‹ La chambre verteChapitre 8 sur 42 · LE COMTE, LE DUC DE CHAVIGNY · texte numérisé non relu

LE COMTE, LE DUC DE CHAVIGNY

LEDUC, entrant, au fond. A la bonne heure!.. . lisse taisent enhn!... Morl)leu !... tout provincial que je suis, je n'étais pas disposé à souffrir...

LE COMTE, s' avançant. Eh bien ! qu'avezvous donc, mon cher duc?

LE DUC. Ail ! monsieur le comte de Luxeuil!... Pardon, mille pardons! je ne vous voyais pas... vous, Ja seule connaissance que j'aie dans ce maudit château.

LE COMTE. Vous paraissez indigné ?

LE DUC. Furieux !... exaspéré!... Je viens de voir sa majesté.

LE COMTE. Et... madame la marquise.

LE DUC. Oui, madame la marquise.

LE COMTE. Eh bien !

LE DUC. Eh bien ! j'ignorais pourquoi j'étais appelé à Saint-Germain.

LE COMTE. Ah! vousl'ignoriez!... {Apart.) Alors, c'est bien plus amusant.

LE DUC. -Maisavant mon départ, mon père, que je suis habitué à chérir, à respecter depuis mon en lance, a exigé de moi le serment (jue j'obéirais en tout point aux volontés de notre parente, que j^ me laisserais conduire, diriger pai- elle sans murmurer, sans me plaindre... Ce serment, je l'ai fait, moi... |>ouvais-je soupçonner le piégo qu'on tendait à ma bonne foi?... J'accourais ici joyeux, plein d'espérance... rêvant déjà le plus nol)le, le plus brillant avenir ; déjà je me voyais à la tête d'un régiment, rendant par moimême au nom de mon père le vieil éclat ([u'ii a perdu, et justifiant ainsi l'épée à la main la faveur du roi et la protection de la marquise.

LE COMTE, à part. Diable!... Mais je m'étais trompé, c'est un héros que le petit duc!...

LE DUC. Et toute cette faveur se borne à vouloir enchaîner ma liberté, à me rendre malheureux... esclave pour la vie... enfin, à me marier.

LE coMCK. Vous marier... à une femme jeune et jolie !...

LE DUC. Que m'importe? Jolie!... elles le sont toutes!... Ah! mon père!... mon père !... vous avez pu vous prêter à de pareils projets, et quand je vous donnais ma parole, moi, vous étiez d'accord avec la favorite!

LE COMTE. Plus bas, malheureux!... plus bas... A Saint- Germain , il y a des oreilles partout.

LE DUC. Ça m'est bien égal !. . . Que tout le monde m'entende, c'est ce que je veux !... Tout le monde, ma future surtout... Qu'elle sache que je la déteste , que je la hais à la mort !

LE COMTE, à part. A merveille!... le voilà comme elle était tout à l'heure.

LE DUC. J'obéirai!... Il le faut bien, je l'ai promis. ..je l'ai juré!... Et d'ailleurs, je suis prisonnier ici, jusqu'à la célébration du mariage; mais après...

LE COMTE. Enfin, d'où peut vous venir, mon jeune ami, cette prévention incroyable contre une femme que vous ne connaissez pas, que vous n'avez jamais vue?

LE DUC. C'est vrai... jamais!... Et si cela dépendait de moi...

LE COMTE. Peut-être de l'amour pour une autre?...

LE DUC. Eh bien !. .. eh bien ! oui, monsieur le comte... de l'amour pour une... C'est-à-dire, non, pour deux autres.

LE COMTE. Pour deux?. .. Vraiment?...

( A part. ) Il est beaucoup plus avancé (|ue je ne le croyais... {Haut. ) Contez-moi donc cela, mon cher duc... Sans doute, de simples et naïves villageoises élevées avec vous daiK» la maison de votre père?...

LE DUC. Non pas... Ma^s d'abord... d'abord, une jeune fille ravissante ! que j'ai vue plusieurs fois à Paris.

LE COMTE. Au Louvre ?

LE DUC. Au couvent.

LE COMTE, vivement. Ah! mon Dieu!...

Celui des Carmélites?...

LE DUC. Non... celui des Ursulines.

LE COMTE, à part. Ah!... j'aime mieux ça!... Mon Éléonore a été élevée aux Carinélites (Haut.) Vous entrez donc dans les couvents, monsieur de Chavigny ?

LE DUC. J'accomi)agnais mon précepteur, qui était le frère de madame l'abbesse, et j'avais remaraué souvent auprès d'elle une de ses pensionnaires qui baissait toujours son voile à mon arrivée. . . Mais je l'avais vue, pourtant... je l'avais vue, et son image était gravée là. {Ilporle la main àsoncœur. )L n jour. . il y avait prise de voile, toutes les nonneset les aspirantes étaient réuiiiesdans la chapelle éblouissantede lumières.. . L'orgue avait cessé... lors- (pie soudain, une voix de lemnie se fit entendre au milieu du chœur... Oh! si vous s- aviez, monsieur le coinle, si vous saviez comme je

LA CHAM15RE VEilTE.

fus ému !... Il y avait dans cette voix si pure, si touchante, quelque chose de céleste qui me ravit!... me transporta!... au point que je m'élançai de ma place en criant : Bravo ! bravo !... et que je fis retentir la chapelle de rues applaudissements... Tous les yeux se tournèrent vers moi... et la jeune fille au cantique leva la tête avec timidité, arrêta sur moi ses regards... Oh! des regards qui pénétrèrent jusqu'au fond de mon àme!...

C'était elle!... elle, qui avait rougi plusieurs fois à ma vue !... Elle, à qui je pensais sans cesse... Je ne faisais plus attention à ce qui se passait autour de moi... Que m'importaient les murmures de la foule, les remontrances de mon précepteur?... Je n'entendais rien... je ne voyais rien.. . rien qu'elle !...

LE COMTE. Je comprends cela... iMoi aussi, il me semble que je la vois!... Elle est... elle doit être ravissante !...

LE DUC, avec feu. Divine!... adorable!

Ain de Garricl..

Naïve enfant, venait-elle du ciel?

Mais à la voir si belle et si modeste, Je me sentis ému ; pauvre mortel ,

D'une admiration céleste!...

Oui, lorsque Dieu pour punir les humains.

Les exila dans sa colère.

Voulant encore adoucir leurs destins.

Il laissa tomber de ses mains

Ses plus beaux anges de la terre. (Bis )

LE COMTE. Il est fou !

LE DUC. Depuis ce jour, l'entrée du couvent me fut interdite.

LE COMTE. Je le crois bien !

Lp DUC. Mais c'en était fait de ma destinée!... et partout, et sans cesse, je ne voyais qu'elle !... et ce cantique que j'avais entendu revenait toujours à ma pensée... se trouvait mêlé à toutes mes paroles...

Déclamani avec une sorte d'enlhousias'ne relitjicux.

Sur la pauvre Ursiiline, Au front tout humilié...

LE COMTE, de mcuie.

Jette , vierge divine.

Un regard «le pitié.

LE DUC, s'arrêtant surpris, (lomment!... vous connaissez donc...

LE COMTE, s'oublianf. Parbleu !... depuis {jue l'abbé de Bernis est en cnklit à la cour, toutes les femmes chantent des cantiques... et |)ar consé(|uent tous les maris...

LE DUC. Que dites-v(ius7... Tous les maris... Mais vous n'en êtes |)as?...

LE COMTE, se reprenant. Non... non...

je n'en suis pas. Dieu merci !... Mais... mais je connais beaucoup de femmes mariées , et vous comprenez... ( Clianf/eant la ronversation.) Heveiions il \<ms, mon cher duc...

ou plutôt, non... à l'autre..

à votre ange !..

la seconde.

LE DUC. Ah !... la seconde... C'est vrai !... Je l'avais oubliée en songeant h la première.

LE COMTE. Enfin , la seconde ?

LE DUC. Pour celle-là , c'est beaucouj) moins sérieux !. . . mais. . . elle est bien jolie !.. .

LE COMTE. Ot^i est-elle?

LE DUC. Ici.

LE COMTE. Ici?... à Saint- Germain?...

LE DUC. Oh!... depuis ce matin seulement... elle y est arrivée en même temps que moi.

LE COMTE. En même temps?...

LE DUC. Une rencontre que j'ai faite en voyage... Elle paraissait d'abord vouloir m'éviter... Mais dès que j'eus appris par une indiscrétion de ses gens qu'elle se rendait ainsi que moi... dans cette ville... dansée château.

LE COMTE. Ah! bah!... qui diable cela |>eut-il être?...

LE DUC. Je m'attachai à ses pas, je ne voulus plus la quitter... et je finis par obtenir d'elle la permission de l'accompagner jusqu'ici h cheval... auprès de son carrosse...

LE COMTE, riant. En piqueur!... c'estbien valetaille!... Mais enfin, ça m'est arrivé quelquefois... Et cette dame, savez-vousqui elle est ?... ce qu'elle veut?... le motif de son voyage?...

LE DUC. Pas encore... Mais j'espère bien...

LE COMTE. Vous connaissez au moins sa qualité, sa position dans le monde?... une femme mariée, peut-être?...

LE DUC. Elle m'a dit qu'elle était veuve.

LE COMTE. Très-bien!... elles le disent toutes... c'estbien plus intéressant!... j'en suis sûr. . . c'est une femme mariée. . . Et quelle est votre intention, monsieur le duc?

LE DUC. De commencer par elle à me venger de celle que je suis forcé d'épouser. ,

LE COMTE. Bravo!... en faisant une cour assidue h votre belle voyageuse?

CHAVIGNY. C'est fait !

LE COMTE. En l'aimant?

CHAVTGNY. C'est fait !

LE COMTE. En cherchant à triompher de ses rigueurs ?

CHAVICNY. C'est... [S'arrêtant.) C'est-àdire, non, ce n'est pas encore fait.... mais ça viendra , je vous en réponds, ça viendra!...

LE COMTE. Parbleu !...

ciiAVKiNV. Je veux qu'elle m'aime!

(|u'elle m'adore!... et que ma femme le sache...

LE COMTE. Sans doute !

CHAVICNY. Qu'elle voie qii'tm a pu dispo.ser de ma main , mais non pas de mou <<viii-. .. culin, (pi'elle se désespère, et...

MAGASIN THEATRAL

LE COMTE. GerlaincmeiU , qu'elle se dés-

•'spère (.1 })aî't.) Et je la consolerai ,

moi.

Haul, an Duc en lui iciidaiH la main.

Air de Turennc.

Je me fais l'oit d'ètro ici votre guide,

Si vous acceptez raoïi appui;

A vous servir j« me déiidc...

Pour vous con^ol()r aujourd'hui De cet hymen qui cause votre ennui, Sur vous, mon cher, c'est l'amitic qui veille.

CnAVIGNY.

Très-bien, merci de votre iniention !

Mariez-vous, et dans l'occasion .Je Teux vous rendra la pareilliî.

Oui, je vous rendrai la pareille.

LE COMTE. La pareille!... bien obligé!

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