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desévêques du diocèse et de quelques comtes, parmi lesquels était Héribert ( I ); le monastère de Saint-Remi, les églises et les maisons adjacentes entourés d'un mur et fortifiés d'un château, le palais épiscopal réparé et embelli à l'intérieur par des peintures nouvelles, beaucoup de riches ornements donnés aux églises, témoignent, entre autres actes, du zèle pieux de ce prélat (2).
En comparant Séulphe à Hérivée, Ânquetil dit : « Frodoard nous représente Séulphe comme un « médiocre archevêque, ignorant dans la science « ecclésiastique, mais savant dans les intérêts des « princes, homme de cour et d'armée, plus propre ce à la dissipation des affaires qu'aux fonctions de « l'épiscopat. S'il périt par le crime d'Héribert, « on peut dire que ce fut une juste récompense de « la lâcheté qui lui avait fait vendre, pour ainsi « dire, son archevêché (3). » Nous ne savons dans quelle édition de Frodoard Anquetil a trouvé les éléments de cette appréciation. Us ne lui ont pas été fournis par le passage suivant, le
(1) Baudri, Chton. de Cambrai et dTÂrras (Dom Bouquet, tome vin).
(2) Frodoard, Eist. de l'Eglise de Reims.
(3) Anqaetil, Hist. de Reims, Ht. i.
seul où ce chroniqueur semble avoir voulu porter en quelques mots un jugement sur Séulphe:
« Hérivée eut pour successeur Séulphe, qui rem- « plissait à Reims les fonctions d'archidiacre, « homme suffisamment instruit dans les sciences « ecclésiastiques et séculières, et qui avait étudié « les arts libéraux à l'école de Rémi d'Auxerre(l). » En rapportant ailleurs qu'il obtint, avec le concours du roi Rodolphe, que le comte Hugues de Vienne restituât à l'église de Reims les biens qu'il avait usurpés sur elle, « Frodoard remarque, dit Marlot (2), que cet archevêque fit en cela un coup que son prédécesseur Hérivée n'avait pu faire, quoiqu'il fût ministre du roi Charles, son chancelier et légat en France. » Chargé par Rodolphe de renouveler l'alliance faite avec les Normands, Séulphe donna une autre preuve de son habileté, en menant à bonne fin cette importante négociation, à laquelle prit part le comte de Vermandois. Richer est venu confirmer le témoignage de Frodoard en faveur de Séulphe : à son avènement au siège de Reims, ce prélat est, aux yeux du chroniqueur, « vir libéral is ac strenuus mul laque rerum
(1) Frodoard, Hist. de l'Eglise de Reims (édit. Gulzot).
(2) Marlot, HUL de la Ville, Cité et Université de Reims.
çcfenii* inttgtm;* à sa ■wrt, .« 4ta* mwmariœ
Sent fit* mttnopotitmm (1 ). »
Ànquetil rapporte à J '^peoepal; de Séalffae un
fait qu'il a trou vé<àaas <irne4mc*e«iAe chrafiÂgue {2}, TOaisqiaiaa^BttKmfiiimé^rcaèniia.aHlife lém^Mg^. Le voici, dégagé de lange détaJJs«d»ftt Aecfcr6mi(|Beur la accompagné, Cm &èoe id'iHéMkewt» Ettheri itait son nom, avait acheté W oheval<à un rtiaanine 4e .Reims d'une noble famUle*<ti„<ne^Em9tle ! pa9£r immédiatement, Avait laissé pour jgEtge «aatae -fes mains du vendeur un «riche collier lata^u4 éisêiir on, par saint Eloi lui-jaaéme^et .qui devait elfe remis en échange «du «prix con^ecoi. JEilhâBt,, «n effet, ne tarde pas à apporter «ce pck,; jmua le déloyal chanoine, voulant s ■approprierle^dqpèttquilid a été confié, prétend n'avoir arien *Beqaiç qperw»se n'avait été 'témoin du tmarohé. Dans ses «déttégptions, 'il «e voit soutenu passes parente etisee nom, qui, indignée que sa probité isoit mise •*& douta, #t> disposés à faire unmauvaisîpartiiàïiilbeBt, ileiiar— cent 'd'abord xie orenonoeriisa pnuasuike. ASaœ-, fort de Bon droit, /Eilbert œéunit des jpafitÎMB* -,
(1) Richer, liv. i", chap. XL1 et LV.
(2) ChronfqaetteWBSSor-oa W9\m>uwQ>\* à *iQ, Vpi$Ue —
ET LES D&RNI&R& URlQVlNGlENS. 7&
vient assiéger la ville, s'ea empare, et lui inflige toua les maux qu'une cité prise de vive forcet avait alors à subir d'un vainqueur brutal et inhumain» L^ chaaoiije, qu'où ne pouvait découvrir» avait cherché un a&ile dans la cathédrale, te comte y (ait mettre, le fcu ; et les, flauttues, obligeant le cou* pable d'eu sortir,, le livrent à EilberUvec L'objet d& son fccrime* qu'il portait sur lui. « Tek étaient, dit Auquetil, tes alliés que se choisissait fauchavèque et avee lesquels il u avait pas haute de trafiquer de la liberté de son peuple et de U. sainteté, des oano&s. » Ufout remarquer que c»t Eilbertne sa trouve mentionné ni par Coliiette t ni pas DomMarlot, dans les tables généalogiques de la &• mille d'Héribert qu'ils, ont jointes, L'un à ses Mémoires paur servir à L'Histoire du Vermandois^ l'autre à son Histoire de la Ville , Cité et Unwew* filé de Reims; ensuite, le fait dont il a'agit n'étant rapporté par Frodoard , qui était eontemp%~raiu r ni dana sa Chronique ni dana sou Histoire 4 de l'Église de fitfi/z^^etjlichera'en parlant pas^dAwp£age„ ou peut douter de sa réalité oui du, moins- 4fe l&gnavité qui lui.e&t attriiwée,.etài laquelle àdk quetil a encore ajouté, sans y être autorisé même' par la chronique où il a puisée en avançant que
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l'incendie de la cathédrale se communiqua aux maisons de là ville de Reims, dont la plus grande partie aurait été réduite en cendres. Les continuateurs de dom Bouquet, dans leur appréciation de la Chronique de Wassor, disent que l'auteur confond mal à propos Eilbert, fondateur de l'abbaye de Wassor et fils d'Ebroïn, avec* Albert, fils d'Héribert II. On pourrait admettre cette confusion si le fait en question était mentionné par Frodoard, Richer, ou quelque chroniqueur plus considérable que celui de Wassor.
Quoi qu'il en soit, Séulphe mérite le jugement sévère de l'histoire, pour avoir abdiqué, sans aucune nécessité, au profit d'un homme tel que le comte Héribert II, la haute position d'indépendance et d'autorité morale qui lui avaitété transmise <et qu'il devait conserver intacte. Une fois dominé par le comte de Vermandois, on ne s'étonne plus de le voir abandonner les principes qui avaient dirigé la conduite de ses prédécesseurs, et se ranger parmi les ennemis de la royauté carlovingienne. 'Quoique de courte durée, son épiscopat fut préjudiciable à cette royauté comme à l'archevêché de
<1) Recueil des historiens des Gaules, t. IX, préface.
Reims. En effet, les alliances impolitiques de ce prélat sans prévoyance facilitèrent la destruction de Tune et l'envahissement de l'autre par deux familles aussi ambitieuses que puissantes.
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Héribert n'eut pas plus tôt appris la mort de Séulphe, qu'il se rendit à Reims. Il y manda Bovon, évêque de Châlons, et Âbbon, évêque de Soissons, de l'appui desquels il était sûr, et s'étant concilié, avec l'aide de ces deux prélats, le concours du clergé et celui du peuple, nécessaires alors pour les élections pontificales, il fit élire archevêque de Reims son fils Hugues, enfant à peine âgé de cinq ans. Le roi Rodolphe approuva ce choix, et confia au comte de Verman-
ET LES DERNIERS CAfcLOVlNGIENS. 88
dois, pendant h minorité de son fils, l'administration civile et temporelle du diocèse; il crut devoir payer ainsi l'emprisonnement de Charlesle-Simple. Le décret d'élection fut porté par Abbon au pape Jean X, qui le sanctionna. Àbbon fut dé* légué par le souverain pontife pour remplir jus* qu'à la majorité du jeune Hugues la partie reli* gieusede ses fonctions. Peu de temps après, Odal* rie, évèque dépossédé d'Acqs en Gascogne, et non d'Aixen Provence, comme quelques-uns l'ont écrit, lui fut substitué par Héribert.
Frodoard et quelques autres clercs avaient re» fusé de prendre part à l'élection de Hugues, qu'ils n'étaient pas éloignés de regarder , dans leur conscience honnête, et avec leurs sentiments de droiture, comme la conséquence et le fruit d'un crime. Héribert les priva de tous les bénéfices et biens ecclésiastiques dont les précédents évèques avaient récompensé leurs services, et en gratifia ses créatures. À cette, époque, l'autorité laïque s'était substituée dans le diocèse de Reims, comme dans beaucoup d'autres, à l'autorité ecclésiastique, et ne respectait pas même les asiles religieux, jusque-là que des soldats, à Reims, ayant pénétré dans le cloître des chanoines, qui
avaient eu, relativement à l'élection de Hugues, un différend avec quelques habitants, osèrent donner la mort à un diacre et à un sous-diacre. Dieu parut irrité de cet empiétement sacrilège ; peu de temps après, les habitants de Reims crurent voir des aimées de feu combattre dans les nuées. Une autre fois, la lune, pâle d'abord et éclipsée, prit tout-à-coup une couleur de sang. En même temps, une peste cruelle vint sévir sur la France et l'Allemagne : c'était une sorte de fièvre accompagnée de toux, qui emportait infailliblement ceux qui en étaient atteints. Les Hongrois, autre fléau que le ciel, dans sa colère, semblait avoir déchaîné contre l'Europe, avaient passé le Rhin, et, mettant tout à feu et à sang, s'étaient avancés jusqu'aux environs de Vouzy. Les corps de saint Rémi et de quelques autres saints furent encore une fois éloignés de leurs sépultures pour être transférés à Reims, où ils demeurèrent jusqu'en des temps plus tranquilles.
Les Normands, de leur côté, s'agitaient de nouveau, obéissant à leur instinct destructeur, et animés par l'exemple d'autres Normands récemment arrivés en France. Ragenold, chef de ces derniers, qui avait pénétré avec sa flotte dans la
ET LES DERNIERS CARLO VINGIENS. g S
Loire et s'était montré jusqu'en Auvergne, y fut
attaqué et battu par Raymond Pons, comte de
Toulouse, et Guillaume d'Aquitaine. Ayant trouvé
une retraite en Normandie, et s'y étant renforcé
d'un grand nombre de sujets de Rollon, excité
d'ailleurs par quelques partisans de Charles -le-
Simple, il vint sur les bords de l'Oise, où il fut
défait par les comtes Héribert, Roger et Ingobrand,
et dépouillé de tout le butin qu'il avait amassé.
Cette défaite ne l'empêcha point de porter la guerre
et la dévastation dans le duché de France, pour la
défense duquel Hugues-le-Grand eut recours à
Rodolphe.
Les comtes et les prélats de Bourgogne prirent
les armes pour protéger leur province; Anségise, évêque de Troyes (1), et non de Tongres, comme le dit par erreur Richer ou l'un de ses copistes, fut blessé dans une rencontre. Les vassaux de l'église de Reims, rassemblés par Rodolphe, furent menés contre l'ennemi, qu'ils attaquèrent avec un grand courage dans ses retranchements sur les bords de la Seine ; mais, après avoir attiré
(l)Frodoard, Chronique; — Aymoln;— Camuzat, Promptua- *Hum aniiquitatum Tricassinœ diœcetit ; — Courtalon-Delaistre, Topographie historique de Troyes.
iw eux tous ses efforts, 9e voyant abandonnés pv le principal corps d'armée, qui restait inactif nutour du roi, ils se retirèrent avec indignation, non cependant g an s avoir fait beaucoup de mal aux Normands, Ceux-ci ayant établi leurs quartiers d'hiver aux environs d'Arras, Rodolphe vint les y attaquer; mais il perdit beaucoup des siens. Dangereusement blessé lui-même, peu s'en fallut qu'il ne tombât entre leurs mains, La fureur de œs hommes du Nord ne put être, un instant apaisée qu'à force d'argent, Ceux de Rollon, satisfaits de la concession de la ville de Bayeux, consentirent à quitter le parti des nouveaux venus, qui, après sept années de pillages et de combats, furent exterminés parjy>dolphe non loin de Limoges.
En 927, un différend s'éleva entre Héribert et Rodolphe, au sujet du comté de Laon, que le premier voulait donner en apanage à son fils Eudes, et dont h second avait disposé en faveur de Roger, fils du dernier comte, par suite du droit que lui attribuait la loi sur l'hérédité des fiefs, loi toute nouvelle, il est vrai, et que l'usage n'avait point encore sanctionnée. Héribert rechercha l'appui de Henri-rOiseleur, premier roi de Germanie de la
maison de Saxe^ et successeur des derniers Carlo-
ET LES QgBMË&S URIQV1NGIENS. $7
vmgiena dans cette partie de l'Europe » il reiserr» on même temps l'alliance qu'il avait faite *veo Buguea-le-Grand, Alor^, il conduisit Charles-le* Simple à Reims, tout eu le retenant prisonnier* tt eut l'audace d'envoyer au Pape Jean X des mes* sagers chargés de le disculper auprès de ce pou* tife de la conduite qu'il avait teuue envers Charles la présentant comme le résultat d'une contrainte exercée par d'autres conjurés. Il exprimait le désir que ce prinee fût replacé sur un trône qui lui appartenait ; « Que le pape, usant de son au- * torité, ordonne donc le rétablissement du roi « détrôné» et qu'il frappe de l'anathème d'une « étemelle malédiction quiconque chercherait à « repousser sa sentence ; qu'il écrive ace siqet au» « évêques et aux princes des Gaules^cre Germaniei « leur envoyant des bénédictions pour les bona* « des malédictions pour les opposants (1), » Héribert savait à l'avance quel serait le résultat d'une telle ambassade» qui n'était autre chose qu'un acte
d'hostilité contre Rodolphe; ses envoyés trouvèrent le pape prisonnier, et revinrent sans avoir rempli leur mandat. En vain Rodolphe enjoignit à, Béri-
(1) RW»«.
bert de se rendre auprès de lui à Compiègne, pour justifier sa conduite ; non-seulement le comte de Vermandois ne répondit point à cette sommation d'un roi qu'il ne reconnaissait plus, mais il affecta de réunir à Troli, contre la volonté de Rodolphe, un synode composé de six évêques de la province rémoise. N'ayant pu réussir à s'emparer de Laon, il rendit à Charles-le-Simple une espèce de liberté, pour susciter de l'embarras à Rodolphe. Une conférence eut lieu ensuite au château d'Eu entre Héribert, Charles et Guillaume Longue-Epée, fils et successeur de Roi Ion. Mais, ni la soumission que promit à Charles le duc de Normandie, ni l'alliance que les trois princes formèrent entre eux, ni les sollicitations d'Héribert auprès du pape pour obtenir l'excommunication de Rodolphe, n'apportèrent de changement à la situation du roi dépossédé. Hugues-le-Grand intervint comme médiateur et rétablit la paix entre Héribert et Rodolphe. Le comte de Vermandois eut Laon, et Charles redevint captif plus que jamais. Pour ramener entièrement à lui Héribert, Rodolphe investit son fils du comté de Vienne, qu'il venait de recevoir dé Hugues de Provence. N'ayant plus rien à craindre de Charlesle-Simple, il le traita avec égards, vint le voir à
Reims et lui rendit, à Attigny, une ombre de liberté et même de royauté, dont ce prince jouit jusqu'à sa mort, qui, du reste, ne se fit pas longtemps attendre, et délivra Rodolphe non d'un rival dangereux, mais d'un hôte importun.
Le caractère turbulent d'Héribert ne lui permettait pas un repos de longue durée. Apeine eut-il fait sa paix avec Rodolphe, qu'il attaqua, de concert avec Hughes-le-Grand, le comte Boson, frère de Rodolphe, qui avait envahi certains alleux de Rothilde, abbesse de Chelles, héritage réclamé par Hugues, gendre de cette abbesse. Héribert s'empara de Vitry, château fort appartenant à Boson. Ce dernier obtint une trêve, et le roi de Germanie, auprès duquel il se rendit, le força de jurer publiquement la paix.
Le comte de Paris ne tarda pas à se brouiller à son tour avec Héribert. Il avait accepté l'hommage d'Herluin , comte de Ponthieu , ou de Montreuil (1), et celui d'Arnold, tous deux vassaux
(1) « Helgaud II, père d'Herluin, avait fait entourer de «murs le bourg de Montreuil, et, depuis ce temps, disent les ce auteurs de l'Art de vérifier les datée, les comtes de Ponce thieu sont plus ordinal rement appelés comtes de Mootreull.» F. G. Louandre, Hist. d'Abbeville et du comté de Ponthieu.
90 U Ç«AMPÀGK*
d'Hériberti qui, de son côté, avait reçu ious sa protection le comte Bilduin, vassal de Hugues. Ce ne fut qu'avec peine que Rodolphe parvint à ré« tablir la paix autre eux. U put les réooncilier eusuite avec Bogoa, à qui Héribert rendit le château de Yitry. Peu de tempe aprè», Anselme, vassal de Boaon, fit hommage de ce château au comte de Yermaudois, qui lui donna eu échange celui de Gouci avec une autre terre. Vitry retomba bientôt au pouvoir de Boson, qui s'empara aussi de Mou* son i mais cette dernière place ne lui resta point} Héribert la lui reprit» les habitants et la garnison lui en ayant ouvert les portes (1).
Le roi Rodolphe, voulant se venger d 'Héribert* qui s'était de nouveau révolté contre lui, s'empara
du château de Doullens, près Péronne, avec le se»
cours deHugues'le-Grand, et vint ensuite assiéger Arras, qu'il lui enleva ainsi que Douai. Vue trêve fut convenue, pendant laquelle des gens d'Héri* bert, partis de Reims, s'emparèrent du château de
Braine sur la Vesle, possession de Hugues.
Rodolphe, qui cherchait tous les moyens de
nuire à Héribert et de ruiner sa puissance v en*
treprit de faire élire un archevêque de Reims à la (1) Fh4.» Ctoft.
ET LES WRMftW CAUOVIHGIENS. 91
place du fils de son ennemi. Il envoya des ordres en conséquence au peuple et au clergé rémois; mais ceux-ci n'en tinrent pas compte, et répondirent que l'élection qu'ils avaient faite était régulière et devait être maintenue. Voyant alors dans Rodolphe un ennemi dangereux et permanent, Héribert alla trouver Henri-l'Oiseleur et se mit sous sa protection ; il espérait contracter ainsi une alliance puissante qui lui permettrait de soutenir avec avantage la lutte contre Rodolphe. Mais le roi de France, après avoir dévasté les pays de Laon et de Reims, parvint à neutraliser auprès du roi de Germanie l'effet de l'hommage que le comte de Vermandois lui avait juré. Henri avait passé le Rhin pour secourir son nouveau vassal, lorsque Hugues-le-Grand vint, au nom de Rodolphe, lui offrir des otages pour la paix, qui fut conclue entre les deux rois, Henri retourna dans ses États. Rassuré de ce côté % Rodolphe, avec laide de Hugues comte de Paris, de Boson, et d'autres sei-
$neura, vint mettre le siège devant Reims. Au bout de troisi semaines, les défenseurs de la ville lui en ouvrirent les portes, et il y entra en vainqueur.
Profitant de sa présence à Reims pour mettre à exécution le dessein auquel le peuple et le clergé de cette ville s'étaient d'abord opposés, Rodolphe manda les principaux citoyens et leur parla de la sorte :
« Vous savez très-bien, je pense, à combien de « carnage, à combien de rapines le pays a depuis « peu été en proie par le fait des méchants ; car « il est impossible que vous ayez été entièrement « à l'abri de tant de maux qui se répandaient en
« tous lieux; puisque les choses nécessaires à
« votre existence ont été pillées, souvent incen-
« diées, vous avez eu votre part de ces calamités.
« Et ce ne sont pas seulement les biens publics et
« étrangers à chacun, mais vos biens particuliers,
« rassemblés chez vous, qui, chaque jour, vous
« sont enlevés par Héribert, cet impitoyable pil-
« lard. Je crois donc devoir vous conseiller d'é-
« lire, d'un commun accord, un évêque qui vous
« puisse protéger; car le fils du tyran, jeune en-
* fant encore, ne vous convient pas, et les décrets
« canoniques ne permettent pas qu'une église
« soit pendant si longtemps privée de pasteur.
« Aucun blâme en cela ne pourra vous atteindre,
« puisque, vaincus et soumis par la force des ar-
« mes, vous subissez la nécessité du changement.
« Du reste, je l'avoue, le tort de cette affaire est à
« moi plus qu'à vous; aussi je me repens de ce
« que j'ai fait. Vous devez être fâchés d'avoir
« perdu vos biens; rappelez-vous quels malheurs
« vous ont accablés; considérez aussi à quelle
« prospérité vous pouvez parvenir si vous êtes
« gouvernés par un bon pasteur (1). »
(1) Rlcber.
Rodolphe réunit quelques évèques dévoués de France et de Bourgogne et fit sacrer archevêque un moine de Saint-Remi, nommé Artald ou Artaud, qui venait de quitter le parti d'Héribert. Le pallium envoyé de Rome sanctionna cette élection aux yeux du peuple, sans lui faire oublier d f abord qu'elle avait été imposée par la force. Qu'était-ce d'ailleurs que la consécration accordée par un pape enfant, victime de la violence d'une fttmillè criminelle ? Le siège pontifical de Rome était occupé alors par Jean Xï, fils de Marosie, prisonniers tous deux du patrice Àlbéric, autre flls de Marozie, qui disposait de tout dans les États romains.
Bovon, évêque de Châlons, zélé partisan du comte de Vermandois, perdit, avec la liberté, son siège épiscopal, qui fut donné au clerc Milon; mais Rodolphe le lui rendit ensuite. Ce prince alla assiéger dans Laon Héribert, qui abandonna la place, comptant revenir bientôt en forces et laissant sa femme dans la citadelle, dont la prise fut assez difficile, parce qu'elle était élevée dans f intérieur de la ville. Rodolphe, obligé d'en faire le siège en règle, l'enveloppa de tous côtés, et, par des assauts continus, obligea les défenseurs à deman-
der merci. Il permit à là femme d'Héribert, qui vmt vers lui en suppliante, de se retirer avec les siens (i). Peu de temps après, Hêribert, que ses défaites n'abattaient point, s'empara du château de Bam, appartenant à un frère d'Herluin, comte de Ponthieu, nommé tlêbrarà, qu'il fit prisonnier. Rodolphe lui prit à lui-même l'abbaye de Salnv- Médard, possession importante , et alla ensuite assiéger Château-Thierry, où un certain nombre de gens armés tenaient pour le comte de Vermandois \ après sept semaines de siège, le fort fut litre par le gouverneur, nommé Welon, à la reine Emma, qui lui en laissa la garde.
Tandis que Rodolphe était sous les murs de Château-Thierry, plusieurs êvêques de France etda Bourgogne vinrent lui demander et obtinrent l'autorisation de tenir un synode. Cette assemblée fut présidée par Teutilon, évêque de Tours, et Artaud de Reims. Prodoard, le seul auteur qui en fesse mention, n'en rapporte pas d'autre acte que la consécration d*Hildegaire comme évèque de Poitiers (2) (933). Deux ans après, Artaud convoqua dansVèglisede Sainte-Macre, à Fiâmes, un nouveau
(1) RlcMr.
(2) Frodoard, Chron, — Id., Histoire de lé g lia de Reims.
synode, composé de sept évêques, où certains hommes qui avaient usurpé des biens ecclésiatiques furent cités et forcés de faire réparation.
En ce moment, tous les ennemis d'Héribert semblaient s'être concertés pour l'accabler à la fois. C'en était fait de lui si, à ses vices, il n'eût joint des qualités militaires et l'habileté d'un homme politique, et si, d'ailleurs, la population de ses domaines, des nouveaux comme des anciens, n'eût préféré sa domination à celle des autres grands et du roi lui-même. Pendant que Rodolphe assiégeait Château-Thierry, Hugues-le-Grand, soutenu par plusieurs évêques, vint mettre le siège devant Amiens ; après avoir fait beaucoup souffrir cette place, défendue par les gens d'Héribert, il consentit à porter ses armes ailleurs et reçut des otages. 11 alla ensuite investir le fort de Saint-Quentin, et s'en empara deux mois après. En même temps Ghislebert, duc de Lorraine, à l'instigation de Hugues, attaquait Péronne, sans succès il est vrai, et Rodolphe s'unissait à Hugues pour assiéger le château de Ham, qui était aussi à Héribert.
Celui-ci, trop faible pour résister à tant d'attaques, passa le Rhin, et allademander à Henri-1'Oiseleur du secours ou au moins sa neutralité. A son
retour, tandis que son fils Eudes mettait par représailles à feu et à sang les pays de Soissons et de Noyon, il reprit le château de Ham, qui lui avait été enlevé; mais il ne le garda pas longtemps; ce fort retomba au pouvoir de Hugues-le-Grand, qui fit pendre le gardien, noble clerc du nom de Téduin. Ensuite, le comte de Paris s'empara de Roye, place non défendue parHéribert, qui, pendant ce temps, reprenait Château-Thierry, livré par la trahison des gens que Walon y avait laissés. Hugues et Rodolphe vinrent aussitôt assiéger cette dernière place; le siège dura quatre mois ; Walon escalada les murailles avec quelques-uns des siens et se rendit maître d'une partie de la ville, mais la citadelle lui résista ; le siège, interrompu pendant quelques jours, fut repris avec une nouvelle vigueur, et la place finit par se rendre.
Sur ces entrefaites, Ghislebert, Hébrard et quelques évèques de Lorraine vinrent trouver Rodolphe de la part de Henri-l'Oiseleur, et lui firent accepter leur médiation en faveur d'Héribert. Péronne et Ham furent rendues à celui-ci jusqu'aux calendes d'octobre. Pendant ce temps de répit , le comte de Vermandois maria une de ses filles au comte de Flandre Àrnolphe, à qui elle était fian-
eée députe asees longtemps* Deux ans auparavant il en avait marié une autre à Guillaume-Langue Êpée, duc de Normandie.
Rodolphe était à Soissons, tenant un plaid des grandi du royaume, lorsque des envoyé* de Henril'Oiseleur tinrent l'inviter à une conférence avec ce prince. U ft'y rendit et trouva auprès de Henri Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane^ ap» pelé par d'autres intérêts à cette cour influente, Les rois de France et de Germanie conclurent ensemble une alliance dont une des condition* était que le comte de Vermandois recouvrerait plusieurs dès possessions qui lui avaient été enlevées. La ville de Saint-Quentin n'y était probablement point comprise, car Hugues refusa de la lui rendre, Les Lorrains et plusieurs comtes de Saxe, alliés d'Héribert, étant venus en France, sous prétexte de conférer avec Hugues, mais en réalité pour secourir le comte de Vermandois, assiégèrent le château de Saint-Quentin, Ven emparèrent et le détroiairent.
Le roi de France n'avait pu le secourir, retenu qu'il était par une grave maladie. Son frère Boson mourut dans cette expédition; il ftit ense*veîi à Saint-Remi de Reims. Rodolphe le suivit de
près au tombeau, et eut sa sépulture à Sainte-Colombe de Sens. Henri-l'Oiseleur mourut la même année (935).
VU
Dédaignant encore une fois la couronne pour lui-même, ou reconnaissant qu'il n'y avait pas droit, le comte de Paris se concerta avec Guillaume-Longue-Epée, duc de Normandie, et d'autres grands, pour la restituer à Louis, fils de Char-les-le-Simple. « Il envoya au-delà de la mer pour « l'avertir de venir prendre possession de la souci veraineté du royaume. Le roi Adelstan, son once cle, ayant reçu le serment des ambassadeurs « français, l'envoya en France avec plusieurs « évêques et quelques-uns de ses fidèles. Hugues « et d'autres grands parmi les Français vinrent à
« sa rencontre, et, à peine était-il sorti du navire, « que, sur le rivage même, près de Boulogne, ils « se donnèrent à lui comme il avait été convenu, «t De là, il fut conduit à Laon, consacré de la bé- « nédiction royale, oint et couronné par le seigneur « Artaud, archevêque . Tous les princes du royaume « et plus de vingt évêques étaient présents à cette « cérémonie (1). »
La première expédition du nouveau roi fut dirigée contre la ville de Langres, dont s'était emparé le frère du roi Rodolphe, Hugues-le-Noir, duc de Bourgogne, qui n'avait point voulu lui faire hommage. Aidé de Hugues-le-Grand, il assiégea la place et la prit sans coup férir, .ceux qui la défendaient s'étant enfuis, selon Frodoard; suivant Richer, les assiégés soutinrent vigoureusement les assauts donnés à leur ville, et n'en sortirent que parce qu'ils ne purent résister à l'attaque de la cavalerie royale (936).
Louis-d'Outremer, supérieur à son père et ayant le sentiment de cette supériorité, trouva trop lourd le joug qui lui était imposé par Hugues-le- Grand et s'efforça de le secouer. Averti d'ailleurs par sa mère Odgive, récemment arrivée d'Angle- Ci) Frodoard, Chronique.
terre, de ce que Charlea-le-Simple avait eu à souffrir de cette famille» il ne voulut pas en subir la protection. Assez fier pour repousser une tutelle aussi humiliante qu'intéressée, il ne prit conseil que de lui-même et de sa mère.
Une nouvelle invasion de Hongrois vint, à cette époque, jeter la terreur et la désolation en France. Les champs furent dévastés, les basiliques incendiées, les habitants des villes et des campagnes emmenés captifs. Mais, à côté de ce qu'on regardait comme des effets certains de la colère de Dieu, on aimait à voir des preuves plus évidentes encore de $a protection toute-puissante. Frodoard raconte que la main de Dieu préserva plusieurs églises de la destruction qui les menaçait. Les barbares ayant mis le feu à deux meules de paille qu'ils avaient approchées des murs de Sainte-Macre, près de Reims, ne purent cependant incendier le saint monument. Suivant le même chroniqueur, toujours ami du merveilleux, l'église de Saint-Basle fut l'objet d'une faveur plus miraculeuse encore. Un Hongrois, voulant monter sur l'autel, se servait de sa main comme de point d'appui; celle-ci demeura si fortement attachés aux pierres de l'autel, que les compagnons du païen furent obligea de cou-
ET LES DERNIfiRft URLOVJNGIENS. 40)
par la pierre qui la retenait; maïs un fragment resta toujours adhérent à la main du barbare, qui porta désormais ce témoignage irrécusable de sou sacrilège et de la vengeance céleste.
Après la retraite des Hongrois, Loui**d'ûutr*> mer, jaloux d'agrandir son domaine, et en même temps de taire sentir son autorité, s'empara de vive force du château de Montigny, retraite d'un chef nommé Serio> qui exerçait sur Us campagnes d'alentour toutes, sortes de brigandages ; en vain l'archevêque de Reims intercéda en sa faveur, son château fut détruit et lui-même n'eut que la vie sauve. Le roi, qui ne jouissait pas d'abord du comté de Laon tout entier, en devint à peu près le seul maître. Touiy sur la Meuse rentra en sa poa» session à la même époque, aussi bien que le» métairies voisines Evrées par Charles-le-Simpk* à sa mère pour ks droits de sa dot. Le comte Roger, qui n'était que le gardien de ces domaines r s'en était constitué possesseur, de même que du château de Corbény, donné par son frère à l'abbaye de Saint-Remi, et dont Héribert s'était emparé. Profitant de l'absence du roi et de la crédulité du gouverneur Walon, qui se laissa séduire par de fausses promesses! le comte de Vermandoîs venait
de reprendre Château-Thierry. Il trouva un autre succès dans la prise d'un château nommé Causoste, situé sur la Marne et appartenant à l'église de Reims (1), et dévasta tous les environs, malgré la paix que lui avait accordée le roi, peu de temps auparavant, à la sollicitation de Hugues-le-Grand, redevenu son allié. La situation respective de Louis-d'Outremer et du comte de Vermandois leur fournissait chaque jour des occasions de guerre. Héribert possédait dans la ville même de Laon une citadelle qu'il y avait fait élever; le roi vint l'assiéger, à l'aide d'une machine en bois ayant la forme d'une longue maison, la hauteur de la stature humaine, et pouvant contenir douze combattants; le toit n'en était point plat, mais incliné à droite et à gauche, de manière que les projectiles ne pussent s'y arrêter. Garnie intérieurement de quatre roues, elle put être avancée jusqu'au pied de la citadelle par ceux qu'elle renfermait. Les assiégés cherchèrent d'abord à briser cette effrayante
(1) D'après l'opinion de M. Pertz, éditeur de Richer, ce château pourrait être aujourd'hui le village de La Chaussée près d'fipernay. Les éditeurs du texte français de V Histoire de Reims de Marlot pensent, avec plus de raison, que c'est probablement Tours-sur-Marne, près duquel se t r ouve an lieu couvert de ruines et nommé Saucotts,
machine ; mais, reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, ils mirent bas les armes (1). Le roi laissa
la garde du fort à un fils même d'Héribert, à Eudes, qui avait quitté alors le parti de son père (938). Le comte de Vermandois, Hugues-le-Grand et Ghislebert, duc de Lorraine, se liguèrent contre Louis-d'Outremer, qu'ils commençaient à redouter sérieusement, et qui, de son côté, s'alliait avec Hugues-le-Noir, duc de Bourgogne. Le château de Pierrepont fut pris par Ghislebert et les Lorrains ; mais ces hostilités n'amenèrent aucun résultat décisif. Une trêve fut signée, qui devait durer jusqu'au mois de janvier suivant.
Héribert s'était emparé de plusieurs châteaux et villages de l'église de Reims qu'il s'obstinait à retenir; l'archevêque Artaud, après avoir pris l'avis des évêques, l'excommunia en présence et avec le consentement du roi. Un semblable anathème venait d'être lancé contre Guillaume-Longue-Epée, duc des Normands, qui avait ravagé par le fer et le feu les domaines du comte Ârnolphe. Contre des grands que ses armes atteignaient difficilement, Louis voulait essayer les armes spirituelles qu'il avait à sa disposition.
(1) Richer.
Les Lorrains , qui avaient secoué le joug d'Olhon-le-Grand, roi de Germanie, successeur de HenrUrOiseleur, ayant été débits par ce prince dans le duché de Oèyes, offriront à LouU~d'Outro~ mer de le reconnaître pour rai; « mais il refusa de les recevoir, dit Frodoard, à cause de l'amitié que lui et Othon s'étaient jurée par l'entremise dos ambas» sadeurs de eeroi germain et du comte Ârnolph*. » La tentation était trop forte, comme l'observe M« de Sismondi ; les Lorrains ayant fait auprès du wi de France une seconde tentative, appuyée par leur duc Ghislebert, Ûtbon, comte de Verdun, Iaaac, comte de Cambrai, Thierry, comte de Hollande,, il accepta l'hommage qui lui était offert; Verdun lui ouvrit ses portes, l'Alsace se soumit ; il reçut en Lorraine des serments de fidélité, et repoussa, audelà du Rhin quelques hommes r estéa fidèles à Othon. Mais, tandis que des grands vassaux allemands lui faisaient hommage, de puissants seigneurs français se donnaient au roi de Germanie; c'étaient Hugues, comte de Paris, Héribert de Vetmandois, Guillaume de Normandie, Àmolpbe de Flandre. Louis ne put empêcher Othea» d'assiéger Brisach, ni appuyer les dues Eberfeard et Ghislebert, qui cherchaient à pénétrer en Alsace*,Ces deux
derniers, arrêtés près d'Andernach par Herman, due de Souabe, et Conrad, comte de Worms, perdirent la vie, l'un dans le combat, et l'autre dans les eaux du Rhin. Ghislebert, qui avait passé le fleuve pour se livrer au pillage, poursuivi à son tour par les Saxons, tomba dans le Rhin et s'y noya ; suivant les uns son corps ne fut point retrouvé, suivant d'autres il le fut par des pécheurs qui l'ensevelirent secrètement, afin d'éviter le châ« timent qu'ils avaient encouru pour s'être approprié ses riches dépouilles.
Entré en Lorraine, Louis-d'Outremer épousa Gerberge, veuve de Ghislebert et sœur d'Othon et d'Hedwige, femme du comte de Paris. Cette al* liante lui fut avantageuse; Gerberge devint une médiatrice active entre son mari, son frère et son beau-frère. Othon, cependant, recouvra bientôt la Lorraine et la donna à ConradJe-Sage, comte de Worms, qui avait épousé sa fille Liutgarde. Tandis qu'il était en Lorraine, Hugues-le-Grand et Héri* bert Tinrent lui renouveler leurs serments. A son retour, ce dernier ravagea le territoire de Reims.
Au milieu de cette défection des vassaux les {dot puissants, Louis-d'Outremer crut devoir resserrer les liens qui en attachaient encore quelques
uns à son parti. Dans une conférence avec Guillaume-Longue-Épée, duc des Normands, redevenu son partisan , il confirma les chartes et privilèges que Charles, son père, avait accordés à ces nouveaux Français. Par une autre charte, émanée de son commandement royal, il investit l'archevêque Artaud du comté de Reims, transmissible à ses successeurs, avec tous les droits qui en dépendaient, notamment celui de battre monnaie (1). « Il n'est pas aisé, dit Ânquetil, de débrouil- « 1er ces droits. Si Ton remonte à l'origine des « comtes de Reims sous Clovis, on voit qu'ils « n'étaient que de simples gouverneurs, mais «t qui influaient sur toutes les affaires civiles et « militaires. Ensuite, vers le milieu de la deuxième me race, ils furent bornés au commandece ment des troupes. Enfin, ce comté, entre « les mains des archevêques, devint une véri- « table souveraineté, comme tous les autres « fiefs de ce temps-là. Il paraît même que ce « titre de comté n'était point un gouvernement « nu, et qu'il y avait des terres et des préroga- « tives attachées, peut-être l'une et l'autre, puis- « qu'il était héréditaire et divisible. Depuis saint
(1) Frod., Chronique. — Albéric de T rois-Fontaines.
« Arnould, créé comte de Reims par Clovis, les «r aînés de ses successeurs portèrent le nom de t comtes et retinrent, si on en croit M. Lacourt, «r le principal domaine. Les cadets jouissaient de « quelques parties sous le nom de vicomte. Les t successeurs de l'archevêque Artaud les réunic rent par achat ou par des donations que les pos- « sesseurs en firent à l'église. Sous Charlemagne et «c les rois qui suivirent, il s'était toujours frappé « de la monnaie à Reims, mais au coin du roi ; « Artaud reçut, avec le comté, le droit d'en faire t battre à son coin (1). »
C'était une digne récompense de la "fidélité du prélat, le plus ferme soutien alors de Louis-d'Outremer, qui comprenait l'utilité de ne lui ménager aucun privilège. L'importance de l'archevêché de Reims fut accrue par cette concession ; une multitude de feudataires, qui ne lui payèrent pas de cens, il est vrai, suivirent sa bannière au combat et lui fournirent une petite armée dé quinze cents à deux mille hommes d'armes. C'était assez pour la défense, mais trop peu pour l'attaque. En se faisant guerrier et agresseur, Artaud affaiblit son véritable pouvoir; il devint inférieur à ses enne-
(4) Àaqoatil, Histoire de Reim$,
mis, qui possédaient la foret et l'habileté militai» res, et subit les vicissitudes des combats. Gspen* datit il réussit dans Le premier essai qu'il se hâta de faire de sa puissance temporelle. Il vint assiéger le château de Causoste, s'en rendit maître et te détruisit de fond en comble. Suivant Frodoard, ce fort ne fut pris qu'après l'arrivée du roi, au bout de cinq Jours de siège ; Richer dit qu'il le fut sans le secours des troupes royales.
Une paix de courte durée fut conclue entre Artaud et Héribert, par la médiation dtr roi et de fii*> gues-le-Grand. Louis-d'Outremer marcha ensuite, accompagné d'Artaud, contre Hérivée, neveu de l'archevêque du même nom, qui exerçait de grands ravages sur les domaines de l'église de Reims. Hérivée fut obligé de donner des otages pour obte» nir que le roi se retirât. Excommunié par Artaud, il perdit la vie, peu de temps après, dans un eom* bat qu'il avait livré pour venger une défaite des siens ; son corps fut porté à Reims eomme trophée de la victoire. Arrivé dans cette ville, Louis alla prier dévotement saint Rémi, dans l'église de l'abbaye. Pour obtenir sa protection particulière, il prit l'engagement de lui donner, chaque année, une livre d'argent, c'est-à-dire au monMtàre, qui
ET LES MfiNU&flLS 4ARL0V1NGIENS. 1 i i
reçut de lui , en outre, une charte d'immunité. Le comte de Vermandois, « trouvant l'occasion de faire du mal ( i ) , » se mit à déplorer, auprès du comte de Paris, le sort de Causoste, cette place amie, détruite par les armes d'Artaud, et parvint à l'engager dans de nouvelles hostilités contre ce prélat. Avec l'aide de plusieurs évêques de France et de Bourgogne, et de Guillaume, duc de Normandie, ils vinrent assiéger la ville de Reims. Le siège ne dura que six jours. L'armée d'Artaud passa presque tout entière du côté des assiégeants, et Reims leur ouvrit ses portes. Sommé par les grands et les évêques de comparaître devant eux au monastère de Saint-Remi, Artaud fut dépouillé de sa puissance civile en même temps que de sa charge spirituelle. Il se retira dans l'abbaye de Saiat-Basle, qui lui fut accordée avec le monastère d'Avenay* Héribert, Guillaume et Hugues allèrent ensuite mettre le siège devant la ville de ta* (944).
vin
Ces événements se passaient pendant que Louis d'Outremer était en Bourgogne. De retour dans son domaine royal, il recueillit Artaud et plusieurs membres de sa famille, dépouillés, comme lui, de leurs possessions, et marcha au secours de Laon. A cette nouvelle, Hugues et Héribert quittent les murs de la ville assiégée, vont trouver le roi de Germanie et le conduisent à Attigny, où ils lui jurent de nouveau fidélité. Laon ravitaillé, Louis d'Outremer retourne en Bourgogne, accompagné de Hugues-le-Noir, duc de cette province, et de
Guillaume de Poitiers. Othon vient avec des trou* pes nombreuses camper sur les bords de la Seine, et retourne dans son royaume , après avoir reçu de Hugues-le-Noir le serment qu'il ne nuirait en rien ni au comte de Paris ni à Héribert. Louis peut alors rentrer dans Laon sans être inquiété ; de là , il va attaquer le château de Pierrepont, reçoit des otages, et se dirige vers la Lorraine avec Artaud et quelques autres fidèles en petit nombre. Othon passe de nouveau le Rhin pour combattre le roi de France; mais une trêve, conseillée par les grands qui suivaient les deux rois, suspend les hostilités.
Cependant les populations souffraient de ces combats répétés qui, n'aboutissant jamais à une bataille décisive, faisaient de la guerre en quelque sorte l'état normal et permanent de la société. L'activité inquiète et toujours armée des grands vassaux, les passages continuels des gens de guerre, les prises et reprises de châteaux et de villes, les trahisons et les défections multipliées, les trêves, violées aussitôt que signées, et ne fournissant jamais l'espérance d une fin complète de la guerre, ne donnaient aucun relâche aux malheureux habitants des villes et des campagnes. Le clergé lui-
même, oubliant 4* mission de paix et de conciliation, agité sans cesse par des divisions intestines et livré à la passion des intérêts temporels, obligé qu'il était d'ailleurs de défendre ses possessions et ses prérogatives contre l'envahissement des grandi, prenait une part active et matérielle à ces guerres désastreuses, dont il était souvent la cause ou l'objet. Les deux principaux foyers de toute autorité religieuse semblaient éteints. Quelles mesures de pacification, en effet, les populations pouvaientelles attendre soit du siège épiscopal de Rome alors occupé par un enfant prisonnier, soit de ce* lui de Reims, que deux prétendants s'arrachaient tour à tour à main armée? D'un autre côté, de quoi était capable pour la tranquillité et le bonheur de la France, une royauté mal assise et disputant sa précaire existence à des grands vassaux qui semblaient ne consentir à la laisser vivre qu'à la condition qu'elle demeurerait impuissante et atilie?
U fallait donc se résigner et attendre, en souffrant, un meilleur état de choses, qu'on ne savait d'où espérer. La guerre était, aux yeux des peuples, une fatale nécessité, et ils osaient & peine en demander le terme à un Dieu qu'ils croyaient
ET LES MlWIIItS CAILOVINGIENS. 446
irrité contre eux. Leur imagination effrayée leur faisait voir partout des combats, aussi bien dans les cieux que sur terre. La chronique de Frodoard est remplie de ces terribles visions qui fermaient 1m cœurs à toute espérance. Chaque conflit terrestrt paraissait se reproduire dans les régions célestes; partout on croyait entendre le cliquetis des armes et voir couler le sang, oc Le quatorzième jour « d'octobre, on vit à Reims, le matin, avant le le* « ver du soleil, des armées de feu courir dans te « ciel; on vit encore comme un serpent de feu, et « des javelots de fer. 11 suivit bientôt des maladies « pestilentielles qui affligèrent les corps humains « de diverses manières (934). — Le troisième jour « de septembre et le quatorzième jour de la lune, « on la vit couverte d'une couleur de sang, SI « elle éclairait moins la nuit (937). — Dans la « nuit d'un dimanche, au mois de décembre, on « vit dans le ciel des armées de diverses cou- « leurs (940) (4)-»
Ce n'était pas seulement la partie laïque de la population qui avait à souffrir d'un tel état ds choses. Le clergé lui-même, dont les chefs étaient
i) Frotoart, Chron., p st f tm .
mêlés à toutes les dissensions, avait sa part de tant de maux. Ses asiles et ses propriétés n'étaient plus respectés; ses prières rencontraient des entraves ; les pieux pèlerinages aux tombeaux des saints avaient souvent pour conséquences la spoliation et la captivité. « Tandis que je me « disposais, dit Frodoard, à aller visiter, pour y « prier, le tombeau de saint Martin, je fus arrêté « par le comte Iléribert , parce que plusieurs « personnes m'accusaient en secret près de lui de « vouloir faire ce voyage pour nuire à son fils ou « à lui. Il me fit retenir sous garde, m'enleva « tout ce que je tenais de l'évèché, ainsi que « l'église que je gouvernais à Cormicy, et me tint « prisonnier cinq mois pleins. » Il faut dire, toutefois, que Ilugues l'archevêque, rendant à Frodoard plus de justice que son père, le remit en liberté; déplus, à la recommandation de Huguesle-Grand, il le gratifia des revenus de l'église de Sainte-Marie, et lui restitua, en les augmentant, les bénéfices qui lui avaient été enlevés par Héribert.
Hugues s'était opposé d'abord à la convocation d'un synode, ordonnée par son père Héribert pour vider le différend qui existait entre Artaud et lui.
Le motif de son opposition était la crainte que quelques-uns de ceux qui assisteraient au synode ne profitassent de cette occasion pour prendre le parti du roi et lui offrir leurs services ; mais, peu de temps après, les évèques du diocèse de Reims, à la sollicitation des comtes Hugues et Iléribert, se réunirent à Soissons dans l'église de Saint-Grépin et Saint-Crépinien, et décidèrent que l'ex-archevêque Artaud, ayant déclaré par serment qu'il renonçait à son siège, ne pouvait plus y remonter, et qu'on procéderait au sacre de son compétiteur, conformément aux intentions manifestées par les citoyens et le clergé rémois. Les évêques se rendirent ensuite à Reims et sacrèrent dans l'église du monastère de Saint-Remi le fils d'Héribert, qu'ils avaient préalablement reconnu digne de cette haute dignité autant par la pureté de ses mœurs que par la noblesse de sa naissance, et qui venait d'être ordonné prêtre par Gui, évêque de Soissons. Le pape ne tarda pas à lui envoyer le pallium.
Ayant appris, dans les environs de Vitry, que Hugues-le-Grand et Héribert assiégeaient Laon, le roi Louis-d'Outremer rassembla à la hâte le plus de soldats qu'il put, et se dirigea vers cette ville
pour eu faire lever le siège. U était près de Char teau-Porcien sur l'Aisne, lorsqu'il fut surpria par le duc de France et le comte du Vermandois, qui avaient quitté Laon pour marcher à sa rencontre. Vaincu et séparé des siens, il n'eut guère pour compagnons de sa fuite que le comte Roger et l'archevêque Artaud. Ce dernier même fut obligé de se soumettre aux comtes Hugues et Héribert et de faire une paix momentanée avec le nouvel archevêque de Reims, résignant les abbayes de Saint-Basle et d'Avenay, ainsi que le domaine de Venderesse, et ne se réservant qu'une demeure dans la première de ces abbayes.
. Vers cette époque, la plus grande croix de l'église de Notre-Dame de Reims, celle que l'archevêque Hérivée avait fait enrichir d'or et de pierres précieuses, fut enlevée nuitamment par des voleurs, « gens, comme on sait, dit Frodoard, fort amis des ténèbres. *> Un an après, une partie de l'or et des pierreries de cette croix fut retrouvée, et les voleurs découverts reçurent un juste châtiment de leur crime. Par les soins de l'archevêque Hugues, cet or et ces pierreries servirent d'or* nement à un calice destiné à l'église de Notre- Dame, et que Marlot croit avoir vu faisant encore,
ET LES DBMflEM CARLOVINGIENS. 411
de ion temps, partie des vases sacrés de cette église.
Les comtes Hugues et Héribert avaient assiégé Laon de nouveau, comptant sur la trahison autant que sur leurs armes; mais cet espoir fut déçu (941). Pour contrebalancer la force que la soumission récente des Aquitains ajoutait à la puissance du roi, Huguea-le -Grand, Héribert, Guillaume de Normandie et Àrnolphe de Flandre décidèrent, dans une conférence, que le comte de Vermandois se rendrait auprès d'Othon, pour réclamer son appui, en échange de la foi qu'ils lui avaient jurée, et qu'ils renouvelèrent malgré les efforts des évêques du diocèse de Reims, maigre les instances et les sommations du pape Etienne VIII, qui avait envoyé en France un légat pouf enjoindre aux principaux du royaume et à tous lèB Francs et Bourguignons de cesser les hostilités contre Louis-d'Outremer; il déclarait n'avoir accordé le pallium à Hugues que sous cette condition, et n'accordait aux princes récalcitrants de retard à ses anathèmes que jusqu'à la fête de la Nativité. Ouillaume-Tête-d r Et6upes, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, les chefs bretons Àlaih Barbe-Terte et Jahel Béretiger, qui avalent fctiï ftem-
mage à. Louis, vinrent à son secours jusque sur les bords de l'Oise. Hugues-le-Grand, Héribert et Othon, duc de Lorraine, décidés d'abord à leur faire résistance, s'étaient placés sur la rive opposée de cette rivière, et, craignant la cavalerie royale, avaient détruit les ponts et enlevé les bateaux. Mais les menaces du Saint-Siège, jointes à d'autres considérations, firent impression sur l'esprit des révoltée. Guillaume-Longue-Epée, sensible aux avances du roi, qui avait envoyé auprès de lui Roger, comte de Douai et de Laon, renouvela son serment de fidélité à ce prince et lui fit une réception toute royale dans sa ville de Rouen. D'ailleurs, le roi de Germanie, tout flatté qu'il était des hommages des grands vassaux de France, paraissait ne vouloir point se mettre à la tête du mouvement préparé contre Louis- d'Outremer, malgré beaucoup de chances de le voir réussir sous sa direction, et malgré les avantages qu'il pouvait espérer du succès. Il semblait rechercher moins le rôle de conquérant que celui de pacificateur et d'arbitre de l'Occident. Ces différents motifs déterminèrent le comte de Paris et le duc de Lorraine à négocier avec Louis. Othon de Germanie prit une grande part à ce rapprochement. Louis
d'Outremer, après lui avoir envoyé des otages par l'intermédiaire du duc de Lorraine, alla le trouver, et les deux rois, déjà unis par des liens de famille, échangèrent des serments d'amitié. À son retour, le roi de France trouva plusieurs évèques du diocèse de Reims venus à sa rencontre pour lui rendre honneur.
La résistance devenait d'autant plus difficile et plus périlleuse pour Iléribert, que tous ses alliés venaient de faire leur paix avec le roi. Cette soumission rejetait sur lui tout l'odieux de la guerre et le laissait seul exposé à la vengeance de Louis et aux anathèmes du Saint-Siège. Ces considérations le décidèrent à suivre l'exemple des autres grands. Il fut compris dans la trêve qui venait d'être conclue, et des otages ayant été donnés de part et d'autre, le plus jeune de ses fils fut de ceux qui échurent au roi. Il fit à temps sa soumission pour ne pas mourir en rebelle, comme il avait presque toujours vécu ; il mourut l'année suivante. (943).
4M U CHAMfÀôPI
Il n'était guère possible qu'un homme qui, pendant sou existence, avait tenu les esprits dans une si vive et si constante agitation, n'occupât point l'imagination de la postérité, et que, dans un temps où les choses extraordinaires avaient
tant d'attrait, une fin ordinaire fût attribuée & celui dont la vie avait été une longue suite de faits aussi \ariés que peu communs. De là tant de versions sur la mort du cçmte Héribert II. Il est des récits que l'histoire emprunte à la tradition, seu-
lement pour les enregistrer; alors même qu'elle leur refuse toute croyance, elle estime encore de* voir les rapporter, parce qu'ils s'appuient presque toujours sur certains faits réels et incontestés, et que, dans leur ensemble, ils servent à caractériser un homme ou une époque.
Suivant la Chronique de SainUBertin, dont l'auteur écrivait à la fin du treizième siècle, le oomte de Vermandois avait tenté de surprendre le roi Louis~d'Outremer à la chasse, et, par une précaution qui tourna contre lu Unième, il avait attaché au pommeau de sa selle une corde dont il devait se servir pour garrotter le prince. Mais celui-ci, averti à temps, évita le piège. De plus, il s'empara de son ennemi, qu'il fit pendre à un arbre avec la corde qui, dans l'intention d'Héribert, devait servir pour lui, et il vengea ainsi l'indigne captivité que le comte avait fait subir à Charles-le- Simple.
D'après une ancienne tradition qui avait cours à SainlrQuentin, la mortd'Héribert aurait eu lieu de la manière suivante. Réconcilié avec Louis d'Outremer, il se trouvait à Laon auprès de ce prince. Un jour, un peu avant dé se mettre à table, la conversation étant tombée sur les guerres
intestines qui venaient de déchirer la France, le roi demanda au comte de quel supplice il pensait qu'on devait punir un sujet reconnu traître envers son souverain : « De celui de la hart, répondit Héribert. » Quelques instants après, en se mettant à table, il trouva cette sentence écrite devant lui. Le roi le fit saisir incontinent et conduire sur un mont qui s'élève entre les villes de Laon et de Saint- Quentin, pour lui infliger le supplice qu'il avait prononcé contre lui-même, et pour être donné en spectacle à la fois aux deux villes qu'il avait rendues témoins de ses perfidies. Il sut mourir avec courage, et ne souffrit point que le bourreau mit les mains sur sa personne ; il attacha lui-même à son cou la corde qui devait le retenir au poteau sous lequel il s'était placé, et, piquant le cheval qu'il montait sans' étriers, il demeura suspendu en l'air, sur cette montagne qui dès lors perdit son ancien nom de Mont-Fendu pour porter désormais celui de Mont- Hébert. Tous les assistants convinrent que, si le comte de Vermandois méritait un grand châtiment pour ses félonies et sa déloyauté, son courage le rendait digne d'une fin plus honorable (4).
(i) Colllette, Mémoires de Vermandois.
Suivant une autre tradition (1), conforme, quant au fond, à la précédente, Louis-d'Outremer, voulant venger son père, tenait un conseil à Laon, lorsqu'un étranger vint lui remettre un paquet paraissant venir d'Angleterre. Ceux qui entouraient le roi, le voyant sourire à la lecture de cette missive, l'interrogèrent sur la cause de sa gaieté. Il leur répondit qu'on lui demandait d'Angleterre quel supplice méritait un laboureur qui, ayant invité son maître à dîner, l'aurait tué au milieu du repas. Tous opinant pour la mort, Héribert ajouta que le supplice de la corde était celui qui convenait à un pareil traître : « Eh bien! lui dit le roi, tu as prononcé contre toi-même ; tu es ce scélérat digne du gibet, puisque tu as fait mourir le roi mon père, ton souverain. » Le supplice ne se faisant point attendre, eut lieu au Mont-Fendu.
Lorsqu'une tradition qui ne repose sur aucune base authentique a été accueillie avec faveur, et a pris racine dans le souvenir populaire, parce qu'elle plaisait à l'imagination, elle ne perd crédit que lentement et avec difficulté, dans des temps plus éclairés, après qu'elle a été soumise au creuset de l'examen, et qu'elle a, pour ainsi dire, comparu
(1) Belforest ; — Coquault; — Tablettes e\e France, 1759.
4Î6 la' ciammorb
devant ses juges naturels, les auteurs contemporains les plus dignes de foi, dont le témoignage a été enfin invoqué. C'est surtout dans le pays où une telle tradition s'est accréditée, que les écrivains en subissent le plus l'influence, et qu'elle se détruit le plus difficilement. Aussi, malgré le silence de Prodoard, de Richer, auteurs contemporains, et de Raoul Glaber, qui écrivait un siècle plus tard, malgré l'incrédulité raisonnée de Paul-Emile (!) et de Claude Emméré (2), l'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire de Vermandois (3) soutient qu'Héribert fut pendu, parce que c'était justiee. « Le supplice d'Héribert, dit-il, était trop mérité pour qu'on puisse dire qu'il n'ait pas eu lieu. * Et, pour ceux qui pourraient en douter, il affirme que, dans une ancienne église de Saint-Quentin, nommée Notre-Dame-la-Bonne, où se trouvaient les sépultures des premiers comtes de Vermandois, une pierrç tumulaire existait, sur laquelle Héribert II était représenté avec une corde au cou. Suivant l'opinion de l'auteur, cette pierre aurait été placée en ce lieu parles descendants du comte,
(l)Paul-Êmlle, De rébus gestis Francorum.
(2) Claude Emméré, Augmla Vinmanduarum *i*4ie*$* tt illustrata.
(3) Colilette.
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jaloux de lui rendre honneur dans les siècles à venir; comme si c'eût été préparer à sa mémoire un bien grand honneur que de le montrer à la postérité avec le stigmate du voleur ou de TassaBBin. 11 ajoute que cette tombe est un témoignage décisif en faveur du récit de Raoul Glaber, qu'il n'a point lu, ce chroniqueur ne faisant point mourir Héribert de mort tragique. Voici au vrai ce qu'il dit : « Après une maladie de langueur qu'il avait « eu longtemps à souffrir, Héribert était entouré « de ses proches qui le pressaient à sa dernière « heure de songer au salut de son âme et de ré- * gler Bes affaires domestiques; maison ne put « jamais obtenir de lui d'autre réponse que ce peu « de mots : « Nous étions douze qui avions juré « de trahir Charles. » Et il avait encore ces paroles sur les lèvres quand il expira (1). »
Frodoard, le plus exact des chroniqueurs contemporains, qui n'aurait pas manqué de donner quelques détails sur la fin d'Héribert si elle n'eût pas été naturelle* est encore plus laconique en cet endroit que Raoul Glaber ; il se contente de dire « qu'Uéribert décéda, obiit, et qu'il fut enseveli « par ses fils à Saint-Quentin (2). »
(1) Raoul Glaber, liv. 1 er , chap. 3.
(9) Frodoard, Ckron.
Enfin Richer, qui, dans la première partie de sa chronique, a suivi et souvent paraphrasé celle de Frodoard, raconte ainsi la mort du comte de Vermandois : « Héribert roulait dans son esprit « de pernicieux desseins, et préparait le malheur « de plusieurs personnes ; mais un jour que, re- < vêtu d'un habit précieux, il siégeait au milieu « des siens et qu'il étendait la main en les haran- « guant, au moment même où il exposait son suce jet, il fut frappé d'une apoplexie foudroyante, « causée par une trop grande abondance d'hu- « meurs; ses doigts se fermèrent, ses nerfs se h contractèrent, sa bouche se tordit vers l'oreille, « et il expira subitement, entouré des siens saisis « d'horreur et d'effroi ; ils l'enlevèrent et l'ense- « velirent à Saint-Quentin (1). »
La race de Charlemagne demeura, longtemps après lui, l'objet d'un respect invétéré. Elle était considérée comme la seule race royale légitime, surtout par les membres du clergé, qui formaient alors l'opinion publique. Aussi ne pardonnèrentils point à Héribert la captivité de Charles-le- Simple. Partout, dans les chroniques contemporaines et postérieures, on le rencontre avec ces
(1) Richer, llv. h, chap. xixyu.
variantes d'une même qualification , « omnium virwum nequissimus , — nequissimus prodilorum, — omnium principum francorum nequissimus (1). » On pardonna aux premiers chefs de la maison capétien nne, parce qu'ils furent vainqueurs, la lente agonie qu'ils firent endurer aux derniers carlovingiens, ou du moins on n'osa point écrire ce qu'on pensait de leur victoire. Mais rien n'obligeait à la même réserve envers Héribert. Voilà pourquoi sa mémoire nous est parvenue si odieuse, qu'il peut être considéré comme le type le plus caractéristique de cette époque de violence et de perfidie, et pourquoi l'imagination de ceux qui lui ont survécu a inventé pour lui une mort ignominieuse qu'on s'est plu à admettre comme le juste châtiment de sa vie.
(1) « Li plus deslolans de tous les deslotaus. — Ce desloiaus Judas, p (Chroniquu de Saint-DenU.)
180 LA CHAMPAQKB
M. de Sismondi ne partage point l'opinion, selon lui toute récente, que Charlemagne soit la tige de cette famille des comtes de Vennandois : « Hé- « ribert II, dit-il, que les modernes croient avoir « tiré son origine de Bernard, roi d'Italie et petitce fils de Charlemagne, mourut en 943; ce seigneur « si actif et si ambitieux aurait eu, si cette opinion « était fondée, plus de droits qu'aucun autre à la a couronne de France, et, quoique les lois de l'hé- « redite fussent loin d'être regardées comme invio-
€ labiés par les Francs, il n'est pas probable que lui « et son père n'eussent élevé aucune prétention à ré- «r gner, à une époque où tous ceux qui descendaient « de Charlemagne par les femmes, même par les bâ- <T tards, s'asseyaient sur quelque trône de l'Eu* a rope (1). »
L'opinion qui fait descendre de Charlemagne les comtes de Vermandois n'est pas aussi récente que le pense M. de Sismondi. La chronique d'Aïbéric de Trois-Fontaines, qui est du treizième siècle, leur attribue cette origine en propres termes : « Heriberlus, Campaniœ cornes et Veromandefh sis, qui filius Pippini comitis, qui Bernard*, quiPippini régis Italiœ, qui Karoli Magni im» peraioris, etc. (2). » Richard de Poitiers, moine de Cluny, qui écrivait au douzième siècle, montre, d'ailleurs, dans sa chronique, que le comte Héribert II ne fut pas aussi indifférent à la couronne que le pense M. de Sismondi , et que, s'il ne l'obtint pas, il dut s'en prendre à la haine générale qu'il avait inspirée : « Herbertus autem, quia odiosus erat omnibus, nunquam regnum, quod
(1) Sismondi, Histoire dis Français, t. 3, chap. xr.
(2) Albéric de Trois-Fontaines.
optabat, adipisci potuit (1) . » Une assertion semblable, qui se rapporte à la même date, c'est-à-dire à l'époque où, Charles-le-Simple étant devenu prisonnier d'Héribert, il fallut élire un autre roi, se lit dans la chronique de Saint-Bénigne de Dijon et dans Aimoin, et prouve qu on comptait alors avec le comte de Vermandois comme avec un véritable prétendant à la couronne : « Et quia regni status sine principe agebatur in incertain, maxime cum Hugoni, Rotberti filio, qui post probis actionibus Magni nomen promeruit, puer i lis obsisteret œtas quominus regias assumeret infur las, et Herberti cunctos haberet odium, prœcipue eos quos humanitatis respectu ad misericordiam œrumna commovebat principis f tandem Rodul fus quidam, Burgundia oriundus, regendœ prœficilur Francorum patriœ (2). » Ce passage concluant se trouve reproduit dans une autre chronique tirée du monastère de Fleury et publiée par Duchesne et les auteurs du Recueil des historiens des Gaules (3).
(1) Richard de Poitiers, ad an. 929.
(2^ Chronique de Saint' Bénigne de Dijon. — Aimoin, 1« livre des miracles de saint Benoit.
(3) Ex fragmento historiœ Francorum (Duchesne; — Recueil des Historiens des Gaules).
Grosley, écrivain fort instruit, d'ailleurs, dans l'histoire de la Champagne, incline vers l'opinion de M. de Sisniondi : « La première race des comte tes de Champagne, dit-il, qui est celle des com- « tes de Vermandois, tire son origine de Pépin, a fils de Charlemagne, selon quelques historiens, « qui ne donnent pas des preuves de leur senti- « ment capables de lever tous les scrupules qu'on « pourrait avoir sur cette origine (1). *> Mais Grosley, pas plus que M. de Sismondi, n'avait lu, sans doute, ni le passage de la chronique d'Albéric de Trois-Fontaines, qui fait remonter en termes précis à Charlemagne l'origine des comtes de Vermandois, ni les autres chroniques qui viennent à l'appui. Du reste, cette dernière opinion a rencontré, parmi les modernes, des partisans qui ne manquent pas d'autorité, notamment les auteurs de Y Art de vérifier les dates, « Héribert I er , t disent ces derniers, suivit d'abord le parti de <c Charles-le-Simple contre Eudes son compéti- « teur; mais ensuite il l'abandonna. On croirait « que ce fut pour faire valoir ses droits au trône, « qui lui étaient de plein droit dévolu, au cas que « Charles ne fût point reconnu descendant légi-
(i) Grosley, XpAlmlride*.
« time de Charlemagne. Mais nul monument ne « nous apprend que ce fût là son intention. Toute « sa conduite montre un homme qui cherchait à « brouiller dans l'Etat, et ne portait pas ses vues « plus loin (<). »
En outre, les savants continuateurs de Dom Bouquet n'auraient point manqué de relever, comme ils l'ont fait pour toutes les chroniques renfermant des erreurs, l'assertion d'Albéric de Trois-Fontaines, si elle leur eût paru erronée et en contradiction avec d'autres documents dignes de foi.
Enfin l'opinion de M. de Sismondi, qui ne s'appuie que sur la probabilité, peut être réfutée par des raisons puisées à la même source. En effet, à une époque où la royauté n'était guère qu'un stérile honneur, et souvent un titre de persécution, quoi d'étonnant qu'un vassal aussi indépendant et aussi puissant qu'Héribert II, n'eût fait aucune tentative pour l'obtenir, et qu'il eût préféré sa couronne de comte à la couronne royale ? Y a-t-il Heu davantage de s'étonner que cette parenté carlovingienne n'ait point empêché un homme d'une
(1) Chronologie historique des comtes de Vermandois. (Art de vérifier les dates).
ET LES WKOEft* CARLOVINGIENS. i&B
humeur aussi turbulente et aussi querelleuse de faire cause commune avec les ennemis des derniers rois francs du sang de Charlemagne, et que le lien de la vassalité, partout alors si vague et encore si nouveau, se soit trouvé impuissant à le retenir ? D'ailleurs, s'il était parent des rois cariovingiens, il Tétait aussi, et de plus près, des membres de la dynastie qui s'élevait, et dont il se ût souvent l'allié, car l'intérêt du moment était son unique loi. Héribert II parvint successivement par ses talents, ses intrigues et ses armes, à dominer sur presque toute la contrée comprise entre la Somme, la moyenne Meuse et la Marne. Il disposa de l'archevêché de Reims, compta parmi ses créatures les évèques de Ghàlons et de Soissons , et sut trouver, dans le danger, de hautes protections en Ger* manie. S'il eut le désir de la couronne, comme le prétend le chroniqueur Richard de Poitiers, et comme il y a lien de le croire, il ne le manifesta par aucune déclaration formelle et explicite. Cette abstention a pu faire douter qu'il ait eu réellement l'envie d'être roi. Mais les trois principaux faits de sa vie, l'élévation violente de l'un de ses fils sur U siège épiscopal de Reims, l'occupation de la ville de Laon, siège de la royauté, et rempriaon-
nement de Charles-le-Simple, semblent témoigner du contraire. Par suite du premier de ces actes, il avait sous la main, tout prêt à le sacrer, le prélat le plus considérable de France; par le deuxième, il était maître du domaine royal, réduit alors à la ville de Laon, et Ton ne voit pas trop quel autre grand intérêt il aurait pu avoir au dernier. En effet, il n'est pas présumable qu'il eût voulu contribuer ainsi à l'augmentation de la puissance de Rodolphe, dont la royauté créait pour lui un supérieur au lieu d'un égal. C'est ce qui arriva cependant, contre son attente ; il travailla en réalité pour un rival qui, au moins aussi puissant que lui, sans être plus scrupuleux, avait eu l'adresse de ne se point rendre aussi odieux. Au surplus , lorsqu'on voit Hugues - le - Grand dédaigner plusieurs fois la royauté qui s'offrait à lui, et sa famille lutter un siècle entier pour se faire accepter, est-il bien surprenant qu'un homme aussi politique et aussi dissimulé qu'Héribert H n'ait point jugé à propos, ayant d'avoir trouvé une occasion opportune et pris toutes ses mesures, de tenter un coup éclatant et suprême pour mettre la main sur une couronne à laquelle son origine carlovingienne pouvait lui donner droit, mais qu'il
regardait sans doute comme un honneur plus périlleux que profitable? Après lui, ses vastes possessions furent divisées ; sa maison s'affaiblit et ne fut plus en état de rivaliser avec les nouveaux rois de la France.
La chronique d'Aimoin donne à Héribert II le titre de comte de Troyes, cornes Trecensis. Celle d'Albérie de Trois-Fontaines le qualifie comte de Champagne en même temps que de Vermandois, campaniœ cornes ac Veromandensis, et ailleurs : Veromandensium simul et Campaniœ. Plusieurs historiens ouvrent par lui la série des comtes de .Champagne. Les auteurs de Y Art de vérifier les dates, qui sont de ce nombre, citent à l'appui de leur opinion une charte de Leudgarde, fille d'Héribert II, commençant par ces mots : Pro anima patris mei Heriberti, Tricassini comitis. Ils ajoutent que, selon toute apparence, Héribert ne devint comte de Troyes que sur la fin de sa vie, puisqu'il n'est jamais qualifié ainsi dans le récit que font les historiens de ses querelles avec le roi Charles-le-Simplé. Cela est vrai. Frodoard, Richer, Raoul Glaber et les autres chroniqueurs ne mentionnent aucune tentative d'Héribert contre la capitale de la Champagne, et, malgré les témoi-
gnages qui viennent d'être cités, leur silence peut f^ire douter qu'il ait été réellement comte de Troyes. En effet, on le voit diriger toujours son activité sur une autre partie de la Champagne, sur la Champagne rémoise. Les auteurs de ÏArt de vérifier les dates pensent qu'il s'empara du comté de Tioyes entre 938 et 942. S'il s'en Tendit maître effectivement, il ne sut pas le garder, car il est constant que Robert, l'un de ses fils, s'en empara sur l'évêque Anségise vers 958* « Quelques « historiens prétendent, dit un des bons auteurs « qui ont écrit sur l'histoire de Champagne, que « le premier de nos comtes héréditaires fut Hérite bert ou Hébert II, comte de Vermandois, qui est « quelquefois appelé comte de Troyes; mais les « meilleurs écrivains ne lui donnent plus ce titre, « qui paraît avoir été sans réalité. Son fils même « ne devint le souverain de cette ville que long- « temps après sa mort, et à titre de conquête « sur levêque Anségise, qui voulait s'emparer de « l'autorité temporelle, à l'exemple de plusieurs « autres évêques dans leur ville épiscopale (4). »
(t) Coartafon-Delaistre , Topographie historique de ta inUe H dm diocèse de Troyes.
Hériberteut de sa femme Hildebrande, fille du roi Robert, plusieurs enfants, sur Tordre de naissance desquels les historiens ne s'accordent pas, notamment Dom Marlot et Colliette (1 ), qui ont donné chacun un tableau généalogique des enfants dece comte.
Albert, l'aîné, suivant Marlot, hérita du comté de Vermandois. Eudes, le deuxième, également d'après Marlot, est regardé comme l'aîné par Colliette, dont l'opinion est soutenue par la double autorité
(1) Dom Marlot, Histoire de la Ville, Cité et Université de Reims; — Colliette, Mémoires pour servira Vhistoire de Vermeméoiê.
de Du Cange et des auteurs de Y Art de vérifier les dates, qui placent ce fils d'Héribert en tête des autres, parce qu'il est le premier d'entre eux qu'on voit posséder des emplois du vivant de son père. Entreprenant et aventureux comme Héribert, Eudes le seconda dans ses expéditions et ses vengeances, surtout dans les pays de Noyon et de Soissons. Il fut donné en otage au duc Rollon, défenseur de Charles-le-Simple contre le comte de Vermandois. Rendu à la liberté, il obtint, en 928, le gouvernement du comté devienne, qu'il conserva jusqu'en 931 . Il s'empara ensuite du comté d'Amiens sur Roger, fils d'Hilduin, et le garda jusqu'à sa mort, arrivée en 954, suivant Colliette. D'après Marlot, il serait mort avant son père ; mais Frodoard dit qu'il fut chassé d'Amiens par les gens de Louis-d'Outremer un an après la mort d'Héribert, c'est-à-dire en 944. Il porta les titres de Châtelain de Ham, de Château-Thierry et de Laon, pour avoir tenu ces places à différentes époques.
Robert, qui devint comte de Troyes, fut, suivant l'ordre généalogique adopté par Marlot, le troisième des fils d'Héribert. Il épousa Véra, seconde fille de Ghislebert, duc de Bourgogne et
comte de Chalon-sur-Saône. Une fille née de ce mariage et nommée Adélaïde, fut mariée en premières noces à Geoffroi Grisegonelle, comte d'Anjou, dont elle eut deux fils, Foulques III dit Néra, et Geoffroi, et en second lieu à Lambert, à qui elle apporta le comté de Chalon-sur-Saône. Hugues, évêque d'Auxerre, et Mahaut, épouse de Geoffroy, seigneur de Semur^ furent les fruits de ce second mariage.
Héribert, comte de Meaux et de Troyes après son frère Robert, fut le quatrième fils d' Héribert II. Il s'empara de la partie du comté de Troyes qui appartenait à sa nièce Adélaïde, fille de Robert, et fut, en même temps que comte de Meaux et de Troyes, abbé de Saint-Médard de Soissons. Il épousa la veuve de Charles-le-Simple, Odgive, dont il eut deux enfants, Etienne I er , comte de Meaux et de Troyes, et Agnès, mariée à Charles, duc de Lorraine, fils de Louis IV. Etienne 1 er laissa ses comtés à Eudes, comte de Blois, fils de Thibault-le-Tricheur et de Leudgarde, fille d'Héribert II, laquelle épousa en premières noces Guillaume-Longue-Epée, duc de Normandie , et, en secondes, Thibault-le-Tricheur, comte de Tours, de Blois et de Chartres. Ce dernier mariage effeo
tua la fusion de la maison de Vermandois dans c elle de Blois et de Chartres, et fournit à la Champagne une longue suite de comtes héréditaires. Une autre fille d'Héribert épousa un comte de Flandre. Enfin, Hugues, archevêque de Reims, est regardé comme le cinquième et dernier des fils du comte de Vermandois.
Albert ou Adalbert, dit le Pieux, successeur d'Héribert II au comté de Vermandois, fut d'un caractère tout-à-fait opposé à celui de son père. Il montra des vertus pacifiques, un cœur bon et généreux, de la piété, l'amour de la règle et du devoir. Il ne se révolta point, malgré l'exemple de son père, contre une royauté mourante; il lui donna, au contraire, des preuves de soumission et de respect. Il savait se faire obéir de ses vassaux, protégeait les faibles et punissait les violences de leurs oppresseurs. Quatre monastères fondés, rétablis ou dotés par lui devaient lui assurer les éloges et la reconnaissance des chroniqueurs, qui tous appartenaient à l'église.
Le roi Louis-d'Outremer soutint contre lui le parti de Rodolphe, comte de Cambrai, qui avftit envahi le Vermandois ; mais ce comte ayant péri dans un sanglant combat qui lui fut livré par Albert et ses
frères, une réconciliation eut lieu entre le roi et Albert» qui demeura dévoué aux dernier» Carlo* vingiens, jusqu'au moment où sa fidélité eût été complètement stérile pour cette dynastie et dan* gereuse pour lui-même.
Les comtes de Vermandois avaient leur demeure particulière dans un lieu nommé alors Broïlus, et aujourd'hui Rocourt, près de Saint-Quentin, audessus des rives de la Somme, là où furent depuis la chapelle et la ferme de Saint-Prix. Leur château était fortifié de murailles et de tours, et pourvu de prisons, dans Tune desquelles Charles-le-Simple fut enfermé pendant les premiers temps de sa captivité. Tourmenté par le souvenir, dont il se faisait à lui-même un remords, du traitement odieux infligé par son père à un roi son souverain, Albert résolut de quitter une demeure qui lui rappelait sans cesse de tristes pensées, et de la purifier par une pieuse consécration. Il y appela des religieux de Tordre de saint Benoît, et leur donna en propriété ee vaste domaine, avec d'autres biens considérables, dont le détail était contenu dans uni charte qu'il fit dresser ultérieurement. Albert espérait que Dieu tiendrait compte à l'âme de son père et à lui-même des saintes prières de ces reli*
gieux, et que leur vie, passée tout entière dans les privations, deviendrait une expiation continuelle et efficace. Les auteurs de la Gaule chrétienne n'attribuent au comte Albert que l'honneur d'avoir restauré ce monastère, dont ils inclinent à croire que le véritable fondateur Tut l'abbé Fulrade, qui vivait plus d'un siècle auparavant. 11 faut ajouter d'ailleurs qu'on ne connaît point aux comtes de Vermandois, jusqu'au dixième siècle, d'autre demeure que celle dont Albert fit don aux moines de Saint-Prix; la tradition constante du pays dépose en outre que c'est par lui qu'ils y furent primitivement établis.
Réformateur de la principale église de Saint- Quentin, qu'il délivra de la servitude des comtes, pour en remettre la propriété aux chanoines, Albert montra un zèle également pieux à restaurer le monastère de Notre-Dame de Homblières. L'abbesse, nommée Berthe, avait été choisie dans le monastère de Saint-Pierre de Reims, qui lui servait de retraite après la mort de son époux. Les sages conseils et l'influence du comte de Vermandois contribuèrent à consolider et à faire fructifier en bonnes œuvres la réforme introduite par Berthe dans cet asile.
Albert épousa une fille de Louis-d'Outremer. 11 en eut quatre fils : Héribert III, qui lui succéda, Othon de Vermandois, Lindulfe, évêque de Noyon, et Gui, chancelier de l'église de cette dernière ville (1). En résumé, la vie de ce comte offre peu d'intérêt, surtout au point de vue de l'histoire de la Champagne; elle appartient exclusivement à l'his-toire du Vermandois.
(1) Colliette, Mémoires de VermandoU.
4H 1* CBAMPMm
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Après la mort d'Héribert II, l'archevêque Artaud sortit de sa retraite de Saint-Basle et alla trouver le roi à Compiègne, aimant mieux, si Ton en croit Richer (1), vivre de peu auprès de ce prince, que d'être enchaîné par les bienfaits de ses persécuteurs. C'était plutôt afin de se concerter avec ce prince sur les moyens de recouvrer le siège de Reims, dont il ne se tenait pas pour déchu définitivement. « Faisant très-bien, dit Coquault,
(I)Rléfefer,1iY. n, ixxti.
a la grande et la petite guerre, » il nten* pW«* sieurs de ses frères et de ses partisans* dépossédé! comme lui, à l'attaque du fort d'Àumônt* dont il s'empara, puis au siège de Mouson, auquel le foi prit part. Mais cette dernière entreprise ne réusfeit point; les assaillants se Mirèrent) après avoif toutefois incendié les maisons des faubourgs*
À son retour d'une expédition contre les No** mands, Louis-d'Outremer trouTa dans la Tille Af Compiègne Hugues-le-6rand et ses neveux^ les fils d'Héribert, dont il venait lui offrir là soumissiez Ses instances et la médiation d'Othon, due de Lof* raine, déterminèrent facilement le roi de Ftattct II recevoir l'hommage de Hugues l'archevèqUë et ât ses frères, à condition toutefois qu'Artaud reôâU* vrerait les abbayes que son attachement à sa caust lui avait fait perdre, qu'il serait pourvu d'unautfè siège , et que ses frères et autres parents rentré* raient en possession des bénéfices qui leur avaient été enlevés.
Hugues l'archevêque, imitant la conduite tout* militaire d'Artaud, prit et brûla le château d'Attibli, propriété de deux frères, nommés Robert; el Rodolphe, qui de là dévastaient les tertes de l'Ut* chevêche. Ensuite, il alla assiéger te ehfttMHt
d'Aumont, occupé par Eudes, frère d'Artaud ; mais, rappelé par le roi, il consentit à lever le siège, après avoir reçu comme otage le fils d'Eudes (943).
La guerre se ralluma bientôt entre Louis-d'Outremer et la famille d'Héribert II. Le château de Montigny, situé dans le Soissonnais, fut pris à main armée par les partisans du roi sur un certain André qui le gardait pour les fils d'Héribert, et qui fut mis à mort. En même temps la ville d'Amiens, occupée par Eudes, l'un d'eux, fut livrée au roi par TévêqueDérold. Les fils du comte de Vermandois et le comte de Paris recherchèrent alors l'appui d'Othon, roi de Germanie. Louis-d'Outremer en fit autant de son côté, et envoya en Lorraine des messagers qui, d'abord, furent accueillis favorablement par ce prince, tandjs< que ceux des seigneurs le furent assez mal. Mais l'un des envoyés de Hugues, nommé Manassès, ayant fait à Othon des reproches injurieux, jusqu'à l'accuser de parjure, mission qu'il avait reçue antérieurement du roi de France lui-même, et dont les messagers de ce prince ne purent contester la réalité, le roi de Germanie, changeant sur le champ de dispositions, * ompit toute communication avec ces derniers, et
accorda sa bienveillance aux «représentants des seigneurs. Cette intervention n'arrêta point les hostilités ; le territoire de Reims fut ravagé par les troupes du roi, l'abbaye de Saint-Médard par Ragenold, comte de Rouci, partisan de ce prince, et celle de Saint-Crépin par les fils d'Héribert.
Partout, à cette triste époque, régnaient la guerre et la désolation . Dans certaines régions de la Germanie, on voyait des globes de feu traverser les airs et s'abattre sur des maisons de la ville et de la campagne, en les incendiant. Ce n'était qu'avec la croix et les prières des évêques qu'on essayait de repousser ce fléau dévastateur. Près de Paris, à Montmartre , un orage terrible détruisit . jusque dans ses fondements une maison construite avec un ciment très-solide, et Ton crut voir des démons, sous la forme de cavaliers, contribuer à cette œuvre de destruction, en frappant la maison à coups de poutres, arrachées à une église voisine qu'ils venaient de renverser; on disait même que, dans leur fureur, ils avaient déraciné toutes les vignes du Mont des Martyrs et ruiné les semences répandues dans les champs (1).
(1) Frodoard, Chronique,
ifiO, LA CIAMPAGKE
PiAffont que Louis^d'Outremer était à Rouen où il rivait la soumission apparente des Normands, Bernard, comte de Senlis, parent et allié des comtes de Vermandois, Thibault de Chartres et Héribert de Venuaudois, s'emparèrent du château de Monjtigpy et le détruisirent. Ensuite le comte 4? SwlÎP di§Vft$ta Cojnpiègne, résidence royale, et lp8 d^mtittë* qui en dépendaient. Le roi se vengea £# faisant ravager d'abord le Vermandois par les JVQjrmau4& qui le suivaient; après quoi, ayant engagé d&w spu parti les comtes Herluin et Àrnolphe, «t ee même oomteBerpard de Senlis, naguères son pnnpiui, il vint, avec l'archevêque Artaud, mettre le piègç devant Reims. Les archers de son armée fiftëjit beaucoup de mal aux défenseurs des murailles, et ceux-ci mirent un grand nombre d'as- §iégeapts hors de combat en leur lançant une grêle 4e traits et de pierres. On se battit des deux côtés $Y0C uw égale fureur. Les campagnes, les villes, les églises souffrirent grandement de ces combats ^harnés, dant les plus meurtriers eurent lieu p?è$ d#$ porte* et sous les murs de Reims (1). Louis était depuis, quinzp jours devant cette ville, lorsque Hugues-le-Grand, vainqueur des Normands
(1) Frodoard; — Richer.
ET LES DliMEU CiRLOVINGIENS. 1ftt
qui $¥«#»* twabi «ni domaines, pfyint de lui la Itfée iempMwir e du siège, II fut convenu que l ? ar* cbfvèqua Hugues damerait au rai dee étages et *MBpa?aiiMU mmito devant uie assemblée aè H sareit statué su* son sari. Leui* résuma da*s la ville de Rouen, suivi d'Herluia, comte de Mon-
taauU*
La duc da Normandie, Ôuitlaum*-Leflgue- Spée, traîtreusement mis à mort par Araelpfce, «emtode Flandre, laissait au bas âge uq Afc dont l'héritage et la vie mêmp étaient menacée. âuiilauma »yait contribué à rétablir aur la tr6n# 4a Danemark le roi Harold, qui, reconnaissant envara la fila du aerviee reçu du père, vint en Normandie avec une armée destinée à la secourir, Une coulé» if jace eut lieu entre ips rois de France et de Danemark dans un endroit nommé alors la Saline de Cor bon, et qui, depuis ce temps, porta le nom de Que d'Herium. Commencée par des protestations d'ÎQtéaèt et d'amitié pour la jeune duc Richard, pette conférence eut un dénomment sanglant, but réel eans doutp que fa proposait Haroid. Le uiaurtra du ducGuillaume, trop tôt pardonné, dans la petié? du chef danoia, par LouiswJ'Outremer au comte dp Flandre, ayant été rappelé dans l'entre-
tien, Herluin, cause innocente de ce meurtre, fut reconnu par un Danois qui courut 4 lui et le tua de sa lance. Le frère d'Herluin et d'autre? seigneurs cherchèrent à le venger; dix-huit comtes français et un grand nombre de soldats reçurent la mort dans ce combat inattendu ( 1 ) .
Louis alla se réfugier à Rouen où il se croyait en sûreté ; les Normands le retinrent prisonnier. Pour recouvrer sa liberté, il devait livrer ses fils en otages aux Normands ; mais la reine Gerberge ne consentit à donner que le plus jeune, Gui, évêque de Soissons. Louis fut remis à Hugues-le- Grand , qui le livra à Thibault, comte de Chartres. Celui-ci ayant déclaré qu'il ne le mettrait en liberté que moyennant la cession de la ville de Laon, ce prince, las d'une captivité qui avait déjà duré une. année, céda sa dernière ville pour devenir libre. Pressé par sa soeur la reine Gerberge, Qthon>-le-Grand, roi de Germanie, et Conrad, roi de Bourgogne, avaient résolu de le délivrer ; ils s'étaient avancés jusque sous les murs de Laon; la force de la place les ayant empêchés d'en former le siège, ils marchèrent contre Reims et l'assiégèrent. La place fut battue toute une journée ;
(1) Guillaume de Jamlèges; — Hagaes de Fleary.
sept fois on en vint aux mains pendant le siège, qui dura six jours, suivant Richer, et trois seulement d'après Frodoard. Effrayé de se voir circonvenu par deux armées, Hugues l'archevêque, après avoir pris conseil d'Arnolphe, son beau-frère, de Gui, son oncle, etd'Herman, frère de Gui, sortit de la ville avec la garnison presque entière. Ses conseillers le déterminèrent à ce parti, en lui persuadant que la ville ne pouvait manquer d'être prise de vive force, et qu'alors les rois vainqueurs lui feraient arracher les yeux.
Othon, Conrad et Louis entrèrent dans Reims, suivis d'un assez grand nombre de seigneurs et d'évêques, et rétablirent Artaud sur le siège épiscopal. Cette réinstallation fut effectuée solennellement par Robert, archevêque de Trêves, et Frédéric, archevêque de Mayence. Les rois, laissant la reine Gerberge dans Reims, allèrent ravager les terres de Hugues-le-Grand. Ils se dirigèrent ensuite sur Senlis; mais, trouvant cette place assez fortifiée pour leur résister, ils tournèrent leurs pas vers les duchés de France et de Normandie, qu'ils dévastèrent; après quoi, Othon-le-Grand et Conrad rentrèrent dans leurs royaumes. Louis-d'Outremer alla résider à Reims (946).
464 LA CH4ICPAGHE
L'archevêque Hugues, qui avait retenu Mouson, y fut bientôt attaqué par le roi, suivi de quelques Lorrains; mais, abandonné par ceux-ci, et apprenant d'gilleurs que le comte de Paris avait cessé Us hostilités, Louis revint h Reims. En effet, c'était surtout pour nuire à l'onele qu'il poursuivait le neveu (4). £eu de temps après, ie comte Hugues et l'archevêque du même nom attaquèrent Reims à lejir tour, mais sans succès. Au temps de la vendange, Hugues l'archevêque, son beau* frère Thibault, et d'autres hommes avides de pillage, vinrent dévaster la campagne de Reims, et se distribuèrent toutes les denrées et particulièrement U vin dont ils purent s'emparer (9). « Les neveux « de F archevêque Hérivée avaient aussi un parti « dans le dioeèse de Reims; ils y possédaient des tf chàteau^forts, et ils attaquaient tour-à-tour ou f étaient attaqués tantôt par l ? un, tantôt par l'au- « tre. Toute la Champagne rémoise était sans a cesse troublée par les expéditions des divers
* parti*, les escalades, les surprises de châteaux,
# les trahisons et les défections (3) . »
{Oftlftar.
(2j Frodoard. — Richer.
(3) Sismondi, Histoire des FrançaU.
En fait, il n'existait plus d$ rivalité entre Artaud çt Hugues de Vermandois, depuis que l'un $vait triomphé de l'autre par la force des armes. En droit, leur double nomination à l'archevêché de fyeims présentait une question difficile à résoudre. L'élection de JJugues, à l'4ge de cinq ans, entachée, il est vrai, de violence, avait été annulée dès que ceux qui avaient qualité pour l'accepter ou la rejeter étyiept rejtfré? gn posse^içii de leurs droits et de lejjf ljb&rté, $ )a suite tfefl épjieps subi»
par Héribert II et sa famille; mais reconnue depuis par le chapitre de Reims et par Artaud luimême, le plus intéressé à en nier la validité, elle avait été, en outre, confirmée par l'autorité des papes et celle des conciles. Artaud, de son côté, nommé conformément à toutes les règles ecclésiastiques, comptait parmi ses partisans ceux qui ne regardaient une élection comme valable qu'à cette condition. Les deux prélats étaient d'ailleurs riches en terres et en vassaux, puissants par leurs relations ou leur parenté; ni l'un ni l'autre n'hésitait à employer les armes au service de sa cause. Leurs titres semblaient donc à peu près égaux, et, au moment où ils furent discutés, la balance aurait pu demeurer incertaine si leur situation eût été semblable; mais ce n'étaient plus deux causes rivales qui allaient se trouver en présence devant l'autorité ecclésiastique, c'étaient un vainqueur et un vaincu.
Toutefois, Hugues avait un puissant protecteur en son oncle le comte de Paris, à qui la fortune était en ce moment plutôt indifférente que contraire.
« Le duc de France se lamentait de ce que son « neveu avait été chassé de son siège. Il l'enga-
c geait, en conséquence, à persister dans l'exerce cice de ses fonctions épiscopales, et, afin de n'en « paraître pas entièrement déchu, à faire quelques « promotions ecclésiastiques* Le prélat fit donc « venir Thibault, diacre de l'église de Soissons, « l'ordonna prêtre, et, avec l'intervention du duc, «c le sacra ensuite évêque d'Amiens (1). » En même temps, Hugues-le-Grand agissait auprès des évêques et témoignait une grande indignation de l'injustice avec laquelle Hugues avait été renversé de son siège.
Au commencement d'août, en l'année 947, les rois Louis et Othon tinrent sur la rive du Chier un plaid, dont l'un des principaux objets était de juger ce grand différend. Richer et quelques autres chroniqueurs (2) rapportent que le comte de
Paris ne manqua point d'assister à cette conférence, afin de défendre auprès des évêques les intérêts de son neveu. Frodoard ne dit point qu'il s'y soit rendu, et il est probable qu'en effet il n'y assista point, attendu qu'il était lui-même en cause, comme on le verra plus loin. Si l'on en croit la
(1) Richer, llv. u, lut.
(2) Witikind ; — Ekkehard ; — Sigebert de Gemblourf .
indiqué pour le courant de la même année. L'arrêté, transcrit et revêtu des signatures des évêques, fut envoyé à Hugues, qui entra dans une grande colère et le renvoya injurieusement à Robert, déclarant qu'il n'en tiendrait aucun compte. Le Saint-Siège, réduit dans cette circonstance à un rôle passif, adhéra aux décisions des évêques et autorisa la réunion du synode général.
« Tenu par ordre du pape, » dit Frodoard, qui voulait sans doute paraître lui en faire honneur, mais, en réalité, par la volonté des principaux prélats et des rois de France et de Germanie, ce synode s'ouvrit le 7 juin, au palais d'Ingelheim, dans l'église de Saint-Remi, sous la présidence de Marin, vicaire du Saint-Siège, en présence des rois Louis et Othon. Cette imposante assemblée réunissait trente et un archevêques ou évêques, la plupart de Germanie, tous ayant à cœur de juger définitivement les deux grandes causes qui l'avaient motivée , l'une entre le roi de France et le comte de Paris, l'autre entre les prélats Hugues et Artaud.
Robert, archevêque de Trêves, le véritable président et l'âme du synode, en fit l'ouverture en ces termes : « Plusieurs motifs, révérends pères,
« nous réunissent ici en présence des rois sérénis- « simes ; plusieurs sujets attendent une décision « de votre équité. Il est constant que, dans pres- « que toute la Gaule, la chose publique a été trou- « blée par la témérité des méchants, laquelle « cause de grands périls. Les lois divines et hu- « maines sont indignement méprisées en effet, « quand celui à qui le trône est dû, qui tient de « son père le pouvoir de commander, poursuivi « parles siens, est cruellement jeté par eux en priât son et menacé par leurs glaives, lorsque des « brigands ont l'atrocité d'attaquer la métropole « de Reims privée de pasteur, lorsque le culte di- « vin est aboli, et la religion comptée pour rien. « Je pense donc, vénérables pères, que, réunis ici « par la grâce du Saint-Esprit, nous devons faire « tous nos efforts pour rapprocher ce qui a été di- « visé, en sorte que le pouvoir soit rendu à notre <c seigneur et roi sérénissime, et que, par lui, « l'église de Reims recouvre l'honneur qui lui « est dû (1). ù
Après ce discours, auquel le légat Marin donna en quelques mots son approbation, Louis d'Outremer, plaidant le premier sa cause, exposa défi) Rleher.
46& LA tBAiftaSMi
Chronique fie Twn (1 )* Htigtt«i4é«te0â g0 Ittalt alors réconcilié ttke Othdtt* tt ltli àtlrtiit fait dort de deux lions, présefat fort fa*e à fcèitg époque; mais il y a plutôt lieu de croire , CdftfbMnértiént au récit de Frodoard , qu'il ne fit de jttéséùt que quatre années plus tard. Rien lié fut déèidé dânâ cette assemblée, et l'on éofcviht d'attendre ufi synode fixé au mois de novembre. Artaud ftlt autorisé à conserver jusque-là l'archevêché de ttéïtfts, et son compétiteur à demeurer à Moiisdô. tîiîé trêve jusqu'à la même époque fut sighéë, JMHf là médiation du foi Othort , entré Lotiis et le <5Ôttae de Paris, qui avait placé son CûxAp etLtft MoufiÔU et Douzy. Le synode, composé dé ptfétetS allemands, lorrains et français, se réunit à Vercîttfi, sous la présidence de Robert, ârchevècfUô dé brèves. Mais vainement envttyà-t-ôtt têfô fê prélat Hugues les étèqués Àdaïfcêftm et Coéséîin pouf l'y faire comparaîWè , il refusa de ffeéôHnàîtfé l'aiitorité de cette assemblée, qtli àtttfibïtë, l'àfchèvêché de Reitns à Artaud , jugeant à $ïo$ôê toutefois d'indiqué*, pour les premier s jou?s de l'année suivante (948), une réunion nouvelle où sa dé-
(1) Recueil des historien* de Fratfeet t. ti.
« jusqu'à anéantir, par un affreux carnage, ces « hommes exécrable**, forts que nous serons d'une « légitime indignation (1). »
Artaud prit ensuite la parole. Remontant jus* qu'à l'épiscopat de Séulphe, il raconta Gomment ce prélat avait recherché imprudemment l'appui d'Héribert II contre la famille de son prédécesseur Hérivée, et comment, par suite d'un engagement irréfléchi , le comte de Vermandois était devenu te maître dans Reims après la mort de Séulphe. <t Pendant dix ans et plus il a ainsi disposé de « l'archevêché, ne suivant d'autre loi que son ca* « pries, et résidant lui et sa femme au siège même t deTévêché, jusqu'à ce qu'enfin, dans la septième
* année, une guerre s'étant élevée entre lui, le roi t Rodolphe et le comte Hugues, Rodolphe avec t Hugues et Boson son frère, et plusieurs comtes t et évêques, vint assiéger Reims, parce que les ft évèques importunaient le roi de leurs plaintes tt et lui reprochaient d'avoir si longtemps laissé
* cette cité veuve de son pasteur contre l'autorité « des saints canons. Emu de leurs plaintes, le « roi ordonna au peuple et au clergé de se prépa- « rer à une élection, leur laissant toute liberté
(1) Rtcber.
« d'agir pour la gloire de Dieu et avec la fidélité « qu'ils lui devaient à lui-même. Alors, d'un coince mun et unanime consentement, clercs et laïques, « tous ceux qui s'y étaient renfermés élurent no- « tre humilité à cette dignité, véritable fardeau « plutôt qu'un honneur pour nous. Cependant les « soldats et les citoyens ayant, de concert, ouvert « leurs portes au roi Rodolphe, dix-huit évêques a présents m'ayant donné la bénédiction épisco- « pale, et tout le clergé et le reste des citoyens « m'ayant reçu avec bienveillance, mon humi- « lité fut intronisée par les évêques du diocèse et <r le ministère me fut imposé. Je l'ai rempli pen- « dant dix-huit ans comme il a plu au seigneur. « J'ai donné l'ordination à huit évêques dans le « diocèse; j'ai institué un grand nombre de clercs « dans l'évêché, jusqu'à ce qu'enfin, neuf ans « après que, du consentement de Hugues et des «c autres grands du royaume, j'avais donné labé- « nédiction au roi Louis et à la reine Gerberge et « les avais oints du saint chrême, le comte Hu- « gués, irrité contre moi parce que je n'avais pas « voulu me joindre à lui pour trahir le roi, vint « assiéger la ville de Reims, accompagné du comte « Héribert et de Guillaume, duc de Normandie,
« Presque aussitôt, c'est-à-dire après six jours de « siège, je fus abandonné par les gens de guerre « laïques ; et, ainsi délaissé, je fus forcé de me re- « mettre entre les mains de Hugues et d'Héribert, « qui, m 'arrêtant prisonnier et m'intimidant, me « contraignirent à me démettre del'épiscopat, puis « me chassèrent et me reléguèrent au monastère « de Saint-Basle, firent entrer dans Reims Hu- « gués, fils d'Héribert, qui avait été ordonné dia- « cre à Auxerre, et se mirent en possession de la « ville. Mais, à son retour de Bourgogne, le roi « Louis, me trouvant à Saint-Basle, et me prenant <t avec lui, moi et mes proches, auxquels Héribert « avait enlevé tout ce qu'ils possédaient, me con- « duisit à Laon, qui était assiégé par Héribert et « Hugues. A notre approche ceux-ci levèrent le « siège, et nous entrâmes dans la ville où on nous < disposa une demeure.
<c Cependant, les clercs de notre lieu, et même « quelques laïques étaient maltraités par Héribert, « les uns jetés en prison, les autres privés de « leurs biens, et le pillage s'exerçait librement « dans toute la ville de Reims. Alors les évèques « de notre diocèse furent convoqués par Hugues «r et Héribert, pour préparer et assurer avec eux
466 LA CHAMPA6NB
• l'élection du jeune Hugues. L'assemblée te réu- « nit à Soissons, et l'évèque Hildegaire fut député « vers moi à Laon avec quelques autres pour me
• mander de venir à l'assemblée, afin de donner « mon consentement à cette détestable et illégi- « time ordination. Je leur répondis que je ne « pouvais me rendre en ces lieux, où mes enne- « mis siégeaient avec eux, que, s'ils avaient à «r conférer avec moi, ils vinssent en un endroit « où je pusse aller en sûreté ; en conséquence, ils « se rendirent en un lieu désigné par eux, et je « m'y trouvai. En arrivant, je me prosternai de-
* vant eux, les priant, pour l'amour et la gloire « de Dieu, de me donner un conseil qui fût bon « pour eux et pour moi. Lors ils commencèrent à « m'importuner pour l'ordination de Hugues et « à me tourner en tous sens pour m'arracher « mon consentement, me promettant qu'ils m'ob-
* tiendraient quelques biens de l'évêché. Mais «r moi, après avoir longtemps différé ma réponse, « voyant qu'ils persévéraient tous dans la résolu- « tion qu'ils avaient prise, je me levai, et leur fis « défense à haute voix et de manière à être en- « tendu de tous, sous peine d'excommunication, «f qu'aucun d'eux prêtât son ministère à cette or-
ET LES DERNUiS CAALOVINGIENS. 40?
« dinatio©, et te permît, moi vivant, d'imposer « let mains à qui que ce soit ou de donner l'onc- « tion épisoopale; que, s'ils agissaient autrement, <* j'en appellerais devant le seigneur apostolique. « Gomme ma résistance les mettait en fureur, pour « pouvoir sortir du milieu d'eux et retourner à «t Laon, j'adoucis ma réponse, et leur demandai « d'envoyer avec moi quelqu'un qui leur rapport terait la réponse que m'inspireraient ma reine « et maîtresse et ses fidèles, puisque le roi mon « seigneur était absent. Ils envoyèrent, à cet effet, « l'évèque Dérold, espérant que je changerais de c résolution, lequel vint et m'interpella devant la «r reine et ses fidèles; lors, me levant, je lançai « contre les évèques la même formule d'excom- « munieation que j'avais déjà prononcée, et je « n'oubliai pas de réitérer mon appel au Saint « Siège Apostolique, excommuniant Dérold lui- « même s'il se taisait et ne rendait pas un compte « fidèle de tout. Les choses s'étant ainsi passées, « ceux-ci, méprisant notre excommunication, allé- « rent à Reims, où la plupart donnèrent la main « à l'ordination de Hugues, et quelques autres « qui me sont connus s'y dérobèrent. Pour moi, « restant avec le roi, j'ai souffert tout ce qu'il a
€ souffert, et quand Hugues et Héribert lui dé- « clarèrent la guerre, j'étais avec lui, et c'est à « grahd'peine que j'ai évité la mort. Echappé du « milieu de mes ennemis par la grâce de Dieu, « je m'en allai, errant de çà de là, cherchant les € forêts et les lieux les plus inacessibles, n'osant a demeurer en place.
€ Cependant, les comtes Hugues et Héribert, « s'abouchant avec quelques-uns de mes amis, € leurs sujets, parvinrent à les décider d'aller à « ma recherche et de me ramener, promettant « qu'ils me feraient du bien et m'accorderaient « tout ce que mes amis demanderaient pour moi. « Mes amis vinrent donc me chercher, me trou- « vèrent errant, et firent tant qu'ils me ramenè- <t rent. Mais les comtes, me voyant en leur puis- « sance, commencèrent à me sommer de leur « remettre le pallium que j'avais reçu de Rome, et « de me démettre tout-à-fait du sacerdoce. Je pro- « testai que je ne le ferais jamais, même quand il « s'agirait de ma vie. Enfin, pressé, réduit à i'ex- « trémité, je fus forcé de renoncer au temporel de « i'épiscopat, et, à ce prix, je fus ramené à Saint- « Basle, pour y faire ma demeure, comme si je <r n'eusse plus eu de charge ; mais je n'y demeu
« rai que peu de jours, parce que j'appris, par des « aviô sûrs de quelques familiers du comte Héri- « bert, qu'il songeait méchamment à me faire pé- « rir. Effrayé par ces avis de moment en moment « réitérés, je m'enfuis tout tremblant à travers les « bois et les repaires des bêtes sauvages. Dans le « silence des nuits et par des chemins détournés, « je parvins à me rendre à Laon, où le roi me «c reçut et où je résolus de rester près de lui. En « effet, j'y demeurai avec lui et avec ses fidèles, «c attendant et implorant la miséricorde de Dieu, € jusqu'à ce qu'enfin il daigna inspirer au roi « Othon de venir en France au secours du roi € mon seigneur et au mien. Enfin, quand la reine « notre maitresse et souveraine quitta Laon pour <r obtenir la délivrance du roi, je sortis aussi et « m'en allai avec le roi mon seigneur vers le roi « Othon, et nous marchâmes ensemble vers Reims, « qui fut aussitôt environné et assiégé de toutes « parts. En conséquence, le roi Othon fit signifier « à Hugues qu'il eût à sortir et à rendre la ville a qu'il avait usurpée. »
Artaud rappelle ensuite ce qui s'est passé depuis sa réinstallation jusqu'à la tenue du concile d'ingelheim, et finit ainsi : « Hugues garde depuis ce
indiqué pour le courant de la même année. L'arrêté, transcrit et revêtu des signatures des évêques, fut envoyé à Hugues, qui entra dans une grande colère et le renvoya injurieusement à Robert, déclarant qu'il n'en tiendrait aucun compte. Le Saint-Siège, réduit dans cette circonstance à un rôle passif, adhéra aux décisions des évêques et autorisa la réunion du synode général.
« Tenu par ordre du pape, » dit Frodoard, qui voulait sans doute paraître lui en faire honneur, mais, en réalité, par la volonté des principaux prélats et des rois de France et de Germanie, ce synode s'ouvrit le 7 juin, au palais d'ingelheim, dans l'église de Saint-Remi, sous la présidence de Marin, vicaire du Saint-Siège, en présence des rois Louis et Othon. Cette imposante assemblée réunissait trente et un archevêques ou évêques, la plupart de Germanie, tous ayant à cœur de juger définitivement les deux grandes causes qui l'avaient motivée , l'une entre le roi de France et le comte de Paris, l'autre entre les prélats Hugues et Artaud.
Robert, archevêque de Trêves, le véritable président et l'âme du synode, en fit l'ouverture en ces termes : « Plusieurs motifs, révérends pères,
« nous réunissent ici en présence des rois sérénis- « simes ; plusieurs sujets attendent une décision « de votre équité. Il est constant que, dans pres- « que toute la Gaule, la chose publique a été trou- « blée par la témérité des méchants, laquelle « cause de grands périls. Les lois divines et hu- « maines sont indignement méprisées en effet, « quand celui à qui le trône est dû, qui tient de « son père le pouvoir de commander, poursuivi « par les siens, est cruellement jeté par eux en priât son et menacé par leurs glaives, lorsque des « brigands ont l'atrocité d'attaquer la métropole «c de Reims privée de pasteur, lorsque le culte di- « vin est aboli, et la religion comptée pour rien. «c Je pense donc, vénérables pères, que, réunis ici « par la grâce du Saint-Esprit, nous devons faire « tous nos efforts pour rapprocher ce qui a été di- « visé, en sorte que le pouvoir soit rendu à notre «t seigneur et roi sérénissime, et que, par lui, « l'église de Reims recouvre l'honneur qui lui « est dû (1). »
Après ce discours, auquel le légat Marin donna en quelques mots son approbation, Louis d'Outremer, plaidant le premier sa cause, exposa défi) Blcher.
hâtant peut-être un peu trop d'accepter leur protestation, demanda au concile de sévir avec rigueur contre Sigebold, qui, déclaré calomniateur, fut dépouillé du diaconat et expulsé de rassemblée (1). Le concile avait à décider, ainsi qu'on l'a vu précédemment, une autre question, qui était toute politique, et sur laquelle il pouvait hésiter à émettre un jugement, si sa conviction n'eût été plus forte que la crainte de celle des deux parties contre laquelle il crut devoir se prononcer. Il s'agissait de qualifier les actes de Hugues-le-Grand envers Louis-d'Outremer, de lui en demander réparation, et de poser les limites dans lesquelles le vassal devrait à l'avenir se renfermer envers son suzerain. Le concile promulgua le canon suivant : « Qu'au- « cun désormais n'ait la présomption d'usurper * la puissance royale ou de faire montre d'aucune a perfidie. Car nous avons décrété, en nous con- « formant au concile de Tolède, que Hugues, ente vahisseur et ravisseur du royaume de Louis, « doit être frappé du glaive de l'excommunica- « tion, à moins qu'il ne se rende au concile sy- « nodal au temps qui lui sera prescrit, et qu'il ne « le satisfasse par son repentir d'une audace si
(1) Frodoard, EUUâtb de V Eglise de Reims.
« coupable (1). » Ce double verdict du concile d'Ingelheim contreHugues-le-Grand et Hugues de Vermandois peut être regardé comme le dernier avantage obtenu par la dynastie carlovingienne sur celle qui lui enlevait le trône de France.
(I) Labbe, ConciUs.
474 la <MAM»A«m
Persuadé que les armes de l'Eglise étaient insuffisantes contre son ennemi, Louis-d'Outremer eut recours à Othon-le-Grand pour en obtenir un appui d'une autre nature. Le roi de Germanie donna commission à Conrad, son gendre, duc de Lorraine et de Franconie, de marcher au secours de Louis avec une armée de Lorrains. En attendant qu'elle fût réunie, le roi de France demeura auprès de Conrad. Les évêques Artaud de Reims, Rodolphe de Laon , Robert de Trêves , et Fro-
doard le chroniqueur, qui l'accompagnaient, reçurent l'hospitalité des évêques de Lorraine. Prenant l'initiative des hostilités, ceux-ci allèrent assiéger le château de Mouson; la garnison forcée et des otages reçus, ils se joignirent à Conrad et à Louis, qui attaquaient, dans les environs de Laon, le château fort de Montaigu , construit et occupé par Thibault-le-Tricheur , également maître de la ville de Laon. Après la prise de Montaigu, les chefs coalisés marchèrent sur Laon ; mais ils ne purent s'en emparer, parce que la saison, déjà avancée, ne leur permit pas de construire les machines nécessaires (1). Conformément à ce qui avait été arrêté au concile d'Ingelheim, plusieurs évêques venaient de se réunir à Laon dans l'église de Saint- Vincent pour publier l'anathème porté contre Hugues de Yermandois . Ils excommunièrent en même temps le comte Thibault. Gui, évêque de Soissons, qui avait sacré Hugues* rentra en grâce auprès de Louis-d'Outremer et d'Artaud, lorsqu'il eut donné satisfaction à l'un et à l'autre.
Après le départ des Lorrains, qui avaient pris et rasé le château de Mouson, le comte de Paris se
(1) Richer.
hâta d'attaquer Soissons avec une armée de Normands. Beaucoup de monde y périt; une partie des maisons, le palais épiscopal, le cloître des chanoines furent incendiés; mais la ville ne put être prise (1). C'est par erreur que M. de Sismondi avance qu'elle le fut. Hugues ne réussit pas davantage à l'attaque du château de Rouci, que construisait sur les bords de l'Aisne le comte Raynold, partisan de Louis-d'Outremer; il se vengea sur les domaines de l'église de Reims qui avoisinaieût ce château , mit tout à feu et à sang, et poussa la profanation des églises à un tel point, que quarante hommes environ furent tués, tant dans l'intérieur qu'autour de celle du village de Cormicy (2). Beaucoup de ses compagnons, ne pouvant supporter plus longtemps l'excommunication qui pesait sur eux, offrirent leur soumission à Artaud ; plusieurs furent bien accueillis par lui, quelques autres repoussés. Il eut à se repentir de ces exceptions ; ceux qu'il forçait ainsi à continuer la guerre se
(1) Frodoard, Chronique; — Henri Martin et Jacob, Histoire d$ Soissons.
(2) Frodoard. — L'éditeur de Frodoard, suivi par Dom Marlot, dit quatre cents hommes y et non quarante. Noos a Ton s suivi l'édition de M. Gaizot.
rendirent maîtres du fort d'Aumont que gardait son frère, et, après y avoir appelé Hugues de Vermandois, ravagèrent les terres d'alentour appartenant à l'évêché de Reims.
A Trêves s'ouvrit un nouveau synode auquel assistèrent Artaud, Gui de Soissons, Rodolphe de Laon, Winfried de Térouanne, l'archevêque Robert, et Marin, légat du Saint-Siège. Les évêques de Germanie et de Lorraine n'y eurent aucun représentant, à l'exception de Robert. On y exposa au légat les nouveaux méfaits du comte de Paris, toutes ses violences, toutes ses profanations. Lorsqu'il eut été bien constaté que Hugues-le-Grand avait été averti de la tenue du synode, que des lettres d'assignation lui avaient été remises, et que sa volonté seule l'avait empêché d'y comparaître, un délai de trois jours lui fut accordé, à l'expiration duquel personne n'étant venu de sa part, sur la demande unanime de ceux qui étaient présents, tant clercs que laïques, et <x sur les instances de a Luidolf, légat et chapelain du roi Othon qui « l'exigeait impérieusement, le comte Hugues fut « excommunié comme ennemi du roi Louis, pour « tous les maux ci-dessus rapportés, toutefois, jusce qu'à ce qu'il vînt à résipiscence et fît satisfac-
178 LA CIÀMPÀGKE
« tion devant le vicaire Marin et les évèques aux- « quels il avait fait injure et dommage ; que s'il « refusait, il était libre d'aller à Rome pour se « faire absoudre (1). » Dans ce synode furent jugés définitivement les évèques qui avaient pris part à l'ordination de Hugues de Yermandois. Gui , évèque de Soissons, avoua sa faute à genoux devant le vicaire Marin et Artaud; il dut son complet acquittement à l'intervention de ce dernier et à celle de Robert. Winfried de Térouanne, accusé d'avoir concouru au même acte, fut déclaré innocent. Thibault et Yves, sacrés par Hugues, l'un évèque d'Amiens, et l'autre de Laon, furent excommuniés, ainsi qu'un clerc de Laon, du nom d'Âdelelme, accusé par Rodolphe, son évèque, d'avoir reçu dans l'église l'excommunié Thibault. Enfin, Héribert de Yermandois, frère de Hugues, fut sommé de venir donner satisfaction pour tous les torts et dommages dont il s'était rendu coupable envers l'Eglise et les évèques. Il semble que les membres du synode, en épuisant toutes leurs rigueurs contre la famille de Hugues de Vermandois et ses adhérents, aient voulu effacer toute trace de la bien-
((1; Frodoard, Hittoir* d$ VEglU* de R$im$.
veillance dont il avait été l'objet précédemment de la part du clergé (1) (949).
Les habitants d'Amiens s'étant révoltés contre l'évêque Thibault, qui avait reçu l'ordination de Hugues de Vermandois, Louis-d'Outremer vint les aider à le remplacer par un prélat de leur choix nommé Raimbault, qu'il conduisit à Reims où il le fit sacrer par Artaud. Ce dernier avait tenu récemment un fils de Louis sur les fonts du baptême. Le roi comprenait qu'il ne pouvait contracter trop de liens avec l'archevêque de Reims. Comprenant aussi qu'il ne pouvait se montrer trop empressé auprès du roi de Germanie, il envoya la reine Gerberge à la cour d'Aix-la-Chapelle pour célébrer avec lui la solennité de Pâques. Gerberge rencontra au palais de son frère des ambassadeurs de plusieurs pays, entre autres de Grèce, d'Italie et d'Angleterre, et rapporta à Louis l'assurance des secours d'Othon-le-Grand. Dans cette confiance, Louis fit une entreprise sur la ville de Laon, et parvint à y entrer par un habile stratagème que conçut et pratiqua le père du chroniqueur Richer, homme d'armes nommé
(I) Richer, qui ne parle point de l'assemblée de Trêves, en rapporte les actes à celle de Laon.
Rodolphe, courageux, disert, et de bon conseil. Mais il en sortit aussitôt, parce qu'il ne put prendre la tour de la maison royale, que lui-même avait fait construire et qui était soigneusement gardée. A cette nouvelle, Hugues-le-Grand accourut avec les siens ; il introduisit des vivres dans la citadelle et en renforça la garnison , pour la mettre en état de résister à de nouvelles attaques du roi, qui venait de demander l'appui de Conrad, duc de Lorraine. Dans une conférence qui eut lieu entre ces deux princes, le duc conseilla au roi une trêve, qui fut acceptée parle comte de Paris; elle permettait à celui-ci de se préparer à de nouveaux combats, et Louis-d'Outremer y trouvait le temps nécessairejpour une entrevue avec le roi Othon .
De retour à Reims, Louis y reçut l'hommage d'Albert, comte de Vermandois. « Soit que ce « comte eût donné au roi quelque sujet de se « plaindre de sa fidélité, soit seulement qu'il ne « se fût pas encore assez expliqué sur cette obli- « gation, il ne lui laissa plus de doute sur ses « sentiments (1). » En même temps, Artaud voyait se soumettre à lui ceux qui tenaient le château de Couci pour les comtes Hugues et Thibault.
(1) Colliette, Mcm. de Vermandois.
Dudon, son frère, et le comte Thierry, vinrent assiéger le château d'Aumont, occupé par Hugues de Vermandois.
Le comte de Paris, qui avait renforcé la citadelle de Laon et levé une nouvelle armée, composée de Normands en grande partie, alla camper dans le Porcian. Afin de donner le change au roi, il lui envoya des messagers, comme pour lui demander la paix, puis il entra lui-même à l'improviste dans Laon, d'où il fut bientôt obligé de sortir. Louis se mit à sa poursuite avec Artaud et des Lorrains, mais sans lui faire beaucoup de mal, et ne put l'empêcher d'envahir le Soissonnais avec d'autres Normands; car Hugues trouvait toujours de ces aventuriers prêts à le suivre dans l'espoir du pillage. Prouvant par cette attitude qu'il ne craignait point la guerre, il envoya au roi les évêques Gui d'Auxerre et Anségise de Troyes, qui conclurent entre Louis et son puissant vassal une trêve dont la durée devait être jusqu'à l'octave de Pâques. Pendant cet intervalle, Dudon, frère d'Artaud, s'empara par surprise du fort d'Aumont.
Dans un synode tenu à Saint-Pierre de Rome, le pape Agapet avait confirmé la sentence d'excommunication lancée contre le comte de Paris ;
mais cet anathème n'avait produit aucun résultat pour Louis-d'Outremer. « Le roi se rendit près « du roi Othon, au-delà de la Moselle, et lui de- « manda conseil et secours sur la paix à faire en- « tre lui et Hugues. Othon lui promit de lui en* « voyer pour cet objet le duc Conrad et ses Lor- « rains. Celui-ci vint, en effet, avec quelques « évêques et comtes, conféra avec Hugues, et rap- « porta au roi Louis ce qu'il en avait appris ; en* « suite, il revint près d'Othon et envoya à Louis « quelques comtes chargés de signifier à Hugues « les volontés du roi. Bientôt, le roi Louis et le « prince Hugues se rendirent avec les leurs près « de la Marne pour y traiter des conditions de la « paix; les uns se placèrent d'un côté, les autres « de l'autre ; ils s'envoyèrent des messagers. En- « fin, par la médiation du duc Conrad, de Hugues- « ie-Noir, des évoques Adalbéron et Fulbert, Hu- « gués vint au roi et se fit son homme; il se « réconcilia aussi avec le comte Ârnolphe, avec « Raynold et l'archevêque Artaud, à qui il rendit « la tour de Laon (4). »
Pendant une nouvelle entrevue du roi avec
(1) Frodoard, Chronique.
Hugues-le-Grand, la garnison de Gouci, trahissant te parti d'Artaud, livra la place au comte Thibault, qui refusa de la rendre, malgré les instances de Louis auprès du comte de Paris. Le mécontentement causé au roi par ce refus faillit amener une rupture entre lui et Hugues; cependant, il n ? y *A eut pas. De plus, Hugues voulut bien se rendrez même temps que Louis auprès du roi Othon, qui les y avait conviés l'un et l'autre. Ils passèrent joyeuse* ment et dévotement ensemble le temps de Pàquèft à Aix-la-Chapelle. Hugues revint comblé par le roi de Germanie de dons magnifiques, et accompagné jusqu'à la Marne par le duc Conrad (951).
Impuissant à faire reconnaître sa suzeraineté dans le voisinage de son domaine, et voulant essayer s'il ne serait pas plus heureux dans le midi de la France, Louis se rendit en Aquitaine avec quelques troupes. Il espérait obtenir ainsi une partie de l'héritage de Raymond Pons, comte de Toulouse, qui venait de mourir, ou au moins se créer des partisans dans cette contrée par la manière dont il ferait le partage de cette succession entre les trois fils de Raymond, s'il était appelé à le régler; mais il ne recueillit que de stériles hommages. A son retour, il trouva de nouveaux
embarras. Sa mère Odgive, oubliant son âge, oubliant de qui la captivité de Charles-le-Simple son mari avait été l'œuvre, ne se fit point scrupule de donner sa main à l'un des fils d'Héribert II. Elle sortit furtivement de l'abbaye de Sainte-Marie de Laon, dont elle était abbesse, alla trouver Héribert, comte de Meaux, et l'épousa. M. de Sismondi s'est trompé en disant que cette princesse donna sa main au comte de Vermandois lui-même; Héribert était comte de Meaux et de Troyes ; Albert, comte de Vermandois, épousa une fille de Louis IV . Albert ne fit aucune opposition au mariage de son frère, y voyant un nouveau gage de réconciliation entre sa famille et celle du roi. Louis d'Outremer reprit à Odgive l'abbaye de Sainte- Marie et la transmit à sa femme Gerberge. Les revenus de l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, constitués en douaire à Odgive, furent un dédommagement que lui apporta son nouvel époux.
Tandis que Louis était à Laon avec la reine Gerberge, Hugues-le-Grand et le duc Conrad vinrent assiéger un fort construit naguère par le comte Raynold près de Mareuil, sur les bords de la Marne. Attaqué vivement à l'aide de machines, ce
fort ne put résister longtemps, malgré une vigoureuse défense qui occasionna de grandes pertes à Conrad et à Hugues. Pour se venger, ils y mirent le feu et s'en retournèrent ensuite chacun dans ses domaines. Louis, Artaud et Raynold, n'étant pas arrivés à temps pour empêcher l'incendie de la forteresse, la firent reconstruire et la munirent d'une bonne garnison. De là, le roi et le comte Raynold s'avancèrent aux environs du château de Vitry, occupé par un nommé Walter, partisan d'Héribert de Vermandois et de Hugues" le-Grand, et traître envers le roi. Ses terres ayant été dévastées, ainsi que le domaine de Ponthion, dçnt Héribert s'était emparé, le roi, pour se mettre en sûreté dans cet endroit, fit construire vis-à-vis de Vitry une forteresse dont il donna la garde à Odalric, abbé de Bourgogne, et à quelques autres fidèles, puis il revint à Reims avec la reine Gerberge. L'année suivante, cette reine habile eut une entrevue avec Hugues-le-Grand, qui demandait la paix, et conclut un traité en vertu duquel le fort voisin de Vitry fut détruit, «c Les petites « guerres autour des châteaux de Champagne, « qui semblent à cette époque composer l'his- « toire de France, avaient acquis une sorte de
« dignité lorsqu'on pouvait les regarder comme « les dernier» efforts d'un roi brave et actif, mais « dépourvu de puissance, pour ramener ses grands t vassaux à l'obéissance, et lorsque le restaut rateur de l'Allemagne, Othon-le-Grand, se* « oondait les travaux du toi son collègue et «on « beau -frère; mais dans les dernières années de * Louis IV, la prise et la reprise de Mareuil et « de Vitry , châteaux forts disputés entre le « comte Hugues et le roi, méritent à peine l'at* m tention (4). »
Un synode, composé de cinq évèques, se réunit alors à SàinkThierry, sous la présidence d'Artaud. Le comte ftaynold, usurpateur de biens ecclésiastiques, y fut cité, mais refusa de comparaître. Il eût été excommunié, si le roi, dont il avait toujours défendu la cause avec sèie, intervenant en sa faveur, n'eût obtenu l'ajournement de la sentence jusqu'à ce que le comte vînt se justifier. Le clergé faisait tous ses efforts pour s oppose? à l'envahissement de ses possessions et de ses prérogatives par les grands de cette époque, mais il y réussissait rarement ; ses armes venaient se briser oontreune cupidité que favorisait l'affaiblissement
(1) SUmondl, HUUArs dès Français.
de son autorité morale , et qui est un des traits distinctifs du dixième siècle.
Dépossédé de son duché de Lorraine par Othonle-Grand, Conrad y avait attiré les Hongrois, qui commirent de grands ravages. Ne s'arrêtant point là, ces barbares traversèrent, avec des captifs nombreux qu'ils traînaient à leur suite, les pays de Reims, de Châlons et de Vermandois ; ils y marquèrent leur passage par le pillage et la dévastation. Ils envahirent ensuite la Bourgogne, et y périrent presque tous par les combats ou les maladies.
Le roi sortait de Laon, où son fils Louis venait de mourir, et il se rendait à Reims pour y passer l'automne, lorsque, se mettant à la poursuite d'un loup qu'il avait rencontré sur les bords de l'Aisne, il tomba de son cheval lancé à toute vitesse, et se blessa mortellement. Transporté à Reims, il y expira dans de cruelles douleurs, compliquées du mal nommé éléphantiasis, qui avait couvert son corps de plaies. Il fut enterré dans l'église de Saint- Rémi, et emporta avec lui la dernière espérance sérieuse des partisans delà dynastie de Charlemagne.
La reine Gerberge, qui se trouvait, par suite de la mort imprévue et prématurée de Louis d'Outremer, dans un périlleux isolement, chercha résolument un appui auprès de l'homme dont elle avait tout à craindre, espérant par cette confiance le mettre dans ses intérêts, ou au moins ne point l'y rendre opposé. Elle sollicita du comte de Paris aide et protection. Hugues accueillit favorablement cette démarche courageuse, sans oublier, toutefois, ses propres intérêts. La couronne fut assurée par lui à Lothaire, fils de Louis d'Outremer ; mais la Bourgogne et l'Aquitaine en furent
détachées pour augmenter les domaines du comte de Paris. A cette condition, Lothaire fut sacré dans l'église de Saint-Remi par Artaud, en présence de Hugues-le-Grand, de Brunon, archevêque de Cologne, et d'autres prélats et seigneurs de France, de Bourgogne et d'Aquitaine.
Une attaque à l'improviste avait mis Héribert de Veirmandois en possession du fort de Rouci, appartenant au comte Raynold; l'avènement de Lothaire à la royauté amena la restitution de cette forteresse à Raynold : ce qui n'empêcha point celui-ci d'enlever à Héribert le fort de Montfélix, situé au-delà de la Marne. Héribert, qui vint assiéger ce fort avec son frère Robert , en obtint la remise, après une conférence où il fut décidé que Raynold rentrerait en possession de quelques terres que le comte de Vermandois lui avait enlevées précédemment.
Par des attentions qui lui coûtaient peu, Hugues-le-Grand tâchait de faire oublier à Lothaire à quel prix il lui avait vendu sa protection. Au temps de Pâques, il le reçut à Paris, lui et sa mère, avec tous les honneurs dus à leur rang, et les garda plusieurs jours. Les fêtes de Pâques étaient une époque où les princes se visitaient volontiers;
ils aimaient à remplir en commun les devoir» religieux auxquels cette solennité les conviait. Ordinairement la politique n'était point étrangère à des réunions qui semblaient n'avoir d'autre objet que la dévotion ; cette communauté de prières et de pratiques religieuses amenait souvent la conclusion d'affaires importantes, éloignait des ruptures, et facilitait des alliances qui n'auraient pu s'effectuer autrement qu'avec difficulté.
Après la célébration des fêtes, le jeune roi fut conduit par Hugues-le-Grand au siège de Poitiers, Là, il fit sea premières armes contre les Aquitains, commandés par Guillaume-Tête-d'Etoupes, comte de Poitou, qui s'était emparé de l'héritage laissé par Raymond Pons, comte de Toulouse. De retour de cette expédition , Lothaire s'empara d'un fort situé sur le Chiers, dont un vassal de l'église de Reims, nommé Ursion, avait été dépouillé par le comte Régnier : les gens qui le défendaient et les enfants de Régnier tombèrent au pouvoir du roi ; le fort fut incendié (956).
La mort de Hugues-le-Grand, arrivée cette année, délivra Lothaire d'un protecteur plus redoutable pour lui qu'un ennemi, sans améliorer beaucoup sa situation. Gerberge rentra en possession
des biens qui lui avaient été donnés en dot par le duc Ghislebert, son premier mari. Les deux sœurs, Gerberge, mère de Lothaire, et Hedwige, mère de Hugues Capet, ne tardèrent pas à se rapprocher, sous les auspices de leur frère Bru non, archevêque de Cologne et duc de Lorraine. La similitude de leur position contribua sans doute à opérer cet accord ; tutrices toutes deux de leurs fils encore jeunes, elles sentirent le besoin de vivre Tune avec l'autre en bonne intelligence.
Thibault-le-Tricheur, comte de Blois et de Char* très, s'était emparé du château de Couci, dont il avait confié la garde à son vassal Harduin, tige de l'illustre famille de Couci. Les gens de l'évêque de Reims attaquèrent ce château à l'improviste et le reprirent. Harduin et les siens se réfugièrent dans une tour très-forte, qui eut à soutenir pendant trois semaines les attaques réunies de Lothaire, d'Artaud et de plusieurs comtes et évèques. Pour faire retirer les assiégeants, Harduin se vit obligé de donner ses neveux en otages. Thi* bault usa de représailles en dévastant les pays de Laon et de Soissons. La trahison lui ayant livré La Fère, Roricon, évèque de Laon, aidé des vassaux de l'église de Reims, accourut pour reprendre
cette place; Lothaire, qui le suivit de près, et les deux frères Robert et Héribert,- parvinrent par leur médiation à la lui faire recouvrer (958).
L'année précédente, Robert de Ver man dois, suivant l'exemple de son frère Albert, avait fait à Lothaire une soumission qui fut de courte durée, à la différence de celle d'Albert. Devenu comte dé Troyes, il prit par ruse le château de Dijon, possession du roi. Pour le recouvrer, la reine Gerberge eut recours à son frère Brunon. Le prélat vint, avec une troupe de Lorrains, assiéger le château de Dijon et ensuite la ville de Troyes. Il reçut des otages, dont l'un, fils du comte Odalric, reconnu coupable de trahison, fut décapité. Lothaire reprit Dijon, y établit une garnison etrevintà Laon.
« Dans ces circonstances, le seigneur et véné- « rable métropolitain Artaud, s'étant trop fatigué « pendant un jour entier à l'ardeur du soleil, se « mit le corps tout en sueur; il ôta ensuite ses « vêtements, et le froid d'automne pénétra par « tous les pores que la chaleur avait dilatés. Ce « froid intérieur attaqua le foie, et il mourut ac- « câblé de cruelles douleurs, la veille des calendes « d'octobre (1). »
(i)Richer.
Aussitôt après les funérailles du prélat, le nouveau duc de France, Hugues Capet, défenseur, comme son père Hugues-le-Grand, des intérêts de la famille de Vermandois, alla prier le roi de faire rendre l'évêché de Reims au fils d'Héribert II, lui rappelant qu'il l'avait obtenu avant Artaud, que sa conduite ne l'en avait point montré indigne, et que la haine seule du roi Rodolphe le lui avait fait perdre. Mais la reine Gerberge se rendait en même temps auprès de son frère Brunon, et l'influençait dans un sens opposé. Les instances de Hugues Capet firent cependant qu'un synode fut convoqué à Meaux par le roi pour statuer sur cette question, qui reprenait de la gravité. Treize évêques des diocèses de Reims et de Sens s'y réunirent sous la présidence de l'évêque de cette dernière ville. Quelques partisans du comte de Paris opinèrent en faveur de Hugues de Vermandois. Richer, réparant l'omission de Frodoard, nous les a fait connaître: c'étaient les évêques de Paris, d'Orléans, et le président même du synode , l'évêque de Sens. Mais Roricon de Laon et Gibuin de Chàlons firent prévaloir l'opinion contraire ; ils eurent le courage de soutenir que le prélat condamné par tant d'évêques ne pouvait être réhabilité par un
t94 IA OUMMOM
moins grand nombre. Cependant, comme on n'osa prendre une résolution définitive, parce qu'on redoutait le comte de Paris, il fut résolu qu'on s'en remettrait à la décision de la cour de Rome. Le pape Jean XlII r qui n'était pas retenu par la même crainte, envoya un légat chargé d'annoncer que Hugues de Vermandois avait été récemment excommunié par deux synodes, tenus l'un à Rome et l'autre à Pavie, et de mettre à néant ses prétentions.
L'archevêque Brunon confirma l'authenticité de ce message, et le clerc Odalrie, recommandable par ses richesses, sa noblesse et son savoir, fut élu archevêque de Reims sous l'influence de Brunon, de Lothaire et de Gerberge, et malgré la vive opposition du comte de Paris, dont il s'attira ainsi l'inimitié. (1) (%&).
Le fils d'Héribert U vit cette fois sa cause perdue sans retour, nonobstant les efforts de quelques prélats dévoués et la puissante protection d'un homme qui, plus que tout autre* pouvait espérer de faire revenir le clergé sur une décision aussi solennelle que celle du conseil d'Ingelheim. Le
(1) Fiedoari ; — Eteber.
chagrin abrégea ses jours ; il mourut bientôt dans une retraite qu'il avait trouvée auprès de Robert, l'un de ses frères (1 ) .
Ces derniers cherchèrent à tirer vengeance de ceux qui avaient voté sa déposition définitive et l'élection d'Odalric. De ce nombre était Gibuin, évêque de Châlons. Absent de cette ville, il apprit qu'elle était assiégée par Robert et Héribert de Vermandois, qu'ils y avaient mis le feu à l'aide de machines, et obligé ceux qui îa défendaient de se réfugier dans une tour pour échapper à la captivité ou à la mort.
Mais ces actes d'hostilité, tout en satisfaisant la passion vindicative de ceux qui les commettaient, furent impuissants à rétablir le pouvoir de la famille d'Héribert II dans la Champagne rémoise.
Ce n'était pas, on peut le croire, un simple intérêt de parenté qui avait fait agir Hugues Capet en faveur de Hugues de Vermandois. 11 convenait à ses desseins d'avoir l'archevêque de Reims à sa dévotion. Outre qu'il regardait comme fort important pour lui de renverser ce dernier boulevard
(I) Richer.
496 LA CHAMPAGKE
de la légitimité, et de compter parmi ses partisans
un prélat qui, à cette époque de faiblesse et de déconsidération de la papauté, remplissait en France
le rôle de chef de la chrétienté , il n'était pas sans attribuer, ainsi que ses contemporains, à l'onction royale conférée par le chef de la métropole de Reims, un caractère éminemment auguste et sacré. 11 n'oubliait pas que ses ancêtres Eudes, Robert et Rodolphe, sacrés rois par un autre métropolitain, avaientété regardés comme tyrans (1), et il souhaitait que, lorsque le moment serait venu de placer la couronne royale sur sa tête, il y eût un successeur de saint Rémi prêt à légitimer sa royauté aux yeux de la France.
Du reste, Odalric fut le dernier archevêque de Reims fidèle à la dynastie carlovingienne. Ses pré-
(1) Richer, passim. — Le mot tyrannus est employé par Richer dans le sens d'usurpateur, comme déjà H l'avait été avant lui et comme il le fut plusieurs siècles après, notamment par Jean Petit, dans son apologie du duc do Bourgogne , meurtrier du duc d'Orléans (1408). « Et je prouve « aussi par Monseigneur saint Grégoire ce que c'est qu'un « tyran : le tyran est proprement celui qui ne peut être réc puté seigneur, qui ne règne pas â juste litre ou n'est point c revôtu du titre royal ; car, de même que régoer légitimece ment, c'est être roi, de même régner sans droit, c'est être « tyran. »
ET LES DERNIERS CARLOVINGlfcNS. 197
décesseurs, identifiant les intérêts et la dignité de leur église avec ceux de cette dynastie, lui avaient prêté un appui qui en retarda la chute de plusieurs années. Adalbéron, successeur d'Odalric, adopta une autre ligne de conduite; il montra au comte de Paris un dévouement et un zèle sans limites, et donna à ses successeurs un exemple qu'ils suivirent.
Cet abandon des droits de la maison de Charlemagne par le prélat le plus influent de France , acheva promptement sa ruine.
La déposition de Hugues est le terme de l'occupation de la Champagne rémoise par la maison de Vermandois. Mais cette envahissante maison était à peine repoussée de l'archevêché de Reims, que déjà elle avait fondé, dans une autre partie de la Champagne, un établissement plus durable.
Robert, l'un des fils d'Héribert II, s'était emparé, vers 958, de la ville et du comté de Troyes sur Tévêque Anségise, et devenait la tige de ces puissants comtes de Champagne, qui joignirent une couronne royale (1) et des alliances souveraines à leurs couronnes de comtes, et dont la dernière
(I) La couronne de Navarre.
498 LA CllNPAMfi, ETC.
héritière apporta en dot ses immenses possessions à l'un de nos rois (4).
(I) Jeanne, tille du comte Henri III , épousa Phlllppe-le- Bel et loi apporta en dot lea comtés de Champagne et de Brie, et le royanme de Na?am»