‹ La chandelle d'ArrasChapitre 1 sur 11 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Toujouis brûler et ne s'éteinclie })a* Est une fabl(^ : on la croit dans Anas. Chant xviii.

Voila le sujet du poëme de la Chandelle d'Arras, ouvrage presque aussi spirituel, presque aussi bien versifié, et souvent bien plus amusant que la Pucelle ; car Vçltaire, pour être piquant et malignement badin, n'était pas comique, et puis le sujet de la vierge de Domrémy, pris à l'envers de la vénération que cette fille guerrière devait inspirer aux Français délivrés par elle du joug de l'ét jauger, n'est-il pas une profanation des plus coupables ?

L'abbé Du Laurens, qui fit le comperc Mathieu, roman si original, qu'on ne s'est jamais lassé de le réimprinicr, de le traduire cl de le lire dans toutes les langues de rKurope, est

Tauleur cîc la Chandelle d'Arras, composition toute écrite de verve, et, en quelque sorte, improvisée, puisqu'elle ne lui coûta que quinze jours de travail, et qu'on y compte dix-huit chants, comme dans le Balai, dont il avait faitpresqu'un chant par jour. En France on ne citerait pas un second exemple d'une facilité aussi prodigieuse, unie à une imagination véritablement féconde.

L'abbé du Laurcns avait du génie; il avait des idées fortes et neuves, avec le don de les rendre très-énergiquement; mais la tyrannie d'une mère dévote qui le fît moine contre son gré contribua à rétrécir le cercle de ses conceptions, en même temps qu'elle détermina leur nature.

11 faut qu'un moine sans vocation devienne ou un saint ou un impie, au dire des gens de sa robe : J'abbé du Laurens ne se soucia nullement d'être canonisé; jamais il ne put se résoudre à passer pour un imbécille, ni à jouer le rôle d'un hypocrite. Sa raison se rébcllionna sous le froc, et l'élude de la théologie acheva de faire de lui un incrédule.

J Dès-iors il ^'attaqua aux préjugé?, aux juperjjlitious, aux abus de tous genres qui avaieut pris naissance et se maintenaient à la laveur de la religion de Rome.

Ce monde a toujours été amplement pourvu de jésuites, espèce de gens qui font vertus de leurs vices et cherchent leur bonheur dan* les avantages du mensonge et de la duplicité; ce sont des Iburbes qui vivent aux dépens d'aulrui, et s'assurent l'impunité en appelant à eux quiconque leur parait avoir la vue bonne et la conscience large.

Vers le temps où Tabbé du Laurens venait d'entrer dans l'ordre des Mathurins, florissuit une troupe de rusés fripons, qui, sous la dédicace de l'Espagnol Ignace de Loyola, s'étaient ligués pour arriver par voies tortueuses à la domination universelle. L'abbé leur déclara d'abord la guerre; il les confondit dans des thèses publiques, mais il paya cher ce triomphe : ils le poursuivirent de leur haine, et, comme ils n'étaient pas méchans à (Icini, ils trouvèrent le moyen de lui faire fermer tous les asiles où il aurait pu jouir de

quelque repos. Depuis ils ne cessèrent pas de s'acharner contre sa personne; il leur répondit par des satires; eux, lancèrent la police à ses trousses, et, pendant qu'il fuyait les lettres de cachet que l'on accordait à tort et à travers à cette époque où , en France, tout n'était qu'intrigue et arbitraire, ils eurent le crédit de le faire arrêter, juger et condamner à une prison perpétuelle par la chambre ecclésiastique de Mayence, à laquelle ils l'avaient dénoncé comme auteur d'ouvrages irréligieux.

Cette sentence d'inquisiteurs fut rendue le 3o août 1767 : trenle ans apiès l'abbé du JLaurens la subissait encore, et pourtant la lévoiution française avait déjà étendu au loin son influence par la propagande de ses victoires. Mais la société de Jésus, justement proscrite et en apparence éteinte, ne laissait pas d'avoir une existence des plus réelles : quoique réduite à se tenir dans l'ombre, elle conservait la pui-ssance de faire persécuter ses ennemis et de nuire à qui lui avait nui; elle avait ses affîdés et ses geOIiers dévoués ù son

implacable vcîigeauce : aus^i l'abbé du Lau-

lens fut-il, jusqu'au bout, la victime des jésuites. Il avait près de quatre-vingt-huit ans, iorsqu'en 1 797 il finit misérablement ses jours dans une maison de pauvres prêtres, à Marlabon, où il était détenu.

Il avait fourni une bien triste carrière : dulant cette longue réclusion, les hommes de Dieu ne durent se faire faute de le torturer en mille façons, et sans doute que sous leurs griffes il expia cruellement le tort de n'avoir pas abjuré les lumières du sens commun au profit des sacrés imposteurs. On le traita comme un philosophe qui a eu l'audace de nier les miracles, et de celle plus criminelle encore de ne voir dans le purgatoire qu'une invention propre à faire bouillir la marmite des marchands d'indulgences. Pour chacun de ces gros péchés que l'Église ne remet pas en cette vie, vu qu'elle ne croit pas aux châtimcns de l'enfer dans l'autre, l'auteur du compère Mathieu fut flagellé et abreuvé du fiel le plus amer. Ainsi il atteignit la vieillesse et enfin la mort, qui fut pour lui une délivrance,

car le père des miséricordes n'a pu que fair paix, de Irès-bonne grâce à un écrivain aus: divertissant.

N'en déplaise à saint Augustin, à saint Je rôme, à saint Bernard, à saint Thomas- d'A quin et à la séquelle des béats qui firent d très-ennuyeux livres , il faut que l'abbé d Laurens soit entré en paradis pour avoir et mieux avisé qu'eux. Il y aura pris place côté de maître François Rabelais , à qui cer tainement il revenait récompense dans 1 ciel pour avoir fait passer quelques heure de bon temps à cette humanité parfois si mo rose et si maussade. Aux yeux du Créateur ce ne peut être un mérite si mince, que d'à voir contribué à mettre en gaîté son chef d'œuvre, fût-ce même par plaisantes moque ries des serviteurs de sa livrée. Il aura don» souri à l'apparition du poème de la Chandeil d'Arras, où, pour tous affligés d'hypoeondrîe il se trouve ample matière à se désopiler l rate.

Ceci, objectera-t-on, est bientôt dit, mai; il y a moqueries et vilains mots ? Oui, vilain;

mots comme dans les écrits du curé de Meudon, comme dans les comédies de Molière, comme dans quelques-uns des contes de notre bon La Fontaine; vilains mots qui ne tirent pas à conséquence, car le poison qui pervertit est caché sous de belles paroles, et les images qui corrompent les mœurs sont d'ordinaire, comme on le sait, présentées avec un prestige de décence. Ainsi ne nous fâchons point contre quelques syllabes mal sonnantes. Point de pudibonderie hors de propos, n'est pas toujours le plus chaste qui s'effarouche de si peu; prenons le badinage tel qu'il est, et ne cherchons pas dans un jeu d'esprit plus qu'il n'y a; l'auteur n'a voulu ni allumer vos passions, ni embraser vos sens; il n'a point visé à faire des peintures obscènes, à retracer des scènes de lubricité; ne lui prêtons pas des intentions qui ne furent pas les siennes : il ne s'est proposé que de nous récréer; qui lira son œuvre n'en deviendra ni pire ni meilleur, ni plus sage, ni plus libertin. Les mot? grossiers ou déshonnètcs, tels qu'on les qualifie, n'ont que le tort de ne pas appartenir

au vocabulaire de la bonne compagnie, qui a d'autres expressions pour signifier la même chose; à proprement parler, ils ne sont pas des lascivetés, mais un style de situation, une couleur locale et une caractérisation vraie des personnages que l'on met en scène avec leurs manières et habitudes de langage. A quoi se réduit le cynisme, quand pour qu'il disparaisse il suffit d'une périphrase, d'un tour différent ou d'un recours à la synonymie ? La seule réponse possible à cette question ne permettrait plus d'adresser de reproche fondé à certains passages de la Chandelle d'Arras, qui, à quelques esprits faussés dans le contact avec des susceptibilités de convention, sembleraient friser la gravelure ; et puis ce poëme n'est-il pas une œuvre autant satirique que burlesque? L'enjouement et la causticité ont leurs licences.

Après cette justification de notre auteur, laquelle est évidemment sans réplique, il ne reste plus qu'à donner l'histoire de la miraculeuse chandelle : voici comme la conte Gazet dans son Histoire ecclésiastique desPays-Bas :

« Au temps de Lambert, iîvGf|iic d'Arraï!, environ l'an onze cent et cinq , le peuple étant fort débordé et abandonné à tous vices elpécbés,la saison devint intempérée, et Tair si infecté et corrompu, que les habitansd'Arras et du pays circonvoisin furent punis fl affligés d'une étrange maladie, procédant comme d'un feu ardent qui bridait la partie du corps atteinte de ce mal.

)) Or, en ce même temps il y eut deux joueurs d'instrumens musicaux, lesquels étaient grands amis et puis devinrent grands ennemi5, et s'entrehaïssaient. Ce nonobstant, la sainte vierge Marie, en atours magnifiques, leur apparut en la nuit, et leur dit : levezvous, allez trouver l'évéque Lambert; l'avertirez qu'il veille. La nuit samedi prochain, au premier chant du coq, on verra une femme revêtue de pareils atours que moi, descendre du chœur de ladite église, tenant en ses mains un cierge de cire qu'elle vous baillera, et eu ferez dégoutter quelque peu de cire dedans des vaisseaux remplis d'eau, que donnerez à boire à tous les malades. Ceux qui

se serviront de ce remède avec vive foi recevront gnérison; et ceux qui le mépriseront perdront !a vie.

Outre ce discours commun, elle ordonna aux deux joueurs musicaux de se récoivîi-

lier Ils allèrent trouver l'évêque. L'évê-

que, fort étonné, leur demanda leur nom, et de quel style et pays ils étaient; mais quand . ils lui répondirent qu'ils étaient joueurs d'instrumens de leur style : Ha! mes amis (dit l'évequc), ne vous jouez point de moi. Lambert leur lava la tête. Un des joueurs eut si peur, qu'il lâcha dans ses bayes —

» L'évêque fit attention après, les envoya chercher; ils entrèrent avec lui dans l'église, se mirent en oraison, jusqu'environ le temps qui leur avait été spécifié par la vision, que lors leur apparut la vierge i^larie en mêmes atours, laquelle semblait descendre du haut du chœur de l'église, avec un cierge ardent du feu divin, qu'elle leur délivra, leur tenant la même proposition de la première apparition. Après que quelques vaisseaux furent remplis d'eau, l'évêque formant le signe de la

croix dessus, les malades qui burent de Teau, lureiil guéris. Ou fit des processions, et tous les environs Tinrent en pèlerinage pour prier le précieux joyaux de la sainte Chandelle.» Ce récit sert d'argument au poëmc de l'abbé du Laurens. C'est sur ce fonds qu'il a créé une action et une intrigue, avec les incidens, les épisodes et les détails les plus grotesques.... Ce qu'il y a de remarquable dans cette production si originale, c'est qu'aujourd'hui que la piété, comme l'impiété, sont également passées de mode, elle n'a rien perdu de son sel, et ce n'est trop aventurer de prétendre que, par ce temps si sérieux, si plein d'anxiétés et de soucis, tant sur le présent que sur l'avenir, elle peut oftVir encore une délicieuse distraction.

iA.ni.A/A- ./;//•/•,/.-

i '/mil/ y

iff//- Al f/'/vftt/\ /tf .rff/,/'// aif.v l'At'ift'fi.v .

LA ClIANDELLK

Page 1