Sorte de hoyau, destiné à biner, à chaver les vignes
ches, à la face de bouledogue, surnommé le Calougnai, et qui semblait un des principaux meneurs, agita la trique qu'il tenait à la main et beugla :
— Hardi, vous autres! Il faut lui faire son affaire! Le premier, il s'élança dans l'église, suivi d'une
vingtaine d'hommes et de femmes, qui vociféraient, les poings tendus.
Pélissicr avait aperçu dans le transept quelquesuns de ses amis et il se dirigeait vers eux, quand ceux-ci, effrayés par l'irruption de cette populace encolérée, refluèrent vers le chœur. Resté isolé au milieu de l'allée principale, le négociant eut l'idée de se réfugier dans la chaire à prêcher; mais, au moment où il gravissait les premiers degrés de l'escalier tournant, un escabeau de chêne lancé à toute volée l'atteignit à la tête. Il perdit l'équilibre et roula à demi assommé sur les dalles. En le voyant à terre, les assaillants se ruèrent sur leur proie avec des cris de sauvages. Il était revenu à lui et, se protégeant la figure de ses deux bras repliés, il gémissait :
— A moi, mes amis!
Mais les bourgeois, réfugiés derrière le maîtreautel, ne bougeaient pas, terrifiés par l'audace des agresseurs. Ce violent déchaînement de passion populaire les rendait si totalement incapables de réflexion et d'initiative que pas un d'eux ne songea à s'esquiver, pour prévenir la municipalité ou pour requérir l'aide du capitaine de Travanet, en ce moment de passage avec un détachement de dragons du régiment Mestre-de-Camp. Tous se ser-
raient les uns contre les autres comme un troupeau de moutons effarés par Forage, pâles, les yeux dilatés, tremblant pour leur propre sécurité.
De féroces clameurs répondaient aux gémissements de Pélissier. Le Calougnat l'empoigna par les bras et le remettant debout :
— Tu voulais nous faire crever de faim, dit-il, eh bien! à ton tour... On va te faire passer le goût du pain !
Il le poussa brutalement devant lui. Dix ou douze lourdes poignes s'abattirent sur les épaules du négociant et on l'entraîna hors de l'église. Il y avait non loin du portail une citerne profonde et remplie d'eau.
— Faites-lui boire un coup! criait-on...
Mais les enragés trouvaient sans doute ce dénouement trop rapide; il leur en coûtait de se dessaisir de leur victime avant d'avoir savouré tous les raffinements de la vengeance, et ils hésitaient, quand un ecclésiastique au visage consterné s'élança vers eux. C'était l'abbé Rollet, chanoine de Saint-Maxe, un prêtre énergique et doux, bien connu dans le faubourg de Véel pour son dévouement et sa charité.
— Mes amis, supplia-t-il, la colère vous égare... Arrêtez!... Conduisez-vous en chrétiens et non en sauvages!
Il fut interrompu par des imprécations furibondes :
— Assez!... à la sacristie, le curé!... Pas de sermon!... Nous ne sommes pas ici à la messe!
L'abbé comprit que chez ces gens-là la bestialité avait étouffé toul sentiment de pitié. Néanmoins il
tenta encore un effort et reprit bravement :
— Malheureux, vous voyez bien que cet homme agonise déjà... Laissez-moi au moins le préparera une bonne mort et lui administrer les sacrements... Vous ne me refuserez pas ça !
Les supplications de ce prêtre qui avail baptisé e1 fait communier leurs enfants, agirent sur les femmes attroupées en assez grand nombre au milieu du parvis.
— Oui, déclarèrent-elles, prises d'un scrupule superstitieux, laissez-lui confesser ses péchés à l'abbé Rollet.
Les hommes cédèrent et jetant leur proie comme un paquet sur les marches de l'église, s'éloignèrent de quelques pas, tandis que le chanoine s'agenouillait avec un signe de croix près du moribond.
— Graissez-lui les bottes, monsieur le curé, dit le Calougnat, mais dépêchez!... Nous n'avons pas le temps d'attendre...
Des rudes éclats de rire accueillirent cette plaisanterie. L'abbé ne se déconcertait pas; il murmurait des prières et feignait d'interroger Pélissier qui ne répondait que par de faibles plaintes. Le chanoine s'ingéniait à traîner la cérémonie en longueur, espérant toujours que l'autorité, enfin avertie, se déciderait à agir pour dissiper les émeutiers; mais ceux-ci semblaient déjà flairer une supercherie et s'impatientaient. Des voix hurlaient :
— Est-ce qu'il va nous lanterner longtemps? Ce «alotin se f... de nous.
— S'il n'en finit pas, jura le Calougnat en brandissant sa trique, je vais le décarcasser, lui aussi... Allons, curé, file ou je t'étripe!
La foule s'amassait menaçante autour du prêtre et de son pénitent. Des amis de l'abbé RolleL, qui s'étaient avancés jusqu'au portail et qui craignaient pour la vie du chanoine, s'élancèrent vers lui et, malgré sa résistance, l'entraînèrent dans la nef.
Alors on se rua de nouveau sur Pélissier. Le Calougnat lui enleva son habit gris, puis quatre hommes le prirent par les bras et les jambes et le portèrent en hurlant jusqu'au bord de la terrasse du parvis. Là, après l'avoir balancé un instant dans le vide, ils le précipitèrent sur les pavés de la Côte. Le ■corps s'y aplatit avec un son mat. Le malheureux jeta un cri aigu et les tortureurs restèrent comme intimidés par cette déchirante plainte d'agonie. Pendant quelques secondes, le silence régna si absolu qu'on entendit distinctement le strident murmure des sauterelles parmi les vignes ensoleillées.
Puis la bande bondit de nouveau vers la victime. Pélissier, brisé et sanglant, respirait encore. Le Calougnat l'empoigna par les pieds et le traîna jusqu'au bas de la Côte, suivi d'une centaine d'hommes et de femmes qui dégringolaient en criant :
— Mort aux accapareurs!
Sur la place de la Couronné, un paysan conduisait une charrette vide. En entendant ces hurlements féroces et en voyant déboucher cette galo-
VENTRES AFFAMES 1 ;j
pade enragée, il prit peur et se sauva. A l'aspecl de la charrette abandonnée, les émeutiers poussèrent de triomphantes clameurs. Le Calougnat attacha le moribond par les pieds à l'arrière-train et se jucha lui-même sur les barreaux de la grain le échelle de devant, en agitant au bout de sa trique, comme un horrible drapeau, l'habit ensanglanté de Pélissier.
— Hue! cria-t-il.
On fouetta le cheval effarouché, et, au grand trot, le sinistre attelage s'élança dans le Bourg, au milieu des huées de la foule grossissante.
Le quartier du Bourg, situé au pied de la colline, est traversé dans sa longueur par une rue qui met en communication la côte des Prêtres avec les principaux quartiers de la ville basse et qui, à cette époque, se nommait la rue Saint-Antoine. De vieux logis bâtis au commencement du xvne siècle et dont les façades sont décorées dans le style de la Renaissance, lui donnent assez grand air. L'un d'eux, s'élevant en face de l'église des Antoinistes et remarquable par son perron à rampe de fer forgé, ses fenêtres à croisillons délicatement ouvragés, son attique surmonté de gargouilles grimaçantes, était alors occupé par la famille de Rosnes.
Tandis que l'émeute commençait à gronder autour de Saint-Maxe, Mme Glocynde de Rosnes, veuve d'un conseiller à la Chambre des comptes du Barrois, s'installait après dîner dans son salon du pre-
mier étage dont les croisées ouvraient sur la rue, et y devisait paisiblement avec sa nièce, Hyacinthe d'Eriseul, et son vieil ami, le chevalier Daniel de Vendiôres.
Ce salon, haut de plafond, lambrissé de boiseries peintes en gris, égayé par des dessus de portes et des trumeaux représentant des bergeries dans le goût de Boucher, s'emplissait à ce moment d'une fraîche obscurité, les volets intérieurs ayant été clos pendant la grosse chaleur de l'après-midi. La réverbération de la rue était, du reste, si intense, qu'une bleuâtre lumière diffuse régnait encore dans la pièce aux meubles tendus de tapisserie au petit point. Dans un vase, un énorme bouquet de roses Roi y piquait une note d'un rouge vif et y répandait un mourant parfum d'été.
En cette pénombre veloutée, les trois têtes des causeurs, bien que différentes d'expression, de dessin et de couleur, formaient un ensemble harmonieux qui rappelait le charme et l'intimité des tableaux de Terburg.
Près d'un guéridon, assise commodément dans une bergère et tricotant une fanchon de laine rose, Mme Glocynde de Rosnes se tenait droite sur ses hanches, sans perdre un pouce de sa taille encore svelte. Elle s'acheminait vers la cinquantaine. Sa robe de soie noire à manches courtes laissait voir d'assez beaux bras. Sur ses épaules un fichu de linon découvrait un peu de peau. Un collier de velours noir, assujetti par une boucle en cailloux du Rhin, dissimulait coquettement les rides du cou. Sous un
1G LA CIIANOINESSE
bonnet de dentelle blanche, ses cheveux relevés à la chinoise et poudrés mettaient en valeur son front carré et volontaire. Ses yeux bleus très vifs luisaient sous des sourcils restés noirs. Son nez mince et un peu pointu, ses lèvres fines aux coins retroussés, son menton proéminent donnaient à l'ovale allongé de sa figure quelque chose de très malicieux. On devinait que cette bouche spirituellement arquée devait décocher des flèches d'ironie et que la dame n'était point en peine de reparties mordantes, emportant le morceau.
Frêle, élancé, les épaules voûtées, les traits fanés, les yeux aux paupières rougies, le front étroit, le nez busqué, la bouche timide, le chevalier de Vendières s'agitait dans un fauteuil non loin de la veuve, qu'il ne quittait pas du regard. Il paraissait plus âgé qu'elle, bien qu'ils fussent contemporains. Son corps fluet flottait dans une lévite de drap noisette et des culottes de bouracan brun; ses bas de filoselle se tordaient en spirale autour de ses maigres tibias. Dans ses doigts constamment en mouvement, il roulait une tabatière ronde et plate. Le tabac était son seul vice, et il prisait avec délectation; seulement, comme il était scrupuleusement dévot, à partir du mercredi des Cendres jusqu'au dimanche de Pâques, il serrait sa boîte dans un tiroir et se privait de tabac par esprit de pénitence. On prétendait que dès sa plus tendre j-eunesse il avait été platoniquement amoureux de Mme de Rosnes, sa cousine. Il n'avait jamais voulu se marier; depuis le veuvage de la dame, il lui montrait un attachement
de caniche, s'occupant de ses affaires plus que des siennes propres, et venant assidûment chaque aprèsmidi faire la partie de trictrac de son amie. Ame chevaleresque, esprit timoré et indécis, Daniel de Vendières était dans la vie ordinaire nerveux et peureux comme un lièvre; mais il poussait le dévouement jusqu'à la passion et, à ses heures, ce mouton enragé était capable de hardiesses et d'entêtements héroïques.
Assise près de l'une des fenêtres et recevant en plein le filet de lumière qui passait à travers l'entrebâillement des volets, Hyacinthe d'Eriseul brodait au tambour. Vêtue de laine blanche, elle portait s-ur l'épaule gauche la croix de chanoinesse. Elle faisait en effet partie du chapitre de l'abbaye de Poulangy où l'on n'était admis qu'en prouvant dix quartiers de noblesse du côté paternel, et quatre du côté maternel. Orpheline et ayant une fortune médiocre, elle était entrée de bonne heure dans cette royale maison dont la règle peu sévère assurait aux chanoinesses l'indépendance et la respectabilité des femmes mariées, tout en leur épargnant les inconvénients du mariage. Hyacinthe d'Eriseul avait vingt-quatre ans. Ses abondants cheveux d'un blond roux, bouclés et poudrés, encadraient mollement l'ovale de sa figure enjouée qui rappelait la physionomie de sa tante, mais avec plus de distinction et de bonté, et avec une nuance de poésie qu'on eût vainement cherchée sur la figure positive de Mmede Rosnes. Une taille ronde et souple, les contours du buste d'un modelé parfait, de belles épaules, un cou blanc aux inflexions ser-
pentines, donnaient à la chanoinesse une grâce voluptueuse et attirante.
Cette séduction était complétée par la lueur humide de deux grands yeux verts, rêveurs et étonnés, par un front haut et légèrement fuyant — indice d'enthousiasme, — par un nez finement arqué et une bouche à la fois spirituelle et bienveillante, que le sourire retroussait d'un seul côté, d'une façon originale. La jeune femme avait dans la courbe du nez, l'enroulement des lèvres pulpeuses, la rondeur du menton gras et proéminent, quelque chose du type de la maison de Lorraine. Hyacinthe, du reste, assurait qu'elle descendait des Guise, du côté maternel, et, en effet, on retrouvait en elle les impulsions passionnées, la souplesse d'esprit et la grâce ensorcelante qui ont caractérisé cette famille princière et qui ont eu leur plus glorieux épanouissement en la personne de Marie Stuart.
— Cousine, dit M. de Vendières en réintégrant sa tabatière dans l'une des poches de son gilet, ne commençons-nous pas notre partie de trictrac?
— Non, pas encore, Daniel... Je n'aime pas être dérangée quand je joue et j'attends tout à l'heure la visite de M. Baujard.
— Ho! ho! M. le député du Tiers est donc à Bar?
— Il y est venu pour quelques jours à cause de cette fameuse adresse des notables... A propos, chevalier, pourquoi n'êtes-vous pas allé à Saint-Maxe?
— Pourquoi?... D'abord parce que je ne suis pas d'humeur à adresser des compliments à la prétendue Assemblée nationale... Et puis parce qu'on assure
NOBLESSE DE PROVINCE ('g
qu'il y aura du grabuge là-haut et que je ne me soucie pas de me trouver dans la bagarre.
— Et qui tapagera, s'il vous plaît?
— Les vignerons et les tisserands, qui en veulent à Pélissier, le marchand de grains... Voilà plusieurs jours qu'ils s'attroupent devant l'Hôtel de Ville et menacent dépendre cet homme à un réverbère... Conçoit-on que l'autorité ne sévisse point contre ces braillards?
— Bah! je ne suis pas fâchée de voir la nouvelle municipalité souffrir un peu de tablature... Quand messieurs les boutiquiers auront été un tantinet houspillés et pillés, ils redeviendront peut-être plus sages et plus respectueux.
— Après tout, ajouta ironiquement le chevalier en puisant dans sa tabatière, votre député Baujard, qui est l'ami de ces gens-là, aura sans doute assez d'influence pour apaiser l'orage... En l'honneur de quel saint vous fait-il visite?
— Je l'ai beaucoup connu quand il était lieutenant général du bailliage, et feu M. de Rosnes l'estimait... Bien qu'il ait donné depuis dans les nouvelles lubies, c'est un galant homme et, par le temps qui court, il est bon d'avoir des amis même chez les révolutionnaires.
— Ce monsieur Baujard venait autrefois à La Chalade, chez ma tante de Saint-André, dit la chanoinesse Hyacinthe.
— Ha! Ha! tu te souviens de lui, mignonne?
— Parfaitement... Il était excellent musicien et chantait d'une voix fort agréable... Il avait de l'es-
prit et de bonnes façons... Il est fâcheux qu'un homme de sa valeur soit passé dans le camp de la Révolution.
— Il nous reviendra, reprit Mme de Rosnes en poussant du pied son peloton de laine; il a toujours vécu parmi les gens de qualité et il a été élevé par les Bénédictins de Saint-Vannes.
— En attendant, il flatte les démagogues, répliqua le chevalier... Nous sommes incorrigibles, nous autres, nous réchauffons dans notre sein déjeunes serpenteaux qui s'empressent de nous mordre dès que leurs dents ont poussé... C'est comme ce petit Renard, neveu du curé de La Chalade, dont votre sœur Saint-André s'est engouée; ne se mêle-t-il pas de rimer de mauvais vers sur la prise de la Bastille !
— Renard?... répéta Mme de Rosnes, j'ai connu sa mère, qui était une Dutertre et qui a fait un sot mariage... Il y avait du côté du mari un grand-père qui est mort... un peu haut; mais à présent tout cela ne tire pas à conséquence.
— Au contraire, ricana le chevalier, un pendu!... Ça porte bonheur à la famille, à cause de la corde.
— Pour en revenir à François Baujard, il est d'un tout autre acabit et on peut le recevoir sans crainte de se commettre...
Comme elle achevait, un vieux domestique en livrée ouvrit la porte et annonça :
— M. le député Baujard!
— Quand on parle du loup!... chuchota le chevalier de Vendières, qui aimait les proverbes.
François Baujard entra et comme il passait de l'aveuglante lumière de la rue dans cette pièce ombreuse, il hésita un moment au seuil du salon.
— Par ici! monsieur le lieutenant général, dit M""' de Rosnes sans se lever de sa bergère cl en affectant de ne point donner au visiteur son titre de député, — enchantée de vous voir!
Le député lit quelques pas, s'inclina devant la maîtresse du logis et lui baisa respectueusement la main.
— Madame, répondit-il, je ne voulais pas quitter Bar sans avoir l'honneur de vous présenter mes hommages.
— Merci, mon cher Baujard, vous êtes le bienvenu et vous vous trouverez en pays de connaissance... Voici le chevalier de Vendières etlachanoinesse d'Eriseul, ma nièce, que vous avez rencontrée jadis à La Chalade.
Après avoir salué le chevalier, François Baujard s'inclina de nouveau devant Hyacinthe, qui s'était levée et ébauchait une courte révérence.
— Je ne crois pas, murmura-t-elle, que monsieur se souvienne de moi... Je n'étais alors qu'une 111— lette fort insupportable.
— Vous vous trompez, madame, répliqua- t-il de sa voix grave et bien timbrée; je me rappelle une espiègle, qui promettait de devenir charmante, et je vois que la jeune femme a tenu toutes les promesses de l'enfant .
On devinait à son accent convaincu que, dans sa bouche, ce compliment n'était pas banal et qu'il
exprimait une admiration sincère. Hyacinthe y répondit par une seconde révérence, puis se rassit. Tout en feignant d'être affairée à sa broderie, elle examinait en dessous le député. Il ne lui plut pas tout d'abord. Elle reconnaissait qu'il ne manquait ni de manières ni de distinction; mais son ton doctrinaire la choquait et elle estimait qu'il sentait encore un peu trop le robin.
— Vous venez de Saint-Maxe, monsieur, demanda le chevalier avec une intonation légèrement agressive ; il paraît qu'on fait du tapage là-haut et qu'on veut pendre le sieur Pélissier?
— La misère est grande dans le faubourg, monsieur, et quand les pauvres gens ont faim, il est difficile de les empêcher de crier. Néanmoins j'espère que si M. Pélissier est circonspect, nous n'aurons à déplorer aucun désordre.
— Quand on sème le vent, on récolte la tempête... Enfin, Dieu vous entende!... Et quelles nouvelles nous rapportez- vous de Versailles?... Votre monsieur Necker a-t-il inventé un nouveau moyen de rétablir nos finances en puisant dans les poches de la noblesse?
— Monsieur le chevalier, la noblesse est trop raisonnable pour ne pas prendre part aux sacrifices communs... Il y a une force des choses qui l'emporte sur les considérations de personnes; une grande révolution est commencée, rien ne l'arrêtera; il ne tient qu'à la noblesse d'y concourir en faisant son devoir.
— Une révolution, s'écria M. de Vendières, en
levant les bras, voilà le gros mot lâché! Eli bien! non, monsieur, notre devoir est de conserver la monarchie que des factieux veulent détruire!
— L'Assemblée, déclara gravement Baujard, a le plus profond respect pour la monarchie et le monarque; mais le roi est mal conseillé et ce sont ces conseillers perfides qui risquent de compromettre la paix du royaume.
— Pourtant, monsieur, objecta avec vivacité Hyacinthe, le roi est animé des intentions les plus généreuses; il l'a prouvé en convoquant les États- Généraux.
— Le rui, madame, a, je le crois comme vous, l'amour du bien public; il a été doué d'excellentes qualités, seulement, à sa naissance, une méchante fée est intervenue : « Tu seras plein de bonnes intentions, a-t-elle pronostiqué, mais tu seras indécis et faible, et ce que tu accorderas d'une main, tu le reprendras de l'autre... » Je dois ajouter que celle qui joue actuellement le rôle de la maligne fée est malheureusement la reine Marie-Antoinette.
— Vous calomniez la reine, monsieur... Sa Majesté est un ange !
— Oui, l'ange de la frivolité et du caprice... Elle traite une révolution qui va décider du sort de la France, comme elle traiterait une intrigue de cour, où il s'agirait de déplacer un ministre et de favoriser Mme de Polignac.
— Fi! monsieur, protesta Hyacinthe avec un éclair d'indignation dans les yeux, les gens de la faction du duc d'Orléans ne tiendraient pas un pire langage.
Les grands yeux étincelants de la chanoinesse troublèrent un moment le député et leur magie arrêta la verte réplique qui lui venait aux lèvres. Il sourit et s'asseyant auprès d'Hyacinthe :
— Croyez-moi, madame, insinua-t-il, laissons cette discussion où nous ne nous entendrions pas; la politique est une dissonance dans la bouche d'une jeune femme... Expliquez-moi plutôt comment j'ai la bonne fortune de vous rencontrer à Bar, quand je vous croyais à l'abbaye de Poulangy?
Elle le regarda de côté et trouva que, lorsqu'il souriait, il avait l'air plus jeune et plus aimable. Elle comprit qu'elle n'arriverait à rien en le heurtant en face et répondit gaîment :
— Vous imaginiez-vous que nous étions cloîtrées?... Nous avons le droit de passer chaque année un mois chez des amis ou trois mois chez nos parents... J'en ai profité pour visiter ma tante de Rosnes.
— Et vous ne vous ennuyez pas derrière vos grilles?
— D'abord, il n'y a point de grilles à l'abbaye... Nous avons chacune notre appartement et nous nous recevons à tour de rôle. Beaucoup de ces dames sont bonnes musiciennes; nous nous donnons souvent de petits concerts qui ne manquent pas d'agrément... Chantez-vous toujours, monsieur?
— Eh ! quoi, vous vous souvenez de m'avoir entendu?
— Certainement, dit-elle en coulant vers lui son ensorcelant regard, je me rappelle qu'un jour vous
nous avez chanté à miracle : « J'ai perdu mon Eurydice... » Vous aviez, ce jour-là, un habit de taffetas gris, à rayures gris foncé, qui vous seyail for! bien... Quand on est ridant, on n'oublie rien, surtout lorsqu'on vit dans une campagne aussi solitaire que La Chalade.
Il écoutait cette jolie personne avec une visible satisfaction; il lui savait gré de s'être souvenue de lui. Son amour-propre était doucement chatouillé; la sévérité de ses principes de doctrinaire se détendait dans le voisinage de cette jeune patricienne aux grands yeux pers et à la grâce enveloppante. Ellemême s'apercevant du charme qu'elle exerçait, se mit en tête de gagner Baujard à la cause du roi et n'épargna rien pour le séduire. — Tandis que Mme de Rosnes et le chevalier s'étaient installés sans façon à leur table de trictrac, le député et la chanoinesse évoquaient les souvenirs de leur commun séjour à La Chalade. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ayant mis la nature à la mode, les deux causeurs s'extasiaient à tour de rôle sur les vastes profondeurs des forêts de l'Argonne, sur les étangs clairs, enceinturés de joncs, sur la paix des villages perdus en plein bois. Tous deux avaient l'esprit cultivé; leur conversation effleurait les sujets les plus divers : musique, théâtre, philosophie, les écrivains et les livres en vogue. François Baujard s'efforçait de plaire et il y réussissait, grâce à une chaleur verveuse qui allait parfois jusqu'à l'éloquence, grâce aussi à un organe sonore qui donnait de la vie et de la couleur à ses moindres paroles.
Flatté de l'attention que lui prêtait la chanoinesse, il oubliait près d'elle les préoccupations que lui avait causées la présence de Pélissier à la réunion des notables. Il oubliait la foule grondante autour de l'église et les groupes menaçants qu il avait traversés pour descendre au Bourg...
Tout à coup, dans lapaciiique intimité de la pièce ombreuse, où les roses exhalaient leur parfum et ou s'échangeaient d'aimables propos, un étrange brouhaha arriva du fond de la rue : - refrains hurles par des centaines de voix avinées et fausses, huées sinistres, fracas de portes et de volets précipitamment fermés. .
La chanoinesse et son interlocuteur avaient brusquement interrompu leur causerie et prêtaient roreille. A mesure que les clameurs se rapprochaient, les traits du député s'assombrissaient.
- Que signifie ce tapage? demanda M- de Rosnes en laissant tomber ses dés.
- Hum! murmura le chevalier inquiet, je crois, malgré les assurances de M. le député, qu'il y a eu du désordre à Saint-Maxe.
- Baujard, reprit M- de Rosnes, voyez donc ce
qui se passe! . .
François Baujard n'avait pas attendu cette injonction pour écarter les volets intérieurs et ouvrir la croisée. Use pencha sur la barre d'appui, regarda au dehors et reçut des talons à la nuque une commotion violente.
Du haut de la rue Saint-Antoine, embrasée dans toute sa longueur par les rayons déjà obliques d un
rutilant soleil, une foule compacte, houleuse se ruait avec de rauques glapissements. Sur ses flancs, des forcenés ébranlaient à coups de bâtons les volets clos des maisons riveraines, ou exécutaient de farouches danses de sauvages, à droite et à gauche d'une charrette lancée au grand trot.
Baujard se fit un abat-jour de l'une de ses mains et, comme ce fougueux torrent se rapprochait rapidement de la place, il distingua, accroché à l'échelle, le Calougnat agitant une sorte de haillon au bout d'une trique. Bientôt le député reconnut dans cette loque ensoleillée un habit gris taché de sang et, avant d'avoir aperçu le corps de Pélissier traîné à l'arrière de la charrette, il put déjà pressentir l'atroce tragédie.
— Ils l'ont assassiné! murmura-t-il en se retournant tout pâle vers les deux dames et le chevalier... Je vous en prie, mesdames, ne regardez pas!
La foule des émeutiers venait de faire halte, juste en face des fenêtres, sur la place des Antoinistes, où coulait alors un ruisseau. Deux hommes empoignèrent le corps de Pélissier et le couchèrent dans l'eau; une femme s'accroupit sur le bord, tourna le visage du malheureux négociant vers le carré de ciel bleu qui s'ouvrait immaculé au-dessus des toits :
— Begarde le ciel, lui dit-elle, et demande-lui pardon !
La bête humaine, ivre de cruauté, montrait toutes ses perversités à nu. D'autres mégères, plus implacables encore, emplissaient d'immondices la bouche béante du mourant :
28 LA GIIANOINESSE
— Tiens! mange de la brioche! hurlaient-elles avec d'ignobles ricanements.
Surexcité par les huées de la bande, le Calougnat sauta à bas de la charrette et se mit à danser sur le cadavre.
— Monstres! cria de la fenêtre Baujard indigné, vous n'êtes pas des Français, vous vous conduisez comme des bêtes fauves !
Une bordée d'injures et de menaces répondit à cette exclamation :
— Hé! là-haut!... Veux-tu qu'on t'en fasse autant?...
— Retirez- vous!... Vous allez nous faire massacrer! chuchota le tremblant chevalier, en tirant Baujard par les pans de son habit.
Il l'entraîna dans le salon et ferma vivement la fenêtre, tandis que, sur la place, une clameur formidable montait : « Mort aux accapareurs ! »
Tous quatre se regardaient, atterrés et silencieux. Us entendirent la lugubre charrette se remettre en marche et la foule fangeuse s'écouler tumultueusement vers l'autre extrémité du Bourg.
— Quelle horreur! murmura Mmc de Rosnes en joignant les mains; comment tout cela va-t-il finir?
— Il n'y a donc ici ni police ni force armée pour mettre ces bandits à la raison? s'exclama la chanoinesse.
— L'autorité a perdu la tête, je le crains, répliqua le député... Avant qu'on ait le temps de rassembler les dragons de M. de Travanet, les choses peuvent s'aggraver encore... Mesdames, ajouta-t-il en se
tournant vers Mmo de Rosnes et en adressant un regard presque suppliant à la chanoinesse, je vous engage à quitter la ville cette nuit même et à vous réfugier à la campagne... Ces misérables sont ivres de sang et de désordre; l'impunité les rend audacieux. Aujourd'hui ils se sont attaqués à Pélissier; demain, peut-être, essaieront-ils de piller les maisons des nobles!... Il faut partir!
— Vous avez raison, Baujard, répondit Mme de Rosnes; le séjour de cette ville de cannibales devient dangereux pour nous... Nous pourrions nous rendre à La Chalade, chez ma sœur de Saint-André... Mais comment décamper? J'ai bien une voiture, seulement je n'ai pas de chevaux.
— Je vous en procurerai, repartit le député... Je cours à l'Hôtel de Ville pour inviter la municipalité à organiser la défense et pour requérir l'intervention des dragons... Je m'occuperai en même temps d'assurer votre départ... Attendez-moi vers minuit et d'ici là préparez-vous pour le voyage...
Il se rapprocha d'Hyacinthe d'Eriseul :
— Je regrette, madame, de vous quitter si brusquement, et je souhaite que nous nous revoyions dans un milieu plus paisible.
— Au revoir donc, monsieur! répondit la chanoinesse en lui tendant la main.
Il la baisa, salua et, gagnant la rue redevenue déserte, il remonta dans la direction de la ville haute.
LA GILLOTTE
Grèce à l'énergique initiative de François Baujard, la municipalité s'était enfin décidée à agir. Quelques nobles montèrent à cheval, une sorte de garde civique fut organisée, les dragons reçurent Tordre d'intervenir et l'on courut sus aux émeutiers. On arriva malheureusement trop tard pour empêcher le pillage de la maison de Pélissier. Ce ne fut que vers huit heures du soir qu'on put arrêter les principaux meneurs. Dès que le député eut acquis la certitude que le désordre serait promptement réprimé, il rentra chez lui, soupa à la hâte, puis redescendit par les Quatre-vingts degrés jusqu'au logis du maître de poste, afin de faire mettre deux bons chevaux à la disposition de Mme de Rosnes.
En quittant la poste, il consulta sa montre.
— Neuf heures et demie.
11 pressa le pas et gagna la rue des Tanneurs, à
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l'extrémité de laquelle se trouvai! le couvent des Augustins. Malgré l'heure peu avancée, le quartier était déjà désert. Très effrayés par l'émeute, les habitants se tenaient claquemurés chez eux et, de la porte Saint-Nicolas à l'angle des bâtiments conventuels, Baujard n'aperçut pas une àme. Il ne semblait, du reste, nullement désireux d'être rencontré et reconnu, car il se dissimulait de son mieux en rasant les murs et, pour plus de précaution, bien que la nuit fût très chaude, il relevait le collet d'une longue redingote qu'il avait endossée pardessus son habit.
En face des Augustins, non loin du pont jeté sur un canal de dérivation servant aux tanneries, s'élevait une rangée de façades étroites et basses, bâties en torchis et n'ayant qu'un étage en surplomb, audessus du rez-de-chaussée occupé par des boutiques. L'une de ces maisons avait alors pour locataires deux fdles, la tante et la nièce, qui y tenaient un cabinet de lecture et qui étaient connues dans la ville sous les noms de la Briquette et la Gillotte.
A l'heure où François Baujard longeait la rue des Tanneurs, la tante, Manon Briquet, était déjà remontée dans sa chambre située au premier étage; la nièce, celle qu'on appelait la Gillotte, se tenait assise près du comptoir, dans la boutique aux murs tapissés de rangées de livres dont le poids faisait plier les rayons de sapin. Accoudée à la tablette du comptoir, le front dans la main, elle feuilletait distraitement un volume à tranche rouge, à la lueur d'une chandelle fumeuse. De temps en temps, elle
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relevait la tête, prêtait l'oreille et l'agitation de l'un de ses pieds, chaussés de souliers roses à hauts talons blancs, trahissait une impatience nerveuse.
Nanine Gillot courait sur ses trente ans. Petite, rondelette et pétulante avec des façons garçonnières, elle ne manquait pas d'un certain attrait. Elle avait été jolie à vingt ans et conservait encore des restes savoureux de cette beauté plus affriolante que distinguée : — un teint frais, de belles dents, une bouche charnue, un nez retroussé aux ailes dilatées, des yeux bruns malicieux et provocants. Ses cheveux châtains naturellement crêpelés étalaient leurs boucles abondantes dans l'entortillement d'une barbe de dentelle. Son déshabillé de percale fond blanc à raies roses, très échancré, découvrait un cou grassouillet et mettait en valeur un corsage bien garni, une taille flexible, des hanches rebondies. Tout en elle disait une nature sensuelle, passionnée et colère : — le front busqué, les yeux allumés, le nez aux narines gonflées, la bouche aux lèvres humides.
Sa tante Manon Briquet, fille peu scrupuleuse et de réputation équivoque, lui avait dès seize ans laissé la bride sur le cou. Abandonnée à toute la fougue de son tempérament, Nanine n'avait eu pour éducateur que le cabinet de lecture où foisonnaient les livres dangereux. Sur les rayons vermoulus de la boutique s'épanouissait la flore capiteuse des romans licencieux à la mode, mêlée aux productions hardiment subversives des encyclopédistes : les Bijoux indiscrets auprès des œuvres de Duclos; Candide, Jacques le fataliste et le Sopha
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voisinant avec le Contrat social] la Paysanne pervertie de Restif de la Bretonne à deux pas de 1" Emile, et 1rs Aventures du Chevalier de Faublas — une nouveauté — non loin de YHistoire philosophique des Indes. De tous ces livres où s'était concentré l'esprit libertin et négateur du dix-huitième siècle, s'exhalait une odeur de volupté perverse, quelque chose comme le parfum aphrodisiaque des seringas et des tubéreuses dans une chambre close. Cette brûlante atmosphère avait précocement surchauffé l'imagination et troublé les sens de Nanine. Libre de ses actions et n'obéissant qu'aux faciles préceptes de « la bonne loi naturelle », elle n'avait été retenue ni par la pudeur qu'elle regardait comme un préjugé, ni par la religion qu'elle traitait de faiblesse superstitieuse. Se sachant jolie fille, elle s'était jetée de bonne heure dans la galanterie, avec d'autant moins de scrupules que ses livres favoris ne lui prêchaient d'autre morale que celle du plaisir.
Elle avait eu de nombreux amants parmi les nobles et les riches bourgeois de la ville haute, et l'on prétendait que dans sa prime jeunesse François Baujard avait figuré en première ligne sur la liste de ses galants. A la vérité, depuis que ce dernier était devenu un magistrat influent, il paraissait avoir renoncé à ses bonnes grâces; néanmoins les mauvaises langues assuraient qu'entre eux toutes relations n'avaient pas complètement cessé, et que le lieutenant général gardait à la Gillotte une certaine reconnaissance du plaisirqu'elle lui avaitdonnéjadis.
Les médisants ne se trompaient pas tout à fait;
car c'était précisément vers la boutique du .cabinet de lecture que François Baujard se dirigeait furtivement, la nuit du 27 juillet 1789.
Deux coups frappés discrètement aux volets du magasin firent sursauter Nanine Gillot. Elle se leva précipitamment et courut ouvrir la porte qui s'entrebâilla pour livrer passage au député.
— Enfin, vous voici! chuchota la jeune femme en tournant prudemment la clef dans la serrure, je commençais à croire que vous me faisiez faux bond ou qu'on ne vous avait pas remis ma lettre...
— Je l'ai reçue, répondit Baujard en se débarrassant de sa longue redingote, et, vous le voyez, j'ai déféré à votre désir... Mais les événements de la journée m'ont retenu très tard à la municipalité... Vous savez qu'on a assassiné Pélissier?
— Oui, le peuple s'est vengé de celui qui l'affamait... Il l'a tué et c'était justice.
— Je n'ai pas le temps de discuter sur ce point avec vous, repartit sarcastiquement Baujard. Je constate seulement avec regret que vous êtes encore plus exaltée que jadis.
— Que voulez-vous? riposta Nanine en dardant effrontément ses bruns regards sur son interlocuteur, je n'ai pas changé, moi!... J'ai toujours chaud au cœur et à la tête... Asseyez-vous et causons. . . Et vous, François Baujard, avez-vous gardé pour moi un peu delà bonne amitié d'autrefois?
— Vous me trouverez, Nanine, toujours disposé à vous rendre service... ; dans la mesure du possible, s'entend.
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— Ouais! murmura méditativement la Gillotte... Eh bien! je vas vous mettre à l'épreuve... Je m'intéresse d'une façon particulière à un homme à talent, un garçon d'esprit sans fortune, qui désire se pousser dans le monde, et j'ai compté sur vous pour lui venir en aide.
— Quel âge a-t-il, cet homme à talent?
— Dix-neuf ans... Il sort du collège où il a fait de brillantes études.
— Ho! ho! interrompit ironiquement Baujard, vous vous livrez maintenant à l'éducation de la jeunesse?
— Mauvais plaisant! répliqua Nanine sans se fâcher, laissez-moi d'abord finir... Le jeune homme est ambitieux et son ambition est justifiée par son mérite... J'ai deux choses à vous demander pour lui : d'abord, de le présenter dans le salon de Mme de Chavagne, qui reçoit les beaux esprits de Bar et où il pourra frayer avec des gens utiles, et puis...
— Et puis?
— Comme il est pauvre, d'user de votre influence pour lui trouver un emploi lucratif, soit à la municipalité, soit dans les bureaux de la Chambre des comptes.
— Comment se nomme votre protégé?
— Jean-Joseph Benard... Son père était avocat et son oncle maternel est curé à La Chalade.
— Benard?... répéta le député en fronçant ses épais sourcils, n'est-ce pas lui qui vient de publier une ode à la Bastille?
— Précisément.
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— On m'a montré ses vers, reprit froidement Baujard, ils sont plats, ampoulés et pleins de sottes déclamations.
— Vous êtes difficile! dit Nanine vexée... Mais passons... Pouvons-nous compter sur vous?
— Excusez-moi... En premier lieu, je repars demain pour Paris et je n'aurai pas le loisir de revoir Mme de Chavagne... Quant à un emploi, le moment est inopportun ; l'Assemblée nationale s'occupe de modifier l'administration des provinces et je suis même chargé d'un rapport sur la division du royaume en départements.
— Renard patientera volontiers quelques mois; puisque vous êtes chargé de réorganiser l'administration, il vous sera facile de le caser dans les nouveaux emplois.
— Désolé de vous répondre par un nouveau refus; mais en acceptant les fonctions de rapporteur, je me suis imposé comme règle de n'user jamais de mon influence pour placer mes parents ou mes amis... Je ne saurais faire d'exception en faveur de M. Renard.
— Ah! s'exclama avec irritation Nanine, vous n'êtes pas gentil, savez-vous?
— Croyez à tous mes regrets, murmura Baujard en se levant et en rendossant sa redingote.
— De grâce, pas d'eau bénite ! repartit impétueusement la Gillotte, c'est peine inutile. Vous n'avez pas la mémoire du cœur, François Baujard, c'est une justice à vous rendre. Ah! quand vous étiez jeune et que vous tourniez autour de mes jupes,
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j'aurais dû vous répondre, moi aussi : « Mille regrets, le moment est mal choisi! » Mais j'étais trop bonne fille et je n'ai eu affaire qu'à un ingrat!... Voyons, m'n' ami, montrez-vous plus arrangeant avec votre petite Nanine... Ce n'est pas votre dernier mot?
Tandis qu'elle se tenait devant lui, la lèvre provocante et le regard allumé, le député repensait à la spirituelle et aristocratique figure de la chanoinesse; il revoyait ses attirants yeux verts, sa bouche malicieuse, la grâce de son sourire Cette soudaine vision eut pour effet de le rendre insensible aux allusions rétrospectives et aux mines cajoleuses de Nanine. Il se rappela qu'il avait promis d'être avant minuit chez Mme de Rosnes. Il releva vivement le collet de sa redingote et se retournant vers son ancienne maîtresse :
— N'insistez pas, dit-il, il est tard et j'ai encore quelques personnes avoir avant de rentrer... Bonsoir, Nanine, ayez l'obligence de m'ouvrir la porte.
Désappointée, se mordant les lèvres, elle obéit et livra passage au député sans ajouter un mot. Mais quand elle eut brusquement refermé la porte et tourné la clé dans la serrure, elle étendit le bras dans la direction de la rue et agitant un doigt menaçant :
— Toi, grommela-t-elle entre ses dents, tu me le paieras!
Elle revint prendre le chandelier et ouvrit dans le fond une porte vitrée communiquant avec une arrière-boutique. Cette seconde pièce étroite, meublée d'une table ronde, d'un canapé canné et de
chaises de paille, servait de salle à manger. Dès qu'elle eut placé le lumignon sur la table, Nanine, à l'aide d'un manche à balai, frappa trois coups au plafond. Presque aussitôt après, des pas légers firent craquer les marches d'un escalier intérieur par où l'on descendait du premier au rez-de-chaussée, et l'on vit émerger de l'ombre un jeune garçon de taille moyenne.
Avec son habit noir râpé, sa cravate de batiste, ses souliers à boucles de cuivre, ce jouvenceau avait l'air d'un séminariste. Ses épaules trop hautes, « en porte-manteau », engonçaient un cou maigre sur lequel s'emmanchait une longue figure bise, dont deux yeux gris très mobiles, trop rapprochés d'un nez effilé, formaient le trait principal. Des lèvres minces et facilement crispées achevaient de donner à ce visage imberbe une physionomie inquiétante.
— Eh bien? demanda-t-il impatiemment à la Gilotte.
— Eh bien! mon fi, répondit Nanine désappointée, j'en suis pour mes frais... Je me serais adressée à un mur que j'aurais obtenu plus de satisfaction.
— Il refuse de s'intéresser à moi? reprit Jean- Joseph Renard d'une voix altérée.
— Il refuse.
— Pour quel motif?
— Oh! des calembredaines!... Il part demain et ne peut te présenter chez Mme de Chavagne... Quant à un emploi, il a, dit-il, pour principe de ne protéger ni ses parents ni ses amis, à plus forte raison un inconnu... 11 ne s'est pas mis en peine de
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me dorer la pilule etj'ai bien deviné qu'il lui déplaisait de s'occuper de toi.
— Tu aurais dû lui montrer mon ode à la Bastille.
— Inutile, répliqua Nanine en haussant les épaules, il la connaissait... Il a eu l'aplomb de me soutenir que tes vers étaient mauvais... Entre nous, je le crois jaloux de toi.
Les lèvres du jeune Renard ébauchèrent un méchant sourire et ses yeux gris eurent cette expression de féroce dépit qui est propre aux ambitieux déçus et aux auteurs siffles.
— Ah ! grommela-t-il, mon ode n'a pas eu l'heur de lui plaire... Jaloux! C'est bien possible... Mon talent de poète porte ombrage à ce robin parvenu, et s'il refuse de me produire dans le salon de Mme de Chavagne, c'est qu'il a peur que je n'y tienne trop de place... Mais il aura beau faire, je veux percer et je percerai, malgré les envieux et les intrigants !
— A la bonne heure, mon fil s'écria la Gillotte en lui posant sur l'épaule une main caressante; un garçon d'esprit comme toi ne doit pas se décourager... Tu te retourneras d'un autre côté.
— Et duquel? répliqua aigrement le jouvenceau qui passa soudain de la colère à un hargneux abattement... Je ne rencontre chez les anciens amis de mon père que du mauvais vouloir ou de l'indifférence. Les mieux disposés me trouvent trop jeune et me conseillent d'attendre... Attendre? Comme si j'en avais le temps!... Je suis sans le sou et ce n'est
pas avec de la patience que j'emplirai ma bourse!... Ah! si j'arrive jamais à être quelque chose, comme je leur ferai payer cher leurs rebuts et leurs dédains!
— Tu arriveras, m'n'ami, crois-en ta Nanine qui t'adore et ne demande qu'à te donner un bon coup de main!... Seulement, en cherchant à frayer avec les nobles et les gros bonnets, tu n'as peut-être pas pris le chemin le plus court.
— Explique-toi... Je ne comprends pas.
— Viens tout-ci, continua câlinement Nanine en le faisant asseoir près d'elle sur le canapé, 'et causons gentiment... Tu demandes de quel côté tu dois te retourner?... Crois-moi, ce n'est pas à la porte des gens huppés et des gros hères de la ville qu'il faut frapper; c'est plus bas, dans les faubourgs, chez les gens du peuple, qui sont pauvres comme toi et comme toi veulent leur place au soleil.
— Le peuple? répéta Joseph Renard avec une dédaigneuse grimace.
— Oui, le peuple qui a faim et qui gronde aux portes des boulangeries... J'ai de bons yeux, moi, et depuis l'ouverture des États-Généraux, je vois quelle tournure prennent les choses... La prise de la Bastille a porté un coup à la royauté et à la noblesse... Derrière les bourgeois du Tiers on entend déjà s'agiter le menu peuple qui travaille et qui geint... En écoutant, ce tantôt, passer les hommes qui ont exécuté Pélissier, je me disais que le temps n'est pas loin où les petits commanderont à leur tour... Alors ceux qui auront pris leur parti
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monteront au pinacle, et c'est parmi ceux-là que tu dois te ranger.
De ses yeux froidement aigus et fouilleurs Renard la dévisageait, étonné de sa clairvoyance.
— Hé! murmura-t-il, alléché, il y a du vrai dans ce que tu dis, et c'est peut-être de ce côté-là qu'il faudrait virer?..
— Pour sûr! affirma Nanine... Seulement il ne s'agit pas de barguigner... Le peuple est comme les femmes, il veut qu'on soit tout à lui... Dans ton ode à la Bastille tu as cherché à ménager la chèvre et le chou et tu n'as contenté personne... Les nobles se sont fâchés et les enragés ne t'ont pas reconnu pour un des leurs. Il faut être carré et devenir franchement révolutionnaire.
— Mais si je tourne brusquement casaque, je risque de me brouiller avec mon oncle le curé, et c'est chez lui seul que je peux à c't'heure trouver le vivre et le couvert.
— Aussi n'est-il pas nécessaire de casser les vitres dès aujourd'hui. Retourne te remplumer d'abord à la cure de La Chalade; emploies-y tes loisirs à écrire un essai sur les droits et les souffrances du peuple... Je connais ici un libraire qui te l'imprimera... Bien qu'il m'en coûte de me séparer de toi, je patienterai et te tiendrai au courant... Au moment favorable, vite un mot et tu arriveras!.. Tu as la plume facile et la langue bien pendue... Je veux qu'avant un an tu remues nos tisserands et nos vignerons, comme Camille Desmoulins soulève les Parisiens au Palais-Royal.
— Nanine, s'écrie Renard remonté et plein d'admiration, tu es ma bonne fée!... Comment reconnaîtrai-je jamais ton amitié?
— En m'aimant, mon chouri, repartit la Gillotte, qui se chatta voluptueusement contre le jouvenceau.
— C'est chose faite, murmura-t-il d'une voix enjôleuse.
A défaut de sensibilité, le désir de parvenir poussait Renard à la tendresse. Il baisa câlinement les yeux bruns de Nanine, dont le corps tout entier frémit sous cette lente caresse.
— Oh ! reprit-elle en le baisant à son tour, comme tu sais me cajoler!... Tu es un embobelineur, m'n'ami; tu deviendras un orateur entraînant comme Mirabeau et je te verrai un jour député à la place de cet intrigant de Baujard!
— Ma Nanon, dit Renard, dont les yeux pétillèrent, je te devrai tout ça!
— Oui et alors tu seras comme les autres, tu m'oublieras! soupira-t-elle.
— Jamais!
— Bien vrai?
— Je te le jure...
— Bah ! murmura-t-elle en se jetant dans ses bras, les yeux noyés et la bouche frémissante, aimons-nous en attendant... C'est encore ce qu'il y a de meilleur et de plus sûr au monde!...
Vers minuit, à travers les rues endormies, deux robustes chevaux attelés à une spacieuse berline trottèrent vers la route de Glermont, emportant dans la caisse capitonnée de velours réséda Mme de Rosnes, la chanoinesse et le chevalier de Vendières. Pour plus de sûreté, François Baujard était monté sur le siège du cocher et avait escorté les voyageurs jusqu'au faubourg de Marbot, gardé par un poste de dragons. Ce fut là qu'on se sépara. Après avoir baisé la main de la tante et salué Hyacinthe encapuchonnée dans un coqueluchon de dentelle, le député regagna la ville, en pensant au scintillant regard et au spirituel profil de la jeune femme entrevue comme en un rêve, à la lueur incertaine des lanternes.
Tandis que la berline roulait sur la route encaissée entre deux rangs de collines basses, plantées de
vignes, les voyageurs s'arrangeaient pour passer le reste de la nuit le plus confortablement possible. Les deux dames s'étaient rencognées dans le fond; quant au chevalier, qui tournait le dos aux chevaux et partageait sa banquette avec des entassements de paquets, il avait suspendu son chapeau au filet, coiffé sans façon un bonnet de soie noire et il cherchait, sans y réussir, une bonne position pour dormir. Au moindre cahot, les sacs et les valises s'effondraient sur ses genoux et le forçaient à se déranger pour rétablir un équilibre toujours instable.
— Sainte Vierge , Daniel ! s'exclamait Mme de Rosnes agacée, ne pouvez-vous vous tenir tranquille?
— Je ne demanderais pas mieux, madame; ce sont ces maudits paquets qui ne veulent pas rester en repos.
Il soupirait, puisait des consolations dans sa tabatière et se remettait à lutter contre les valises. A la fin, il en plaça deux sous ses pieds, deux autres contre ses épaules et parvint à sommeiller sur ce chancelant oreiller.
De Bar-le-Duc à Clermont il y a environ treize lieues. Le soleil était déjà levé quand on atteignit cette petite ville. Tandis qu'on relayait, les deux dames et le chevalier se sustentaient d'une tasse de café, puis la berline prenait la route des Islettes — un long ruban monotone qui se déroulait entre deux rangées d'ormes poudreux. — La chanoinesse avait baissé Tune des glaces et contemplait distraitement
les bois qui moutonnaient à l'horizon et dont les cimes commençaient à s'ensoleiller. Ses deux compagnons s'étaient assoupis de nouveau. Peu à peu, l'air matinal, le balancement régulier de la voiture, le bourdonnement des mouches, la monotonie de la route, agirent à leur tour sur la jeune femme; ses yeux se refermèrent et elle s'endormit de ce lourd sommeil du matin, qui devient invincible après une nuit agitée.
Aux Islettes, le conducteur quitta la grande route de Verdun à Sainte-Menehould et s'engagea dans la vallée de la Biesme, où un chemin d'exploitation, longeant le canal de Biesme, va de Beaulieu à Viennele-Chàteau. On se trouvait au cœur de l'Argonne, ce massif forestier qui s'élève comme un verdoyant rempart entre les terres à blé du Verdunois et les plaines crayeuses de la Champagne. La Biesme, coulant entre des prairies doucement mamelonnées, divise en deux parties inégales cette région boisée, qui tranche absolument par la nature de son sol accidenté et par les mœurs de ses habitants sur la physionomie des pays environnants. A cette époque surtout, elle n'était traversée que par une seule voie carrossable et ses villages, juchés comme des nids en pleine futaie, n'avaient que peu de relations avec les villes du Barrois ou de la Champagne. Pauvres, ignorants, à demi sauvages, les paysans y demeuraient isolés du reste de la province, vivant uniquement de la forêt et ne connaissant d'autre aristocratie que celle des gentilshommes verriers, souvent aussi dépenaillés et illettrés qu'eux-mêmes.
Ces gentilshommes, établis en Argonne depuis le xvie siècle , possédaient par lettres patentes de Henri III le privilège de fabriquer le verre sans déroger. Leurs verreries étaient disséminées dans les gorges de la forêt, dont ils se regardaient un peu comme les maîtres et seigneurs. Leur industrie réalisait d'assez beaux bénéfices, mais leurs familles étaient nombreuses et ils aimaient à bien vivre, de sorte que beaucoup d'entre eux passaient peu à peu de l'aisance à la misère et ne se distinguaient plus guère des paysans leurs voisins, dont ils parlaient la langue et portaient l'habit. Mal en point et désargentés, ils étaient alors réduits à braconner ou à travailler comme ouvriers dans les verreries de leurs parents plus chanceux. Pauvres ou fortunés, tous s'enorgueillissaient de leur noblesse; leurs enfants se qualifiaient de chevaliers et ils ne se mariaient qu'entre eux.
Les bourgeois des villes, scandalisés par leurs mœurs libres et leur tenue débraillée, méprisaient ces singuliers gentilshommes qu'ils appelaient des hâzis (brûlés) parce qu'ils travaillaient demi-nus devant leurs fours incandescents; les verriers rendaient au centuple leurs dédains aux roturiers, qu'ils traitaient de sacrés-mâtins. Quelques-uns d'entre eux, cependant, comme les Grandrupt, les Brossard, les Saint-André, avaient su se maintenir dans une position aisée. Ils exploitaient les usines les plus importantes du canton et s'étaient alliés aux familles nobles de la province, sans perdre rien de leur humeur indépendante et de leurs façons originales.
La berline de Mme de Rosnes avait déjà dépassé le village du Neufour et allait atteindre le hameau du Claon situé à la lisière du bois, quand les voyageurs furent tirés de leur sommeil par un brusque arrêt de la voiture et une violente altercation.
Les dames sursautèrent dans leur coin, le chevalier se frotta les yeux et, à moitié ensommeillé, abaissa l'une des glaces. Les chevaux se cabraient, le conducteur jurait et des paysans armés de serpes et de cognées entouraient la berline en criant.
M. de Vendières, mal éveillé, se crut encore à Bar et balbutia en pâlissant :
— Seigneur!... Les assassins de Pélissier!
— Vous rêvez, Daniel!... Nous sommes loin de Bar, mon ami! dit Mme de Rosnes, qui avait mieux gardé son sang-froid, mais qui néanmoins commençait à s'inquiéter.
La chanoinesse, à son tour, s'était penchée à la portière :
— Conducteur, que nous veulent ces gens-là et qu'y a-t-il?
— Sauf votre respect, madame, répondit un paysan en bras de chemise, il y a que nous avons besoin de vos chevaux pour ramener le bois que nous allons couper!...
Si les gens attroupés autour de la voiture n'avaient rien de commun avec les assassins de Pélissier, ils n'en étaient pas moins, comme eux, en révolte contre l'autorité. — Le souffle de l'orage révolutionnaire les avait également affolés. Avec une rapidité électrique, le bruit s'était répandu dans les campagnes
que l'Assemblée nationale venait d'abolir les droits seigneuriaux, et immédiatement, logiciens étroits mais convaincus, les paysans en avaient conclu que les terres des seigneurs appartenaient désormais aux communes. Les gens de l'Argonne, plus ignorants encore que leurs voisins, mais aussi plus besogneux et entreprenants, s'étaient sur-le-champ avisés de mettre en application cette commode et nouvelle théorie. Les forêts du Clermontois, propriété des princes de Condé, avaient de tout temps excité leur convoitise. — Du moment où il n'y avait plus de princes, la forêt princière devenait le bien de tous et chaque commune riveraine avait pleine liberté d'y exercer des droits de propriétaire. — Ainsi avaient pensé les habitants de Florent, village situé en face du Claon. Sous la conduite d'un ancien verrier qui leur servait d'oracle, ils étaient partis dès l'aube avec leurs outils, bien résolus de rapporter chacun au logis sa provision de bois de chauffage et de bois de charpente.
En arrivant près du Claon, l'arrière-garde des délinquants avait aperçu la berline de Mme de Rosnes. Une voiture de poste roulant sur ce chemin peu fréquenté était pour eux un événement et, avant de s'engager sous bois pour rejoindre le gros de la bande, les retardataires firent halte afin d'examiner cet équipage suspect. Les plus avisés songèrent qu'il y avait de la maréchaussée à Vienne-le-Château, où se rendaient probablement les voyageurs, et que ces derniers étaient capables en arrivant de les dénoncera la force armée. D'autres, plus pratiques,
ajoutèrent que les deux chevaux de poste arrivaient comme mars en carême pour aider à l'enlèvement des arbres abattus. Bref on décida unanimement qu'il fallait arrêter la berline et emmener en forêt le conducteur avec son attelage. — C'était la brusque mise à exécution de cette décision qui avait surpris les deux dames et leur compagnon au beau milieu de leur sommeil matinal.
— Mesdames et la compagnie, dit un paysan en ouvrant la portière et en soulevant son bonnet de coton, ayez l'obligeance de descendre.
Pendant qu'il parlait, cinq ou six gars déterminés dételaient les chevaux et s'emparaient du conducteur récalcitrant. Mme de Rosnes, qui connaissait les mœurs du pays, devina qu'elle avait affaire à des rôdeurs de bois et crut devoir protester.
— C'est trop fort, s'écria-t-elle, il ne vous suffit pas de piller la forêt du prince, il faut encore que vous voliez nos chevaux !
— Descendez, ma bonne amie, chuchota le prudent chevalier, et ne discutez pas avec ces sauvages!
Il avait le premier mis pied à terre et tendait la main aux deux dames, en les suppliant d'être circonspectes, mais il avait compté sans lachanoinesse. Dès qu'elle fut sur la route, Hyacinthe toisa dédaigneusement les bûcherons :
— Vous êtes bien hardis, s'exclama-t-elle, d'arrêter les voyageurs sur le chemin du roi !
— Excusez, madame, répondit l'homme au bonnet de coton, nous ne vous arrêtons pas et vous êtes libres de continuer votre route à pied.
— C'est ce que nous aurions de mieux à faire, insinua le chevalier; La Chalade ne doit pas être loin.
— De quel droit prenez-vous nos chevaux? continua impérieusement Hyacinthe.
— Si vous êtes curieuse de le savoir, riposta un grand garçon barbu et narquois, venez le demander à celui qui nous commande!
— Et où est-il... celui qui vous commande?...
— Dans la gorge du Claon... Nous vous y mènerons si vous le désirez, ma belle damel
— Montrez-moi le chemin! reprit-elle résolument!
— Y penses-tu, Hyacinthe? murmura Mme de Rosnes stupéfaite.
— C'est de la folie, objecta M. de Vendière; vous ne songez pas, je suppose, à vous commettre en pareille compagnie!
— J'y songe parfaitement... Je ne serai pas fâchée de voir en face l'homme qui se permet un pareil brigandage!
— Eh bien! puisque vous faites la méchante, répliqua son interlocuteur, vous aurez ce plaisir... Holà! camarades, emmenons les tourtous et en route I . . . Nous n'avons pas le temps de nous amuser ! . .
En un clin d'oeil, les voyageurs furent placés au centre de la troupe, tandis que deux bûcherons tiraient les chevaux par la bride, et l'on s'engagea dans la gorge du Claon.
A quelques pas de la route, la futaie commençait. Les chênes et les hêtres se penchaient au-dessus
EN ARGONNE c; j
des talus sablonneux du chemin, où des bruyères en fleurs rougissaient parmi la mousse. A cette heure matinale, les grands fûts versaient une ombre fraîche sur le sentier. Ça et là, on entendait, dans 1 épaisseur du couvert, des bruits de cognées suivis
tl 7 TeUT d6S arbreS abattus- U«e P^étrante odeur de champignons s'exhalait de la terre humide des fourrés, et une faible brise, remuant la euillee faisait pleuvoir sur le sol des gouttes de lumière dorée. Mais ni les bûcherons ni leurs prison^ mers n étaient sensibles à ces charmes de la nature forestière. Le chevalier, coiffé de son bonnet de soie noire, donnait le bras à M- de Rosnes qui huilait à chaque pas contre les cailloux. Tous deux frissonnaient légèrement et n'osaient se communiquer ^urs maussades réflexions. Hyacinthe d'Eriseul cheminait la tête haute, les narines gonflées de colère et d impatience; elle fouillait d'un œil curieux la profondeur de la futaie et demandait d'un ton bref si 1 on n allait pas bientôt arriver Pendant vingt minutes, on gravi't la rampe de la
le tainfs'n011 TeiTl Un PkteaU °Ù commençait onor bûcherons houppa d'une voix
onZf TX PeVl01gnéeS 1U1 réP°»dirent; alors on prit a travers bois une étroite sente où l'on était oblige de marcher à la queue-leu-leu et où de regimbantes brindilles fouettaient à chaque instant le visage du maladroit chevalier.
Tandis qu'il pestait, les cépées s'éclaircirent et les voyageurs aperçurent au-dessous deux une