‹ La Champagne et les derniers CarlovingiensChapitre 9 sur 10 · SOMMAIRE. XI · texte numérisé non relu

SOMMAIRE. XI

vendu sa protection. Il le conduit au siège de Poitiers. A son retour Lothaire reprend un fort dépendant de l'Eglise de Reims. Mort de Hugues-le-Grand. Rapprochement des deux sœurs Gerberge, mère de Lothaire, et Hedwige, mère de Hugues-Capet. Prise du château de Couci, par les gens de l'archevêque de Reims. Roricon, évêque de Laon , recouvre, avec l'aide des vassaux de l'Eglise de Reims et de Lothaire, La Fère, dontThibaultle-Tricheur s'était emparé. Mort d'Artaud. Hugues Capet cherche à faire rétablir Hugues de Vermandois sur le siège de Reims. Un synode se tient à Meaux, pour décider sur cette question. La crainte du comte de Paris empêche de prendre une résolution définitive. On s'en remet à la cour de Rome, qui annule les prétentions de Hugues. Odalric est élu. Hugues, voyant sa cause perdue sans retour, meurt de chagrin. En accordant sa protection à son parent, Hugues-Capet voulait avoir à sa dévotion l'archevêque de Reims , dernier boulevard de la légitimité carlovingienne , et chef de la chrétienté en France , par suite de l'état de faiblesse et de discrédit où était tombée la papauté. Il savait que ses ancêtres, Eudes, Robert et Rodolphe, sacrés par un autre métropolitain, avaient été regardés comme usurpateurs, et il voulait qu'un successeur de saint Rémi légitimât sa royauté. Odalric est le dernier archevêque de Reims fidèle aux Carlovingiens. A peine repoussée de l'archevêché de Reims, la maison de Vermandois s'établit sur un autre point de la Champagne. Robert, fils d'Héribert II, s'empare de la ville et du comté de Troyes, et devient la tige des comtes héréditaires de Champagne.

« Dans la révolution du x f siècle, dit Montesquieu, tout se réduisit à deux événements : la famille régnante changea, et la couronne fut unie à un grand fief. » L'accomplissement complet de ces deux faits simultanés, l'un politique et l'autre social, fut l'œuvre d'un siècle entier. Cet espace de temps s'écoule en effet entre le premier avènement des descendants de Robert-le-Fort et leur établissement incontesté sur le trône de France; il ne fallut pas moins de temps pour organiser et asseoir la féodalité.

La Champagne se trouve mêlée de la manière la

plus intime à ces grands événements. Ses desti-

nées, pendant cette période, sont étroitement liées à celles de la maison carlovingienne , à laquelle elle demeure, de toutes les provinces, la dernière et la plus fidèlement attachée. Elle lutte avec une énergie persévérante contre les premiers chefs de la dynastie capétienne, et ne s'arrête dans cette voie qu'après que toute résistance est devenue inutile. Dans le cours de la même période, l'archevêché de Reims est envahi par la maison de Vermandois, et toute la Champagne subit la domination de cette puissante maison, rivale alors de celles qui se disputaient la couronne.

Ainsi, quatre intérêts principaux vont se trouver en présence et toujours en lutte les uns avec les autres : la Champagne, représentée par l'archevêché de Reims, la maison de Vermandois, la dynastie de Charlemagne, impuissante à défendre ses droits, et celle des Capétiens, qui naît à la royauté. Ces intérêts se trouvent tellement entremêlés, qu'il est impossible de présenter l'histoire de l'un d'entre eux sans faire en même temps celle des autres.

La personnification la plus saillante de la maison de Vermandois , au dixième siècle , est le comte Héribert II, quelquefois surnommé le Grand, à cause de l'étendue de ses possession».

Il prit au mouvement de cette époque la part la plus importante. Maître du Vermandois, de la Picardie, de l'Artois, de l'archevêché de Reims, de la Champagne, du domaine royal, borné alors à la ville de Laon, et du roi lui-même, qu'il avait fait son prisonnier et l'instrument avili de son artificieuse politique, comptant parmi sea alliés le roi de Germanie, qui s'attribuait en quelque sorte le protectorat de la France , beau* père du duc de Normandie, gendre à la fois et beau-frère du roi Robert, issu enfin du sang de Charleniagne , Héribert II, aussi bien que les descendants de Robert-le-Fort, put prétendre à la couronne de France , qui échappait aux Carlovingiens. Il paratt même constant qu'il la convoita; certains actes de sa vie le prouveraient, quand même les chroniques se tairaient à cet égard. Mais il mourut avant de s'être ouvertement érigé en prétendant. Aussi bien, la réputation de perversité qu'il s'était faite lui eût été un grand obstacle à la couronne, recherchée d'ailleurs par une autre famille, qui ne l'eût pas laissé enlever sans coup férir. Héribert II contribua beaucoup à renverser ce qui restait en France du trône carlovingxen, et à y faire place nette pour un autre,

sur lequel il ne devait point s'asseoir. Cet honneur était réservé à une femme de sa postérité.

Ceux pour qui, en réalité, travailla Héribert, n'étaient pas moins osés que lui, mais ils savaient mieux dissimuler. Non moins ambitieux, ils furent plus adroits. Ils le laissèrent assumer tout l'odieux des coups qu'ils portèrent ensemble aux descendants de Charlemagne, et recueillirent le fruit de sa trahison et de ses perfidies. Ils firent cause commune tant qu'ils ne virent en lui qu'un auxiliaire; mais ils l'abandonnèrent aussitôt qu'ils redoutèrent un rival. Après sa mort, ils se souvinrent des liens de famille qui les unissaient à ses héritiers : ce n'étaient plus des compétiteurs à craindre, mais seulement des partisans à soutenir, des parents à protéger.

S'il fallut un siècle entier pour consommer la ruine de la royauté carlovingienne, il fallut tout autant pour enraciner dans le sol de la France la royauté qui lui succéda. La couronne s'arrêta enfin sur le front de Hugues Capet et de ses descendants, après s'être essayée, avec un encourageant succès, sur celui de trois de ses ancêtres, soutenus le plus souvent par la maison de Vermandois et convoitant sans cesse le concours de

l'archevêché de Reims : ils avaient besoin de Tune pour renverser les débris de l'ancien empire, et de l'autre pour consacrer celui qu'ils fondaient avec autant de bonheur que d'habileté, en s'appuyant sur la féodalité et sur la nouvelle nationalité de la France, qui s'élevaient en même temps sur les ruines du régime précédent.

« Peu de personnes, dit Anquetil, connaissent la grandeur des objets que présente l'histoire de Reims (1). » Si cette assertion est une vérité pour le temps où saint Rémi donnait le baptême au fondateur de la monarchie française, elle en est une également pour le dixième siècle. L'archevêque de Reims alors est le chef de l'église en France ; de fait, il y remplace le pape, devenu le jouet des factions italiennes, et sans autorité en Europe. Il est le censeur des rois et des princes, l'arbitre de leurs intérêts, le juge de leurs différends. 11 lutte avec courage contre la tendance des grands à s'attribuer la nomination aux évêchés et aux abbayes de leurs domaines, et à compléter, par l'usurpation de cette prérogative, la spoliation de la royauté. Les partis cherchent à se l'attacher, convaincus que le droit

(1) Hlst. de Reims {Discoure préliminaire).

et la victoire sont pour celui qu'il soutient , et leur ardeur à se le rendre propice entre pour beaucoup dans leurs intrigues et leurs luttes. Il est à remarquer que, pendant cette période jusqu'à Adalbéron, les archevêques de Reims sont l'appui des derniers représentants de la dynastie carlovingienne. Ils s'efforcent de retarder sa ruine et défaire obstacle à la dynastie qui lui succède. Rarement on voit leur fidélité sedémentir . Ils paraissent d'ailleurs avoir la conviction que leurs intérêts respectifs sont liés ensemble. Aussi, au concile d'Ingelheim, Robert, archevêque de Trêves, dit-il, à propos de la révolte de Hugues-le-Grand, comte de Paris, contre le roi Louis-d'Outremer : « Je pense, vénéra- « blés pères, que, réunis ici par la grâce du Saint « Esprit, nous devons faire tous nos efforts pour « rapprocher ce qui a été divisé, en sorte que la « puissance royale soit rendue à notre seigneur et « roi sérénissime, et, par suite, que l'église de « Reims recouvre l'honneur qui lui est dû (1 ) . »

En effet, l'éclat et l'autorité de cette église s'affaiblissent singulièrement dès que la question est décidée entre les Carlovingiens et les Capétiens.

(1) Richer, Ht. h, lui.

L'archevêché de Reims ne conserve d'autre grande prérogative que celle de conférer Fonction royale aux successeurs de ceux qu'il a longtemps combattus comme usurpateurs. Mais, dans le même temps, on voit naître, à une autre extrémité de la Champagne, un nouvel établissement, qui doit, par des moyens différents, continuer pendant plusieurs siècles l'illustration de cette province.

Il faut quelque courage, sans doute, pour s'arrêter sur une époque qui présente tant d'incertitude et d'obscurité, où l'astuce et la perfidie forment le fond de la plupart des caractères, où l'assassinat est chose commune, où l'invasion des barbares étrangers menace le peu qui reste de civilisation, et où la religion a perdu son influence salutaire sur les âmes, sans que la raison humaine ait fait assez de progrès pour combler une partie du vide qui s'y est fait. « Le dixième siècle, dit un historien « de la France, est une triste et obscure époque ; « cependant, si on examine attentivement le fond « des choses, on reconnaît que la dissolution de « la société ne fait plus de progrès, l'ordre nou- « veau tâche de se constituer ; les dynasties féo- « dales se fondent; les rapports hiérarchiques

« commencent à s'établir; les existences et les « propriétés sont encore exposées à de violentes « attaques, mais la résistance contre les brigands « nationaux et étrangers grandit de jour en jour; « les métairies ouvertes, lés villas de bois des « leudes francks se sont transformées en donjons « de pierre et de brique ; toutes les abbayes sont « des châteaux forts; chaque propriétaire rural, « libre ou noble, ce qui se confond, fait de sa mai- « son une place de guerre, où quelques hommes « d'armes, héritiers des anciens antrustions, peu- « vent l'aider à soutenir ud siège; sur chaque « colline de la France s'élève une tour crénelée. « Les Normands sont encore là, courant toute la « Neustrie, l'Aquitaine, la Bourgogne; mais le « butin devient journellement plus rare et plus « disputé, quoique la résistance ne soit guère que « locale et partielle (1). »

Les deux principales sources où nous avons puisé sont Frodoard, ce guide essentiel pour l'histoire du dixième siècle , et Richer, flambeau qui a surgi naguère pour éclairer , avec Frodoard, et souvent en reflétant sa lumière, le labyrinthe

(1) H. Martin, Ei$l, de France.

de cette ténébreuse époque. Nous n'avons négligé aucun autre chroniqueur, contemporain ou postérieur, les confrontant ensemble, les opposant les uns aux autres, lorsqu'il y avait lieu, pour faire jaillir quelque clarté sur ces premiers temps si obscurs de l'histoire de France. Parmi les modernes, Dom Marlot (1), pour l'histoire de Reims, et Colliette (2), pour celle de la maison de Vermandois, nous ont été d'une grande utilité, en nous fournissant beaucoup de particularités que nous ne pouvions demander aux écrivains qui ont traité l'histoire de cette époque d'une manière générale, et qui nous ont apporté un autre genre de secours.

(1) Histoire de la Ville, Cité et Université de Reims.

(2) Mémoires pour servir à l'Histoire du Vermandois.

« Pendant une de ses courses à travers son « empire, Charlemagne arriva, sans y être attendu, « dans une ville maritime de la Gaule narbonnaise . « Près du port où il dînait, on voyait errer des « pirates normands qui ignoraient sa présence en « ces lieux. A la vue de leurs barques, les uns, « parmi les officiers du prince, disaient que « c'étaient des marchands juifs, d'autres des mar- « chands africains, quelques-uns des bretons. « Avec sa pénétration habituelle, l'Empereur re-

« connut, à la structure et à l'agilité de ces « barques, par qui elles étaient montées, et il dit « aux siens : « Elles ne portent point de marte chandises, mais de redoutables ennemis. » A a ces mots, les compagnons de Charles se précité pitèrent à la poursuite des Normands. Ce fut en « vain; les barbares, avertis de la présence de leur « ennemi, purent se soustraire par une prompte « fuite aux glaives et aux regards des hommes de « TOccident. L'Empereur, s'étant levé de table, « alla se placer devant une fenêtre qui regardait « l'Orient, et là il versa un torrent de larmes, « inœstimabilibus lacrymis diutissimè perfusus « est. Comme personne n'osait l'interroger sur « le motif de son affliction : « Savez-vous, dit-il, « 6 mes fidèles, ce qui fait couler mes larmes? « Ce n'est point la crainte que ces misérables ce pirates me causent quelque dommage, mais le « chagrin de les voir oser de mon vivant aborder ce ce rivage, mais l'extrême douleur que je ressens ce en prévoyant tous les maux qu'ils feront à mes ce descendants et à leurs sujets (1). »

Ainsi, la vue de ces hommes du Nord, venus là comme pour connaître et apprécier leur proie

(J) Le moine de Saint-Gali, D$ rtèu$ bellicU Caroli Magni.

future, en rappelant d'une manière cruelle à Charlemagne l'incapacité qui l'entourait, lui faisait pressentir pour sa race un sombre avenir; sa prévoyance semblait en ce moment l'avertir que son ouvrage serait bientôt détruit, et lui arrachait des larmes sur la ruine de son empire avant qu'il fût écroulé.

L'empire que Charlemagne avait étendu sur la plus grande partie de l'Europe ne tarda point, après la mort de ce grand homme, à se circonscrire et à se dissoudre entre les mains de successeurs indignes. Cette dissolution amena un nouvel ordre social, préparé du reste depuis longtemps, et dont les éléments existaient dans certaines institutions, dans le caractère et les mœurs des nations chez lesquelles il s'établit. L'édit de Mersen, qui sanctionna l'inamovibilité des fonctions publiques et obligea tous les hommes libres à se placer sous le patronage d'un seigneur, celui de Kiersy-sur-Oise, qui, en autorisant la transmission héréditaire des comtés, consacra l'aliénation du pouvoir royal, furent, à peu de distance l'un de l'autre (1), les deux fondements principaux de ce nouveau ré-

gime, connu bous le nom de féodalité, qui régna en Europe aussitôt après la destruction de la vaste unité monarchique créée par Cbarlemagne, unité factice, produite par le génie d'un grand homme, et qui ne pouvait guère durer qu'autant que lui* même.

Si Ton peut mesurer la profondeur et la justesse du coup d'œil que Charlemagne jetait sur un prochain avenir, à la tristesse dont son âme fut rem* plie dans la circonstance qui vient d'être rapportée, on peut croire, toutefois, que cette intuition n'alla point jusqu'à lui faire entrevoir la chute de sa postérité et la ruine de son œuvre aussi promptes qu'elles le furent en effet, jusqu'à lui donner i penser que le siècle même où il avait été si puis-» sant verrait ses descendants disputer difficile* ment à des seigneurs devenus leurs rivaux, quelques lambeaux de son empire, dont les débris formeraient des royaumes. Il était loin, sans doute, de prévoir que, dans ses États ainsi morcelés, la royauté de sa race ne serait plus qu'un vain nom, que les ducs, les comtes, les seigneurs, seraient les véritables maîtres, chacun dans son duché, son comté, sa seigneurie, et que la souveraineté tomberait, en mille éclats et complètement déna-

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turée, du faîte où il l'avait élevée, dans les mains d'hommes nouveaux, dont les pères avaient été ses obscurs et dooiles sujets.

En effet, par suite d'une multitude de divisions et de morcellements, chaque État se composa d'un certain nombre d'autres petits États, portant le nom de fiefs, dont les possesseurs coalisés, et souvent même isolés, étaient plus forts que le roi lui-même, le menaçant dans son royal domaine, qu'ils parvinrent à lui enlever.

Du IX e au X e siècle, on vit s'établir dans la Gaule sept grands fiefs, qui portèrent les noms de duchés de France, de Bourgogne et d'Aquitaine, de comtés de Toulouse, de Flandre et de Vermandois.

Ce dernier comté fut donné, vers Tan 820, par Louis-le-Débonnaire à Pépin, fils naturel de Bernard, qui devait le jour à Pépin, roi d'Italie. Le père de celui-ci était Gharlemagne, et sa mère Hildegarde, suédoise de nation, et seconde femme de Charles (1 ).

Bernard, roi d'Italie, avait cherché à détrôner Louis-le-Débonnaire, qui parvint à s'emparer de

(t) Alberto de Troto-Fontalnet . — Art de TéHfler toi dates.

16 LA CHAMP AGH1

sa personne, et lui fit crever les yeux. Mais les remords d'une conscience timorée, rendus plus vifs encore par les menaces de Wala, abbé de Corbie, déterminèrent ce prince à indemniser le fils du traitement cruel qu'il avait fait subir au père. Aussi, la concession du comté de Senlis et de l'abbaye de Saint-Quentin fut-elle moins, sans doute, le résultat du dévouement de Pépin, que eelui d'un repentir qui ne s'était pas éteint dans lame de Louis. Le fils de Bernard ne posséda point d'abord en entier le comté de Vermandois . A la même époque, une autre partie de cette province appartenait à Baudouin Bras-de-Fer, comte de Flandre. Le domaine primitif de Pépin paraît s'être composé de Péronne et de ses environs, si Ton en juge par le titre de comte de Péronne, qui fut porté par ce prince et même par ses descendants, devenus maîtres de tout le comté de Vermandois. A la mort du successeur de Baudouin-Bras-de-Fer, la partie du Vermandois que l'un et l'autre avait possédée tomba au pouvoir de Pépin ; il la trouvait à sa convenance, et il était sûr que le roi de France ne le troublerait pas dans cette facile occupation (886) (1 ) .

(1) ColUetie, Mémoires pour servir à V histoire du Vermandois.

Pépin mourut chargé d'années, et laissa son comté à Héribert 1 er , l'aîné de ses fils, qu'il s'était associé l'année précédente, et qui portait déjà les titres de comte abbé de Saint-Quentin et de comte de Péronne. Il eut deux autres fils, l'un nommé Bernard, dont la postérité nous est inconnue, l'autre, du nom de Pépin, qui fut comte de Valais ou de Senlis, et une fille, mariée à Robert II, comte de Paris (1).

Peu de temps avant sa mort, Pépin était entré avec son fils Héribert I er dans la ligue formée par Foulques , archevêque de Reims, pour renverser Eudes du trône de France et le rendre à Charles, troisième fils de Louis-le-Bègue (2). En cela, le comte de Vermandois et son fils n étaient point guidés, selon toute apparence, par des raisons de parenté, ni par aucun devoir de fidélité envers l'héritier légitime de Charlemagne, mais seulement par la considération des avantages qui pouvaient en résulter pour eux-mêmes. Eudes, comte de Paria, s'était fait proclamer roi de France (3). Tandis qu'il était en Aquitaine, Foulques et Héribert attirèrent

(1) Chronique saxonne. — Réginon.

(2) Annales de Metz.

(3) Roi de France, 888-898.

sèfl ennemis à Reims, sous prétexte de célébrer la Purification de la Vierge; puis, appelant leu* in* térèt sur le jeune Charles, et déclarant que, malgré les doutes élevés sur la légitimité de sa naissance il était réellement le fils de Louis-le-Bègue* comme il était sa virante image> ils proposèrent de 1 elevef à la royauté. Cette proposition fut agréée, et l'one* tion royale donnée à Charles par l'archevêque de Reims, en présence d'un grand nombre de aei* gneurs et des évêqiles de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouatine, qui s'étaient assemblé» à cet effet (893)»

Mais ils n'avaient point encore constaté quel fond ils devaient faire sur leur jeune protégé» Si certaines qualités, si quelques actes de courage personnel prouvent qu'il faut voir dans les épi* thètes de Stultus et de simplex^ qui devaient ree* ter irrévocablement attachées à son nom, peut-être moins l'expression rigoureuse de la vérité qu'un moyen employé par les flatteurs de la dynastie capétienne pour exalter les vainqueurs en dépréciant le vaincu, toutefois, un examen attentif et impartial des actes de Charles ne démontre pas que ces tristes surnoms Soient entièrement Irtittiérités; l'ensemble de sa vie ne peut fournir contre

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êttl uno suffisante protestation» On est obligé d# reconnaître en ce malheureu* prince un défaut complet de Vues, une irrésolution, une faibles!» de caractère, qui le rendirent impropre à la tâche, si ardue à cette époque, de soutenir la royauté, et qui, après la perte de protecteurs zélés pouf sa cause, mais qu'il ne sut pas conserver, devaient le livrer à des ennemis entreprenants et habiles, sinon plus braves que lui. Aussi, en voyant à qui ils avaient affaire, les partisans que Foulques et Héribert lui avaient attirés ne tardèrent pas à s'éloigner. Un héraut d'armes du roi Eudes étant venu au camp de son rival et ayant sommé les sei* gneurs de se rappeler leur premier serment, il n'en fallut pas davantage pour que Charles fût abandonné. Il se réfugia auprès de Foulques pour attendre une fortune meilleure.

Cependant l'archevêque de Reims avait su lui procurer un puissant protecteur dans Arnolphe(1 ), roi de Germanie, descendant comme lui de ChaN lemagne. Frodoard nous a conservé la substance d'une lettre que Foulques écrivit à ce prince pour

(1) Arnolphe ou Arnould de Carlnthie, fils naturel du roi de France Garloman.

ménager son appui à Charles, en même temps que pour justifier sa propre conduite qui avait été incriminée. « Dans cette lettre, le prélat expose les motifs qui l'ont décidé à élever Charles sur le trône, afin de dissiper les préventions qu'il sait avoir été inspirées contre lui à Arnolphe. Il lui rappelle qu'à la mort de l'empereur Charles (4 ) son oncle, il partit pour aller lui offrir ses services, plein du désir de se soumettre à sa domination et à son gouvernement; mais Arnolphe le renvoya sans lui donner aucun conseil ni consola tion. Se voyant alors sans espérance de ce côté, il fut obligé de se soumettre à la domination d'Eudes, qui, étranger au sang royal, a abusé tyranniquement de sa puissance, qu'il a été obligé de souffrir malgré lui. »

« Cependant, son premier désir était de voir le gouvernement entre les mains d'Arnolphe, puisque c'était à lui qu'il était allé s'offrir le premier. Ne trouvant aucun appui en lui, il avait fait ce qui lui restait à faire, en choisissant pour roi le seul qui, après lui, demeurât encore du sang royal, et dont les prédécesseurs et les frères avaient été rois.

(1) Charles-le-Gros, roi de France et empereur.

Quant au reproche que lui a fait Arnolphe de navoir pas d'abord sacré le jeune Charles, il lui fait observer que, quand l'empereur Charles mourut, et qu'Àrnolphe refusa de prendre l'administration du royaume, Charles n'était encore qu'un enfant trop faible de corps et d'esprit, incapable d'être mis à la tète de l'Etat, et qu'il eût été très-dangereux de l'élire roi dans un moment où les Normands menaçaient le royaume des plus terribles persécutions ; mais, quand ils l'ont vu parvenu à l'âge où l'on est capable de distinguer un bon conseil et de le suivre, ils l'ont choisi, selon Dieu, pour donner ordre aux affaires du royaume, et, en même temps, servir les intérêts d'Arnolphe. Quant à ce qu'ils avaient osé agir ainsi sans le consulter, il répond qu'ils ont, en cela, suivi la coutume des Francs, qui a toujours été, à la mort d'un roi, d'en élire un autre de la même famille, ou appelé par succession, sans prendre l'avis d'aucun roi, même du plus grand ou du plus puissant. Qu'en faisant Charles roi, ils avaient entendu le soumettre à son autorité et à ses conseils, afin qu'il fût aidé, en toutes choses, de ses avis et de son assistance, et qu'ainsi, le roi et le royaume fussent absolument gouvernés par ses commandements et ordonnances... Enfin,

SI LA CHAMPÀ6NR

comme il lui était revenu que certain» disaient 4 Àrnolphe que Charles n'était pas la fils dp roi Louis (1), il lui affirme qu'il ne peut croire que qui» 'eenque aura connu ses parents et verra le jeune prince ne le reconnaisse pas aussitôt comme le vé« ritable rejeton (Je la famille royale; que, d'ailleurs, il porte quelques signes du roi Louis qui ne permettent pas de douter qu'il soit son fils. Il supplie donc la majepté royale d' Arnolphe de croire à U vérité de ces paroles, et de ne se laisser émouvoir à aucun sentiment défavorable contre un jeune roi innocent qui est son parent; qu'il fasse examiner en sa présence, et en présence de ses fidèles, si les choses sont comme il le lui affirme, et termine ainsi toute cette affaire comme il convient. Qu'il rappelle en sa pensée comment les rois ses prédécesseurs ont gouverné l'Etat, et comment l'ordre de succession au trône a toujours été sévèrement observé jusqu'àcejour. Que, de toute la famille royale, il ne reste plus que lui et le jeune Charles son parent ; qu'il songe à ce qui pourrait arriver s'il venait à payer la dette commune de l'humanité ; quand il existe déjà tant de rois qui ne sont pas du

(t) Louis II, dît le Bègue.

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sang royal, et que tant d'autres affectent le nom de roi, qui protégera son fils après sa mort et l'aidera à monter sur le trône de son père, si lui-même laisse tomber du sien Charles, le seul parent qu'il ait (1)? »

Touché par les raisonnements du prélat , qui, pour arriver plus sûrement à son but, associait avec adresse les intérêts des deux princes, le roi de Germanie prit la défense de Charles. Il lui procura un asile dans ses Etats, Eudes ayant contraint ce faible rival à quitter celui qu'il avait trouvé auprès de l'archevêque de Reims ; et après l'avoir reconnu roi, car il s'attribuait le droit d'en créer, il lui fournit une armée pour le ramener en Neustrie. Mais ceux qui la composaient, presque tous partisans d'Eudes, abandonnèrent Charles à la première rencontre. Appelés l'un et l'autre par Ârnolpheaux états qu'il avait convoqués à Worms, Charles, mal conseillé, ne crut point devoir s'y rendre; Eudes, au contraire, n'hésita point, et reçut du roi de Germanie des témoignages non équivoques d'estime, sinon d'amitié sincère. Dans ces dispositions, Àrnolphe ordonna à son fils naturel,

(1) Frodoard, BUt. de V Église d* Reims.

Zwentibold, qu'il venait de créer roi de Lorraine, de soutenir Eudes contre Charles-le-Simple. Mais le premier acte de souveraineté du nouveau roi fut d'enfreindre Tordre de son père et de s'allier à son parent. Toutefois, cette union ne produisit aucun résultat utile à Charles, qui vit bientôt les comtes de Flandre, de Cambrai, de Hainault et d'autres seigneurs puissants renoncer à une obéissance qui les déshonorait à leurs propres yeux, et se placer sous la protection de Zwentibold. Plein de défiance maintenant pour une alliance où il avait mis son espoir, livré à la fluctuation naturelle aux âmes faibles, aussi incapable de s'arrêter à une résolution énergique que de l'exécuter, le successeur dégénéré de Charlemagne eut recours à Eudes lui-même, et lui proposa de terminer leur différend par le partage du royaume. Héribert de Vermandois et un autre seigneur nommé Hemfrid, qu'il avait chargés de cette mission, trouvèrent Eudes au monastère de Saint- Waast. Les conditions du partage agréèrent à l'heureux concurrent de Charles, mais ne convinrent pas aux grands restés fidèles au Carlovingien ; ils se soulevèrent contre Eudes, qui les combattit successivement et les soumit (1).

(!) Annales d* Saint-Waatt.

ET LES DERNIERS GARLOYITfGlENS. 25

Le comte de Vermandois avait pour ennemis particuliers Baudouin, comte de Flandre, et son frère Rodolphe, comte de Cambrai. Souvent il quittait son comté, tantôt pour combattre aux côtés de Charles, tantôt pour négocier avec le roi Eudes. Pendant une de ses absences, Rodolphe réussit à lui enlever Péronne et Saint-Quentin. Alors Héribert, regardant Charles-le-Simple comme incapable de lui faire recouvrer ce qu'il avait perdu, réclamale secours d'Eudes, qui vint assiéger Péronne et Saint-Quentin, en chassa le comte de Cambrai, et les rendit à Héribert. Le comte de Vermandois avait acquis un titre à la protection d'Eudes par le mariage de son fils Héribert avec Hildebrante, nièce de ce roi et fille de Robert, comte de Paris (1). Suivant quelques auteurs (2), la délivrance des villes de Péronne et de Saint-Quentin fut l'œuvre commune des Angevins, reconnaissants de services rendus par Héribert, et des Normands, appelés par eux à cette entreprise, toujours prêts, d'ailleurs, à guerroyer, et aussi ardents alors à délivrer ce pays qu'ils l'avaient été quelques années auparavant à le dévaster. Le comte de Cambrai

(1) Annales de Saint-Waast.

(2) Réglnoo. — Jacques de Gobe. — Meyer. — Colllette.

essaya de reprendre ce qu'il avait perdu, mais il fut tué de la main d'Héribert lui-même (i), dans un des fréquents combats où l'entraînait son caractère belliqueux.

Cependant le petit nombre de grands attachés à Charles-le-Simple, voyant peu de chances de faire triompher son parti par les armes, allèrent trouver Eudes pour obtenir qji'il lui cédât une partie du royaume. Les Normands, qui avaient déjà (kit tant de maux à la France, recommençaient leurs pillages ; leurs barques sillonnaient de nouveau la Seine, semant sur ses rives la désolation et la terreur. En présence de cet ennemi redoutable, Eudes crut devoir se rendre aux instances des partisans de Charles. Il le reçut lui-même avec les égards dus à son rang, et lui accorda un domaine dont on ne connaît bien ni la nature ni l'étendue, quoique plusieurs écrivains postérieurs à cette époque prétendent qu'il se composait de toute la Neustrie. Eudes promit d'ajouter à cette concession dès qu'il serait délivré des Normands.

Du reste, il était aussi éloigné de la guerre qu'il y avait été porté autrefois, et si une telle conduite ne s'expliquait par la diminutjou de

(1) Ann. de Salnt-Waatt. — Chron. â$ Saint-Bêrtîn.

ses forces et le pressentiment d'une fin prochaine, on serait étonné qu'un prince qui avait autrefois combattu les Normands avec tant d'ardeur et de courage ne pût actuellement obtenir qu'à prix d or leur éloignement de la capitale, et subît l'humiliation de les voir s'établir dans son voisinage, sur les bords de la Loire. Il oubliait qu'il était parvenu à la royauté pour avoir résisté aux barbares les armes à la main, et que Charles-le-Gros l' avait perdue pour avoir acheté leur retraite. Le poète pouvait dire encore comme naguères : « Me « voilà réduit de nouveau à raconter avec de tristes « gémissements le retour des féroces gentils étran- « gers. Ils dévastent les campagnes, égorgent les « peuples, parcourent les villes et les palais du roi, « enlèvent les laboureurs, les chargent de fers et « les envoient au-delà des mers. Eudes l'apprend, « ne s'en met point en peine et n'oppose à de tels « forfaits que de vaines paroles. Plût à Dieu que « ta bouche, Eudes, ne se fût jamais souillée de « paroles si criminelles ! Ce fut sans doute le « démon qui te les inspira. Eh quoi! ton esprit « néglige de veiller sur les brebis que t'a confiées « le Christ, et tu dédaignes même de prendre plus « longtemps doin de ton propre honneur ! Aussitôt

« que les barbares, qu'aucune probité ne saurait

« retenir, connurent tes paroles, ils s'abandonne*

« rent aux transports de la joie, couvrirent de

« leurs barques tous les fleuves qui arrosent la

« Gaule, tinrent sous le joug la terre et Tonde,

« et toi, le gardien de la France, tu souffris tous

« ces excès. France, dis, je t'en conjure, que sont

« devenues ces forces avec lesquelles tu as jadis

« triomphé de dangers plus grands et ajouté des

« royaumes à ton empire ? Le vice et un triple pé-

« cbé te tiennent engourdie. Tu te laisses empor-

« ter à l'orgueil, à un honteux amour pour les plai-

« sirs de Vénus et à un goût effréné pour les habits

« précieux. N'as-tu donc pas la force de repousser

« au moins de ton lit voluptueux tes propres pa-

* rentes et les religieuses consacrées au Seigneur?

* Pourquoi te livres-tu à des goûts contre nature, c lorsque tant de femmes courent au-devant de « tes caresses? Malheureux ! nous nous permettons « ce qui est défendu comme ce qui ne l'est pas. « France, il te faut des agrafes d'or pour rele- « ver tes magnifiques vêtements, et de la pourpre « de Tyr pour donner à ta peau un vif incarnat.

* Tu ne veux pour tes épaules que des man- « teaux enrichis d'or ; une ceinture ne plaît à tes

« reins que si elle est garnie de pierres précieuses, « et tes pieds ne s'accommodent que de courroies « dorées ; des habillements modestes ne suffisent « pas à te couvrir. Voilà ce que tu fais, et aucune « nation n'en fait autant. Si tu ne perds ces trois « vices, tu perdras tes forces et le royaume de tes « pères. De ces vices naissent tous les crimes, la « Bible et les prophètes du Christ nous l'attestent; « 6 France, fuis-les donc à jamais (1). *

Ce tableau des mœurs de la France à la fin du neuvième siècle montre les faibles obstacles que les Normands durent rencontrer dans leurs invasions, et comment quelques hordes de barbares sans discipline, venues de loin et n'ayant aucune réserve, purent entrer victorieusement dans des contrées qui renfermaient beaucoup d'habitants, mais peu de défenseurs. Le courage et le patriotisme étaient des exceptions dans cette société devenue vicieuse avant d'être civilisée, énervée avant d'avoir joui de sa vigueur, où le luxe, la débauche et l'orgueil, ne trouvant plus de frein dans la religion, n'étaient retenus ni par la raison ni par la pudeur. Voilà pourquoi la résistance que le comte Eudes et l'évèque Gosselin avaient opposée aux Normands,

(1) Àbbon, Siè$e de Paris far les Normands,

30 LA CHAMPàORB

quelques années auparavant, avait été réeom* pensée dans le premier par une Couronné, dans le second par les bénédictions des peuples.

Sur le point de mourir, Eudes recommanda aux grands qui l'entouraient de reconnaître Chartes pour roi et de lui demeurer fidèles» Les seigneurs s'assemblèrent à Reims et élevèrent pour la se» conde fois le faible prince sur le trône. Le comte de Flandre n'assista point à cette nouvelle élection, « à cause d'Héribert, qui avait tué son frère Rodolphe, » dit la chronique de Saint-Bertille Toutefois, il promit obéissance au roi par des envoyés (898).

Redevenu l'un deB partisans de Charles*lê* Simple, Héribert l'aida sans doute à résister âtll Normands. Il l'eût aidé aussi contre Zwentibold, qui se disposait à l'attaquer, si ce projet eût été mis à exécution. Baudouin, de son côté, s'empara de Péronne, contré la volonté du roi ; mais cette Ville lui fut reprise immédiatement. Les deux comtés, obligés de suivre l'exemple des rois de France et de Lorraine, depuis peu réconciliés, conclurent une paix qui ne devait pas être de longue durée, parce qu'elle n'était pas sincère.

« Il advint que, pour punir le comte Bftu-

ET LES DBimEM CARLOYINGIENS. 84

« douin de son infidélité) le roi Charles lui enleva

* l'abbaye de Saint-Waast, qu'il possédait* avec « le château d'Arras, et la donna à Foulques. Or* « le comte Altmar tenait en ce temps l'abbaye de « Saint-Médard, qui lui convenait mieux, et Foui» t €}ues lui proposa l'échange ; en conséquence il

* en reçut l'abbaye de Sainb-Médard et lui donna « l'abbaye de Saint-Waast, après avoir assiégé et « repris de force à Baudouin le château d'Arras» « Irrités de cette perte, Baudouin et tous lefe siens

* ne cherchent qu'à se venger. Pour cela, d'abord « ils feignent de renouer amitié avec le prélat , « et bientôt^ cherchant l'occasion, ils se mettent « à épier avec quelle suite il se rendait ordinaire- « ment de sa demeure à la cour du roi. Un jour « donc qu'il allait trouver le roi, n'étant accom- « pagné que de très-peu de monde, ils le sur- « prennent en chemin, ayant à leur tète un « certain Winemar. Au premier abord ils font « semblant de lui parler de l'amitié de Baudouin

* et de leur réconciliation ; puis, fondant sur lui « à l'improviste et à coups de lances, ils le terce rassent et le tuent. Quelques-uns des siens, « cherchant par dévouement à le couvrir de leurs « corps, furent percés de coups et tués avec lui ;

« les autres, parvenus à s'échapper, allèrent porte ter cette triste et accablante nouvelle à ceux, qui « étaient restés au logis. Étonnés, transportés « de colère à la vue d'un si horrible attentat, ceux- « ci prennent les armes et se mettent à la pour- « suite des assassins, brûlant de venger leur « évêque; mais n'ayant pu les rencontrer, ils « enlèvent le corps en poussant de grands cris, « et le rapportent à Reims au milieu du deuil et € de la désolation de tous les siens. Là, après « avoir lavé le corps et lui avoir rendu les derniers « devoirs avec pompe, ils le déposent dans une € sépulture digne de lui. Winemar, son assassin, « excommunié et anathématisé avec ses complices t par tous les évêques du royaume, fut, en outre, « frappé par Dieu d'une plaie incurable ; toutes t ses chairs tombaient en pourriture; un sang « corrompu s'échappait de toutes les parties de « son corps, et les vers le rongeaient tout vivant; « personne ne pouvait approcher de lui à cause « de l'infection insupportable qu'il exhalait. Il « termina sa vie criminelle par une mort aussi « misérable (1).»

La fin tragique de Foulques dut produire en

(I) Frodotrd, HUt. èe ViflUe &4 Jtrim*.

France une vive et douloureuse impression. Les devoirs de la religion y étaient alors fort méconnus, mais la personne de ses ministres n'en paraissait pas moins inviolable. Il fallut à Baudouin beaucoup d'audace et un grand mépris de l'opinion publique pour commander ce meurtre sacrilège sur le prélat le plus considérable du royaume. Il faut dire, toutefois, que le respect pour Vépiscopat s'était bien affaibli, au moins parmi les grands, qui s'indignaient des obstacles opposés par les évêques à leurs passions ambitieuses et violentes ; à la même époque, un évêque de Langres était aveuglé par un comte de Dijon, et le roi de Lorraine Zwentibold fustigeait un archevêque de Trêves. Frodoard, en rapportant que Winemar et ses complices furent excommuniés, ne nomme point Baudouin parmi les meurtriers. Richer, qui a suivi Frodoard pour les faits de cette époque, et l'auteur des Annales de Saint-Waast, se renferment dans la même réserve ; ils disent seulement que tous les assassins de Foulques furent excommuniés avec Winemar. L'acte d'excommunication, rapporté dans les Actes de la province ecclésiastique de Reims , présente , il est vrai , Baudouin comme la cause, sinon comme l'auteur du crime,

avec l'intention évidente d'en faire rejaillir une grande part sur lui : < Comme Foulques, y est-il c dit, s'est voulu opposer à l'injuste usurpation « du comte Baudouin, fils de Baudouin et de Ju- « dith, il a été cruellement mis à mort par Wine- « mar, Everard, Ratfride et autres satellites (1). » Mais, ainsi associé au crime, Baudouin, dans cet acte, ne l'est pas précisément à i'anathème. Le temps n'était point encore arrivé, il est vrai, où les chefs de l'église ne craignaient pas de rejeter ouvertement de son sein les rois et les princes; toutefois, il est surprenant que les évêques du royaume n'aient pas étendu nominativement l'excommunication sur Baudouin lui-même, attendu la gravité et le retentissement du forfait qu'il avait commis.

Une fille d'Héribert avait été fiancée à Arnolphe, héritier du comte Baudouin. C'était un lien qui semblait devoir mettre un terme aux divisions des deux familles. Mais le comte de Flandre sentait sa haine s'accroître chaque jour contre Héribert, en le voyant conserver Saint-Quentin et Péronn*, et obtenir, après la mort de Foulques, l'abbaye de Saint-Médard de Soiseons, témoin d'ailleurs de la

ET LES DEEIOIIS CARL0T1NGIENS. 36

bienveillance pour lui de Charles-le-Simple, qui le traitait lui-même d'une toute autre façon, bien qu'il fût aussi son parent. Un meurtre l'avait débarrassé de l'arcbevêque de Reims, un autre meurtre le débarrassa du comte de Vermandois. Une fois engagé dans une telle voie, il lui en coûta moins pour le second crime que pour le premier (903).

« Hincmar avait rendu au siège de Reims tout a l'éclat dont il avait brillé à la fin du cinquième « siècle, sous le gouvernement de saint Rémi, a Nulle part les écoles n'étaient plus florissantes; u nulle église n'était plus intimement associée aux « affaires de l'Etat (1). »

« — Néantmoins , dit Marlot , l'archevêque « Hincmar étant la plupart du temps occupé en « d'autres emplois concernant l'Etat et les libertés « de l'Eglise, j'estime qu'il commit à certains « ecclésiastiques la charge de gouverner les écoles, « comme il se peut colliger de la notice des servi-

(1) Guizot, Notice sur Frodoard.

c teurs de Saint-Remi faite de son temps, où il est « dit qu'un archiprètre, nommé Sigloardus, était c chef des écoles de la sainte église de Reims, « marque certaine que les lettres n'y étaient pas « du tout éteintes ou négligées. Aussi Frodoard, t venant à parler de Foulques, successeur d'Hinct mar en l'archevêché, ne lui donne que le nom « de réparateur, dont voici les propres termes : « — L'honorable Foulques, archevêque de Reims, « grandement soigneux du service de Dieu et de « l'accroissement de l'ordre ecclésiastique, réta- (i blit à Reims deux écoles presque anéanties et « supprimées, l'une pour les chanoines du lieu, « et l'autre pour les clercs ruraux, faisant venir « à cet effet Rémi, religieux de Saint-Germain « d'Âuxère, et Hucbald, moine de Saint- Amand ; <* le premier, pour exercer les jeunes clercs aux * arts libéraux, avec lesquels Foulques prenait « un singulier plaisir de s'entretenir à la lecture « et méditation de la sapience, et le second pour c expliquer la philosophie ; au moyen de quoi il 9 rendit l'église de Reims fort illustre en hommes « doctes (i). »

(i) Mar lot, Histoire de la ville, cité et université dé Reims. — Frodoard, Histoire de l'église de Reims.

Foulques ne laissa point amoindrir la haute position d'influence et d'autorité morale faite par Hincmar à l'archevêque de Reims, Ses talents, ses lumières, sa noble extraction rehaussant cette dignité, il devint l'arbitre de plusieurs rois, et ses conseils dirigèrent souvent leur conduite, « Il était en quelque sorte, dit Anquetil, le ministre d'état de tous les princes de son temps (1), » Dès qu'il fut élevé au siège de Reims, il entra en relation avec la plupart des grands de la chrétienté* U adressa des lettres au pape Marin, dont il avait reçu le pallium, et à son successeur Adrien, pour recommander à l'un et à l'autre le roi Carloman; puis au pape Etienne, en faveur de Gui de Spoiète, «on parent, qui ceignit dans la suite la couronne impériale. U mandait à ce dernier pontife qu'il n'avait pu aller le voir à Rome, selon son désir, en ayant été empêché par les Normands ; que le pays était en proie à ce fléau depuis huit années, Paris assiégé et personne ne pouvant sortir de ses ehàteaux. Comme le pape n'avait point admis cette excuse et lui enjoignait de se rendre à un synode qui devait avoir lieu à Rome quelques mois après,

(1) Anquetil, Hi$tQ\fi<k Reim.

Foulques lui renouvelle l'assurance « qu'accablé de mille oppressions diverses, et retenu par les troubles qui agitent le royaume, il lui a été impossible de se rendre en personne à Rome, mais qu'il lui a envoyé les fils les plus chéris de son église pour lui présenter ses excuses de vive voix; qu'il n'a pas été médiocrement surpris de se voir ainsi toutà-coup repris avec rigueur et dureté, lorsqu'il n'avait reçu jusque-là du Saint-Siège que des témoignages d'affection et de bienveillance. Il impute cependant oe traitement à ses péchés, et si d'un côté il est contrit de ceux-ci, de l'autre il se réjouit d'être corrigé par son autorité. Toutefois il se pourrait, comme quelques bruits lui en reviennent, que le Saint-Père eût été mal instruit par des personnes peu remplies de charité envers lui; il le prie donc de ne pas prêter l'oreille trop facilement à ces personnes, jusqu'à ce qu'il ait pris les plus exactes informations sur les choses qu'il ignore. Il lui remontre avec franchise que, presque dès le berceau, il a été élevé sous la discipline canonique, jusqu'au moment où le roi Charles (t), fils de l'empereur Louis, l'appela auprès de lui et

(1) Cbarle*-l»-ClMravt, fllt de Loiife*l»»Déb«iitatr*.

Tattacha aux affaires de son palais et de sa maison; il est resté employé à ce service jusqu'au temps du roi Carloman, fils du roi Louis et petitfils de Charles. Il a été élu et ordonné évêque de Reims par le peuple, le clergé et les saints évêques de cette province. Il supplie le Saint-Père de demander à son envoyé ou à qui il lui plaira, dans quel affreux état il a trouvé cette église, gémissant sous la persécution des barbares, et quelles peines il s'est données pour lui procurer paix et repos; protestant que ce n'est point par arrogance qu'il lui dit toutes ces choses, mais pour lui faire comprendre qu'un homme qui a été élevé comme lui, et qui a exercé de pareils emplois avant son épiscopat, a plutôt pris un fardeau qu'un honneur en acceptant ce siège, et que sa promotion a moins été pour lui une cause ou une occasion d'orgueil, qu'un acte d'humilité (1). »

Dans une de ses lettres à l'empereur Charles-le- Gros, Foulques l'engage à défendre la France, qui, du côté de la Germanie, était ravagée par les Normands. 11 lui représente « qu'avec l'aide de Dieu, la France a toujours été protégée et préservée tant

(1) Frodoard, Histoire de l'église de Reims.

qu'ont régné son oncle, du même nom que lui, et ses enfants, mais que depuis leur mort, et depuis que les grands du royaume se sont mis sous la protection impériale, ils sont de toutes parts as* saillis de mille maux. Il lui mande que la ville de Paris, capitale de la France, et la clef des royaumes de Neustrie et de Bourgogne, ne tardera pas à tomber au pouvoir des Normands, à moins qu'il ne plaise à la clémence de Dieu de venir à son secours; que si elle est prise, c'en est f ait de tout le royaume; que déjà le mal est si grand et que le péril s'accroît tellement de jour en jour, que de Paris à Reims il n'y a plus aucun lieu sûr, et que s'il y a encore quelques habitations à l'abri des barbares, ce sont celles des chrétiens pervers qui sont d'accord avec eux, abandonnent la religion chrétienne, font alliance et société avec les païens, et se mettent sous leur protection . »

Comme presque tous les membres les plus considérables du clergé d'alors, et le petit nombre de laïques faisant profession de conserver quelques principes de droit public à une époque où il n'y avait plus guère d'autre droit que la force, Foulques voyait en Charles-le-Simple le légitime souverain de la France. Il avait pris ouvertement son

parti, lui avait procuré des protecteurs puissants, dont il avait fait autant d'ennemis pour le roi Eudes, et travaillait à lui former des Etats aux dépens de ceux de son rival. Néanmoins, il demeurait en relation avec ce dernier, et ne craignait pas de s'adresser à lui lorsque les devoirs de sa charge l'y obligeaient. Ainsi, le prélat n'hésite point à lui demander « d'accorder une élection libre à l'église de Laon, qui venait de perdre son évêque, lui remontrant qu'il ne fallait pas violemment contraindre tes habitants de cette ville à recevoir un évêque dont ils ne voudraient pas ; il le priait de faire en sorte que cette église ne fût troublée ni inquiétée, et de ne pas permettre que ses biens fussent pillés par les maraudeurs, s'il ne voulait pas participer aux peines que les coupables attirent sur eux. »

Une autre fois, il informe Lambert, empereur et roi d'Italie, son parent, que le pape Formose lui amande dans ses lettres qu'il porte la plus vive affection à ce prince, qu'il veillera toujours à ses intérêts comme à ceux d'un fils bien aimé, et qu'il veut entretenir avec lui une concorde indissoluble. En conséquence, Foulques l'exhorte à se montrer reconnaissant envers le pape, à l'aimer comme te

ET LES DBRN1ERS CAHLOVINGIENS. 43

père le plus tendre, à lui garder en tout fidélité et obéissance, enfin à obtempérer en vrai fils à ses avertissements et à l'autorité du saint siège de Rome, avec la vénération qui lui est due : « C'est « ainsi, ajoute-t-il, que votre empire s'établira « sur des fondements d'une solidité éternelle; la « main de Dieu vous soutiendra contre vos enne- • mis du dedans et du dehors, et, avec l'assistance « divine, voua serez toujours vainqueur et supé- « rieur à tous vos adversaires. »

A Alfred, roi d'Angleterre, il rend grâces d'avoir élevé à l'épiscopat de la ville de Cantorbéry un vertueux et digne prélat, selon les règles ecclésiastiques. Car il aurait appris que ce roi s'efforçait de retrancher par le glaive de la parole de Dieu une secte perverse née des erreurs païennes, et jusqu'à ce moment laissée parmi cette nation, laquelle s efforçait d'établir que les évêques et les prêtres pouvaient avoir des femmes épousées en secret, que chacun pouvait, au gré de son caprice, s'unir à ses parentes consanguines, profaner les femmes consacrées au Seigneur, enfin prendre une concubine, même en ayant une épouse.

Voulant réprimander Richilde, reine et impératrice, illui déclare « qu'il a été saisi d'une grande

douleur en apprenant les bruits fâcheux qui courent sur sa vie et sa conduite; que le diable est sans doute partout où elle est plutôt que Dieu, puisqu'on ne voit autour d'elle que choses qui mi* litent contre le salut des âmes, comme colère, dissensions, incendies, homicides, débauches, rapines exercées sur les pauvres, et pillage des églises. Il l'admoneste sur ses fautes avec une sollicitude toute pastorale, l'engage à se départir de tant, d'iniquités pour porter des fruits de salut éternel, et lui propose le droit sentier pour qu'elle y rentre et que, s'efforçant de monter sur le char des vertus, elle puisse atteindre aux œuvres de sagesse, de sainteté et de salut éternel ; qu'elle tâche de garder pur de toute souillure le voile de Jésus- Christ, qu'elle a pris à cause de son veuvage, afin de pouvoir le présenter sans tache au Seigneur; qu'elle ne se précipite pas dans l'enfer, où elle trouvera le mal infini et irréparable de mille misères, qu'il met sous ses yeux; qu'elle examine profondément si elle est bien l'amie ou la sœur de Dieu ; que si elle ne l'est pas, elle mette sans relâche tous ses soins à le devenir : « Que si, dit-il, « vous écoutez mes conseils, nous serons envers « vous ce que nous devons être en toute fidélité.

« révérence et due obéissance, et, ce qui est bien « au-dessus de tout, Dieu vous sera propice, « comme nous le souhaitons et l'en prions ; au- « trement, nous voulons que vous sachiez bien * que nous ne voulons pas pour vous encourir la « colère de Dieu, et que, selon notre ministère, ce nous ferons tout ce que nous ordonne l'autorité « canonique, et Dieu nous est témoin avec quel c regret et quelle douleur (1 ) . »

Tel est le langage que Foulques osait tenir à une impératrice, à la veuve de Charles-le-Chauve. Un rang élevé ne mettait personne à l'abri des avertissements et des saintes menaces du prélat, quand il les croyait mérités, et le vice, quelque asile qu'il eût choisi, trouvait toujours en lui un censeur habile à l'atteindre. Digne interprète du Dieu au nom duquel il parlait, il savait employer tourà-tour et à propos la douceur et la fermeté; il recourait sans hésitation à ce second moyen lorsqu'il avait jugé le premier inefficace, tout préférable qu'il lui paraissait. Dans un siècle où l'ignorance était le triste partage des grands comme du peuple, une érudition aussi étendue que celle de Foul-

(l)iFrodoard.

46 1A CHAMtiftffi

que» donnait nne grande autorité à celui qui savait en tirer parti; les paroles de l'Ecriture sainte, citées à propos, allaient souvent droit au but, et remuaient d'une manière profitable des cœurs sur lesquels la voix de la religion n'avait pas perdu tout son empire, à quelque degré de dérèglement qu'ils fussent parvenus.

Si l'archevêque de Reims n'épargnait ni ses conseils ni ses réprimandes à la veuve de Charlesle-Chauve, bien qu'il n'eût sur elle d'autre autorité que celle qu'elle voulait bien lui permettre, il croyait avoir moins de ménagements à garder envers un prince qui lui devait en grande partie sa royauté. Ayant appris que Charles-le-Simple avait projeté de s'allier aux Normands, dans l'espoir que cette alliance consoliderait son trône, Foulques lui écrit en ces termes : « Quel est le sujet, « fidèle comme il doit l'être, qui ne tremble à la « pensée que vous voulez faire amitié avec les « ennemis de Dieu, et vous appuyer des armes « païennes et d'une alliance abominable, pour k « ruine du nom chrétien! Il n'y a pas de dîflffi- « rence entre s'allier avec les païens et adorer lêt « idoles ; et si, comme dit l'apôtre, les mauvaises « paroles corrompent les bonnes mœurs, combien

ET LES DEÛN1ERS CARL0V1NGIENS. 47

« plus la chasteté d'une âme chrétienne est-elle « corrompue par les conseils et la société des « païens! 11 est impossible qu'elle n'imite pas ce « qu'elle verra à tous les moments; bien plus, « elle s'habituera sensiblement et sera entraînée « dans le crime par les liens de la mauvaise « habitude. Certes, si les rois vos aïeux ont régné « heureusement et ont transmis l'héritage de leur « trône à leur postérité, c'est parce que, renon* a çant à leurs erreurs, ils se sont soumis noble* « ment au culte du vrai Dieu et ont cherché en « lui leur force; et vous, au contraire, mainte* « nant vous abandonnez Dieu. Car je dois le dire, « quoique à mon grand regret, c'est abandonner «t Dieu que faire alliance avec ses ennemis, et je « puis avec raison vous adresser ces paroles que « le prophète adressait autrefois à un roi d'Is- « raël commettant la même faute : « Vous prétei c secours à l'impie, et vous vous unissez d'amitié « avec ceux qui haïssent le Seigneur. » Quand « vous devriez mettre un terme à vos iniquités, « renoncer à vos rapines, à vos déprédations aur « les pauvres, et faire pénitence, vous allez, au « contraire, pour provoquer davaatage la colère « de Dieu, vous unir 4 ceux qui l'ignorent et

« n'ont de foi qu'en leur férocité. Croyez-moi, ce « n'est pas ainsi que vous parviendrez à vous as- « surer votre royaume; bien au contraire, vous « hâtez votre perte ; le Dieu que vous irritez vous a frappera plus promptement. Jusqu'ici, j'avais « mieux espéré de vous ; maintenant, je vois que « vous allez périr avec tous les vôtres, si vous « persistez dans vos desseins et à écouter de mau- « vais conseils. Certes, ceux qui vous en donnent «t de pareils ne vous sont pas fidèles, mais bien «t infidèles en tout point : si vous voulez les écou- «t ter, vous perdrez à la fois le royaume terrestre « et le royaume céleste. Je vous supplie donc, au « nom de Dieu, de renoncer à un si pernicieux « dessein, de ne pas vous précipiter dans la mort «r éternelle, et de ne pas coûter à moi et à tous « ceux qui vous sont fidèles devant Dieu des k larmes intarissables. Mieux vaudrait pour vous « n'être jamais venu au monde, que de vouloir « régner par le secours du diable et prêter assisce tance à ceux que vous devriez attaquer et rui- « ner par tous les moyens possibles. Sachez donc « que, si vous le faites, vous ne me devez plus «t compter comme fidèle, que je détournerai de « votre foi tous ceux que je pourrai conseiller, et

ET LBS DERNIERS CARLO V1NGIENS. 49

« qu'avec mes co-évêques, vous excommuniant, « vous et les vôtres, je vous frapperai d'un éter- « nel anathème (1). »

Ces conseils sévères ne firent que retarder de quelques années cette alliance du roi avec les pirates étrangers, que Foulques redoutait pour l'honneur de Charles, plus que Charles lui-même.

Mais il n'eut point la douleur de la voir. Il est à présumer que, s'il eût vécu plus longtemps, la crainte respectueuse qu'il avait inspirée à son protégé l'aurait empêché, maîgré des nécessités qui peuvent servir de justification à sa conduite, de céder aux Normands une des plus belles provinces de la France, et à leur chef sa fille pour épouse. Du reste, l'expression de défiance répandue dans sa lettre prouve que Foulques n'ignorait pas de

(1) Environ deux siècles pins tard, nn autre prêtre de la Champagne écrivait à an antre roi de France :

« Je commence à me repentir de ma faiblesse d'autrefois, « qui m'a porté à avoir trop d'égards pour votre jeunesse. « Je tâcherai, dans la suite, de ne pas manquer à ce que Je a dois à la Justice et à la vérité. »

Le roi était Lools-le-Jeune, et le prêtre l'illustre abbé de Clalrvaux, saint Bernard, qui lui reprochait ses violences et ses. cruautés contre la ville de Vitry, aussi courageusement que Foulques à Charlei-le-Simple ses alliances avec les Normands.

HO ti CHAÉTAifttt

$fttf étftlt OâpaWe celui fol! admonestait* et un secret ptoasentiiiiftlt l'avertissait «an» doute do parti que Charles prendrait lorsqu'il serait livré à aes propres inspirattonsi

Eu «atone temps qu'il toutenait auprès éee nie l'taetataêfc* de ta royauté* Foulques m défendait pas evee moît» dé zèle celui de l'église et 1* défaite du clergé, te comté de Flandre BeAdouift, lent» autres fciéfâits, s'était permis de faire flageller uH pfètft; Foulques lui remontre* par des témst- Images tirés des saintes écritures* lénoruiité d'une flferêittê action, considérée cotàme un des plw fraude sacrilèges. Le même comte avait enlevé plusieurs églises à dei prêtres, et les avait données à d'aufres sans consulter leur évèofie; il avait envahi et retenait par forée un domaine que le roi avait accordé à l'église de Noyon; Foulques lui cite les articles des canons et des lois civiles concernant ces sortes àe crimes, il lui reproche aussi ti'avttfr ïiSûïpé ûft eoavent de moines et de «'être soulevé contre le roi avec infidélité et parjure. Depuis longtemps, Baudouin avait reçu des avertissements sur ces différents actes; mais, malgré de longs délais accordés* changeant de Heu à tout moment, il évitait de cdffipàràître devant l'àutoïilé

ET LES DERKim C4RL0VINGIENS. M

épisoopala; Foulques lui adresse une dernière ce* montrance, toute paternelle, l'avertissant que, s'il n'en tient compte, il sera retranché de la communion des chrétiens. Plus tard, il garde moins de réserve, sans obtenir plus de succès. En l'informant, par écrit, d'un synode convoqué à Reims, il lui reproche de fouler aux pieds les lois ecclésiastiques et civiles, d'usurper les biens de l'Église et des honneurs qui ne lui sont pas dus, rejetant loin de lui la crainte de Dieu, abjurant, par set œuvres, la foi qu'il lui avait promise dans te baptême, envahissant le saint asile d'un ordff monastique, et usurpant le titre d'abbé. C'ert pourquoi il le prévient que tous les évèques réu* nis ont décrété d'un commun accord de te frapper d'onathème; néanmoins que, comme il peut rendre des services à l'église et au royaume, la censure est suspendue, qu'on lui laisse le temps de réfléchir, de s'amender, et qu'on le conjure 4e ne pas s'obstiner en sa coupable audace, de ne pas provoquer davantage la colère de Dieu et lui mettre, pour ainsi dire, le glaive à la main ; que s'il persiste à ne pas vouloir se corriger, il sera séquestré de tout commerce avec l'église et frappé d'un éternel anathème. H termine en lui mettant

sous les yeux la sentence d'excommunication qu'il lancera au plus tôt contre lui (1 ) .

Foulques était loin de prévoir le degré d'endurcissement où était tombé le cœur pervers auquel il s'adressait. Peut-être même ses exhortations et ses menaces inspiraient-elles dès lors à Baudouin, au lieu du repentir, la pensée de se défaire d'un censeur trop sévère, sans que cette pensée fût troublée par la crainte de l'anathème, qui était à cette époque un frein suffisant pour contenir une impiété ordinaire. Mais celle du comte ne s'effraya point d'un meurtre sacrilège, et quels que fussent le rang, l'autorité et le caractère du prélat, la mort lui fut réservée, au grand mépris des lois divines et humaines.

Dans ses rapports avec les rois et les princes, Foulques se montrait jaloux de leur honneur autant et parfois plus qu'eux-mêmes, comme on a pu en juger par ses remontrances à Char les -le- S impie. Il se servait, pour arriver à ses fins, de la voix de la religion et de l'autorité qu'il puisait dans sa position élevée ainsi que dans son caractère personnel. Frodoard nous a mis à même d'apprécier ce

(1) Frodoard, Histoire de Végli$$ d$ Reimi. .

côté de la vie du prélat. Il fournit également les moyens de juger le métropolitain soigneux des intérêts et de la dignité de l'église confiée à ses soins.

La considération et l'influence dont Foulques jouissait au dehors produisirent d'heureux résultats pour le diocèse de Reims, et en particulier pour cette dernière ville, dont le prélat avait grandement à cœur l'accroissement et la prospérité. Le monastère d'Avenay obtenu de la munificence royale, des présents en grands nombre et des ornements de toutes sortes pour la principale église de Reims, la ville entourée d'un mur nouveau, les débris de l'ancien ayant été employés à la construction de la basilique de Notre-Dame; plusieurs châteaux édifiés, parmi lesquels Âumont et un autre près d'Epemay; les possessions de l'évèché défendues avec zèle partout où elles se trouvaient, les lettres encouragées, des écoles instituées ou rétablies, les reliques de plusieurs saints transportées à Reims; tels furent les titres de Foulques à la reconnaissance particulière des Rémois. Le principal fut sans contredit la translation à Reims du corps de saint Rémi, précédemment déposé dans le monastère d'Orbais.

Sous le règne de Carloman, l'arohevéqfte Hiftt» raar< inquiété par les incursions dés Normands pour ce précieux trésor, l'avait fait transférer à Epernay; car la ville de Reims n'offrait pas alors ftsseft de défense contre les dévastations sacrilèges des hommes du Nord. D'Epernay, les reliques du saint avaient été transportées au monastère d'Or* bais, et, dès ce moment, le pays d'alentour avait joui d'une merveilleuse sérénité d'air et d'une fertilité si extraordinaire, qu'on ne les attribuait qu'à la protection de saint Rémi , reconnaissant des pieux hommages dont il était l'objet (1 ).

Mais Foulques comprit que ce séjour, bien qu'il parût agréer au saint patron de Reims, ne pouvait être que temporaire, et que la demeure définitive de ses reliques devait être là où avaient éclaté ses vertus et ses miracles; que c'était un devoir pour Reims de ne les souffrir éloignées de son sein que tant qu'elles y seraient en danger, mais que, le danger passé, cette ville devait en revendiquer la possession, qui, d'ailleurs, rendrait le patronage du saint plus certain et plus efficace. Préoccupé de ces pieuses pensées, Foulques songea, dès la première année de son épiscopat, à

(1) Frodoard.

ET LES DRftWfM ÇARIÛVINGIENS. $f)

restituer h la cité rémoise le trésor dont elle av^it été obligea de se séparer. Cette réintégration s'ef* fectua cb grande pompe, au milieu d'un concnurii immeuaede citoyens, et avec le cortège, accoutumé dans ces sortes de solennités, de t>Q» «ombre de miracles que Frodqard met une foi et une naïveté touchantes * énumérer.

Les précieuses reliques furent déposées dans l'église de IVotre^Pame, où elles demeurèrent peu? dant le reste de l'ép^copat de Foulques. Hérivée, son successeur, croyant n'avoir plus rien à craindre des Normands, et ayant consulté à cet égard plusieurs personnages considérables du royaumç, les fit transporter au lieu de leur première sépulture. Cette translation eut aussi ses miracles, an dire de Frodoard, qui ne se fait pas faute de les raconter, tout en paraissant s'imposer une réserve nécessitée par leur trop grand nombre, « II y a « dans l'histoire quelque chose de plus que les « événements; les mœurs et les croyances natipa nales valent aussi la peine d'être connues, et a c'est aussi de l'histoire que cette série de qiira- « clés, ces innombrables aventures religieuses, a ces détails de pratiques dévotes qui parlaient « si vivement à l'imagination des peuples. Les

« philosophes du siècle de Périclès pouvaient « sourire en lisant les combats du Xanthe « contre Achille, et de Vulcain contre le Xanthe ; « ces souvenirs de la mythologie des Grées n'en « tenaient pas moins leur place dans l'histoire de «c leur civilisation. Les miracles que Frodoard at- « tribue aux premiers archevêques de Reims ne « sont pas racontés avec le génie d'Homère ; ce- « pendant, ils ont aussi excité l'enthousiasme po- « pulaire; ils ont aussi été admis et transmis de , « bouche en bouche avec une foi fervente, et le « tableau de saint Rémi chassant devant lui, de « rue en rue, l'incendie qui consumait la ville de a Reims, n'est dépourvu ni d'énergie ni d'éclat, a Plusieurs autres narrations de même sorte sont « gracieuses ou naïves ; on y trouve ce qui ne se « rencontre point ailleurs, des émotions vives, des « sentiments élevés ou tendres, la manifestation « enfin de la nature morale de l'homme, qui, à « cette époque, était partout étouffée ou abrutie, « si ce n'est au sein des églises, et dans ses rap- « ports avec la religion (1). »

(1) Guizot, Notice sur Frodoard ( Mémoires relatifs à V Histoire de France).

Foulques eut pour successeur au siège de Reims Hérivée, prélat d'une naissance distinguée, qui passa comme lui des emplois de la cour à cette dignité. « Jeune d'âge, dit Marlot, mais sage, adroit, et de vie sans reproche (1). » Il fut ordonné par Riculfe, évèque de Soissons, Odilon de Cambrai, Otgaire d'Amiens, Mancion de Châlons, Rodolphe de Laon, Otfried de Senlis (900). Frodoard loue l'aménité de son caractère, la bonté de son cœur, les agréments de sa figure et de son esprit. « Il était

(I) Marlot, HUt. ëê l«*iU#, cité $t université ie R$im$.

5& LA CMAMPA6HB

très- instruit aux chants de l'église, excellant dans la psalmodie, et habile jusqu'à la perfection dans cet exercice. » Zélé pour les intérêts de son église, il lui fit recouvrer, quelquefois à main armée, un grand nombre de propriétés que son prédécesseur avait aliénées en les concédant à titre de précaires et de fiefs. Aussi, pendant son pontificat, « les greniers et les caves de l'église furent-ils toujours remplis, les domaines gouvernés avec sagesse, un grand nombre de bourgs et de colonies réparés. » Il se précautionna contre les invasions et les pillages des Normands en faisant restaurer et fortifier les murs du château de Mouson; il fit construire, dans la même intention, un fort au village de Coucy, et un autre à Epernay. En même tempe qu'il se prémunissait contre les incursions de* païens, il travaillait activement à leur conversion} et lorsque, fatigué de combats et rassasié de pil« lage, Rollon leur chef eut consenti à mettra bas les armes, à des conditions trop dures y il est vrai, en faisant de sa conversion et de celle des siens un marché humiliant, Hérivée aida Gui, évêque de Rouen, dans la pieux ouvrage de cette conversion. Il lui envoya, pour le diriger, vingt-trois articles extrait* des Pères dei'Egtisa, y joignant letetpi-

stils de sa propre expérience, et ceux du pape, qu'il avait sollicités, afin d effectuer plus sûrement une conquête si importante pour la religion. Il ne se montra pas moins empressé au moment où les Hongrois menacèrent la France, après avoir ravagé la Lorraine. En vain le roi Charles avait fait appel à tous les grands qui pouvaient lui prêter appui, aucun n'y avait répondu ; Hérivée seul se présenta pour secourir le roi et l'église en péril. Devenant alors homme de guerre, le prélat se mit à la tète de quinze cents hommes armés (919).

Charles avait donné sa faveur à un homme de naissance obscure, nommé Haganon. A la diète d'Aix-la-Chapelle, où Robert, duc de France, et Henri, duc de Saxe, s'étaient rendus pour conférer avec Charles, le favori avait souffert que ces princes vinssent quatre jours de suite solliciter et attendre à la porte du roi une audience qu'ils ne purent obtenir. Le duc de Saxe était parti indigné, en disant hautement que bientôt Haganon règne* ttiit à la place de Charles , ou que tous deux tomberaient dans la condition privée. Hérivée parvint à le calmer et obtint son retour auprès du roi. Ce fait, rapporté par les chroniqueurs Eekard d'Urangtti et Ctotitad dtJsperg, ne se lit ni dans Fftfdoard

ni dans Richer. Celui-ci dit seulement, pour prouver la familiarité régnant entre le roi et Haganon, que le favori allait souvent jusqu'à ôter le chapeau qui couvrait la tète du roi et à le placer sur la sienne. Peut-être faut-il chercher la cause de la haine qu'avait inspirée Haganon, moins dans la hauteur insolente qui lui est attribuée et qu'on rencontre, il est vrai, trop souvent chez les parvenus, que dans son grand attachement à la personne de son maître, dans un dévouement et une fermeté qui retardèrent la victoire de nombreux et puissants ennemis , dont les rancunes semblent se refléter dans le jugement porté par l'histoire sur ce personnage.

Peu de temps après, resté seul fidèle à Charles, qui avait été abandonné de tous les grands mécontents de l'élévation d'un favori qu'ils détestaient, Hérivée tira ce prince de Soissons, où il était en danger, lui donna un asile dans Reims, et, au bout de quelques mois, parvint à le rétablir sur un trône qu'il ne dépendait pas de lui de rendre plus solide. Ces services furent payés d'ingratitude; un cœur reconnaissant se trouve joint rarement à un caractère faible et inconstant. Hérivée se vit dépouiller du titre de chancelier du royaume, qui

fut donné à Roger, archevêque de Trêves. Mais il ne se crut pas dégagé pour cela envers Charles au point de se joindre à Héribert et aux autres mécontents qui se donnèrent à Robert, comte de Paris et duc de France. Ce ne fut point lui qui sacra roi ce dernier, comme beaucoup Font écrit, en faisant remarquer qu'il aurait eu peu de temps à attendre pour se donner aux yeux du monde le mérite apparent d'une fidélité constante et à l'épreuve des mauvais procédés ; Robert fut sacré, suivant les chroniques d'Anjou et de saint Pierre-le-Vif, par Gauthier , archevêque de Sens , qui avait déjà sacré Eudes, frère de Robert, et qui plus tard sacra Rodolphe. Hérivée mourut, trois jours après cette cérémonie» d'une maladie de langueur, selon Frodoard et Richer. Le chagrin n'y fut point étranger sans doute, mais non le remords. Le prélat n'avait point participé à l'intronisation de Robert; il s'y fût opposé au contraire, comme le fait observer Richer, s'il eût joui alors de ses forces, et il est présumable que sa fin fut accélérée par la douleur de son impuissance à soutenir la cause carlovingienne, qu'il regardait, à l'instar de ses prédécesseurs, comme la seule légitime. Les évêques réunis à Reims célébrèrent avec pompe ses funérailles, et

6$ t CHAM1>At5ïTR

lés regrets de ses diocésains honorèrent sa mémoire. Il était parvenu à la vingt-deuxième année de son épiscopat (922).

À cette époque, où l'effroi inspiré par tes barbares étrangers était loin cependant d'avoir cessé, il s'effectua plusieurs translations de saintes reliques. Pour sa part, Hérivée fit rapporter à Reims et déposer dans l'église de Saint-Denis le corps de saint Théodulphe et celui de saint Rigobert, archevêque de Reims : ce dernier avait été transporté dans le Vermandois pour être soustrait à la ftireur des Normands. En outre, il fit réintégrer dans 1e premier lieu de leur sépulture les restes de saint Rémi, déposés depuis plusieurs années derrière l'autel de la grande église de Notre-Dame de Reims.

« On était alors en hiver, et le roi Charles et « plusieurs personnes de la cour s'étaient réunis « en la ville de Reims pour célébrer la fête de « la Nativité de Notre Seigneur. Comme la pluie « ne cessait de tomber, il y avait beaucoup de « boue dans la ville et dans tous les environs, et « plusieurs commençaient à se plaindre, deman- « dant comment il serait possible, par un paml «c temps, de reporter le saint corps en son lieu. « Mais il advint que, la nuit qui suivit la fête des

ET LES MMlIiM CAM.0VINGIENS. 63

« Saints Innocents et qui précédait le jour où « devait avoir lieu la cérémonie, un vent du nord « se leva tout-à-coup vers minuit et gela soudai- « nement toute cette immense et affreuse quantité a de boue, en sorte que l'humidité étant dessé- « chée, on put marcher d'un pas ferme sur la « superficie glacée, et transporter librement les

« restes du saint pontife Comme il y avait

a grande foule, le peuple accourant de toutes parts, « quelqu'un dans la presse coupa à Richard, duc « de Bourgogne, le fourreau orné d'or et magni- « fiquement incrusté de pierreries qui pendait à « sa ceinture. Pendant plus d'une année le mar- « chand qui l'avait acheté le porta à toutes les « foires sans pouvoir trouver à le vendre, jus- « qu'à ce qu'enfin il le rapporta au duc de Bour- « gagne, qui le reçut en remerciant et béoûsant « BaiatRemi (1). »

(1) f roàoard, Histoire ie Véglite îe Reims.

Après le meurtre d'Héribert I er , son fils aîné, de même nom que lui, devint comte de Vermandois et abbé de Saint-Quentin (903). Il débuta par un acte de nature à lui concilier l'estime et l'affection des siens. Les incursions des Normands ayant cessé momentanément, il profita de ce répit pour faire replacer, de concert avec le clergé et le peuple de Saint-Quentin, les corps des trois patrons de la ville, saint Quentin, saint Vie-

torice et saint Cassien, dans une crypte où ils reposaient auparavant. Cette translation fut soiennisée par Rambert, évêque de Noyon (1 ).

Héribert H était comte de Yermandois depuis quatre années, lorsque Charles-le-Simple épousa Friderune, sœur de Bovon, évêque de Cbâlons, à laquelle il donna en douaire le château de Ponthion en Perthois, une église à Craonne, et le bourg de Corbény en Laonnois, avec les revenus du monastère de Saint-Pierre qu'il y avait fondé récemment. A cette occasion, les évêques du diocèse de Reims protestèrent, dans un concile tenu à Troli, contre la coutume que prenaient alors les grands d'aliéner à leur profit les biens ecclésiastiques. Quoique soutenues par l'archevêque Hérivée, ces protestations n'eurent point le résultat que le clergé en espérait. Mais une mort prématurée empêcha Friderune de jouir des biens que lui avait donnés son mari, et de la plupart desquels, du reste, elle s'était démise de son vivant en faveur de l'abbaye de Saint-Remi.

Héribert préludait alors contre la royauté de Gharles-le-Simple à des hostilités qui devaient l'en

(i) CMHette.

renête le phipt tortibb «I le plu* ooa$t»t «UMNÀ* Èig»é atw Robert, eomt» de Pati^ U ferôl& te m» nastère de Oorbies prèa d' Amiens eft t&v&gGfc 1% te*» *$le$re d'alentour (9 4 S) . fe n'était pas U pranlère toie qu'il prea&ft le* anoe». Quelques anmém «Ht» paravaat, Redolpfee, cavité de Cawbiqi* &w*l «*> vakî ses demai^es ; U le combattit et le tuai pita ete £feb6aye d'Q*kig»y; ap?è& quoi il enta* efeftfc Gfttotoa* et y sût teutà feti et à $aft$* Teutofete* il m> e*&ttaq«a point à Baudouin, Faa&3â&ûfc de 3Ç* pèt&, ek le laissa mourir pakidWjeo&oi^ w* 9&Q^ A»»» so» eointé de FtaBtdre.

€tepe»da©fc> te ikt de* Robe*^ eowte dfeltaffiiii Bague», suraeratté dan» la suito le Gcai^l» ta Btepe et ÏÀbèés a'aivaaçfc, à la tète d# dgJ&mUta çeinfeatiaBftSb eoatve Claarte^le^Swttpf^s <|^iA W*ir toi* forcei? à téwquuefr & dg^titife de i'afehojie 4ft êfeelfos faite par ee pHÛHœ & son &vq«î Hq^rocw

<j&ûçtes sWuit ay^e ce> <te*i»çjr w l*Qrwm?. Le epmte de Paris et Ito<talp&e,. d*i$ d& Bwrgrçjp^ ayant réuni une armée, vinrent camggg 3J4r«<tafl$U& dEpernay. Charly qui $*ai& r£ts$$?tf)l& qp#l<gues Lorraitts, n/était qu'à to<>j& Imoft «fe&îi iJL situât jusqu'à Laon l'armée des princes, qui s'empara de cett£ ville, mais il ne put l'en déloger. Aprta.îWMr

ET LES DBKNM5W CARWmNGIENS.

établi «on camp ptès de La Fera, m wgmA #bm* donné successivement de tous ses partkftftt, il s'enfuit encore en îLeffiraine. Alors JfaÈ&rt nait de «côté les. scrupules qui J'ayaictat # eytenu 'j wqttfr là, et se«fit proclamer roi de f -rtmiea. IM ois il «ne Ù9r vait pas jouir longtemps (de la (coustmnei. (ChMfôfc, •contre qui Robert lavait envoyé Jttugue^ ;aw jfiJb enfjorraine pour faire lever île aiége .du <c bàtaw tde Chevremont, violant un armistice xoBtfeûi^ «p&nMt à Timproviste à Àttigny, passa l'Aisne i&w, quelques troupes levées en Lorraine, et, slaiftWltt d'une résolution «dont on ne l'aurait point juge capable, attaqua, entre Soi ssons et ( Saiat T Mé4^^, Robert, qui avait peu de monde avjQC «lui. Ci^taft le dimanche 15 juin 923. Robert fut tué tfrcouppdip lanoe. tRéginon et quelques auti^ chroniqueurs, qui ont écrit plus tard et loin du lieu dutcombat, ^prétendent qu'il périt de la main -même de ChadrlflS- ;le-Simjrte. Suivant Richer «et Adhémar «de »Cte>- 'banais, il fut tué par. le porte-étendard, de. Charly, nommé Fulbert, t qni venait d'être blessé ljuimême mortellement, et dont le fer lui travep^a^ poitrine. iRicher donne sur l'attitude de Charles dans cette rencontre des détails intéressants <ft nouveaux qui ne permettent iplua ?jdeidpiUer .41140

son compétiteur n'ait péri d'une autre main que la sienne.

Robert étant tué, les siens commençaient à prendre la fuite; mais leur courage fut relevé par Hugues son fils, encore adolescent, qui, sous la direction d'Héribert de Vermandois, parvint à décider la victoire en faveur de son parti. Charles laissa le champ de bataille à ses ennemis. Fuyant et abandonné par les Lorrains, il supplia Héribert de lui accorder son appui. Loin d'accéder à ses prières, le comte de Vermandois unit ses efforts à ceux de Rodolphe, duc de Bourgogne, pour empêcher les Normands de porter secours à ce malheureux roi, qui se vit contraint de chercher un refuge au-delà de la Meuse.

« Alors Rodolphe, homme courageux et trèsversé dans les lettres, fut élu, malgré ses refus, » dit Richer. La royauté semblait s'offrir à celui qui oserait la prendre. Rodolphe ne l'accepta point toutefois avant de s'être assuré que son beau-frère Hugues-le-Grand, alors tout-puissant, y renonçait pour lui-même.

Il y a tout lieu de croire que ce dernier avait bien pris son parti à cet égard, et que, quoi qu'en dise le chroniqueur Raoul Glaber, la réponse

d'Emma, sœur de Hugues et femme de Rodolphe, ne changea rien à la détermination du comte de Paris. Emma était aussi remarquable par son bon jugement que par sa beauté. Consultée par Huguesle-Grand, qui voulait savoir à qui, de son mari ou de son frère, elle préférerait voir le sceptre, elle répondit : Qu'elle aiinerait mieux embrasser les genoux du premier que ceux du second. Après cette réponse, Hugues aurait laissé passer la couronne sur la tète de son beau-frère. Telle est l'anecdote bien connue que raconte Raoul Glaber. Quelles que fussent la tendresse de Hugues pour sa sœur et sa déférence pour la supériorité du jugement de cette princesse, il est fort probable qu'il ne l'eût point consultée s'il eût bien désiré la royauté. Mais il pensait sans doute que sa puissance ne recevrait aucun accroissement d'une couronne qui, en s'arrêtant sur le front de Charles-le-Simple , avait perdu le peu de prestige qui lui restait ; il lui suffisait qu'elle fût portée par quelqu'un des siens. Rodolphe fut sacré dans le monastère de Saint- Médard de Soissons , par Gauthier, archevêque de Sens (1).

(1) Chronique de Saint-Pierre le Vif.

?f fcA CAMÉ*****

bientôt encore kt liberté. Elle lui fut ravie* pur Béribéri. Frodoard rapporte que le comte de Vef*mandots, ayant envoyé vers Charles des messagers qui ignoraient le véritable objet de leur mission, «Ëtt l'attirer, à force de serments, dans un lieu où il » empara de sa personne, Rieher raconte ainsi ce Sait : « Héribert, auteur de bien des maux, fei-

• gnant de> voir l'élection de Rodolphe à regrei,

# envoya des déptrtés au roi Charles i pour lui dire « qu'il avait voulu »' opposer à de si grands fer*- « fait», mais qu'il avait échoué devant la violence « de nombreux conjurés; alors, ajoutait-il, ses « dessein» n'avaient pu se faire jour, mais il a « trouvé maintenant un excellent moyen de reé médier au mal* Que le roi vienne donc promp- « tement pour qu'il puisse aller lui-même à sa « rencontré } mais qu'ils aient peu de monde avec

* eux ^ ear s'ils menaient une nombreuse suite, la « mésintelligence de leurs gens pourrait les for- « cer à la guerre. Si le roi désire des garanties « de sâreté pour ee voyage, il peut exiger des « envoyés eux-mêmes serment de fidélité. Gbarleft, « confiant dans ces paroles, reçut le serment de « fidélité des envoyés, et* sans prendre conseil de

ET LES MMWAS** t**LOVINGIENS. 71

« pMréo&ue, m balança pafe à venir awdevaftft du

t traître Cela toi» dissitaulant sa Umbistoi, § a-

t ?a&<2& <le même vers le roi, suivi de peu de

« monde* Ite s'embrassèrent et se Aurait à oabser

« avec familiarité. Mate, pendit l'entretien^ flfért-

«t b&tt fit (sortir dé lieux oaché* une troupedegens

* armés et tes dirigea ws le *oi, qui, attaquée « l'improvistè* ne put ïéatst&r au nombre M fut

* pris par les ami liant»* Quelques-uns des siens « furent pria de même, quelques autres tués, le

* reste mis en fuite» Le roi fût conduit à Pértame

* et confié au* murs d'une prison* »

Raoul Glaber rapporte autrement et avfcfc plus de détails, mais sans doute avec moins de vérité que Frodoard et Riches l'acte de perfidie du comte de Vermandois : « Charles*le-Simple, dit ce

* chroniqueur, avait parmi leê grands dé son

* royaume un certain Hériberi, dont il avait tenu « le fils sur les fonte sacrés du baptême* et dont « l'esprit rusé aurait dû suffire pour éveiller ses « soupçons, avant même que là découverte de ses

* projets perfides les eût confirmés. En effet* cet « Héribert avait résolu de tromper le roi en prête testant quelque affaira dont ils avaient à déii- « bérer, pour l'attirer, comme il te fit plus tard* à

« force de caresses, dans un de ses châteaux où

« il pût l'enchaîner et le garder en prison. Mais

« on finit par suggérer au roi qu'il eût à se con-

« duire avec beaucoup de précaution pour n'être

c pas enveloppé dans les pièges d'Héribert. Docile

« à cet avis, il s'était promis de se tenir sur ses

« gardes contre lui, lorsqu'un jour ce seigneur

« pénètre sans obstacle avec son fils dans le palais

« du roi, et, pendant que le prince se lève en lui

« tendant les bras pour l'embrasser, il se baisse

« dans la posture la plus humble pour recevoir

« l'accolade du roi. Le monarque embrasse ensuite

« le fils. Ce jeune homme était debout, et, quoique

« initié aux desseins perfides de son père, plus

<r novice dans l'art de la dissimulation, il ne son-

« gea point du tout à s'incliner devant le roi. Son

« père, qui se tenait près de lui, l'ayant vu, lui

« appliqua un vigoureux soufflet en lui disant:

«r — Quand le seigneur roi vous embrasse, appre-

« nez à ne pas rester debout pour recevoir un tel

« honneur. — Cette action d'Héribert convainquit

« le roi et tous les assistants de son innocence, et « dissipa tout soupçon de fraude et de supercherie. « Voyant donc qu'il avait calmé les ressentiments

« du prince, Héribert n'en fit que plus d'instances

« pour l'engager à venir chez lui régler une af- « faire dont il parlait depuis longtemps. Aussitôt, « le roi lui promit de le suivre partout où il vou- « drait. Au jour convenu, il se rendit en effet dans « un lieu que lui avait désigné Héribert, et n'emc mena avec lui qu'une faible escorte, pour don- « ner à ce seigneur une preuve de sa confiance. « Le premier jour, il reçut un accueil magnifique; « le second, Héribert, d'après un ordre prétendu « de Charles, invita ceux qui avaient accompagné « le roi à se retirer chez eux, parce que, disait-il, « sa garde et lui seraient employés au service du « prince. Ils partirent donc, mais en exécutant « les ordres d 'Héribert ils ne se doutaient guère « qu'ils laissaient leur roi dans les fers (1). » Enfermé d'abord dans Péronne, Charles fut ensuite transféré à Château-Thierry et dans d'autres lieux

(1) « Mes quant 11 rot retornoit de celé bataille (la ba- « taille de Soissons), viol à l'encontre Herbertz, Il cocns de « Vermcndols, bons est oit II plus deslolaas do tous les « deslolaas : au roi parla faussement en semblante d'amor, « et 11 prola de herberger au ch.istel de Perone. Ll roi, qui « par sa slmplece n*l pensoit â nul mal, flst sa requesle : et c quant II deslolaus Judas le tint en la forterece, si le prlst c et mlst en forte prison. Tout ce flst-ll pour ce que cil « Roberz, qui en la bataille a volt esté occis, avolt sa seror « à famé. » (Chroniquu d$ Saint-Denis.)

Y4 1A CffAftPMflt

o* sa présence pouvait êtw utile aux dessein* (te «on persécuteur.

Séulphe était depuis peu de temps archevêque de Reims, lorsqu'il apprit que te frère et le neveu tte son prédécesseur Eudes et Héritée, lui ffcfu* «aient l'obéissance qu'ils ataieut jurée, sans tt>u^ loir rendre compte de leurs motifs ou se défendra, selon la coutume, en combat singulier contne teurs accusateurs. En conséquence, ils se virent priver des terres de l'église de Reims aliénées en leur faveur par l'archevêque leur parent^ tes principales étaient les seigneuries de Châtilion-Mr-Mameet de Basoche, et ils furent conduits par le comte Héribert devant le roi Robert, qui les tint captife jusqu'à sa mort. Pour obtenir en cette circonstance le tsoitcours du comte de Vermandois, Séulphe lui avait promis que les hommes de l'église ne seconderaient pas, après sa mort, l'élection d'un évêque sans le consulter; il avait pris même, d'après quelques historiens, l'imprudent engagement de réserver à l'un des fils de son protecteur intéressé sa succession au siège de Reims, et de lui en préparer les voies» Sa fin prématurée parut prouver qu'il avait eu tort de faire de semblables promesses. Dom Marlot se montre trop affirmatif,

ET LES WTRMEIW CARLOYINGIENS. 75

•ekm h remarque des savants éditeurs du texte français de son Histoire de la Ville, Cité et Université de Reims, en accusant formellement Héribert de cette mort. L'archevêque Artaud, dans le plaidoyer qu'il prononça devant le concile d'Ingeibeim, et qui est rapporté par Frodoard, dit, il est vrai : * La troisième année de son épiscopat, Séulphe mourût empoisonné, ainsi que l'assurent plusieurs, par les familiers d'Héribert (1 ). » Mais il faut remarquer, comme on le verra ultérieurement, qu'Artaud n'avait aucune raison d'épargner la mémoire du père de son compétiteur Hugues de Vermandois, qu'il voulait faire éliminer définitivement de l'archevêché de Reims, en le rendant lui et les siens aussi odieux que possible. L'imputation de Marlot n'est justifiée par aucun autre document ancien; il est d'ailleurs le seul auteur qui l'ait formulée d'une manière aussi positive.

Un synode assemblé à Troli par Séulphe, qui y défendit avec vigueur les droits de l'église de Cambrai contre un comte nommé Isaac, en présence

(V Frodoard. Histoirt êe VÉglits de ffeimj, Uv, 4, ctaap.

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