G6 LA CHANOINESSE
— Au revoir, ma tante, dit la chanoinesse, pardonnez-moi l'ennui que je vous cause... Dans un instant, messieurs, je suis à vous...
Elle embrassait Mlle de Saint-André, puis se jetait au cou de Mme de Rosnes, consternée.
Tandis qu'elle leur prodiguait d'affectueuses consolations, le trot d'un cheval résonna dans la cour et fut suivi de soudaines exclamations. Peu après, les six gardes nationaux, écartés brusquement, laissaient entrer un personnage dont i'appax'ition inattendue fit grimacer la face chafouine de Julius-Junius.
C'était le député François Baujard, ceint de son écharpe tricolore et tout blanc de la poussière des routes.
Baujard venait de terminer son enquête dans les Ardennes et se disposait à rentrer à Paris, lorsqu'il avait appris à Grandpré l'arrestation du roi. — A la nouvelle des événements de Varennes, sa première pensée fut pour Mme d'Eriseul. Il se rappela le mystérieux conciliabule du Haut-Bouleau et connaissant la témérité de la chanoinesse, il ne douta pas qu'elle ne fût mêlée à cette entreprise qui venait d'échouer si misérablement. Il trembla pour elle. — Louis XVI une fois ramené à Paris, la colère populaire devait se tourner fatalement contre les complices de sa fuite. On les chercherait notamment dans l'Argonne, parmi ces gentilshommes verriers que la rumeur publique accusait déjà. — Baujard se souvint des dénonciations de J.-J. Renard et frémit en songeant aux dangers qui menaçaient Hyacinthe. En toute hâte il fit seller un cheval et résolut de passer au Four-aux-Moines avant de gagner Varennes.
Quand il vit la cour de la verrerie pleine de gardes nationaux, il comprit combien ses craintes étaient justifiées. Sautant de cheval, il s'avança vers le détachement aligné à l'entrée du perron et se nomma :
— François Baujard, député de la Meuse. Plusieurs gardes nationaux le connaissaient et
l'accueillirent au cri de « Vive la Nation ! » On lui livra passage et son entrée dans la salle à manger du Four-aux-Moines fut un coup de théâtre.
En le voyant surgir inopinément au milieu des uniformes, les regards de la chanoinesse eurent une expression de surprise attendrie, qui n'échappa point au coup d'œil investigateur de Renard. Mm0 de Rosnes respira moins péniblement et Gertrude saisit pétulamment le bras de l'ancien lieutenant civil et criminel :
— Ah ! Baujard, vous arrivez à propos pour empêcher une méchante action !
— Que signifie cet appareil militaire? demanda sévèrement le député; de quoi s'agit-il?
— Il s'agit d'une mesure de salut public, répondit solennellement Julius-Junius... Vous n'ignorez pas, sans doute, citoyen député, que Louis XVI a été arrêté cette nuit à Varennes. Il reste maintenant à punir les complices de sa trahison. A cet effet, les patriotes de Verdun et moi nous nous sommes rendus dans cette maison qui est habitée par des gens suspects.
— Qu'entendez-vous, monsieur, par cette appellation très vague? »
— J'entends ceux qui entretiennent avec les puissances coalisées ou leurs infâmes agents des correspondances liber ticides... Nous avons eu la chance de mettre ici la main sur deux de ces personnes : l'ex-chanoinesse d'Eriseul et le ci-devant chevalier de Vendières, qui avouent du reste leur complicité. Lorsque vous êtes entré, nous les requérions de nous accompagner au district.
— Fort bien, mais vous savez sans doute, monsieur Renard, que des citoyens français ne peuvent être enlevés de leur domicile sans un ordre de l'autorité judiciaire. Avez-vous reçu mandat d'opérer cette arrestation?
— Je suis délégué par la Société des Amis de la Constitution près du district de Verdun.
— Permettez-moi de vous faire remarquer que cela ne suffit pas... La Société dont vous parlez n'exerce pas le pouvoir judiciaire.
— Prétendriez-vous m'empêcher de remplir un devoir patriotique? répliqua aigrement Renard.
— Je prétends, monsieur, faire respecter la loi dans le département que j'ai l'honneur de représenter... Mon devoir à moi est de ne pas tolérer une usurpation de pouvoirs.
— Vous préférez soustraire à leurs juges deux coupables qui avouent leur crime!
— Je n'ai pas à me substituer à l'autorité judiciaire... Je me rendrai aujourd'hui au district et je déférerai l'affaire aux magistrats. Si ces deux personnes sont coupables, elles comparaîtront devant les juges et vous pourrez alors éclairer le tribunal
170 LÀ CHANOÏNEBSE
par votre témoignage... Jusque-là, vous devez vous abstenir.
— Assez ergoté! s'exclama Renard avec une croissante irritabilité, le salut public est la loi suprême... Citoyens, je vous somme d'arrêter cet homme et cette femme!
— Et moi, je vous somme de ne pas vous rendre complices d'une illégalité! riposta gravement Baujard en se tournant vers les gardes nationaux... Vous êtes de zélés patriotes, mais vous êtes aussi d'ardents défenseurs de la Constitution, qui garantit l'inviolabilité du domicile. Le peuple, qui a applaudi à l'abolition des lettres de cachet, est trop loyal pour les rétablir même à son profit. Quant à moi, votre député, je m'oppose de toutes mes forces à cette arrestation arbitraire et je vous rends responsables des suites d'un pareil abus d'autorité.
L'attitude et le ton énergiques de Baujard imposaient visiblement aux gardes nationaux. ïls devenaient perplexes; ils comparaient intérieurement ce député, ancien magistrat, honoré et connu de tous, avec ce blanc-bec de délégué, et la comparaison n'était pas à l'avantage de Renard.
— Le citoyen député a raison, opina le capitaine Maillefer, nous n'avons pas à nous mêler des affaires de la justice... Du moment où M. Baujard prend tout sur lui, il ne nous reste plus qu'à retourner à Varennes... Holà, les camarades, demi-tour, marche !
— Un instant, capitaine Maillefer, protesta Renard d'un ton tranchant, en vertu de mes pouvoirs dis-
crétionnaires, je crois devoir ordonner à vos hommes de me prêter main-forte...
— Citoyen délégué, mes hommes n'ont d'ordre à recevoir que de moi... Vous entendez, vous autres... Filons!
Les Verdunois, très jaloux de leur indépendance et enchantés de jouer un tour à ce délégué des gens de Bar, firent volte-face et s'éloignèrent suivis de leurs officiers. Julius-Junius se mordit les lèvres et, comprenant quil était inutile de lutter, se résigna à lâcher sa proie; mais avant de partir, il enveloppa d'un haineux regard les hôtes du Four-aux- Moines et le fâcheux qui venait de mettre obstacle à ses projets de vengeance.
— Citoyen député, dit-il avec un rire jaune, nous nous reverrons... En avril dernier, j'ai gagné au club la première manche, vous venez de gagner la seconde ici; à quand la belle?...
— Quand il vous plaira, monsieur ! répondit sèchement Baujard en lui tournant le dos.
Renard battit en retraite, et quelques minutes après, on entendit le détachement sortir de la verrerie, tambour en tête.
Quand le dernier fusilier eut disparu au bas du chemin, MUo de Saint-André sauta au cou du député et lui appliqua deux baisers sur les joues.
— Ah ! mon bon ami, murmura-t-elle, vous êtes notre sauveur... Glocynde et toi, Hyacinthe, remerciez ce brave Baujard, sans lequel nous serions en de beaux draps!
La chanoinesse serra silencieusement la main du
député . Quant à Mme de Rosnes , dont les nerfs avaient été trop tendus par l'émotion, elle fondait en larmes sans trouver un mot. Le chevalier de Vendières se leva tout courbattu, huma une prise et s'approcha cérémonieusement de François Baujard :
— Monsieur, balbutia-t-il en lui tendant la main, touchez là!... Je vous avais méconnu et je vous en fais mes excuses.
Baujard s'inclina, puis se retournant vers le groupe des trois femmes :
— Mesdames, dit-il, ne vous abusez pas!.. Le danger existe toujours, et je ne l'ai conjuré que momentanément... Mme d'Eriseul a commis de graves imprudences... Renard s'en va furieux de sa déconvenue ; il ne manquera pas de vous dénoncer au district, et s'il revient avec un mandat régulier, je serai impuissant à vous sauver... Nous n'avons pas de temps à perdre... Il faut que Mme Hyacinthe gagne dès ce soir la frontière, qui est proche, heureusement... Là seulement elle sera à l'abri.
— Ma nièce ne partira pas seule, déclara Mm0 de Rosnes, nous la suivrons... N'est-ce pas, chevalier?
— Là où vous irez, j'irai, ma chère amie, répliqua laconiquement Daniel.
— Et vous, tante Gertrude? demanda Hyacinthe en se réveillant de sa rêverie silencieuse.
— Moi, ma mie, je ne bougerai de céans... J'aime mieux que la mort me trouve en mon logis que sur les chemins...
— Prenez un déguisement, ajouta Baujard, et suivez chacun une route différente... Moi. je serai
ce soir à Verdun et je vous promets de retarder, ti je le puis, l'effet des dénonciations de cet enragé clubiste...
— Un instant, interrompit M"e de Saint-André; je ne souffrirai pas que vous partiez d'ici à jeun, et vous allez d'abord dîner avec nous à la fortune du pot...
Baujard n'eut pas le courage de refuser. Son cœur se serrait à la pensée de quitter si brusquement celle pour qui il était venu.
Une demi-heure après, on se mettait à table.
Le dîner fut mélancolique. En vain Gertrude se battait les flancs pour animer la conversation; on sentait que, préoccupée elle-même, elle n'avait qu'un entrain factice. Mme de Rosnes se lamentait intérieurement sur l'abandon de ses chères habitudes et frissonnait à l'idée de vivre à l'étranger. Le chevalier, ordinairement doué d'un robuste appétit, ne mangeait que du bout des dents. La chanoinesse, immobile, ouvrait de grands yeux sombres et ne prenait aucune part à la conversation. Baujard la contemplait tristement. Il lisait dans les vertes et songeuses prunelles de la jeune femme l'amertune des désillusions récentes, un altier sentiment de révolte contre d'invincibles obstacles et en même temps — divin privilège de la jeunesse — une refloraison d'espérances obstinées, une envolée audacieuse de nouveaux rêves suscités par ce départ pour l'émigration.
— Elle n'a pas même un regard pour moi, qui viens de compromettre ma popularité pour elle I se dit le député, blessé au cœur.
Après le repas rapidement expédié, Hyacinthe descendit au jardin et Baujard inventa un prétexte pour l'y rejoindre.
Il la trouva sous les charmilles, où elle marchait, nerveuse et distraite.
— Je viens prendre congé de vous, madame, murmura-t-il.
Elle releva la tête et lui tendit les deux mains.
— Mon ami, dit-elle,... je puis vous donner ce nom après tout ce que vous avez fait pour moi... Je ne vous ai pas assez remercié ce matin et vous devez me croire ingrate... Pardonnez-moi, je suis désespérée!... Les événements de cette nuit m'ont tellement confondue et navrée que je n'ai plus ma présence d'esprit.
— Ces événements, je les avais prévus... Je n'aurai pas le mauvais goût de triompher en vous rappelant que je vous avais prédit un désastre... Je vous plains et je me plains moi-même, puisque cette déplorable aventure va nous séparer.
— Vous n'êtes pas à plaindre, vous! répliquat-elle avec une nuance d'amertume; la royauté est humiliée, vos idées sont victorieuses et vos amis seront dans peu au pouvoir... La politique vous fera oublier les absents.
— Jamais! protesta-t-il; la politique n'a plus sur moi cette magique influence, depuis qu'une passion plus forte a pris sa place dans mon âme...
— Une passion?... interrompit Hyacinthe... Elle lui j eta un de ses ensorcelants regards à la fois malicieux et tendres, puis détournant les yeux, elle répéta :
— Une passion,... laquelle?
— L'amour.
— Vous, amoureux?
— Oui,... je vous aime!... Vous ne vous en doutiez point et je m'étais promis de me taire làdessus... Mais au moment d'une longue séparation, je puis bien vous avouer cette folie.
Elle resta un instant silencieuse, puis elle le regarda entre ses cils baissés, avec un indéfinissable sourire et dit d'une voix très douce :
— Une folie... pourquoi?
— Hyacinthe, ne me regardez pas ainsi, ne me dites pas de ces mots qui leurrent et qui grisent!...
Grisé, il l'était déjà par le sourire de sphinx et les fascinants yeux verts de son interlocutrice. Il songeait tumultueusement que les minutes fuyaient, que s'il laissait échapper cette occasion suprême, il ne la retrouverait jamais plus... Tout à coup, avec un emportement fougueux, il saisit la jeune femme dans ses bras et la serra contre son cœur en balbutiant :
— Je vous adore... et entre nous l'amour est impossible!
Brusquement enveloppée dans cette amoureuse étreinte et sentant contre sa poitrine les battements de ce cœur viril, Hyacinthe fut elle-même remuée par un trouble inconnu et délicieux : sa chair s'émut, sa fierté s'attendrit et, pendant un instant, elle se crut sur le point de faiblir; mais peu à peu ses héroïques chimères reprirent le dessus et elle voulut tourner au profit de ses visées chevaleres-
ques cet amour qui se déclarait avec une si irrésistible violence. D'un mouvement affectueux et ferme à la fois elle se dégagea des bras de François Baujard; néanmoins elle retint l'une des mains du député dans la sienne.
— Rien n'est impossible, répliqua-t-elle de sa voix la plus insinuante... Je pars, mais je reviendrai. Les souverains de l'Europe ne permettront pas que la royauté soit outragée en France; ils accourront en force pour remettre le roi en possession de son trône. L'aveuglement du peuple aura une fin et nous rentrerons en vainqueurs.... Si vous m'aimiez réellement pourquoi ne seriez-vous pas des nôtres?...
D'un geste découragé Baujard retira sa main.
— Si je reniais ma foi politique, que penseriezvous de moi? répondit-il tristement, je perdrais votre estime sans gagner votre amour... Non, nos routes sont différentes et nous devons y marcher jusqu'au bout... Adieu, Hyacinthe, je vous quitte en vous répétant ces mots d'un vieux poète français, qui a eu, lui aussi, le tort de servir l'étranger :
Le corps s'en va, mais le cœur vous demeure...
Elle comprit que son enchantement ne serait pas assez fort pour vaincre la loyauté de cet honnête homme, et avec une pointe de dépit :
— Adieu donc! soupira-t-elle ; où et quand nous retrouverons-nous?
— Qui le sait? reprit-il en% secouant la tête; au train où vont les événements, nous risquons de nous
revoir dans des circonstances encore plus pénibles que celles d'aujourd'hui... Et si fort que je vous aime, je n'ose pas souhaiter cette rencontre... Quoi qu'il arrive, ma pensée vous suivra partout et vous trouverez toujours en moi un ami dévoué jusqu'à la mort.
Les beaux yeux verts devinrent humides. Hyacinthe et Baujard, de nouveau près de faiblir, comprirent qu'un seul mot tendre les jetterait au bras l'un de l'autre, et brusquement ils se séparèrent...
Le soir même, le chevalier de Vendières et Mme de Rosnes, cachés sous la bâche d'une carriole, quittèrent le Four-aux-Moines. A la même heure, Hyacinthe d'Eriseul, déguisée en paysanne, escortée par un des ouvriers de sa tante, gagnait à cheval Dun et Marville; et le lendemain tous trois se rejoignaient sains et saufs au delà de la frontière, dans un village du Luxembourg belge.