centimes.
tire/ plus de penchant pour in chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieus ; mais il faut des dispositions pour cela, et l’on ne doit pas venir à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes remarques comme celles -ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est d’une tout autre figure qu’un paysan normand, breton ou piémontais. C’est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie, ni à la Bretagne, ni au Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubinsde vaudeville avec leurs chemisettes d’une blancheur de neige, des bretelles rouges, des chapeaux sur l’oreille, garnis do précieux rubans, de fines mains, de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est partout; mais celle que l’on observe directement dans la réalité, vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l’improviste, comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu’ils trouvent à ce qu’ils lisent au lieu de comparer ce qu’ils lisent à ce qu’ils trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme s’est exclusivement formée, qu’ils jureraient que c’est leur propre expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu’ils n’ont jamais d'expérience personnelle, qu’ils n’en chercheront ni n’en trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu’une idée négative.» Ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, comme dit maint critique en lisant le titre d'un livre : ce serait mieux comme ceci, ce serait bien comme cela, plutôt que de demander : • Qu’esl-ee » que c’est? » — Ce n’est pas ma belle, » dit quelque autre;
JOUISSANCE DES PLAISIRS
et il laisse là la belle Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc? — Pas davantage; mais la blonde Barbe, Élisabeth... mais toutl’alphabet? Rien de tout cela. Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses gravures anglaises et de cinquante lithographies deGrévedon avec cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, puisées dansles feuilletons et les mémoires.- Il eût été mieux gt plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les situations et les faits hollandais : cela vaudrait beaucoup mieux que ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens philosophique ou poétique.
Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui ? depuis cette année et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à rendre heureux les hommes à bonne conscience. — Pour d’autres, oui, dites-vous, mais pas pour moi ! Et pourquoi pas ? La faute en est à vous.C’est le bonheur des enfants de n’examiner ni rechercher s’il y a un côté chagrin à ce que l’on présente comme plaisir. Il suffît qu’ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c’est avoir du plaisir; avoir un sac plein de chiques, — plaisir; faire une promenade en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d’aller au lit, — plaisir. Voilà leur philosophie.
Qoand on devient plus viôûx, ôn est sans Cesse à examiner si telle ou telle chose, en toùt ou en partie, èn cé qu’elto a de trop et de trop peu, de vrai ou d’appareht, est un plaisir, une véritable joie, une jouissance — ou si tout n’est (Ju’illusion. Cela ne doit pas être : c’est bon quand on est vieux. Qui vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrofliHêt, et de Caisônner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d’homme mûr, comme si, à cet ége, on n’enviait pas toujours ses plaisirs au jeune homme t Voilà le malheureux homme de vingt ans, je le sais, mon cher ami, — tout à coup trop grand pour une terre qu’il ne connaît pas, trop délicat dans ses sentiments, pour des plaisirs dont il iie fait Qu’entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupé rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d’une vie retirée et poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de sens, et rimées, où il fait profession de mépriser la matière, et sur les ailes de l’aigle , de regarder le soleil en farr, et toutes sortes de visions que jamais bon pdëte n’a eues et, pendant ce temps-là, la vraie poésie qui est en lui, est cohdûtnnée à nn sommeil de mort. Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de kermesse.
Votre affectionné,
Hildebrand.
LES AMIS ÉLOIGNÉS
C’est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier què de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains, le l’ai goûté dans toute son intensité. Il m’est venu, tout à lait à l’improviste, un de ces amis-là, auquel j’avais dit adieu eh versant beaucoup de larmes, cinq ans atiparavànt, et duquel j’avais eu, depuis, peu de nouvelles. C’était Antoine, de Constantinople. Respectable distance, d’ici à i’Hellespont! lecjeur, et qui, jé l’espèfe, vous remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins qué cela me rend très-intéressant, d’avoir un ami si loin, et pourtant je préférerais voir tous mes amis à l’intérieur des frontières de la bonne Hollande.
Pour dire la vérité, je mëts parmi les sottises de ma jeunesse d’avoir contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais par expérience à quoi fn’en tenir, je conseille à quiconque a tin cceür sensible dans la poitrine, de S’abstenir d’en faire autant; càr tôt ou tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l’un plus tôt, l'autre plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux qu’un souvenir dé tristesse et un feuillet d’album. J’ai
des atnis en Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, à Batavia, à Domérary, à Surinam I Avec quelques-uns, les plus chers, j’entretiens une correspondance régulière, mais que sont des lettres à de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations et la position de nos amis ! De quelques autres, je n’ai plus rien appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne reverrai jamais la plupart d’entre eux; sans être morts, ils le sont pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu’ils pussent du moins n’en pas ignorer.
Non, je n’aurais jamais dû me lier avec eux ! Quels bons jeunes gens c’étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si bien en harmonie avec les leurs, j’aurais dû me tenir à distance ! j’aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j’aurais dû, lorsque je sentais se développer en moi le premier germe d’amitié, l’étouffer aussitôt, et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d’un prince ou d’un évêque I Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille bonnes et cordiales paroles : car dire adieu est si pénible t je n’aurais pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la voiture qui parlait; je n’aurais pas passé tant de nuits sans dormir, écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui étaient sur la iTier,
LES AMIS ÉLOIGNÉS
Qui sur un bois léger sont portés sur l’abîme,
Et pour qui l’ouragan en passant sur leur tête Imprime sur le sein de la mer écumante Des signes redoutés qui présagent la mort.
Partout sous eux la tombe et s’ouvre et les menace ;
Leur linceul se déploie et flotte devant eux;
Leur glas funèbre s^ne à chaque coup de vent ;
Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez î
Je ne m’arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires et dans d’autres endroits où j’étais accoutumé de voir avec moi un homme qui aujourd’hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais I Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.
Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu’elle nie rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes éloignées sur la toile de la caméra obscura de la pensée. L’heure du départ de chacun d’eux, surtout, est devant moi avec toutes ses particularités ; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. Je sens encore tout cela : et alors je revois autour de moi les visages indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés impassibles; et je sens de nouveau l’émotion qu’on éprouve, après avoir dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s’éloigne, et à rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à la maison, en présence de visages qui semblent vous
dire: «Qu’est-ce que cela me fait?» d’une société où chacun a ses amis à lui et suit son propre chemin ! Digne B..., toi qui aujourd’hui, à l’angle méridional de l’Afrique, tàle6 le pouls à trois races différentes, et qui, à ce que j’apprends, as déjà fété le mariage de la fille de ta femme (car tu as épousé une très-jeune veuve av^ trois charmants enfants, et, dans le pays où tu es, les filles Se marient à quatorze ans), le spectacle entier de ton départ ^e Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu’il y a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le Colombo.
Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait te conduire à Rotterdam.
Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable du départ d’une personne qui emporte tousses meubles et tout ce qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers à cadenas, de valises. Ici, c’est la nourrice qui habille la chère petite Wilhelmine, à peine éveillée, qui, étonnée d’étre troublée si tôt dans son repos, promène autour d’elle ses petits yeux bruns encore pesants de sommeil; là, c’est votre femme arrangeant devant la glace sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre barbe; puis c’est petit Jean (comme il doit être devenu grand !), tout habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre eu fer-blanc, une giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c’est sans doute elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre ami F. (il est mort, l’excellent garçon!), toujours haletant, suant, s’évertuant au travail pénible de transporter les
LES AMIS ÉLOIGNÉS
bagages, et votre meilleur ami, ]3ram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, et qui vous accompagna jusqu’à Rotterdam. Je vois encore toutes ces caisses ouvertes, * et sur les planches çà et là quelques objets de trop peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un | tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le vôtre , et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La confusion, le mouvement et l’agitation .qui régnaient dans cette chambre nous distrayaient de notre émotion ; mais, lorsque yous fûtes tous en voiture, et derrière Le voiturier qui ne comprenait pas que vous alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers enfants, — alors mon cœur devint tout gros ; je restai longtemps encore plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que les chariots commençassent à circuler ; mais partout, partout c’était la kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi vous, comme Antoine?
Le père d’Antoine est Italien d’origine., mais naturalisé hollandais, et occupe un haut rang à notre ambassade auprès 4* I* Furie- ÙW& À 1 depuis JpbSqcs an-
LA CHAMBRE ORSCIîRK.
nées à Péra. Antoine était venu enfanta Marseille et y avait reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut place dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-septans, et nous nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. La jeunesse n’est vraiment pas mauvaise pour l’amitié, car il est bien connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder ce temps comme un des plus favorables pour l’éclosion d’une sympathie mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi indépendante des distinctions sociales de rang, d’état, et de bien d’autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est tout à l’extérieur. On a appris plus tard à se'rendre compte de son affection, à l’étudier, à l’examiner, à la soupçonner; on a aussi tant de besoins moraux et on exige tant d’un ami I On l’aime plus prudemment, on s’ennuie l’un l’autre plus vite, on se refroidit plus facilement, on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de loufcela. Le titre de bon garçon suflit pour donner droit à celui de bon and, et on ne demande pas d’autre sympathie, sinon que tous deux aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d’artifice, se baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les demoiselles d’un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s’amuse bien de concert et qu’on goûte sans trouble les jouissances d’une bonne entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés deux poings
les amis éloignés.
pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis tout est, fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà l’amitié de cette époque de la vie.
Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous recherchions alors à l’envi les marques de sympathie de notre belle, et ne trouvions rien de plus amusant que d’être à la fois rivaux et confidents.
Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou que nous arrêtions le plan d’écrire une tendre lettre d'amour. Je me rappelle encore très-bien la particularité qu’à une kermesse de village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui me fut tracé de ma destinée future, il y avait :
« qu’une voilure me menacerait d’un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et j’aurais juré dès lors que ce bon ami n’était autre que mon Antoine aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà séparés î Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve en contact avec des voilures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? Oh! quand nous y regardons de près , comme nous devons souvent changer le personnel qui intervient dans nos rêves,
nos perspectives à longue distance et nos châteaux en Espa*
gnel comme nous devons fréquemment y renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui dans nos révaries se sont trouvés si souvent en d’étroites relations avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre noire avenir, et comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l’urne du sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent les rouages de la société ; et quand nous nous abandonnions à nos rêveries et à nos prévisions de l’avenir, à quelles futilités ne nous abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de sonner la sonnette, et de regarder dans la lunette l’image de notre chère bien-aimée I
Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour l’étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la prévision que je le reverrais parfois, et qu’un jour il choisirait Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent de la ville de l’Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu’il avait laissé derrière lui tout ce qu’il possédait, y compris une chemise de nuit que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut très-aventureux et très-romanesque. J’ctais cependant contrarié qu’il n’eùt pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de temps après, il lut mandé à Constantinople par son père. Il partit avec beaucoup de
LES AMIS ÉLOIGNÉS. 99
répugnance. Il était attaché à la Hollande. H ne connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père : sa mère était morte, et au lieu d’elle il trouverait une belle-mère à peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fir mes de tristes adieux. Je lui donnai un plan de ma ville natale, où il avait marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lqi adressai une lettre à Marseille, et bientôt j’en reçus une de lui de Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingtsept jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra y commençaient leurs ravages à son arriyée ; Péra venait d’ëlre brûlé et la maison de son père avait été réduite en cendres. En apprenant cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Peçsopne n,e l’avait reconnu. Il s’était présenté à son père lui-même comme un ami de son plus jeune fils qu’il était lui-même, et dont il apportait des nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. A table, il fut mis à la place d’honneur, à côté de sa belle-mère. Ses soeurs étaient là, et son père trouva qu’il était un peu familier avec elles pour un étranger.. Au dessert, il s’ctait fait connaître par un toast mêlé de larmes. Il ne me faisait pas* un tableau fort séduisant du pays : c’était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu’ailleurs, grossières, et ne parlant que de cuisine ; sacrifiant de temps en temps à l’a' mour, et abandonnant leurs onfants dans la rue. Il regrettait la Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu’il n’a jamais reçue, et notre correspondance en resta là,
ioo LA CHAMBRE OîiSCUftR.
Tout à coup, au bout de cinq ans, il se retrouva devant tnoi le même et cependant tout autre. 11 avait visité la Russie, l’Allemagne, la France, la Belgique et l’Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son visage et son caractère n’avaient pas changé. Italien de naissance, Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l’éducation, catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, en découvertes! Il parlait à demi français, è demi hollandais, comme jadis, puis toutes les langues des pays qu’il avait visités. Nous nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il n’avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de choses auxquelles on n’a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire hollandais n’était pas plus riche que celui d’un jeune homme de dix* sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s’était assis aux côtés de pachas turcs et avait fait la cour h des princesses russes; il avait de l’huile de roses, des bijoux, de l’opium et des pastilles achetés à un juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec d’incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros lords anglais ; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l’amour, évité la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j’avais écrit cinq ans auparavant dans son album :
Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,
Car ils sont superflus, du moins pour la plupart ;
U$S AMIS ÉLOIGNÉS
Mettons mon nom tout seul à cette place à part,
Il te rappellera notre sainte amitié.
A peine arrivé en Hollande, il s’était hâté de gagner la ville que j’habitais, qu’il nommait le paradis de sa jeunesse, et il s’empressa de rendre visite à son vieil ami Hildebrand.
Je le possédai pendant deux jours.
Je ne sais si vous avez éprouvé l’état dans lequel vous met une semblable rencontre. D’abord on a une attitude trèssotte ; on fait une étrange figure. Qn vole avec une joie naïve dans les bras l’un de l’autre; mais on a terriblement peur d’être théâtral, et on ne secon tente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil moment plus naturelles, et s’abandonnent davantage à leur sentiment. Elles crient, suspendues au cou l'une de l’autre : c’est bien chez nous, si cela va jusqu’à une larme qui encore veut se cacher derrière un sourire. Ah ! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une certaine mesure sous l’influence de ceux qui sont plus passionnés que nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents senti- . menls dans la cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d’être avant tout roides et comme insensibles. Lâches I n’allez pas trop loin avec celle hypocrisie î Dieu nous en demandera compte aussi, de même que du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons étouffées par couardise.
Quant à nous, nous étions seuls, et j’en connais qui nous
LA CHAMBRB obscure.
auraient traités d’enfants;' et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. Et lorsque la première poignée de main et les premières salutations furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de joie, devant une montagne d’admiration, chacun avec une montagne de communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de tous côtés que nous ne pouvions remuér une nageoire! C’eût été pour un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous tâtonnions maladroitement dans ce chaos coiirus du passé, pour nous remettre mutuellement sous les yeux le tempns actum ; comme nou6 ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations, pour en donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et de demander quelque chose sans le savoir! Qu’était-ce dohe, vraiment? et quelles niaiseries nous nous jetions à la têtel Toujours est-il que je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j’estimai d’abord valoirla peine d’être raconté, preuve évidente de l’insignifiance des événements de la vie humaine, qui, lorsqu’ils sont passés, n’ont souvent pas plus d’intérêt que les colonnes d’un vieux journal.
Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s’ordonna peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, et de nous étonner à l’envi cessa . Le cœur et le souvenir firent régulièrement leurs fonctions, et l’état anormal dans lequel nous nous trouvions se détendit. Rarement j'ai gdûtê d’heures plus douces que celles qui s’écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte
LES AMIS ÉLOIGNÉS
qu’après un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos sentiments, et que nous étions restés les mêmes.
Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n’avait rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites circonstances qu’il n’eût pas retenues s’il ne m’eût pas tant aimé. La mémoire des petits plaisirs que nous avons sa- . vourés (et même des grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos passions .les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions çt des expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons on nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous savourons le baume et le goût exquis de notre amour.
Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces scènes n’avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien ici et là, et nous n’y retrouvions plus les choses comme autrefois : ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en balançant nos jambes au-dessus de l’eau, ou un bois abattu par la hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres, —et quelle désagréable déception! J'avais
LA C11ÀMUBB 0 US CUtl E-
presque honte de mes compatriotes qui y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon ami eût été moins satisfait s’il eût trouvé tout dans l’état où il l’avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé autrement qu’il ne se l’était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de nous, d’une façon si stéréotypique, et surtout si nous réfléchissons que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés il abattre et à réédifier. 11 y a aussi quelque chose de répugnant pour notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous sommes absents ou loin d’elles, et cela excite en nous une indignation peut-être hors de propos, qui ne s’applique ni à l’existence ni à l’absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à celle qui s’empare plus ou moins d’un cercle d’amis devant un convive aviné.
S’il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je ne sais rien de mieux pour eux que de venir s’en convaincre.
Qu’en est-il au fond de leur cœur? Je l’ignore; mais j’erre souvent en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de ceux que j’ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me sont chers l’envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je
LES AMIS ÉLOIGNÉS
retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d’une haute valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les uns des autres dans le monde ; des montagnes et des mers nous séparent et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d’entre vous que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j’ai abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui a pris la place des anciens; et audessus de nous tous, à l’orient et à l’occident, au nord et au sud, s’étend la voûte du même ciel et veille la même Pro videncc. Je bénis chacun de vous, Souvenez-vous de moi I
l’hiver a la campagne.
Parmi les choses qu’on a coutume de s’affirmer à soiméme, satts y trop avoir réfléchi, se rahge entre autres l’opinion que l’hiver à la campagne est très-désagréable, tandis que l 'été est tout félicité. Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela dans l’idée; mais les esprits calmes, qui n’ont que par exception les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude saison ; — oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille campagne, l’hiver semble infiniment plus court qu’à la ville avec toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l’abréger et en sortir sans trop d’ennuis. A la campagne, au contraire, ce n’est que le rapide passage d’un long automne h,
l’hiveb a la campagne.
tor
un précoce printemps. Comme il est court le temps qui s’écoule entre la dernière feuille du chêne et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux jours sur sept il fait un grand vent, qu’il pleut et grêle pendant deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, jusqu’à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps suit ordinairement l’automne, et le sussent-ils, ils ne peuvent plus sortir, ils ne peuvent plus compter sur le temps; ils n’osent pas sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs épaules; ils se répètent l’un à l’autre l’observation usée que ce temps est pire qu’un froid fixe, et qu'ils désireraient un petit feu contre l’humidité, qu’ils souffleraient très-bien si on était seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver est formellement commencé.
Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre l’humidite, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêlements préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les manchons, les almanachs et l’aurore et le crépuscule en lutte éternelle, et saint Nicolas; c’est le temps où il fait toujours mauvais pour sortir, dans la crainte d’une bourrasque imprévue de neige, qui gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de nuit qui font trembler, non de froid ipais de peur. La fête de
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Noël, célébrée à la campagne d’une manière si charmante et si respectueuse, et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède et qui la suit, donne à la ville le signal d’une agitation et de fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des centaines d’individus sont gelés, un respectable père de famille est accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires et d’autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, disons plus, affreuses. Et l’on se rassasie si bien des plaisirs de l’hiver, qu’au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore que régnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours d’hiver. Et avant qu’on n’ose mettre le nez à la porte, il faut que les arbres soient verts; pour qu’on fût content de sa petite promenade, il faudrait au moins être au cœur de mai. C’est donc un hiver qui dure de la mi-octobre jusqu’au mois de mai. Et alors l’homme de la ville qui arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s’il s’était fait une soudaine décoration; car il n’a rien vu de tous les préparalifs d’éveil de la nature; il ne l’a pas contemplée dans la marche lente de ses progrès.. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée lorsque sa première poule a pondu, et que scs perce-neige ont apparu toutes pues sortant du sol durci 11 n’a pas vu partir les oies et les
l’hiver a la campagne. 109
sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que le vent ne vint du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.
Celui qui a une campagne et qui est forcé d’y passer l’hiver, ou est assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. L’heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette saison, n’est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire mutuellement : citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit est chaud, la chambre froide, l’homme paresseux; de plus, l’eau peut être gelée dans l’aiguière, et le penchant à se retourner encore une fois est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont condamnés à lire toujours #e gigantesque mot manufacture sur la façade de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant fourniture de bureau ; et si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de contempler l’image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous demeurez non loin d’un fossé d’où vous ne voyez que de la glace noire avec des tas de cendres et d’ordures, précisément jetés dehors pour votre récréation au moment où vous quittez votre couche 1 Que vous êtes à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre vue se borne à un étroit jardin qui est dominé parles murs sombres de hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! Mais venez à cette fenêtre qui s’ouvre à l’orient, regardez celte prairie que le givre semble couvrir
d'une couche de plumes grises, l’horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fêle de Noèl, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième acte d’un opéra, ou sur les collines de toile d’un ballet. Ou bien, regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez ces verts sapins enveloppés d’un voile léger et scintillant, et la foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles (une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder le soleil et les arbres. Que fait l’homme de la campagne? De quoi s’occupe-t-il? Gomment s’amuse-t-il?
C’est le mois de décembre ; son bois doit être abattu, et il fait la ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber sous la hache, et quel bois taillis a atteint l’àge d’être coupé. Lâchasse n’est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros plomb en guise de plomb (in, car le lièvre a pris, comme vous, sa pelisse d’hiver; et lorsqu'il a porté jusqu’à la nuit la carnassière sur l’épaule droite, le sac à dragées sur l’épaule gauche, et le fusil à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la Bourse! Le soir, il est beaucoup
l’hiver a la campagne. tll
trop fatigué pour s’ennuyer, il se met à l’aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe b la peine qu’il a eue avec le lièvre qu’il a blessé à la patte et qui criait coritme un enfant, le lièvre qu’il jette dans la chambre et qui git là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes b son cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s’élançant sur le ehar des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s’est levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des trois poulets et des deux canards tués d’un seul coup. Les paysans ne viennentils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? Le dominé ne vient-il pas faire une partie d’échecs? Et n’écrivez-vous pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour iui ? Et ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d’or des acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle ; le nom des grands, plus grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? n’y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il n’a pas besoin; de la source de vie à un florin vingt-cinq cent, la boite qu’il trouve encore à meilleur marché b la campagne; puis les chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte do péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs,
par lesquelles il juge qu’ils n’ont pas coutume d’agir ainsi; ce qu’il peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu’il a devant lui ?
Il a aussi ses jours de fêle. Ce sera, par exemple, le lundi perdu, un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité qui a déjà dû pourvoir auparavant à l’avidité des domestiques, des sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des éteigneurs d’incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la société tôt Nut VanAllgermeen, et de Dieu sait qui encore. Nous ne connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs de l’hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu.Nous avons, par exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique infiniment plus amusante qu’une grande parade; vous pouvez m’en croire.
Venez voir à dix heures, dix heures et demie ! Alors les paysans arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas, sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à avoir une bonne place. Peu à peu, ils s’approchent tous, l’un les mains derrière le dos, l’autre les mains dans les poches de son habit, de l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui sont désignés à la mort par une blessure de hache et un nu- méro, et l’on recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs cache son plan, son envie d’acheter et son intérêt calculé, sous le plus complet laconisme.
LIUVEU a la campagne. 113
— Ainsi, Gaspard, dit l’un, vous voudriez aussi avoir un lot?
— Mon Dieu oui, je viens un peu voir.
— Maintenant, — les paysans commencent presque toutes leurs phrases par ce mot, — maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a aussi une partie de fins acheteurs.
— Oui, dit un autre qui a envie d’acheter plusieurs lots, et avant que je ne les aie à la maison.,.
— Ainsi , Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.
— Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps ; mais il y a encore beaucoup de vent en l’air; j’aimerais mieux qu’il fil un peu sec.
— Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa pipe et en remplissant à l’instant l’air de nuages à la forte odeur.
— Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l’empêchent d’acheter.
— Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon à cravate rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?
Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas avoir entendu ; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond :
— Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.
Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et le mailre du bien, près d’un foyer où se brûle un bloc de bois de la grosseur d’une côte de bœuf; c’est un arbre de l’année dernière et qui a tellement profité au maître du bois, qu’il a regagné son argent avec le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le secrétaire de la commune avec son bâton d’épine, des mitaines vertes, une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis l’encan s’ouvre et on se rassemble autour du numéro un.
En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles menaces contre ceux qui n’auraient pas payé comptant dans les six semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de l’arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut de moyens de contrainte, n’ont que la force de prières bienveillantes. Alors commencent la presse et l’agitation. Plusieurs achètent au commencement, parce que cela sera meilleur marché; plusieurs diffèrent leurs enchères dans l’espoir que la plupart des gens se retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la lin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de débourser sur-le-champ le moins d’argent. On échange toutes sortes de gentillesses, et d’autant plus à mesure que les abatleurs de bois circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.
— Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec
l’hivkr a la campagne.
une admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu’il touche avec l’extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en Faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc ? Qui met à prix sur douze florins ? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter, mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...
— Haussez donc, dit un instant après le îUôtne magistrat à un paysan qui semble disposé à enchérir et qui, dès qu’on lui adresse la parole, s’enfuit comme s’il craignait qu’on ne s’en fit son plastron; voyons, Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C’est üné honte, Jeannot!
— Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le mar ché, dit-il en plaisantant et en s’approchant d’une parcelle où une joyeuse vivandière, couverte d’un épais manteau, est en train de se chauffer les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs pipes ; j’en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois quarts... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins pour cette jolie femme? Huit et demie! — Bah! Antoine, n’avez-vous pas assez d’une femme, mon brave? Huit et demie ! neuf... pbUvez-vous donner l’eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et demie; une fois, deux lois, trois fois; je vous félicite; c’est un beau lot, compère ! Quel est votre nom?
— Jean van Schoten.
— Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n’avez donc pas de bois chez vous, compère ? Et so tournant vers le maître du bois, il dit :
— Est-ce fait, maître? Que deVons-nous décider? Après cette pièce-là, le morceau qui touche à la terre de Simon,
n’est-ce pas? Approchez, enfants : que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une bande, comme sur des pannekocks? La femme pourra cuire à la maison pendant cinq jours. — Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et un cents, c’est un bon commencement pour mieux arriver...
— Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?
— Moi.
— Comment vous appelez-vous?
— Je m’appelle Pierre de Wit.
— Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.
Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent en ville, mais qui procèdent d’une joyeuse disposition et qui font parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que les gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la Néerlando.
Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d’épices et des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont présents étaient soumis à l’obligation de consommer quelque chose chez eux : — A qui le tour? — Vous avez déjà demandé depuis longtemps une petite goutte, voisin? — Henri 1 Henri 1 comme votre gosier est sec! Ne risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous. — Voici Kees, voici Kees, vous n’avez rien à payer? Il ne paie pas non plus au boulanger de gà-
l’hiver a la CAMRAGHE. 117
teaux! El tous souhaitent pour la soixante-dixième fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d’un tronc sur l’autre, ou ils se font payer par le maître du bois un schelling de gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu’à ce qu’il en soit pour un florin.
Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier numéro, — c’est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet, — on hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maitre du bois et pour les magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un morceau de bœuf rôti.
Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous Tait chaque matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur la glace? J’ai bien l’honneur de vous saluer : je ne tiens pas à la glace et j’aime mieux ne pas m’y risquer, parce que je suis déjà à moitié fou sur l’eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amstel, ô Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotlerdammois, offrent un singulier aspect, et vos journaux n’en peuvent assez parler; lorsque vous vous promenez,
vous allez en voilure, vous chevauchez au galop, vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d’amer et même vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et le passeur d’eau dans sa blouse de batelier; c’est connue un accord de croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées
et bordées, de pelisses et de châles, est éclairé par un aus-
tère soleil d’hiver, et qu’une société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu’à la campagne, si nous n’avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui de la vente, l’honnête vente, et nous voudrions bien que vous l’eussiez aussi.
Je suppose que vous-même êtes propriétaire d’une petite campagne voisine d’un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes personnes dédaignent cette petite marc, mais le petit Wilbert aux grands yeux court prendre ses patins, des qu’il entend dire que les jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une jolie troupe de petits paysans et de petites paysannes, qui se nomment les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis
L’HIVEK A LA CAMPAGNE. 119
leurs patins avant de sortir de la chambre, et qui, avec des pantalons bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble : la petite troupe glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout d’un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles prennent aucun rhume; ils s’avancent en triomphe sur la pointe de leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. El puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse avec du gâteau et un petit verre d’eau-de-vie avec du sucre; alors s’élève un cri de joie, et les enfants des paysans n’ont jamais rien goûté de si bon; mais l’ouvrier qui a nettoyé la glissoire n’est pas non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son balai sur l’épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit à l’improviste une boule de neige sur l’oreille, si bien qu’elle en tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et qui agite en l’air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes qui ont une expé-
rience de deux ou trois ans parlent de poutres qui viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le trou qui s’était produit la veille, et ils n’ont rien de plus pressé que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre lit. L’obscurité seule met fin à la joie à laquelle le diner n’apporte qu’une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, la glace se durcira encore, cl il y aura un plus grand nombre de patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées ou trop pleines de danger ; et si vous n’avez pas envie de prendre part au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses lueurs sur le visage de votre bicn-aimée femme et de vos charmantes filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un plus brillant éclat lorsque vous fendez la molle avec la pointe du tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud ou d’excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu’en ce même moment, dans une des salles de conférences de là capitale, une jeune victime de son amour-propre et d’un secrétaire d’une société savante, toute vêtue de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d’une imposante réunion d’hommes estimables,
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pour lire entre six bougies, devant un nombre considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, une dissertation somnolente, ou un poëme lugubre sur un homme qui par erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut d’une tour et finit par s’en précipiter.
Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci : Vous n’aimez peut-être pas les oppositions : mais, grâce encore pour celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.
C’est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que voulez-vous? dans votre maison peut-être, s’est développé un triste drame, par-dessous le voile de l’étiquette et de l’indiscrétion des caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes de l’hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière d’elle, elle était fière d’elle-même. A la soirée de madame de W..., le jeune van Straalen la rencontra et fit extrêmement cas d’elle. Au concert de..., — nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix mille de notre temps, — il sautait aux yeux qu’il voltigeait autour d’elle; au bal qui eut lieu chez vous ( où l’on s’est amusé d’une manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, était d’une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel avenir devant lui, et une trèsrespectable famille derrière lui. Quoi d’étonnant qu’il fit impression sur la jeune fille? Quoi d’étonnant qu’elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu’il se proposait? Que fait
le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec elle? Il l’aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à l’exception des siennes, elle s’assied au ^ piano et chante, elle le voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une autre belle? Xon, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. El un instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une autre vieille dame et deux vieux messieurs l’ennuyaient à 1 hombce, l’a prié de la délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un regard pour la belle Emmelino; et, le lendemain, le bruit court que son engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l’été, était arrêté, est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé... non, empoisonné 1 pès ce moment, le monde entier n’est pour elle que feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d’une manière infâme : ce doit être le refuge des conversations languissante? sur les sofas de velours, et des tête— à— tète animés près des cheminées de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.
Mais maintenant je vois mon campagnard faire mie visite à un de ses paysans et s’asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine de l’après-diner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un paquet oblong, et qui souille son café, sans mot dire, tandis que la femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la fille
l’hiver a la campagne. 123
aînée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques questions:
— Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous êtes mise en tête de marier votre fille?
— Mais, monsieur, répond-elle , sans ménager le nombre des paroles, les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions tout croire : je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être cntr’ouverte; mais quant à se marier, je peux dire : non, on n’en est pas là.
— Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose > Trinette? dit le marchand.
— Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.
— Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme. .
— J’avais entendu dire, l’automne dernier, que vous étiez allée à la kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien entendu de cette espèce.
Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à entendre que le toit pèse trop sur la maison, et le citadin s’aperçoit qu’il faut changer de conversation.
— Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d’un gros chat taché de roux et de noir.
— Oh! mon Dieul nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà : le blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne veut pas téter, et il faut le tenir pour l’y forcer; nous le laissons boire dans un petit pot. Mais le pis, c’est qu'il fait des ordures partout.
— Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les
LA CHAMBllK 0U8CUHE.
veaux ?jMonsieur se lève el le suit à l’étable, où ils so trouvent.
— Tenez, en voilà trois : deux génisses et un bouvillon ; l’une des génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n’est-ce pas, monsieur?
— Il est tout noir.
— En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis : il ne faut jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n’est pas convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela ne convient pas, et j’élèverai la génisse noire aussi bien que la bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a un an, s’est enfuie avec sa couverture.
— Mais, si c’était une génisse rouge?
— Alors, je ne la garderais pas; je n’aime pas la couleur de feu, dit le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu’on n’en méprise aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant Puis tout à coup, reprenant le premier entretien , il va aux deux génisses et au bouvillon, qu’il laisse tour à tour baver sur sa main.
— Tenez, vous êtes instruit; écoutez : Elle avait mis son idée sur lui aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et à moi, et voilà pourquoi cela n’a pas abouti; car Trinette est une excellente fille, cela n’est pas douteux; c’est une belle fille, mais quoi qu’on en dise cela ne pouvait être mieux, et le mailre dit qu’il n’en a jamais vu de pareille et d’aussi bien; et Truie est la femme sans pa-
l'hiver a la campagne.
reille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que c’est une bonne fille, par la raison encore qu’elle tenait à ce garçon et qu’elle s’est mis la chose hors de la tête. Je lui dis : — Trine, danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je vis bien qu’elle regardait sèchement, et elle me dit : Que voulez-vous encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je pense que vous m’avez compris; dans mon jeune temps, j’ai eu un caprice pour Joséphine, qui est maintenant la femme deTak, mais j’étais beaucoup trop mal monté pour m’établir, et j’ai dans Marie une bien meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n’aurait pas bien été, et je dis à ma femme : Tu peux encore voir, mais la chose ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la main à l’œuvre et qu’on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce qu’il étdït catholique romain, car le dominé dit que nous devions être patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et lui expliqua l’affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car je veux rester le maitre à la maisou. Ma femme me répondit : Eh bien 1 soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.
— Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune fille est devenue au moins poitrinaire.
— Eh bien I Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis : — Laisse le chagrin de côté, ma fille, le garçon est
parti et ne reviendra plus. Songe à en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les traire.
Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et r héroïne de l'histoire apparait, le front serein encadré dans les plis gracieux d’une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pécheur au bras; la gaieté cl l’espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et le campagnard lui pinçant doucement la joue :
— Je disais à votre père , Trinelte , que je ne comprenais pas qu’une jolie tille comme vous ne fit pas encore l’amour.
— Faire l’amour ? dit Trinelte, je ne sais pas ce que je n’aimerais pas mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui demanda s’il pourrait bien se lever, parce qu’il penchait un peu trop en avant.
— Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un regard suppliant, si vous me voyiez par terre.
— J’y réfléchirais d’abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris, bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre voisinage....
— Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.
— Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.
Digi
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Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige, de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et , éternue, et demande avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois est riche eu phénomènes encourageants, en preuves d’une nouvelle vio et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume ; il voit la charrue retourner le chaume d’autres champs qui doivent produire la moisson de l’année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers fleurissent ; son jardin polager est mis en ordre depuis la Chandeleur, et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà plantés. A peine l’inconstant avril est-il arrivé que la cigogne vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent; une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croit dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son chant qu’il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus tout verts, et à chaque promenade,
LA Cil AMliÜË OUSCUKE.
il reneonlre de nouvelles fleurs. Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de l’été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l’hirondelle rase l’eau et vole à l’intérieur de l’étable pour suspendre son nid au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai.... Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul qui a mis le pantalon blanc delé, dans la bienheureuse conviction qu’il est la première primevère du printemps.
LE PROGRÈS
Pclilt! fille évulkV,
Que (ais-lu dans mon janliu?
Tu cueilles toutes mes fleurs El le Tais trop brutalement.
(fleille chanson.)
Des revenants! oh! j’ai tout respect pour nos lumières supérieures, mais cela me peine terriblement qu’il n’y ait pas de revenants ! Je voudrais y croire, aux revenants et aux fées. O Mere-l’Oie, chère Mère -l’Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur celte clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de la bouche de la plus jeune fille du roi ! comme vous avez réjoui ma jeunesse ! Ma grand’mère savait si bien raconter l’histoire du Petit Chaperon-Rouge ! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la lessive, avant qu’elle entreprit cette grave besogne, à l’heure du crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait avec son tire-bouchon d’argent en forme de marteau. Comme ses yeux affaiblis brillaient encore lorsqu’elle imitait le loup au moment où il
mord ! Certainement, Jacob et ses enfants est un beau petit drame, le brave Henri est extrêmement brave; mais j’avais alors une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en brillant caractères : Pour les enfants ; et quant aux titres tels que Conseils et instructions, ils me faisaient comme à tous les enfants ; je ne comprenais pas l'utilité de l’utile. Mais j’avais une très-jolie collection de la Mère-l’Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché étaient comme déchirés par la dent d’un chien de chasse. De la poétique leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible : « Sœur Anne! sœur Anne ! ne vois-tu rien venir? » Oh! la Barbe-Bleue, cette terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour d’elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour d’une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m’ôtait la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose tombait de la table, ou que quelqu’un entrait I tout cela, est encore vivant dans mon esprit : oh I je voudrais pouvoir le sentir et en jouir encore aujourd’hui comme alors ! Croyez-vous que ce temps fût perdu ? croyez-vous qu’une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me former ? que cela n’étendrt pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne lui donnât pas des aliments ?
LE PROGRÈS
Et maintenant, qu’est devenue ma Mère-l’Oie de ces jourslà? Je n’en sais rien (l); mes jeunes frères et sœurs n’en ont pas fait tant de cas. Je ne l’ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent toutes sortes de choses sur l’utile, sur la science, toutes choses très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes qu’ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu’ils n’oseraient se proposer d’imiter : ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu’ils pensassent en acheter des jouets; puis, ils lisent l’histoire des grands hommes mise à leur portée qu’ils comprennent à peine. El puis, on ne les appelle que jeunes gens studieux et chers enfants. On ne sait pas que si mainte grande personne désire être encore enfant, il n’y a pas d'enfant au monde qui ne s’entende volontiers donner ce titre.Les paroles sensées de van der Palm à la jeunesse : « Je ne veux pas vous abaisser (2), mais vous élever, » sont restées une indication incomprise pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut s’entendre toujours appeler studieux et chers ? Les enfants sont beaucoup trop modestes pour cela (3).
Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des hommes laits. Pour eux, dès le giron de leur mère, U n’y a plus une seule pieuse tromperie de permise,
(1) Je dois ici rendre justice a la générosité de mou ami Baculus, qui m’a causé uue surprise ‘ très-agréable, il y a quelques mois, en m’envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le bonhomme a fait ce qu’il pouvait, mais ce n’était pas ma Mère -l’Oie.
(2) bible pour la jeunesse, D. 4, part. S.
(3, Si on leur laisse feuilleter des livres, c’ est par exemple les Fables de Gellcrt (qui ue soulyjuj écrites pour la jeunesse), atlu qu’ils puissent apprendre plus tût h se délier de leurs semblables et a se moquer des femmes.
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plus de joyeux badinage, plus de surprise. Ils n’écoulent plus la Mère-l’Oie ; ils savent que ce qu’elle raconte est impossible; qu'il n’y a jamais eu de chats qui sussent parler, qu’il n’y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la cheminée, que celui qui croit à l’Homme Noir n’a pas d’esprit, que tout cela doit se faire naturellement, avec les mains, ou s’achète avec de l’argent. C’est beau, c’est sensé, c’est mieux I
Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde surnaturel, cette limitation absolue des idées de l’enfance au domaine de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans maintes jeunes âmes les fondements d’un scepticisme ultérieur, un rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d’une foule de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l’àme. Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à vos enfants à parler d’un cher seigneur qui voit et entend tout; ne déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux enfants ; avec quelle croyance s’accorde beaucoup mieux votre histoire naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez, dites-vous, que vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu 1 mes amis, s’ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si ce n’est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs, pour des brigands de grands chemins. Une âme d’en-
LE PROGRÈS
l'ant veut avoir ses terreurs. Le merveilleux, — comme c'est attrayant! n’est-ce pas même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg que Balthasar Bekker ; vous feuilletez les Mille et une Nuits avec plaisir ; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial. Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire d’un Faust, d’un Samiel et d’un Cheval de bronze. Le surnaturel, l’incompréhensible vous caresse. Eh bien ! cet attrait est encore plus grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements ; à elle tout l’éclat d’une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne ; à vous la pâle, sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains railleurs , et notre pauvre monde où l’on n’a rien gratis ; cela est si équitablement partagé ! voudriez-vous que les enfants fussent aussi sages que nous sommes puérils ?
Poètes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre grand’mère? Vous êtes- vous surpris vous-même recevant une impression de la chambre d’enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde
de votre idéal est placé là, qui est tout peuplé et vous
pourriez être cruel pour la génération naissante?
Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu plus triste depuis qu’on est allé avec tant d’ardeur à la recherche de la réalité. L’enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie beaucoup moins ennuyeuse. L'heureux temps que celui de ces fables! s’écriait Voltaire; et il serait à désirer qu’il l’eût mieux senti, le vilain railleur!
Il n’en aurait pas tant dévoilé! Il n’aurait pas tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d’animaux merveilleux et de forces miraculeuses, — l’histoire naturelle et la physique ! Au lieu de sorcellerie, — des manuels d’escamotage! Combien la poésie n’a-t-elle pas perdu à tout cela! Plus d’oiseau-phénix se consumant dans sa tombe d’ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant plus qu’il est plus comprimé! En dépit des armes d’Angleterre, plus de licornes ! Plus de dragon volant, plus de basilic ! Monsieur le comte de BufTon et beaucoup d’autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes ces races-là; l’envie et le meurtre soufflant sur des illusions : c’est comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait un beau sujet de roman intéressant que celui-ci : Nèra, ou la dernière des Sirènes. La haine de famille entre la race des naturalistes et les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d’une manière saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur bien des points ! Les crapauds ne sont point venimeux et n’ont pas de diamant sur le front (c’était pourtant une belle allégorie, une vérité morale ) ; la baleine n’est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre d’un requin; les autruches n’emportent pas, comme Enée, leurs vieux parents sur leur dos ; les éléphants ressemblent plus aux hommes que les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du lion ; — ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques misérables mammouths, ichthyosau-
LE PROGRÈS
res et mastodontes, dont nous devons croire tout ce qu’il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas Futilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu’on l’a classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres d’histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles, leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et artificielles, — combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux venant du cœur ou une parole d’admiration et d’enthousiasme 1 Vraiment, on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l’a trop poursuivie avec des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.
Goethe (ou un autre, mais je crois que c’était Goethe) a parlé selon son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les verres grossissants. Notre œil, pensait Goethe ou l’autre, notre œil et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu’elle tombe sous nos sens. C’est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous- . mômes le tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n’avons ni sens ni sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d’autres proportions et à d’autres formes. Et, en effet, il y a pour moi quelque chose d’ingrat, d’indiscret, dans la possession de cette grande terre, à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté ; curiosité que nous expions ordinairement par le dégoût, l’épouvante et l'horreur. Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le microscope vous montre les
horreurs d’une goutte d’eau et nous fait trembler devant les monstres affreux qui s’y meuvent? Pour moi, le bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a beaucoup perdu de son charme, depuis que j’ai appris à voir que cette eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis m’empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de griffes qui se combattent (1).
Chers semblables I quel est votre sentiment quand vous pensez qu’à chaque pas vous commettez mille meurtres, qu’à chaque soupir vous déplacez mille corps d’armée, que vous engloutissez des bandes entières de créatures, que le baiser de l’amour en écrase des milliers, et, ce qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent portes, n’est rien ? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que je suis si généreux. Vraiment, mes amis, celte vie universelle est insupportable. Songez-y donc, peutêtre en ce moment un tournoi a-t-il lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peutêtre, illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis de votre menton. Bah 1 c’est affreux! Comment
(I) Depuis qu’on a commence à civiliser le monde des insertes dont M . liertolotto a donne un sublime exemple, nous avons du moins un rayon de consolation. Et quant à la société de l’amélioration morale et it la société de tempérance, il faut s’atteudre à ce que le microscope nous offre des scènes plu» pacifiques t
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secouer cette vermine? Gomment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d’attraction et la force centrifuge, — l’impitoyable science le dit, — nous le défendent. Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas ! Alors vous pouviez, dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul, — mais vous avez mangé de l’arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour moi, j’aime mieux croire à la sirène d’Encknis.
Voilà pour la nature. Et qu’est devenue l’histoire ? Là aussi, la vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans les minuties. J’approuve que de nouvelles recherches aient supprimé Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du médecin malgré lui, qui déplace le cœur et le porte de la gauche à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n’était pas plus joli que la plus petite hutte du inonde 1 De la louve qui allaita Romulus et Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n’éÿit pas si petit, ni Goliath aussi grand. On a en vue l’hébreu, quand on dit d’Erasme qu’il avait douze ans avant de connaître l’A B C; les pannehoeken que le czar Pierre mangea à Zaandam n’étaient pas si vulgairement faites, et ses travaux de charpentier n’étaient pas si parfaits. Et puis toutes les villes fondées par des hommes qui n’ont jamais été dans l’endroit qu’elles occupent, et tous ces beaux dires qui n’étaient pas si beaux et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques qui n’ont pas eu de pocte; et puis cette minutie à rectifier Jes chiffres ; Léonidas défendit bien les Therrnopyles avec trois cents Spartiates ^
seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines d’autres combattants qui n’étaient pas Spartiates; sainte Ursule n’a pas subi le martyre en compagnie de onze mille viérgcs, il y en avait beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc ? Et puis on rit, lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque , et on nous dit que le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l’autre n’était pas si amoureux !
Si un spirituel écrivain a dit que l’histoire n’est qu’une fable, sur laquelle on est d’accord, pourquoi y a-t-il tant de trouble-f'êles qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent, altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais cela me donne envie de pleurer! Ahl donnezmoi ce petit livre-là, sur le bord de ce canapé. Je vous remercie. « Il y avait une fois un roi et une reine •
Encore un mot. Savez-vous ce qui m’étonne ? C’est que, tandis que notre temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjoli# que possible. Nous qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus pittoresquement possible ; nous qui écrivons et chantons, en admiration devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d’artifice de notre enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les générations antérieures parce qu’elles ont aidé un peu les héros et les sages dans leur héroïsme et dans leur
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sagesse, et parce qu’elles ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un rideau : c’est inconvenant!
« Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc. »
l'eau.
Non, je reviens de mon idée, qu’en dépit de Newton et d'Herschell, un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me l’avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit ou moins dix fois, n’a pas été loyale, —et lorsque les hivers s’adoucirent, et qu’il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et Pâques tombait tard celte année-là), on cueillait trois violettes au bord de la chaussée, — alors je commençai à ajouter foi à l’homme à la longue redingote bleue et aux boucles d’oreilles en argent, qui avait toujours à raser et à jaser, et je lui dis : — C’est la commère de Halley qui l’aura fait. *
Mais maintenant les choses semblent s’être rétablies sur l’ancien pied, et s’il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté, nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous retrouvons chez nous. L’hiver règne de nouveau en janvier. Ma grand’mère était fière de l’hiver de 95, alors qu’il n’y avait pas encore de pocle, et je m’enorgueillis du froid de 1830, lorsque de quarante petits
l’ eau.
garçons, sept seulement revinrent de l’école, dont j’étais un; et l’éloge que cela me valut de la part du maître s’adressa à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d’application et de zèle que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas 1 je n’ai jamais été loin en écriture, et c’est pour cela que je fais imprimer aujourd’hui 1
J’aime une vue d’hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des vues d’hiver, d’où il résulte qu’une vue d’hiver est une chose facile et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids quelque chose d’at- Irayant, de solennel, de calme et d’élevé. Si ces vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j’aurais I Vraiment, c’est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si le soleil voulait compenser ce qu’il donne de moins en chaleur. Un magnifique jour du Nord,
Un rejeton du soleil en robe de neige.
Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins 1 Tous les autres arbres l’ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec sa ligne de branchage à perte de vue, produit aussi une certaine impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct ! comme ce toit de roseau se détaché nettement sur le ciel d’azur!... mais il y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau d’hiver... C’est... dois-je le dire? c’est la glace!
Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l’homme
la conscience de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu’il a de sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l’àme comme les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord glacé ; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la grêle sur leur cuirasse,
Avec des faits dans les poings,
sont sortis du Nord au sol durci par la gelée I C’est pour cela que j’honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d’une «blancheur sans tache, — mais la glace ! oh! permeüez-moi de la haïr!
Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins que ce ne soit la paresse du lit. Tout effort, toute activité, toute fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu’on puisse goûter en hiver : avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de tous les plaisirs de l’hiver! ardent objet de Tordent amour des hommes et dés animaux de la maison 1 gage et autel de la domesticité même I combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans les hivers fades, humides, timides, pleins d’eau! On te délaisse avec dédain, on t’oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les familles, lorsque l’un te trouve trop chaud et l’autre pas assez. Mais maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une princesse fêtée par un domestique
l’eau.
aux petits soins. On t’encourage, on te prise, on t’exalte, on t’admire; tu es adoré 1 On veut rester des heures à te contempler fixement. Tu es l’idéal du bonheur de l’hiver! Oh ! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d’un écrivain favori à la main et la perspective d’un copieux dîner d’hiver pour midi, ou d’un punch généreux qui réveille le soi?, et jeter de temps en temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du ciel, de la terre et du foyer, — comparer le scintillement de la neige blanche avec les flammes jaunes et oranges... c’est un vrai bonheur ! Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?
Oui, la glace est pour moi un objet d’horreur. L’hiver devrait pouvoir être sans glace. J’aime l’hiver, — je sens que l’hiver m’est nécessaire ; j’ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos automnes humides et maigres ; mais le 'Verre d’eau que je mets chaque soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste et cher étang sur lequel j’ai l’intention... enfin je ne veux pas que mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi pas? Ah ! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l’eau m’est chère , l’eau limpide et vivante ! — Quelles émotions elle éveille en moi, quelles pensées elle reflète pour moi, — comme je l’aime tendrement!
Cooper parle quelque part d’un marin qui ne voyait pas pourquoi la terre est nécessaire , sauf une petite ile pour y prendre de temps en temps de l’eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C’est la terre ferme qui me fait estimer l’eau davantage; mais je l’aime aussi avec une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les mers et tous les fleuves.
lu
LA CHAMBRE OBSCURB.
4 Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la vallée avec un bruit retentissant. C’est une vue magnifique, un vacarme majestueux. Les sept couleurs de l’arcen-ciel s’y voient distinctement; l’air retentit et le vent emporte de tous côtés la blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d’énormes blocs en sont arrachés; le torrent né d’hier les emporte comme de légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble des quatre éléments I La terre est muette, morte et immobile; mais ta voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; tu vis, tu es animée; tu le meus dans toutes les • directions comme un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme un coursier impétueux, qui évite la pierre d’achoppement et ne voit pas la barrière qui ferme la route. L’air est invisible, mais toi tu brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta mesure. Le feu a besoin d’aliment et d’air; mais toi tu es libre et tu te suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, là où il prétend à la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de la montagne 1 précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le sein du large océan ; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez tous deux jusqu’à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.
l’eau.
Salut, salut, fleuves rafraîchissants , limpides rivières!
Vous parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les membres des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne ! Là il y a désert, épouvante et famine !
Bénis sont les pays purifiés par vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux ! Vous pouvez bien refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous côtés ; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide ; le lys se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, grâce à vous. Les vi- 0 gnobles sur vos bords nourrissent par vous leurs grappes rafraîchissantes, et l’automne aux teintes d’un jaune doré n’imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous embrassez avec amour naissent le bienêtre et la fertilité, belles filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!
J’aime à m’arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle. Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette bienfaisante humidité! Le soleil l’inonde de sa lumière; mais c’est comme s’il ne faisait qu’v tremper ses rayons, et il se retire timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de diamants. L’humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte penalicr agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de
laquelle monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui va se perdre dans l’air; la vache bigarree, jusqu'au genou dans l’eau et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas; — tout est fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l’envie d’entrer dans cette barque? Tendcz-moi la main et je vous conduirai au centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté! se balancer, flotter, se laisser aller I Détaché de la terre pesante; comme une vague sur les vagues, s’abandonner au bienveillant esprit des eaux, dont l’invisible main vous pousse sur son domaine ! Voyez, le ciel est au-dessus, au-dessous et autour de nous, et vous vous sentez vous-même l’heureux centre d’une volière de beauté et de délices. Si vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l’eau. Les douces notes y tombent comme du duvet, et l’eau se gonfle comme le sein d’une femme ; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la rafraîchissait; le ton s’étend de flot en flot, de ride en ride et porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l’eau a des organes et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment la rame, ni jeter une émotion inutile dons un élément si éiflouvant et si doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage ; c’est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.
Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton
l’eau. 147
sein ; lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d’éclat, alors, magnifique rivière, une voix s’élève de ton lit, qui parle avec une séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s’arrêter à la dernière extrémité du rivage, en s’abandonnant à de douces et mélancoliques pensées. Et chaque fois qu’une légère brise s’élève et forme un pli dans la nappe d’eau, la voix séduisante devient plus émue et plus entrainante. Et le soleil suit ta surface jusqu’à ce qu elle se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées et de souvenirs s’attachent à chacune de ses rides : c’est une vraie volupté.
Ainsi ai-je passé maint soir d’été sur ton bord, chère rivière; tu sais si je t’aime. Maintenant... (hélas! j’écris tout cela auprès d’un grand*feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours, j’ai vu encore le pâle soleil d’hiver luire sur tes Ilots, et les verts sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d’acacias et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec plaisir sur cette petite place. pleine de soleil, que les poules et les pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélasl qu’es-lu devenue? comme tu es changée! qu’es-tu à présent, que