L ENVOYE DE LA REINE
convoitises et les mômes marchandages pour s'en étonner. Il constatait simplement qu'au fond des bois comme à l'OEil-de-Bœuf, sous les vestes de chasse de ces gentilshommes campagnards comme sous les habits de gala des courtisans, les âmes humaines se ressemblaient et que le dévouement désintéressé était une pure fiction. Hyacinthe devina dans ce sourire les réflexions peu flatteuses de l'officier et elle en eut honte.
— Fi, messieurs! interrompit-elle d'une voix vibrante, avant de solliciter des grâces, attendez au moins de les avoir méritées!... Si je ne vous savais aussi fidèles que braves, vous me feriez douter de la générosité de votre cœur... Nous n'avons à nous occuper, quant à présent, que de servir le roi avec foi et amour. Le reste nous viendra par surcroît... Et maintenant prenons congé les uns des autres; il est tard et M. de Jarjaye, qui repart demain, a besoin de repos... Bonsoir, messieurs; n'oubliez aucune de mes recommandations!...
Elle s'encapuchonna dans son manteau et disparut avec l'officier, dans le sentier où l'avaient précédée Baujard et M. de Vendières.
Lorsque ces deux derniers étaient arrivés au Fouraux-Moines, ils avaient trouvé la maison endormie. Gertrude de Saint-André se couchait comme les poules. Le député ne voulut pas qu'on la réveillât. M. de Vendières proposa courtoisement à son compagnon de partager sa chambre où il y avait deux lits, et commença sur-le-champ à se dévêtir, car il
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tombait de sommeil. Baujard, trop agité pour l'imiter, le laissa à sa toilette de nuit et, connaissant les êtres, gagna le jardin où il résolut d'attendre le retour de la chanoinesse.
Sous la blanche clarté de la lune, le vieux clos allongeait ses allées bordées de buis, ses platesbandes où les narcisses et les tulipes commençaient à fleurir, et ses charmilles verdissantes, François Baujard saluait au passage les moindres détails de ce jardin où il s'était promené dès sa prime jeunesse et où rien n'avait changé. Les mêmes fleurs poussaient aux mêmes places, et à chaque coin, le député retrouvait de vieilles connaissances qui le replongeaient dans le souvenir de ses jeunes années. Il faisait un retour sur lui-même; il se rappelait le temps où, écolier de Saint- Vannes, il venait passer ses vacances à la verrerie, et plus tard, les journées d'été où il avait vu Hyacinthe encore fillette jouer au volant dans les allées. Cette association de souvenirs ramena sa pensée vers les incidents de la nuit et vers cette chanoinesse qui, depuis quelques jours, tenait une maîtresse place dans ses préoccupations. Il était étonné, presque choqué de cet envahissement de son moi par une femme, lui qui pendant longtemps avait interdit l'entrée de son âme aux obsessions féminines.
A l'exception de sa liaison juvénile avec Nanine Gillot, il avait pendant des années vécu chaste et studieux comme ces bénédictins chez lesquels il avait été élevé. Sa haute renommée d'austérité, d'intégrité et de talent l'avait précisément désigné
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aux suffrages de ses concitoyens, lors des élections aux États-Généraux.
La sérénité de cette âme supérieure et de cet esprit laborieux était restée introublée jusqu'au jour de la rencontre avec Hyacinthe chez Mme de Rosnes. Depuis lors, grâce à la correspondance établie entre eux, et sans que Baujard s'en rendit compte, le charme de la jeune femme s'était lentement insinué en lui. Tout d'un coup il sentait la sève endormie de sa première jeunesse se réveiller et, sous cette fermentation inattendue, sa volonté vaciller, son esprit dévier vers des pentes dangereuses.
Les symptômes graves de ce nouvel état moral ne lui échappaient point. En son for intérieur, il reconnaissait qu'il obéissait maintenant à des impulsions toutes sentimentales. Il ne pouvait se dissimuler qu'il avait éprouvé une satisfaction très vive en acceptant le message dont Mme de Rosnes l'avait chargé pour sa nièce. Ce soir même, en s'engageant dans les sentiers qui conduisaient au Four-aux- Moines, il s'était senti un rajeunissement, un entrain, qu'il avait mis faussement sur le compte du printemps, mais qui, en réalité, n'étaient produits que par la perspective de retrouver Hyacinthe d'Eriseul au bout de la route. Tout à l'heure, quand il avait vu soudain, au milieu de la clairière, la chanoinesse surgir sous la clarté de la lune, son cœur avait battu comme à vingt ans. Pour se rapprocher d'elle un peu plus tôt, n'avait-il pas risqué de compromettre son caractère de député et la dignité de la représen-
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tation nationale, en se mêlant à un conciliabule de rebelles?
Et maintenant que faisait-il dans ce jardin de la verrerie, au lieu de rouler sur la route des Ardennes afin de remplir la mission dont il était chargé? Convenait-il à un député patriote de perdre en de frivoles causeries un temps précieux, que les intérêts de la nation réclamaient tout entier?
A la vérité, il avait promis à Mme de Rosnes de voir cette jeune femme et de la chapitrer sur son imprudence. Mais, outre qu'il aurait dû s'abstenir de promettre, il était d'avance convaincu que son intervention serait inutile. La scène à laquelle il venait d'assister dans la clairière, lui démontrait suffisamment que la chanoinesse persisterait dans ses illusions coupables et s'associerait plus activement encore aux menées des ennemis de la liberté. Qu'espérait-il donc?... Il la connaissait assez pour prévoir qu'elle se rirait de ses sermons. Il ne réussirait pas à la détourner du péril où elle se jetait de gaieté de cœur, et lui-même, en revanche, s'exposerait à un péril certain en se retrouvant face 'à face avec l'enchanteresse qui, déjà à distance, faisait gauchir sa volonté et troublait son jugement. — A quoi bon chercher à assagir une exaltée qui, dans ce moment même, combinait d'équivoques machinations avec ce M. de Jarjaye, envoyé par la reine à M. de Bouille?... L'idée d'Hyacinthe, revenant du Haut-Bouleau en tête à tête avec ce muscadin d'officier, se présenta désagréablement à l'esprit de Baujard et lui enfonça une épine de
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jalousie au cœur. « Elle écoutera, se dit-il, mes conseils de son air dédaigneux et se moquera de moi ensuite en compagnie de ce jeune courtisan, qui a gagné sa confiance et peut-être aussi sa tendresse... Au lieu de jouer un sot rôle, j'agirais plus sagement en reprenant tout de suite le chemin de Varennes... »
Il on était là de ses réflexions quand il entendit contre les buis de l'allée le léger frôlement d'une robe. Il se retourna. La chanoinesse, enveloppée dans sa mante à capuchon, s'avançait vers lui.
— Me voici, monsieur, murmura-t-elle en souriant ; je vous ai aperçu de là-haut et je n'ai pas voulu attendre à demain pour m'excuser de la façon dont je vous ai congédié tout à l'heure... Ma conduite vous a scandalisé, je le crains, et je tiens à vous expliquer...
— Vous ne me devez aucune explication, madame, interrompit-il en s'inclinant; je n'ai pas le droit de me scandaliser, mais mon affection s'effraye de la facilité avec laquelle vous vous jetez en de téméraires aventures... D'autres aussi, et qui vous sont chers, s'en épouvantent comme moi. Madame votre tante vous supplie de vous montrer plus circonspecte, et je me suis détourné de ma route pour vous communiquer ses craintes. Les choses que j'ai observées tout à l'heure justifient malheureusement nos appréhensions... Je ne me soucie pas de pénétrer les secrets que vous partagez avec votre ami M. de Jarjaye... ; mais je vous vois avec peine mêlée à une entreprise qui m'a tout l'air d'une conspiration.
L'amertume ironique avec laquelle Baujard souligna ces mots : « Votre ami, M. de Jarjaye », frappa la ehanpinesse. Elle y crut démêler un grain de jalousie et cette découverte ne sembla pas lui déplaire, car elle répondit au député avec un malicieux sourire sur les lèvres et dans les yeux :
— Que voulez-vous? Votre Assemblée en supprimant les communautés religieuses m'a créé des loisirs; il faut bien que je les occupe!
— Prenez garde, madame! La politique est un vilain jeu pour une femme. Le peuple est ombrageux;... ici plus qu'ailleurs, parce qu'il est plus rapproché de la frontière où s'assemblent ses ennemis. Déjà votre titre de chanoinesse et la caste à laquelle vous appartenez vous rendent suspecte à bien des gens. Dans un club, l'autre semaine, j'ai entendu un jeune enragé dénoncer La Chalade comme un nid de conspirateurs... J'ai cru devoir protester contre ce que je croyais être une calomnie... Et aujourd'hui...
— Et aujourd'hui, acheva-t-elle, railleuse, vous vous repentez de votre bon mouvement?
— Non, madame, je ne me repens pas d'avoir essayé de vous sauver de vos propres imprudences. . . Mais je suis profondément découragé en constatant que ces accusations étaient fondées, et que vous vous entêtez à commettre un acte de folie.
Un éclair passa dans les yeux d'Hyacinthe.
— Appelez-vous folie la fidélité envers le roi?... Si c'est déraisonner que dépenser son énergie pour la défense de la famille royale, je m'honore d'avoir cette folie et de la partager avec toute la noblesse