DEUXIÈME PARTIE
Le 22 avril 1791, la Société des Amis de la Constitution célébra à Bar l'inauguration du buste de Mirabeau.
Le temps marchait avec la vitesse d'un ouragan. Les scènes du grand drame révolutionnaire se succédaient, toujours plus tragiques et plus émouvantes. Le roi et la Cour avaient quitté Versailles; l'Assemblée nationale siégeait maintenant en souveraine à Paris; elle décrétait presque coup sur coup la mainmise de la nation sur les biens ecclésiastiques, la division du royaume en quatre-vingt-trois départements, la constitution civile du clergé et l'abolition de la noblesse héréditaire; — Mesdames tantes du roi étaient parties pour Rome et à leur
imitation on émigrait en masse ; — Mirabeau venait de mourir, l'Assemblée lui décernait les honneurs du Panthéon et, comme les Parisiens, les Amis de la Constitution de Bar-le-Duc, devenu Bar-sur-Ornain, rendaient à leur tour de solennels honneurs au fougueux champion des libertés publiques.
J.-J. Renard avait également progressé avec les événements. Ce n'était plus le jouvenceau humble et obséquieux, à la mine de séminariste, au pauvre habit noir râpé, quittant piteusement le presbytère de La Chalade, avec son mince paquet au bout d'un bâton. — Rentré à Bar au mois de septembre 1789, il y publiait d'abord un libelle franchement révolutionnaire, qui le brouillait définitivement avec son oncle, mais qui lui gagnait le cœur du parti avancé. Grâce aux conseils de Nanine Gillot, il s'affiliait au club populaire présidé par Henriot de Lahaicourt, y acceptait les fonctions modestes de secrétaire, et tout doucement devenait la cheville ouvrière de cette société influente. Il menait habilement par le nez le président Henriot, dont il composait les discours, et qui déclarait paternellement que « ce jeune homme fournirait une brillante carrière ». En attendant, le neveu du curé figurait à la tête des enragés; il s'était débaptisé et s'appelait maintenant Julius- Junius Renard; le peuple des faubourgs lui obéissait, les modérés le surveillaient avec inquiétude et ceux qui l'avaient dédaigné jadis commençaient à le redouter.
Le soleil brillait dans un ciel de printemps et promettait une belle journée de fête. Julius-Junius
Renard, dès midi, stationnait dans la cour du collège où siégeaient les Amis de la Constitution et d'où le cortège devait partir. — Les cheveux fripes sous un chapeau claque à cocarde tricolore, vêtu d'un habit de soie puce à collet bleu, cravaté de blanc, il portait un gilet et des culottes bouton d'or à liserés et nœuds bleu clair, et ses maigres jambes, chaussées de bas blancs, s'enfonçaient en des demibottes échancrées. Tout fier de cette pimpante et neuve toilette, qui faisait malheureusement ressortir ses épaules trop hautes, sa figure chafouine aux yeux trop rapprochés, il se multipliait autour du buste de Mirabeau déjà placé sur un brancard drapé de velours cramoisi et illustré d'inscriptions « rappelant les vertus et les travaux de l'illustre orateur » -r — il donnait des instructions aux gardes nationaux de l'escorte, groupait les huit citoyens chargés de porter le brancard, haranguait les jeunes citoyennes qui devaient tenir les banderoles attachées au buste, courait prendre les ordres des membres du bureau réunis dans la salle des séances, puis revenait affairé et important.
Enfin, au coup de deux heures, un roulement de tambours annonça le commencement de la fête; le cortège sortit de la cour et se dirigea vers la ville haute par la côte des Prêtres.
En avant, d'un pas mesuré et léger, marchaient huit jeunes filles en robes blanches, ceintes d'une écharpe tricolore, couronnées de roses et tenant à la main un rouleau de papier de musique. Elle» devaient chanter des chœurs et avaient été choisies-
parmi les filles de la bourgeoisie qui, pour parler le langage mythologique du président, «joignaient aux attraits des Grâces le talent harmonieux des Sirènes ». De fait, elles offraient de charmants échantillons de la beauté barroise. La tradition a conservé leurs noms : c'étaient Minette Lapique, Rosette Pernet, Thérèse et Madeleine Févez, Delphine et Huguette Dubé, Gabrielle Pattin et Clairette Lanthonnet. Quelques-unes, appartenant à des familles royalistes, faisaient contre mauvaise fortune bon cœur; toutes avaient de beaux yeux lumineux, une abondante chevelure et le teint frais comme la feuillée en mai.
Après elles, venaient les porteurs du brancard, entourés déjeunes femmes aux toilettes blanches et tricolores, puis la double file des membres de la Société, précédée du président, tenant à la main une couronne de feuilles de chêne. De chaque côté, une triple rangée de gardes civiques formait la haie. Une fanfare séparait la queue du cortège de la foule des curieux endimanchés qui se bousculaient à la suite, emplissant la côte d'un tapage de voix joyeuses et de toilettes claires.
Une réveillante brise d'avril courait sur cette triomphale procession qui s'allongeait dans la rue montante, sous un ciel d'un bleu doux, entre des murs décorés de jeunes verdures; Le soleil donnait aux robes blanches un éclat neigeux; il chatoyait dans les draperies rouges du brancard, découpait nettement dans l'air la silhouette du buste, égayait les habits foncés des Amis de la Constitution, allu-
mait des étincelles aux pointes des baïonnettes, mettait des éclaboussures d1or aux cuivres de la fanfare et épanouissait les figures de la foule tumultueuse.
Ce radieux soleil et cette brise de printemps semblaient s'associer à l'allégresse commune. A cette époque encore sereine de la Révolution, on sentait que les cœurs des bourgeois et des gens du peuple battaient à l'unisson dans la joie de la liberté conquise et dans l'énergique désir de défendre leur conquête contre les ennemis du dedans et du dehors. Par intervalles, après les fanfares des instruments,, les voix limpides des jeunes filles s'envolaient dans la lumière; elles chantaient des chœurs d'Alcesle et d'Iphigénie, et quand elles se taisaient, un intense cri de : « Vive la nation! » éclatait comme un roulement de tonnerre.
Ces clameurs de la foule montaient avec un ensemble plus nourri lorsqu'on passait devant les volets clos des maisons abandonnées par des familles nobles qui avaient fui à l'étranger. L'émigration commençait, en effet, à prendre des proportions inquiétantes, et dans cet exode de la noblesse vers Luxembourg et Coblentz, où les princes méditaient un retour offensif avec lassistance des armées étrangères, le peuple voyait la menace d'une restauration de l'ancien régime. Un frémissement decolère le secouait à la pensée de ces hobereaux rassemblés près des frontières et se vantant de mettre sous peu la France à la raison.
Après avoir parcouru les rues de la ville haute, le
cortège s'arrêtait place Saint-Pierre, devant l'hôtel de ville où l'on avait élevé une vaste estrade enguirlandée de feuillages. Le corps municipal, les juges, les administrateurs du département et, parmi eux, François Baujard, alors chargé d'une mission dans l'Est, y prenaient place. Les jeunes filles y montaient avec le bureau de la Société et se rangeaient en face du tribunal des Anciens. Ceux-ci, poudrés, vêtus de l'habit noir, ceints d'une écharpe blanche, coiffés d'un chapeau à la Henri IV et tenant une pique à la main, devaient statuer sur les honneurs à rendre à Mirabeau. Le président Henriot se tournait alors galamment vers les jeunes filles, et dans le langage pompeusement fleuri du temps, leur disait en agitant sa couronne de feuillage :
« Jeunes beautés, appelées à nos fêtes pour les embellir de votre personne, le jugement des Anciens a déterminé que le chef auguste de Mirabeau sera décoré de ces lauriers. C'est à vous, jeunes beautés, qu'ils ont réservé cet honneur, parce que, reçu de vos mains, il n'en acquerra que plus de prix. C'est aux Grâces qu'il appartient de couronner la vertu. »
Au roulement des tambours, Clairette Lanthonnet s'avançait rougissante et déposait sur la tête de Mirabeau la couronne de chêne, tandis qu'un joyeux cri de « Vive la nation! » s'envolait jusqu'au sommet de l'église Saint-Pierre, effarouchant les corneilles qui, là-haut dans le bleu, virevoletaient autour des clochetons.
Maintenant le cortège se reformait, grossi de toutes les autorités de l'estrade. Il redescendait vers
la ville basse et pénétrait dans l'ancienne église des Augustins où Julius-Junius Renard devait prononcer l'éloge de Mirabeau.
Il avait lui-même choisi cette chapelle désaffectée pour s'y montrer dans tout l'éclat de ses fonctions. C'était une intention galante à l'adresse de Nanine Gillot qui demeurait en face des Augustins. Aussi la Gillotte s'y pavanait en belle place, en compagnie de sa tante Manon Briquet. Elle avait revêtu pour la cérémonie une robe de percale bleue, dont le corsage décolleté était recouvert d'un de ces fichus de linon amplifiant la poitrine et qu'on appelait pour cette raison des fichus menteurs. Sa tête bouclée était coiffée d'un bonnet de taffetas bouillonné, aux couleurs nationales. Le nez au vent, les yeux hardis, la bouche entr'ouverte, Nanine semblait boire les paroles de l'orateur, qui dans un style déclamatoire célébrait les vertus civiques du grand tribun de la Révolution. Elle prenait sa part des applaudissements qui accueillaient les phrases ampoulées de son amant. Renard n'était-il pas son œuvre? N'était-ce pas elle qui l'avait soutenu et nourri de son épargne dans les jours de misère?... Elle le trouvait adorable dans cet habit de soie puce à la confection duquel elle avait présidé; elle le mangeait du regard, attendant avec impatience la tombée du jour pour le presser contre sa poitrine et triompher avec lui.
Quand la séance fut levée, les Amis de la Constitution regagnèrent, musique en tête, le siège de leur société. Renard marchait à côté du président
Henriot. Jusque-là, il s'était habilement effacé, mais après le succès de son discours, il jubilait et se montrait à la foule transfiguré par le rayonnement de sa gloire naissante. François Baujard, qui était affilié à la Société, suivit ses collègues au lieu de la réunion. L'ovation faite à ce jeune Renard le mettait en méfiance. Il craignait que cet effervescent démagogue, grisé par le succès, n'abusât ■de son prestige sur les gens des faubourgs pour pousser la Société dans une voie dangereuse, et il voulait être là afin de contre-balancer l'influence grandissante du précoce jacobin.
Ce qui se passa dans la salle du club lui montra qu'il avait agi prudemment. A peine eut-on pris séance que le président Henriot et Julius-Junius Renard tombèrent dans les bras l'un de l'autre, aux acclamations de la foule. Déjà le jeune homme se dirigeait vers la tribune; mais Baujard le prévint et en sa qualité de député obtint de parler le premier.
Avec sa parole grave, chaude, sonore, son geste sobre et puissant, le député s'empara promptement de l'attention de son auditoire. Il loua comme il convenait le génie et le patriotisme de Mirabeau, raconta son agonie et cita adroitement ce passage de l'un de ses derniers discours : « La popularité que j'ambitionne et dont j'ai l'honneur de jouir, n'est pas un faible roseau; c'est en terre que je veux l'enraciner sur les bases de la droiture et de la justice. » Il engagea ses collègues à s'inspirer de cette éloquente déclaration, à rester unis dans
l'amour de la liberté et du droit, à s'abstenir d'empiéter sur le pouvoir de l'Assemblée constituante et à résister aux impatiences des exaltés. « Songez, leur dit-il, que là-bas, près de cette frontière où je me rendrai demain, les ennemis de la liberté et de la Révolution n'attendent pour vous envahir que le moment où des dissensions intérieures, qu'ils fomentent eux-mêmes, vous auront affaiblis. Montrez à vos ennemis que vous n'avez qu'un seul cœur et restez unis pour opposer une force invincible aux menaces des étrangers. »
Dès qu il eut terminé au milieu des marques d'approbation, J.-J. Renard s'élança à la tribune. D'abord, avec une habile perfidie, il rendit justice au patriotisme et aux généreuses illusions du député Baujard. « Mais, citoyens, s'écria-t-il, tout en vous préparant à vaincre les ennemis du dehors, il ne faut pas perdre de vue les manœuvres liberticides des ennemis du dedans. Si beaucoup de ci-devant nobles ont émigré, il en reste encore dans nos provinces qui servent d'intermédiaires entre les conspirateurs de la Cour et les criminels qui complotent à l'étranger. J'ai entre les mains les preuves de leurs menées. A quelques lieues d'ici, à La Chalade-en-Argonne, j'ai découvert un nid de nobliaux factieux qui correspondent avec le traître Bouille et avec les émigrés. Leurs femmes mêmes complotent pour restaurer l'ancien régime, avec l'aide des Autrichiens et la complicité d'un roi parjure... Je puis vous citer leurs noms... »
A cette allusion à l'Argonne et à La Chalade,
François Baujard tressaillit. Il eut l'intuition que la dénonciation de Renard visait la famille Saint-André. Craignant d'entendre jeter le nom de la chanoinesse à cette foule surexcitée et ombrageuse, il voulut tenter une diversion.
— La personne du roi, interrompit-il, doit rester en dehors de cette discussion... Je ne souffrirai pas qu'on outrage d'un pareil soupçon le monarque placé par la Constitution à la tête de la France.
— La France, répliqua emphatiquement Renard, serait esclave si elle conservait à sa tête un despote, Les temps heureux de la République ne sont pas encore arrivés; mais le roi ne doit être que le ministre des volontés du peuple ; qu'il les exécute, sinon qu'il descende du trône!
De bruyants applaudissements partirent du fond de la salle, mais le député ne se déconcerta pas.
— Monsieur, cria-t-il impétueusement à son contradicteur, si les flatteurs ont perdu les rois, le peuple a aussi de perfides courtisans qui l'entraînent à l'avilissement, sous prétexte de satisfaire ses caprices 1
— Citoyen député, déclama Julius-Junius, vous calomniez le peuple et les vertus républicaines...
— Eh ! citoyen secrétaire , riposta Baujard en s'emportant, si républicain et vertueux sont souvent synonymes, vous qui faites des vers, vous devriez savoir que parfois aussi républicain rime avec coquin!
Cette discussion, qui dégénérait en personnalités, déplut à la majorité de l'auditoire. Les amis de Baujard gardèrent le silence, tandis que des murmures
grondaient sur les bancs où se groupaient les admirateurs de Renard. Révolté de la tiédeur des modérés et humilié d'être sacrifié à ce jeune énergumène, le député quitta brusquement la salle des séances, pendant que Julius-Junius achevait sa motion au milieu des bravos.
A peine dans la rue, Baujard se reprocha d'avoir manqué de sang-froid. Lui qui, dès l'ouverture des États-Généraux, s'était fait remarquer par son ardeur pour la liberté et qui, dans le secret de son cœur, inclinait vers les idées républicaines, comment avait-il commis la faute de laisser suspecter son libéralisme, en prenant sans nécessité la défense du roi, dont il connaissait mieux que tout autre la faiblesse et dont il jugeait sévèrement la conduite.'... Comment n'avait-il pas compris que cet intrigant de Renard lui tendait un piège, en le provoquant à une discussion où la moindre parole imprudente pouvait être mal interprétée par la foule, et diminuer la popularité de l'ancien lieutenant général?... Dans cette affaire, il avait agi en Don Quichotte et non en homme politique. — Et tout cela pour une femme, peut-être justement soupçonnée et qu'il n'avait pas revue depuis tantôt deux ans!...
Oui, mais s'il ne l'avait pas revue, cette chanoinesse lui tenait néanmoins au cœur. Depuis qu'ils s'étaient séparés sur la route de Clermont, ils avaient fréquemment correspondu. D'abord elle lui avait écrit pour lui recommander une affaire d'intérêt, à l'époque où le chapitre de Poulangy avait été supprimé par un décret de l'Assemblée nationale. Il lui
avait répondu avec empressement et de nombreuses lettres s'étaient échangées. Il n'y était plus question d'affaires; on y parlait politique, philosophie, galanterie même. Hyacinthe mandait à Baujard des nouvelles du pays; le député la renseignait sur le mouvement des idées, sur la situation des esprits dans la capitale. Dans ce commerce de lettres, si à la mode au xvme siècle, l'esprit naturel, primesautier, enthousiaste de la chanoinesse se montrait à plein et séduisait son correspondant. En lisant ces épîtres enjouées et familières où la jeune femme dépensait une verve malicieuse, une grâce câline pour convertir son compatriote à ses opinions, Baujard revoyait entre chaque ligne le spirituel profil, les yeux attirants et le sourire ensorceleur d'Hyacinte. Une affinité mystérieuse les unissait peu à peu. A distance, le charme exercé par la jeune femme devenait plus puissant, et elle était sans cesse présente à l'esprit du député.
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il se fût préoccupé d'elle, en écoutant les insinuations de Junius Renard, et à ce qu'il se fût alarmé à son sujet. A ce moment même, tout en déplorant la tournure qne prenaient les choses et en s'irritant contre ses propres emportements, il continuait à s'inquiéter des accusations portées contre Hyacinthe et à se demander jusqu'à quel point elles étaient fondées. Aussi, bien que l'heure fût avancée, au lieu de regagner son logis de la ville haute, se dirigea-t-il vers la maison de Mme de Rosnes.
Comme deux années auparavant, il trouva la
veuve assise dans le même coin tranquille de son salon du premier étage, toujours occupée à tricoter, toujours droite sur ses hanches, correcte et tirée à quatre épingles.
— Bonsoir, Baujard, dit-elle en lui montrant un siège, vous êtes bien aimable de ne pas m1 oublier... J'ai la tête cassée par les cris et la musique de ces messieurs les Amis de la Constitution. Etes- vous donc venu de Paris exprès pour entendre leur tintamarre?
— Non, madame, pas précisément, répondit-il avec un vague sourire. L'Assemblée m'a chargé de surveiller dans la Meuse et les Ardennes l'exécution des nouveaux décrets sur la constitution civile du clergé... Je pars demain pour Verdun.
— J'entends... Vous allez installer l'apostat Aubry, que vous avez nommé évêque... Il est arrivé ici en pompe cette semaine et la municipalité lui a donné un grand dîner avec force compliments, puis il y a eu cérémonie à Notre-Dame... Je n'y étais pas, je vous prie de le croire. Depuis les décrets, je fais mes dévotions dans ma chambre et ne veux participer en rien avec les intrus... J'irais plutôt mille fois à la lanterne... Nous vivons en de singuliers temps et tout va de mal en pis!... Aussi nos amis passent la frontière : Mme de Clermont s'en va à Luxembourg, M. de Vyart est à Trêves; Mme de Chavagne, elle-même, malgré son libéralisme, est partie mercredi avec sa maisonnée.
— Je le sais, répliqua sarcastiquement Baujard, l'émigration est devenue à la mode, il est de bon
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ton d'aller à Coblentz et l'on n'ose pas résister à l'opinion dominante... J'avoue, madame, que je craignais de vous trouver vous-même absente.
— Moi? nenni... Je suis comme les chats, je n'aime pas à changer mes habitudes... Néanmoins, je me sens un peu esseulée. M. de Vendières est parti... Il n'en avait guère envie, le pauvre garçon!... Mais chaque jour il recevait des billets anonymes où on le traitait de femmelette. On les lui envoyait tantôt avec une quenouille, tantôt avec un bonnet de nuit... Il s'est piqué au jeu et et a plié bagage comme les autres.
— Jeu dangereux! murmura Baujard en hochant la tête; ceux qui s'y livrent s'imaginent aller à une partie de plaisir d'où ils rentreront triomphants au bout d'un mois... Croyez-moi, ils se font illusion. La partie se jouera entre une faible minorité et la nation tout entière : elle ne sera pas égale et malheur aux perdants! Le peuple est jaloux de la liberté qu'il a conquise. Au lieu de l'irriter par d'inutiles bravades, la noblesse devrait se montrer plus circonspecte... Ace propos, permettez-moi une question : Madame votre nièce est toujours à La Chalade?
— Oui... Pourquoi me demandez-vous ça? Y courrait-elle quelque danger?
— Non, si elle est prudente; oui, si par hasard elle s'associait aux illusions de ceux qui partent pour l'émigration... Il n'est jamais bon que les femmes s'occupent de politique, mais en ce moment surtout elles doivent veiller sur leurs paroles et leurs actions.
— Baujard, s'écria la veuve, vous m'effrayez!... Soyez franc, vous avez entendu parler de quelque chose?
— Il est vrai, madame, et c'est l'un des motifs de ma visite. Ce soir, au club, le jeune Renard, qui a, je crois, un oncle curé à La Chalade, a dénoncé à mots couverts ce village comme un nid de factieux, où les femmes mêmes conspirent avec les émigrés... Je l'ai interrompu au moment où il allait citer des noms, parce que parmi ces noms suspects j'ai craint d'entendre celui de Mme d'Eriseul.
— Mon cher, vous me mettez martel en tête.... Hyacinthe ne me prend pas pour confidente, mais elle est si exaltée et si téméraire que je la crois très capable de commettre quelque étourderie... J'adore cette enfant-là, Baujard; je l'ai élevée comme ma fille et je serais désespérée s'il lui arrivait malheur.
— Il faudrait que quelqu'un d'autorisé l'invitât à se montrer plus prudente.
— Qui?... Ma sœur Gertrude n'a aucun empire sur elle... Moi-même, je ne sais si elle m'écouterait, et d'ailleurs la poste ne m'inspire pas assez de confiance pour que je lui mande mes conseils par écrit... Mais vous, Baujard, ne m'avez-vous pas dit que vous partiez demain pour Verdun?
— Oui, madame.
— De Verdun à La Chalade il n'y a pas loin... Quand vous aurez terminé vos affaires, ne pourriezvous pousser jusqu'au Four-aux-Moines, et chapitrer ma nièce, de ma part?
— Madame, si vous-même n'avez pas d'autorité sur Mme d'Eriseul, comment pouvez-vous supposer qu'elle m'écoutera, moi, un étranger... et, de plus, un adversaire politique?
— Si fait, je sais qu'elle vous a en grande estime... Une fois là-bas, d'ailleurs, vous pourrez mieux juger les choses... Je vous en prie, si vous avez quelque amitié pour nous, rendez-moi ce service!
— Si ma présence à La Chalade peut vous rassurer, madame, je vous promets d'y passer dans quelques jours... Mais je ne m'illusionne pas sur le pouvoir qu'auront mes conseils.
— Qui sait?... Essayez toujours et une fois à la verrerie, écrivez-moi un mot... Jusqu'à ce que j'aie une lettre de vous, je serai aux champs.
— Comptez, madame, que j'agirai avec tout l'empressement et le zèle possibles... Et maintenant, permettez-moi de prendre congé de vous.
— Allez, mon ami, allez, et merci d'avance...
LES HANNEQUETS
Stimulé par le désir de se rendre promptement auprès de la chanoinesse et de l'éclairer sur les périls de son beau zèle royaliste, François Baujard s'efforça d'abréger le plus possible son séjour à Verdun. Quelque activité qu'il déployât, les conflits nés de l'application des décrets sur la suppression des communautés religieuses, l'occupèrent pendant toute une semaine. Ce fut seulement dix jours après son entrevue avec Mme de Rosnes qu'il put prendre congé des administrateurs du district et partir en poste pour Varennes. La mission dont il était chargé, comprenant les départements de la Meuse et des Ardennes, il comptait gagner Vouziers par la route de Grandpré et profiter du voisinage de La Chalade pour voir Mme d'Eriseul, sans que cette visite fût remarquée et sans que son itinéraire fût modifié.
Il arriva à Varennes vers six heures du soir et descendit à l'auberge du Grand- Monarque, où il se fit servir à souper. Il ne voulait pas perdre de temps et avait résolu de se rendre nuitamment au Fouraux-Moines. C'était un moyen d'éviter les indiscrétions des fâcheux. En outre, se sachant si près de la chanoinesse, il ne se sentait pas la patience de remettre sa visite au lendemain, lorsque deux lieues à peine le séparaient d'elle. On était au 3 mai et il faisait très beau temps. Cette excursion nocturne à travers la forêt verdissante, pour aller trouver une jeune et charmante femme, avait quelque chose de romanesque qui lui rappelait ses vingt ans et qui le tentait.
Tout en dépêchant son souper, il questionnait l'hôtesse sur la possibilité de gagner rapidement à pied La Chalade. Elle lui répondit que rien n'était plus facile pour qui connaissait les raccourcis. Précisément, son petit valet d'écurie était le fils d'un bûcheron et avait vécu dans les bois ^depuis son enfance; elle le mettrait à la disposition du député, et il lui servirait de guide.
A la tombée de la nuit, en effet, ce garçon vint prendre les ordres de Baujard et ils se mirent en route.
Le valet d'écurie était un gamin de douze à treize ans, à la ronde figure tavelée de taches de rousseur. Il avait la langue déliée et paraissait fort dégourdi. Le député, égayé par son bavardage, s'amusait à le faire jaser. Elevé lui-même à Souilly, dans un milieu paysan, ayant joué jusqu'à dix ans avec les pâtu-
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veaux du village, Baujard avait plaisir à retrouver dans la bouche de ce garçonnet les expressions patoises et les contes familiers à ses premières années. C'était comme un écho de sa petite enfance qui lui revenait aux oreilles.
Pendant qu'ils escaladaient le sentier en gradins qui mène aux plateaux supérieurs de la forêt, la lune, presque ronde, se leva à l'horizon. Sa clarté nacrée permettait de distinguer, à travers les bouleaux, le fond de la vallée où l'Aire serpentait sous une buée d'argent, et la chaîne de collines à l'extrémité de laquelle Montfaucon apparaissait sur le ciel comme un nid d'oiseaux de proie.
— Tu n'as pas peur dans les bois, la nuit? demanda, le député à son guide.
— Nenni, je n'ai peur de rein, répondit bravement le garçonnet, je connais la forêt comme ma poche... Dès huit ans, je portais la soupe à nos gens qui coupaient du boisàlaLouvière, et je m'en revenais seul par la Haute-Chevauchée.
— Tu n'as jamais fait de mauvaises rencontres?
— Jamais... Pourtant, des fois, j'ai vu de drôles de choses.
Il se mit à siffler comme un merle, puis reprit confidentiellement :
— Une fois, près de la Pierre croisée qui marque le mitan du chemin de Varennes à La Chalade, j'ai aperçu un loup assis sur son derrière au pied d'un fayard... Il avait le poil quasi aussi blanc que celui d'une chèvre et ses yeux luisaient comme des lumerolles... Ma fi, je n'ai mie perdu la tête, j'ai empoigné
un caillou et j'ai fait semblant de le lui jeter... Alors il s'est levé et a marché en avant de moi dans le sentier. Quand je m'arrêtais, il s'arrêtait pour me répier... Et il m'a reconduit ainsi jusqu'à la lisière du bois où il s'est ensauvé dans une taille... Pour lors j'ai reconnu que j'avais rencontré le loup blanc. Heureusement je m'étais bien donné de garde de lui rien dire, car il saute au cou de ceux qui lui parlent et les emporte au fin fond de l'enfer...
— Ha! ha! tu crois ça, toi? demanda railleusement Baujard.
— On croit à ce qu'on voit , répliqua l'autre d'un ton sentencieux... Il y a des gens qui lui ont parlé et qui ne sont jamais revenus... C'est comme, dans la nuit de Noël, quand on entend galoper la grand' chasse; si on suit les chevaux, on est perdu !
Il s'était remis à siffler comme pour affirmer sa bravoure. Ils pénétraient maintenant dans une futaie de hêtres où les branches déjà feuillues enveloppaient le sentier en une ombre plus dense, traversée de loin en loin par quelques rais de lune qui semblaient se mouvoir entre les fûts. Le silence du couvert et ces blanches filtrées de lumière qui glissaient çà et là, pareilles à des apparitions, remit en mémoire à Baujard d'autres superstitions villageoises, sœurs du loup blanc et de la grand chasse :
— Toi qui as vu tant de choses, demanda-t-il plaisamment, n'as-tu pas rencontré aussi parfois le sotret ou les hannequets?
Le sifûet du gamin s'arrêta brusquement.
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— Les hannequets? répéla-t-il avec une pointe d'inquiétude.
— Oui, les petits hommes qui se promènent sous bois, la nuit, avec des flammes rouges en guise de chapeau.
— Je sais,... je sais, dit le garçon en baissant la voix, mais, sauf votre respect, vaut mieux ne point parler de çal
La profonde obscurité de la futaie semblait avoir tari sa verve et ébranlé son aplomb. Il devint taciturne. Pendant quelques minutes, ils cheminèrent sans mot dire. Le silence était si absolu autour d'eux qu'on entendait distinctement le glouglou d'un ruisseau au fond d'une ravine prochaine. Cette plainte de la source invisible, jointe au jeu fantastique des rayons de lune parmi les branches, ne contribuait pas à redonner de l'assurance au jeune guide, qui tout à l'heure se vantait si crânement de n'avoir peur de rein. Maintenant il se serrait contre Baujard et paraissait moins le guider que le suivre. Tout à coup le député s'arrêta et prêta l'oreille :
— N'as-tu rien entendu?
— Je..., je ne sais pas, monsieur.
De fait, à mesure qu'on s'éloignait de la ravine, dans le silence de la forêt endormie, on percevait au loin d'étranges bruissements de branches froissées.
— C'est peut-être... des gens qui reviennent de la passe aux bécasses?
— A moins que ce soient les hannequets, insinua
Baujard en riant... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on marche là-bas, en avant de nous...
Tout en parlant, il hâtait le pas... Bientôt on déboucha sur un carrefour où cinq tranchées se coupaient en étoile. L'une de ces avenues, directement enfilée par la clarté lunaire, s'allongeait vaporeuse entre les feuillages plus sombres. Zébrée de loin en loin par l'ombre portée des branches, elle dévalait peu à peu sur un fond boisé, au-dessus duquel planait une épaisse buée opaline.
— Monsieur, murmura le garçonnet en se repliant en arrière, les voyez-vous, là-bas, dans la tranche?
François Baujard les voyait en effet et s'était de nouveau arrêté pour observer :
Dans le lumineux couloir de la tranchée, de légères silhouettes humaines sortaient de l'ombre, se détachaient un moment en pleine clarté, puis rentraient dans le fourré. Quelques-unes même étaient accompagnées d'une lueur rougeâtre et tremblante, comme celle d'un falot qu'on balance à la main. Ce passage de promeneurs nocturnes, bien qu'inattendu, n'avait après tout rien d'inquiétant. Néanmoins le député jugea à propos de rassurer son superstitieux compagnon.
— Nigaud, dit-il, n'aie donc pas peur!.., Il n'y a pas de hannequets; ce sont des hommes comme toi et moi...
En même temps, il se retournait. Plus personne. Le garçonnet, épeuré, avait pris ses jambes à son cou et détalait sans doute maintenant dans la direction de Varennes.
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Abandonné à lui-même en plein bois, Baujard se trouvait fort embarrassé. Sondant du regard les trois avenues en patte d'oie qui fuyaient devant lui, il ne savait trop laquelle choisir pour arriver à La Chalade, et en son par-dedans il pestait ferme contre la poltronnerie de son guide. Après un moment d'hésitation, il résolut de suivre la tranchée éclairée et de rejoindre, si possible, les gens qu'il y avait aperçus. C'étaient probablement, comme l'avait d'abord supposé le garçon d'écurie, des chasseurs ou au pis-aller des braconniers. Il obtiendrait certainement d'eux quelque renseignement pour se remettre en bon chemin.
Il allongea le pas et, au bout de dix minutes, il atteignit un replat, à partir duquel la tranchée descendait brusquement vers une clairière dont on distinguait l'emplacement nu et circulaire, au milieu des arbres de bordure. Au milieu de ce rond-point blanchissant, des ombres semblaient se mouvoir. Tandis qu'il les examinait, Baujard entendit, sur sa gauche, des pas dans le fourré, et avant d'aborder les nouveaux venus, il jugea prudent de savoir à qui il avait affaire. Il se dissimula derrière une cépée très feuillue et attendit. Peu après, les branches froissées livrèrent passage à deux hommes guêtres jusqu'au genou, coiffés de feutres rabattus et boutonnés dans des vestes de chasse.
— M. de Parfondrupt, dit l'un d'eux, nous voilà enfin hors de ce maudit roncier et, sauf erreur, voici la tranchée qui mène au Haut-Bouleau... C'est bien là qu'elle nous attend, n'est-ce pas?
— Parfaitement, mon camarade... Jérémie, qui s'y connaît, a choisi lui-même le lieu du rendez-vous, et là, personne ne viendra nous déranger...
— Singuliers chasseurs de bécasses! se pourpensa François Baujard.
Les quelques mots échangés par les survenants lui paraissaient suspects et, avec cette circonspection native qui est l'un des caractères distinctifs du Lorrain, il estima qu'avant de se montrer, il convenait de se renseigner davantage sur les allures de ces inconnus, qui semblaient venir des quatre coins de la forêt à un mystérieux rendez-vous.
Il suivit les deux personnages à distance respectueuse. Le sable épais du sentier amortissait son pas et il put ainsi se rapprocher de la clairière sans être aperçu. Il remarqua bientôt que, sur sa droite, le taillis s'éclaircissait notablement. Les chênes y étaient clairsemés, le sol tapissé de mousse était coupé çà et là par des touffes de genévriers et de houx. Le député put donc quitter le sentier, et se dissimulant derrière les buissons, il atteignit obliquement le cordon de grands arbres qui régnait à la circonférence du rond-point.
La clairière, un peu en contre-bas, s'étendait autour d'un bouleau solitaire et robuste qui lui avait donné son nom. Lorsque Baujard eut gravi la pente d'un talus sablonneux, il put, à travers un léger rideau d'érables et de clématites sauvages, plonger au-dessus du rond-point. Il ne douta plus dès lors qu'il ne fût tombé sur un conciliabule de gens suspects, et immédiatement les allusions de J.-J. Renard
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aux complots royalistes ourdis au fond de l'Argonne, lui revinrent à l'esprit.
Eclairés par les rayons lunaires, des hommes en costumes demi-bourgeois et demi-campagnards se groupaient à quelque distance du bouleau, au pied duquel deux autres personnages, enveloppés de manteaux et immergés dans l'ombre, attirèrent l'attention du député.
Les retardataires qu'il avait épiés dans la tranchée venaient d'arriver. A ce moment, les deux personnes assises au pied du bouleau se levèrent. L'une d'elles rejeta lestement son manteau à capuchon et, en la voyant surgir en pleine lumière, Baujard eut un violent sursaut. — Il venait de reconnaître la chanoinesse.
Hyacinthe d'Eriseul était vêtue d'une robe de couleur foncée et coiffée d'un chapeau tyrolien d'où ses cheveux sans poudre retombaient en boucles abondantes sur le dos et les épaules. Cette toilette sombre faisait ressortir l'ovale de sa figure originale. A la clarté de la lune, ce blanc visage encadré de boucles flottantes prenait un éclat féerique, rendu plus séduisant par les étoiles lumineuses des yeux. — En retrouvant au fond des bois la spirituelle correspondante dont les lettres l'avaient tant de fois charmé, Baujard éprouvait un sentiment d'admiration plus vif encore que lorsqu'il l'avait vue dans le salon de Mme de Rosnes. La surprise, d'ailleurs, doublait son émotion et la curiosité le tenait palpitant derrière le hallier.
Hyacinthe fit quelques pas en avant et ses yeux
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scintillants se fixèrent sur les hommes groupés autour d'elle.
— Je crois, messieurs, dit-elle, que nous sommes maintenant au complet et que nous pouvons causer... Je vous ai convoqués ce soir pour vous mettre en relations avec un de mes amis qui arrive de Paris et qui se rend, de la part de Sa Majesté la reine, près de M. le marquis de Bouille, qui commande à Metz. M. de Jarjaye, officier de la maison du roi, a bien voulu se détourner de sa route pour m'apporter d'importantes nouvelles, et je suis autorisée à vous les communiquer...
L'inconnu, qui lui tenait compagnie sous le bouleau, s'était rapproché de Hyacinthe. Baujard vit un jeune homme de bonne mine, enveloppé dans une ample lévite brune à haut collet, dont l'entre-bâillement laissait voir les revers d'un habit rouge et le rabat d'une cravate de mousseline. La chanoinesse se tourna vers lui et lui prit la main, puis ils passèrent ensemble devant les sept personnages qui se tenaient en demi-cercle dans la clairière.
— Monsieur de Jarjaye, continua-t-elle en s'arrêtant successivement devant chacun d'eux, je vous présente le chevalier Daniel de Vendières, qui se rend à Coblentz et qui veut bien, à ma prière, ajourner son départ,... M. Jérémie de Damloup, un de mes bons amis; MM. David de Louëssard, Joël de Parfondrupt, Joannès de Guiot, Elie de Courouvre, Jacques du Houx, tous gentilshommes verriers, dévoués à la cause du roi... Vous pouvez parler
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sans crainte devant eux; ce sont des gens de cœur et d'une fidélité à toute épreuve.
A mesure que les verriers défilaient devant le jeune officier, ils soulevaient leur chapeau et Ton voyait au clair de lune les physionomies diverses de ces rustiques gentilshommes : — la ronde face moustachue de David de Louëssard, pareil à un bourgmestre flamand; le long profil osseux de Joël de Parfondrupt; le nez en bec d'oiseau, les yeux saillants de Jérémie ; la trogne enluminée de Joannès de Guiot, la barbe de fleuve de Jacques du Houx et la mine fouinarde d'Elie de Courouvre.
Pendant ce temps, Baujard, reprenant son sangfroid, méditait sur la situation où il se trouvait et sur le rôle qu'il allait jouer en cette aventure. L'espionnage répugnait à sa délicatesse et à sa fierté; son affection pour la chanoinesse avivait encore ses scrupules. Il était trop clairvoyant pour ne pas deviner que les gens rassemblés autour de Mme d'Eriseul étaient venus là à dessein de comploter quelque machination contre l'autorité de l'Assemblée nationale. En assistant à leur insu à ce coupable conciliabule, il se mettait volontairement dans une alternative cruellement embarrassante : — si ce qu'il allait entendre lui révélait quelque entreprise séditieuse, ses opinions et son mandat de député lui faisaient un devoir d'en avertir les administrateurs du département; — et s'il parlait, il risquait de perdre cette imprudente jeune femme qu'il venait justement sauver. — Sa dignité et sa loyauté
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ne lui permettaient pas de cacher plus longtemps sa présence à Mme cTEriseul.
Il se glissa de nouveau parmi les touffes de houx et marcha résolument dans la direction de la clairière.
Comme il ne prenait plus aucune précaution, le bruit de son pas précipité attira vite l'attention des verriers, auxquels l'habitude de l'affût affinait les oreilles.
— Chut! murmura Jérémie de Damloup, j'ai entendu marcher... Est-ce que vous attendez encore quelqu'un, cousine Hyacinthe?
— Non! répondit la chanoinesse avec une nuance d'inquiétude.
— Messieurs, nous sommes trahis! s'exclama Joël de Parfondrupt.
En même temps Jérémie et lui s'élançaient dans la tranchée à la recherche du marcheur suspect.
Au bout d'une dizaine de pas, ils tombèrent sur François Baujard qui, du reste, s'avançait délibérément vers eux; ils l'empoignèrent chacun par un bras et l'entraînèrent vers le rond-point.
— Voici l'espion ! s'écria Parfondrupt, en poussant le député au milieu des verriers furieux et menaçants.
— Pardon I dit gravement Baujard, je suis tout simplement un voyageur qui se rend au Four-aux- Moines... Ayez l'obligeance de me conduire à Mme d'Eriseul que je vois au milieu de vous.
A l'aspect du député, Hyacinthe fronça d'abord ses fins sourcils et le dévisagea avec irritation; puis,
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devant le clair et loyal regard du nouveau venu, ses traits s'adoucirent. Elle lança un coup d'oeil significatif au chevalier de Vendières, comme pour lui recommander le silence, et fit signe aux deux verriers de rendre la liberté à leur captif.
— Je ne m'attendais guère, monsieur, à vous rencontrer ici à pareille heure! commença-t-elle avec un reste de méfiance.
— Ni moi, madame, à vous y voir, répondit-il un peu ironiquement, après l'avoir saluée ; excusezmoi de vous déranger et ayez l'obligeance d'expliquer à ces messieurs qu'ils se méprennent... J'allais précisément au Four-aux-Moines, chargé pour vous d'un message de madame votre tante, et je me suis égare en chemin.
— Monsieur dit vrai, continua la chanoinesse en s'adressant à ses compagnons.... Il est de mes amis et je réponds de sa discrétion. Elle ajouta tout haut d'un ton bref, en se tournant vers Baujard :
— Excusez-moi à votre tour de vous traiter sans cérémonie... Nous nous reverrons tout à l'heure à la maison... M. le chevalier de Vendières va vous y conduire.
Elle le congédia d'un geste impatient et se rapprocha de l'officier qui s'était dissimulé dans l'ombre du bouleau. Baujard, interdit et déconcerté, la regardait s'éloigner, lorsqu'il sentit une main qui lui frôlait le bras.
— Monsieur, dit le chevalier d'une voix aigrelette, quand il vous plaira... Je suis à votre service.
François Baujard salua avec brusquerie les verriers qui le dévisageaient, puis il suivit silencieusement le chevalier qui, le dos voûté, relevant de ses deux mains les pans de sa redingote, s'engageait dans un étroit sentier aux rapides déclivités.
l'envoyé de la reine
Tandis que Baujard s'éloignait sous la conduite de M. de Vendières, la chanoinesse s'efforçait de rassurer M. de Jarjaye. Sans trahir l'incognito du député, elle affirmait de nouveau qu'elle était sûre de lui. D'ailleurs, il n'avait rien entendu et l'officier de la maison du roi n'avait à craindre aucune indiscrétion.
Ce M. de Jarjaye avait pour amie de cœur une chanoinesse de Poulangy, Mme de Lafauche, intimement liée avec Hyacinthe d'Eriseul. Familier du comte de Fersen, il avait été présenté par ce dernier à Marie-Antoinette. Frivole et un peu fat, mais très brave, il appartenait au groupe de cette jeunesse élégante, présomptueuse et étourdie dont la reine aimait à s'entourer. Lorsqu'on s'était occupé de l'éventualité d'un départ clandestin du roi, Marie- Antoinette avait à plusieurs reprises chargé M. de
Jarjaye de s'aboucher avec le marquis de Bouille. Le choix de ce confident avait été fait avec la même maladresse et la même légèreté qui devaient présider à tous les détails de cette malheureuse tentative d'évasion. Sans songer que trop de personnes déjà étaient dans le secret, la reine avait recommandé à son agent de sonder sur sa route les dispositions des gentilshommes qui lui seraient désignés comme ardemment dévoués à la cause de la royauté, et Jarjaye, qui se croyait un habile diplomate, brûlait de s'acquitter victorieusement de cette première partie de sa mission.
Dans son entretien avec les verriers , il crut devoir d'abord s'envelopper de toute sorte de précautions. Avant de s'engager à fond, il voulait tàter ces gentilshommes campagnards et expérimenter jusqu'à quel degré on pouvait avoir confiance en eux.
— Messieurs, leur dit-il, vous n'ignorez pas que le roi et sa famille sont en réalité prisonniers aux Tuileries. La famille royale est gardée à vue dans ses appartements. A cette injurieuse persécution la prétendue Assemblée nationale a ajouté une surveillance occulte plus outrageante encore : Leurs Majestés sont entourées d'espions. Voilà les respects et les égards que des députés factieux prodiguent à leur souverain !
— Tas de canailles! s'exclama M. de Parfondrupt.
— Pourquoi ne tombe-t-on pas à coups de sabre sur ces gredins-là? ajouta Jérémie de Damloup.
— Pourquoi, messieurs?... Parce que le roi est
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trop bon et trop loyal. Il se croit obligé de respecter une constitution qu'on lui a imposée et il lui répugne de verser le sang de ses sujets. Néanmoins, sa patience est à bout. On vient de l'empocher d'aller à Saint-Cloud passer la semaine sainte. Cette insulte ne lui permet plus de rester dans l'irrésolution. Nous avons lieu de penser que, cédant aux supplications de la reine, il "consentira enfin à se rendre à Metz au milieu des troupes fidèles commandées par M. de Bouille.
— Bravo! s'écria M. de Louëssard, que Sa Majesté vienne chez nous! Nous ne demandons qu'une occasion de lui faire un rempart de nos corps... Nous l'aiderons à clore le bec de tous ces bavards de déput<> !
— L'occasion que vous désirez, reprit M. de Jarjaye, rassuré par ces exclamations enthousiastes, peut se produire d'un moment à l'autre. Si le roi se résout à quitter Paris, il se dirigera certainement vers Montmédy et dans ce cas il suivra laroute qui passe par Sainte-Menehould, Clermont et Varennes. C'est alors, messieurs, si cet itinéraire est définitivement adopté, que nous aurons besoin de votre concours et de tout votre dévouement.
— Vous pouvez compter sur nous, monsieur l'officier, tous les gentilshommes verriers de l'Argonne se feront tuer pour le roi... N'est-ce pas, mes camarades? répondit Joannès de Guiot.
— Oui, tous! affirmèrent les cinq autres verriers.
— Je vous remercie, messieurs, au nom de la reine dont je tiens ma mission, répliqua l'officier enchanté,
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et je laisse à mon aimable introductrice le soin de vous expliquer comment votre zèle pourra être utilisé, le cas échéant... Mme d'Eriseul connaît le pays mieux que moi et je m'en remets à elle pour vous donner des instructions plus précises.
— Mes chers parents et amis, dit à son tour Hyacinthe, quelque incertaines que soient encore les conjonctures dont vous a parlé M. de Jarjaye, il suffît qu'elles puissent se produire, pour que nous prenions à l'avance les mesures nécessaires à la réussite des projets de Sa Majesté la reine. Chacun doit connaître dès à présent son poste de combat. M. le marquis de Bouille enverra au-devant des augustes voyageurs des détachements chargés de veiller à leur sécurité jusqu'à Montmédy; mais il importe aussi que le royal voyage ne soit pas entravé par le mauvais vouloir des populations. — Vous, Jérémie, avec M. de Parfondrupt, vous vous rendrez au premier signal à Sainte-Menehould où vous surveillerez l'arrivée de la voiture du roi. Dès qu'elle sera en vue, l'un de vous viendra me prévenir au Four-aux-Moines. Je partirai alors avec le chevalier de Vendières et j'irai en donner avis au détachement qui stationnera sur la route de Dun. Pendant ce temps, MM. de Courouvre et de Guiot se posteront à Clermont; MM. de Louëssard et de Houx se tiendront à l'entrée de Varennes, afin de s'assurer que les relais sont prêts et la route entièrement libre... Est-ce entendu, messieurs? Il se peut que d'ici là nous ne puissions nous retrouver tous réunis, et il convient de nous concerter dès ce soir, afin qu'il n'y
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ait point de méprise. Dès que j'aurai été avisée du départ de Leurs Majestés, chacun de vous recevra un message qui contiendra ces simples mots : « A l'ouvreau, messieurs! » C'est de cette façon, je crois, que les gentilshommes verriers préviennent leurs ouvriers qu'on va se mettre à la besogne... Cet avis devra vous suffire, et vous partirez, toute affaire cessante...
— Entendu! répondirent les assistants, nous ne nous le ferons pas dire deux fois.
— Messieurs, reprit l'officier, je suis touché de vos excellentes dispositions... Je n'ai pas besoin d'ajouter, n'est-ce pas, que lorsque le roi sera redevenu libre et pu possession de tout son pouvoir, lorsque le gouvernement sera établi sur un pied stable, Sa Majesté ne vous oubliera pas et qu'elle s'empressera de récompenser amplement les services de ses amis des mauvais jours.
La plupart des verriers crurent devoir protester par un geste de désintéressement; toutefois le caractère pratique du campagnard lorrain reprit le dessus et, à la perspective alléchante qu'ouvrait M. de Jarjaye, des éclairs de convoitise brillèrent dans les yeux de ces gentilshommes pauvres, qui virent soudain en cette aventure un moyen inespéré de tâter des faveurs royales.
— Monsieur, dit le gros David de Louëssard, les gentilshommes verriers n'ont pas l'habitude de réclamer le prix des services rendus. Quant à moi, si je ne consultais que mon cœur, je me regarderais comme suffisamment payé par le plaisir de donner