‹ La chambre obscureChapitre 16 sur 46 · K LB CHASSEUR · texte numérisé non relu

K LB CHASSEUR

Il détourna les yeux de la mer et s’étendit en avant sur la pente de la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s’endormit et l’affreux spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu retentirent. Il s’éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au galop la colline.

Un nuage bleu de fumée s’éleva majestueusement derrière la dune voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des yeux. Us s’abbattirent doucement de l’autre côté de la colline, puis partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, mais ils s’étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une couple de jolis perdreaux, après les avoir considérés un instant avec complaisance.

C’était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pùt le souffrir et qu’il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoinel’avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c’était un mauvais chasseur, et même avec l’aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait Krelis, ce qui l’ennuyait beaucoup.

Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton demi-impératif;

— Où sont-ils allés, Antoine ?

— Vous devez le savoir! dit celui-ci»

«— Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. Avez- vous quelque chose?

— Ni poil ni plumel cria Antoine le chasseur à haute voix.

— Gela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant; et ilitira un lièvre et trois perdreaux de sa carnassière , et tes éleva triomphalement en l’air.

— Chacun son tour, Dirkî cria l’autre.

— Oui, s’écria Dirk, et si tu n'avais pas de tour aujourd'hui, enfant du diable !

Alors il descendit la donc et continua son chemin en se dirigeant vers le nord»

— Allons, maintenant au champ de derrière, Veldinel dit Antoine le chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup de sa gourde et se dirigea vers le midi.

11 avait bien remarqué l’endroit où les perdreaux s’étaient abattus. D’après tous ses calculs, c’était une plaine à lui bien connue qui a l’air d’une 'exploitation manquée, et çà et là parsemée de bouquets de genêts, de saules rampants et d’aunes nains. Cependant il prit encore plus au sud, comme s’il dépassait la place pour tirer les perdreaux contre le vent. Alors il s’approcha de la plaine; mais les perdreaux étaient devenus sauvages. Bien loin -avant qu’il ne fût à portée, ils

prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest

où ils s’abattirent de nouveau.

— Patience ! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine pour s’assurer qu’il n’était rien resté en arrière, il prit la même direction pour poursuivre la compagnie.

Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manoeuvre dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l’avance; il ne perdit pourtant pas patience :ia vue des perdreaux à l’horizon, toute vexante qu’eUe fût, le faisait continuer. Mais son àme était tellement préoccupée des perdreaux qu’il me semble qu’un lièvre aurait pu lui couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu’il fût, il l’eût aperçu à temps! Après une couple d’heures de ohasse, il se reposa encore une fois dans un endroit où son chien trouva de l’eau de source. L’animal, non content de se désaltérer, entra dans l’eau jusqu’au ventre, et parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.

Déjà fl avait dépassé le bois de Bergen. Tout .à coup, il vit la compagnie se 'lever et s’abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans cette direction. Déjà il apptochait de la place où elle devait être! le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. Son espoir n’avart pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais tout à coup le poteau delà chasse réservée du seigneur de Bergen lui tomba sous les yeux; son domaine s’étend encore de quelques verges au delà du bois. Déjà le chien l’avait dépassé en reniflant. La tentation était grande. Il n’avait encore rien fait après une chasse de tant d’heures. Bien plus, il s’était vanté de rappor-

1er des perdreaux. Et puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme elle se raillerait de lui ! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux en s’élevant l’avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d’un long vol, et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse !

Il se sentait agité; son coeur battait dans sa poitrine. Le chien allait de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un instant, il réfléchitet il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. * Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres yeux! » dit-il en soupirant.

Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit entendre! une couple de perdreaux s’envolaient juste devant lui, des retardataires qui n’avaient pu suivre la troupe.. Au même instant son doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau tomba comme du plomb ; l’autre alla un peu plus loin , tourna sur lui-même en l’ai%> et tomba également. Tandis que Veldinc s'emparait du premier, il alla pour ramasser l’autre. Il vivait encore et s’efforcait de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. 11 le regardait tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C’est d’un œil pareil que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau , le petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!

Digitizëd byCoôgle

Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement le reste de son chemin. Il a ce qu’il désirait: les deux perdreaux desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa hanche. Il n’a pas perdu le baiser de Jeannette ! Le fusil chargé de nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et les genêts. Un quart d’heure après, un lièvre bondit et tombe presque au même instant, « arreté dans ses bonds ayiles par le plomb rapide, » comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.

— Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers Schoorl.

Il éta.it déjà tard, et il avait encore une forte hauteur à gravir, puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? 11 allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.

— Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda un petit garçon aux cheveux jaune paille et aux joues d’un brun de café qui sortait du taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton lorsqu’il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.

— Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te le donner; mais il ne faut pas l’escamoter, entends-tu?

11 s’assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d’abord des perdreaux qu’il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le considéra.

Eh! qu’il est gras! et de jolis petits yeux d’ouate! dit-il.

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en ouvrant par un badinage d’enfant un des yeux du per • dreaa et le mettant devant Antoine.

— Laisse ses yeux fermés, méchant bambin 1 dit Antoine le chasseur avec vivacité, et un nuage reparut sur son front.

Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sur le bâton de l’enfant : celui-ci , fier de sa charge et se sentant plus grand que tous les enfants de paysans réunis des seigneuries de Schoorl, Groet et Kamp, descendit rapidement avec l’animal.

Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l’intérieur du sac de la carnassière, si bien que la moindre plume n’en * dépassait pas.

— Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d’abord ce qu’elle va faire.

Ainsi il traversa le village et suivit le chemin de sable, calculant s’il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à ]a maison à cette heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s’élança en poussant un grand cri pour l’effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.

Antoine le chasseur s’effraya plus que Jeannette n’avait pu s’y attendre. Un frisson glacial lui parcourut les membres. Mais il se remit sur-le-champ.

— Sac plat I lui cria-t-il en riant.

— Cela n’est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j’ai vu le garçon avec le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?

— Je n’ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage le trahissait. Mais non, Jeannette, ajoota-t-il, la jeune fille le regardant avec incrédulité.

— Voyons, camarade, dit-elle, et elle saisit la carnassière pour se convaincre.

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Mais. j$ »ir« celle-ci de te main chérie et te repoaesa brusquement vers son côté droit. L» jeune frMe souri» et sauta devant fui pour tâcher do voir dedans. U» coup retentit : le chte» aboya. Jeannette gisait sanglante b ses pieds.

Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l’autre eâté, H avait engagé te chien de son ftisil dans une des petites mailles du filet, et en relevant Parme, te coup était parti.

Antoine le chasseur et tes deux petits garçons étalent pétrifiés. Mars Tentent sourd-muet revînt te premier à la conscience de la situation : il s'élança furieux sur Antoine et te mordit ati bras. Le fusil était tombe par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du canon el lui arrache l’arme. C’était un paysan qui étant accouru déchargea le fusil en l’air. La moitié du village accourut et se pressa autour du cadavre de Jeannette et autour de l’infortuné, qui désire retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.

Il n’y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu’un coup de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse qu’une balle; car chaque petit grain en fait une particulière el la quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du cimetière. La vieille grand’mère et l’enfant sourd-mucl avaient tout perdu.

L’infortuné Antoine le chasseur fut saisi d’une violente fièvre dans laquelle il ne cessait pas d’être furieux. La nuit

après l’enterrement de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s’en retournait tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut de la dune. »

— Que faites- vous là, Antoine? cria-t-il d’une voix forte en le saisissant par le bras.

— Seigneur, dit l’infortuné effrayé et à voix basse, je l’enterre. La mer va venir tout à l’heure.

Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé une tombe avec ses doigts.

Le soir suivant, il avait rendu l’âme 1

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iï.

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LE BATELIER

J’ai si souvent voyagé en irekschnit (1) que je suis à même d’écrire sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte (2) , mais j’en suis à demi au regret. Je crois que je l’ai fait pour avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais maintenant que je vois déjà une barque d’ordonnance tomber réellement en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant dans l’air crient à diverses autres le Memento mon, l’affaire prend pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer le roef (3) entier d’Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur les temps changés. Ce n’est pas tant pour les trekschnits que cela me peine : ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens de

(I) Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins de fer, est encore aujourd’hui un moyen de transport très-usité en Hollande, et nous dévoua ajouter très-agréable.

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(3) Arrière du trektchnil, et premières places. •

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locomotion, mais c’est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, mes amis, à leur disparition. C’est une bonne, honnête, fidèle race de gens à la mode antique, et ce sera une. vraie désolation si jamais ils disparaissent de la terre — je veux dire des eaux. Respect pour eux I Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre ouverte, une grande somme d’argent , un meuble précieux ! Rien ne manquera au message, pas un stuiver à l’argent, pas un mot ne sera lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. Faites-lui seulement savoir que vous vous fiez à ses soins, et soyez aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel d’amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux entendre le pas que le tien sur l’escalier inégal de son humble réduit d’étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre bien connu qui n’avait plus besoin d’adresse ? Et puis ton affectueux compliment, et que toute la famille allait bien, et l'impatience d'Hildebrand lorsqu’il cherchait le double de la clef avec laquelle sa bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans lui dire : — Monsieur n a-t-il rien à faire dire ? ou pouvais-tu dans sa ville natale passer devant la maison de sesparents, sans y aller dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les plus cordiaux de sa part? Ne l’as-tu pas caché plus d’une fois dans ta barque, quand il était vert (1), jusqu’à ce que la table d’étudiants sur la Mare fût finie. Et

(I) On désigne en Hollande par le nom de verts, les étudiants récemment entré» i> l’Université, qui sont soumis, comme partout, à certaines tribulation* et éprouvés.

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quand il fut promu à ses grades, et que tu le félicitais — que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu’on avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le trekschnit ne devrait pas être supprimé 1

Mais, outre celui-là, j’avais maint ami à bord de la barque qui savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d’heure de distance, et prenait à l’instant pour moi le meilleur coussin du roef, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le pont était mouillé, à me céder l’usage de ses sabots. Lorsque je le pouvais, je m’asseyais sur la chaise du pilote, et je n’ai jamais dit d’elle du mal. Je connaissais l’histoire de tous les bateliers et de tous les domestiques , de leurs anciennes relations et de leurs récentes mésaventures à bord du trekschnit. Chacun avait son mérite propre dans la conversation. L’un savait montrer partout des canards et des lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions ; l’autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens de vieilles histoires du temps où il allait à l’école ; le troisième parlait de Bonaparte, et combien celui-ci avait dû a voir peur des cosaques, avec l’exactitude d’un contemporain et la familiarité d’un ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines ; le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés ; et son frère, surnommé le Teigneux, qui n’avait pas toute la dignité de l’état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, et sachant raconter des anec-

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dotés pendant autant de ponts que vous vouliez. S’t'i lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait ; car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le sort qui attend les trekschnits dans l’avenir.

— Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le roef, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après avoir faitd’inutiles efforts pourdécider un monsieur assis dans le coin à lier un bout de conversation. Vous aurez bientôt fini, batelier ? — Comment cela, mademoiselle ? demanda le capitaine. — Mais grâces aux chemins de fer. — Les chemins de fer ! mademoiselle, cela ne vaut pas un liard. S’il n’y avait rien autre chose, ce serait bientôt fini d’eux. Mais la nouvelle... — La demoiselle ne connaissait rien de plus nouveau au monde que les chemins de fer, etl'on ne parviendrait pas à l’v faire monter. — Mais oui, dit Riethenvel ; vous avez lu sans doute quelque chose sur le soufflet souterrain ? — Sur le quoi ? demanda la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi ? — Mais le soufflet souterrain, s’écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix rauque. C’est magnifique, écoulez ! Vous avez des tuyaux, des buses, des canaux... et souterrains encore ! d’Amsterdam à Rotterdam, parexemple,et réciproquement, cesontles deux plus grands. Maintenant vous en avez de courts pour Halfwez , Harlem, Leyde, Delft... vous comprenez, n’est-ce pas? — La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la bouche. — Bon ! vous arrivez au bureau ; vous voyez dans le. plancher un certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres les noms de Halfwez , Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. Vous voyez là une grande balance et un va-

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let en très-belle livrée à côté. Où doit aller mademoiselle ? dites seulement un endroit. — Ici le narrateur attenditune réponse, mais la demoiselle ne savait que dire et craignait que tout le récit ne fût qu’un piège tendu à son innocence. — Bon ! je dirai que vous\oulez aller à Rotterdam. Vous recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. Ici la demoiselle ne put se contenir : — Dans la balance, batelier ? s’écria-t-elle, et ses prunelles s’écarquillèrent de surprise, aussi grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance ? — Vous allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon : tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous placer sur cette trappe. Pouf 1 elle descend dans la terre. Runt ! vous voilà en route : vous ne voyez rien que les ténèbres d’Egypte. Mais on n’a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. Vous voilà de nouveau dans un bureau ; vous croyez que c’est le même ? vous vous trompez : vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre ?

A cet appel l’interpellé, qui estdomestique du Teigneux, ne répondit qu’en hochant la tête et en prenant une chique de tabac. — Pierre y a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin : cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait froid, mon brave, tu as de l’àge. Ne lambine pas parce qu’il y a une demoiselle dans la barque ; fais marcher la haridelle, camarade ; et donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.

— Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien

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prendre soin de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.

— Y tenir ? dit le batelier : mademoiselle doit savoir qu’il n'y a pas de gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maitres d’école. Les maitres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les bateliers, à cause du grand air et du vent.

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