‹ La chanoinesse, 1789-1793Chapitre 8 sur 17 · L ENVOYE DE LA REINE · texte numérisé non relu

L ENVOYE DE LA REINE

du royaume... Nous ne pensons pas de même, monsieur Baujard; les gens de ma caste, comme vous dites, mettent le point d'honneur à une autre place que les gens du commun.

— Excusez-moi, répliqua- t-il, blessé; n'étant point gentilhomme, je ne puis avoir contre la Révolution les mêmes rancunes que votre M. de Jarjaye!

Elle remarqua de nouveau l'accent sarcastique avec lequel il prononçait le nom de l'officier, et soudain elle s'adoucit en voyant l'expression attristée de la physionomie du député.

— Mon monsieur de Jarjaye, reprit-elle, est lié très intimement avec une de mes anciennes compagnes de Poulangy; c'est sur la recommandation de son amie qu'il s'est présenté ici... Je le vois pour la première fois et il part demain.

Il comprit sans doute l'intention délicatement voilée qui dictait à Hyacinthe cette explication et il lui en sut gré, car son visage se désembrunit. La chanoinesse s'aperçut du rassérènement de ses traits et, satisfaite d'avoir dissipé ce nuage de jalousie :

— Je serais désolée de vous avoir blessé, monsieur Baujard... Quand ma mauvaise tête m'emporte, mes paroles vont souvent plus loin que ma pensée... Pardonnez-moi, continua-t-elle en lui tendant la main, bien que nos opinions soient différentes, vous êtes un des hommes dont j'estime le plus le cœur et le jugement...

— Et dont vous suivez le moins les avis, interrompit-il en riant et en gardant un moment dans la sienne la main longue et fluette de la chanoinesse.

Ce sourire, si rare sur le grave visage du député, lui donnait une expression de tendresse qui toucha

Hyacinthe.

— En d'autres circonstances, répondit-elle, j'aurais la confiance la plus entière en vous, soyez-en persuadé... Mais à l'heure actuelle, quand la royauté est menacée, tous ceux qui lui restent fidèles doivent mettre de côté leurs sympathies personnelles pour n'écouter que la voix du devoir.

Il contempla un moment dans le cadre noir du capuchon cette tête charmante, baignée de clarté, et presque grisé par le scintillement des grands yeux verts dans lesquels plongeaient les siens :

— En ce cas, s'écria-t-il, maudite soit la politique!... Que ne puis-je retourner en arrière, au temps paisible où je venais chasser et chanter au Four-aux- Moines!... Je mettrais mon unique ambition à y demeurer près de vous et à devenir tout bonnement votre ami.

— Croyez-vous? repartit-elle en secouant la tête Quelle illusion!... Vous ne pourriez pas plus vivre dans l'obscurité que je ne pourrais, moi, m'occuper de ménage et de culture comme ma tante Gertrude... Nous n'échappons pas à notre destinée : la vôtre est de combattre pour ce que vous appelez les droits du peuple, la mienne est de lutter jusqu'au bout pour la défense du roi.

% — Incorrigible entêtée! murmura-t-il affectueusement, vos efforts n'arrêteront pas la marche de la Révolution; ils détermineront seulement une explosion populaire qui sera funeste à votre famille, à

l'envoyé de la REINE 121

vous-même, et qui désolera vos amis... Ne vous obstinez donc pas à défendre ceux que leur propre aveuglement mène aux abîmes!...

— Bah! dit-elle d'un ton de bravade espiègle,

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris!...

Bonsoir, monsieur Baujard, il est temps d'aller dormir... Ne parlez de rien à ma tante Saint-André; elle est aussi terre à terre que je suis enthousiaste, et il est inutile de l'alarmer.

— Bassurez-vous, madame, je partirai demain au petit jour... Je partirai navré... Adieu I

— Ne dites donc pas ce vilain mot « adieu » et surtout ne me quittez pas fâché!... Je tiens à ce que nous restions bons amis et j'ai idée que nous nous reverrons dans des temps meilleurs...

— Le ciel vous entende ! murmura-t-il en baisant la main qu'elle lui offrait, — et ils se séparèrent.

A LOUVREÀU, MESSIEURS

Le mardi 21 juin 1791, avant midi, tous les gentilshommes verriers qui avaient assisté au conciliabule du Haut-Bouleau, reçurent un billet de la chanoinesse contenant cette courte phrase sacramentelle : « A l'ouvreau, messieurs ! »

Ha! ha! se dit Jérémie de Damloup, après

avoir péniblement déchiffré les trois mots de ralliement, c'est pour aujourd'hui!... Tant mieux, nom d'une serpe! il fait beau temps et c'est bon signe.

Le soleil brillait en effet dans un ciel à peine moucheté de quelques légers nuages blancs et l'air était rafraîchi par une brise d'est. Jérémie chaussa ses souliers de chasse, boutonna ses houseaux de toile bleue, cacha dans sa gibecière un pistolet chargé, une poire à poudre et des balles, puis déjeuna hâtivement d'un chicot de pain et d'une tranche de lard, qu'il arrosa d'une lampée de via

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gris. A l'angélus de midi, il quitta Florent et s'engagea sous bois dans la direction des Senades où demeurait Joël de Parfondrupt.

La forêt était dans toute sa gloire : les fleurs de l'été foisonnaient dans la grande herbe des tranchées, des loriots sifflaient parmi les merisiers, une odeur de fraises mûres et de chèvrefeuille s'exhalait des taillis, et Jérémie, surexcité par cette joie répandue sous les arbres, donnait gaillardement la réplique aux loriots.

Il trouva Joël prêt à partir. Le verrier s'était procuré deux chevaux de selle et, vers deux heures, après avoir bu le coup de l'étrier, tous deux enfourchèrent leur bidet et prirent sous bois un chemin qui les conduisit à l'entrée de Sainte-Menehould. Ils laissèrent les chevaux dans une auberge du faubourg et pénétrèrent dans le centre de la ville, sans se hâter, en flâneurs, comme deux braves campagnards qui vont aux emplettes et aux nouvelles.

La population leur sembla donner des signes d'une émotion insolite. Beaucoup de gens stationnaient sur les portes, des groupes se formaient sur la chaussée et discutaient avec animation. Çà et là, les verriers apercevaient des dragons cheminant d'un pas lourd, une botte de foin sur le dos, ou pansant leurs chevaux au seuil d'une écurie. Bientôt ils devinèrent que l'émoi des citadins était précisément causé par la présence de ces cavaliers.

Un détachement du régiment Monsieur-Dragons était arrivé à neuf heures du matin.

Déjà, pendant la nuit, un détachement des bus-

sards de Lauzun avait passé à Sainle-Menehould pour se rendre à Pont-Sommevelle et la brusque apparition de nouvelles troupes excitait la défiance des habitants. Après s'être assurés qu'aucun équipage n'avait encore relayé à la poste, Jérémie et Joël entrèrent dans un cabaret voisin et s'y firent servir une bouteille de vin gris. Tout en humant leur piot, ils prêtaient l'oreille aux propos des buveurs attablés auprès d'eux.

— Tout ça n'est pas clair, disait un ouvrier bourrelier au cabaretier, ces dragons et ces hussards qui viennent traîner leurs guêtres par chez nous, ça ne vous semble pas louche, monsieur Pérardel?

— Peuh! répondait le débitant, paraîtrait qu'ils attendent un trésor et qu'ils sont ici à seule fin de l'escorter jusqu'à la frontière.

— Et pourquoi escortent-ils un trésor à la frontière?... C'est peut-être bien notre argent que la reine envoie à ses amis les Autrichiens?... D'abord ce grand flandrin d'officier qui, depuis midi, va et vient comme un agité sur la route de Châlons, a l'air d'un homme qui médite un mauvais coup... Tenez, le v'ià encore qui repasse devant chez vous!...

En effet, par le vitrage de la devanture on apercevait l'officier qui commandait le détachement de dragons, et qui se nommait M. d'Andoins. Tout en causant à voix basse avec son lieutenant, il marchait à petits pas, "s'arrêtait à chaque minute et, se sentant épié, toisait les curieux d'un air à la fois soucieux et irrité.

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— Filons, chuchota Jérémie à l'oreille de M. de Parfondrupt, l'arrivée des équipages ne peut tarder.

Ils se hâtèrent de vider leur bouteille et de régler leur dépense. Tandis qu'ils comptaient avec le cabaretier, on ouït dans la rue la note claironnante d'une trompette et tout le monde se précipita dehors.

Le capitaine d'Andoins était revenu sur ses pas et on l'entendit d'une voix tranchante crier :

— Qui a fait sonner le boute-selle?

— C'est moi, mon capitaine, répondit un maréchal des logis en s'avançant, nos hommes sont éparpillés dans les cabarets, ça m'inquiète et j'ai cru plus sûr de les rassembler.

— Vous avez eu tort, répliqua le capitaine, le convoi est en retard... Faites cesser la sonnerie, Lagache, et attendez mes ordres!

— M'est avis, murmura Jérémie à Joël, que le maréchal des logis a raison et que ce blanc-bec d'officier n'entend rien à son affaire... Est-ce qu'il ne devrait pas s'arranger pour avoir ses hommes sous la main à la première alerte?

Ils rebroussèrent chemin et allèrent à l'auberge s'assurer si leurs chevaux avaient leur ration. Ils recommandèrent au garçon d'écurie de les tenir sellés et bridés, puis rentrèrent en ville où ils passèrent encore une grande heure en allées et venues.

La soirée avançait. Le gros de la chaleur était tombé et dans la grand'rue devenue ombreuse, les gens s'amassaient aux portes. De temps à autre des manœuvres revenaient des champs, la houe sur

l'épaule, ou bien un bourgeois rentrait de son jardin, rapportant un panier de fraises. Par les vitres, on voyait dans l'intérieur des maisons les ménagères affairées à préparer le souper.

Tout à coup, vers sept heures et demie, du côté de la route de Châlons, on entendit une galopade sur le pavé et l'on vit déboucher un courrier en veste chamois qui se dirigea vers la poste aux chevaux.

— Cette fois, ça y est, chuchota Jérémie, les voici !

En même temps il entraînait Joël vers la maison du maître de poste.

Une croissante rumeur fit sauter le cœur des verriers dans leur poitrine. Des roulements sourds el des claquements de fouets résonnaient dans la rue. Deux voitures, l'une attelée de trois chevaux et l'autre de six, précédées de deux courriers également en vestes de couleur chamois, dévalèrent vers la poste et s'y arrêtèrent au milieu d'un attroupement de curieux.

La première voiture était occupée par deux femmes de chambre ; la seconde, une spacieuse et confortable berline, contenait six personnes : trois dames, un homme et deux enfants. Ce train luxueux annonçait des personnages de distinction. Quelqu'un, demanda à l'un des courriers quels étaient ces voyageurs.

— C'est, répondit-il, Mme la baronne de Korff avec ses enfants , ses femmes et son valet de chambre.

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— Allons, s'exclama une voix peu bienveillante, encore des émigrés qui gagnent la frontière!

Les deux verriers, le cou tendu, cherchaient à plonger leurs regards dans l'intérieur de la berline, dont les glaces étaient levées.

Deux des dames placées au fond portaient des déshabillés très simples : celle qui se tenait le plus près de la glace était coiffée d'un chapeau noir et enveloppée dans un mantelet de même couleur. L'homme, dont on ne voyait que le dos très large, avait un chapeau rond, une perruque, une redingote brune et une canne à la main. L'aînée des deux enfants était vêtue d'une robe d'indienne. Tout à coup le capitaine des dragons écarta les curieux et s'approcha de la portière. Au même moment la glace s'abaissa et la dame au mantelet noir se pencha légèrement pour écouter l'officier qui la saluait très bas. Comme elle se présentait de profil, Joël de Parfondrupt qui avait vu autrefois Marie- Antoinette à l'époque de son mariage avec Louis XYI, la reconnut et donna un coup de coude significatif à son compagnon.

Après un court entretien, le capitaine s'éloigna et la reine se renfonça prudemment dans l'encoignure. Alors l'homme au chapeau rond, qui semblait ne pouvoir rester en place, se pencha à son tour pour demander un renseignement et presser les postillons, de sorte que les verriers purent la dévisager à leur aise. Il parlait avec animation et sa voix mal posée passait brusquement des notes du médium aux notes aiguës. Ses traits empâtés avaient

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quelque chose de las et de mélancolique; l'ensemble de sa tournure donnait une impression de lourdeur un peu vulgaire, et les deux gentilshommes campagnards, qui s'étaient fait un autre idéal de la majesté royale, s'entre-regardaient comme pour se demander si ce personnage, bien qu'il fût le seul occupant mâle de la berline, était réellement le roi de France.

Tandis que leurs yeux déçus échangeaient ces muettes interrogations, on achevait d'atteler et les courriers écartaient les curieux. Joël et Jérémie se trouvèrent ainsi refoulés en arrière.

A ce moment, un jeune homme de vingt-huit à vingt-neuf ans, grand, robuste, bien découplé et dégourdi, déboucha d'une rue adjacente, un bâton à la main et la veste sur l'épaule. C'était le maître de poste, Cadet Drouet, qui revenait des champs. Il s'approcha de la berline, examina le voyageur qui se tenait encore à la portière et jeta un coup d'œil dans l'intérieur. Pendant qu'un des courriers lu réglait le prix des chevaux, il observait avec persistance la dame au mantelet noir. Ayant servi au régiment des dragons de Condé, il avait eu occasion de voir la reine à Versailles. Sa surprise, en la reconnaissant, se traduisit par un brusque mouvement des épaules, puis il recula du côté où stationnaient les deux verriers. Ceux-ci le virent alors tirer de sa poche un des assignats reçus en paiement. Il semblait comparer attentivement le royal portrait gravé en vignette sur le billet, avec la figure du personnage accoudé à la portière.

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Il se tourna vers un jeune garçon qui badaudait près de lui et dit avec vivacité :

— Guillaume, la dame en chapeau noir qui est assise dans la berline ressemble diantrement à l'Autrichienne, et je mettrais ma tête à couper que l'homme en redingote brune est Louis XVI en personne... Cours vite prévenir la municipal i lé!

Jérémie, qui avait l'oreille fine, surprit ce colloque et changea de visage. Il se demandait s'il ne devait pas sauter à la gorge de ce maudit maître de poste pour l'empêcher de jaser, quand on cria :

— Ho!... Gare!

Les courriers partaient au galop, les fouets claquaient, et les deux voitures, vivement enlevées, roulaient sur le pavé, dans la direction de Clermont.

Elles disparaissaient déjà dans un nuage de poussière, quand une agitation tumultueuse succéda à la placide curiosité des badauds. Drouet avait sans doute communiqué ses soupçons aux gens qui l'entouraient, car de tous côtés, dans la foule, des cris éclataient :

— Arrêtez-les!... arrêtez-les !...

En même temps, du côté de l'hôtel de ville on battait la générale; la rue s'emplissait de gardes nationaux en armes, et à ces rumeurs se mêlaient des appels de trompettes. Le capitaine d'Andoins s'était décidé à faire sonner le boute-selle, mais trop tard. Les gardes nationaux l'entouraient et le poussaient vers l'hôtel de ville, tandis que Drouet ordonnait aux valets d'écurie de lui seller un cheval. . .

— Mille tonnerres! grommela Jérémie, ce sacré-

mâtin de maître de poste a reconnu le roi... Il va tout gâter et ces canailles sont capables d'arrêter ' les voitures... 11 n'y a pas une minute à perdre, filons à notre auberge !

Tout courant, ils gagnèrent le faubourg, sautèrent sur leurs chevaux, puis Jérémie dit à Parfondrupt :

— Au galop !

Sans piper, ils s'élancèrent sur la route de Clermont. Lorsqu'ils furent en haut de la côte de Biesme, ils aperçurent dans le crépuscule les voitures qui la descendaient.

— Joël, reprit Damloup, courez au Four-aux- Moines et informez Mme d'Eriseul de ce qui arrive... Moi, je vais tâcher de rejoindre les voitures pour prévenir Leurs Majestés de la trahison de ce scélérat de Drouet et pour les inviter à gagner Varennes sans toucher Clermont. . . Au revoir, et bonne chance 1

Ils se séparèrent. Jérémie se jeta dans les bois afin de couper au court, tandis que M. de Parfondrupt galopait vers la vallée de la Biesme.

Au sortir des Islettes, la route de Clermont fait un coude, M. de Damloup put ainsi, en traversant les bois, gagner le grand chemin au delà du village, juste au moment où les deux voitures y arrivaient au grand trot. Il galopa parallèlement à la berline, et en passant devant la glace baissée, il essaya d'attirer l'attention des voyageurs :

— Sire, criait-il, vous êtes trahi!

Mais soit que le tapage des roues et des chevaux empêchât ses paroles d'arriver distinctement aux oreilles de la famille royale, soit que la mine de ce

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grand diable à la barbe en désordre n'inspirât aucune confiance à des gens déjà inquiets et méfiants, son avertissement resta sans effet. A trois reprises encore, il jeta en vain à la portière son cri d'alarme. Puis découragé, voyant que son bidet déjà las ne pouvait lutter de vitesse avec les équipages, il se rejeta dans les bois et essaya du moins de gagner Varennes par la traverse, afin d'avertir ses amis postés dans cette ville et de les ramener au besoin à la rescousse...

A la même heure où Jérémie multipliait ses tentatives infructueuses et où Parfondrupt trottait vers La Chalade, la chanoinesse, dans la salle à manger du Four-aux-Moines, attendait des nouvelles avec une anxiété d'autant plus fiévreuse qu'elle ne pouvait la manifester devant ses deux tantes. — Mme de Rosnes, en effet, tenait compagnie à sa sœur et à sa nièce depuis six semaines. Instruite de l'insuccès de Baujard par un billet du député, elle était accourue pour sermonner la chanoinesse et elle ne lui épargnait ni les prières ni les remontrances. — Hyacinthe demeurait également sur la réserve avec MUe de Saint-André, car le royalisme de la vieille fille était mitigé de constitutionnalisme. Si elle aimait Louis XVI, elle détestait Marie-Antoinette et estimait que la noblesse aurait dû accepter franchement le nouveau régime. Devant ces deux femmes qui la désapprouvaient, Hyacinthe restait muette forcément; mais tout en se violentant pour paraître calme, elle sentait en elle gronder un orage d'an-

goisse et de dépit, tandis que Glocynde de Rosnes et Gertrude de Saint-André causaient placidement des menus incidents de la journée ou taquinaient le chevalier de Vendières sur ses inoffensives manies de priseur.

La chanoinesse savait par M. de Jarjaye que la famille royale devait passer à Varennes vers la nuit tombante. Elle se disait qu'à cette même heure, le roi de France, dont elle avait épousé si ardemment la cause, la reine Marie-Antoinette pour laquelle elle avait un culte, parcouraient en fugitifs les routes de l'Argonne. Sa chevaleresque imagination s'enflammait à cette pensée. Son cœur s'indignait de la béate tranquillité avec laquelle ses tantes s'entretenaient de niaiseries, à un moment aussi solennel. Elle souffrait de ne pouvoir communiauer sa fièvre et ses transes au chevalier qui, seul, était dans le secret, et elle attendait avec un tremblement nerveux que les deux vieilles dames regagnassent leur chambre.

Enfin son supplice cessa. A dix heures, Mme de Rosnes et Gertrude montèrent se coucher, Mme d'Eriseul déclara qu'elle ne se sentait pas d'humeur à s'enfermer par une aussi belle soirée et qu'elle désirait se promener un moment avec M. de Vendières.

Elle entraîna le chevalier dehors. La nuit était calme, une nuit sans lune, mais splendidement étoilée.,

— Il était temps, murmura Hyacinthe. J'étouffais et j'allais éclater!.. Il me semble que j'ai les nerfs à fleur de peau.

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— Vous vous agitez trop! gronda M. de Vendières, et peut-être bien gratuitement... Savez-vous si, au moment du départ, le roi n'aura pas reculé et si le voyage n'aura pas été ajourné encore une fois?

— Non, quelque chose me dit que l'heure est solennelle... Songez donc!... A ce moment, là-bas, de l'autre côté de la forêt, la famille royale passe emportant dans sa voiture les destinées de la France... Cela ne vous soulève pas de terre, vous, Daniel?

— Hum!... je dois à la vérité de déclarer que je préférerais savoir l'auguste famille dans son lit et m'allonger, moi, dans le mien, au Four-aux-Moines.

— Homme de peu de foi et de peu de courage!...

— Que voulez-vous, madame? Je suis de la nature du lièvre... craintif et prudent. J'aime beaucoup les aventures... des autres, quand on me les raconte au coin du feu, et parfois je me demande pourquoi je me suis fourré dans celle-ci, qui pourrait fort mal finir...

— Ne vous repentez pas d'un bon mouvement!... Vous vous calomniez d'ailleurs; en dépit de votre tempérament pacifique, vous êtes brave et dévoué... Aussi serez-vous récompensé de vos efforts, quand nous aurons la victoire... Et nous l'aurons, chevalier, soyez-en certain!.. Demain, le roi sera au camp de M. de Bouille, entouré d'une armée fidèle. Il dissoudra l'Assemblée, dictera ses volontés et fera rentrer dans l'ordre la France assagie et soumise... Nous verrons ces choses, Daniel, et ayant

été à la peine, nous serons à l'honneur, comme notre compatriote Jeanne d'Arc... Chut!... N'entendez-vous pas un galop de chevaux?

— Nenni, je n'entends que le bouillonnement de la Biesme dans l'écluse du moulin.

— Pourtant, Jérémie ne peut tarder... Tout est prêt, n'est-ce pas? pour le cas où il nous faudrait repartir avec lui?

— Les chevaux sont à l'écurie, sellés et bridés par moi, mais j'espère encore que nous n'aurons pas à nous en servir.

— Nous nous en servirons, au contraire!... Croyezvous que je vais laisser passer le roi sans me joindre à son escorte?... Ah! cette fois je ne me trompe point... On galope là-bas!

Accotés au talus de la route, ils prêtèrent l'oreille. On percevait effectivement du côté du Claon, une galopade qui se rapprochait insensiblement. Ils ne parlaient plus, les yeux fixés sur l'obscure blancheur de la route. Bientôt la rumeur devint plus distincte et au bout de vingt minutes un cavalier déboucha à la corne du taillis.

Hyacinthe et Daniel s'étaient avancés à sa rencontre. Quand ils furent à portée :

— Qui va là? demanda le cavalier.

— Amis! s'écria la chanoinesse... Est-ce vous, Jérémie?

— Non, répondit une voix essoufflée, c'est moi, Parfondrupt.

— Quelles nouvelles? dit Hyacinthe dont le cœur palpitait.

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— Mauvaises, madame!... Le roi a été reconnu à Sainte-Menehould par un gredin de maître de poste, et les sacrés-mâtins de gardes nationaux sont à sa poursuite.

Parfondrupt était descendu de cheval et tout d'une haleine il raconta comment les choses s'étaient passées au relais, comment Jérémie et lui avaient pris les devants, puis s'étaient séparés à la côte de Biesme.

Hyacinthe fronçait les sourcils. Daniel de Vendières secouait la tête, tandis que Joël, ayant cueilli une poignée de feuilles et d'herbes, bouchonnait son bidet couvert d'écume.

— Rien n'est perdu! reprit intrépidement la chanoinesse, les voitures ont de l'avance; à Clermont, elles rencontreront un détachement de dragons qui les escortera jusqu'à Varennes, où se trouvent le fils de M. de Bouille et M. de Raigecourt, avec cent hussards... C'est plus qu'il n'en faut pour mettre à la raison vos boutiquiers de Sainte-Menehould!

Comme elle achevait, on entendit de nouveau le trot d'un cheval et ils virent accourir à franc étrier un cavalier dans lequel ils reconnurent bientôt Élie de Courouvre. Ce dernier était aussi essoufflé que son camarade. Autant que la nuit permettait de distinguer ses traits, il semblait fort penaud.

— Bonsoir, monsieur de Courouvre, que se passet-il? demanda Hyacinthe d'une voix étranglée; pourquoi êtes-vous revenu ici au lieu d'accompagner le roi à Varennes?

— Pourquoi? répiiqua-t-il en mettant pied à

terre, parce que ces canailles de Clermont ne m'ont pas laissé partir... Ça va mail

— Qu est-il arrivé?... Où est la famille royale"?

— La famille royale roule sur la route de Varennes.

— Ah! murmura la jeune femme en respirant, vous m'avez fait peur!... Mais parlez donc, ne nous mettez pas à la torture!...

— Là... là! repartit le verrier, permettez-moi de souffler et je vous conterai tout par le menu.

Ils avaient repris la direction du Four-aux-Moines et Hyacinthe s'était placée entre les deux gentilshommes qui tiraient leur cheval par la bride.

— D'abord, poursuivit Élie de Courouvre, sitôt votre message reçu, je suis parti avec Joannès de Guiot pour Clermont où nous sommes arrivés dans l'après-midi. Les gens de là-bas étaient sens dessus dessous, à cause des mouvements de troupes. A cinq heures le comte de Damas a donné l'ordre à ses dragons de monter à cheval et lui-même, avec ses officiers, s'est porté sur la grand'route. Ça faisait jaser, comme bien vous pensez, et les têtes travaillaient. Les Clermontois bourdonnaient autour des chevaux comme des tas de mouches en été. Neuf heures étaient déjà sonnées qu'on ne voyait rien venir. Pour lors, M. de Damas, qui ne semblait pas trop à son aise, commande de sonner la retraite et ne garde avec lui que trente cavaliers montés. L'ordre n'était pas plutôt exécuté qu'on voit déboucher un courrier, puis deux équipages qui s'arrêtent devant la poste. On relaye au milieu d'un tas de

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badauds qui grommelaient; M. de Damas échange quelques mots avec le courrier, puis les voitures filent sur Varennes... Mais c'est ici que tout se gâte... Tandis qu'on sonnait le boute-selle, voilà mes animaux de Clermontois qui regimbent et ne veulent pas permettre à la troupe de partir. La municipalité enjoint à M. de Damas de rassurer les bourgeois en faisant rentrer ses soldats; le commandant l'envoie promener et, sabre en main, crie : « A moi, dragons! » Au même moment on bat la générale, la garde nationale s'assemble et cerne le détachement. M. de Damas commande : « En avant! » Les gardes nationaux beuglent : « Dragons, on vous trompe, n'obéissez pas! »

— Et alors, interrompit impétueusement la chanoinesse, les dragons?...

— Les dragons ont crié : « Vive la Nation ! » et ont mis pied à terre.

— Les lâches!...

— On les entourait, on applaudissait... Profitant du tumulte, M. de Damas pique des deux et s'élance sur la route... Joannès de Guiot et moi, qui avions enfourché nos chevaux, nous voulons le suivre; mais on se méfiait, on nous barre le chemin... La moutarde me monte au nez, je distribue à droite et à gauche des coups de cravache et je réussis à tourner bride... La route de Varennes m'étant fermée, j'ai gagné celle des Islettes, d'où je suis revenu ici en coupant au court... Voilà pourquoi, comme je vous le disais en commençant, je crois que l'affaire est manquée.

— Allons donc! repartit la chanoinesse, à cette heure le roi est à Varennes où il trouvera les hussards de M. de Bouille.

— Et si les Varennais sont aussi soupçonneux que les gens de Clermont, si les hussards mettent également le sabre au fourreau et fraternisent avec les habitants?

— Alors, s'écria Hyacinthe hors d'elle, notre devoir est tout tracé... Nous allons monter à cheval et rejoindre par le Four-de-Paris la route de Metz en amont de Varennes... Nous irons au-devant du Royal-Allemand de M. le marquis de Bouille, qui part de Dun en ce moment, et nous le presserons de venir au secours du roi... Allez chercher vos bêtes, Daniel, et conduisez-les sur le chemin du Four-de-Paris.

— Madame, objecta le chevalier, c'est de la folie!.. Sous bois, nous ne verrons goutte, nous ne connaissons pas les sentiers et nous n'arriverons jamais à temps.

— Ces messieurs nous guideront, répliqua impétueusement Hyacinthe, allez et revenez vite... Nous n'avons pas de temps à perdre.

Les deux verriers, stupéfaits de la hardiesse de la jeune femme, se touchaient du coude et hasardaient de timides objections :

— Nos bidets sont fourbus, murmura M. de Courouvre, et il n'y a pas à songer à remonter dessus.

— Le chevalier va les remiser et vous nous guiderez à pied... Voyons, messieurs, reculeriez-vous devant une besogne qui ne m'effraie pas, moi qui

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ne sais qu'une femme? Le proverbe dit que « les verriers n'ont peur de rien »; j'espère que vous ne le ferez pas mentir!

— Madame, où vous irez nous irons, répondit Parfondrupt, et arrive qui plante!

Daniel de Vendières, voyant qu'il ne pouvait plus compter sur la complicité des verriers, se résigna et emmena les bêtes éreintées à l'écurie du Fouraux-Moines. Un quart d'heure après, il reparut traînant après lui deux chevaux sellés.

Elie de Courouvre aida le mélancolique chevalier à se hisser sur l'un d'eux; Hyacinthe sauta légèrement sur le sien et s'adressant à ses compagnons :

— Messieurs, dit-elle, en avant pour le roi!... Qui m'aime me suive !

Au pas, sous le fourmillement des étoiles, ils s'engagèrent dans le chemin du Four-de-Paris.

Un peu avant ce hameau niché en plein bois, une sente forestière s'enfonçait à droite dans la direction de Varennes, coupant l'ancienne voie romaine qu'on appelle la Haute-Chevauchée et que la petite troupe devait suivre pour déboucher ensuite sur l'embranchement de la route de Dun.

Ainsi que l'avait prévu le chevalier, la nuit sous bois était très noire. Les deux verriers marchaient en tête des chevaux et tâtonnaient souvent, ce qui accroissait les transes de Daniel. Les moindres bruits nocturnes : la brusque détente d'une branche froissée, la fuite d'un lièvre ou d'un geai effarouchés au passage, le faisaient tressauter. On cheminait lentement et avec précaution. Parfois les paupières

alourdies du chevalier se fermaient et une sorte d'engourdissement le prenait, suivi de pénibles réveils. Lorsqu'on atteignit la Haute-Chevauchée, la voie plus large et le taillis plus clairsemé permirent de revoir le ciel constellé et rendirent un peu de sérénité à M. de Vendières, qui se frotta les yeux et huma une prise copieuse pour se redonner du ton. Les voyageurs étaient taciturnes; à part quelques brèves explications jetées par l'un des deux guides, aucune conversation ne troublait l'ensommeillement de la forêt. Hyacinthe, anxieuse, tortillait nerveusement dans ses doigts sa cravache et dévorait son impatience. Le temps lui paraissait cruellement long. Elle aurait voulu s'élancer au galop au-devant de ce régiment providentiel, maintenant parti de Dun et qui seul pouvait sauver la monarchie en détresse.

Au milieu de la fièvre qui l'agitait, d'étranges ressouvenirs, de lugubres rapprochements lui traversaient l'esprit. Elle se rappelait avoir entendu raconter à sa tante Gertrude la tragique histoire de ce Louis de Marolles, protestant notable de Sainte- Menehould, qui, lors de la révocation de l'édit de Nantes, en butte à la haine de Mme de Maintenon et proscrit par Louis XIV, avait été arrêté dans sa fuite à deux lieues du Rhin, puis envoyé aux galères. Elle se demandait si Louis XVI, fugitif à son tour, ne payait pas le crime de son ancêtre et si, dans les incidents qui venaient de se produire coup sur coup à Sainte-Menehould et à Glermont, il n'y avait pas la marque d'une fatalité vengeresse entraînant

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la royauté à sa perte?... Puis elle repensait aux néfastes prédictions de François Baujard et elle tremblait à l'idée qu'il avait eu peut-être plus qu'elle une vision nette et sensée de l'avenir. Elle revoyait, dans le jardin de la verrerie, sous un rayon de lune, le sévère et pourtant sympathique regard du député s'abaisser vers elle avec une affectueuse tristesse, tandis qu'il répétait : « Ne vous obstinez pas à défendre ceux que leur propre aveuglement conduit aux abîmes! » Alors Hyacinthe secouait la tête et, chassant ces mélancoliques pensées nocturnes : « Non, non, se disait-elle, pas de sensiblerie! »

Ou mit trois heures à traverser la forêt. Quand on déboucha dans les champs, non loin de la route de Dun, le jour commençait à peindre, les étoiles pâlissaient et, dans la direction de Montfaucon, une bande plus claire annonçait le lever de l'aube. Tous quatre, d'un pas plus allègre, traversèrent les luzernes et passèrent un petit pont jeté sur l'Aire, au-dessous de Montblainville. Avec le jour naissant, une blanche vapeur s'élevait sur tout le parcours de la rivière et s'étendait à droite et à gauche. Comme ils allaient atteindre la route, tous quatre tressaillirent et s'arrêtèrent, stupéfaits.

Dans l'église de Montblainville la cloche, mise soudain en branle, sonnait le tocsin.

— Hein! s'exclama Parfondrupt, est-ce que le feu serait au village?... Pourtant il y fait noir comme dans un four...

Il n'avait pas achevé que derrière eux, dans l'éloi-

gnement, une autre cloche d'église se mit à tinter à coups précipités.

— On sonne aussi à Cheppy, murmura Elie de Courouvre.

Ce fut comme un signal. Partout, dans le brouillard, à Véry, à Charpentry, à Varennes, les voix grêles ou graves des cloches s'éveillaient et lançaient leur sonore appel d'alarme, auquel se mêlaient de confuses rumeurs et de lointains roulements de tambours.

Hyacinthe s'était arrêtée; son cœur battait à l'égal des cloches et il lui semblait entendre sonner le glas de la royauté.

— Voilà qui ne vaut rien, grommela Parfondrupt, et cela nous annonce du grabuge.

— Quoi qu'il arrive, messieurs, s'écria impétueusement la chanoinesse, notre devoir est d'aller audevant du régiment de M. de Bouille... Voici bien notre route, n'est-ce pas, monsieur de Parfondrupt?

— Parfaitement, madame.

— Eh! bien, en avant, en avant!... Les troupes ne peuvent être loin.

Dans la vapeur matinale, tandis que l'appel tantôt ralenti, tantôt pressé des cloches mettait la campagne en émoi, tous quatre s'avancèrent intrépidement sur la route de Dun. Au bout d'un quart d'heure, ils'firent halte de nouveau.

Au loin, dans les moments d'accalmie où les tintements s'apaisaient, on percevait à travers le brouillard comme la rumeur d'une foule en marche.

a l'ouvreau, messieurs! 143

Joël s'agenouilla et appliqua son oreille contre la terre humide.

— Aussi sûr que voici le jour, dit-il, il y a la-bas une troupe qui vient vers nous.

— Tout est sauvé, messieurs, s'exclama Hyacinthe triomphante, avançons!... C'est le Royal- Allemand !

Elle partit au grand trot, suivie à une faible distance par le chevalier qui oubliait ses terreurs. Peu à peu, l'horizon se teintait de rose, des alouettes chantaient dans le ciel d'un bleu pâle, le jour croissait et un coup de brise balayait la brume. Soudain, à un tournant de la route, Hyacinthe vit surgir des compagnies d'hommes en armes, vêtus de blouses bleues lisérées de rouge... Au même moment un cri véhément de : « Vive la Nation! » montant dans l'air frais, se mêla aux tintements redoublés des cloches et navra le vaillant cœur delà chanoinesse...

Ce n'était pas le Royal-Allemand qu'elle avait devant elle, mais les gardes nationaux de Baulny et de Charpentry qui marchaient sur Varennes.

Le premier mouvement d'Hyacinthe et de ses compagnons fut de se jeter à travers champs, mais les paysans ne leur laissèrent pas le temps d'exécuter cette manœuvre suspecte. En un clin d'oeil ils furent enveloppés. Sans écouter leurs explications, on leur intima l'ordre de rebrousser chemin.

Il fallut obéir. Interpellés par des voix menaçantes, bousculés par une vingtaine de gardes nationaux armés de mauvais fusils, ils furent forcés de rétrograder dans la direction de Varennes. A la clarté du jour grandissant, Hyacinthe, la gorge serrée, le regard assombri, examinait ces soldats improvisés. Elle leur trouvait des mines résolues, une exaltation sauvage qui l'étonnaient. A mesure qu'elle écoutait leurs propos, sa surprise croissait. La plupart ne savaient pas nettement pourquoi le tocsin sonnait et pourquoi on les appelait à Varennes, mais tous

LE DEPART DE VARENNES Uo

avaient le pressentiment vague d'un danger redoutable, d'un mystérieux ennemi qui en voulait à leur sécurité et à leurs biens.

— Paraîtrait, insinuait l'un d'eux, qu'on aurait découvert un complot.

— Les nobles manigancent pour emmener le roi à l'étranger.

— Oui, affirmait un autre, la reine envoyait un trésor aux Autrichiens... On a arrêté le convoi à Varennes.

— Ils veulent appeler les ennemis en France pour rétablir la corvée et la dîme.

— Qu'ils y viennent, on les fera danser!

— A bas les nobles! Vive la nation!...

Dans le trajet, on rencontrait de temps en temps des bandes armées qui grossissaient la troupe des gardes nationaux. Il en venait de Véry, de Cheppy, de Montblainville. A chaque nouveau renfort, les acclamations redoublaient et une joie tumultueuse circulait dans les rangs épaissis.

Le soleil se leva. Sur la route poudreuse, encadrée de prés à l'herbe déjà mûre, des éclairs d'argent, des étincelles roses, s'allumèrent aux dents des fourches, aux pointes des baïonnettes, au fer recourbé des faux. Six heures sonnaient quand, dans la limpide lumière du matin, les compagnies firent leur entrée triomphale sur la place du Basde- Varennes et furent saluées par les hourras des habitants.

A l'aspect de cette place grouillante de paysans en armes, où çà et là des hussards démontés trinquaient

au seuil des maisons, à la vue du pont fortement barricadé par des entassements de meubles, Hyacinthe devina le drame qui avait dû se passer pendant la nuit. Tout son sang se glaça a la pensée de la famille royale, prisonnière de ces paysans. Elle avait obtenu à grand'peine la permission de remiser ses deux chevaux à l'écurie du Grand-Monarque. A la queue leu leu, les gardes nationaux commençaient à franchir les barricades du pont et, à la faveur du désordre qu'amenait l'éparpillement de la troupe, la chanoinesse, les deux verriers et M.deVendières purent rester cachés dans l'arrière-cour de l'auberge.

Lorsque les dernières compagnies eurent pénétré sur la rive gauche de l'Aire, Joël de Parfondrupt dit à Hyacinthe :

— A deux pas d'ici demeure M. de Bonnelie, un vieux camarade, dont la maison communique avec les hauts quartiers... Allons lui demander l'hospitalité; grâce à lui, nous pourrons peut-être pénétrer dans l'intérieur de la ville.

Ils se rendirent dans cette maison amie, dont ils trouvèrent les habitants déjà sur pied et effarés. On leur fit un accueil inquiet et on leur appritles désastreuses nouvelles de la nuit : — la famille royale dénoncée par Drouet et conduite dans la maison de Sauce, procureur de la Commune ; la défection des hussards; la résistance inutile de M. de Goguelat qu'on venait d'emporter blessé à l'auberge du Brasd'or...

Hyacinthe était atterrée. Pâle, nerveuse, touchant

à peine au café qu'on lui avaitpréparé, elle songeait que dans une rue voisine le roi, la reine, le dauphin étaient exposés aux outrages d'une foule ameutée. Elle entendait au loin de farouches clameurs. Un véhément désir de porter son hommage à la royauté agonisante s'emparait d'elle... Guidée par Joël de Parfondrupt, elle s'esquiva, gagna le bâtiment postérieur qui communiquait avec les hauts quartiers par un passage voûté, et gravit les échelons d'un grenier servant de fenil. Agenouillée sous les poutres, elle se pencha à la gerbière. De là on dominait une ruelle qui débouchait dans la rue de la Basse-Cour, presque en face la maison de Sauce. A l'intersection de cette venelle et de la rue, on voyait des gardes nationaux se bousculer sur la chaussée. De temps à autre, un hussard apparaissait au milieu de la multitude houleuse, qui criait : « Vive Lauzun! » Peu après, dans le brouhaha, de nouvelles clameurs joyeuses montaient. C'était le moment où, sur les instances de la municipalité, Louis XVI consentait à se montrer à la fenêtre avec la reine.

— Entendez-vous, murmura Hyacinthe, ils acclament le roi... Tout n'est pas perdu, je veux descendre, je veux aller là-bas!

— Ne bougez pas, répliqua Parfondrupt, vous vous feriez écraser ou écharper... Ces braillards crient « Vive la nation! » plus fort que « Vive le roi! » et je ne les crois pas disposés à lâcher pied... Attendons encore.

Muets, la tête penchée, l'oreille aux écoutes, ils attendirent ainsi pendant plus d'une heure. Attente

mortelle, heure d'angoisse, durant laquelle une cruelle incertitude suspendait les battements de leur cœur. Par intervalles, des groupes de gardes nationaux longeaient lamelle et des lambeaux de conversation montaient jusqu'à eux :

— Les Yerdunois viennent d'arriver avec un délégué du club de Bar; ils ont l'ordre d'emmener le roi qui s'entête à aller à Montmédy.

— Il essaie de nous amuser par de belles paroles, et une fois libre, il nous trahira.

— Faisons-le partir de force!

— Si la municipalité caponne, nous le traînerons parles pieds dans sa voiture!...

Sept heures sonnèrent. Au fond de la rue ensoleillée les cris redoublaient. Ils devenaient plus impératifs, plus menaçants. Maintenant on hurlait : « A Paris! à Verdun! » Parfois même à ces injonctions furibondes se mêlait une imprécation : « A bas l'Autrichienne ! » — Tout à coup il y eut un solennel silence, puis de brefs commandements militaires : « Portez armes! Présentez armes! » Un nouveau silence, un long piétinement de troupes en marche, un grondement d'acclamations triomphantes, des claquements de fouet succédant aux hourras, de sourds roulements de voitures, et derechef, sous le grand soleil de juin, une explosion de voix semblable à un éclat de tonnerre : « Vive la Nation ! »

— Nonjenepeuxplusresterici! déclaraHyacinthe. Sans attendre Parfondrupt, elle redescendit les

échelons, gagna seule la ruelle et courut jusqu'à la rue de la Basse-Cour.

Une fois là, elle remarqua que la chaussée s'était vidée comme par enchantement. A l'extrémité de la rue montante, elle apercevait les dernières files des gardes nationaux marchant au pas accéléré dans la direction de la route de Clermont. Il ne restait plus dans le bas que des enfants et des femmes. Un groupe de commères s'était formé devant une maison étroite de façade, construite en bois et en torchis, éclairée au premier étage par deux fenêtres, au rez-de-chaussée, par un châssis vitré et une porte coupée dans sa hauteur. Au dehors, pendus à des clous, des paquets d'épongés et de chandelles; au dedans, des bocaux de biscuits et de sucreries, indiquaient la nature du commerce auquel on se livrait dans cette boutique, appartenant à M. Sauce, épicierchandelier et procureur de la commune.

Appuyée au battant plein de la porte coupée, une femme sèche, maigre, aux yeux vifs et au teint fané, coiffée du bonnet lorrain, était occupée à répondre aux questions des commères attroupées. Hyacinthe s'approcha au moment où l'épicière s'écriait d'une voix traînante :

— Ne m'en parlez pas, j'en ai les sangs tournés! Impossible de fermer l'œil de la nuit, vous pensez!.. Dans notre escalier et nos chambres on allait et venait comme dans la rue. 11 me faudra une journée rien que pour nettoyer les planchers à l'eau de lessive!

— Vous devez être ben hodée (fatiguée), madame .Sauce?

— Je vous en réponds!... J'ai mav par tout le

corps, comme si on m'avait moulue... Ii a fallu faire à manger à tout le personnel.

— Qu'est-ce que vous leur avez baillé, à ces gens de la cour?

— Dame, je leur ai servi ce que j'avais : des œufs, de la saucisse, du fromage carré et de notre bon vin... La reine n'a quasi touché à rien; elle est restée près du lit où ses enfants dormaient. La tête cachée dans ses coiffes, elle nous regardait d'un air colère et méprisant, sans dire ni ue ni mue. Le roi, lui, n'était pas fier et mangeait comme un alouvi. Il trinquait avec Sauce et causait de pair à compagnon avec lui. « Avez-vous un club, à Varennes? qu'il lui a demandé. — Non, monsieur. — Tant mieux, les clubs ont perdu la France. » Quand mon homme voulait sortir, il lui criait : « Revenez vite, j'ai besoin de vous, votre conversation me fait plaisir. » Il lui a encore dit : « Ah! çà, vous avez un pont ici? — Oui, monsieur, mais il est embarrassé de charrettes. — En ce cas, je passerai à gué. » — Il avait toujours en idée de s'en aller et ne voulait pas convenir qu'il était le roi... A latin on est allé quérir M. Destaz, le juge, qui a demeuré à Paris... Dès que M. Destaz est entré dans la chambre, il a ôté son chapeau en s'écriant: « Ah! sire!... » Alors, Sauce voyant ça a ajouté : « Vous êtes le roi, vous êtes reconnu, avouez-le franchement. » Pour le coup, la reine s'est levée en colère : « Si vous le reconnaissez pour votre roi, qu'elle a dit d'un ton hautain, traitez-le donc avec plus de respect! » — Après ça, vous comprenez, il n'y avait plus moyen

de jouer la comédie. Louis XVI a embrassé mon homme : « Eh bien! oui, je suis votre roi, voici la reine et la famille royale... Je ne puis plus rester à Paris, je viens au milieu de vous avec mes enfants... » Et dame, à l'entendre, cet homme, ça vous tourneboulait le cœur!... Je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer. Il s'est mis à jurer qu'il ne voulait pas sortir du royaume, que si on le laissait partir, il promettait de ne point passer la frontière... Que soit, il y avait là des gens qui doutaient de ses bonnes intentions et Radet, le fendeur de lattes, qui n'a mie froid aux yeux, lui a répliqué en patois : « Sire, je ne m y fta-me!... » En bas, les gardes nationaux menaient un vacarme infernal et menaçaient d'enfoncer les portes. Pour lors, Marie-Antoinette s'est radoucie; elle n'était plus si fière, allez!.. Elle me tirait dans les coins et me suppliait de sauver le roi et le dauphin. « Mon Dieu, madame, ai-je répondu, votre position est très fâcheuse, pour le sûr. J'aime bien le roi, mais, rimez, j'aime bien aussi mon mari... Il est responsable et je ne veux pas qu'on lui coupe le cou ! » Enfin, à six heures, M. de Romeuf est venu nous sortir d'embarras. Il arrivait de l'Assemblée de Paris avec ordre de ramener le roi... Après bien des giries et des scènes, ils se sont décidés à monter en voiture... Les voilà partis et ma fi, bon voyage!... Mon pauvre homme en a la tête cassée... Hyacinthe écoutait avec indignation le vulgaire et irrévérencieux récit de cette nuit tragique. Son cœur bondissait et elle allait se laisser emporter à quelque sortie imprudente, quand de violentes rumeurs arri-

vèrent du fond de la rue. Au même moment on lui saisit le bras : elle se retourna et reconnut le chevalier de Vendières accompagné de Parfondrupt.

— Madame, murmura Joël, il faut déguerpir. Les têtes s'échauffent de plus en plus; on vient d'arrêter le commandant des hussards et si nous restons ici, on nous fera un mauvais parti... Décampons! Courouvre a réussi à conduire les chevaux dans la haute ville par un chemin détourné... Nous le retrouverons à la place Verte, d'où nous pourrons gagner les champs, pendant que ces forcenés sont encore tout occupés du départ du roi.

Ils entraînèrent la chanoinesse vers le haut de la rue. Sous les tilleuls de la place Verte, ils trouvèrent effectivement M. de Courouvre avec les deux chevaux. La place était solitaire et Hyacinthe ainsi que le chevalier purent se mettre en selle sans attirer l'attention : mais au moment où ils longeaient les tilleuls, une compagnie de gardes nationaux déboucha en sens inverse. Au flanc de la troupe marchait un jeune homme, coiffé d'un chapeau à cocarde tricolore, vêtu d'un habit d'uniforme bleu, liséré de rouge, et portant deux pistolets enfoncés dans sa ceinture de laine rouge.

C'étaient les gardes nationaux de Verdun, ayant à leur tête le délégué du club des Amis de la Constitution, Julius-Junius Renard.

Hyacinthe et M. de Vendières, très affairés avec leurs chevaux, ne remarquèrent pas cet officier improvisé; mais Renard avait déjà reconnu la chanoinesse et son compagnon.

— arrêtez! s'écria-t-il.

— Arrêtez! répétèrent après lui des voix impérieuses.

Sans déférer à cette injonction, les deux cavaliers avaient mis leurs chevaux au grand trot; ils disparurent dans une rue latérale qui les conduisit hors de la ville.

Une fois sur le plateau, ils ralentirent le pas. Joël et M. de Courouvre les avaient rejoints et tous quatre suivirent un sentier à travers champs.

Devant eux, les blés déjà épiés ondulaient avec des remous argentés; à droite, les croupes de l'Argonne moutonnaient verdoyantes ; à gauche , la route de Clermont coupait les luzernes et les blés. A la dislance d'un quart de lieue on distinguait un lumineux nuage de poussière soulevé par le piétinement des troupes qui escortaient les voitures du roi. L'encombrement était tel que les équipages se trouvaient forcés d'aller au pas; de sorte que les deux cavaliers purent se rapprocher sensiblement du royal convoi.

— Chevalier, dit Hyacinthe d'une voix étranglée, je ne laisserai pas le roi, la reine et le dauphin de France s'éloigner à jamais sans les saluer une dernière fois !

Sans même écouter les objections de Daniel, la chanoinesse piqua des deux et galopa vers la route. Désespéré de cette nouvelle imprudence, mais ne voulant pas abandonner la jeune femme, le chevalier prit bravement le trot et en quelques minutes ils se trouvèrent non loin delà tumultueuse escorte.

Justement le défilé de nouvelles compagnies, arrivant des villages voisins, avait forcé les voitures à marcher plus lentement encore. A ce même moment, Hyacinthe et Daniel aperçurent vers la droite un cavalier qui sortait de la lisière d'un bois et traversait au galop les champs de blé. Il accourait perpendiculairement à l'escorte. On le voyait maintenant distinctement, — haut sur selle, maigre, barbu, vêtu d'une veste de chasse et la carnassière en sautoir.

— Hé! s'exclama Hyacinthe, c'est Jérémie de Damloup !

C'était, en effet, le verrier de Florent. Presque debout sur ses étriers, il poussa son cheval vers la berline, souleva son feutre cabossé, cria : « Vive le roi! » et tourna bride. Mais déjà des gardes nationaux couraient à sa poursuite. Alors il fit volte-face et, comme un sanglier aux fermes, il attendit vaillamment ses adversaires, lâcha un coup de pistolet et de nouveau cria : « Vive le roi ! »

Une fusillade lui répondit. Son cheval, effrayé, glissa et s'abattit. Une vingtaine de furieux rejoignirent, le verrier qui se démenait à terre. On tirait sur lui à bout portant, on le lardait à coups de baïonnettes.

— Lâches! lâches!... murmurait Hyacinthe, la pâleur sur les lèvres et la colère dans les yeux.

— Hyacinthe, dit énergiquement Daniel de Vendières, en se rapprochant de la chanoinesse, au nom du ciel, partons !

Il saisit le cheval de la jeune femme par la bride,

LE DEPART DE VARENNES i55

donna de l'éperon au sien et força les deux bête- ;i galoper vers la forêt.

L'acharnement des meurtriers était si grand qu'on ne fit pas attention aux fugitifs et qu'ils purent gagner les bois, sains et saufs.

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