CHAPITRE
Les Champagnes.
La Champag-ne, qui a donné son nom à une ancienne province et dont le souvenir vivace s’est perpétué jusqu’à nos jours, bien que n’appartenant plus à la nomenclature administi-ative, a conservé plus qu’une valeur historique. Cette dénomination antique subsiste dans le vocabulaire géographique de la France, comme dans le langage populaire, parce qu’elle s’applique très précisément à une région qui, par la contiguration et la nature de son sol, les conditions particulières de l’habitat et la physionomie spéciale de sa population, se distingue assez nettement des contrées circonvoisines. Le nom de Champagne évoque l’image des vastes plaines dénudées que sillonnent les grandes vallées de la Seine, de l’Aube, de la Marne, de l’Aisne, et sur lesquelles planent des souvenirs d’invasions et de batailles ; c’est le pays de Troyes, de Cluilons et de Reims, pauvre pays, aussi fâcheusement réputé pour la stérilité de son sol où la craie se montre à nu, l’aspect chétif des constructions, que pour la tournure d’esprit particulière de ses habitants. Pour le vulgaire, la dénomination de Champagne, qui a])pelle invinciblement l’épithète de « Pouilleuse », s’associe contradictoirement à la notion d’un vignoble fameux, qui accentue l’individualité de la contrée.
LA CIIAMPAQMË
Mais, l’expression géographique de Champagne ne désigne pas seulement la région naturelle dont nous déterminerons plus exactement les limites ; elle est assez commune en France ; nous la retrouvons appliquée à plusieurs pays qui, bien qu’assez différents par la nature du sol et les aptitudes agricoles, oflfrent plus d’une analogie dans leur configuration et leur aspect extérieur.
Dans la Touraine, on donne le nom de Champagne Tourangelle ou Champeigne à cette bande étroite de hautes terres où les bancs de calcaires siliceux, contemporains des meulières de la lîrie, recouvrent un sous-sol de craie tuffeau, et qui se trouve comprise entre les vallées du Cher, de l’Indre et de ses affluents, l’Indroye et l’Olivet : ce sont des plateaux généralement dénudés, où des champs de céréales plutôt maigres alternent avec des landes, des pinèdes, des étangs à demi-desséchés ; c’est « une Sologne, mais plus âpre et plus triste que la Sologne orléanaise.. . avec des horizons fuyants, indécis, des arbres rares et bas » (‘). Sur les plateaux, les villages sont très espacés ; la population s’est agglomérée au fond des fraîches vallées dont les pentes crayeuses sont tapissées de vignobles.
Au sud-est de la Champeigne Tourangelle, il y a la Champagne Berrichonne (Issoudun, Châteauroux, Vatan, Buzançais, Jussy-en- Champagne, La Champenoise, etc.) ; c’est aussi un pays de grandes jdaines, sèches et monotones, assises sur le calcaire corallien, qui s’étendent entre les vallées du Cher, de l’Indre et de la Théols ; dans 1 ces plaines, des moissons verdoyantes sont entrecoupées de jachères pierreuses, pâture des moutons berrichons ; çà et là, des dépôts limoneux rougeâtres se couvrent d’une assez belle végétation 5 la population est très clairsemée (*).
Nous trouvons encore une autre Champagne dans la région des Charentes, entre Cognac et Angoulême : il y a la Grande ou Fine Champagne et la Petite Champagne, fameuses par leurs vignobles et les eaux-de-vie qu’on y fabrique ; ce sont des plateaux ondulés et des coteaux au sous-sol crayeux, tantôt pierreux et arides (entre Segonzac et Barbezieux), revêtus d’une maigre végétation, avec une mer de moissons rappelant les paysages de la Beauce, tantôt argileux et humides (environs de Jonzac et de Bons) [“]. Dans le département de la
1. Ardodiv-Dcmazet^ Voyage en France, série, p. 209-211 ; db Lapparknt, lîaeain parialen, p. S.V8C; A. CiiAUviGNé, Géographie liistori<iae cl descriptive de la Champagne tourangelle
<tc géogr. hiator. et deacript», ann. 1891, p. 180-^1).
2. De Lafpabbmt, loc. eit., p. 82; Ardouin-Dum vzbt, Voyage en France, 26"^ série, p. 51, 127, 140-116.
3. Akdoüxn-Düm vzet, Voyage en France, 15« série, p. 120-121, 132-133, 166.
Sarthe, au sud-est des pittoresques collines des Coëvrons qui portent la belle forêt de Sillé, s’étend, entre les vallées de la Sarthe et de la Vègre, la Champagne Mancelle, « ainsi triste et aussi nue que les autres Champagnes (') » (Neuvj-en-Champagne, Bernay-en-Champagne, au canton de Conlie) : ce sont de larges plaines où s’ébattent des troupeaux d’oies parmi le gros bétail. 11 y a enfin, dans l’Orne, la Campagne d’Alençon ; dans le Calvados, les grandes plates-formes calcaires, sèches et sans arbres de la Campagne de Caen au sous-sol oolithique, terres de champs de blé, de belles pierres et de villages agglomérés ; la Campagne de Neubourg entre la Bille, l’Eure et la Seine, dont le sol est constitué par des argiles à silex reposant sur des bancs de craie (^).
La dénomination de Champagne n’est donc pas spéciale à la partie orientale de la formation crétacée du bassin parisien; c’est un terme générique s’appliquant à tous les pays qui présentent les caractères topographiques impliqués par le mot latin Campania, d’où dérive'le mot Champagne. La Campania, c’est le pays plat ou peu accidenté, la campagne découverte et cultivée, en opposition avec la montagne ou le pays montueux et boisé (saltus) [*]. C’est sous le nom de Campania que les Romains désignaient le pays de plaines situé au sud du Latium, par de là le Vulturne, et qui s’étend depuis les montagnes de l’Apennin (Tifata et monte Vergine) jusqu’aux promontoires rocheux de Sorrente et de Nocera que baignent les eaux du golfe de Naples ; pour les Romains, la Campania, c’était la plaine par excellence, celle dont les poètes célébraient la fertilité devenue proverbiale. Nous retrouvons encore ce nom de Campania dans la Campine, vaste plaine au sol sablonneux, couvert en partie de landes et de plantations nouvelles, sur les confins de la Belgique et de la Hollande.
Ainsi la Champagne, au sens étymologique du mot, c’est essentiel- | lement le pays des plaines ou des bas plateaux aux vastes horizons, qu’un voyageur allemand du xvil' siècle définissait ainsi très exactement : Campania, ut cognominis Italiæ regio, a latissimis in quos extenditur campis, nomen habet, vulgo Champaigne{*).