‹ La chambre obscureChapitre 19 sur 46 · I,E DOMESTIQUE DU BATELIER · texte numérisé non relu

I,E DOMESTIQUE DU BATELIER

me dit celui-ci. Je dis : Je n’en sais rien. El monsieur entre. Je pensais : monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette plaisanterie ; car je croyais que l’affaire était oubliée; il a bien vu que cela ne m’allait pas. Mais toute sa vie! J’attendis bien une demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de clefs : que va-t-on faire de moi? En un clin d’œil j’étais de retour; on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, etM.Daats, dont le [ils est encore bourgmestre, je crois, et le défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais celui-ci n’avait rien à dire ; il était là comme secrétaire et assis au milieu des papiers. Le plus gros , Van Zuchter , avait un petit marteau dans la main ; il commença à me faire un sermon et à m’adresser des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient consenti à faire selon mon désir, c’est-àdire à me nommer domestique du trekschnit de X., et qu’ils espéraient que je remplirais ce poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une attaque : Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi biei un instant, je vais parler avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément que je ne le ferais pas. Mais, ah ! bien oui, dès que j’eus dit amen, ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c’était une bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu’il me mit dans la main, et mon maître ne faisait que tousser : c’est maintenant qu’il avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, M. Van Zuchter

TYPES HOLLANDAIS

prit une grande sonnette de table ; elle ressemblait à une cloche , et alors mon neveu rentra, et je n’eus plus qu’à partir; mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dilckerdak et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait que je serais bientôt batelier 1 Une belle chose: tous les bateliers sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le plus jeune domestique. — Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille sous le bras! Oh ! mes chères gensl Enfin nous avons trainé et nous traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma soixanle-dixième année... Ho... 0...0..., conducteur, la corde va sc mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps que moi, s’il plaît à Dieu 1

RXUMER.

Jl monsieur J. J). Van dm Hanzett, ohinwgitn à Momikeudam.

Mon digne collègue,

Les longues soirées d’hiver et le «ombre relativement petit des patients me permettent dë voua écrire, à l’occasion de la nouvelle année, une lettre confraternelle; ce que j’avais envie de faire depuis longtemps : cette fois-ci, je n’ai pu résister davantage à l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études , qui comprennent l’opération, c’est-à-dire Ta partie manuelle, qui ont de la dextérité, mais sans procéder en vertu d’une théorie ou d’un système, et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas capables, si par une circonstance accidentelle ils produisent une ulcération, de la guérir secundum legum artum, ou de graisser une emplâtre, et c’est pourquoi aussi, pour les blessures qu’on se fait, ils ne sa-

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vent ordinairement rien conseiller que de l’eau froide et une compresse.

Oh ! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à Amsterdam, nous exercions celte branche dans notre jeunesse, c’était une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si bien qu’elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment amputée de l’arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été donné de continuer d’exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer que dans ce siècle d’obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute confiance en notre lancette?

Si nous trouvions encore, dans l’emploi de ce rasoir, un moyen surabondant d’existence, comme il conviendrait qu’en put donner un art qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l’avantage général , non sans

profit pour nous-mêmes. Mais s’il en est pour vous comme pour moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne vous en naît pas de nouveaux. Hier, — et cette circonstance même m’a porté à vous écrire aujourd’hui, — hier j’ai perdu mon dernier patient, qui était habitué à se faire raser jusqu’à la nuque avec un large instrument, et

LE BAHBIER.

un peu dans le système dur, comme notre défunt patron avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu’on était encore habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. Maintenant il est dans l’ordre de laisser autant de poil que possible, au grand afTront de l’intervention de Tubaleaïn et de la branche chirurginale, et j’ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur barbe et l’ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu’on nomme Jeune-France. Je les vois tous les jours dans les magasins d'estampes.

Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu’avec lui toute mon ambition pour l’avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l’opération disparait, et si doucement, si insensiblement, qu’on en vint à laver la barbe! Comment peuvent, de celte façon, faire honneur à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzclt, qui sont ceux qui gâtent pour vous et pour moi tonie la branche chirurgicale? Personne autre que cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.

Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche représentés d’une manière in-

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complète par de mauvaises gravures sur bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons patentés, qu’on vient d’inventer uniquement dans le but, pour ainsi dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas gradués, mais même les non patentés, ont la permission de se faire la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d’être présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion de se convaincre qu’un tiers des hautes puissances (ombres de nos pères!) se soustrait à la faculté.

Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est déjà longue, et j’ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement l’opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j’en reste avec notre inoubliable patron au principium nocentium de l’eau, en combinaison avec les humeurs do l’atmosphère. Mais croyez-moi, le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J’ai eu, il y a peu de temps, l’honneur de guérir un patient qu’on aidait à mourir avec le misérable sulfatis quinini, seulement et uniquement en lui conseillant de manger des grappes de raisin

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