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CHAPITRE II

Individualité géographique de la Champagne.

C’est esscutiellemcnt à la nature et à la contigiiration de son sol que la Cliampagne doit sou individualité géographique. La région du terrain de craie, où la dénomination de Champagne dérive de l’aspect même du pays, a en effet une physionomie nettement tranchée. Rebelle à la végétation sylvestre, parfois même à la culture, par suite de la sécheresse et de la constitution minéralogique de son sol dont les aptitudes agricoles sont généralement médiocres, cette Champagne crayeuse s’oppose pour l’œil, par une brusque transition, à une zone boisée, plus fraîche et plus variée, qui l’enveloppe presque de tous côtés, partout où les affleurements de la craie font place à d’autres t-^couehes de terrain ou à des dépôts superficiels moins arides. C’est ainsi que sur .toute la périphérie de la nappe crayeuse, les contrastes ont suscité des noms distinctifs. Au sud-ouest, sur la rive gauche de Seine, c’est la montueuse forêt d'Othe (saltus Otliæ) ; au delà de l’Yonne les bocages humides du Gâtinais et de la Piiisaye; au sud-est s’étendent les épais massifs boisés, désignés durant les premiers siècles du i\[oyen Age sous le nom caractéristique de Dervus, pays des chênes, appellation qu’on retrouve encore aujourd’hui appliquée à une portion de la contrée, sous la forme de Der. A l’est et au nord-est, la ceinture forestière se redresse sur les hautes terres boisées de \’Argonne et des Ardennes, dont les noms sont issus d’un vieux terme celtique associant, comme celui de Hardt, l’idée de hauteur à celle de forêt. A l’ouest, les forêts de la Brie (Briensis saltus, brigiensis Sylva) couronnent la corniche des plateaux qui dominent les plaines champenoises. Au nord-ouest enfin, la dépression marécageuse où naît la Souche, tributaire de l’Oise, ferme le circuit des sols humides et boisés qui enveloppent l’immense clairière de la Champagne (').

1. Cf. lIOLi'»K, AU-Ctltiêcher Sprachiatz^ awa moU Otha, Dervus, Ardueuua, Bria, Brigia, Bri« gien.sts.

L’histoire et la tradition populaire s’accordent donc avec la géographie pour attribuer la dénomination de Champagne aux plaines crayeuses et dénudées qui couvrent transversalement une partie des départements de l’Yonne, de l’Aube, de la INIarne, des Ardennes et de l’Aisne ; les anciens cartographes fixaient avec raison le nom de la Champagne au cœur même de la zone crayeuse, soit au nord, soit au sud de la ^larne, sur l’emplacement des Campanîæ mentionnées dans les textes mérovingiens (").

Il n’est pas moins vrai que le nom de Champagne peut s’appliquer avec autant de justesse à la partie de l’auréole infracrétacée dont l’individualité se dégage peu à pou sur la rive droite de l’Yonne, en aval d’Auxerre, et qui, s’effilant graduellement à mesure qu’elle se prolonge vers le nord-est, dessine un croissant sur le pourtour des plaines civayeuses. Dans cette contrée où prédominent des couches de terrain remarquablement plastiques, les grandes rivières issues de la zone oülithique, élargissant subitement leurs vallées jusque-là encaissées, ont nivelé sous leurs dépôts d’alluvions les sols faiblement résistants qu’elles traversaient et déterminé la formation de vastes plaines horizontales : il y a là une succession de paysages uniformément verdoyants où les bois et les prairies naturelles alternent avec les cultures ; l’imperméabilité du sol s’y traduit par un réseau serré de petites rivières torrentielles aux eaux louches, des marais et d’innombrables flaques d’eau dans les dépressions. Le pays a reçu de nos jours l’appellation justifiée de Champagne Humide (“). Cette autre Champagne, non moins originale que lapremièi’e, à qui elle ressemble par les traits généraux de sa structure, s’intercale en forme de dépi-ession circulaire entre les plaines surélevées de la formation crayeuse et les hautes terrasses calcaires de la zone oolithique qui l’encadrent en la dominant.

Ces deux Champagnes, l’une sèche, l’autre humide, ont entre elles des affinités ; elles constituent une seule et même région naturelle, définie géologiquement par les divers affleurements de la formation crétacée, caractérisée par la prédominance d’une forme de relief : la plaine, ici pi’csque horizontale et plate, là se déroulant en ondulations amples et largement découvertes; par l’extension uniforme des mêmes sols, dans la Champagne sèche la craie, dans la Champagne

1. La carte de France de Sébastien Monstek porte la dénomination de Champagne au sud do la Marne; la Champagne est indiquée au nord de Reims sur la carte de Guillaume Postbl (Gallias exaetUêina deaeriptio, 1570. Bibl. nation., cab. des cartes, encadrée).

i. Bbi.okand, Le Baaain parisien aux âges antèhistoriguea, in-4'>, Paris, 1860, introd., p. 22, et La,

humide les argiles et les sables, nivelés et masqués çà et là par de larges plaques d’alluvions anciennes ou modernes.

Ainsi constituée, la Champagne se différencie des régions contiguës, non seulement par la nature et le modelé topographique de son sol, mais encore par son orientation générale, les conditions du climat, les formes particulières de l’habitat. L’inclinaison normale de la contrée étant vers l’ouest, et les grandes vallées convergeant vers le centre du bassin de Paris, la Champagne tourne pour ainsi dire le dos aux pays bourguignons, lon-ains et ardennais dont elle fut naturellement isolée pendant de longs siècles par une ceinture ininterrompue de forêts. Le climat de la Champagne n’est pas sensiblement différent de celui de la région parisienne, malgré une légère recrudescence des précipitations atmosphériques due au relèvement graduel du sol dans toutes les directions de l’est ; par contre, dans les pays meusiens, ardennais, et sur les plateaux de la Lorraine, les effets d’une altitude moyenne supérieure et d’un plus grand éloignement de la mer réagissent sur le climat et la végétation : les pluies sont plus abondantes, l’air plus vif ; les influences continentales, qui contrebalancent les influences maritimes, accentuent les inégalités de la température ; il résulte de cette rudesse relative du climat que la végétation est moins précoce, la vigne plus exposée à l’action des intempéries.

Légion plus agricole qu’industrielle, la Champagne compte peu de centres urbains importants ; sa population, essentiellement rurale, est groupée en villages agglomérés, surtout dans la zone crayeuse ; le bourg ou le village est l’unité essentielle de la vie rurale, et l’habitant de la Champagne e.st un villageois comme celui de la Bourgogne, de la Lorraine, des Ardennes et de la Picardie. Toutefois, si le type de l’habitat n’est pas, en Champagne, sensiblement différent de celui qui caractérise toute la France du nord-est, les influences dérivées de la nature du sol impriment à l’ordonnance et au mode de construction des habitations un cachet spécial : la pauvreté générale des constructions rurales et même urbaines est due, eu Champagne, à la rareté et à l’éloignement des bons matériaux. Aujourd’hui encore, presque partout dans les villages, le bois, le torchis, les caiTeaux de terre garnis d’un revêtement à la chaux sont les matériaux essentiels des petites maisons basses, le j)lus souvent isolées les unes des autres, avec les dépendances séparées de l’habitation. Comparée aux régions avoisinantes, la Champagne est un pays de chétives bâtisses ; les constructions monumentales y sont rares ou très modernes, et l’on y

rencontre rarement ces vieux bourgs fortifiés, à la mine sévère, rappelant un passé politique et guerrier, qui sont si communs dans la Bourgogne, le Barrois et les Ardennes, pays de grandes carrières. Les”^ limites de la région champenoise sont faciles à déterminer ; elles frappent les regards, étant fortement imprimées sur le sol par la nature, j Sans doute, au nord de la vallée d’Aisne, où les aftleurcments de la formation crétacée s’effilent, s’enchevêtrent et chevauchent en discordance au-dessus des terrains plus anciens qui les supportent, c’est par des transitions insensibles dans le paysage que l’on passe graduellement des plaines champenoises aux plateaux subardennais adossés au massif schisteux; de même, au sud, entre la forêt d’Othe et la Champagne Humide qui font face aux bas plateaux bocagersdu Gâtinais et de la Puisaye, sur la rive droite de l’Yonne, il y a des nuances qu’un examen attentif du sol permet seul de saisir. Il n’en est pas de même à l’ouest, à l’est et au sud-est. Les j)lateaux de la Brie et du Tardenois qui confinent aux plaines du terrain de craie, comme tous les j)ays de la formation tertiaire, ont un modelé infiniment plus riche de formes et plus complexe. Ici, la diversité structurale des a.ssises du sol, calcaire grossier et travertin de Saint-Ouen, gypse, argiles vertes, travertin de Brie, etc., dont les tranches affleurent sur le flanc ( des thalwegs, imprime aux paysages une variété d’aspect incomparable ; les courants diluviens, exerçant leur action sur des matériaux offrant une résistance autrement inégale que celle des masses plus ou moins homogènes de la formation crétacée, ont façonné une topographie composite, qui ouvrait un jeu particulièrement riche aux combinaisons de l’activité humaine (‘). Sur les plates-formes, tantôt les limons superficiels, bien drainés, se couvrent d’un manteau bariolé d’opulentes cultures, tantôt la prédominance des marnes et des glaises engendre des sols humides et froids, parsemés d’étangs et de bois, avec des vergers d’arbres à cidre aux alentours des habitations. Presque partout la population est très disséminée : dans la Brie, l’unité constitutive du groupement humain est la grande ferme isolée au milieu des exploitations agricoles, tandis que, dans la Champagne Pouilleuse, le village aggloméré est la forme presque exclusive de l’habitat rural.

Le contraste n’est pas moins saisissant entre les molles ondulations de la Champagne Humide où le bouleau, le genêt et la bruyère, inconnus sur les sols oolithiques, peuplent les bois et les friches, où la population est fréquemment dispersée dans des hameaux et écarts

1. Cf. Vidal, db lv Blaciib, Tableau de la Géographie de la France, p. 1^6.

enfouis dans la vei-dure des vergers, et les paysages caractéristiques de la nature bourguignonne ou meusienne. Ici les plates-formes calcaires, pierreuses et sèches affectent des formes trapues ; les profils topographiques sont nets, les arêtes vives ; les villages, très ramasses et généralement bien bâtis, ont un aspect urbain plutôt que rural.

Ainsi la région champenoise, dont l’extension coïncide avec les affleurements de la formation crétacée, a une individualité géographique assez accentuée pour constituer un ensemble que l’on peut envisager d’un seul bloc : autour d’elle, les formes du relief changent, le paysage se modifie, tantôt brusquement, tantôt par degrés, assez nettement toutefois pour que l’instinct populaire discerne les pays où la dénomination de Champagne doit s’appliquer, et ceux où elle n’a plus qu’une signification historique.

Par les formes atténuées de son relief, la prédominance de ses plaines, les conditions relativement modérées de son climat, comme par sa situation géographique, la Champagne est, par excellence, la contrée médiatrice entre les pays bourguignons, lorrains, ardennais, et ceux du bassin de Paris. Comme l’Ile-de-France, elle a de grandes camj)agnes agricoles contiguës à de vastes forêts humides ; ses riches vignobles accrochés aux flancs des coteaux crayeux font suite à ceux de la Bourgogne, et, depuis la vallée d’Yonne jusqu’à celle de l’.Visne, atteignent la limite septentrionale de culture de la vigne. Ses pays montueux et boisés comme la forêt d’Othe et l’Argonne évoquent l’image des pays lorrains. Mais tous ces contrastes s’atténuent dans une harmonieuse juxtaposition qui résulte de l’unité de structure de toute la contrée.

• La région champenoise n’est pas seulement une individualité géographique ; elle a été aussi une individualité politique, et le rôle qu’elle a joué dans l’histoire, les vicissitudes de son passé ainsi que son importance économique s’expliquent à la fois par sa situation, la configuration et la nature de son sol.

La ceinture presque ininterrompue de forêts qui enveloppait primitivement la Champagne a contribué à accentuer son individualité. A travers les sols fangeux et boisés de la zone infracrétacée où les communications ont toujours été difficiles, et où, encore aujourd’hui, il faut l’effort vigoureux de doubles et quadruples attelages pour venir à bout des charrois et des labours, la viabilité a été imparfaite j>endant de longs siècles (*) ; les grandes rivières, l’Yonne exceptée.

1. Kklokanu écrivait eu ; « Je vois encore, dans mon souvenir, la carriole de ma grand’mcro

offraient peu de facilités aux transports. De part et d’autre de cette marche frontière dont le peuplement semble avoir été tardif, des groupes ethniques définis se sont constitués de bonne heure ; dans les plaines crayeuses, les Sénons, les Tricasses, les Catalaunes, les Kèmes ; par de là les forêts, dans une contrée plus découverte où l’abondance des matériaux de construction et des sites faciles à défendre était particulièrement favorable à la dissémination des établissements humains, les Lingons, les Leuques, les Médiomatrices.

Du côté de l’ouest, les forêts dont les lambeaux festonnent encore la bordure des plateaux tertiaires au-dessus des plaines champenoises isolaient les Meldes et les Suessions. Précisément parce que ses abords étaient défendus par la nature, la Champagne, malgré l’aridité de son sol et la rareté des bons matériaux de construction, était favorable à la fondation d’établissements humains. Le peuplement de la zone crayeuse paraît remonter à une époque très ancienne. Le sol y recèle d’innombrables indices d’une vie active et spontanée aux époques préhistoriques, et il est peu de pays ayant fourni à la science archéologique autant de documents que la région champenoi.se (‘) : dolmens, allées couvertes, armes et outils en silex taillés ou polis abondent dans le bassin de la Vanne, au nord du pays d’Othe et au pied des coteaux qui frangent le pourtour des plateaux de la Brie.

C’est en Champagne que les monuments mégalithiques paraissent atteindre leur limite d’extension vers l’est. Dans la Champagne Pouilleuse où les silex et les blocs de grès sauvage sont plus rares ou font défaut, les boves, grottes creusées dans le terrain de craie, et les tumuli que signalent les fréquentes dénominations de climats et de lieux-dits (tomelle, tertre, motte, etc.) sont les vestiges d’innombrables sépultures à inhumation, tantôt isolées, tantôt agglomérées, se rapportant aux époques antéhistoriques. On retrouve également dans les vallées tourbeuses du terrain de craie l’emplacement de nombreuses cités lacustres. Enfin la Champagne semble avoir été, dans le nord-est de la France, un des principaux foyers de l’industrie de la Tène, car les plus importantes nécropoles retrouvées dans la région de la Marne appartiennent à cette période (“). C’est pourquoi nulle

embourbée dans les fondrières it les ravins des chemins du canton d Ervy, ou prête à verser en traversant à gué un affluent do l’Armancc ou du Landiou. » {La Heine, p. 193.)

1. La littérature archéologique est particuliérement riche en Champagne : cf. en particulier : Philippe SALMoNf Dictionnaire paléoethnulogi<iuc du département de l’Aube (Jfem. de la Soe, acad, de rAulept. XLVI, 188^); Léon Morbl, La Champagne soiUerrahiCy In-8'’, Reims, 1898; Bostkaüx-Paris, nombreux mémoires présentés aux congrès de l’Association française pour ravaiiceineut des s.-iences, de 188.1 à 1900.

2. J. DéciiKiiKTTE, I/Archéolbgîo celtique eu Europe. {Rev. de synthèse historique, août i901, p. 4L)

LA CHA^IPAGXIÎ

part ailleurs clans l’est de la France, le vocabulaire géographique n’est imju’égné d’un plus grand nombre de vieux termes gaulois.

Bien que les populations de la Champagne, très div'ersifiées par l’intrusion d’éléments ethniques variés provenant d’invasions successives, ne présentent point un type indigène original, il semble qu’?lles doivent à l’ancienneté du peuplement, à leur long isolement dans les temps primitifs, ainsi qu’à la permanence des conditions essentiell s de l’existence, la survivance d’un caractère distinctif, et en partioulier de cette tournure d’esprit que la malignité populaire a d 'finie par un proverbe sévère.

Par sa situation géographique et sa configuration, la Champagne se trouve à un carrefour de grandes voies de circulation, fréquentées dès la plus haute antiquité. Elle est sur la diagonale la plus directe entre le littoral méditerranéen et la mer du Nord ; les grandes vallées divergentes de l’Aisne, de la Marne-Ornain, de l’Aube, de la Seine assurent les communications du bassin de Paris avec la région des plateaux ardcnnais et lorrains, et, par la porte de Bourgogne au sud des Vosges, avec toute l’Euro|)e centrale. La Charaj)agne était donc facilement pénétrable dans toutes les directions, en dépit de sa frontière forestière. A toutes les époques elle a été horriblement foulée par les invasions et d’éternels souvenirs de guerre planent sur toute la contrée. Les Normands remontèrent la Seine et l’Yonne jusqu’au cœur du pays, et un de leurs principaux chefs, Hastings, dont Raoul Glaber et Dudon de Saint-Quentin ont raconté les exploits, était un bandit champenois passé à l’ennemi. Pendant la guerre de (’ent ans, les armées anglaises parties de Calais traversaient toute la Cham- ])agne, pour rejoindre les forces amenées par les chefs anglais de la Guyenne, ou s’unir aux bandes bourguignonnes venues du sud. Cette guerre accumula les ruines en Champagne, et nombreux sont les villages champenois qui ont disparu à cette époque malheureuse sans laisser d’auti'es traces que leur nom. Il esta peine besoin de rappeler les invasions qui se sont succédé en Champagne jusqu’à la guerre franco-allemande et qui font que l’histoire de ce pivs est tout entière dans les annales militaires de la France.

Mais les plaines et les vallées champenoises n’ont pas été seulement, à toutes les époques, des voies d’invasions; elles n’ont pas régi que des expéditions militaires. Depuis les temps les plus reculés elles ont favorisé des relations politiques et commerciales de longue portée et ont joué le rôle de voies de transit international. Les hautes plaines du terrain de craie, aux horizons largement découverts, où la circu-

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