QUATRIÈME PARTIE
l'exode
Malgré les prudentes recommandations du prince de Prusse, la chanoinesse retardait de jour en jour son départ pour Verdun. Elle ne pouvait se résoudre à quitter TArgonne, espérant encore apprendre la nouvelle d'une seconde bataille plus décisive que la canonnade de Valmy. Il lui semblait impossible qu'après avoir franchi les défilés et triomphé des plus difficiles obstacles, le duc de Brunswick eût la faiblesse de reculer. Elle se rassurait en se rappelant les sentiments chevaleresques de Frédéric-Guillaume. A chaque instant, elle prétait l'oreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Le 1er octobre, Courouvre qui était parti sous bois, dans la direction de Ville-sur-Tourbe, revint le même soir annoncer que
l'avant- garde prussienne était déjà à Massiges, et que le gros de l'armée battait décidément en retraite. — Tout espoir était perdu et un plus long séjour au Four-aux-Moines devenait dangereux. Il fallait profiter sans retard de ce que le chemin de Varennes à Verdun était encore libre. Le 3 octobre, Hyacinthe prit congé de Mlle de Saint-André et, sous l'escorte de Courouvre et de Vendières, se mit précipitamment en route à travers la forêt.
A Verdun, le parti royaliste était atterré. On savait que l'armée alliée effectuait précipitamment sa retraite; on parlait vaguement d'une convention secrète conclue avec Dumouriez, et les émigrés furieux criaient à la trahison. Ceux qui étaient restés en ville constataient déjà un notable changement dans les dispositions des habitants. Les familles amies qui leur avaient donné l'hospitalité commençaient à trembler pour elles-mêmes et accueillaient avec plus de froideur ces hôtes compromettants. Les patriotes s'enhardissaient. Dans les quartiers populeux, on ne se gênait plus pour lancer des nasardes et des injures aux malheureux gentilshommes qui se hasardaient en pleine rue.
Chaque jour, un nouvel incident dessillait les yeux de ceux qui avaient obstinément gardé quelques illusions. Le 30 septembre, on apprit que le roi de Prusse venait de donner l'ordre de mettre en liberté Georges, le maire de Varennes, arrêté au lendemain de la capitulation. Son élargissement avait été stipulé par Dumouriez, lors d'un échange de prisonniers. — Le matin même de sa sortie de prison, le
vieux constituant accourut chez son ancien collègue Baujard.
Il le trouva accoudé à sa table de travail, dans son étroite chambre d'auberge, les traits tirés, les yeux fatigués et l'air découragé.
— Me voici libre, mon camarade ! s'écria Georges en lui sautant au cou, et je crois que le sol de la patrie sera promptement aussi délivré des Prussiens... Qu'en pensez-vous?... Quelles nouvelles de l'armée?
— Dumourieza forcé l'ennemi abattre en retraite et je crois, comme vous, que la République est sauvée, répondit Baujard d'une voix morne.
— Et vous me dites ça comme s'il s'agissait d'un désastre! s'exclama le vieillard; pourquoi cette mine consternée?... Les choses ont-elles mal tourné pour vous?
— Très mal... L'un des derniers décrets de l'Assemblée législative nous met en accusation, Ternaux et moi, comme traîtres à la patrie.
— Diable!... Pauvre garçon! murmura l'ancien constituant avec un hochement de tète... Pourtant vous avez obéi aux ordres du département et vous n'avez rien à vous reprocher, n'est-ce pas?
— Non,... rien... J'ai signé, à la vérité, quelques réquisitions, mais c'était pour épargner une exécution militaire à de malheureux villages.
— Eh bien ! demandez des juges et lavez-vous bien vite de cette injuste accusation.
— Mon collègue Ternaux est déjà parti pour Bar, afin d'y préparer ses moyens de défense... Je compte
l'y rejoindre , dès que j'aurai terminé quelques affaires urgentes et vu certaines personnes, répondit Baujard avec une nuance d'embarras.
— Moi, je cours à Varennes embrasser ma femme et mes enfants... Bon courage, mon camarade! Si je puis vous donner un coup d'épaule, écrivez-moi et je me mets à votre disposition...
Ils se quittèrent et Baujard retomba dans son état de profonde détresse morale. Ce qu'il n'osait avouer à Georges était justement ce qui le rendait le plus misérable : il restait à Verdun, parce qu'il n'en voulait point partir sans avoir revu Hyacinthe. — Depuis le départ de la chanoinesse il avait reçu seulement deux lettres d'elle : — l'une, écrite dans l'éblouissement des premiers succès de Frédéric- Guillaume, annonçait que Mme d'Eriseul se proposait de suivre à Paris les confédérés triomphants; l'autre, datée du Four-aux-Moines, révélait un amer désenchantement et Hyacinthe y parlait de son prochain retour à Verdun. — Baujard attendait ce retour avec une fiévreuse impatience. Presque chaque jour, il courait rue de la Belle- Vierge ; mais Mme de Rosnes ne savait rien encore et ne l'entretenait que de ses propres tracas. Sans se rebuter, il revenait le lendemain. Tout en soulevant le marteau, il se disait avec un battement de cœur que, cette fois, il serait accueilli et réconforté par le sourire attendri de la chanoinesse... et, ainsi que la veille, il rentrait déçu dans sa chambre d'auberge.
Alors, le découragement le jetait abattu dans son fauteuil. 11 s'accusait de lâcheté et se reprochait vio-
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lemment sa conduite. — Non, il n'avait pas la conscience aussi calme qu'il s'en était vanté devant Georges. Le devoir lui commandait de se refuser dès le premier jour à toute compromission avec les autorités prussiennes; mais le désir de rester près de Mmc d'Eriseul avait amolli son énergie et troublé son âme. Peu à peu la rigidité de ses principes s'était, détendue sous l'ensorcelant regard de la chanoinesse. D'ajournements en ajournements, ses héroïques résolutions étaient demeurées inexécutées. Et à cette heure, où il était libre de quitter Verdun, il s'y attardait encore, attiré invinciblement vers la porte close de Mme d'Eriseul. — Pourquoi n'imitait-il pas son collègue Ternaux et ne courait-il pas se justifier devant le comité de Sûreté générale? — Il maudissait ses défaillances, il se promettait de quitter sur-le-champ cette ville fatale où, lambeaux par lambeaux, il laissait chaque jour un peu de sa dignité... Et le lendemain le retrouvait à la même place, espérant toujours qu'un avis de la chanoinesse l'appellerait rue de la Belle-Vierge...
Hyacinthe rentra à Verdun le 5 octobre au soir. Elle y rapportait le deuil de ses illusions. Endolorie jusqu'au tréfonds de son être, souffrant d'un accablement physique et moral, elle demeurait muette, inerte, entre Mme de Rosnes qui se lamentait de n'avoir pu regagner sa maison de la rue du Bourg, et le chevalier de Vendières, fourbu de sa campagne à travers l'Argonne.
Quand, le lendemain matin, elle ouvrit sa fenêtre pour respirer l'air de la rue et rafraîchir son cer-
veau brûlant, elle entendit, sous l'auvent d'une échoppe, un ouvrier dire tout haut à son camarade, en la montrant du doigt :
— En voilà encore une qui croyait remonter sur ses grands chevaux et qui frayait avec les Prussiens,... mais le venta tourné: elle aura de la chance si elle garde sa tète sur ses épaules!
Elle referma précipitamment la croisée et se cloîtra chez elle.
Elle n'avait même plus le courage de prévenir Baujard de son retour. Son orgueil meurtri était plus fort que sa tendresse. Il lui coûtait trop de donner le spectacle de sa confusion et de son désespoir à l'homme qui s'était compromis pour elle et qu'elle ne pouvait plus dédommager de son sacrifice, en l'associant à ses rêves ambitieux. Elle se confinait dans sa solitude, cherchant à ne plus penser, fermant ses oreilles aux plaintes de sa tante et aux bruits du dehors...
Le 12 octobre, de sourdes rumeurs coururent par la ville. On affirmait que l'ordre était donné de vider les hôpitaux et les ambulances, et que Verdun allait être rendu aux Français. Une soudaine panique s'emparait des émigrés et de leurs hôtes. En un instant, des groupes affolés d'hommes et de femmes de toutes conditions fourmillèrent dans les rues. Les figures étaient consternées; on s'interrogeait avec anxiété et on éclatait en imprécations contre le roi de Prusse. Celui qu'on célébrait naguère comme « l'Agamemnon moderne » n'était plus maintenant que « l'opprobre des souverains ». Peu à peu les
carrefours et les places s'encombraient de caisses, de meubles épars et de charrettes louées à prix d'or. On voyait reparaître quelques-uns des carrosses armoriés qui avaient amené en France les grands seigneurs de rémigration ; mais, avec l'imprévoyante étourderie qui caractérisait les émigrés, la plupart des propriétaires de ces équipages ayant vendu leurs chevaux pour mener gaiement la vie à Verdun, se trouvaient à la merci des maquignons qui leur tenaient la dragée haute.
Au milieu de ce désarroi, on vint prévenir la chanoinesse que le prince de Prusse insistait pour être introduit près d'elle, et Hyacinthe donna l'ordre de le recevoir. Le jeune prince entra gravement dans ce salon sommairement meublé, où le pauvre Damloup lui avait été présenté, et il y fut accueilli par une impétueuse exclamation de Mme d'Eriseul.
— Prince, on prétend que le roi votre père veut abandonner Verdun... N'est-ce pas qu'il n'y a rien de vrai dans cette misérable nouvelle?
— Madame, répondit tristement le jeune homme, j'ai le regret de vous annoncer que c'est malheureusement la vérité.
Ah! s'écria avec véhémence Hyacinthe; voilà
donc comment les rois tiennent leurs promesses?... La route de Paris était ouverte, et c'est à ce moment qu'on juge à propos de reculer!... Je suis presque tentée de croire à ce qu'on publie ici au sujet d'une honteuse convention conclue avec les républicains !
— Vous vous trompez, madame... C'est la mort
dans le cœur que le roi a renoncé aux projets qui lui étaient chers... Il a pensé, comme nous tous sans doute, qu'assez de sang était inutilement répandu.
— Le corps des émigrés voulait se battre, nos princes sollicitaient l'honneur d'attaquer les batteries de Kellermann... Pourquoi les en a-t-on empêchés?
— Parce que cela n'eût servi à rien... Si nous avions livré la bataille, peut-être l'aurions-nous gagnée... Mais après?... Nos efforts n'auraient pas réussi à sauver votre roi... Les Français ne veulent plus de lui.
— Allons donc! protesta Hyacinthe, comment Votre Altesse a-t-elle pu croire à une pareille fausseté?
— Je crois ce que j'ai vu, madame... Je suis allé en parlementaire traiter d'un échange de prisonniers avec Dumouriez. J'ai traversé son armée... On n'y veut plus de roi; c'est le cri des officiers et des soldats... Nous sommes trop ménagers du sang de nos hommes pour persévérer vers un but que nous ne pouvons atteindre...
Hyacinthe resta un moment silencieuse, les yeux voilés, les lèvres crispées, puis d'une voix sourde :
— Ainsi le roi et sa famille sont sacrifiés, tout est perdu et nous devons reprendre le chemin de l'exil?
— C'est fatal, madame ! répondit le prince, tandis que ses yeux bleus se tournaient avec une expression de galante compassion vers cette belle personne, pétrifiée comme une Niobé dans son muet déses-
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poir... Du moins, j'ai cru devoir prendre des mesures pour adoucir ce que ce brusque départ a de pénible. Je suis heureux de pouvoir mettre deux de mes chevaux et une escorte de quatre uhlans à votre disposition... Ils vous protégeront contre les désordres qu'entraîne inévitablement la retraite d'une armée, et ils vous accompagneront jusqu'à la frontière.
Elle n'avait même plus la force de desserrer les lèvres; elle se bornait à secouer la tête en signe de remerciement.
— Ayez soin, continua le prince, de suivre autant que possible notre état-major, ce sera plus sûr... Et maintenant, au revoir, madame; je n'ose pas ajouter : heureux voyage! Je garderai précieusement le souvenir de nos trop courtes relations et s'il vous prenait fantaisie de pousser jusqu'à Berlin, vous trouveriez, vous et les vôtres, le meilleur accueil à la cour de mon père... ^
— Adieu, prince! murmura-7-elle en tendant machinalement la main.
Le jeune homme posa respectueusement ses lèvres sur cette main glacée, salua une seconde fois et sortit.
Elle se retrouvait seule. Ses larmes, qu'un reste d'orgueil avait longtemps contenues, pouvaient enfin couler à l'aise. Elle se jeta à genoux près de la chaise longue, enfouit sa tête dans les coussins et pleura abondamment.
A la même heure, François Baujard était avisé par l'élat-major prussien que, le lendemain à midi, la ville serait rendue. Sa première pensée fut pour
Hyacinthe. La jeune femme allait sans doute, en toute hâte, regagner la frontière à la suite des armées confédérées et il était menacé de ne plus la revoir. Un véhément désir de se mettre à sa recherche le poussa hors de sa chambre et il s'élança dans la rue, où la foule effarée se frayait difficilement un chemin à travers le tumulte des charrettes et des fourgons.
Dès les premiers pas, le procureur-syndic fut arrêté par un convoi qui barrait la rue. Tandis qu'il cherchait à se faufiler entre les chevaux, il vit sortir d'une maison voisine le capitaine d'Espondeilhan en tenue de voyage, suivi d'un domestique qui portait un petit paquet au bout d'un bâton. Le capitaine cheminait tête basse, le pas traînant et l'air consterné. Il passa près de Baujard sans le regarder; mais celui-ci l'avait reconnu et il allait le rejoindre pour essayer d'obtenir quelques i enseignements sur la chanoinesse, quand il aperçut, à l'angle du trottoir d'en face, le long corps mince et voûté du chevalier de Vendières.
Daniel était sorti pour aller aux nouvelles et aussi pour acheter de menues provisions de bouche, car en cette ville pleine de troupes il devenait chaque jour plus difficile de se procurer des vivres. Debout, au coin de la rue, il attendait prudemment que les voitures d'ambulances eussent toutes défilé, et c'était un spectacle à la fois grotesque et mélan colique que la mince silhouette du chevalier, coiffé d'une casquette de cuir, sa longue lévite noisette lui collant au corps, un pain sous le bras et à la main un sac de papier contenant des fruits.
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Brusquement Baujard traversa la rue et aborda M. de Vendières. Celui-ci, gêné d'être surpris par l'ancien député dans l'exercice de ces fonctions domestiques, rougit et balbutia :
— Serviteur, monsieur Baujard... Vous le voyez, je fais moi-même mon marché!.. Au milieu de ce tohu-bohu, les servantes ont perdu la tête et j'ai été quérir quelques provisions de bouche pour ces dames.
— Mme d'Eriseul est donc rentrée à Verdun? demanda impatiemment Baujard.
— Oui, nous sommes revenus depuis six jours. Cette réponse serra le cœur de Baujard. — Ainsi
la chanoinesse était à Verdun, et, tandis qu'il se rongeait d'inquiétude, elle n'avait pas même songé à l'aviser de son retour! Il resta un moment abasourdi, puis relevant la tête :
— Chevalier, dit-il, j'ai absolument besoin de voir Mme d'Eriseul. Il faut que je lui parle sans retard... Veuillez me conduire chez elle.
Daniel le dévisagea d'un œil anxieux, hocha le menton, puis, comme l'accès de la rue était devenu libre :
— En ce cas, venez! répliqua-t-il.
Ils s'engagèrent silencieusement dans une ruelle en pente. Quand on fut arrivé au logis La Guérinière, le chevalier introduisit son compagnon sur le palier du premier étage :
— Attendez-moi là, je vais prévenir Hyacinthe. Quelques minutes après, une porte s'ouvrait et
Baujard étaitadmis dans le froid salon aux volets clos.
LA CHANOINESSE Zo
Surprise par Daniel dans la violente explosion de larmes qui avait suivi la visite du prince royal, Hyacinthe avait à peine réparé le désordre de sa toilette; elle se présentait les yeux humides, les cheveux renoués à la hâte, la poitrine encore oppressée de sanglots, mais charmante quand même en cette attitude désolée.
— Hyacinthe! s'écria Baujard, à qui la joie de la retrouver faisait oublier tous ses griefs, pourquoi m'avez-vous caché votre retour?
— Pardon, mon ami!... Je suis accablée, désespérée... Épargnez-moi!
— Cruelle, reprit-il tendrement, vous étiez dans la peine et vous ne m'avez pas appelé !
— A quoi bon! répliqua-t-elle avec un accent farouche. Après tant d'humiliations et de désastres, j'avais honte de me montrer... surtout à vous que j'ai follement compromis et pour qui mon affection a été constamment funeste.
— Ne parlons pas de moi... Je vous retrouve et cela me console de tout... Occupons-nous de vous d'abord... Vous savez que Verdun doit être remis aux troupes de la République?
— Oui... Nous partirons demain, ma tante, le chevalier et moi, à la suite de l'armée allemande... Le prince royal nous donne une escorte de uhlans jusqu'à la frontière...
La figure de Baujard se rembrunit. Hyacinthe s'en aperçut, et se rappelant que le procureur-syndic était lui-même devenu suspect au gouvernement républicain :
— Mais vous, mon ami? s'écria-t-elle... Au milieu de mes égoïstes chagrins, j'oubliais que vous n'êtes pas plus en sûreté que nous... On vous a décrété d'accusation... Qu'allez-vous faire?
— Oh ! moi, je n'aurai pas de peine à me justifier et je n'hésiterai pas à demander des juges au comité de Sûreté générale.
— Vous irez à Paris?
— Oui, mais auparavant je veux avoir la certitude que vous êtes hors de danger... Je vais à Damvillers chez le procureur de la commune Simon Lepage, un de mes anciens clients, auquel j'ai rendu service... Je me cacherai là jusqu'à ce qu'un mot de vous m'instruise que vous avez heureusement franchi la frontière...
La chanoinesse tourna vers lui ses beaux yeux auxquels la reconnaissance et la tendresse donnaient une adorable expression. Oubliant son orgueil, ses déboires et son angoisse, elle se jeta au cou de Baujard et le serra contre sa poitrine.
— Ah! soupira-t-elle, votre cœur vaut mieux que le mien!...
Baujard n'avait plus la force de parler. Il étreignait silencieusement ce corps souple et tiède, qui pour la première fois s'abandonnait à lui. Tant de bonheur le troublait et ses lèvres balbutiantes ne trouvaient d'autre réponse que des baisers posés lentement sur les cheveux blonds et les paupières humides de la jeune femme. Celle-ci, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, frissonnait imperceptiblement sous ces caresses d'amour et semblait étourdie
par des sensations trop nouvelles et trop fortes.
A la vue de cette charmante tête roulée sur son épaule, au contact de ces bras frais et de ce sein brûlant, Baujard flottait en un voluptueux rêve. Il perdait la notion nette des choses. Il était tenté de murmurer à l'oreille d'Hyacinthe : « Partons ensemble et allons nous aimer à l'étranger... Qu'importent la justice, la liberté et la patrie, pourvu que nous soyons heureux!... » Le fracas des fourgons ébranlant les murs et les vitres, les lointains roulements des tambours, le secouèrent brutalement. Au milieu de son délire passionné, il entrevit comme à la lueur d'un éclair, les figures ricanantes de J.-J. Renard et de sa bande, lorsqu'ils apprendraient que le patriote Baujard avait émigré à la suite des Prussiens. A la pensée de lire son nom associé à celui du « traître Bouille », tout son être se révolta... Un bruit de pas sur le palier et un discret grattement à la porte firent dans le même moment tressaillir la chanoinesse. Elle rouvrit les yeux et balbutia :
— Le chevalier!
Alors Baujard dénouant les bras d'Hyacinthe la déposa toute palpitante sur la chaise longue. Elle y était à peine que la porte s'ouvrit et Daniel de Vendières se montra. Son regard effaré allait de la chanoinesse encore mal remise de son émotion, à Baujard qui s'était brusquement reculé en arrière. Le pauvre chevalier semblait tout aussi embarrassé et confus que les deux amoureux dont il venait de troubler le tête-à-tête. Mais s'il devinait quelque chose, il avait trop de délicatesse pour en laisser
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rien voir. Il se borna à marmotter timidement :
— Je venais vous annoncer que tout est arrangé... La berline sera à notre porte au petit matin, et le sous-officier qui conduira l'escorte demande à quelle heure il doit amener ses chevaux et ses hommes.
— Dès qu'il fera jour, répondit faiblement la chanoinesse.
Baujard se rapprocha d'elle, lui serra nerveusement la main et murmura :
— Adieu, madame... Demain, je serai sur le passage de votre voiture.
Puis il salua M. de Yendières et sortit.
Le lendemain 11 octobre, par une matinée de brouillard, François Baujard, à cheval, embusqué près de la porte Chaussée, assistait au passage des fourgons et des voitures qui s'enfonçaient sous la voûte avec un roulement sourd. Le défilé s'effectuait avec lenteur et offrait aux yeux un spectacle navrant : les voitures d'ambulances emportant des malades, les charrettes aux bâches de toile, les carrosses des émigrés, les équipages militaires, se succédaient confusément. Tout à travers, essayant de se frayer un chemin, des cavaliers et des piétons avançaient péniblement : — soldats aux figures décharnées, aux uniformes fangeux; vieux gentilshommes courbés sur leurs maigres chevaux ou piétinant dans la boue. — De brusques arrêts jetaient à chaque instant du désordre dans ce troupeau lamentable. Les chevaux s'effaraient et ruaient, les gens à pied se bousculaient
au long des maisons. De furieux jurons, des appels désespérés, des cris de femmes épeurées se mêlaient aux plaintes des blessés, auxquels de soudains cahots arrachaient des hurlements de douleur.
Baujard vit passer le prince de Prusse entouré de son état-major. Derrière lui, Jarjaye et Massenbach chevauchaient de compagnie. L'officier de la maison du roi faisait bonne contenance et saluait galamment les dames des carrosses; Massenbach, le dos voûté et la face grognonne, haussait les épaules. Dans sa berline armoriée, la marquise de Frétiaut s'agitait, se penchait à la portière, montrait sa tête poudrée, ses joues où s'étalait un pouce de rouge, et invectivait son cocher qui n'en pouvait mais. — Enfin, au moment où le flot commençait à s'écouler sous la voûte, une berline escortée de quatre uhlans s'avança. Par l'une des glaces baissées, une main agita un mouchoir blanc. Les yeux de Baujard et ceux de la chanoinesse se rencontrèrent et celui-ci se mit en mesure de s'intercaler dans la file des
voitures.
Hors des portes, le tumulte et la confusion redoublaient. Hommes, chevaux et véhicules se pressaient sur la route d'Etain — une route étroite, bordée de fossés remplis d'eau, où le moindre écart pouvait précipiter les équipages. — Un brouillard opaque augmentait encore le désordre. Se haussant sur ses étriers, Baujard s'efforçait de suivre des yeux la berline et son escorte, qui avaient pris sur lui une notable avance; mais au milieu de l'encombrement, cette surveillance devenait extrêmement difficile.
Un incident vint encore accroître la difficulté. — En avant du procureur-syndic, une voiture d'ambulance où les malades « étaient empilés comme des veaux » obstrua subitement le passage. L'un des deux chevaux s'était abattu; couché sur le flanc et labourant de ses sabots la chaussée, il essayait en vain de se relever. Des clameurs exaspérées retentissaient; on avait coupé les traits pour se débarrasser de cet obstacle malencontreux, mais l'autre cheval était impuissant à faire démarrer seul le lourd chariot. En un instant, sous l'aiguillon de la peur et sans pitié pour les cris de détresse des malades, la voiture bascula, précipitée dans l'eau rejaillissante du fossé, et sur la route redevenue libre, les équipages recommencèrent à rouler, broyant sous leurs roues la malheureuse bête restée sur le sol.
Au milieu du désordre, Baujard avait été refoulé en arrière. Quand il put enfin se dégager, il chercha des yeux la berline de la chanoinesse et ne parvint plus à la distinguer dans la brume. Alors, ayant rencontré un pont de bois jeté sur le fossé et, suivant l'exemple de quelques cavaliers, il s'élança dans la prairie située en contre-bas. 11 espérait pouvoir y chevaucher plus vite et apercevoir de loin cette berline qui emportait vers l'exil la souveraine maîtresse de son cœur. Mais, là encore, d'imprévus obstacles l'attendaient.
Les pluies torrentielles tombant depuis six semaines avaient inondé la prairie. Le sol en était devenu si spongieux qu'on risquait de s'y embourber. Déjà d'imprudents piétons y enfonçaient jusqu'aux
genoux et, sentant le sol fuir sous leurs pieds, appelaient à l'aide avec des cris perçants. Leur appel demeurait inentendu. L'instinct de la conservation étouffait toute pitié dans les âmes et chacun ne songeait qu'à soi. Baujard, uniquement possédé par le désir d'apercevoir une dernière fois Hyacinthe, demeurait comme les autres sourd à ces appels désespérés. Il finit par gagner une levée où le terrain était plus ferme et s'y fraya avec horreur un chemin au milieu de cadavres de chevaux épars çà et là — répugnants vestiges du campement des troupes prussiennes après le siège. Des charognes dont les soldats affamés avaient préalablement enlevé les parties charnues, étalaient affreusement leurs carcasses lavées par la pluie, tandis qu'invisibles dans le brouillard, des centaines de corbeaux planaient et croassaient lugubrement.
Le cheval de Baujard, les oreilles dressées, reniflait bruyamment, se cabrait et refusait d'avancer à travers ce charnier. Le procureur-syndic était obligé de l'enlever à l'aide de la cravache et des éperons. A la fin, la bête détala et emporta son cavalier vers l'extrémité de la prairie qui longeait le cours de la Meuse. Arrivé sur la route, Baujard se retourna. — Verdun disparaissait dans la vapeur : dans la direction d'Etain on entendait le sourd tumulte de l'armée en retraite, qui s'écoulait peu à peu et disparaissait derrière un pli de terrain. C'était fini; Hyacinthe était déjà loin maintenant, et il ne restait à l'amoureux solitaire que de s'acheminer vers la retraite qu'il s'était choisie.
Une brume de tristesse lui tombait sur le cœur, tandis qu'il montait lentement la cùte de Bras. A Vacherauville, il prit la route de Damvillers et mit son cheval au trot.
Le pays se ressentait encore de l'effroi répandu par l'occupation prussienne. La plupart des villages semblaient abandonnés. De loin en loin, cependant, on apercevait à la lisière d'un bois des carrés de terre fraîchement labourée, où des paysans jetaient en hâte le blé des semailles. L'heureuse nouvelle de la retraite soudaine de l'ennemi avait déjà pu parvenir jusqu'à eux et ils reprenaient avec un nouveau courage leurs tâches interrompues.
A Flabas, Baujard dut s'arrêter pour laisser souffler son cheval et manger un morceau. Ce ne fut qu'à la tombée du jour qu'il arriva à Damvillers. La maison de Simon Lepage était située justement à l'entrée de la grand'rue. Elle n'avait qu'un rez-dechaussée et s'allongeait, blanche entre les engrangements et les écuries. L'ancien député descendit de cheval et heurta à la porte enguirlandée d'un pied de vigne.
Simon Lepage, blond, robuste, haut en couleur, avec des yeux bleus éveillés et rieurs, vint lui-même ouvrir. Il dévisagea un moment avec une curiosité inquiète ce voyageur inattendu, puis, l'ayant reconnu, il s'épanouit de nouveau :
— Hé ! c'est vous , monsieur le procureursyndic ?
— Chut! Lepage, murmura Baujard en l'attirant à l'intérieur du couloir, inutile de me donner ce titre
uiquel je n'ai plus droit. Vous n'ignorez pas, mon 3her ami, ce qui est arrivé ?
— Non, monsieur, mais tout chacun sait que vous t'avez agi que contraint et forcé, et chez nous vous oi'avez rien à craindre.
— N'importe, je vous serai reconnaissant devant les étrangers, de me nommer simplement M. François... Maintenant, mon brave, pouvez-vous m'héberger ce soir et demain?
— Ce soir, et tout le temps que vous voudrez... Il n'y a ici que ma femme et ma belle-sœur, et je réponds de leur discrétion.
— Merci, mon camarade... Si vous le permettez, nous donnerons d'abord l'avoine à mon cheval.
Ils allèrent ensemble à l'écurie qui communiquait avec la cuisine par une porte latérale, puis le procureur de la commune introduisit son hôte dans cette dernière pièce où se tenait sa famille.
La cuisine, pavée de briques et blanchie à la chaux, avait un aspect reposant et joyeux. Les casseroles de cuivre et les coquelles de fonte rangées sur les rayons, reluisaient à la clarté d'une flambée qui pétillait dans la haute cheminée. A la crémaillère pendait une marmite, où la potée mijotait en exhalant une appétissante odeur de navets et de choux. Ks-ise près du feu, une jeune fille surveillait la marmite et deux marmots, pendus à ses jupes, regardaient le nouveau venu avec des yeux écarquillés, tandis que la maîtresse du logis, proprette et accorte, s'avançait pour saluer le voyageur.
— Voici ma femme et ma belle-sœur, dit Simon
Lepage... Noire Mentine, continua-t-il en s'adressant à sa ménagère, c'est M. Baujard dont tu m'as souvent entendu parler; il veut bien s'arrêter chez nous quelques jours, mais il désire qu'on n'en sache rien dans le pays... Pour nos gens et pour les voisins, il sera seulement M. François, un marchand de laine arrivant de Stenay... Entendu, n'est-ce pas?... Maintenant, monsieur, asseyez-vous et séchez vos habits.
Après une révérence et quelques mots de bienvenue, Mme Lepage sortit pour préparer la chambre de son hôte et celui-ci prit place au feu, à côté du procureur de la commune. Peu à peu, les enfants s'étaient apprivoisés et se rapprochaient de leur père avec lequel ils bavardaient gaiement. Baujard les caressa et quand la maîtresse de la maison revint, ce petit monde avait déjà lié amitié avec le voyageur.
Mme Lepage décrocha la marmite fumante. La jeune sœur, ayant mis le couvert sur la massive table de hêtre qui tenait le milieu de la pièce, tailla des tranches de pain dans une large soupière de faïence. Après quoi, elle y versa la potée. Mme Lepage dressa sur un plat le lard, les légumes et l'épaule de mouton, puis elle invita tout son monde à venir manger la soupe. A son appel, les deux servantes et le valet de labour étaient entrés. On s'attabla et on mangea silencieusement d'abord, puis à mesure que le vin gris déliait les langues, on causa plus familièrement. L'invasion prussienne, naturellement, défraya la conversation.
— Oh! les maures sujets! s'écria Mme Lepage, ils
SUR LES ROUTES 30 t
nous ont fait bien des maux à leur premier pussage... Plaise à Dieu qu'ils se comportent plus honnêtement en s'en retournant!
— Sois tranquille, notre Mentine, repartit Simon; à l'arrivée, ils étaient fiers comme Artaban et se croyaient nos maîtres, mais à c't'heure, ils s'en reviennent comme des chiens battus, la queue entre les jambes... N'importe, je les engage à. ne pas s'attarder sur les routes, car ceux qui voyageraient seuls passeraient un mauvais quart d'heure...
— Les Prussiens étaient bien méchants, observa la jeune sœur, mais les émigrés étaient encore pires... Ils ne se contentaient pas de voler les gens, ils les brutalisaient et ne leur laissaient que les yeux pour pleurer.
— Ceux-là, grommela entre ses dents Simon Lepage, si on les rattrape, leur affaire sera tut réglée!
Dès qu'on se fut levé de table, les enfants souhaitèrent gentiment le bonsoir et les deux femmes les emmenèrent, tandis que les domestiques enlevaient la vaisselle et l'emportaient dans une arrière-cuisine. — François Baujard s'était assis près du brasier sur lequel Simon Lepage jetait des ramilles. La claire flamme dansante se reflétait dans les cuivres et sur les vantaux cirés des armoires. Au dehors, dans le couloir, le vent d'octobre se lamentait et une averse ruisselait aux carreaux.
En ce tranquille milieu villageois, les nerfs de Baujard se détendaient. Il savourait cette douce quiétude ; après les pénibles incidents de la journée,
il jouissait pleinement de la sécurité de cette demeure bien close, et cependant, au fond de lui, une tristesse sourdait à la pensée de la berline, battue du vent et de la pluie, qui emportait vers l'exil la femme qu'il aimait. Peu à peu, la chaleur du foyer et la fatigue de la route agirent sur son cerveau. Par moments ses yeux se fermaient, tandis que son hôte continuait à parler. Il ne répondait que par de vagues monosyllabes à cette causerie, qu'il ne percevait plus que comme un confus bourdonnement. Il demeura ainsi un quart d'heure environ dans une demi-somnolence et tout à coup fut réveillé par le bruit d'une porte brusquement ouverte. Il redressa la tête : Simon s'était levé et Mmc Lepage venait d'introduire un jeune homme de vingt-deux ans dont la blouse était trempée de pluie. Dès les premiers mots échangés, Baujard comprit que le nouveau venu faisait partie de la famille. Il paraissait fort, ému et jetait des regards soupçonneux du côté de l'étranger assis au coin du feu. Il murmura quelques mots à l'oreille de Simon, qui l'emmena dans une pièce contiguë. Leur entretien s'y continua, très animé, et les éclats de voix arrivant jusqu'au procureur-syndic achevèrent de dissiper sa somnolence. Au bout d'une vingtaine de minutes, le jeune homme revint, et il sembla à Baujard qu'il dissimulait un fusil sous sa blouse. Il ne fit que traverser la cuisine et s'élança dehors, en dépit de la pluie qui redoublait. Quand il fut sorti, Simon s'approcha de son hôte, et devinant dans ses yeux une muette interrogation :
— C'est mon frère cadet, dit-il, excusez-moi de ne pas vous l'avoir présente... Mais c'est un enragé; il fait partie du club de Damvillers et j'ai cru bien agir en ne vous nommant pas devant lui.
Baujard eut un amer sourire. Encore qu'il eût manifesté lui-même le désir de garder l'incognito, cette prudente précaution de Lepage lui causa une secrète mortification. Elle lui montrait cruellement pour la première fois ce que sa situation équivoque avait de périlleux. Il était devenu un hôte compromettant pour ses amis les plus dévoués, un suspect obligé de taire son nom et de se cacher comme un criminel. Simon remarqua l'expression chagrine de son ancien patron et l'attribua à ce qu'il lui avait dit de l'exaltation de son frère.
— Que voulez-vous! poursuivit-il; à vingt-deux ans, on a le diable dans la botte... En ce moment je crois bien que ce cadet-là est en train de faire une sottise en compagnie de deux ou trois étourneaux de son espèce... J'ai eu beau le semoncer làdessus, ces jeunesses ont la tête près du bonnet, et il n'a rien voulu entendre...
Loin de rasséréner Baujard, ces dernières paroles semblèrent accroître son humeur inquiète. Il demeurait taciturne et tisonnait machinalement le brasier. Lepage crut que la fatigue l'accablait, ei allumant une chandelle :
— Vous devez avoir besoin de reposer, monsieur... Je m'en vas vous conduire à votre chambre.
Il le mena dans une pièce du rez-de-chaussée donnant sur les jardins et lui souhaita le bonsoir.
Dès qu'il fut seul, Baujard ouvrit la fenêtre et s'accouda à la barre d'appui. Son envie de dormir s'était dissipée. Il pencha la tête au dehors. La pluie cessait peu à peu. Par intervalles, la lune entrevue à travers la fuite des nuages éclairait la profondeur feuillue où des jardins occupaient l'emplacement des anciens fossés. Des touches de lumière bleuâtre tombaient çà et là sur les têtes humides des choux, et des gouttelettes brillaient aux branches des arbres fruitiers. Au delà des vergers, le terrain se relevait et, sur le ciel clair, l'église prochaine découpait sa silhouette trapue, encapuchonnée d'un toit d'ardoises.
Baujard songeait à la chanoinesse et suivait en pensée sur la route de Longuyon la berline avec son escorte de uhlans. A cette heure, elle devait avoir dépassé Spincourt, si aucun accident ne l'avait attardée en chemin. Et tout à coup l'hypothèse de quelque malencontre se présentait à son imagination surexcitée. — La nuit crée des fantômes et grandit les inquiétudes. Le procureur-syndic était dans cette situation d'esprit où les moindres incidents provoquent de subites alarmes. La brève et mystérieuse apparition du jeune frère de son hôte lui mettait martel en tête. Il se remémorait ce que Lepage lui avait dit des opinions exaltées de ce jeune homme, et maintenant il se demandait pour quels motifs Simon avait cru devoir insister sur ce point. Enfiévré par ces réflexions, il sondait l'obscure profondeur du jardin et prêtait anxieusement l'oreille. Pendant longtemps il n'entendit que
SUR LES ROUTES 30î>
l'égouttement sonore des eaux pluviales, tombant des chéneaux du toit; puis soudain les détonations lointaines de plusieurs coups de fusil le firent sursauter. Son cœur se mit à battre violemment et un indéfinissable sentiment de terreur le cloua à la fenêtre où il se pencha, l'oreille aux aguets. — Plus un bruit; la campagne était redevenue silencieuse. — Il resta ainsi longtemps aux écoutes, la poitrine angoissée, l'âme troublée par de sinistres pressentiments... Puis, comme rien ne bougeait, il se lassa de se tenir sur ses jambes et résolut de se mettre
au lit.
Au moment où il refermait la fenêtre, une rumeur insolite donna de nouveau le branle à ses inquiétudes. Il lui sembla distinguer des piétinements et des éclats de voix à l'extérieur de la maison. Bientôt un bruit de portes battantes, d'allées et venues dans le couloir et d'exclamations confuses, lui donna la certitude que quelque chose d'étrange se passait. Il saisit son bougeoir et ouvrit la porte de sa chambre. A peine était-il dans le corridor qu'il aperçut Simon Lepage. Le procureur de la commune, qui s'était vêtu à la hâte, avait l'air agite et
soucieux.
— Vous n'étiez pas couché, monsieur François?
— Non... Qu'est-il arrivé? demanda Baujard.
Oh! une algarade dont je me serais bien passé... Comme je vous le disais tantôt, mon jeune frère est un enragé... Il a été prévenu par un homme de Billy qu'une voiture d'émigrés, escortée par des uhlans, devait passer par les bois de Mangiennes...
Pour lors, avec cinq ou six de ses amis, il est allé s'embusquer dans un taillis. Ils ont attaqué l'escorte; l'un des uhlans a été tué, les autres ont pris la fuite, la berline a été abandonnée sur la route, et mes gaillards m'ont amené Jes voyageurs, afin que je les interroge et que je les garde chez moi jusqu'à demain... Me voilà avec une sotte affaire sur les bras ! . . .
A mesure que Simon parlait, Baujard devenait livide.
— Ilyavaitdeuxdamesdanslaberline,n'est-cepas?
— Effectivement, deux dames et un vieux monsieur... Vous les connaissez? reprit Lepage stupéfait.
— Oui; où sont ces trois voyageurs?
— Dans notre cuisine.
— Seuls?
— Seuls avec notre Mentine qui leur rallume du feu... Les deux dames grelottaient de froid et de peur... Après tout, nous ne sommes pas des sauvages!... J'ai envoyé nos enragés se coucher en leur répondant des prisonniers, et j'ai appelé ma ménagère pour qu'elle donne à ces dames les soins qu'une femme seule peut donner.
— Puis-je les voir?
— Rien n'empêche... Venez!
Simon Lepage ouvrit la porte de la cuisine et François Baujard ressentit au cœur une douleur aiguë. — Debout, devant l'àtre flambant, la chanoinesse se dressait entre Daniel accroupi sur une chaise basse et Mme de Rosnes affaissée dans un fauteuil...
LE CHANOIS
Au bruit de la porte , Mme d'Eriseul s'était retournée et avait poussé une exclamation en apercevant le procureur-syndic.
— Hyacinthe I s'écria celui-ci en s'élançant vers elle.
— Ah! Baujard, soupira Mme de Rosnes d'une voix gémissante , c'est la Providence qui vous envoie !
— Mes pauvres amis, demanda ce dernier, vous n'avez donc pas suivi l'armée en retraite?
— Si fait, murmura la chanoinesse, jusqu'à Étain; là, nous avons voulu la devancer et gagner Longuyon par la traverse...
— Contre mon gré, interrompit le chevalier.
— Le conducteur affirmait qu'il connaissait un chemin plus court par Mangiennes, mais il s'est trompé de route...
— C'était un traître, affirma Daniel; il nous a fourvoyés dans des Lois où nous sommes tombés sur une embuscade !
Pendant ce rapide dialogue, Simon Lepage s'était tenu à l'écart. D'un regard soucieux et méfiant il examinait tour à tour les trois personnes groupées autour de l'âtre, et le procureur-syndic dont une vive émotion altérait les traits.
— Excusez-moi, mesdames, dit gravement Baujard, je suis à vous dans un instant... Il alla vers Lepage et lui prit le bras :
— Mon ami, murmura-t-il, il faut que je vous parle en particulier... Passons dans la chambre à côté.
Silencieusement, Simon alluma une chandelle et conduisit son hôte dans la pièce contiguë.
— Mon brave, reprit Baujard, dès qu'ils furent seuls, je connais intimement ces trois personnes qu'un malheureux événement vient de mettre à votre discrétion. La plus âgée est Mme de Rosnes, veuve d'un conseiller de la chambre du Barrois; la plus jeune est sa nièce, Mme d'Eriseul; l'homme qui les accompagne est leur paient... Tous trois appartiennent à un parti qui n'est pas le nôtre, mais tous trois sont inoffensifs et méritent d'être traités avec humanité... Je fais appel à votre cœur, mon ami, et je vous supplie de les épargner... Si en d'autres temps j'ai pu vous être utile, rendez-moi à votre tour un grand service... Aidez-moi à les sauver!
Simon Lepage demeurait soucieux et se grattait le front.
LE CIIANOIS 309
— Monsieur Baujard, répondit-il enfin, je vous suis tout dévoué et je n'oublierai jamais vos bontés, mais ce que vous me demandez là est bien scabreux... Si demain on ne retrouve plus ces émigrés chez moi, c'est ma position et peut-être ma tète que je joue... Quand on est père de famille, on ne peut pas risquer ces choses-là!
L'objection était sérieuse et Baujard en sentait tout le poids. Il ne répliqua point tout d'abord, cherchant en son cerveau endolori un moyen de vaincre les résistances de son hôte. Il finit par en trouver un que lui suggérait son ancien métier de légiste.
— En retenant ces trois personnes prisonnières, prenez garde, dit-il, de risquer un danger plus réel et plus imminent... Aux termes de la capitulation, la République s'est engagée à ne pas inquiéter la retraite des armées ennemies. Or les Prussiens sont encore à quelques lieues d'ici, à Étain et à Mangiennes; s'ils apprennent que l'escorte de uhlans et la berline ont été attaqués par des gens de Damvillers, ils peuvent envoyer ici un bataillon et vous vous exposez à une exécution militaire... Mieux vaudrait vous défaire de ces prisonniers compromettants et vous débarrasser ainsi d'une mauvaise affaire.
A l'expression perplexe de la figure du campagnard, il comprit que l'argument avait porl •.
— Les étourneaux, poursuivit-il, qui vous ont mis cette aventure sur les bras, vous accuseront peutêtre d'avoir manqué de surveillance, mais vous leur
clorez la bouche en leur montrant les funestes conséquences que pouvait avoir leur équipée...
— Diable ! dit Simon Lepage, il y a du vrai là dedans... Attendez une minute... Notre Mentine est de bon conseil et je vais prendre son avis.
Il sortit. Mra0 Lepage, qui avait le cœuï sensible et que la triste situation des deux dames avait apitoyée, partagea sans doute l'opinion de Baujard, car au bout d'un quart d'heure Simon reparut avec une lanterne et un paquet de hardes.
— Écoutez, monsieur Baujard, commença- t-il, j'aurais mauvaise grâce à vous aider, mais je puis fermer les yeux... Nous allons rentrer dans notre chambre, ma femme et moi... Voici des blouses, deux capes et des bonnets de paysanne, arrangez-vous-en avec vos amis... Vous trouverez une carriole à l'écurie, attelez-y un de mes chevaux, laissez-moi le vôtre en échange et détalez sans bruit par la porte charretière... Vous serez censés m'avoir dérobé tout ça pendant mon sommeil, et je n'aurai rien vu... Maintenant adieu, et bonne chance!
— Merci, mon ami, vous êtes un brave cœur!
— C'est bon, dépêchez!... Ah! encore un conseil : notre maison touche au chemin de Verdun, c'est celui où vous risquerez moins de faire de mauvaises rencontres... Adieu!
Il sortit et Baujard regagna la cuisine.
— Mesdames, dit-il en posant le paquet de hardes sur la table, ce brave homme s'est laissé attendrir et il m'a donné carte blanche pour vous faire évader.
LE CHANOIS 311
— Mon ami, murmura la chanoinesse, il était écrit que vous seriez encore une fois notre sauveur... Pour mon compte, j'étais préparée à tout et je serais morte bravement, mais je vous remercie pour ma pauvre tante.
— Vous pourriez remercier monsieur aussi pour moi, protesta mélancoliquement le chevalier. — Bien que les révolutionnaires aient mis mon corps en guenille , cette guenille m'est encore chère , ma mie, et je ne suis pas autant que vous résigné à mourir !
— Ne perdons pas notre temps, interrompit Baujard... Mesdames, voici des vêtements de paysanne, accommodez-vous promp tement. . . Pendant ce temps, M. de Vendières m'aidera à atteler la carriole.
Il entra dans l'écurie avec le chevalier et y trouva une de ces charrettes étroites à bâche de toile, dont les campagnards se servent pour transporter leurs denrées au marché. Ils y attelèrent un des chevaux de Simon, et quand tout fut prêt ils revinrent chercher Mme de Bosnes et Hyacinthe. Elles avaient opéré leur travestissement, et la chanoinesse, coiffée d'un bonnet lorrain, s'était enveloppée dans une mante de grosse laine brune. A leur tour le chevalier et Baujard passèrent une blouse et ajustèrent sur leur tête le bonnet de coton des paysans. Tous quatre se rendirent à l'écurie. On ouvrit avec précaution la porte charretière et le procureur-syndic conduisit au pas la carriole jusqu'à la sortie du bourg. Les autres suivaient silencieusement. Quand on eut dépassé les dernières maisons, Mme de Rosnes et
M. de Vendières se cachèrent sous la bâche, parmi les bottes de paille; la chanoinesse s'assit sur le siège de devant, et Baujard, qui était monté à côté d'elle, fouetta le cheval qui prit le trot.
Il était une heure passée. La lune luisait encore dans les interstices des nuages, et quand elle s'éclipsait, la lanterne accrochée à l'une des ridelles projetait une faible lueur dansante sur les champs et le chemin boueux.
— Nous ne pouvons, dit Baujard à la chanoinesse, songer en ce moment à gagner la frontière; nous nous exposerions à des rencontres pareilles à celle qui a failli vous perdre; nous serions arrêtés par des paysans ou attaqués par les rôdeurs qui se traînent à la suite d'une armée en retraite. Le plus sûr est de profiter de la nuit pour descendre par Consenvoye dans la vallée de la Meuse; les ennemis l'ont quittée depuis plusieurs jours et les troupes républicaines ne l'occupent pas encore. Nous traverserons la rivière à Charny et, laissant Verdun sur la gauche, nous atteindrons au petit jour la forêt de Souilly. Une fois sous bois, nous serons sauvés. Je vous conduirai dans une ferme que je possède au cœur de la forêt. Les fermiers, qui me sont tout dévoués, vous hébergeront jusqu'au moment où vous pourrez sans danger passer la frontière... Mon plan vous agrée-t-il?
— Mon ami, répondit Hyacinthe en se rapprochant affectueusement de lui, partout où vous me conduirez j'irai les yeux fermés, heureuse de vous suivre et de me fier à vous.