‹ La chambre obscureChapitre 15 sur 46 · J GO · texte numérisé non relu

J GO

il est doux de rendre ce petit hommage, aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne prouve rien, cent exemples d’hypocrites qui le déshonorent ou de gens légers qu’il ennuie, tout cela n’ôte rien au sentiment à la fois doux et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. Et puis, je sais qu’au fond de votre âme est le désir que votre mort ne passe . pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc pas si austèrement raisonnable, — soyez naturel, soyez simple, soyez humain, surtout ne soyez pas cruel • vis-à-vis des autres. Voyez-vous ! je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants n’eussent qu’une tête pour pouvoir la faire disparaitre du monde d’un seul coup!

Le petit village d’O... est si peu étendu qu’il n’a pas même d’église ; mais y a-t-il un endroit si petit qu’il n’ait pas besoin de lieu de sépulture ? Là, c’est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle on voit les bois et les fermes, et dans le "voisinage brillent les blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des tombes. C’est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C’est là qu’on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J’avais alors dix-huit ans. C’était un jour serein, et le soleil brillait doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la scène, dans tous ses détails, est encore vivante dans mon esprit. Avec quelques proches connaissances et

ENTERRER

un autre ami du défunt, j’attendais le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître sur la colline, courbés sous le poids. D’abord il fut déposé sur des planches, puis descendu avec précaution sur celui d’une sœur, — une jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n’était pas une fosse, c’était un caveau. Depuis ce moment, j’en veux aux caveaux. Il me semble qu’ils sont si glacés! la terre maternelle n’étreint pas assez le mort pour qu’il mêle sa poussière à la sienne; mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées désagréables. Aussi bien on n’enterre pas le mort ici, — on le cache. Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l’ouverture, et la lumière est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine d’intérêt, l’ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil jusqu’à ce qu’elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j’étais en proie à un étrange sentiment. Il était clair pour moi que j’avais pris part à une triste cérémonie; mais que ce fût lui que j’eusse vu enterrer, lui que j’avais tant estimé et tant aimé, que j’avais veillé tant de nuits, lui que j’avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu’il était étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front serein : qu’il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce sombre caveau, — je ne pouvais y croire 1

Je n’ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter

la tombe. Jamais je n’ai conduit personne dans les environs de celte petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la lui montrer et sans lui dire : — Là repose un de mes amis; c’était le meilleur des hommes l

Je finis comme j’ai commencé : — Mes amis, on nous enterrera tous 1 Oh! puissions-nous tous, comme ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux qui nous pleureront ; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs de tous ! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein de la terre, jusqu’à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur t

Mon ami Baeulus a écrit un petit livre sur la décadence de l’art, où il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, en tr’autres choses, que l’art est placé en dehors de son but et qu’il n’est pas apprécié à sa juste valeur. L’art est une jeune fille, d'après lui, qui devient laide par défaut d’adorateurs. Il démontre que l’art en général n’est rien moins qu’adoré, mais qu’il est exposé à la vue et en vente, comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il me semble qu’il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en plus que le grand art est tellement rapetissé qu’on fait avec lui le tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l’humilie à ses propres yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de goûls populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sangfroid. Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s’élève avec violence contre elles, et quand on regarde

LA CllAMUHE OBSCUltE.

les choses un peu de haut, on tombe certainement d’accord avec lui ; mais alors on court risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l’enquête; c’est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d’utilité; mille lecteurs font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l’écart, vis-à-vis d’un portrait de Kruseman * ou d’une marine de Schotel, vaut plus que toute la salle pleine d’or et de couleurs, où les œuvres d’art sont entassées et où l’arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les sacs de nos grand’ mères.

Quelles piqûres d’épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous qu’une àme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu’elle voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi grands chacun que la chandelle du vieillard, et audessus peut-être un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d’un officier de hussards brodé d’or, et de la représentation manquée d’un cabillaud ouvert au milieu d’une société de raies et d’écailles de moules.

Et cependant je ne néglige pas de visiter l’exposition et j’y puis même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D’abord je fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu’il est nécessaire pour parler en société des plus beaux de tous, fermement résolu d’avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille de la maison;

pour comparer ensuite les expositions de La Haye et d’Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant cependant avec force qu’ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe verte, lorsqu’elle est tout à fait blonde ,' et pour murmurer à l’oreille des messieurs qu’elle a employé trop peu d’étofle pour le jupon vert; ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d’un très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du petit tableau devant lequel on peut s’arrêter une heure, tant il est petit.

Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec moi, afin de juger de ce qu’on mot sur la toile dans cette saison de l’année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, des têtes d’hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs heures à contempler l’aspect du flot sans cesse grossissant des visiteurs des œuvres d’art. Je m’étonne qu’il n’y ait pas là de peintre pour faire des études. J’y ai trouvé toute une collection de tableaux. Voici quelques numéros de mon catalogue :

N° 1 . Un maître de dessin contemplant son œuvre. C’est un homme court et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, et un menton pointu. A son entrée, il regarde dans la salle, dans les quatre directions, avec l’oeil

d’un connaisseur, et ne s’avance d’un pas de plus qu’il n’ait mis ses lunettes. Il est vêtu d’une redingote noire, grasse et usée, et d’un pantalon décent. Une cravate en forme de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l’absence complète de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, qui lui viennent jusqu’à la seconde phalange des doigts. Il a déjà ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il s’appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page.- Il est occupé maintenant d’un certain manuel, propre uniquement aux maîtres de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? Oh! ce n’est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux martyrs de l’art qui ont été méconnus et dont les dons brillants ne sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l’un des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre de chevalerie, il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la grande Histoire des peintres, mais personne ne prend garde à lui. Il croit parfois qu’il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de l’art, il emploie les mots, le ton, la force, l’esprit, la chaleur, les teintes complémentaires et bien d’autres choses, aussi bien que le plus illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine des églises, il dessine l’histoire, il dessine le paysage d’après nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à

l’aquarelle ou au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il envoie un tableau à l’exposition. Il fait l’admiration de sa femme, de sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d’une société d’encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.

Mais toujours il est mai placé, affreusement mal placé 1 Il voit dans la commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et son intérêt. Il lit le Letterbode, il lit le Handekiblad; jamais il n’y est fait mention de son œuvre 1 Ah ! quels doux rêves il fait dans la dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l’a muni d’une adresse détaillée et l’a expédié. Il fera l’admiration de tous les visiteurs. Le muséum Teylers l’achètera peut-être; la princesse d’Orange voudra le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d’or. De grands peintres envieront son pinceau ; des étrangers viendront au lieu de sa demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts souliers, leur ouvrir la porte et qu’ils demanderont : Le grand Punter est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire : « C’est moi-même, messieurs, pour vous servir. » Hélas! son petit tableau revient, — il n’a pas été remarqué! Une fois, oui, une fois, — la vérité exige que son historien le dise, — une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame de condition et amateur des arts l’avait recommandé à un marchand de tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame Punter et son digne époux, lorsqu’elle apprit qu’il était trop modeste pour fixer le prix et qu’elle lui parut pour la première fois un peu intéressée ! Quel*

ques jours s'écoulèrent avant qu’il reçût une seconde lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l’école de dessin de la ville savaient que le tableau de maître Punter était acheté pour un cabinet, déjà on l’avait félicité dans sa société pour l'encouragement des arts; déjà, plein de zèle et d’espoir, il avait commencé un nouveau tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par la fenêtre s’il y avarit empêchement. L’un demandait un jeu de cartes, l’autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l’échelle de l’art; il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu’à Van Dyck, voire jusqu’à Rembrandt. Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On s’est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! quelle inadvertance? Non, il demandait

plutôt pardon de l’un des plus terribles griefs qu’on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup de

massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; par-

don pour un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l’histoire de ce petit homme chétif. Etonnez-vous maintenant que sa redingote soit si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit si tristement plissée, de ce qu’il perde l’ambition, de ce qu’il ne fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà de nouveau à l’exposition. Son tableau, — cette fois il représente une cuisinière qui nettoie un chaudron de cuivre, — il

sera sans doute de nouveau mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo ; il ne soupire pas, car il n'entend pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente indifférence l’endroit où son chef-d’œuvre était relégué. Cela allait encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de lumière sur le chaudron de cuivre. Ah 1 tout le monde passe, Apelle est vainement dans l’attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière ne sont jugés : personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel sa femme a toujours dit qu’elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s’arrête devant de pires croûtes, approche de son œuvre, elle parait soudain avoir perdu la vue et la parole :

Le silence mord beaucoup plus que l’injure.

Son attention persistante, à lui, n’éveille même l’attention de personne. * Et il faut encore qu’ils gâtent le cadre, disait-il, un cadre de douze florins! » car la dorure avait reçu un accroc dont il était encore humide, lorsqu’il emballa son tableau et l’envoya un mois trop tôt. Il s’éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le portrait d’un caniche dont l’oreille droite était mal dessinée; mais voici qu’il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont oc-

cupés à regarder, penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d’être regardée 1 Ahl comme ils s’arrêtent longtemps; ce sont sans doute des amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire comprimé, maintenant qu'ils s’éloignent. Juste ciel! ils font une figure comme s’ils avaient vu le plus joyeux Jean Stcen, au lieu de sa vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu’il vepait de dire : Cela a plus d’un chien ! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le petit chat de votre premier plan, qui n’est pas beaucoup plus grand, je l'avoue, qu’un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait sou hounet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que ce même jeune couple exprime bruyamment sou admiration pour ce même caniche dont l’oreille est mal dessinée. « C’est-à-dire, disent-ils, que c’est comme s’il vivait. » Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa montre d’argent, la montre d’argent de son vénérable père, célèbre par son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L’heure est sonnée. Il doit donner leçon! Va, infortuné' martyr, va trouver mademoiselle G"*, et raconte-lui pour la centième fois qu’elle doit cependant faire les lignes principales; elle l’a encore oublié et tout le dessein est de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque pas de représentations. Continuez vos leçons d’heure en heure et de jour en jour 1 Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et avec un peu moins, çertainement à être heureux.

ÜNB EXPOSITION bB TABLEAUX. lîl

N° 2. Un tableau de famille. C’est un monsieur et une dame d’un âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de l’adolescence, et un petit garçon d’environ sept ans. Je ne décris pas leur costume; il n : a rien de remarquable. Ce sont des gens de la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais vêtus à la façon d'une qetilo ville. Je jette un. regard sur leurs physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l’air un peu de mauvaise humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de Iq ville voisine dans une calèche où ils s’étaient installés eux tout seuls. Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était folle de voir l’exposition ; toutes les dames la visitaient. Il devait reconnaître qu’il le lui avait promis dans un moqaent de faiblesse. Je pense bien que c'était le soir d’un jour où il n’avait pas envie de voir le monde; aussi bien les enfants n’avaient jamais été à La Haye, et le bois de La Haye était si magnifique! Le lendemain matin, la voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye qui était si magnifique, des nuages parurent se condenser dans le ciel, et rhôtei du prince Frédéric n’était pas encore en vue qu’il tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu’on visiterait le champ du Tournoi sur le Doel, qu’on y descendrait et qu’on se restaurerait à son aise. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on n’a pas de parapluie! — et puis les rues 1 On trouve donc préférable de se diriger vers l’expogUion, Depuis que le premier nuage noir est arrivé et quq

la première ride a paru sur le front du papa, maman a mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le : Nous allons tout attraper, est tombé des lèvres de l’estimable chef de la famille. Madame qui a pressé pour qu’on entreprit le voyage, la petite fille qui a ennuyé son père de la fêle par son babil anticipé, et le jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les autres avec inquiétude. — Allons donc à l’exposition! avait dit le papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l’idée d’acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le petit. Mais madame ! son regard triomphant me cria : — Nous voici! et le plus aimable sourire remplaça, dès qu’elle se sentit dans la salle, la crispation d’anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n’y a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement mondaine : personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, maintenant qu’elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais elle s’était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d’œuvre! Elle compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se trouve par consé-

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quent dans celte intéressante période de la vie où l’on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une apparence du mal que l’on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les mouvements d’un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter dans celte alternative, s’il sera de préférence un fat ou un rustre. Il s’imagine avoir des connaissances en fait d’art, et, pour en donner des preuves, il est toujours d’un avis opposé aux autres. Tous les tableaux qui font s’arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, il les déclare peints d’une manière infâme, mouvais de couleur, vide3 de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires qu’il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d’étude de bandits et de pourfendeurs, peintes d’un large pinceau, où il y a du génie, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours d un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l’attirant dans des pièges, en l’engageant à faire des paris fous sur l’auteur vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le nom; et après avoir prouvé qu’il reconnaît l’auteur de tel tableau à la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, d’un troisième aux étoffes, d’un quatrième à l’ordonnance générale, il fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui n’est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, mais tout à coup sa curiosité l’emporte au côté opposé ; tantôt elle est attirée par telle ou

telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite par une manie innée de trouver des ressemblances. Vois donc, mon ami, ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? Le tableau dont elle parle est le portrait d’un charmant enfant, la tête penchée en avant sur celle d’un épagneul, et peint par un de nos premiers mailres(uno vraie petite figure de séraphin, dont, en passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit être, souffrant d’une hydrocéphalile, avec une grosse tête triangulaire pâle, très-pâle ! Dans ses yeux ternes ne brille qu’une faible étincelle de vie. Je ne sais pas s’il a un mouchoir de poche, mais on n’a négligé dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un bonnet carré do hulan avec une houppe d’or; une petite blouse écossaise à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de l’enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les ondulations extravagantes qu’il pourrait faire, par une cravate de soie turque avec un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et des souliers bas. « Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? » dit la mère aveuglée. Mais quel n’est pas son étonnement, lorsqu’en relevant la tête pour demander une

réponse, elle aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La Haye avec une décoration et des moustaches! « Excusez-moi, monsieur! » dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s’éloigne, en trainant après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon qui ressemble tant à Pierrot.

On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est suffisamment longue ; le pédant affirme qu’il n’y a rien de vraiment beau; la jeune demoiselle a une folle envie d’aveir son portrait, le cou nu avec une chaîne d’or, et madame trouve qu’on ne doit pas s’en aller avant d’avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye qui est si magnifique. La famille se réunit à l’entrée du salon. « Mon Dieu, dit madame, nous n’avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions bien aller le voir. — Oh ! laisse-là le tableau de Ko , dit monsieur en soupirant. — Ce sera du beau, dit le pédant. » Mais madame n’oserait paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal ; c’est pourquoi sa mère a voulu qu’il fit de la peinture, et comme il pouvait produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque chose à l’exposition. — Oh ! ces petites vaches, on dirait qu’elles vont mugir! Et l’on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant de chercherai le pédant

ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le tableau de Ko ne se trouve nulle part. — Quelle grandeur peut-il avoir? Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau avec des vaches de Ravensvvaai ou d’un autre : — Oui, ce sera cela, c’est bien sa manière, — et sans ouvrir le catalogue de peur d’être détrompé, monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. Ils partent. Sur ces entrefaites, il 8 recommencé de pleuvoir. Toute l’atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; ils s’en vont visiter le bois de La Haye qui est si magnifique et diner aux bains de Scheveninque, ce qui est très-distingué , pour reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude qu’il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi satisfaite : elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec le vœu sans espoir dans le cœur, d’être peinte décolletée et avec une chaîne d’or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le petit ange écossais assis sur ses genoux.

No.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu’ils donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon catalogue, et j’aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l’heure du bon ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement I quelle foule! quelle cohue I mais une cohue douce et polie, une cohue de soie et de velours ! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez

UNli EXPOSITION DE TABLEAUX. tî7

cette brillante modiste avec son or faux et sa robe de soie tachée, se donnant les airs d’une demoiselle de race, et d’une langue bien effilée avec le parfait accent de La Haye ; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans : il ne voulait absolument pas venir à l’exposition avant l’heure fashionable; et maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d’après lui, est dans des angoisses continuelles, n’ose se risquer dans la foule et se hasarde à peine à se placer devant la vieille femme lisant la Bible dont elle a tant entendu parler; elle l’atteint enfin, mais ne la considère que d’un regard limide, et prête à prendre la fuite devant la première grande dame qui parait diriger sa lorgnette sur elle 1 Ah ! elle sent si profondément et si souvent qu'elle n’est qu’une petite demoiselle ! Pour son grand bonheur, l’arrivée du chef de son frère la sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec le regard de ce jeune homme de quarante ans qui a tant vu dans sa vie et dans ses voyages ! Faites attention à ce malheureux Narcisse, heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant le bout de son jonc, se tient lui-même pour l’ensemble de toutes les beautés viriles; qui accorde plus d’intérêt aux dames qu'à tous les portraits de savants, d’officiers de cavalerie et de marins qui se trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans lcs-

LA CHAMBRB OBSCURS.

quelles il se meut d’être peint pour faire l’admiration de toutes les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole en quelque sorte à travers la salie, eCduutle visage grave crie chaque fois tout haut qu'il a bien autre c,hose à faire dans la vie que de courir après des tableaux; — sur cette jeune dame qui peint elle-même et qui, un lorgnon à la main, n’a pas de répit qu’elle n’ait vu les tableaux de son peintre favori, car le reste lui est indifférent ; — sur cet étudiant qui va étouffer s’il ne vient bientôt quelqu’un à qui il puisse raconter qu’il a vu la dernière exposition de Dusseldorf. — Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux? — C’est un peintre, un jeune peintre. — Vous vous trompez, c’est l’ami d’un homme qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre t celui-ci est son alter ego, son inséparable, son chacal, son

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admirateur, sa copie, son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver dans cette salle; car c’est un admirateur passionné de la peinture et des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le mot artiste, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi son peintre lui doit-il plus d’une idée, et s’il voulait..., oui, s’il voulait...

Voulez-vous attendre encore jusqu’à ce que vous voyiez paraître les derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le peuple qui a déjà dinê? ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel observateur ne nous dessine comme des caricatures, d’insupportables coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?

LE VENT

La tempêtre gronde au dehors : l'entendez-vous, mes amis? La tempête! Le vent est horrible : la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle vos portes et vos fenêtres. C’est un temps effroyable. — Ne dites pas:« Animonsnous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut que nous n’entendions pas le vent. » C’est une lâcheté épicurienne. De même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux par la fenêtre, et contemplant l’aimable nature dans sa calme beauté, vous vous écriez chaque fois : C’est magnifique ! ainsi il convient que, dans un jour comme aujourd’hui, vous écoutiez au moins une seule fois l’ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion universelle, et que vous disiez : C’est formidable! Cela est digne d’un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même pusillanimité. Non, ce n’est pas eux, certes, qui, dans les malheurs et les catastrophes, dans l’infortune et la détresse oseront qvoir la conscience de leur état, et relèveront

Diqitized b , ÜoïK' k'

LK VENT

la tête au milieu de la tempête et de l’adversité, en disant : —Me voici I Ils ferment les yeux devant le danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en exerçant leur force d’àme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs souffrances : ce sont des lèches. Ecoutons la tempête I

Le vent, le terrible vent, d’où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions emportées et dispersées par sa puissante haleine 1 L’invisible, le puissant, le présent partout ! Le géant du mystère! Haut, bien haut au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s’y tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans l’abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons ; il se promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il parcourt la mer immense! N’est-il pas plus grand qu’elle? Il est son frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.

Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l’attendez à l’orient, il s’élève au nord. Vous croyez qu’il dort au midi, il est à l’est. Comme il s’éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt comme l’armée de Sonnachérib fut parcourue par l’ange exterminateur du Seigneur. Les eaux s’agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il briso les rangs des vagues, et joue avec

leur écume comme si c’étaient des plumes blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit et la secoue, jusqu’à ce qu’elle s’affaisse impuissante et en proie à des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent sur ses dangereuses prolbndeurs, Seigneur, protégez-les ! Ils vont périr.

Voix puissante de la nature, comme tu secoues le coeur des hommes! Tout bruit de la nature inanimée se lait devant toi, vivante voix de l’air! Tu parles : l’écho des montagnes, le sein des eaux, l’épais feuillage te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t’appeler la voix du Seigneur. Assurément non : ni le mugissement qui retentit dans les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé^ ni l’aigle volant de seë ailes puissantes ne peuvent le dépasser, lu es la voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. Le chaos était désert, désert et vide, pas d’ordre, pas de distinction, pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l’abime. Tout était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de vent passa sur les profondeurs. C’était le souflle de Dieu courant sur les eaux. Elles frémirent sous ce contact; ce frémissement était la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de Dieu, l’ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise du soir, Jéhovah se plut à faire apparaitre le premier fils de la poussière; du milieu d’un tourbillon de vent perlant à Job, il lui apprit à trembler devant sa toute-puissance. Ehlends-tü ce solennel rugissement ? Eh bien ! ce fut un bruit semblable qui rem-

LE VENT

plit l’édifice où les disciples étaient rassemblés le jour de 1a Pentecôte. C’était l’esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de vent.

Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, n’est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il est violent et destructeur; mais ce n’est pas un dévastateur uniquement créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et couvertes de poussière; comme un chancre de destruction, s’apprêtant à tout dévorer dans l’ombre, fait lever du tiède marais la vapeur empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l’espoir d’une riche moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus grand que votre poing, et c’est comme si vous entendiez déjà tomber une pluie battante; car le messager du Seigneur s’est levé, le vent aux larges ailes qui vous l’apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent béni I Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité et de l’épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.

Vous rappelez-vous ce délicieux soir d’été dont vous avez si bien goûté les jouissances? Le jour avait été pesant et d’une chaleur accablante. Le soleil, ardent jusqu’à la fin, s'était couché dans la pourpre, dans l’or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un lourd fardeau

semblait peser sur la nature. Mais voilà que s’éveille un léger bruit, le murmure d’une douce brise! Avec quelle volupté vous l’aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes sc jouer dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, et rafraîchissait le feuillage et los brins d’herbe. Elle passait en battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait en les faisant rider et en murmurant de joie : les cimes des arbres semblaient murmurer entr’elles; c’était un agréable mélange de sons doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule voix d’amour. Eh bien ! c’était la voix de l’amour de Dieu. Ainsi murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l’Horeb, où il était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n’était pas dans le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n’était pas non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh ! la nuit, la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir y pénétrer,

— alors un frémissement vous secoue jusqu’au fond de làmc. Dilcs-moi, avez -vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils viennent à lui et disent:

joogle

LE VENT

— Nous voici ! le Dieu qui les envoie et ies rappelle comme des messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et .aimable comme une tiède fraîcheur 1 Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte le calme. Ne craignez pas, — croyez seulement.

Enfin je l’ai vu, mon aini, vu el admiré I Le monstre de Bleeklo, l’adoré, le l'été, l’espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore du bon goût et de l’esprit droit de l’école de peinture hollandaise, de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au puissant pinceau de Frans Hais. Comment vous donner une idée de sa manière, de son talent, moi qui n’ai pas vu le Vatican, et cela à vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de coulure de Bleeklo; ou, diles-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités présumées des époux de différentes couturières, Blok, over den Kant, Préveille et autres? Non certainement : vous ne savez pas si le mari de mademoiselle over den Kant, ni de mademoiselle Blok, ni de mademoiselle Préveille, ni même de mademoiselle Nautgen op Zoom (I), a jamais tenu le pinceau, parce qu’aucune de ces jeunes filles

(I) Le polit morceau suivant, inséré ici i our ([lie ce volume soit complet, n’est qu’une plaisanterie. C’est la parodie d’une lettre adressée a Hildcbraud par son ami Baculus, lettre dont le contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Hachel.

n’a été échanger l’état de vierge contre l’état matrimonial ! et cependant sur la tête de mademoiselle de Zoom plane le génie, l’espoir de la patrie, je veux dire son père. Ce n’est pas l’artiste que vous saluez en lui, c’est l’art lui-même. A peine a-t-il atteint l’àge de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l’école hollandaise 1 Hélas ! je ne sais comment je dois faire pour expliquer clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout isolé. Et cependant je veux l’essayer : car je veux voler une mouche au Messager du soir et prendre l’avance sur le Journal du Commerce. Je veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d’un noble orgueil votre sang patriotique; oui bouillonner , même étinceler et écumer. Vous saurez comment notre Bleeklo est de Zoom, dussé-je, pour l’appréciation esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d’amitié et de cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à un article du Messager des lettres qu’à une lettre confidentielle, dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber complètement votre attention de lecteur !

Je commence par vous dire qu’en qualifiant de Zoom de monstre, je n’en dis pas trop. Il a, comme je l’ai déjà dit* près de soixante-huit ans; il n’a jamais eu un maître; la nature le fit naitre avec le sentiment du beau et du sublime; qu’il sait exprimer sur la toile avec tant de vérité et d’expression. Etant petit enfant, à l’école, il dessinait déjà son maître sur l’ardoise avec une pipe à la bouche, et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de bro-

deuse. I! illustrait aussi assez souvent les portes des magasins et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l’art et l’initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour peindre des enseignes. Il apprit d’abord à peindre des cafetières et des théières; puis on lui confia l’exécution même d’un verre de bière. Ce qu’il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, c’était l’écume. Jamais on n’en avait vu une pareille. C’qjait plus que l’écume de bière, c’était de l’écume de champagne. Imaginez-vous, mon digne ami, quelle puissance d’imagination chez le jeune Bis d’un marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, selon toute probabilité, n’avait jamais vu écumer de champagne. Peu à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries : et ce fut là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n’en connaissait pas de rouges, ni de bleus, ni de noires. A celui qui lui parlait de sable, il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage lorsqu’on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues.» Car, disait-il, un aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était arrivé au sommet le plus élevé de l’art, jusqu’à peindre les animaux; il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait l'esquisse d’un cœur altéré, lorsque les malheureux

troubles de ce temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on n’entendit plus parler de lui. On parlait d’une gravure satirique qu’il aurait laite sur le prince et dont l’idée principale était : ün grand souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup, et d’une autre sur la nation anglaise : on avait oublié ce qu’elle représentait. Quoi qu’il en soit, on eût presque oublié de Zoom, s’il n’avait reparu l’année dernière avec son chef-d’œuvre : C’est un tour pour monter. L’idée n’est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l’exiguité de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain qui ne peut monter ressortent admirablement par la veste de chasse qu’il porte, — on le voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a représenté avec beaucoup d’esprit ses bottes et ses éperons, sous une forme si lourde et si colossale, que l’on doit sentir que c’est un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du tableau, c’est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on pourrait dire que le génie de Zoom a atteint l’apogée de sa force. Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de la monter n’est pas peu de chose. L’animal est ici représenté en même temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais les caractères de ces trois espèces d’animaux différents jouent si

bien leur rôle dans la peinture, qu’on peut dire que le génie créateur du peintre a créé uu nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec laquelle la garniture de la tète et le pantalon de cheval rayé du cavalier sont peints, ni du paysage audessus duquel est suspendu un nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble sortir de terre. Mon plan me défend de m’étendre davantage sur ce point. Aussi bien, ne l’exigez-vous pas. Ce que j’ai dit de de Zoom vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.

De Zootn n’est pas grand de taille; son visage est plus flétri que joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc ; il prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté à demi usé chez un fripier. C’est en pareil costume que je l’ai vu devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait la dernière main à la ohevelure pour passer ensuite au front; car il n’appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s’être donné la peine de compier combien de rides vous avez au front, de jeter brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, ccac ! vous voilà bien 1 et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme s’ils vous retiraient d’un fumier. On doit travailler avec ordre, dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les favoris avant d’avoir donné aux sourcils ce qu’il leur fallait. * Ces cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu’une perruque doit rester perruque. »

D’où, ô mon ami, éclaircis-moi celte énigme, — d’où un fils de fabricant de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... Il faut que je brise là.

Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.

17 janvier 1839.

IIlLDEBRAND.

P. S. — Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.

Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale de la Hollande, c’est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il est situé au pied des dunes, à l’endroit où celles-ci sont les plus larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays jusqu’à Petlen, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire la célèbre digue de Hondsbossche, pour l’entretien de laquelle il faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le promeneur trouve ici l’agréable spectacle de hauts talus de dunes, couverts d’épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et les Nassans. Jusqu’à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, ombragé des deux côtés par l’épais feuillage des chênes, des ormes, des bouleaux et de toutes sortes d’autres arbres, aux pieds desquels la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à demi enterrées dans

ANTOINE LE CHASSBUlt.

la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et d’agaric rugueux.

Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et les nombreux champs de grain où l’on récolte un gruau qui appartient aux denrées renommées du marché d’Alkmaar. Celui qui a parcouru ces charmants bocages et qui, après s’être rafraîchi d’abord sous le irais ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut Iremonter plus haut vers le nord, doit renoncer à l’espoir de trouver encore des arbres, car il n’aperçoit plus que le Hondsbosch qui, malgré son nom, n’est point un bosquet, puis la Lype, la plus grande plaine desséchée artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l 'Herbe des vaches, jusqu’à ce qu’il s’arrête au Helder, dans le Marsdien, regarde vers l’orient et voie poindre l’ile de Texel, où les voyageurs assurent qu’il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.

C’était dans les derniers jours de septembre 183..., un matin, de très-bonne heure, le soleil n’était pas encore levé, la petite porte de l’une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l’heure, adossée à la dune près de Schoorl, s’ouvrit, et sur le seuil apparut un jeune homme qui s’assura attentivement de l’état de l’atmosphère et de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il se coucha ensuite un instant, la tête • Il

appuyée sur ses deux pâlies de devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de chasse satisfait. Au reste, il n’y a pas d'animal qui trouve plus facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé ; son maître n’a besoin que de prendre soq fusil, eL ce mouvement évoque à l’Instant les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant l’imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les démonstrations de jqic dont je parle ne sont que de faibles preuves du sentiment qui gonfle sa poitrine vélue! Pourtant il sait très-bien que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir d'avoir quelque part au butin.

Le jeune chasseur, — car c’en était un, — était à dessiner avec sa blouse verte usée, avec sa vieille carnassière et soq vieux sac à plomb croisé sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir vert mis de côté, et un court fusil double avec un cordon vert, sous le bras. Il était ÿrand et robuste, un blond (ils des Celtes, et son visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir le bleu limpide de scs yeux; mais eu ce moment, consultant d’abord l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une expression d’abattement.

— Assez, Yeldine, s’écria-t-il, comme s’il était ennuyé des

sauts joyeux de l’animal, qui n’obéit pas et continua à caresser ses genoux d'une manière aussi folâtre, si bien qu’il ferma la porte en donnant un coup de pied à Veldine. ,

L’animal s’enfuit, la queue entre les jambes et en

criant.

— Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la tête, il ajouta.

— Faut-il que tü souffres parce que ton maître a fait dë mauvais rêves?

Il prit le chemin qui conduisait vers le village.

Si la jeunesse de Schoorl eût vu son Antoine le chasseur, car tout le monde l’appelait ainsi, se mettre en route d’aussi bonne heure, elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n’avait vu son œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n’avait été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère le plus gai du village, et soit qu’il fit accroire aux enfants et aux petits garçons Curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu’il laissât tomber dans le mouchoir de Cou des jeunes filles de froids grains de plomb, soit qu’il amusât les vieux, près du rouet, par ses joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du coeur, d’un cœur content, léger et sans souci. Et cependaht Antoine le chasseur appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une qualité qu’une puissance de râmè, et sous le ruisseau limpide de sa bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que là lumière et les fleurs, il ÿ avait uh fond de gravité et de mélancolie. Il n’était pas rare qu’il s’abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, et il suffisait d’unë bagatelle pour le mettre dans cette disposition d’esprit. Alors il était découragé ët abattu. Il pensait, sans transition sensible, à sa mère et à son père, qu’il avait vus mourir, et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui d’autre horizon que la misère et le besoin, jusqu’à ce que la présence des hommes le tirât de sa rêverie et qu’il redevint le joyeux et facétieux Antoine le chasseur

de toujours. La chasse était son plaisir et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s’en donnait à cœur joie. Chaque malin il se mettait en campagne avant le lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, n’ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.

Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s’arrêta non loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main droite. Il écouta à la fenêlre fermée. Un instant il parut hésiter; mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. Un bruit à l’intérieur, comme le déplacement d’une chaise, répondit au signal.

Il sourit.

— Ce sera elle ! dit-il tout haut.

— Oui ! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du fond de la maison.

Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses lèvres, et son visage reprit sa sombre expression d’auparavant. Il leva la tête et fit signe au chien.

Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu’il ne l’avait cru, et bondit de l’épais feuillage sous lequel se dissimulait près de la chaumière une petite source venant de la dune.

— Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d’un ton mécontent. Mais changeant sur-lechamp, il se dit à lui-même à demi-voix : « Si Jeannette

ANTOINE LE UHASSEUB. 197

savait que je me suis fâché contre Veldine! Je mérite d’être malheureux aujourd’hui.

Triste prévision pour celui qui va en chasse I

Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et s’éloigna à droite. Antoine la rappela.

— Ici, Yeldine! dit-il d’une voix affectueuse, il faut monter, ma chère. Ils n’ont pas encore besoin du chaume ; il y a encore assez à paitre sur la dune. Et il tourna à droite.

— Allez- vous là-haut, Antoine ? dit Jean, qui était déjà levé et en campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des boutons de chasse, un bâton à la main et un cha. peau avec ruban vert.

— Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la brande (l).

— Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c’était lui. Ne voulez-vous pas allumer ? dit-il, et il lui tendit amicalement sa pipe.

— Merci, Jean, répondit Antoine, je n’ai pas encore gagné mon tabac aujourd’hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace d’un braconnier, peut-être ?

— Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl ; je dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse !

— Merci 1 dit l’autre. Et suivi du chien, il s’approcha de la dune, et se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d’où s’envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à monter.

(I) Terres en friche ou incultes. ’j

Lorsqu’il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l’arc-en-ciel descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, tout était encore plongé dans le calme et dans le silence : un seul coq chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche ; mais on n’apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde qui poursuivait son chemin d’un pas rapide.

— Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous ? Folie ! poursuivit-il, et il tira sa gourde, et comme s’il buvait à sa chienne : « Allons, Veldine, au premier perdrbau tué ! »

A ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir le terrain de chasse.

Dans tout Schoorl et Bergen, il n’y avait pas de meilleur chasseur qu’ Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent se dire sûrs de leur coup : * Savez-vous à quoi cela tient, avait dit un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, sur le banc devant le Lion rouge, lorsque Antoine passa chargé de gibier ; sâvez-vous à quoi il lient qu’ Antoine le chasseur, quand deux gélinottes

se lèvent, une devant et l’autre derrière lui, il ne les abat pas moins toutes les deux? — C’est parce qu’il a un fusil à deux coups, avait-on répondu. — Non pas , camarades, avait dit Krélis, c’est parce que c’est un homme double.» De là venait aussi qu’ Antoine le chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut et ferme d’une foule de lièvres et de perdreaux qu’ils n’ont à la vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu’ils sont allés mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.

La gorgée d’eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un Ohasseur des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper l’humeur sombre d’Antoine le chasseur et lui inspirer du courage ; dès qu’il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s’éveillait. Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler trèsfort, le nez contre le sol.

— Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.

Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l’un après l’autre. Le chien s’élança : le lièvre était libre.

— Que diable cela veut-il dire ? dit Antoine le chasseur en jetant son fusil à terre. Il suivit d’un œil stupéfait l’animal aux longues oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, vola à travers la plaine jusqu’à ce qu’il disparût de l’autre côté sur une dune où Veldine le

suivit avec ardeur et avec des aboiements entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.

11 siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.

* — Je pensais bien que je serais malheureux 1 s’écria-t-il.

Enfin, ce n’était qu’un lièvre! Doucement, Veldine.

Et il poursuivit son chemin.

— Ce n’était qu’un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que voulait-il donc ? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et vous le comprendrez.

Je ne commencerai pas parvous dire que Jeannette était la plus jolie des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui est certain, c’est que c’était une charmante enfant, plus délicate et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles d’oreilles d’argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer pendant la semaine, sans qu’elle en fût moins séduisante. Orpheline, elle était le soutien, la consolation de sa grand’mère et d’un frère sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand’mère et le malheureux enfant. Jeannette n’aimait personne autant qu’ Antoine le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort éventuelle de sa grand’mère, elle s’était peut-être imaginé aussi qu’elle pourrait bien devenir la femme d’Antoine le chasseur. Dans l’état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant et plus, mais cela n’allait pas plus loin. La grand’mère aimait à entendre plaisanter Antoine, et l’en-

Tant sourd-muet était au comble du bonheur lorsqu’il le voyait approcher et qu’il lui apprenait à faire des trébuchets de ^pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu’il venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, jusqu’à ce que sous l’empire de la joie il parvint à faire entendre un son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, mais pas davantage; et * le bonsoir, Antoine! >n’en était pas moins affectueux pour cela.

Mais la veille au soir, Jeannette l’avait malicieusement tourmenté, car c’était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu’Anloineeût déjà apporté maint lièvre à la chaumière, il n’avait pas encore tiré un seul perdreau.

— Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade I

— Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain ? demanda Antoine.

— Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.

— Cela sera, Jeannette ! s’écria le chasseur en passant le bras autour de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je veux ne plus m’appeler Antoine le chasseur. Et il l’attira vers lui.

— Reste tranquille, mon petit Antoine, s’écria la jeune fille, pas de folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!

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Et elle se mit à rire aux éclats pour pérsister dons sa ferme remontrance.

— Soit, répondit l’amartt; mais sais-tu, Jeannette, donnetaoi Un baiser sur la main, èt si demain je reviens sans perdreaux, donne-moi encore un baisér semblable; mais si j’en apporte, gare à ta carcasse !

— C’est fhitl dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de ldi, lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner Un baiser sur la joue, après quoi sa bouche se déiourrta Un peu plus que d’ordinaire; le sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tète et se mit à bondir de plaisir autour de la chambre en battant des mains.

Etonnez-vous, maintenant, qu’Antoino le chasseur ait dit aujourd’hui avec quelque dédain : — Ce n’est qu’un lièvre 1

El cependant s’il avait eu le lièvre seulement ! car on aurait dit de plus ert plus qu’il courait chance de rentrer au logis les mains vides. En vain avait-il parcouru pendant une couple d’heures la vaste dune de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu’à la cheville dans l’épaisse mousse brune ; sur les bancs blanchis où le sable sec et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés humectaient le sol; nulle part, pour employer lin terme de chasse de la Hollande du nord, »? ne découvrait la vie. Il remarquait bien çà et là une trace de lièvre, ét plus loin des excréments de perdreaux; mais ni cëllll-là, rii ceux-bi ne se présentaient. Il tira avec une certaine méchanceté un hibou blanc, qui s’éleva d’un buisson sur ses ailés d’uné légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. Veldirté lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt* et enfin il sentit quelque chose s’élancer

ANTOINE LE CHASSÊÜH»

d’une touffe de mousse épaisse; ce n’était qu’une chétive alouette! Ainsi se passèrent de lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un abattement encore augmenté par la fatigue et l’ardente chaleur du jour. Tout à coup une légère brise s’éleva, qui passa rafraîchissante dans ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi qpe haute colline de sable blanc, il aperçut devant lui ja vaste mer.

La mer offre toujours un spectacle imposant ; mais lorsqu'on la voit sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière sur lp sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de celte vaste étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment qup vpus vous trouvez vraiment à l’extrémité du monde s’empare de vous ; vous croyez 0trp le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s’assit en frissonnant sur le sommet dp la colline, mit sop fusil au repos, et regarda les vagues réfléchissant le Soleil. Le chien se reposait haletant à côté de lui; sa .langue sortait longue et rouge de sa gueule. Ici, en présence de la mer, et pas de rafraichissementl

Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il tira aussi sa gourde pour boire un coup.

— Non, dit-il en l’éloignant de sa bouche. Oh! ce rêvel je voudrais être quitte de ce rêve !

U voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer lui en rappelait des circonstances qu'il

avait oubliées, bientôt il se représenta à lui plus vivement que jamais.

Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de l’ouvrière de Schoorl : ce n’était pas cependant dans la campagne de Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de chasse, avec des boutons d’or qui brillaient au soleil, et Jeannette avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois perdreaux s’envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; chaque fois ils s’abattent comme pour le narguer, et dès qu’il approche, ils poussent un cri, battent des ailes et volent plus loin. Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent chacun trois fois, et l’un d’eux vola sur le bonnet du jeune homme où il se posa. — Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu’il alla pour le ramasser il n’y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, mais la télé sanglante de Jeannette gisait parterre et le regardait avec des yeux mourants; et lorsqu’il l’eut contemplée longtemps, la mer s’avança jusqu’à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla en arrière et disparut, revint au-dessus de l’eau et disparut encore, jusqu’à ce qu’il s’éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait par les fentes et les fenêtres. Il s’habilla pour la chasse.

Et maintenant qu’il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision se répète, et la tête de Jeannette parait au milfeu des rides écumeuses éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les vagues.

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