ARGONNE ET ARDENNES
Au nord des plaines du Perthois, jusqu’au massif d’Argonne sur une longueur de 25 kilomètres, le terrain se redresse, en même temps que la bande infracrétacée se rétrécit, s’effile et diminue de puissance ; certaines assises manquent et les discordances de stratification se multijilient (■) : c’est encore une contrée boisée et humide, mais très accidentée, qui s’intercale entre les plateaux du Barrois et les hautes plaines de la Champagne crayeuse. Les dépôts inférieurs de l’infracrétacé, balayés par les courants diluviens qui ruisselaient du Barrois, manquent complètement, ou ne sont représentés que par des lambeaux isolés de minerai de fergéodique déposé dans les anfractuosités du calcaire portlandien, d’argiles ostréennes (environs de Saintelloïlde et de Louppy) et d’argiles à plieatules (environs de Vaubecourt). Les dépôts de l’albien ont une extension plus considérable, mais, par suite d’un exhaussement du sol à l’époque albienne, leur puissance est faible, et l’on peut voir les argiles du gault en retrait sur les sables verts. Les affleurements plus récents de la gaize commandent le relief du pays ; ils constituent un long promontoire boisé
1. A l’éclusc Salnt-Ktienne, près de Vitry, origine du canal de la Marne au Rhin. le mouvement do la batellerie s'élevait, en lüOl, à 1375 000 tonnes (descente 715000, remonte 160000) ; c'est là que se croisent les courants de trafic du canal littéral à la Marne et du canal de la Marne au Rhin.
2. Vf. Articles de Barrois dans les Annal, de la Soe. géol. du Xord, t. II (1871), p- 21 ; Coli.bt, Notices géologiques sur les communes de Passavant. Villcrs-cn-Argonne, Givry, Belval, (liarmontois. Le Chatcllier, Chemin, l-ïclaires, Rcinicourt {Trav. de VAcad. de Iteim», t. LXIX, passim); Carte géolog. détaillée, feuille n» 51, Bar-le-Duc.
ARGOXNE
qui se maintient ù un niveau de ISO à 192 mètres et s’étend dans le prolongement du massif d’Argonne, depuis la trouée de Villers jusqu’aux plaines du Pertliois, près de Nettancourt et Vroïl, séparant les bassins de l’Aisne et de la Chée des vallées de la Vière et de l’Ante. Tout le pays situé en deçà de ce talus transversal est vallonné et montueux, car la Chée en amont de Laheycourt, l’Aisne et ses petits affluents, le ruisseau d’Evre, la Presle, etc., ont creusé leur lit dans les assises résistantes du calcaire portlandien. Par suite de la nature surtout argileuse des dépôts superficiels, les ruisselets abondent et des étangs se sont formés dans les dépressions : étang du Grand-Morinval entre Villers-aux-Vents et Laheycourt, étang de Belval qui sert do réservoir à l’Aisne ; les eaux stagnantes sont encore plus abondantes au delà de la crête de gaize, à la surface des bas plateaux que drainent la Vière et l’Ante. De beaux massifs boisés comme les forêts de Monthiers, de Beinoue, de Belval et de Givry couvrent les plateaux : ainsi s’explique l’apparition de la dénomination à’ Argonnelles ou petites Argonnes appliquée aux bois situés au nord-est de Laheycourt et les surnoms des villages de Pretz-en-Argonne, Villers-en-Argonne, Civry-en-Argonne ('). Nous retrouvons ici, comme dans toute la Champagne Humide, les traces de la colonisation monastique : ce sont les moines défricheurs de Monthiers, de Belval, de Dieu-s’en-Souvienne (près de Louppy-le-Château), de Beaulieu, qui ont commencé l’exploitation méthodique de toute cette contrée boisée. A l’exploitation des forêts et au travail du bois disséminé dans de petits ateliers ruraux (Vaubecourt), les habitants des Argonnelles joignaient, il y a quelques années, l’exploitation très active et le traitement des nodules de phosphate de chaux contenus dans les sables verts et les argiles du gault, à Louppy, Villotte, Laheycourt, Triaucourt (^). Mais l’épuisement progressif des gisements et surtout la concurrence d’autres centres d’extraction plus productifs et mieux outillés en voies de transport, comme ceux de la Picardie, ont contribué à la rapide décadence de cette petite industrie locale. Au nord de la vallée de la
1. Cette dêuomination d’Ar^onne était jadis plus fréquente dans la contrée; on la retrouve à Bclval*en'Argoune à la date de 1425, K.<>elèi c.s-en-Argonno (U^O), Le Chatellicr-cn-Argonnc (1556). Cf. Lononox, Dietionn. topogr. de la J/arne, p. 21, 58, 93.
2. Ces dépôts de phosphate appartiennent à un gisement inégalement exploité qui s’étend à travers toute l’auréole infracrétacéc orientale du bassin parisien, dans les départements de l’Yonne (environs de Toncy et Saint-Florentin), de l'Aube, de la Haute-Marne, de la Marne, de la Meuse, des Ardennes et de l’Aisne. La ligne d’affleurement de ce gisement n’a pas moins de 300 kilomètres de longueur, avec une largeur variant de 500 à 3000 mètres (de Molon et Thcrseisex, Mém. sur la découverte des gisements de phosphate de chaux (C. H. Acad, des se., t. XLllI (1850), p. 1179 sqq.) ; NivoiT, Notice sur le gisement et Vexploitation des phosphates de chaux dans le département de la Meuse, br. iii-8o, Harle-Duc, Charleville, 1874).
Chée, desservie par un petit chemin de fer à voie étroite, une dénudation particulièrement intense a emporté les dépôts de la gaize et déterminé la formation d’un véritable bassin vers lequel s’inclinent rapidement les plateaux du Barrois et que surplombe au nord, comme une véritable muraille, le talus terminal du massif d’Argonne. Ce bassin, que les géographes militaires désignent sous le nom de Trouée de Triaucourt, est une vaste clairière déprimée environnée de hauteurs boisées ; la butte de Senard qui se dresse dans la partie centrale le divise en deux cuvettes drainées par l’Aisne, qui s’échappe au nord-ouest par la brèche de Villers-en-Argonne. Des cultures variées, des herbages, des vergers couvrent les croupes ondulées du bassin. La densité de la population est très faible dans le pays des Argonnelles (canton de Vaubecourt, 27 5 Triaucourt, 28) ; la décadence de l’industrie des phosphates a précipité le dépeuplement de la contrée ; la population totale des deux cantons de Vaubecourt et Triaucourt s’est abaissée de 14 590 habitants en 1861 à 11 1G8 en 1901. Si de belles constructions en briques et en pierre rehaussent l’aspect de quelques bourgades (Laheycourt, Vaubecourt) [‘], la plupart des villages de la contrée conservent encore leurs vieilles habitations de bois et de torchis badigeonné d’un enduit jaunâtre, avec des toits proéminents et de larges auvents faisant saillie sur la façade pour abriter des tas de bois (Belval, Charmontois). Par sa configuration, la nature de son sol et les conditions générales de l’habitat, comme par son histoire, le pays des Argonnelles, mitoyen entre la Champagne et le Barrois, a été l’objet des contestations rivales des ducs de Bar et des comtes de Champagne ; les centres les plus importants, Triaucourt, Vaubecourt, Laheycourt, se rattachaient au diocèse champenois de Châlons (doyenné de Fossesse), tandis que Villotte et Louppy faisaient partie du diocèse de Toul (doyenné de Bar) ; géographiquement d’ailleurs, les sources de l’Aisne comme celles de la Chée appartiennent au Barrois, et les dénominations significatives do Condé-en- Barrois, Lisle- en -Barrois, affirment des prétentions historiques d’accord avec la géographie.
Au nord de la trouée de Triaucourt se dressent les escarpements imposants du massif d’Argonne. Parmi les diverses unités géographiques entre lesquelles se subdivise l’auréole infracrétacée champenoise, l’Argonne est, par la nature spéciale de son sol, les formes tourmen-
1. Cf. BKourLLOX, Notlco historique et arch^oloi^iqnc de Givry-cn-Argoniie de la Soc. d’agr,
de la }farne, année 188G-IS8T, p. 39); Lbuaikk, La Commune de Triaucourt, in-S®, liar-le-î)uc, 1885; Bonm ABKLLE, 2\otea sur Vaubecourt et ses teigneurSf la eommutie et eon canton, in-8®, Bar-lc-Ditc, 189Ü.
ARGONNE
tées de son relief, l;i sévère beauté de ses forêts, celle dont l’individualité est la plus marquée. Il y a là, entre le sillon profond de la rivière d’Aire et les plaines ondulées du Vallage d’Aisne, un entassement de crêtes boisées qui fut pendant de longs siècles une des frontièi’es les plus solides entre la Chamj)agne et la Lorraine, le royaume de France et l’empire d’Allemagne. Arthur Young, traversant jadis cotte contrée pittoresque et sauvage, frappé par l’aspect nouveau du paysage et des construetions, ainsi que par la j)bysionomie insolite des habitants, se voyait dans une contrée toute différente de la France (').
Le sol du massif d’Argonne est constitué par une roche blanchâtre assez résistante, la gaize, qui, dans cette partie du bassin parisien, présente un faciès spécial et un développement exceptionnel ('^) : c’est un grès calcarifère, argilo-siliceux, désigné dans le pays sous le nom de pierre morte, qui surmonte les sables verts et les argiles du gault. La gaize d’Argonne forme un dépôt lenticulaire, orienté du sud-est au nord-ouest, dont l’extension en largeur entre les vallées de l’Aisne et de son affluent l’Aire varie de 14 à 20 kilomètres, avec une puissance qui n’est pas inférieure en moyenne à une centaine de mètres, et diminue graduellement du sud au nord : au-dessus de Montblainville près de Varenues, l’épaisseur du dépôt atteint 105 mètres ; elle n’est plus que de 80 mètres environ dans le canton de tlrandpré. Au nord de la trouée transversale pratiquée dans le massif par la rivière d’Aire, les couches de gaize s’amincissent, s’effllent en biseau, chevauchent en discordance au-dessus des calcaires jurassiques; elles finissent par disparaître peu à peu au nord d’Attigny. La trouée de l’Aire à Grandpré peut être considérée comme la limite septentrionale de l’Argonne proprement dite. La dénudation des dépôts crétacés a été particulièrement intense dans la région argonnienne ; sur la rive droite de l’Aire, on rencontre des lambeaux de sables verts a la surface des terrasses appartenant à la formation kimméridgieniie, sil-