La Hé/orme toeialc, t. III. Appendice, p
Ce dualisme qui caractérise la Champagne est bien le fait de la nature, et le développement de la civilisation champenoise en jmrte les marques. Par suite de sa double orientation du côté de l’Ile-de- France, de la Picardie et des Flandres, la Champagne avait plus d’affinités avec ces contrées qu’avec la Bourgogne et la Lorraine, et elle a subi plus particulièrement les influences qui rayonnaient autour de Paris : c’est ainsi que l’art ogival, dont le berceau fut la région parisienne, eut en Champagne une magnifique floraison qui fait l’ornement des métropoles de Keims et de Troyes('). Annexée dès le XIV' siècle au domaine royal, la Champagne était depuis longtemps la plus française de nos provinces. On peut la considérer comme le berceau de notre littérature nationale, puisqu’elle a vu naître notre premier poète <^que^ Chrétien de Troyes, et le premier de nos chroniqueurs, Geoffroy de Villehardouin. Aux xiC et xiii' siècles, la littérature française champenoise brillait d’un vif éclat -, poètes épiques et chansonniers, comme Colin ^luset et Robert de Reims, recevaient les encouragements des comtes de Champagne et des archevêques de Reims ; d’autres écrivains champenois iront vivre plus tard à Paris : Philippe de Vitry, Guillaume de IMachault, Laurent de Premierfait, Eustache Deschamps de Vertus écriront, à l’ombre des fleurs de lys, dans la pure langue française (“).
Victor Duruy a fait justement remarquer que « la population, en Champagne, est si éminemment française qu’elle n’a point de patois, quelque effort qu’on ait fait pour lui en trouver un »(•'). La langue parlée en Champagne dès le xii' siècle n’est point différente de celle de l’Orléanais, de l’Ile-de-France et de la Pic ardie. Les idiomes populaires champenois, dont il subsiste encore aujourd’hui des vestiges çà et là dans les campagnes avec des nuances et des intonations variables de pays à pays, se distinguent assez nettement des patois ardennais, lorrains et bourguignons, moins, il est vrai, par le nombre des vocables originaux que par le groupement des consonnes, les fréquentes métathèses, le changement des voyelles, la forme des finales, et surtout par l’intonation. Il y a certainement un accent champenois : il est doux, traînant, légèrement nasillard, et se distingue à la fois de l’accent lorrain dont les fortes aspirations et la rudesse se ressentent de l’influence tudesque, et de la prononciation bourguignonne plutôt
1. Ce sont des artistes picards on flamands qui ont construit lo ^aiid portail de la catliédralc et l'admirable jubé de l'église Sainte-Madeleine, à Troyes.
2. Cf. Prosper Takiié, ICecherehe» tur l’hUloire dit langage et de» patoi» de la Champagne, 1. 1, préface, p. LXIX-I.XX. In-8", Reims, 1851.