CHAPITRE V
Divisions historiques et naturelles du sol.
Dans ce chapitre consacré à l’étude comparée des divisions historiques et naturelles de la région champenoise, nous nous proposons de rechercher l’origine de chacun des pays de la Champagne et de déterminer la valeur géographique des dénominations locales anciennes qui ont persisté jusqu’à nos jours.
Nous avons vu que la région vaguement définie qu’ont mentionnée les chroniqueurs de l’époque franque sous le nom de Ccimpania (cavipania mauriacensis, arciasensis , catalaunensis, remensis), correspondait, dans son ensemble, à la plus grande partie de la zone crayeuse, et avait une signification géographique parfaitement justifiée. Partagée au temps de César entre doux groupes de peuples que séparait la vallée de la Marne {'), la Campania se trouvait, sous la domination romaine, divisée en quatre civitates d’étendue inégale, dont Reims, Clullons, Troyes et Sens étaient les chefs-lieux. A l’époque galloromaine, la région champenoise, telle que nous l’avons définie, était partagée entre les six diocèses de Reims, Châlons, Troyes, Sens, Auxerre et Langres qui empruntaient à peu près exactement les limites des civitates gallo-romaines. Ces diocèses primitifs, qui sont les plus vieilles circonscriptions dont les contours puissent être fixés avec quelque précision, étaient loin de se modeler sur les divisions naturelles du sol. C’est ainsi que les trois diocèses de Reims, Châlons
et Troves débordaient à la fois sur les terrasses du massif tertiaire %>
( Brie-Tardenois) et sur les plateaux de la formation jurassique (Bourgogne, Vallage, etc.).
Le diocèse de Reims, le plus considérable par l’étendue, se développait au nord jusqu’à l’Ardenne, où il confinait aux diocèses de
l. CéSAR, De iiello gaJlico, I, l). Cf. Philibert Moket, Gnlîiœ geographia veteris recentinquct iu-12. I.<ng<luni, MDXXXIV, j). 396-3l>7 ; il distingue les Campuni Jiefgici $eu Kemeneee des Campani Celiicit séparés par la vallée de la Marne.
LA CHAMPAGNlî
Laon et de Liège ; à l’est, il dépassait même la vallée de la Meuse (‘). Le diocèse de Châlons englobait, du côté de l’est, une partie du massif d’Argonne partagé avec le diocèse de Verdun; au sud-est il se prolongeait à ti'avers le Perthois et le Vallage, où il touchait au diocèse de Toui. Celui-ci comprenait une portion de la zone infracrétacée au sud de l’Argonne (Villotte, Louppy au doyenné de Bar), la plaine de Révigny et un coin de la Forêt de Trois-Fontaines (Révigny, Contrisson, Andernay au doyenné de Robert-Espagne), et il atteignait la vallée de la Biaise (doyenné de la Rivière de Biaise). Le diocèse de Troyes, qui chevauchait sur les trois formations infracrétacées (doyenné de Margerie.), crayeuse et tertiaire (doyennés de Pontsur Seine et de Sézanne), partageait le pays d’Othe avec le diocèse de Sens. A ce dernier se rattachait tout le sud-ouest de la Champagne. Enfin les deux diocèses de Langres et d’Auxerre, qui couvraient les plateaux oolithiques de la basse Bourgogne et du Bassigny, empiétaient plus ou moins sur la Champagne Humide (*).
Les limites des anciens diocèses ne coïncidaient donc nullement avec les divisions naturelles du sol; les évêques aimaient à se partager les grands massifs forestiers (Argonne, Der, forêt d’Othe) qu’ils livraient à la colonisation monastique ; leur intérêt les poussait à réunir, chacun dans son domaine, des portions de pays très différents, ayant entre eux des rapports économiques nécessaires et se complétant pour ainsi dire les uns par les autres.
Loi'squ’il fut procédé à des partages de territoire entre les fils de Clotaire P'' (.061), Sigebert, l'oi de i\Ietz, qui avait reçu Reims et ChAlons, tandis que Troyes échut à Contran, roi d’Orléans, confia au duc Lupus le gouvernement du « ducatus Campaniæ (“) ». Les moines de Saint-Denis citent un certain Grimoldus qui, au viil" siècle, « Ducatum accepit in Campania {*) ». Mais le mot ducatus n’a pas ici un sens topographique jjrécis ; il semble s’appliquer non pas à une circonscription territoriale définie, mais plutôt à une fonction ('). 11 en est de même du « Regniim Campaniæ » mentionné par Grégoire de
1. Sur réteiuluc des anciens diocèses, cf. Loxonck, >*Itndo sur les du diocèse de Roîms (/fi* blioih. de Véeole det hauteê étndee, fasc. XI, cartes), et introduction au Dict. topogr. de la ifarne; i>*Akuois de Jt’B.vmviLLE, Fouillé du diocèse de TroyeUf in-8^*, Paris, 1853, carte ; de Bakthklsmt. Ae Diocèse ancien de Châlons, 2 vol. iu>8<*, Châlons, 1S61 ; Uiuaxox, Le Diocèse de Châlons en 1105 ( de la Soc. d'agric. de la ^farne, année 1891, t. Il, carte) ; Abbé Uousskl, Le Diocèse de Langres, hhtoire et statistique, 1 vol. in*8», Langres, 1873>1879 j Abbé Maktix, Histoire du diocèse de Tout, 1. 11, p. 307, in-8®, Nancy, 1900-1901, carte.