‹ La chambre verteChapitre 7 sur 42 · LAURENCE, LE COMTE · texte numérisé non relu

LAURENCE, LE COMTE

LE COMTE, saluant, Ries hommages à la belle Laurence d'Esiangesî

LAURENCE, .se levant d'un air de surprise ef de mammise humeur. Ah !... monsieur le comte de Luxeuil!

LE COMTE. Mille pardons d'être entré sans me faire annoncer... Mais d'où vient ce nuage ((ue je vois répandu sur votre jolie figure , (juand toutes les jeunes filles envient votre bonheur?

LAURENCE, ûvec chagrin. Mon bonheur !

LE COMTE. Quand tous nos jeunes seigneurs se montrent jaloux du futur qui arrive aujourd'hui... et que vous attendez avec impatience sans doute. ( Tressaillement de Laurence; h Comte reprend à par t. )!^on... Grâce au ciel, je ne la crois pas très-impaliente de le voir... {Haut.) Avani une heure le protégé de madame la marquise de l'ompadour, le jeune duc de Chavigny fera son entrée au château de Saint-Germain.

LAURENCE, effrayée. Avant une heure?...

LE COMTE. Et sufc-le-champ on célébrera dans la chapelle la cV'émonie du mariage... vous serez fêtée, admirée... vous, la plus jolie, la plus séduisante de toutes les duchesses. Eh bien ! qu'avez-vous donc?... vous pleurez, mademoiselle?...

LAURENCE, de même. Duchesse !... oh ! ce litre n'est pas encore le mien !...

LE COMTE. Que dites-vous?

LAURENCE. Nou... HOU... j'irai me jeter aux genoux du roi, je lui dirai que ce mariage ferait le malheur de toute ma vie!... et j'en suis sure, sa majesté.. .

LE COMTE. Sa majesté sera inflexible! oh, je vous en réponds, mademoiselle... car ce

maiiage a été résolu par madame la marquise de Pompadour. J.e |)ère de votre futur est un peu de ses parents; aussi lui a-t-elle promis de relever sa maison en faisant la fortune du jeune duc... et pom* tenir sa parole, elle lui fiiit épouser, à lui, y\n pauvre cadet de famile, la plus jolie fille et le plus riche parti (le la cour de Louis XV... Ce (pi'a voulu madame la n)arquise, sa majesté le veut... et Dieu le voudra.

LAURENCE, mettant la main sur son cœur. Mais il y a là aussi, monsieur le comte, une volonté, une ré.solulion qui peut braver même la toute-puissance du roi, même celle de madame de Pompadour.

lE COMTE. En vérité! {À part.) Elle est charmante.

LAURENCE. El tout à l'heure, quand il va venir, lui qu'on me destine pour époux... lui (ju'on veut me forcer d'aimer!...

LE COMTE. Je n'ai pas dit cela!... l'épouser, oui ; l'aimer c'est autre chose !.. . ei vous avez raison; aucun pouvoir humain...

LAURENCE. iN'est-co pas?

LE COMTE. Non certainement... un mari qu'on impose n'a pas le droit d'être exigeant, celui-là surtcjut! .. un mari de province, bien <j. uche, bien campagnard, bien...

LAURENCE. Ail!... VOUS le connaissez ?

LE COMTE. Un peu... je l'ai vu il y a deux mois, chez son père, au fond de la Touraine. •Je connaissais déjà les projets de madame de Pompadour, et je n'ai pu m'empôcher de vous plaindre.

LAURENCE. O moQ Dieu !

LE COMTE. Et chacun en fait autant à la cour... tout bas, il est vrai; mais enfin on s'accorde à dire qu'une femme telle que vous méritait une meilleure destinée, que ce jeune provincial est indigne de vous posséder, vous (pii pomriez voir à vos pieds toute la noblesse du royaume; on se dit qu'il ne pourra janiais apprécier un pareil trésor; on se dit enfin...

LAURENCE. Assez, monsieur le conue, assez !.. . que je suis malheureuse! un mari qui sera la fable de toute la cour !

LE COMTE. J'en ai peur!...

LAURENCE. Qui ne pourra s'y présenter sans attacher tous les regards... qui se fera des ennemis partout!

LE COMTE. Non pas!... des amis, au contraire., .grâce à vous, belle Laurence ! Le mari d'une jolie femme a toujours beaucoup d'amis, et je veux être le premier...

LAURENCE, allant se rasseoir avec colère. Oh !... j'en mourrai de dépit et de cjiagrin.

LE COMTE, rt part. A merveille! elle ne l'aimera jamais !... j'en profiterai !

1,1's lieux Drnioisciles d'honneur rcni.rciu au l'oiid.

LA CllAMlUU-: Vl'RTE.

SCENK lli.

Les Mêmes, les Demoiselles d'honneur.

PREMIÈRE demoiselle, nccourant. Made- Mioisellc ! mademoiselle ! monsieur le duc de (Ihavigiiy !...

LAURENCE, effrayée. Déjà?... ô ciel!

PREMIÈRE DEMOISELLE. Il descend de Carrosse... il est là, sous celle fenêtre... près d'entrer chez sa majesté, et entouré de tous nos jeunes seigneurs qui, sans le connaître, le félicitent déjà de son brillant mariage. [Allant à la fenêtre.) Tenez... venez donc, mademoiselle, et regardez le.

LAURENCE. A quoi bon ? je sais trop h l'avance que jamais...

PREMIÈRE DEMOISELLE. Mais vovez, vovcz donc comme il est bien!

LE COMTE, fi lui-même. Ce n'est pas mon avis ; ces petites lilles ont des idées !...

LAURENCE, à la fenêtre. Lequel ?

PREMIÈRE DEMOISELLE. Celui qui a son chapeau sur la tète, et qui met la main à la garde de son épée.

LAURENCE, jetant un cri. Ah !

LE COMTE, vivement. Quoi donc? qu'estce que c'est?

LAURENCE, joycuse, à elle-même, et sans rérouter. Lui !. .. c'est lui !... est-il possible ! (Uix Demoiselles d' honneur. )\vncz, venez,

mesdemoiselles je compte sur tous vos

soins, sur tout votre talent pour achever ma lodetie. {A part.) Oh! j'en deviendrai folle!

LE COMTE, à pari. C'est singulier! est-ce qu'elle n'a plus peur... de son mari?

LAL'IlENCB.

Air de la Valse de Gisclle.

( Mémo air qu'au lever du rideau.;

Tout viciil sourire à mon àmc Oi'presséi;,

Tout mes snuliaits sout eiiliu exaucés ,

Car aujourd'hui je suis rcciiiii(iensce

De uics douleurs, de mes ciiagrins passés!

Il esi donc, vrai, mon Dieu ! je suis sa femme 1

El conire lui je l'implorais, liélasl

Ah ! je n'ai plus qu'une frayeur dans l'âme,

C'est, ô mon Dieu !... c'est qu'il ne m'aime pas î

Tout viciil sourire, etc.

ENSEMBLE

LES UtMOISELI.KS.

Tout vient sourire à son :\mc opiesscc, Et lous ses vœux sont enliii exaucés.

Ah I puisse-i-ellc èire récompensée Ue ses douleurs, de ses chagrins passés.

LE COUTE

Qu'a-t elle donc?., quelle joie insensée : Oui, lous se» \œux semblent eue exauces. La pauvre enfant a perdu la pensée Dc'.ses chagrins, de ses ttiurments passés. Sortie de Lait reine n des Denioiselles d'Iioiiiieiir IHir lu j'Orti- de droite.

SCE?<iE IV.

LE COMTE, seul.

Qui diable pourrait rien comprendre à la bizarrerie de ces dames? ne dirait-on pas que le petit duc, qu'elle détestait à l'avance et sans le connaître , qu'elle jurait de ne jamais aimer, vient de renverser toute s;v résolution, et de lui plaire.... à première vue?... Diable!... mais ça ne ferait pas mon conrpte... à moi, qui serai forcé, bientôt peutêtre, d'aller rejoindre en Italie la compagnie que je commande, et qui espérais avant mon départ... Et pourquoi pas?... il le faut! je le veux ! je le veux ! Celte petite Laurence a tant de charmes!... j'en suis fou! dix-sept ans... un cœur tout neuf à diriger... allons, allons, il est écrit que, grâce à moi, monsieur de Chavigny doit être un mari... comme tant d'autres. [Riant.) Oh! les maris!... {S'arrctant vivement, et baissant la voix.) Eh bien, qu'est-ce que vous dites donc, monsieur le comte? oubliez-vous que vous-même depuis un an... [Gaiement.) C'est vrai ! je me crois

toujours célibataire je le dis à tout le

monde, et je finis par me le persuader à moimême. . . C'est que rien n'est changé dans ma position, rien que ma fortune... cinq cent mille livres de dot! cinq cent mille livres!... il fallait ça pour me décider au mariage... Mais j'ai fait célébrer le mien avec tout le mystère possible, à trente lieues de Paris, dans mon vieux manoir de Luxeuil ; et j'ai passé là, en tète-à-tête avec ma femme, tout près de six mois délicieux.. . les trois premiers surtout; puis avant le commencement du septième, sous prétexte d'un voyage indispensable pour le bien de la France, les intérêts de l'état, je suis parti... J'ai reparu à la cour, toujours le même, toujours garçon... [Souriant.) On a tant de peine à se refaire.. . et connne autrefois, je mène ici une vie heureuse et indépendante, tandis que ma femme est bien tranquille là-bas, à Luxeuil, croyant toujours à ma tendresse... à ma constance... et priant pour moi! Continue, mon Eléonore! continue, et que tes prières arrivent jusqu'au ciel! j'en ai besoin.

Air : liestez, restez troupe jolie.

Loin de loi, je sui-; si coupable !

Oui, chaque jour, nouvelle erreur, Comment du ci<l inexorable Pourrai-je apaiser la rigueur?

Ah! je iremble, pauvre pécheur!

l'uur moi, Icmme indulKcnie cl bonne, linploie lonjours ses boiil<'S, Kl (|U à la voix il me pardonne 'l'ouïes mes iiilidélilés.

MAGASIN THEATRAT..

Oui, qu'à ta voix Diou mo. paiilon'nc 'l'ouics mes inlidciiics. {Bis.)

On entend rire aux éclats dans la coulisse; puis la voix du duc de Chavigny domine toutes les autres.

LE DUC, en dehors. Oh ! c'en osl trop messieurs, c'en est trop, et ma colère...

LE COMTE , remontant la scène. Qu'est-ce que cela?... Nos jeunes seigneurs qui s'égayent aux dépens du prétendu '...

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