LA JEUNE PILLE DU BRABANT DU NORD
Par une belle matinée du mois d’août de l’année 1839, deux jeunes gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s’étendaient des deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant sur leurs chapeaux de paille et leur, havre-sacs, et comme le frais taillis qu’ils longeaient et les etites sapinières qu’ils traversaient de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d’ombre, ils commençaient à s’apercevoir qu’un voyage à pied peut avoir aussi ses désagréments.
— Cette diable de tour, dit le plus jeune en s’arrêtant et en appuyant le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous n’avançons pas.
— C’est cependant le bon chemin , répliqua le plus âgé qui portait la décoration de la campagne de dix jours (1),
(I) Campagne des Hollandais en Belgique en 4831, qui se termina parla bataille de Louvain.
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je le connais b en. Voilà là-bas, à droite dç la tour, le moulin où nous avions un poste.
— Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
— Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n’est pas cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu’il y a de plus joli, c’est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle nous recevra cordialement.
— J’espère, dit l’un d’un ton de doute, qu’elle sera digne des peines que nous donne ce fatigant chemin; car je n’aime pas beaucoup tes servantes d’auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et dans les voyages; mais pour moi je n’en ai jamais rencontré que de grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement sans qu’elles pensent qu’on va les corrompre. Si on leur adresse quelques galanteries, elles vous (gardent bouche béante sans vous comprendre, ou vous disent monsieur 1 avec un rire si stupide qu’on en a assez d’une fois.
— Tu ne connais pas Ketjen ! répliqua l’autre avec une emphase affectée, par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen 1 Tu n’es pas digne de contempler son visage. Ketjen , le plus fin et délicat brin de fille de tout le Brabant du nord que j’aie vue. Ketjen, avec sa jolie petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, qui parle si bien et rit si gracieusement...
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TYPES HOLLANDAIS
— Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je dis avec le vieux poème:
Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
— Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un mot au détriment de Ketjen, et j’abats la tête déloyale, comme ces moissonneurs les épis mûrs làbas. Puis, reprenant un ton naturel, il poursuivit. Je n’avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au temps où nous étions à Oosterhout, je l’ai tourmentée et suppliée pour qu’elle me donnât un baiser. Si j’ai réussi trois fois à en obtenir un, c’est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu’elle m’a accordé lors du départ. Toute la compagnie était amoureuse d’elle. C'était Ketjen par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle ; chacun voulait se promener avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture, — il y en avait même, je crois, qui \ o^pient l’épouser...
— Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les plaintes de chacun?
Pas du tout : elle était trop intelligente, et plus encore
trop honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa petite 'figure dévote; mais laissons cela. Il n’y avait personne qui pût se vanter d’avoir obtenu une faveur d’elle; il n’y avait personne qui la traitât brutalement ou la mil en colère; elle