‹ La chambre obscureChapitre 8 sur 46 · LE TRKKSCHNÎT, LA DILIGENCE, LE BATEAU A VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

LE TRKKSCHNÎT, LA DILIGENCE, LE BATEAU A VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER

On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez nous sur le treksihnit; la ligne se brise au moins six fois avant d’arriver à sa destination ; enfin, on arrive! Mais ciel t que cela dure longtemps avant que l’on ait ses bagages; avant que la chaufferette, la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j’ai, entre autres vices non patriotiques, une impatience qui n’est rien moins que hollandaise : bien que je puisse me rendre celte justice, et déclarer qu’il n’y a personne au monde qui lire d’embarras, avec plus de calme, une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, c’est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j’ai la plus admirable patience; j’ai du respect pour les choses qu’il faut faire lentement : mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis attendre : cela me fait souffrir. La vie est trop courte, , et mon sang coule vite. F est in a lente, rectè, sed festina. Quant aux chemins de fer, en particulier, je les attends depuis des

années, non pas que j’y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d’un pari que j'ai fait, et uniquement parce qu’il n’y a encore aucun moyen de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais que rarement faire usage.

Pour ce qui est du trekschnit, j’ai déjà laissé voir mon sentiment. Il est vrai qu’on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si le batelier a de l’encre à bord et que vous ayez emporté une plume avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au reef, un peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez qne vous êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que mon gèhon ; et assurément tons n’êtes point un gaillard de cinq pieds sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose de douloureux dans le mouvement du trekschnit qui rend ennuyeux le livre le plus amusant et vous ralentit. dans votre ardeur pour le jeu; mais surtout il y a dans le trekschnit un génie de bavardage d’une misérable espece. Les conversations qui s’y engagent sont toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans fe même ton monotone. Les anecdotes du trekschnit sont parfaitement insupportables ; ajoutez-y cette affreuse question

souvent répétée: » A quelle distance-sommes-nous, batelier?» et Téternel : « Allons, il faut payer, » quand l’hommé vient chercher son argent. Ne condamnez pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement d’esprit. Dès quo la tombe s’ouvre devant nous, on rte rougit pas d’une seule

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LE TREKSCHNIT, fcA DILIGENCE.

faiblesse. On sent du plaisir et de Fintérêt à parler du son des cloches, do prix des vivres et de cette grave question : «Vaut-il- mieux aller se promener après midi ou faite un petit somme?» On a besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon de l’endroit vous domitte tellement, qu’il vous réduit souvent presqu’à vous faire additionner la des avantages du trekschnit. Vous entendrez toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l’oreille avec attention au nom de trékschniten et de diligences qui font te trajet en un jour. La triste et pénible impression dont vous souffrez s’aggrave encore par te lecture du tarif, par la vue d’un bougeoir en enivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-btanc, et le reste du petit mobilier. Puis vous êtes frappé de ta gravité prudente avec laquelle le batelier tire d’abord une clef de sa poche, ouvre le petit tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un trekschnit. Au contraire, te roef est l'atmosphère' naturelle de tous les préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles idées, l’école de tous les laids et vite défauts. IT y a des exemptes d’hommes qui, pour avoir été trop en trekschnit, sont devenus lâches, rampants, avares, entêtéset importuns.

En général, le roef est consacré aux gens qui en font le personnel ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le ridicule, l’hommeavcc une tabatière à musique; de jeunes fabricants de pain d’épiee, qui ne veulent pas paraître ce qy’ils sont, avec une sorte do constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de chemise

ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique ; de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d’honorables libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et montrent pour preuve une tabatière d’argent avec inscription; des mères avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, lequel à huit ans connaît déjà le français ; des ménagères qui disent uné et ikh eeft; des caméristes quj veulent se faire passer pour leurs maitresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un profester; des demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi ; des mauvais plaisants qui ont l’esprit de parler des dangers terribles qui caractérisent les voyages en trekschnil, et les malheureux qui ne pourront arriver chez eux à moins qu’ils n’arrivent à temps pour l’autre trekschnit de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, sorte d’insectes afTreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.

Le personnel de la diligence a un tout autre caractère : en général, il est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d’actualité, mais en même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec des personnages politiques, avec des ^étudiants, avec des messieurs qui vont à une au-

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