‹ La chambre obscureChapitre 28 sur 46 · LE PÊCHEUR DE MARKEN · texte numérisé non relu

LE PÊCHEUR DE MARKEN

avec de profondes poches dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d’une grossière étoffe brune et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à larges bords , et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme ornements de luxe, quelquesuns portent, et le vieux au moins, de petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu desquelles sont cachés leurs yeux gris-pàle et tout alfeclueux; ils ont de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à pâlir un peu. Tels qu’ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, ils font partie du contingent de l’ile de Marken pour la milice nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur tête.

Connaissez- vous l’ile de Marken? Elle offre la preuve convaincante que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la plus robuste race d’hommes. Marken est, dirait-on, un tas de boue au milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d’herbe çà et là pour un maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l’éleule et un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. A Marken il n’y a pas l’ombre d’un seul arbre; à Marken, pas d’apparence ni rien qui ait l’air d’une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que mange cette race de géants, qui pros-

TYPKS HOLLANDAIS.

père sur ce sol marécageux, est préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l’apporte, chaque jour, ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant c’est là que s’est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas et des boucles d’or; et le curieux qui met le pied chez ce simple peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les moeurs, les idées d’il y a deux siècles; bien qu’il ne faille pas méconnaître que les levées du service militaire et la chute des grandes et des petites pêcheries, ont fait auâsi de l’habitant de Marken un saletir d'anchois : c’est ce qui l'a quelque peu l'ait sortir du cercle restreint dans lequel il était renfermé. J’y allai un jour avec un vieillard de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux revenants et aux sorciers qu’à la sainte Trinité; j’entendis un sermon religieux où il était parlé des Yoéliens et des Coccéiens, comme ces querelles étaient encore à l’ordre du jour, comme si messieurs Voétius et Coccéius continuaient leurs disputes encore tou3 les jours avec un zèle ardent. J’étais assis chez le bourgmestre à sécher mes habits, près d'un feu dont la fumée n’avait d’autre issue que par le toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de parfait amour et de rose sans épines, selon mon bon plaisir; puis l’homme du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du vin qui crache, — il désignait ainsi le champagne, — lorsqu’il avait fait son tour dans les iles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de scs lèvres de bourgmestre.

Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du

Page 1