‹ La chanoinesse, 1789-1793Chapitre 2 sur 17 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

En 1788, année de sécheresse, la récolte avait manqué presque partout. L'hiver qui suivit fut exceptionnellement dur. De novembre à décembre, le thermomètre descendit à dix-huit degrés au-dessous de zéro et comme, malgré cet excessif abaissement de température, la neige n'apparut que très tard, les semailles d'octobre gelèrent. Les espérances fondées sur la moisson de 1789 se trouvèrent ainsi elles-mêmes détruites en germe. Les approvisionnements étaient insuffisants. Dès le mois de mars, la famine commença à creuser les visages hâves des pauvres gens et à épeurer les

cultivateurs, qui cadenassèrent prudemment les coffres de leurs greniers.

Dans les provinces de l'Est où le froid avait été rude, la disette se fit vite sentir, notamment dans le Barrois, pays vignoble et boisé où la culture des céréales offrait peu de ressources. La capitale de cet ancien duché, Bar-le-Duc, dont la population se composait en majorité de petits boutiquiers, de vignerons et de tisserands, souffrit cruellement de la faim. Au moment de l'ouverture des États-Généraux, la municipalité constatait qu'elle avait dix mille bouches à nourrir et qu'il existait à peine dans les magasins et chez les particuliers trente mille boisseaux de froment. Cette précaire situation fut encore aggravée par un concours de malechances et de funestes chapechutes. Tout s'en mêlait : de fréquents séjours de troupes appauvrissaient la réserve de grain; les vendanges de 1788 n'avaient presque rien produit et les propriétaires, privés de leur principal revenu, serraient les cordons de leur bourse. Le commerce allait mal; la noblesse, qui boudait, restreignait ses dépenses et se claquemurait dans ses hôtels. Les filatures et les fabriques de cotonnades chômèrent. En plein été, on vit les tisserands oisifs errer, le ventre vide et les bras ballants, dans le faubourg de Véel, tandis que leurs femmes en haillons assiégeaient les portes des boulangeries.

Les gens qui ont déjà grand'peine à vivre de leur travail quand le pain est à bon marché, sont pris de mortelles transes lorsque le chômage vient se

joindre à la disette. Les nerfs deviennent irritables, les têtes se montent, les âmes s'affolent. On veut trouver une cause à cette misère imméritée et on cherche rageusement à en faire supporter la responsabilité à quelque mystérieux bouc émissaire.

A Bar-le-Duc, les tisserands qui s'attroupaient dans les carrefours ou qui trompaient leur faim dans les cabarets, avaient tous à la bouche le nom d'un bourgeois de la ville, qu'ils accusaient de leurs maux et que la rumeur publique désignait comme un audacieux accapareur : — André Pélissier. — Originaire de la Beauce, ce Pélissier était négociant en grains. Homme habile, actif et opiniâtre, il s'était, en effet, rapidement enrichi dans le commerce des céréales et avait acheté aux d'Alençon un confortable logis, situé entre cour et jardin, qu'il habitait avec sa famille. Il n'ignorait pas les propos fâcheux qui couraient sur son compte et que la malignité de ses compatriotes se plaisait à exagérer; mais avec l'assurance que donne le succès, il n'en avait cure et continuait de vaquer imperturbablement à ses affaires. Son renom d'habileté et de solidité commerciales suffisait à tranquilliser sa conscience. D'ailleurs, au début de l'hiver et de la disette, une députation du corps municipal n'étaitelle pas venue officiellement le remercier du soin qu'il avait pris pour le prompt approvisionnement des magasins? Ayant rempli son devoir, tout en se procurant d'honnêtes bénéfices, il vivait en parfaite sécurité et dédaignait les menaces qui montaient des faubourgs, comme un orage toujours grossissant.

L'assemblée des notables avait été convoquée le 27 juillet 1789, dans l'ancienne église Saint-Maxe, pour voter une adresse de remerciements à l'Assemblée nationale qui venait de décréter la création d'un comité des subsistances. Pélissier, l'un des principaux commerçants de la ville, n'avait garde de manquer à cette réunion et, vers quatre heures de l'après-midi, il quittait sa maison de la rue du Cygne pour se rendre à Saint-Maxe.

Pour cette solennité, il avait soigné sa toilette. Il portait un habit de gala de drap gris à boutons d'acier, la culotte de satin de même couleur et des bas de soie blancs. Rasé de frais, les cheveux poudrés, il cheminait lentement comme un homme qu'un embonpoint naissant gêne un peu. Il s'appuyait sur sa haute canne à pomme d'or et recherchait l'ombre, car le soleil caniculaire dardait ferme à travers de légers nuages. De temps à autre, il échangeait un salut avec les passants; sa rose figure finaude de bourgeois riche et influent accompagnait chaque coup de chapeau d'un sourire d'aimable condescendance.

Il venait de franchir le passage qui mène de la rue du Cygne au carrefour de la Couronne, lorsqu'il fut abordé par un personnage qui traversait la place en sens inverse. — Le nouveau venu pouvait avoir de trente-deux à trente-trois ans. Grand, bien proportionné, il était svelte de taille et robuste d'épaules. Ses manières et sa physionomie offraient un piquant mélange de gravité, de grâce et de brusquerie. Ses cheveux châtains sans poudre encadraient un front

carré et pensif; sous d'épais sourcils bruns, ses yeux bleus étaient pleins de feu; ses lèvres bien modelées, quand elles daignaienl sourire, laissaient voir de belles dents blanches qui donnaient plus de charme encore à ces rapides éclairs de gaieté. Sa toilette d'une élégance sévère avail cette simplicité raffinée que l'anglomanie mettait alors à la mode. 11 portait le chapeau rond, la cravate blanche, l'habit, la culotte et les bas noirs. L'allitude de la tête, les gestes mesurés, l'expression réservée de la figure, trahissaient l'homme qui a exercé des fonctions judiciaires. — François Baujard avait, en effet, possédé la charge de lieutenant général du bailliage de Bar et il était depuis quelques mois député du Tiers à l'Assemblée nationale.

— Bonjour, monsieur le député, lui dit André Pélissier avec une déférence nuancée de familiarité; comment, vous n'êtes pas à Saint-Maxe?

— Non; il s'agit de discuter une adresse à l'Assemblée nationale et je ne puis décemment me voter des remerciements à moi-même... Mais vous, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de prendre part au vote?

— Oui, certes, je me fais un devoir de joindre mon approbation à celle de mes amis.

Les traits du député se rembrunirent.

— Vous avez tort! repli qua-t-il avec sa brusquerie coutumière; je viens de passer près de l'église... Il y avait là des groupes d'ouvriers qui ne chantaient pas précisément vos louanges... Vous

n'ignorez pas que le peuple est mal disposé pour vous?

— Je sais, repartit Pélissier en haussant les épaules, on me traite d'accapareur!... Moi, un accapareur!... J'attends encore demain des chariots de la

• Woëvre qui m'amènent mille sacs de grains destinés à approvisionner les boulangeries... J'ai fait mon devoir et plus que mon devoir, monsieur le député; ma conscience ne me reproche rien.

— Je n'en doute pas, mais vous avez des ennemis... Les foules sont ignorantes et facilement irritables... Je vous le répète, monsieur, vous agiriez sagement en vous abstenant... J'ai vu là-haut d'étranges figures et j'ai entendu des menaces qui ne présagent rien de bon.

— Bah! les gens de Bar sont comme les petits chiens, ils aboient et ne mordent pas.

— A moins qu'ils ne deviennent enragés, riposta François Baujard, et c'est le cas aujourd'hui, j'en ai peur... Rentrez chez vous et tenez-vous-y coi...

— Monsieur le député, répondit crânement Pélissier, si je me cachais, ces braillards-là s'imagineraient que je les crains, et c'est alors qu'ils deviendraient dangereux... J'irai donc là-haut, ne vous en déplaise!

François Baujard comprit qu'il ne convaincrait pas l'entêté négociant.

— J'ai cru devoir vous donner un bon conseil, dit-il brusquement, vous ne voulez pas le suivre, c'est votre affaire... Serviteur!

Ils se séparèrent froidement. Le député s'éloigna

dans la direction du Bourg, tandis que Pélissier commençait à gravir la côte des Prêtres.

Bar-le-Duc est divisé en ville haute et ville basse. La ville haute chevauche l'un des contreforts des collines vignobles au pied desquelles coule l'Ornain. Les maisons couvrent la crête et les flancs de ce contrefort qui s'allonge obliquement, comme un cap, dans la vallée et creuse sur la gauche une étroite gorge où le faubourg de Véel serpente entre des vergers et des vignes. La rampe que gravissait André Pélissier, bordée d'un côté par le mur de ville et de l'autre par les bâtiments du collège, conduisait au terre-plein où était situé l'ancien château ducal dont il ne reste plus qu'une massive porte cintrée, et à l'église Saint-Maxe, aujourd'hui démolie. De cet endroit la vue est récréée par l'originale perspective des maisons de la ville haute, étageant leurs façades, leurs tourelles, leurs galeries en arcades et leurs jardins en terrasse, en face d'un coteau drapé de vignes et semé de bouquets d'arbres.

Dans la paix de l'après-midi, sous le brasillement du soleil de juillet, les maisons apparaissaient toutes blanches dans la lumière crue ; la verdure des pampres semblait phosphorescente; des centaines de sauterelles bruissaient sur le sol caillouteux des vignes prochaines. Mais à mesure qu'on approchait de Saint-Maxe, un sourd brouhaha remplaçait le calme endormeur de la côte, et l'on percevait peu à, peu de rauques appels, de stridents éclats de voix, des rires et des cris d'enfants. Lorsque André Pélissier fut à quelques toises du parvis, il observa

que la place existant entre la tour de l'Horloge et la rue du Baile était toute noire d'une foule grouillante et tumultueuse : tisserands aux longs bras maigres, à la barbe en désordre, à la face blémie par un séjour prolongé dans des caves humides; vignerons aux vestes bleues déteintes, aux épaules 'voûtées par le travail du chaverot*, au teint terreux, recuit par le soleil; femmes aux tignasses embroussaillées, aux casaquins troués, aux cotillons effiloqués, montrant des jambes nues. — Beaucoup de ceux qui étaient venus là en bande avaient d'abord stationné dans les cabarets de la ville haute et bu de l'eau-de-vie de marc à plein godot. Les yeux flambaient, les bouches se tordaient, menaçantes. Tout à coup, aux clameurs éparses, succéda un bourdonnement de mauvais augure.

— C'est lui!... Ah! le malabre, ahl le mandrin, le v'ià ! murmurait-on dans les groupes.

Pélissier sentit un frisson lui courir à fleur de chair. Néanmoins il fit bonne contenance et, la tête haute, le regard droit, s'achemina vers le porche de l'église.

Il y eut alors un moment de silence, comme si la foule était intimidée on plutôt suffoquée par l'aplomb du négociant en grains. Mais à peine eut-il franchi le porche que des voix crièrent :

— A bas Pélissier! A mort l'accapareur!... Pendons-le!

Un garçon tripier, aux bras nus, aux yeux lou-

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