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l'entrée du pont, ils aperçurent un poste de gardes nationaux.
— Où vas-tu, citoyen? cria un paysan en blouse à liséré rouge et en bonnet de police; en même temps il présentait un mauvais fusil au nez du cheval.
— Ce n1ast-me pourtant malin à deviner, répliqua Baujard en patois, j'vonsavo not'femme au marchie de Verdun, porter à mainger aux braves patriotes, à qui ces manres Prussiens n'ont rein laissé à se mettre sous la dent.
— C'est bon, m'camarade, v'pouvé. passer! reprit le paysan, rassuré par le patois du voiturier et relevant son fusil.
Baujard ne se le fit pas répéter et mit son cheval au trot.
Bien que ces alertes lui fissent couler de la glace dans les veines, même au milieu de ses transes, il goûtait une indicible volupté à poursuivre à côté de la chanoinesse ce périlleux voyage. — La joie de sentir le bras de son amie près du sien, les serrements de main et les regards échangés à l'insu du chevalier et de Mme de Rosnes, qui sommeillaient sous la bâche ; le morceau de pain partagé à deux, le verre de vin, où leurs lèvres trempaient tour à tour; tous ces minces bonheurs transformaient cette fuite à travers champs en une succession de furtives délices.
La bruine avait complètement cessé. Au-dessus des bois à demi effeuillés un pâle brouillard s'évaporait lentement; des gazouillements d'alouettes
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perdues dans la nuée tombaient du ciel comme une pluie sonore. Une discrète lumière blonde fondait ensemble les teintes assourdies de la campagne environnante : le jaune-paille des champs moissonnés, le vert cendré de l'eau, la rousseur violette des taillis de hêtres. Ces couleurs automnales, à la fois attendries et mélancoliques, s'harmonisaient avec les pensées et les sentiments des deux voyageurs, avec leurs tristesses, leurs angoisses et leurs brèves joies d'amour. Ils se parlaient peu, comme s'ils eussent craint d'effaroucher le passager bonheur qui s'était un moment arrêté près d'eux ainsi qu'un papillon aux ailes toujours inquiètes; mais ils tournaient l'un vers l'autre leurs yeux épris, et cette chaude fusion des regards les plongeait dans un infini ravissement.
Quand la carriole se fut engagée sous bois, le danger des rencontres fâcheuses s'amoindrissant, Mme de Rosnes et le chevalier sortirent de la paille et soulevèrent la bâche pour respirer. Le tête-à-tête des amoureux se trouva rompu et la conversation devenue générale roula sur le nouveau gîte vers lequel Baujard conduisait ses amis.
La ferme du Chânois, située en pleine forêt de Souilly, appartenait depuis un siècle à la famille du procureur-syndic et il y avait été élevé. Les fermiers étaient de vieux serviteurs des Baujard. La femme, Adeline Raulin, avait nourri de son lait François Baujard; le mari, Coco Raulin, brave homme, d'esprit timoré et qu'Adeline menait au doigt et à l'œil, n'avait qu'un défaut, il buvait plus
que de raison les jours de marché. Une fille de vingt ans, Zélie, et un garçon de trente-cinq aidaient leurs parents à cultiver les terres. Tous quatre adoraient le procureur-syndic. Leur dévouement et la situation de la ferme, enfouie au cœur de la forêt, faisaient du Chànois un refuge à souhait pour des gens qui veulent se cacher. Baujard avait .annexé aux anciens bâtiments un pavillon qui servait de rendez-vous de chasse et communiquait avec la cuisine du fermier. Ce pavillon, contenant plusieurs chambres à coucher, semblait parfaitement aménagé pour que trois personnes pussent échapper à la curiosité des rares étrangers qui s'arrêtaient à la ferme.
Comme Baujard achevait ces explications, le taillis s'éclaircissait et la route forestière dévalait sur une pente d'où l'on apercevait un étroit vallon en entonnoir. Des cultures occupaient les parties déboisées; au fond, un ruisseau serpentait dans une prairie; au-dessus des cimes jaunies d'un rideau de peupliers, des toits bruns se montraient, surmontés d'une fumée bleue.
— Tenez, dit le procureur-syndic à son amie, voici le Chànois!
Bientôt de bruyants aboiements annoncèrent aux voyageurs que la ferme était proche. En effet, après avoir contourné la ligne des peupliers, la voiture passa sous un large porche en auvent et déboucha dans la cour. Attiré par le roulement de la carriole et les abois des chiens, Coco Raulin apparut en bras de chemise sur l'escalier de la cuisine.
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C'était un homme d'une soixantaine d'années. Petit et râblé, il avait de clairs yeux gris aux paupières ridées, une bouche en cerise, un nez retroussé et gobeur. A l'arrivée de la voiture, il mit sa main en abat-jour sur ses yeux, puis reconnaissant le procureur-syndic qui était descendu le premier, il accourut les bras levés en l'air :
— C'est-il Dieu possible, vous v'ià, monsieur Baujardl... Votre serviteur, mesdames et la compagnie... Hé! Adeline!...
Il achevait à peine que la fermière se précipitai! dehors et sautait au cou de son ancien nourrisson.
— Eh! s'écriait-elle en patois, vous voilà tout-ci enfin, mon chouril... Eh! mon Dieu donc, que le temps me durait après vous, m'iiafantl... Votre servante, mesdames et monsieur; entrez vous chauffer tourtousl
Vive comme poudre, maigre, aussi petite et aussi âgée que son mari, Adeline Raulin avait le front bombé et têtu, la bouche souriante et de pétillants yeux bruns. Ses cheveux gris et crépus s'échappaient par touffes de son bonnet d'indienne. — Elle fit entrer lestement les voyageurs dans la cuisine, tandis que son mari conduisait le cheval à l'écurie.
Dans la pièce aux étroites croisées, voilées de cotonnade rouge, on distinguait une haute cheminée, une horloge, un vaissellier, une table carrée et dans un angle le lit à baldaquin où couchaient les époux. Les deux enfants, occupés à manger la soupe, avaient lâché leur cuiller et se levaient pour
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saluer leurs hôtes. Eugène, l'aîné, ou, comme on l'appelait familièrement : « Notre Gène », était boiteux, ce qui l'avait sauvé de la dernière réquisition. Zélie ressemblait à son père : elle avait de jolis yeux bleus, une bouche charnue et une peau marquée de taches de rousseur.
Adeline disposait des chaises en cercle autour de la cheminée, jetait sur les chenets une brassée de fagots, prenait des assiettes au vaissellier, les alignait sur la table et, tout en se démenant, parlait avec pétulance :
— Approchez du feu, vous devez être gelés... Et vous n'avez rien pris ce matin, je suis sûre?... Zélie, va vitement quérir des œufs au poulailler!...
— Un instant! interrompit Baujard en voyant rentrer Coco Raulin, puisque vous voilà tous réunis, mes amis, laissez-moi d'abord vous dire le motif de ma visite... Ces deux dames et monsieur que voici sont mes parents... Les malheurs de la guerre les obligent à se cacher et j'ai pensé à les installer au pavillon... Adeline, il faudra sur-le-champ mettre les chambres en état... Et maintenant écoutez-moi bien tous : quoi qu'il arrive, personne ne doit savoir que ces dames et monsieur logent chez vous; je vous recommande en conséquence d'éloigner d'ici les curieux et les bavards... Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
— N'ayez peur, mon /?, s'écria impétueusement Adeline. Vous pouvez vous en rapporter à moi, tout chacun aura bouche cousue... Quant à Coco, qui a des fois la langue trop longue, s'il lâchait un mot de
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travers, je ne le reverrais de ma vie!... Vous entendez, saint Jean Bouche d'Or? ajouta-t-elle en menaçant son mari du doigt.
— Taisez-ve, notre Adeline! protesta Coco en clignant ses petits yeux, vous n'avez-me besoin de me recommander la discrétion... Bien malin celui qui me ferait dire ce cpue veux taire...
— C'est ben, c'est ben... Un bon averti en vaut deux!...
Pendant qu'on déjeunait, Adeline apprêtait les chambres du pavillon. Une demi-heure s'écoula, puis elle vint annoncer que tout était prêt et accompagna les dames ainsi que le chevalier dans leur nouveau gîte.
« Notre Gène » était parti aux champs, Zélie aidait sa mère; Baujard resta seul au coin du feu avec Coco. Le vieux paysan semblait préoccupé; tout en tisonnant le feu, il poussait à son maître d'insidieuses questions :
— Comme ça, monsieur Baujard, ces dames-là sont des parentes à vous?
— Oui.
— C'est-il du côté de défunt votre père?
— Non.
La façon dont le procureur-syndic répondait liftait pas engageante; pourtant Coco ne se décourageait pas.
— Monsieur Baujard, reprit-il, paraîtrait que la Convention ne plaisante pas avec les ci-devant nobles; avez-vous connaissance du dernier décret sur les émigrés?
Sur un geste négatif, il tira de sa poche un journal et poursuivit :
— Vous qui savez lire l'imprimé, jetez donc un coup d'œil là-dessus... Pour moi c'est du grimoire, mais je me suis laissé dire que le décret punissait de mort les émigrés qui rentreraient en France... Le maire de Souilly prétend même que ceux qui leur donneraient asile risqueraient leur tête itou...
Baujard avait pris le journal et le parcourait rapidement. — Il y vit en effet que, sur la proposition de Buzot, appuyée par Danton, la Convention bannissait à perpétuité les émigrés du territoire de la République.
— Hein! continua Coco, tandis que le procureursyndic achevait sa lecture, ça vous donne la chair de poule, tout de même, monsieur Baujard?
François avait déjà compris les insinuations de son fermier, et le regardant droit dans les yeux :
— Père Coco, dit-il brusquement, vous oubliez que le pavillon du Chânois est ma propriété, et que si j'y loge mes amis, c'est sous ma seule responsabilité... D'ailleurs, les parentes à qui je le prête ne sont pas des émigrées. . . Rassurez-vous donc et n'ayez pas peur de votre ombre...
Il prit dans son portefeuille une liasse d'assignats et la tendit à Coco.
— Quant aux dépenses que pourra occasionner leur séjour, voici de quoi vous indemniser.
Après quelques cérémonies, le fermier se décida à empocher les assignats et répliqua d'un air fanfaron :