‹ La chanoinesse, 1789-1793Chapitre 4 sur 17 · LA C1IAN0INESSE · texte numérisé non relu

LA C1IAN0INESSE

combe en entonnoir, tout résonnante de clameurs et de chocs de cognées.

— Nous voici rendus, dit le garçon à la barbe en broussaille ; Mauchauffé, conduis ces gens-là à M. de

• Damloup.

— Hein! s'exclama Mme de Rosnes en relevant la tête, comment l'appelez-vous?

— Damloup... Le grand Jérémie, si vous aimez mieux.

— Damloup I... J'ai connu un gentilhomme de ce nom-là chez ma sœur, dit tout haut la veuve à sa nièce.

— C'est un noble, en effet, affirma Mauchauffé, et un malin, je vous le garantis!... Il soufflait la bouteille dans le temps, mais il s'est fatigué de servir chez les autres, et à c't' heure, il vit de ses rentes... Si vous le connaissez, tant mieux, vous pourrez vous arranger avec lui !..

Dans le fond de la combe, on besognait ferme et les paysans avaient l'air d'y être chez eux. Des baliveaux attaqués à coups de cognée gisaient déjà sur le sol et des bûcherons s'occupaient à les débiter. Sur l'emplacement d'un ancien fourneau à charbon, deux jeunes garçons achevaient de dépecer un chevreuil pris sans doute au collet, et sous une hutte de terre à demi effondrée, entre quatre pierres servant d'âtre, un grand gaillard d'une quarantaine d'années était fort affairé à rôtir, à un clair brasier flambant, un cuissot suspendu par une ficelle à une branche d'arbre. Accroupi sur un bloc de hêtre, il imprimait de temps à autre un mouvement de rota-

tion à la ficelle, pour que la gigue de chevreuil présentât successivement toutes ses faces à la braise et armé d'une cuiller de bois il l'arrosait soigneusement avec le jus recueilli dans une écuelle de terre brune.

Ce personnage était osseux et maigre, mais solidement charpenté. Sa barbe poivre et sel couvrant une bonne moitié de sa figure hâlée laissait voir néanmoins un masque original, à la fois naïf et hautain, dont les lignes ne manquaient pas d'une sauvage distinction : - un nez en bec d'oiseau, deux yeux éménllonnés, luisant sous des sourcils rejoints un front étroit et haut, couronné de cheveux gris frisant naturellement. - Si de loin et par moments sa mine rappelait encore le nobliau campagnard sa mise, en revanche, était celle d'un paysan. Il était vêtu d'une blouse de cotonnade brune serrée à la taille par une ceinture de cuir, et ses jambes de cerf étaient emprisonnées dans des houseaux de toile bleue.

— C'est bien notre homme! chuchota M™ de Rosnes à l'oreille d'Hyacinthe, tandis que Mauchauffé s approchait du rôtisseur et lui contait longuement l'aventure de la berline.

Tout en écoutant le rapport du bûcheron, le chef de la bande examinait du coin de l'œil les nouveaux venus. Son regard étonné allait du chevalier fluet et tremblant à M- de Rosnes emmitouflée dans ses coiffes, puis s'arrêtait complaisamment sur la chanoinesse dont la fière beauté semblait l'émerveiller -Serviteurs, mesdames! dit-il en soulevant son

feutre cabossé... Il paraît que les camarades ont agi un peu sans façon à votre égard!... Que voulez-vous? Ils n'ont pas été élevés aux belles manières... On vous a pris vos chevaux? J'en suis marri, mais nécessité fait loi... La besogne presse, nous avons du bois à rentrer et nous manquons de brioleurs ' pour le transporter à Florent... Donnez-moi votre adresse, et foi de gentilhomme, nous vous renverrons demain vos bêtes avec votre voiture.

La chanoinesse s'était approchée et regardant son interlocuteur droit dans les yeux :

— Ainsi, monsieur, demanda-t-elle de sa voix mordante, on ne nous a pas trompées... Vous êtes un gentilhomme?

— Oui, madame,... Jérémie de Damloup, pour vous servir.

— Il y avait un Damloup, autrefois, à la verrerie de Mme de Saint-André.

— C'était moi, répliqua-t-il avec une pointe d'étonnement... Vous connaissez Gertrude de Saint-André?

— C'est ma tante et voici sa sœur, Mme de Rosnes. Jérémie de Damloup lâcha sa cuiller de bois, se

leva brusquement et une rapide rougeur transparut sous le hâlede ses joues.

— Pardon ! murmura-t-il en saluant, je ne vous avais pas remise tout d'abord, madame de Rosnes!... Nous sommes pourtant un peu cousins; car le père de Gertrude était mon grand-oncle à la mode de Bretagne.

1. Brioleurs, gens dont l'industrie consiste à transporter le bois et le charbon à dos de mulet.

Tout en se targuant de celte parenté, il semblait médiocrement fier de se retrouver en face de gens de sa caste et de sa famille, au moment où il vivait de pair à compagnon avec des braconniers et des rôdeurs de bois... Il crut devoir du moins expliquer ses étranges façons et reprit en cherchant péniblement ses mots :

— Oui, j'ai été maître-souffleur chez la cousine Saint-André... Mais Gertrude et moi, nous n'avons pas le caractère... très souple... Elle est colère, moi... j'ai la tète près du bonnet, et un beau jour nous nous sommes quittés de peur de nous brouiller tout à fait... Je suis comme les éperviers, j'ai besoin de grand air et de liberté.

— Et comme eux, à ce que je vois, interrompit vertement Mme de Rosnes, vous aimez assez à vivre du bien d'autrui?

Jérémie de Damloup rougit et fronça le sourcil...

— Vous en parlez à votre aise, madame!... Le dernier hiver a usé la provision de bois des braves gens que vous voyez ici autour. Les forêts du Clermontois appartiennent maintenant à la nation, et ce qui est à la nation esta tout le monde, n'est-ce pas? L'assemblée de Versailles ne vient-elle pas d'abolir les droits féodaux?

— Si les États-Généraux ont commis un abus de pouvoir, s'écria impétueusement la chanoinesse, sied-il aux gentilshommes verriers de s'en rendre complices, eux qui doivent au roi leurs privilèges, et qui ont été comblés de bienfaits par les princes de Condé?

Cette véhémente objection parut impressionner Jérémie de Damloup. Ses yeux ronds, un peu saillants, s'écarquillaient. La beauté et le fier regard d'Hyacinthe lui imposaient visiblement.

— Oui, je sais, bredouilla-t-il, il y a du pour et du contre... Si les princes ont jadis voulu du bien à notre famille, en revanche leurs intendants ne m'ont épargné à moi ni amendes ni rebuffades... Et puis, que diantre voulez-vous?... L'oisiveté est mauvaise conseillère... Quand on a bon pied, bon œil, on se lasse de bayer aux mouches et on emploie son activité comme on peut.

— Autrefois, répliqua ironiquement la chanoinesse, les Damloup et les Saint-André mettaient leur activité au serviee du roi et allaient se battre àClostercamp... Vous, vous préférez batailler contre les chênes du prince de Condé... Chacun son goût et ce ne sont pas mes affaires ! . .

Elle soulignait ses paroles d'un accent de dédain et de défi qui piqua au vif l'ancien souffleur de bouteilles. Hyacinthe cherchait à toucher la fibre de l'orgueil nobiliaire, très sensible chez les gentilshommes verriers, et elle y réussissait.

— Sarpejeu! protesta-t-il, me prenez-vous pour une poule mouillée? Je me battrais comme nos parents, si le roi avait besoin de mon épée.

— Il aura besoin du dévouement de ses fidèles plus tôt que vous ne le pensez, reprit gravement et d'un ton presque confidentiel la jeune femme... L'autorité royale est menacée par une assemblée de factieux... Le jour où Sa Majesté fera appel à la

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noblesse, serez-vous avec nous, cousin Jérémie, ou avec ces paysans auxquels vous prêchez déjà la révolte?

Le verrier écoutait la chanoinesse avec une stupéfaction admirative. Il était maté. Ses gros yeux se fixaient sur les étincelantes prunelles de cette belle personne et il se sentait attiré comme par un aimant.

— Je serai avec vous, ma cousine, n'en doutez pas!... Quant à ces braves garçons que j'ai amenés ici, ils m'obéiront au doigt et à l'œil... Je réponds d'eux comme de moi!

Hyacinthe haussa les épaules et un sourire incrédule retroussa l'un des coins de sa bouche.

— Vous en doutez! ajouta-t-il, fouetté par les airs sceptiques de Mme d'Eriseul, vous allez voir...

Il fit de sa main un porte-voix et héla le groupe où Mauchauffé se tenait à distance respectueuse, avec les bûcherons qui avaient arrêté la berline! Ceux-ci se rapprochèrent et quand ils furent à portée :

— Mes camarades, dit Jérémie, ces dames sont mes cousines et elles ont besoin de leurs chevaux pour gagner La Chalade. Conséquemment, j'ai décidé que vous ramèneriez les bêtes au Claon et que vous donneriez un coup de main au cocher... Filez et que ça ne traîne pas!... Je descendrai moi-même jusqu'à la route pour mettre mes parentes en voiture.

Les paysans prêtaient l'oreille avec plus de surprise que de satisfaction. Néanmoins ils se contentèrent de s'entre-regarder en dessous et ne pipèrent point. Lentement, comme à regret, ils se dirigèrent

vers les arbres où les chevaux avaient été attachés et, les tirant après eux, ils dévalèrent vers le Glaon, en compagnie du cocher.

Jérémie donna un coup d'œil mélancolique au "morceau de venaison suspendu à la ficelle, puis interpellant un gamin qui se tenait debout, en extase, devant le cuissot de chevreuil :

— Toi, cria-t-il au galopin, je te confie le soin de surveiller mon rôti... Et si tu le laisses brûler, je t'allongerai les oreilles! Maintenant, mesdames, je suis à vous!...

Le chevalier de Vendières qui, pendant tout ce colloque, était demeuré inquiet et ébahi, offrit de nouveau le bras à Mme de Rosnes et emboîta docilement le pas du verrier. Jérémie, précédant la chanoinesse, ouvrait la marche et semblait très affairé à écarter les branches qui menaçaient le visage d'Hyacinthe. Il ne lui adressait guère la parole que pour lui donner quelques brèves indications. N'ayant pas Fhabitude de se trouver en si belle compagnie, il devenait gauche et taciturne.

Pourtant, lorsqu'on fut arrivé dans la gorge et qu'on put cheminer plus à l'aise, il hasarda timidement :

— Madame, excusez si je vous semble trop curieux... Vous êtes la nièce de ma cousine Saint- André, nous sommes donc parents, mais j'ignore comment vous vous appelez, et j'aurais grand plaisir à le savoir.

— Je me nomme Hyacinthe d'Eriseul, réponditelle en souriant.

— Merci... Voilà un nom que je n'oublierai pas! murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même.

Cette exclamation lui sembla sans doute trop hardie, car il redevint muet.

Lorsqu'ils débouchèrent sur la route, ils trouvèrent la voiture attelée et le cocher sur son siège. Mme de Rosnes remercia le verrier, distribua quelque menue monnaie aux paysans et s'installa sur la banquette avec l'aide de M. de Vendières. Quand vint le tour de la chanoinesse, elle chercha des yeux son compagnon :

— Au revoir, monsieur de Damloup ! dit-elle avec un sourire espiègle.

Elle lui tendit sa main dégantée, que Jérémie garda un moment dans sa grosse poigne hâlée et velue, sans savoir s'il devait la baiser ou la serrer simplement, à la paysanne.

— Madame, murmura-t-il en refermant la portière, je ne suis pas grand clerc et je ne sais pas tourner un compliment; mais si vous avez jamais besoin de Jérémie de Damloup, je demeure à Florent, en face de l'église... Vous n'aurez qu'un signe à faire et je suis à vous corps et âme... Corps et âme, vous entendez!

Le conducteur avait fouetté ses chevaux. Jérémie agita son feutre cabossé et resta encore un bon bout de temps, le chapeau en l'air, les regards fixés sur la berline qui fuyait en se rapetissant, au milieu de la roule blanche bordée de prairies.

La verrerie du Four-aux-Moines, appartenant à Mue Gertrude de Saint-André, était située un peu en amont de La Chalade, à la lisière du bois et à l'entrée de la gorge des Sept-Fontaines. Du terreplein où s'étalaient en équerre les bâtiments de l'usine et la maison d'habitation, on apercevait les toits de tuile du village et la haute abside de l'ancienne église abbatiale, enlevant sa grise et monumentale architecture sur le vert moutonnement de la forêt des Hauts-Bâtis, qui fait face au bois du Grand-Triage.

La verrerie, aujourd'hui détruite, comprenait dix ouvreaux ou fours. Elle était alors en pleine prospérité. On y fabriquait des bouteilles à vin de Champagne et des cloches de jardin. — Quand on avait traversé une large cour herbeuse, semée çà et là de crasses de verre, on se trouvait en face de la

maison d'habitation, composée uniquement d'un vaste rez-de-chaussée élevé au-dessus d'un sous-sol et auquel on accédait par un perron de pierre aux marches décorées de lauriers-tins en caisses. Ce logis, orienté au levant, couvert en ardoise, partagé en deux par un spacieux corridor, avait une physionomie avenante et hospitalière. Les pièces principales ouvraient sur un jardin à la française, plein de fleurs vivaces aux couleurs réjouissantes. A.u delà, on apercevait les champs dépendant du Four-aux-Moines, qui, à la belle saison, déroulaient jusqu'à l'orée du bois leurs carrés de seigle ou de blé, leurs luzernes violettes et leurs colzas d'un jaune d'or.

MIle de Saint-André frisait la soixantaine. Comme sa sœur Glocynde, elle avait la mine imposante, le verbe haut et la riposte prompte; mais le milieu spécial dans lequel elle vivait depuis son enfance, l'obligation de mettre de bonne heure la main à l'œuvre et l'habitude du commandement lui donnaient des allures viriles, un sans façon rustique, une liberté d'esprit et de paroles qui contrastaient avec la distinction et la correction mondaines de Mm0 de Rosnes. — Grande, forte, avec de gros traits, de gros os, un teint couperosé et un soupçon de moustaches, des cheveux gris et drus qu'elle négligeait de poudrer, elle était sans grâce et sans souplesse. La douceur de ses yeux d'un bleu limpide lui conservait seule quelque chose de féminin. Chaussée de souliers ferrés, la jupe troussée, le buste flottant dans un casaquin de molleton en

hiver, et de toile de Jouy en été, elle marchait et parlait comme un homme. Du matin au soir on entendait sa voix rude et le cliquetis de son trousseau de clés résonner dans la cuisine ou sous les voûtes de la verrerie. Lorsque les ouvreaux chômaient, elle ne dédaignait pas de s'occuper de la culture de ses terres et plus d'une fois, au moment des semailles, on l'avait vue, enfonçant ses lourdes bottes dans la terre grasse des labours, pousser elle-même la charrue et tracer un sillon aussi droit que le plus fin cultivateur.

Pendant les soirées d'hiver elle lisait beaucoup. Son esprit s'était émancipé en s'imprégnant des idées philosophiques des encyclopédistes. Elle se piquait de libéralisme et, au rebours de sa sœur, s'enthousiasmait pour les nouvelles doctrines. Elle accueillait chez elle sans distinction de parti les hommes intelligents du canton : elle aimait à voir les enfants des paysans ou des roturiers du voisinage mordre à l'arbre de la science et, quand elle rencontrait parmi eux des natures bien douées, elle se plaisait à leur faciliter les moyens de s'instruire et de se pousser dans le monde. C'était ainsi qu'elle avait reçu au Four-aux-Moines François Baujard, au sortir de l'école des bénédictins de Saint- Vannes, et qu'elle s'était engouée du neveu de son curé, ce jeune Renard, dont la précoce intelligence et les succès de collège l'avaient émerveillée.

Lorsqu'elle vit débarquer un matin Mme de Rosnes et Hyacinthe en compagnie du chevalier de Vendières, elle resta d'abord ébaubie à l'aspect de

ces hôtes inattendus; puis, comme elle avait l'humeur hospitalière, elle leur cria qu'ils étaient les bienvenus tout de même. En deux tours de main elle donna de l'air aux chambres d'amis, fit garnir les lits, emplir les brocs d'eau fraîche et mit sa maison sens dessus dessous pour installer les voyageurs. Pendant une bonne heure, elle courut de la cave au grenier en agitant ses clés. Elle gourmandait ses servantes, s'interrompait pour embrasser Hyacinthe, dressait elle-même le couvert et tout cela avec de sonores éclats de voix qui résonnaient bruyamment dans les couloirs.

Quand on lui conta l'équipée de son cousin Damloup, elle commença par jeter les hauts cris. Elle traita le verrier de sacripant, de propre-à-rien et de maure (mauvais) sujet. Elle assaisonnait ces épithètes de jurons qui faisaient rougir le chevalier et scandalisaient Mme de Rosnes. Toutefois, lorsque Hyacinthe lui eut narré plaisamment le dénouement de l'aventure, elle s'amadoua. L'épisode du cuissot de chevreuil rôtissant à la ficelle, l'amusa et désarma sa colère.

— Ah! le s... gourmand, murmura-t-elle, je le reconnais bien là!... Il ne vit que pour son ventre et remue plus volontiers ses mâchoires que ses bras... Nonobstant, tout est bien qui finit bien et il vous a fait amende honorable... Au fond, Jérémie n'est pas un méchant homme; il gagne à être connu et il faudra un jour que je l'invite à manger la soupe avec nous.

En effet, à huit jours de là, Jérémie de Damloup,

avisé par un message de MUe de Saint-André, se présenta au Four-aux-Moines à l'heure du dîner.

Il avait revêtu un vieil habit cannelle avec la veste pareille, une culotte de velours côtelé et des bas bleus. Gertrude alla à lui et le prenant familièrement par l'oreille :

— Tu as donc encore fait des tiennes?... Conviens, mon garçon, que tu as une chienne de tête!

— Oui, cousine Gertrude, répliqua-t-il humblement, mais le cœur est bon et je suis tout prêt à dire : mea culpa, pourvu que je rentre en grâce,

— A tout péché miséricorde, vaurien!... Par exemple, tu aurais bien dû, pour la circonstance, t' arrêter chez le barbier de Florent... Tu ressembles par trop à Esaii et je suis tentée de te répéter ce que le comte du Châtelet disait un jour au seigneur de Guerpont : « Dieu t'a fait gentilhomme, le roi t'a fait chevalier, fais quelque chose pour toi, morbleu, va te faire la barbe !... » Allons, viens tout de même te mettre à table.

On l'avait placé à côté d'Hyacinthe. La grâce attirante de la chanoinesse acheva la conversion du pécheur. Quand il quitta la salle à manger, ce sanglier de l'Argonne était complètement apprivoisé et, à partir de ce jour-là, ses visites devinrent assez fréquentes au Four-aux-Moines.

Dès que les hôtes de MUe de Saint-André furent tout à fait installés, chacun d'eux s'ingénia à remplir de son mieux les longues heures de la journée dans cette solitude forestière. Tout occupée de ses besognes multiples, Gertrude leur laissait le soin de

chercher des distractions. Mm0 de Rosnes, privée de son train-train de visites et de causeries quotidiennes et détestant la campagne, était la plus embarrassée. Quand elle avait battu M. de Vendières au trictrac, avancé son tricot, rangé ses tiroirs, elle bâillait terriblement et Unissait par s'endormir sur un livre de piété. Le chevalier, lui, avait déniché dans la bibliothèque les romans de M. de Tressan et il passait des heures à savourer les aventures de Huon de Bordeaux ou l'histoire de la Belle Ml usine. Ces contes bleus et ces fabuleuses prouesses délectaient son esprit à la fois timide et chimérique.

Hyacinthe employait ses matinées à une active correspondance avec les dames de Poulangy ou ses amis de la Cour. Elle recevait de volumineuses lettres de Versailles. Quand elle les avait lues, elle descendait au jardin, le visage plus animé, l'œil plus étincelant, ayant dans la physionomie quelque chose de l'agitation d'un cheval de bataille qui a senti la poudre. Les épîtres de ses correspondants semblaient lui apporter tout chauds encore les effluves de l'orageuse atmosphère de Paris et de Versailles et surexciter les instincts de combativité qui fermentaient en elle. — En la rencontrant au jardin, l'œil allumé, les joues empourprées et les narines frémissantes, Mlle de Saint-André la menaçait du doigt :

— Ma mie, tu es incorrigible!... disait-elle. Te voilà encore, comme autrefois, partie en guerre contre les moulins à vent!...

fi.

Chaque dimanche, depuis des années, le Fouraux-Moines recevait la visite du curé de La Chalade, l'abbé Dutertre. Il arrivait après vêpres à la verrerie et y restait à souper. C'était un ecclésiastique instruit, savant théologien, bon latiniste, parlant facilement avec un détestable accent lorrain. Il avait un robuste embonpoint, la figure marquée de petite vérole, les yeux petits, voilés et clignotants. Mlle de Saint-André goûtait sa faconde subtile et ayant elle-même l'humeur batailleuse, elle aimait à discuter avec lui les questions philosophiques à l'ordre du jour.

Peu de temps après la rentrée en grâce de M. de Damloup, l'abbé Dutertre vint à la verrerie avec son neveu, Jean-Joseph Renard.

Le jouvenceau avait suivi le conseil de Nanine Gillot. Il était revenu se mettre au vert au presbytère de La Chalade et il y attendait les événements, en travaillant à un opuscule politique.

Dès qu'il fut entré dans le salon, la mine discrète, la tête penchée sur une épaule et le dos obséquieux, M1Ie de Saint-André , toujours engouée , le présenta à ses hôtes comme un garçon d'esprit qui donnait de belles espérances . Mme de Rosnes répondit au profond salut du jeune homme par un hochement de tête protecteur; M. de Vendières, mis en défiance par l'ode à la Bastille , l'accueillit froidement; seule, Hyacinthe se montra aimable.

D'un coup d'œil rapide elle avait dévisagé J.-J. Renard, pendant qu'il la saluait cérémonieusement.

Elle avait remarqué ses yeux mobiles et perçants, ses lèvres ironiques, son front développé et sa pâleur bilieuse. Cette physionomie d'ambitieux piqua sa curiosité. Il ne lui fallut pas longtemps pour deviner que ce garçon intelligent, vaniteux et pauvre, dévoré du besoin de parvenir, appartiendrait à ceux qui, les premiers, lui faciliteraient les moyens de sortir de l'obscurité.

Encore que cette figure inquiétante lui inspirât peu de sympathie, Hyacinthe, avec son intuition primesautière, y lisait les indices de certaines qualités précieuses : — la souplesse, l'esprit d'intrigue, l'audace cachée sous une fausse timidité, l'opiniâtreté têtue; — tout ce qu'il faut enfin pour devenir un agent politique adroit et insinuant. Sur-le-champ elle résolut d'endoctriner le neveu du curé et de confisquer au profit de la bonne cause un instrument qui pouvait être dangereux aux mains du parti révolutionnaire. Plus que jamais possédée du chevaleresque désir de recruter des partisans à la royauté menacée, elle imposa silence à la secrète répulsion que lui causaient les lèvres minces et le regard fuyant de Jean-Joseph Renard; elle s'efforça de gagner sa confiance en le mettant à l'aise et en le faisant parler. Flatté d'avoir attiré l'attention de cette belle personne, Renard retrouva tout son aplomb, se montra disert, fit la roue et s'empressa d'étaler devant la chanoinesse ses chatoyantes plumes de paon vaniteux et gonflé. Lorsqu'à huit heures son oncle et lui prirent congé, Hyacinthe les reconduisit jusque sur le perron; elle félicita le curé

de la culture d'esprit de son élève et engagea ce dernier à revenir à la verrerie.

Dès qu'il fut de retour dans sa chambre du presbytère, Joseph Renard s'accouda à sa fenêtre et .récapitula ses impressions de la soirée.

Bien qu'il eût été frappé des arguments employés par la Gillotte pour le jeter dans le parti populaire, il aimait trop la gloriole pour ne pas être sensible au prestige exercé par la noblesse. Les flatteries et la grâce aristocratique de Mme d'Eriseul l'avaient troublé et il se sentait de nouveau perplexe.. A la vérité, les idées révolutionnaires faisaient chaque jour des progrès; mais les cartes étaient encore tellement brouillées qu'il semblait impossible de lire clairement dans le jeu des deux partis et de prévoir à qui resterait la victoire. Le roi avait pour lui la noblesse, l'armée et le haut clergé. Poussé par la reine, il pouvait un jour frapper un grand coup, balayer l'Assemblée de Versailles, ressaisir le pouvoir despotique qu'il avait abdiqué. Alors l'aristocratie, reprenant ses privilèges et son influence, les faveurs et les beaux emplois appartiendraient à ceux qui auraient combattu pour la cause royale... Ebloui tout à coup par cette hypothèse, Joseph Renard songeait qu'avec ses talents et l'aide de cette séduisante chanoinesse, il serait en passe, comme l'abbé de Bernis, de se faufiler à la Cour et d'y occuper quelque haute position.

Oui, mais si la royauté échouait dans sa lutte avec le parti de la révolution, si elle avait le dessous ■et si, comme le prédisait Nanine Gillot, le peuple

devenait le seul maître, c'en était fait de la Cour et des courtisans, et Joseph serait réduit au sort piteux de la Perrette du Pot au lait :

Adieu vache, cochon, couvée!...

En cette situation embarrassante d'un joueur qui ne sait s'il doit ponter sur la rouge ou sur la noire, le jeune homme s'avisa d'un terme moyen qui s'accommodait à merveille avec son caractère double et tortillard. Il résolut de se tenir coi à la cure, de continuer à y écrire son pamphlet révolutionnaire et de rester en relations avec Naninc Gillot, tout en tâtant le terrain au Four-aux-Moines.

Profitant de la permission octroyée par Hyacinthe, il revint la voir et trouva le même accueil affable. La chanoinesse avait l'art de rendre les gens communicatifs, elle le fit causer et il lui avoua sa manie écrivassière. Elle flatta sa vanité de rimeur, écouta complaisamment ses vers plats et prétentieux, et mêlant avec adresse les conseils aux compliments, le tança sur le choix de ses sujets. Elle l'exhortait à laisser là ses déclamations sur la liberté et l'égalité. — Tout cela, insinuait-elle, était vulgaire et de mauvais goût; la vraie poésie se plaisait sur des sommets plus élevés. Au lieu de faire chorus avec les pâles imitateurs de Jean-Jacques, il acquerrait une gloire plus rare et de meilleur aloi en se rangeant parmi leurs adversaires. Quelle belle cause à plaider, pour un jeune écrivain de talent, que celle de la royauté menacée et de la reine ca-

lomniée! En même temps, elle l'éblouissait par le récit des fêtes de Trianon, où Marie-Antoinette accueillait avec bonté les hommes de lettres et les artistes. Elle l'emmenait parfois en promenade dans les gorges de la forêt et lui décrivait les chasses à courre, les réceptions luxueuses, les soirées de musique, tous les plaisirs qu'on se donnait à l'abbaye de Poulangy. Sous les grands chênes de la futaie, Joseph Renard cheminait comme dans un rêve, grisé par l'évocation de ce monde aristocratique dont il avait secrètement envié les joies raffinées; ■ — grisé aussi par le voisinage de cette attrayante chanoinesse aux yeux scintillants, aux lèvres souriantes, à la grâce irrésistible.

Chez ce jouvenceau de dix-neuf ans, le commerce familier d'une élégante et jolie femme éveillait de subits désirs et de hardis rêves de galanterie, qu'il aurait six mois auparavant timidement comprimés. Mais depuis six mois que Nanine Gillot était sa maîtresse, une évolution s'était opérée en lui. La satisfaction d'avoir gagné le cœur de la Gillotte lui donnait une expérience et un aplomb précoces. Ii attribuait volontiers à ses qualités personnelles les faciles faveurs de Nanine et, avec la présomption naturelle à un jeune homme qui pour la première fois a possédé une femme, il s'imaginait qu'il pourrait aussi aisément entraîner à l'avenir tous les cœurs féminins. Cette conviction l'enhardissant, il devenait non pas amoureux — lafroideur de son tempérament le mettait à l'abri des passions vives, — mais il était émoustillé par un caprice libertin, et remué par la

perverse ambition de séduire lachanoinesse, comme il avait conquis Nanon Gillot. « Quand elle aura été ma maîtresse, songeait-il vicieusement, elle ne pourra rien me refuser, et si le parti de la Cour reprend le dessus, elle m'aidera à remonter le courant et à me pousser parmi les gens de qualité... »

Il s'exaltait ainsi à froid. Le cerveau tout fumeux d'audacieuses convoitises, il faisait le trajet de La Chalade au Four-aux-Moines dans la même agitation que Jean-Jacques allant de l'Ermitage à Eaubonne, chez Mmo d'Houdetot, mais avec la passion en moins et plus d'outrecuidance. — Hyacinthe d'Eriseul, absorbée par ses idées d'apostolat, ne semblait pas soupçonner l'état d'esprit de Joseph Renard. Elle avait trop d'orgueil pour admettre un seul instant que le neveu du curé pût oublier la distance qui les séparait, et lui manquer de respect. Elle continuait donc à le traiter familièrement et à le catéchiser lorsqu'ils se trouvaient en tête-à-tête.

On était ainsi arrivé à la mi-septembre. Renard venait de recevoir une lettre de Nanine Gillot qui le pressait de rentrer à Bar, afin de s'y mettre à la tête du parti populaire. Mais avant de prendre cette résolution extrême, il méditait de jouer son va-tout auprès de la chanoinesse.

« Il est certain, se disait-il, que Mme d'Eriseul me voit d'un œil fort doux; toutefois je n'ai pas affaire ici à une petite boutiquière de l'espèce de Nanine et je ne dois pas m'attendre à ce qu'elle fasse les premiers pas. Ces grandes dames veulent qu'une galante violence leur épargne la mortifica-

tion d'avoir trop facilement succombé. Pas plus tard qu'aujourd'hui, elle sera à moi ou je ne serai qu'un lâche... »

S'étant ainsi monté la tête, il profita d'une aprèsmidi de dimanche pour devancer son oncle à la verrerie, à l'heure des vêpres. Il trouva Hyacinthe sous une charmille du jardin, occupée à arranger dans un vase plein d"eau les fleurs qu'elle venait de cueillir. En apercevant Joseph Renard à l'entrée du chambret, elle lui fît signe d'approcher :

— Bonjour, monsieur Renard, dit-elle avec un engageant sourire. Tout le monde est à l'église, à l'exception de M. de Vendières, qui dévore un roman de chevalerie, et vous arrivez à propos pour me distraire... Mettez-vous ici.

En même temps, elle lui indiquait une place à côté d'elle sur le banc de pierre. Il s'y assit, le cœur fortement ému à l'idée que le moment de se déclarer était venu.

L'après-midi était tièdement ensoleillée. Un profond silence dominical emplissait l'étroite vallée, dont les versants boisés se coloraient déjà de la pourpre et de l'or de la saison finissante. Dans l'air calme on entendait au loin le son berceur de la cloche des vêpres, et par la baie de la charmille jaunie on apercevait à l'autre bout du jardin la mince silhouette voûtée du chevalier, qui allait et venait au long d'une treille, le nez sur son livre. Les fleurs qui couvraient la table rustique — clématites blanches, phlox violets, citronnelles et roses remontantes — répandaient une languide senteur

d'automne. La taille souple de la chanoinesse était serrée dans un corsage vert d'eau, très ajusté et échancré, sur lequel elle avait noué un ample fichu de mousseline. Dans le va-et-vient de ses bras pour disposer les fleurs au fond du vase, les plis du fichu se dérangeaient, découvrant tantôt un coin de gorge d'une blancheur laiteuse, tantôt la naissance du cou.

— Oui, il faut oser! se répétait Joseph Renard.

— Voyons, monsieur le poète, reprit Hyacinthe d'un ton enjoué, n'avez-vous rien à me dire?...

— Je vous ai apporté, répondit-il d'une voix étranglée, quelques vers que je viens de composer.

— Allez, je vous écoute...

Il tira de sa poche un papier qu'il déplia et il déclama avec des intonations langoureuses :

Eglé, depuis un mois à vos pieds je soupire; Mais les soupirs sont vains, s'ils ne sont entendus. Pour apaiser mon cœur et mes sens éperdus, Laissez-moi d'un baiser alléger mon martyre...

— Hum! interrompit-elle, c'est un peu vif de la part du neveu d'un ecclésiastique... Et pour quelle bergère avez- vous rimé ce quatrain?

Un genou sur le banc et la tête penchée, elle enfonçait dans le vase une tige récalcitrante, tout en interrogeant distraitement le jeune homme.

— Pour vous, madame! répliqua-t-il hardiment. Puis, sans lui laisser le temps de s'étonner, il se leva et appliqua ses lèvres sur la nuque de la chanoinesse.

— Je vous aime! murmura-t-il en l'entourant de ses bras.

Suffoquée, elle se rejeta en arrière, se débattit et poussa un cri — cri de colère encore plus que de frayeur, mais si exaspéré que le chevalier l'entendit et accourut essoufflé.

Ecarté par une brusque rebuffade, le jouvenceau avait déjà lâché prise; il se sentait perdu et sa mine décontenancée était si piteusement grotesque qu'Hyacinthe fut secouée par un rire nerveux.

— Qu'y a-t-il? demanda M. de Vendières, effaré.

— Rien, repartit la chanoinesse en réprimant à grand'peine son fou rire, une scène ridicule!... Ce jeune collégien a eu un accès de folie. Veuillez le conduire dehors, chevalier, et priez-le d'aller se faire soigner ailleurs!...

Daniel de Vendières, indigné, regardait alternativement le neveu du curé et la jeune femme; il remarqua le fichu de linon en désordre, la pâleur livide de Renard et devina ce qui avait dû se passer.

Silencieusement, il entraîna le jouvenceau hors de la charmille et le fit marcher devant lui. Il y avait à l'extrémité de l'allée une petite porte donnant sur les champs. Daniel de Vendières l'ouvrit toute grande et poussant dehors l'infortuné galant :

— Mon jeune godelureau, lui dit-il avec un geste énergique, décampez et remerciez-moi de ne pas vous appliquer ma botte à l'endroit où le dos change de nom!

Les lèvres blanches, le teint verdi par le dépit et la honte, Jean-Joseph Renard regagna la cure à tra-

vers les éteules. — Aveuglé de colère, il buttait à chaque pas et sentait dans ses veines comme un amer épanchement de fiel extravasé. Une rancœur féroce lui montait au cerveau à la pensée du rôle ridicule qu'il avait joué et du mépris dont cette aristocrate l'avait éclaboussé... « Ah! comme en ce moment le chevalier et la chanoinesse devaient se gausser de lui!... Demain, son aventure serait connue de tout le village et son oncle le mettrait certainement à la porte. »

Il résolut de ne pas attendre cette nouvelle humiliation. Les vêpres n'étaient pas finies; il en profita pour monter furtivement à sa chambre, jeta à la hâte dans une serviette un peu de linge et quelques papiers, en fit un paquet, et se glissant hors de la cure, bâton en main, il détala dans la direction des Islettes.

Quand il fut arrivé à une éminence d'où l'on dominait le village, il s'arrêta pour regarder le tertre vert où les toits du Four-aux-Moines se montraient sous un nimbe de fumée bleuâtre. Alors une atroce expression de haine crispa ses lèvres imberbes, alluma ses prunelles grises et plissa son front.

Tout imprégné encore des classiques lectures de son collège, il se rappela le serment d'Annibal et à son tour, en son cœur ulcéré, il jura de se venger cruellement des hôtes de la verrerie,

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