La chanoinesse
manqué presque partout. L'hiver qui suivit fut exceptionnellement dur. De novembre à décembre, le thermomètre descendit à dix-huit degrés au-dessous de zéro, et comme, malgré cet excessif abaissement de température, la neige n'apparut que très tard, les semailles d'octobre gelèrent. Les espérances fondées sur la moisson de 1789 se trouvèrent ainsi elles-mêmes détruites en germe. Les approvisionnements étaient insuffisants. Dès le mois de mars, la famine commença à creuser les visages hâves des pauvres gens et à épeurer les cultivateurs, qui cadenassèrent prudemment les coffres de leurs greniers.
Dans les provinces de TEst où le froid avait été rude, la disette se fit vite sentir, notamment dans le Barrois, pays vignoble et boisé où la culture des céréales offrait peu de ressources. La capitale de cet ancien duché, Bar-le-Duc, dont la population se composait en majorité de petits boutiquiers, de vignerons et de tisserands, souffrit cruellement de la faim. Au moment de l'ouverture des États-Géné-
raux, la municipalité constatait qu'elle avait dix mille bouches à nourrir et qu'il existait à peine dans les magasins et chez les particuliers trente mille boisseaux de froment. Cette précaire situation fut encore aggravée par un concours de malechances et de funestes chapechutes. Tout s'en mêlait : de fréquents séjours de troupes appauvrissaient la réserve de grain ; les vendanges de 1788 n'avaient presque rien produit et les propriétaires, privés de leur principal revenu, serraient les cordons de leur bourse. Le commerce allait mal ; la noblesse, qui boudait, restreignait ses dépenses et se claquemurait dans ses hôtels. Les filatures et les fabriques de cotonnades chômèrent. En plein été, on vit les tisserands oisifs errer, le ventre vide et les bras ballants, dans le faubourg de Véel, tandis que leurs femmes en haillons assiégeaient les portes des boulangeries.
Les gens -qui ont déjà grand' peine à vivre de leur travail quand le pain est à bon marché, sont pris de mortelles transes lorsque le chômage vient se joindre à la disette. Les nerfs deviennent irritables, les têtes se montent, les âmes s'affolent. On veut trouver une cause à cette misère imméritée et on cherche rageusement à en faire supporter la responsabilité à quelque mystérieux bouc émissaire.
A Bar-le-Duc, les tisserands qui s'attroupaient dans les carrefours ou qui trompaient leur faim dans les cabarets, avaient tous à la bouche le nom d'un bourgeois de la ville, qu'ils accusaient de leurs maux et que la rumeur publique désignait comme un audacieux accapareur : — André Pélissier. — Originaire de la Beauce. ce Pélissier était négociant
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en grains. Homme habile, actif et opiniâtre, il s'était, en effet, rapidement enrichi dans le commerce des céréales et avait acheté aux d'Alençon un confortable logis, situé entre cour et jardin, qu'il habitait avec sa famille. Il n'ignorait pas les propos fâcheux qui couraient sur son compte et que la malignité de ses coinpatriotes se plaisait à exagérer ; mais avec l'assurance que donne le succès, il n'en avait cure et continuait de vaquer imperturbablement à ses affaires. Son renom d'habileté et de solidité commerciales suffisait à tranquilliser sa conscience. D'ailleurs, au début de l'hiver et de la disette, une députation du corps municipal n'étaitelle pas venue officiellement le remercier du soin qu'il avait pris pour le prompt approvisionnement des magasins ? Ayant rempli son devoir, tout en se procurant d'honnêtes bénéfices, il vivait en parfaite sécurité et dédaignait les menaces qui montaient des faubourgs, comme un orage toujours grossissant.
L'assemblée des notables avait été convoquée le 27 juillet 1789, dans l'ancienne église Saint-Maxe, pour voter une adresse de remerciements à l'Assemblée nationale qui venait de décréter la création d'un comité des subsistances. Péhssier, l'un des principaux commerçants de la ville, n'avait garde de manquer à cette réunion et, vers quatre heures de l'après-midi, il quittait sa maison de la rue du Cygne pour se rendre à Saint-Maxe.
Pour cette solennité, il avait soigné sa toilette. Il portait un habit de gala de drap gris à boutons d'acier, la culotte de satin de même couleur et des bas de soie blancs. Rasé de frais, les cheveux poudrés, il cheminait lentement comme un homme
qu'un embonpoint naissant gêne un peu. Il s'appuyait sur sa haute canne à pomme d'or et recherchait l'ombre, car le soleil caniculaire dardait ferme à travers de légers nuages» De temps à autre, il échangeait un salut avec les passants ; sa rose figure finaude de bourgeois riche et influent accompagnait chaque coup de chapeau d'un sourire d'aimable condescendance.
Il venait de franchir le passage qui mène de la rue du Cygne au carrefour de la Couronne, lorsqu'il fut abordé par un personnage qui traversait la place en sens inverse. — Le nouveau venu pouvait avoir de trente-deux à trente-trois ans. Grand, bien proportionné, il était svelte de taille et robuste d'épaules. Ses manières et sa physionomie offraient un piquant mélange de gravité, de grâce et de brusquerie. Ses cheveux châtains sans poudre encadraient un front carré et pensif ; sous d'épais sourcils bruns, ses yeux bleus étaient pleins de feu ; ses lèvres bien modelées, quand elles daignaient sourire, laissaient voir de belles dents blanches qui donnaient plus de charme encore à ces rapides éclairs de gaieté. Sa toilette d'une élégance sévère avait cette simplicité rafjfinée que l'anglomanie mettait alors à la mode. Il portait le chapeau rond, la cravate blanche, l'habit, la culotte et les bas noirs. L'attitude de la tête, les gestes mesurés, l'expression réservée de la figure, trahissaient l'homme qui a exercé des fonctions judiciaires. — -François Baujard avait, en effet, possédé la charge de lieutenant général du bailliage de Bar et il était depuis quelques moi^ député du Tiers à TAssemNée nationale.
Bonjour, monsieur le député, lui dit André
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Pélissier avec une déférence nuancée de familiarité ; comment, vous n'êtes pas à Saint-Maxe ?
— Non ; il s'agit de discuter une adresse à l'Assemblée nationale et je ne puis décemment me voter des remerciements à moi-même... Mais vous, monsieur, est-ce que vous avez Tintention de prendre part au vote ?
— Oui, certes, je me fais un devoir de joindre mon approbation à celle de mes amis.
Les traits du député se rembrunirent.
— Vous avez tort ! répliqua-t-il avec sa brusquerie coutumière ; je viens de passer près de l'église... Il y avait là des groupes d'ouvriers qui ne chantaient pas précisément vos louanges... Vous n'ignorez pas que le peuple est mal disposé pour vous ?
— Je sais, repartit Pélissier en haussant les épaules, on me traite d'accapareur !... Moi, un accapareur !... J'attends encore demain des chariots de la Woëvre qui m'amènent mille sacs de grains destinés à approvisionner les boulangeries... J'ai fait mon devoir et plus que mon devoir, monsieur le député ; ma conscience ne me reproche rien.
— Je n'en doute pas, mais vous avez des ennemis... Les foules sont ignorantes et facilement irritables... Je vous le répète, monsieur, vous agiriez sagement en vous abstenant... J'ai vu là-haut d'étranges figures et j'ai entendu des menaces qui ne présagent rien de bon.
— Bah ! les gens de Bar sont comme les petits chiens, ils aboient et ne mordent pas.
— A moins qu'ils ne deviennent enragés, riposta François Baujard|et c'est le cas aujourd'hui, j'en ai peur... Rentrez chez vous et tenez-vous-y coi...
— Monsieur le député, répondit crânement Pélissier, si je me cachais, ces braillards-là s'imagineraient que je les crains, et c'est alors qu'ils deviendraient dangereux... J'irai donc là-haut, ne vous en déplaise !
François Baujard comprit qu'il ne convaincrait pas Tentêté négociant.
— J'ai cru devoir vous donner un bon conseil, dit-il brusquement, vous ne voulez pas le suivre, c'est votre affaire... Serviteur !
Ils se séparèrent froidement. Le député s'éloigna dans la direction du Bourg, tandis que Pélissier commençait à gravir la côte des Prêtres.
Bar-le-Duc est divisé en ville haute et ville basse. La ville haute chevauche l'un des contreforts des collines vignobles au pied desquelles coule l'Omain. Les maisons couvrent la crête et les flancs de ce contrefort qui s'allonge obliquement, comme un cap, dans la vallée et creuse sur la gauche une étroite gorge où le faubourg de Véel serpente entre des vergers et des vignes. La rampe que gravissait André Pélissier, bordée d'un côté par le mur de ville et de l'autre par les bâtiments du collège, conduisait au terre-plein où était situé l'ancien château ducal dont il ne reste plus qu'une massive porte cintrée, et à l'église Saint-Maxe, aujourd'hui démolie. De cet endroit la vue est récréée par l'originale perspective des maisons de la ville haute, étageant leurs façades, leurs tourelles, leurs galeries en arcades et leurs jardins en terrasse, en face d'un coteau drapé de vignes et semé de bouquets d'arbres.
Dans la paix de l'afprès-midi, sous le brasillement du soleil de juillet, les maisons apparaissaient toutes
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blanches dans la lumière crue ; la verdure des pampres semblait phosphorescente ; des centaines de sauterelles bruissaient sur le sol caillouteux des vignes prochaines. Mais à mesure qu'on approchait de Saint-Maxe, un sourd brouhaha remplaçait le calme endormeur de la côte, et Ton percevait peu à peu de rauques appels, de stridents éclats de voix, des rires et des cris d'enfants. Lorsque André Pélissier fut à quelques toises du parvis, il observa que la place existant entre la tour de l'Horloge et la rue du Baile était toute noire d'une foule grouillante et tumultueuse : tisserands aux longs bras maigres, à la barbe en désordre, à la face blêmie par un séjour prolongé dans des caves humides; vignerons aux vestes bleues déteintes, aux épaules voûtées par le travail du chaverot ^, au teint terreux, recuit par le soleil ; femmes aux tignasses embroussaillées, aux casaquins troués, aux cotillons efïiloqués, montrant des jambes nues. — Beaucoup de ceux qui étaient venus là en bande avaient d'abord stationné dans les cabarets de la ville haute et bu de l'eau-de-vie de marc à plein godoL Les yeux flambaient, les bouches se tordaient, menaçantes. Tout à coup, aux clameurs éparses, succéda un bourdonnement de mauvais augure.
— C'est lui !... Ah ! le malabre, ah ! le mandrin, le v'ià ! murmurait-on dans les groupes.
Pélissier sentit un frisson lui courir à fleur de chair. Néanmoins il fit bonne contenance et, la tête haute, le regard droit, s'achemina vers le porche de l'église.
Sorte de boyau» destiaé à biner, à chaver les vignes.
Il y eut alors un moment de silence, comme si la foule était intimidée on plutôt suffoquée par Taplomb du négociant en grains. Mais à peine eut-il franchi le porche que des voix crièrent :
— A bas Pélissier ! A mort l'accapareur !... Pendons-le !
Un garçon tripier, aux bras nus, aux yeux louches, à la face de bouledogue, surnommé le Calougnat, et qui semblait un des principaux meneurs, agita la trique qu'il tenait à la main et beugla :
— Hardi, vous autres ! Il faut lui faire son affaire ! Le premier, il s'élança dans l'église, suivi d'une
vingtaine d'hommes et de femmes, qui vociféraient, les poings tendus.
Pélissier avait aperçu dans le transept quelquesuns de ses amis et il se dirigeait vers eux, quand ceux-ci, effrayés par l'irruption de cette populace encolérée, refluèrent vers le chœur. Resté isolé au milieu de l'allée principale, le négociant eut l'idée de se réfugier dans la chaire à prêcher ; mais, au moment où il gravissait les premiers degrés de l'escalier tournant, un escabeau de chêne lancé à toute volée l'atteignit à la tête. Il perdit l'équilibre et roula à demi assommé sur les dalles. En le voyant à terre, les assaillants se ruèrent sur leur proie avec des cris de sauvages. Il était revenu à lui et, se protégeant la figure de ses deux bras repliés, il gémissait :
— A moi, mes amis !
Mais les bourgeois, réfugiés derrière le maîtreautel, ne bougeaient pas, terrifiés par l'audace des agresseurs. Ce violent déchaînement de passion populaire les rendait si totalement incapables de
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réflexion et d'initiative que pas un d'eux ne songea à s'esquiver, pour prévenir la municipalité ou pour requérir l'aide du capitaine de Travanet, en ce moment de passage avec un détachement de dragons du régiment Mestre-de-Camp. Tous se serraient les uns contre les autres comme un troupeau de moutons effarés par Forage, pâles, les yeux dilatés, tremblant pour leur propre sécurité.
De féroces clameurs répondaient aux gémissements de Pélissier. Le Calougnat l'empoigna par les bras et le remettant debout :
— Tu voulais nous faire crever de faim, dit-il, eh bien ! à ton tour... On va te faire passer le goût du pain !
Il le poussa brutalement devant lui. Dix ou douze lourdes poignes s'abattirent sur les épaules du négociant et on l'entraîna hors de l'église. Il y avait non loin du portail une citerne profonde et remplie d'eau.
— Faites-lui boire un coup ! criait-on...
Mais les enragés trouvaient sans doute ce dénouement trop rapide ; il leur en coûtait de se dessaisir de leur victime avant d'avoir savouré tous les raflinements de la vengeance, et ils hésitaient, quand un ecclésiastique au visage consterné s'élança vers eux. C'était l'abbé RoUet, chanoine de Saint-Maxe, un prêtre énergique et doux, bien connu dans le faubourg de Véel pour son dévouement et sa charité.
— Mes amis, supplia-t-il, la colère vous égare... Arrêtez !... Conduisez-vous en chrétiens et non en sauvages !
Il fut interrompu par des imprécations furibondes :
— Assez !... à la sacristie, le curé 1... Pas de sermon !... Nous ne sommes pas ici à la messe !
L'abbé comprit que chez ces gens-là la bestialité avait étouffé tout sentiment de pitié. Néanmoins il tenta encore un effort et reprit bravement :
— Malheureux, vous voyez bien que cet homme agonise déjà... Laissez-moi au moins le préparer à une bonne mort et lui administrer les sacrements... Vous ne me refuserez pas ça !
Les supplications de ce prêtre qui avait baptisé et fait communier leurs enfants, agirent sur les femmes attroupées en assez grand nombre au milieu du parvis.
— Oui, déclarèrent-elles, prises d'un scrupule superstitieux, laissez-lui confesser ses péchés à l'abbé RoUet.
Les hommes cédèrent et jetant leur proie comme un paquet sur les marches de l'église, s'éloignèrent de quelques pas, tandis que le chanoine s'agenouillait avec un signe de croix près du moribond.
— Graissez-lui les bottes, monsieur le curé, dit le Calougnat, mais dépêchez !... Nous n'avons pas le temps d'attendre...
Des rudes éclats de rire accueillirent cette plaisanterie. L'abbé ne se déconcertait pas ; il murmurait des prières et feignait d'interroger PéUssier qui ne répondait que par de faibles plaintes. Le chanoine s'ingéniait à traîner la cérémonie en longueur, espérant toujours que l'autorité, enfin avertie, se déciderait à agir pour dissiper les émeutiers ; mais ceux-ci semblaient déjà flairer une supercherie et s'impatientaient- Des voix hurlaient :
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^ — Est-ce qu'il va nous lanterner longtemps ? Ce calotin se f... de nous.
— S'il n'en finit pas, jura le Calougnat en brandissant sa trique, je vais le décarcasser, lui aussi... Allons, curé, file ou je t'étripe !
La foule s'amassait menaçante autour du prêtre et de son pénitent. Des amis de Tabbé RoUet, qui s'étaient avancés jusqu'au portail et qui craignaient pour la vie du chanoine, s'élancèrent vers lui et, malgré sa résistance, Tentraînèrent dans la nef.
Alors on se rua de nouveau sur Pélissier. Le Calougnat lui enleva son habit gris, puis quatre hommes le prirent par les bras et les jambes et le portèrent en hurlant jusqu'au bord de la terrasse du parvis. Là, après l'avoir balancé un instant dans le vide, ils le précipitèrent sur les pavés de la Côte. Le corps s'y aplatit avec un son mat. Le malheureux jeta un cri aigu et les tortureurs restèrent comme intimidés par cette déchirante plainte d'agonie. Pendant quelques secondes, le silence régna si absolu qu'on entendit distinctement le strident murmure des sauterelles parmi les vignes ensoleillées.
Puis la bande bondit de nouveau vers la victime. Pélissier, brisé et sanglant, respirait encore. Le Calougnat l'empoigna par les pieds et le traîna jusqu'au bas de la Côte, suivi d'une centaine d'hommes et de femmes qui dégringolaient en criant :
— Mort aux accapareurs !
Sur la place de la Couronne, un paysan conduisait une charrette vide. En entendant ces hurlements féroces et en voyant déboucher cette galopade enragée, il prit peur et se sauva. A l'aspect de la charrette abandonnée, les émeutiers poussé-
rent de triomphantes clameurs. Le Calougnat attacha le moribond par les pieds à T arrière-train et se jucha lui-même sur les barreaux de la grande échelle de devant, en agitant au bout de sa trique, comme un horrible drapeau, l'habit ensanglanté de PéUssier.
— Hue ! cria-t-il.
On fouetta le cheval effarouché, et, au grand trot, le sinistre attelage s'élança dans le Bourg, au milieu des huées de la foule grossissante.
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Le quartier du Bourg, situé au pied de la colline, est traversé dans sa longueur par une rue qui met en communication la côte des Prêtres avec les principaux quartiers de la ville basse et qui, à cette époque, se nommait la rue Saint- Antoine. De vieux logis bâtis au commencement du xvii^ siècle et dont les façades sont décorées dans le style de la Renaissance, lui donnent assez grand air. L'un d'eux, s' élevant en face de l'église des Antoinistes et remarquable par son perron à rampe de fer forgé, ses fenêtres à croisillons délicatement ouvragés, son attique surmonté de gargouilles grimaçantes, était alors occupé par la famille de Rosnes.
Tandis que l'émeute commençait à gronder autour de Saint-Maxe, M"'^ Glocynde de Rosnes, veuve d'un conseiller à la Chambre des comptes du Barrois, s'installait après dîner dans son salon du premier étage dont les croisées ouvraient sur la rue, et y devisait paisiblement avec sa nièce, Hyacinthe d'Eriseul, et son vieil ami, le chevalier Daniel de Vendières.
Ce salon, haut de plafond, lambrissé de boiseries
peintes en gris, égayé par des dessus de portes et des trumeaux représentant des bergeries dans le goût de Boucher, s'emplissait à ce moment d'une fraîche obscurité, les volets intérieurs ayant été clos pendant la grosse chaleur de Taprès-midi. La réverbération de la rue étai:, du reste, si intense, qu'une bleuâtre lumière diffuse régnait encore dans la pièce aux meubles tendus de tapisserie au petit point. Dans un vase, un énorme bouquet de roses Roi y piquait une note d'un rouge vif et y répandait un mourant parfum d'été.
En cette pénombre veloutée, les trois têtes des causeurs, bien que différentes d'expression, de dessin et de couleur, formaient un ensemble harmonieux qui rappelait le charme et l'intimité des tableaux de Terburg.
Près d'un guéridon, assise commodément dans une bergère et tricotant une fanchon de laine rose, M""^ Glocynde de Rosnes se tenait droite sur ses hanches, sans perdre un pouce de sa taille encore svelte. Elle s'acheminait vers la cinquantaine. Sa robe de soie noire à manches courtes laissait voir d'assez beaux bras. Sur ses épaules un fichu de linon découvrait un peu de peau. Un collier de velours noir, assujetti par une boucle en cailloux du Rhin, dissimulait coquettement les rides du cou. Sous un bonnet de dentelle blanche, ses cheveux relevés à la chinoise et poudrés mettaient en valeur son front carré et volontaire. Ses yeux bleus très vifs luisaient sous des sourcils restés noirs. Son nez mince et un peu pointu, ses lèvres fines aux coins retroussés, son menton proéminent donnaient à l'ovale allongé de sa figure quelque chose de très malicieux. On
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devinait que cette bouche spirituellement arquée devait décocher des flèches d'ironie et que la dame n'était point en peine de reparties mordantes, emportant le morceau.
Frêle, élancé, les épaules voûtées, les traits fanés, les yeux aux paupières rougies, le front étroit, le nez busqué, la bouche timide, le chevalier de Vendières s'agitait dans un fauteuil non loin de la veuve, qu'il ne quittait pas du regard. Il paraissait plus âgé qu'elle, bien qu'ils fussent contemporains. Son corps fluet flottait dans une lévite de drap noisette et des culottes de bouracan brun ; ses bas de filoseUe se tordaient en spirale autour de ses maigres tibias. Dans ses doigts constamment en mouvement, il roulait une tabatière ronde et plate. Le tabac était son seul vice, et il prisait avec délectation ; seulement, comme il était scrupuleusement dévot, à partir du mercredi des Cendres jusqu'au dimanche de Pâques, il serrait sa boîte dans un tiroir et se privait de tabac par esprit de pénitence. On prétendait que dès sa plus tendre jeunesse il avait été platoniquement amoureux de M""® de Rosnes, sa cousine. Il n'avait jamais voulu se marier ; depuis le veuvage de la dame, il lui montrait un attachement de caniche, s' occupant de ses affaires plus que des siennes propres, et venant assidûment chaque aprèsmidi faire la partie de trictrac de son amie. Ame chevaleresque, esprit timoré et indécis, Daniel de Vendières était dans la vie ordinaire nerveux et peureux comme un lièvre ; mais il poussait le dévouement jusqu'à la passion et, à ses heures, ce mouton enragé était capable de hardiesses et d'entêtements héroïques.
Assise près de Tune des fenêtres et recevant en plein le filet de lumière qui passait à travers Tentrebâillement des volets, Hyacinthe d'Eriseul brodait au tambour. Vêtue de laine blanche, elle portait sur r épaule gauche la croix de chanoinesse. Elle faisait en effet partie du chapitre de F abbaye de Poulangy où l'on n'était admis qu'en prouvant dix quartiers de noblesse du côté paternel, et quatre du côté maternel. Orpheline et ayant une fortune médiocre, elle était entrée de bonne heure dans cette royale maison dont la règle peu sévère assurait aux chanoinesses l'indépendance et la respectabilité des femmes mariées, tout en leur épargnant les inconvénients du mariage. Hyacinthe d'Eriseul avait vingt-quatre ans. Ses abondants cheveux d'un blond roux, bouclés et poudrés, encadraient mollement l'ovale de sa figure enjouée qui rappelait la physionomie de sa tante, mais avec plus de distinction et de bonté, et avec une nuance de poésie qu'on eût vainement cherchée sur la figure positive de M""® de Rosnes. Une taille ronde et souple, les contours du buste d'un modelé parfait, de belles épaules, un cou blanc aux inflexions serpentines, donnaient à la chanoinesse une grâce voluptueuse et attirante.
Cette séduction était complétée par la lueur humide de deux grands yeux verts, rêveurs et étonnés, par un front haut et légèrement fuyant — indice d'enthousiasme, — par un nez finement arqué et une bouche à la fois spirituelle et bienveillante, que le sourire retroussait d'un seul côté, d'une façon originale. La jeune femme avait dans la courbe du nez, l'enroulement des lèvres pulpeuses, la rondeur du menton gras et proéminent, quelque chose
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du type de la maison de Lorraine. Hyacinthe, du reste, assurait qu elle descendait des Guise, du côté maternel, et, en effet, on retrouvait en elle les impulsions passionnées, la souplesse d'esprit et la grâce ensorcelante qui ont caractérisé cette famille princière et qui ont eu leur plus glorieux épanouissement en la personne de Marie Stuart.
— Cousine, dit M. de Vendières en réintégrant sa tabatière dans Tune des poches de son gilet, ne commençons-nous pas notre partie de trictrac ?
— Non, pas encore, Daniel... Je n'aime pas être dérangée quand je joue et j'attends tout à l'heure la visite de M. Baujard.
— Ho ! ho ! M. le député du Tiers est donc à Bar?
— Il y est venu pour quelques jours à cause de cette fameuse adresse des notables... A propos, chevalier, pourquoi n'êtes- vous pas allé à Saint-Maxe ?
— Pourquoi ?... D'abord parce que je ne suis pas d'humeur à adresser des compliments à la prétendue Assemblée nationale... Et puis parce qu'on assure qu'il y aura du grabuge là-haut et que je ne me soucie pas de me trouver dans la bagarre.
— Et qui tapagera, s'il vous plaît ?
— Les vignerons et les tisserands, qui en veulent à Pélissier, le marchand de grains... Voilà plusieurs jours qu'ils s'attroupent devant l'Hôtel de Ville et menacent de pendre cet homme à un réverbère... Conçoit-on que l'autorité ne sévisse point contre ces braillards ?
— Bah ! je ne suis pas fâchée de voir la nouvelle municipalité souffrir un peu de tablature... Quand messieurs les boutiquiers auront été un tantinet
houspillés et pillés, ils redeviendront peut-être plus sages et plus respectueux.
— Après tout, ajouta ironiquement le chevalier en puisant dans sa tabatière, votre député Baujard, qui est Tami de ces gens-là, aura sans doute assez d'influence pour apaiser Forage... En Thonneur de quel saint vous fait-il visite ?
— Je l'ai beaucoup connu quand il était lieutenant général du bailliage, et feu M. de Rosnes lestimait... Bien qu'il ait donné depuis dans les nouvelles lubies, c'est un galant homme et, par le temps qui court, il est bon d'avoir des amis même chez les révolutionnaires.
— Ce monsieur Baujard venait autrefois à La Chalade, chez ma tante de Saint- André, dit la chanoinesse Hyacinthe.
— Ha ! Ha ! tu te souviens de lui, mignonne ?
— Parfaitement... Il était excellent musicien et chantait d'une voix fort agréable... Il avait de l'esprit et de bonnes façons... Il est fâcheux qu'un honfune de sa valeur soit passé dans le camp de la Révolution.
— Il nous reviendra, reprit M™^ de Rosnes en poussant du pied son peloton de laine ; il a toujours vécu parmi les gens de qualité et il a été élqvé par les Bénédictins de Saint- Vannes.
— En attendant, il flatte les démagogues, répliqua le chevalier... Nous sommes incorrigibles, nous autres, nous réchauffons dans notre sein de jeunes serpenteaux qui s'empressent de nous mordre dès que leurs dents ont poussé... C'est comme ce petit Renard, neveu du curé de La Chalade, dont votre sœur Saint-André s'est engouée ; ne se mêle-t-il pas
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de rimer de mauvais vers sur la prise de la Bastille ?
— Renard?... répéta M"'*' de Rosnes, j'ai connu sa mère, qui était une Dutertre et qui a fait un sot mariage... Il y avait du côté du mari un grand-père qui est mort... un peu haut ; mais à présent tout cela ne tire pas à conséquence.
— Au contraire, ricana le chevalier, un pendu !... Ça porte bonheur à la famille, à cause de la corde.
— Pour en revenir à François Baujard, il est d'un tout autre acabit et on peut le recevoir sans crainte de se commettre...
Comme elle achevait, un vieux domestique en livrée ouvrit la porte et annonça :
— M. le député Baujard !
— Quand on parle du loup ! .. chuchota le chevalier de Vendières, qui aimait les proverbes.
François Baujard entra et comme il passait de Taveuglante lumière de la rue dans cette pièce ombreuse, il hésita un moment au seuil du salon.
— Par ici ! monsieur le lieutenant général, dit M""^ de Rosnes sans se lever de sa bergère et en affectant de ne point donner au visiteur son titre de député, — enchantée de vous voir !
Le député fit quelques pas, s'inclina devant la maîtresse du logis et lui baisa respectueusement la main.
— Madame, répondit-il, je ne voulais pas quitter Bar sans avoir l'honneur de vous présenter mes hommages.
— Merci, mon cher Baujard, vous êtes le bienvenu et vous vous trouverez en pays de connaissance... Voici le chevalier de Vendières et la chanoi-
nesse d'Eriseul, ma nïèce, que vous avez rencontrée jadis à La Chalade,
Après avoir salué le chevalier, François Baujard s'inclina de nouveau devant Hyacinthe, qui s'était levée et ébauchait une courte révérence.
— Je ne crois pas, murmura-t-elle, que monsieur se souvienne de moi... Je n'étais alors qu'une fillette fort insupportable.
— Vous vous trompez, madame, répliqua-t-il de sa voix grave et bien timbrée ; je me rappelle une espiègle, qui promettait de devenir charmante, et je vois que la jeune femme a tenu toutes les promesses de l'enfant.
On devinait à son accent convaincu que, dans sa bouche, ce compliment n'était pas banal et qu'il exprimait une admiration sincère» Hyacinthe y répondit par une seconde révérence, puis se rassit. Tout en feignant d'être affairée à sa broderie, elle examinait en dessous le député. Il ne lui plut pas tout d'abord. Elle reconnaissait qu'il ne manquait ni de manières ni de distinction ; mais son ton doctrinaire la choquait et elle estimait qu'il sentait encore un peu trop le rohin.
— Vous venez de Saint-Maxe, monsieur, demanda le chevalier avec une intonation légèrement agressive ; il paraît qu'on fait du tapage là-haut et qu'on veut pendre le sieur Pélissier ?
— La misère est grande dans le faubourg, monsieur, et quand les pauvres gens ont faim, il est difficile de les empêcher de crier. Néanmoins j'espère que, si M. Pélissier est circonspect, nous n'aurons à déplorer aucun désordre.
— ' Quand on sème le vent, on récolte la tempête...
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Enfin, Dieu vous entende !.. Et quelles nouvelles nous rapportez-vous de Versailles?... Votre monsieur Necker a-t-il inventé un nouveau moyen de rétablir nos finances en puisant dans les poches de la noblesse ?
— Monsieur le chevalier, la noblesse est trop raisonnable pour ne pas prendre part aux sacrifices communs... Il y a une force des choses qui l'emporte sur les considérations de personnes ; une grande révolution est commencée, rien ne l'arrêtera ; il ne tient qu'à la noblesse d'y concourir en faisant son devoir.
— Une révolution, s'écria M. de Vendières, en levant les bras, voilà le gros mot lâché ! Eh bien ! non, monsieur, notre devoir est de conserver la monarchie que des factieux veulent détruire !
— L'Assemblée, déclara gravement Baujard, a le plus profond respect pour la monarchie et le monarque ; mais le roi est mal conseillé et ce sont ces conseillers perfides qui risquent de compromettre la paix du royaume.
— Pourtant, monsieur, objecta avec vivacité Hyacinthe, le roi est animé des intentions les plus généreuses ; il l'a prouvé en convoquant les États- Généraux.
— Le roi, madame, a, je le crois comme vous, l'amour du bien public ; il a été doué d'excellentes qualités, seulement, à sa naissance, une méchante fée est intervenue : « Tu seras plein de bonnes intentions, a-t-elle pronostiqué, mais tu seras indécis et faible, et ce que tu accorderas d'une main, tu le reprendras de l'autre... » Je dois ajouter que celle qui joue actuellement le rôle de
la maligne fée est malheureusement la reine Marie- Antoinette.
— Vous calomniez la reine, monsieur... Sa Majesté est un ange !
— Oui, range de la frivolité et du caprice... Elle traite une révolution qui va décider du sort de la France, comme elle traiterait une intrigue de cour, où il s'agirait de déplacer un ministre et de favoriser M"'^ de Polignac.
— Fi ! monsieur, protesta Hyacinthe avec un éclair d'indignation dans les yeux, les gens de la faction du duc d'Orléans ne tiendraient pas un pire langage.
Les grands yeux étincelants de la chanoinesse troublèrent un moment le député et leur magie arrêta la verte réplique qui lui venait aux lèvres. Il sourit et s' asseyant auprès d'Hyacinthe :
— Croyez-moi, madame, insinua-t-il, laissons cette discussion où nous ne nous entendrions pas ; la politique est une dissonance dans la bouche d'une jeune femme... Expliquez-moi plutôt comment j'ai la bonne fortune de vous rencontrer à Bar, quand je vous croyais à l'abbaye de Poulangy ?
Elle le regarda de côté et trouva que, lorsqu'il souriait, il avait l'air plus jeune et plus aimable. Elle comprit qu'elle n'arriverait à rien en le heurtant en face et répondit gaîment : n
— Vous imaginiez-vous que nous étions cloîtrées ?... Nous avons le droit de passer chaque année un mois chez des amis ou trois mois chez nos parents... J'en ai profité pour visiter ma tante de Rjosnes.
— Et vous ne vous ennuyez pas derrière vos grilles ?
NOBLESSE DE PROVINCE
— D'abord, il n'y a point de grilles à Tabbaye... Nous avons chacune notre appartement et nous nous recevons à tour de rôle. Beaucoup de ces dames sont bonnes musiciennes ; nous nous donnons souvent de petits concerts qui ne manquent pas d'agrément... Chantez-vous toujours, monsieur?
— Eh I quoi, vous vous souvenez de m'avoir entendu ?
— Certainement, dit-elle en coulant vers lui son ensorcelant regard, je me rappelle qu'un jour vous nous avez chanté à miracle : «J'ai perdu mon Eurydice... » Vous aviez, ce jour-là, un habit de taffetas gris, à rayures gris foncé, qui vous seyait fort bien... Quand on est enfant, on n'oublie rien, surtout lorsqu'on vit dans une campagne aussi solitaire que La Chalade.
Il écoutait cette jolie personne avec une visible satisfaction ; il lui savait gré de s'être souvenue de lui. Son amour-propre était doucement chatouillé ; la sévérité de ses principes de doctrinaire se détendait dans le voisinage de cette jeune patricienne aux grands yeux pers et à la grâce enveloppante. Ellemême s' apercevant du charme qu'elle exerçait, se mit en tête de gagner Baujard à la cause du roi et n'épargna rien pour le séduire. — Tandis que M""® de Rosnes et le chevalier s'étaient installés sans façon à leur table de trictrac, le député et la chanoinesse évoquaient les souvenirs de leur commun séjour à La Chalade. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ayant mis la nature à la mode, les deux causeurs s'extasiaient à tour de rôle sur les vastes profondeurs des forêts de l'Argonne, sur les étangs clairs, enceinturés de joacs, sur ia paix des villages
perdus en plein bois. Tous deux avaient Tesp cultivé ; leur conversation effleurait les sujets plus divers : musique, théâtre, philosophie, écrivains et les livres en vogue. François Baujî s'eSorçait de plaire et il y réussissait, grâce à i chaleur verveuse qui allait parfois jusqu'à Vé quence, grâce aussi à un organe sonore qui donn de la vie et de la couleur à ses moindres paro' Flatté de l'attention que lui prêtait la chanoines il oubliait près d'elle les préoccupations que avait causées la présence de Pélissier à la réun des notables. Il oubliait la foule grondante aut* de l'église et les groupes menaçants qu'il avait i versés pour descendre au Bourg...
Tout à coup, dans la pacifique intimité de la pi ombreuse où les roses exhalaient leur parfum et s'échangeaient d'aimables propos, un étrange br haha arriva du fond de la rue : — refrains hu] par des centaines de voix avinées et fausses, hu sinistres, fracas de portes et de volets précipite ment fermés.
La chanoinesse et son interlocuteur avaient bi quement interrompu leur causerie et prêtai l'oreille. A mesure que les clameurs se rapj chaient, les traits du député s'assombrissaient.
— Que signifie ce tapage ? demanda M""^ de Ros en laissant tomber ses dés.
— Hum ! murmura le chevalier inquiet, je cr malgré les assurances de M. le député, qu'il y a du désordre à Saint-Maxe.
— Baujard, reprit M""*" de Rosnes, voyez donc qui se passe !
François Baujard n'avait pas attendu cette in je
NOBLESSE DE PROVINCE
tion pour écarter les volets intérieurs et ouvrir la croisée. Il se pencha sur la barre d'appui, regarda au dehors et reçut des talons à la nuque une commotion violente.
Du haut de la rue Saint- Antoine, embrasée dans toute sa longueur par les rayons déjà obliques d'un rutilant soleil, une foule compacte, houleuse, se ruait avec de rauques glapissements. Sur ses flancs, des forcenés ébranlaient à coups de bâtons les volets clos des maisons riveraines, ou exécutaient de farouches danses de sauvages, à droite et à gauche d'une charrette lancée au grand trot.
Baujard se fit un abat-jour de l'une de ses mains et, comme ce fougueux torrent se rapprochait rapidement de la place, il distingua, accroché à l'échelle, le Calougnat agitant une sorte de haillon au bout d'une trique. Bientôt le député reconnut dans cette loque ensoleillée un habit gris taché de sang et, avaijt d'avoir aperçu le corps de Pélissier traîné à l'arrière de la charrette, il put déjà pressentir l'atroce tragédie.
— Ils l'ont assassiné ! murmura-t-il en se retournant tout pâle vers les deux dames et le chevalier... Je vous en prie, mesdames, ne regardez pas !
La foule des émeutiers venait de faire halte, juste en face des fenêtres, sur la place des Antoinistes, où coulait alors un ruisseau. Deux hommes empoignèrent le corps de Pélissier et le couchèrent dans l'eau ; une femme s'accroupit sur le bord, tourna le visage du malheureux négociant vers le carré de ciel bleu qui s'ouvrait immaculé au-dessus des toits :
— Regarde le ciel, lui dit-elle, et dem.ande4ui pardon 1
La bête humaine, ivre de cruauté, montrait toutes ses perversités à nu. D'autres mégères, plus implacables encore, emplissaient d'immondices la bouche béante du mourant :
— Tiens ! mange de la brioche ! hurlaient-elles avec d'ignobles ricanements.
Surexcité par les huées de la bande, le Calougnat sauta à bas de la charrette et se mit à danser sur le cadavre.
— Monstres ! cria de la fenêtre Baujard indigné, vous n'êtes pas des Français, vous vous conduisez comme des bêtes fauves !
Une bordée d'injures et de menaces répondit à cette exclamation :
— Hé ! là-haut !... Veux-tu qu'on t'en fasse autant ?...
— Retirez-vous !... Vous allez nous faire massacrer ! chuchota le tremblant chevalier, en tirant Baujard par les pans de son habit.
Il l'entraîna dans le salon et . ferma vivement la fenêtre, tandis que, sur la place, une clameur formidable montait : « Mort aux accapareurs ! »
Tous quatre se regardaient, atterrés et silencieux. Ils entendirent la lugubre charrette se remettre en marche et la foule fangeuse s'écouler tumultueusement vers l'autre extrémité du Bourg.
— Quelle horreur ! murmura M""^ de Rosnes en joignant les mains ; comment tout cela va-t-il finir?
— Il n'y a donc ici ni police ni force armée pour mettre ces bandits à la raison ? s'exclama la chanoinesse.
— L'autorité a perdu la tête, je le crains, répliqua le député... Avant qu'on ait le temps de rassem-
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bler les dragons de M. de Travanet, les choses peuvent s'aggraver encore... Mesdames, ajouta-t-il en se tournant vers M""^ de Rosnes et en adressant un regard presque suppliant à la chanoinesse, je vous engage à quitter la ville cette nuit même et à vous réfugier à la campagne... Ces misérables sont ivres de sang et de désordre ; l'impunité les rend audacieux. Aujourd'hui ils se sont attaqués à Pélissier ; demain, peut-être, essaieront-ils de piller les maisons des nobles !... Il faut partir !
— Vous avez raison, Baujard, répondit M""^ de Rosnes ; le séjour de cette ville de cannibales devient dangereux pour nous... Nous pourrions nous rendre à La Chalade, chez ma sœur de Saint- André... Mais comment décamper? J'ai bien une voiture, seulement je n'ai pas de chevaux.
— Je vous en procurerai, repartit le député... Je cours à l'Hôtel de Ville pour inviter la municipalité à organiser la défense et pour requérir l'intervention des dragons... Je m'occuperai en même temps d'assurer votre départ... Attendèz-moi vers minuit et d'ici là préparez- vous pour le voyage...
Il se rapprocha d'Hyacinthe d'Eriseul :
— Je regrette, madame, de vous quitter si brusquement, et je souhaite que nous nous revoyions dans un milieu plus paisible.
— Au revoir donc, monsieur ! répondit la chanoinesse en lui tendant la main.
Il la baisa, salua et, gagnant la rue redevenue déserte, il remonta dans la direction de la ville haute.
LA GILLOTTE'
Grâce à l'énergique initiative de François Baujard, Ja municipalité s était enfin décidée à agir. Quelques nobles montèrent à cheval, une sorte de garde civique fut organisée, les dragons reçurent Tordre d'intervenir et Ton courut sus aux émeutiers. On arriva malheureusement trop tard pour empêcher le pillage de la maison de Pélissier. Ce ne fut que vers huit heures du soir qu'on put arrêter les principaux meneurs. Dès que le député eut acquis la certitude que le désordre serait promptement réprimé, il rentra chez lui, soupa à la hâte, puis redescendit par les Quatre-vingts degrés jusqu'au logis du maître de poste, afin de faire mettre deux bons chevaux à la disposition de M™^ de Rosnes.
En quittant la poste, il consulta sa montre.
— Neuf heures et demie»
Il pressa le pas et gagna la rue des Tanneurs, à l'extrémité de laquelle se trouvait le couvent des Augustins. Malgré l'heure peu avancée, le quartier était déjà désert. Très effrayés par l'émeute, les habitants se tenaient claquemurés chez eux et, de la porte Saint-Nicolas à l'angle des bâtiments conventuelsi Baujard n'aperçut pas une âme. II ne
LA GILLOTTE
semblait, du reste, nullement désireux d'être rencontré et reconnu, cax il se dissimulait de son mieux en rasant les murs et, pour plus de précaution, bien que la nuit fût très chaude, il relevait le collet d'une longue redingote qu'il avait endossée pardessus son habit.
En face des Augustins, non loin du pont jeté sur un canal de dérivation servant aux tanneries, s'élevait une rangée de façades étroites et basses, bâties en torchis et n'ayant qu'un étage en surplomb, audessus du rez-de-chaussée occupé par des boutiques. L'une de ces maisons avait alors pour locataires deux filles, la tante et la nièce, qui y tenaient un cabinet de lecture et qui étaient connues dans la ville sous les noms de la Briquette et la Gillotte.
A l'heure où François Baujard longeait la rue des Tanneurs, la tante, Manon Briquet, était déjà remontée dans sa chambre située au premier étage ; la nièce, celle qu'on appelait la Gillotte, se tenait assise près du comptoir, dans la boutique aux murs tapissés de rangées de Uvres dont le poids faisait plier les rayons de sapin. Accoudée à la tablette du comptoir, le front dans la main, elle feuilletait distraitement un volume à tranche rouge, à la lueur d'une chandelle fumeuse. De temps en temps, elle relevait la tête, prêtait l'oreille, et l'agitation de l'un de ses pieds, chaussés de souliers roses à hauts talons blancs, trahissait une impatience nerveuse.
Nanine Gillot courait sur ses trente ans. Petite, rondelette et pétulante avec des façons garçonnières, elle ne manquait pas d'un certain attrait. Elle avait été jolie à vingt ans et conservait encore des restes savoureux de cette beauté plus affriolante que dis-
tinguée : — un teint frais, de belles dents, une bouche charnue, un nez retroussé aux ailes dilatées, des yeux bruns malicieux et provocants. Ses cheveux châtains naturellement crêpelés étalaient leurs boucles abondantes dans Tentortillement d'une barbe de dentelle. Son déshabillé de percale fond blanc à raies roses, très échancré, découvrait un cou grassouillet et mettait en valeur un corsage bien garni, une taille flexible, des hanches rebondies. Tout en elle disait une nature sensuelle, passionnée et colère : — le front busqué, les yeux allumés, le nez aux narines gonflées, la bouche aux lèvres humides.
Sa tante Manon Briquet, fille peu scrupuleuse et de réputation équivoque, lui avait dès seize ans laissé la bride sur le cou. Abandonnée à toute la fougue de son tempérament, Nanine n'avait eu pour éducateur que le cabinet de lecture où foisonnaient les livres dangereux. Sur les rayons vermoulus de la boutique s'épanouissait la flore capiteuse des romans licencieux à la mode, mêlée aux productions hardiment subversives des encyclopédistes : les Bijoux indiscrets auprès des œuvres de Duclos ; Candide, Jacques le fataliste et le Sopha voisinant avec le Contrai social ; la Paysanne pervertie de Restif de la Bretonne à deux pas de VÉmile, et les Aventures du Chevalier de Faublas — une nouveauté — non loin de VHistoire philosophique des Indes, De tous ces livres où s'était concentré l'esprit libertin et négateur du dix-huitième siècle, s'exhalait une odeur de volupté perverse, quelque chose comme le parfum aphrodisiaque des seringas et des tubéreuses dans une chambre close. Cette brûlante atmosphère avait précocement surchauffé l'imagi-
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nation et troublé les sens de Nanine. Libre de ses actions et n'obéissant qu'aux faciles préceptes de « la bonne loi naturelle » , elle n'avait été retenue ni par la pudeur qu'elle regardait conune un préjugé, ni par la religion qu'elle traitait de faiblesse superstitieuse. Se sachant jolie fille, elle s'était jetée de bonne heure dans la galanterie, avec d'autant moins de scrupules que ses livres favoris ne lui prêchaient d'autre morale que celle du plaisir.
Elle avait eu de nombreux amants parmi les nobles et les riches bourgeois de la ville haute, et l'on prétendait que dans sa prime jeunesse François Baujard avait figuré en première ligne sur la liste de ses galants. A la vérité, depuis que ce dernier était devenu un magistrat influent, il paraissait avoir renoncé à ses bonnes grâces ; néanmoins les mauvaises langues assuraient qu'entre eux toutes relations n'avaient pas complètement cessé, et que le lieutenant général gardait à la Gillotte une certaine reconnaissance du plaisir qu'elle lui avait donné jadis.
Les médisants ne se trompaient pas tout à fait ; car c'était précisément vers la boutique du cabinet de lecture que François Baujard se dirigeait furtivement, la nuit du 27 juillet 1789.
Deux coups frappés discrètement aux volets du magasin firent sursauter Nanine Gillot. Elle se leva précipitarmnent et courut ouvrir la porte qui s'entrebâilla pour livrer passage au député.
— Enfin, vous voici ! chuchota la jeune femme en tournant prudemment la clef dans la serrure, je commençais à croire que vous me faisiez faux-bond ou qu'on ne vous avait pas remis ma lettre...
— Je l'ai reçue, répondit Baujard en se débarras-
sant de sa longue redingote, et, vous le voyez, j'ai déféré à votre désir... Mais les événements de la journée m'ont retenu très tard à la municipalité... Vous savez qu'on a assassiné Pélissier ?
— Oui, le peuple s'est vengé de celui qui l'affamait... Il l'a tué et c'était justice.
— Je n'ai pas le temps de discuter sur ce point avec vous, repartit sarcastiquement Baujard. Je constate seulement avec regret que vous êtes encore plus exaltée que jadis.
— Que voulez-vous? riposta Nanine en dardant effrontément ses bruns regards sur son interlocuteur, je n'ai pas changé, moi !.., J'ai toujours chaud au cœur et à la tête..*. Asseyez-vous et causons... Et vous, François Baujard, avez-vous gardé pour moi im peu de la bonne amitié d'autrefois ?
- — Vous me trouverez, Nanine, toujours disposé à vous rendre service... ; dans la mesure du possible, s'entend.
— Ouais ! murmura méditativement la Gillotte... Eh bien ! je vas vous mettre à l'épreuve... Je m'intéresse d'une façon particulière à un homme à talent, un garçon d'esprit sans fortune, qui désire se pousser dans le monde, et j'ai compté sur vous pour lui venir en aide.
— Quel âge a-t-il, cet homme à talent ?
— i3ix-neuf ans... Il sort du collège où il a fait de brillantes études.
— Ho ! ho ! interrompit ironiquement Baujard, vous vous livrez maintenant à l'éducation de la jeunesse ?
— Mauvais plaisant ! répliqua Nanine sans se fâcher, laissez-moi d'abord finir... Le jeune homme
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est ambîtîettx et son ambition est justifiée par son mérite... J'ai deux choses à vous demander pour lui : d'abord, de le présenter dans le salon de M""* de Chavagne, qui reçoit les beaux esprits de Bar et où il pourra frayer avec des gens utiles, et puis...
— Et puis ?
— Comme il est pauvre, d'user de votre influence pour lui trouver un emploi lucratif, soit à la municipalité, soit dans les bureaux de la Chambre des comptes.
— Comment se nomme votre protégé ?
— Jean- Joseph Renard... Son père était avocat et son oncle maternel est curé à La Chalade.
— Renard?... répéta le député en fronçant ses épais sourcils, n'est-ce pas lui qui vient de publier une ode à la Bastille ?
— Précisément.
— On m'a montré ses vers, reprit froidement Baujard, ils sont plats, ampoulés et pleins de sottes déclamations.
— Vous êtes difficile ! dit Nanine vexée... Mais passons... Pouvons-nous compter sur vous ?
— Excusez-moi... En premier lieu, je repars demain pour Paris et je n'aurai pas le loisir de revoir M""® de Chavagne... Quant à un emploi, le moment est inopportun ; l'Assemblée nationale s'occupe de modifier l'administration des provinces et je suis même chargé d'un rapport sur la division du royaume en départements.
— Renard patientera volontiers quelques mois ; puisque vous êtes chargé de réorganiser l'administration, il vous sera facile de le caser dans les nouveaux emplois.
— Désolé de vous répondre par un nouveau refus ; mais en acceptant les fonctions de rapporteur, je me suis imposé comme règle de n'user jamais de mon influence pour placer mes parents ou mes amis... Je ne saurais faire d'exception en faveur de M. Renard.
— Ah ! s'exclama avec irritation Nanine, vous n'êtes pas gentil, savez-vous?
— Croyez à tous mes regrets, murmura Baujard en se levant et en rendossant sa redingote.
— De grâce, pas d'eau bénite ! repartit impétueusement la Gillotte, c'est peine inutile. Vous n'avez pas la mémoire du cœur, François Baujard, c'est une justice à vous rendre. Ah ! quand vous étiez jeune et que vous tourniez autour de mes jupes, j'aurais dû vous répondre, moi aussi : « Mille regrets, le moment est mal choisi ! » Mais j'étais trop bonne fille et je n'ai eu affaire qu'à un ingrat !... Voyons, m'n'ami, montrez-vous plus arrangeant avec votre petite Nanine... Ce n'est pas votre dernier mot ?
Tandis qu'elle se tenait devant lui, la lèvre provocante et le regard allumé, le député repensait à la spirituelle et aristocratique figure de la chanoinesse ; il revoyait ses attirants yeux verts, sa bouche malicieuse, la grâce de son sourire. Cette soudaine vision eut pour effet de le rendre insensible aux allusions rétrospectives et aux mines cajoleuses de Nanine. Il se rappela qu'il avait promis d'être avant minuit chez M""^ de Rosnes. Il releva vivement le collet de sa redingote et se retournant vers son ancienne maîtresse :
— N'insistez pas, dit-il, il est tard -et j'ai encore quelques personnes à voir avant de rentrer... Bonsoir, Nanine, ayez l'obligeance de m' ouvrir la porte.
LA GILLOTTE
Désappointée, se mordant les lèvres, elle obéit et livra passage au député sans ajouter un mot. Mais quand elle eut brusquement refermé la porte et tourné la clé dans la serrure, elle étendit le bras dans la direction de la rue et agitant un doigt menaçant :
— Toi, grommela-t-elle entre ses dents, tu me le paieras !
Elle revint prendre le chandelier et ouvrit dans le fond une porte vitrée communiquant avec une arrière-boutique. Cette seconde pièce étroite, meublée d'une table ronde, d'un canapé canné et de chaises de paille, servait de salle à manger. Dès qu'elle eut placé le lumignon sur la table, Nanine, à l'aide d'un manche à balai, frappa trois coups au plafond. Presque aussitôt après, des pas légers firent craquer les marches d'un escalier intérieur par où l'on descendait du premier au rez-de-chaussée, et l'on vit émerger de l'ombre un jeune garçon de taille moyenne.
Avec son habit noir râpé, sa cravate de batiste, ses souliers à boucles de cuivre, ce jouvenceau avait l'air d'un séminariste. Ses épaules trop hautes, «en porte-manteau » , engonçaient un cou maigre sur lequel s'emmanchait une longue figure bise, dont deux yeux gris très mobiles, trop rapprochés d'un nez effilé, formaient le trait principal. Des lèvres minces et facilement crispées achevaient de donner à ce visage imberbe une physionomie inquiétante.
— Eh bien? demanda-t-il impatiemment à la Gillotte.
— Eh bien ! mon fi, répondit Nanine désappointée, j'en suis pour mes frais... Je me serais
adressée à un mur que j'aurais obtenu plus de satisfaction.
— Il refuse de s'intéresser à moi ? reprit Jean- Joseph Renard d'une voix altérée.
— Il refuse.
— Pour quel motif ?
— Oh! des calembredaines!... Il part demain et ne peut te présenter chez M""® de Chavagne... Quant à un emploi, il a, dit-il, pour principe de ne protéger ni ses parents ni ses amis, a plus forte raison un inconnu... Il ne s'est pas mis en peine de me dorer la pilule et j'ai bien deviné qu'il lui déplaisait de s'occuper de toi.
— Tu aurais dû lui montrer mon ode à la Bastille.
— Inutile, répliqua Nanine en haussant les épaules, il la connaissait... Il a eu l'aplomb de me soutenir que tes vers étaient mauvais... Entre nous, je le crois jaloux de toi.
Les lèvres du jeune Renard ébauchèrent un méchant sourire et ses yeux gris eurent cette expression de féroce dépit qui est propre aux ambitieux déçus et aux auteurs sifSés.
— Ah ! grommela-t-il, mon ode n'a pas eu l'heur de lui plaire... Jaloux ! C'est bien possible... Mon talent de poète porte ombrage à ce robin parvenu, et s'il refuse de me produire dans le salon de M"'^ de Chavagne, c'est qu'il a peur que je n'y tienne trop de place... Mais il aura beau faire, je veux percer et je percerai, malgré les envieux et les intrigants !
— A la bonne heure, mon fi ! s'écria la Gillotte en lui posant sur l'épaule une main caressante ; un garçon d'esprit comme toi ne doit pas se décourager... Tu te retourneras d'un autre côté.
LA GILLOTTE
— Et duquel? répliqua aigrement le jouvenceau qui passa soudain de la colère à un hargneux abattement... Je ne rencontre chez les anciens amis de mon père que du mauvais vouloir ou de l'indifférence. Les mieux disposés me trouvent trop jeune et me conseillent d'attendre... Attendre ? Comme si j'en avais le temps !... Je suis sans le sou et ce n'est pas avec de la patience que j'emplirai ma bourse !... Ah ! si j'arrive jamais à être quelque chose, comme je leur ferai payer cher leurs rebuts et leurs dédains !
— Tu arriveras, m'n'ami, crois-en ta Nanine qui t'adore et ne demande qu'à te donner un bon coup de main !... Seulement, en cherchant à frayer avec les nobles et les gros bonnets, tu n'as peut-être pas pris le chemin le plus court.
— Explique-toi... Je ne comprends pas.
— Viens tout-ci, continua câlinement Nanine en le faisant asseoir près d'elle sur le canapé, et causons gentiment... Tu demandes de quel côté tu dois te retourner?... Crois-moi, ce n'est pas à la porte des gens huppés et des gros hères de la ville qu'il faut frapper ; c'est plus bas, dans les faubourgs, chez les gens du peuple, qui sont pauvres comme toi et comme toi veulent leur place au soleil.
— Le peuple ? répéta Joseph Renard avec une dédaigneuse grimace.
— Oui, le peuple qui a faim et qui gronde aux portes des boulangeries... J'ai de bons yeux, moi, , et depuis l'ouverture des États-Généraux, je vois quelle tournure prennent les choses... La prise de la Bastille a porté un coup à la royauté et à la noblesse... Derrière les bourgeois du Tiers on . entend déjà s'agiter le menu peuple qui travaille
et qui geint... En écoutant, ce tantôt, passer les hommes qui ont exécuté Pélissier, je me disais que le temps n'est pas loin où les petits commanderont à leur tour... Alors ceux qui auront pris leur parti monteront au pinacle, et c'est parmi ceux-là que tu dois te ranger.
De ses yeux froidement aigus et fouilleurs Renard la dévisageait, étonné de sa clairvoyance.
— Hé ! murmura-t-il, alléché, il y a du vrai dans ce que tu dis, et c'est peut-être de ce côté-là qu'il faudrait virer ?...
— Pour sûr ! afl&rma Nanine... Seulement il ne s'agit pas de barguigner... Le peuple est comme les femmes, il veut qu'on soit tout à lui... Dans ton ode à la Bastille tu as cherché à ménager la chèvre et le chou et tu n'as contenté personne... Les nobles se sont fâchés et les enragés ne t'ont pas reconnu pour un des leurs. Il faut être carré et devenir franchement révolutionnaire.
— Mais si je tourne brusquement ^casaque, je risque de me brouiller avec mon oncle le curé, et c'est chez lui seul que je peux à c't'heure trouver le vivre et le couvert.
— Aussi n'est-il pas nécessaire de casser les vitres dès aujourd'hui. Retourne te remplumer d'abord à la cure de La Chalade ; emploies-y tes loisirs à écrire un essai sur les droits et les souffrances du peuple... Je connais ici un libraire qui te l'imprimera... Bien qu'il m'en coûte de me séparer de toi, je patienterai et te tiendrai au courant... Au moment favorable, vite un mot et tu arriveras !... Tu as la plume facile et la langue bien pendue... Je vem: qu'avant un an tu remues nos tisserands et nos
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vignerons, comme Camille Desmoulins soulève les Parisiens au Palais-Royal.
— Nanine, s'écrie Renard remonté et plein d'admiration, tu es ma bonne fée !.,. Comment «reconnaîtrai-je jamais ton amitié ?
— En m' aimant, mon chouri, repartit la Gillotte, qui se chatta voluptueusement contre le jouvenceau.
— C'est chose faite, murmura-t-il d'une voix enjôleuse.
A défaut de sensibilité, le désir de parvenir poussait Renard à la tendresse. Il baisa câlinement les yeux bruns de Nanine, dont le corps tout entier frémit sous cette lente caresse.
— Oh ! reprit-elle en le baisant à son tour, comme tu sais me cajoler !...Tu es un embobelineur, m'n'ami; tu deviendras un orateur entraînant comme Mirabeau et je te verrai un jour député à la place de cet intrigant de Baujard !
— Ma Nanon, dit Renard, dont les yeux pétillèrent, je te devrai tout ça !
— Oui et alors tu seras comme les autres, tu m'oublieras ! soupira-t-elle.
— Jamais !
— Bien vrai ?
— Je te le jure...
— Bah ! murmura-t-elle en se jetant dans ses bras, les yeux noyés et la bouche frémissante, aimons-nous en attendant... C'est encore ce qu'il y a de meilleur et de plus sûr au monde !...
EN ARGONNE
Vers minuit, à travers les rues endormies, deux robustes chevaux attelés à une spacieuse berline trottèrent vers la route de Clermont, emportant dans la caisse capitonnée de velours réséda M""^ de Rosnes, la chanoinesse et le chevalier de Vendières. Pour plus de sûreté, François Baujard était monté sur le siège du cocher et avait escorté les voyageurs jusqu'au faubourg de Marbot, gardé par un poste de dragons. Ce fut là qu'on se sépara. Après avoir baisé la main de la tante et salué Hyacinthe encapuchonnée dans un coqueluchon de dentelle, le député regagna la ville, en pensant au scintillant regard et au spirituel profil de la jeune femme entrevue comme en un rêve, à la lueur incertaine des lanternes.
Tandis que la berline roulait sur la route encaissée entre deux rangs de collines basses, plantées de vignes, les voyageurs s'arrangeaient pour passer le reste de la nuit le plus confortablement possible. Les deux dames s'étaient rencognées dans le fond ; quant au chevalier, qui tournait le dos aux chevaux et partageait sa banquette avec des entassements de paquets, il avait suspendu son chapeau au filet,
EN ARGONNE
coiffé sans façon un bonnet de soie noire et il cherchait, sans y réussir, une bonne position pour dormir. Au moindre cahot, les sacs et les valises s'effondraient sur ses genoux et le forçaient à se déranger pour rétablir un équilibre toujours instable.
— Sainte Vierge, Daniel ! s'exclamait M""* de Rosnes agacée, ne pouvez- vous vous tenir tranquille ?
— Je ne demanderais pas mieux, madame ; ce sont ces maudits paquets qui ne veulent pas rester en repos.
Il soupirait, puisait des consolations dans sa tabatière et se remettait à lutter contre les valises. A la fin, il en plaça deux sous ses pieds, deux autres contre ses épaules et parvint à sommeiller sur ce chancelant oreiller.
De Bar-le-Duc à Clermont il y a environ treize lieues. Le soleil était déjà levé quand on atteignit cette petite ville. Tandis qu'on relayait, les deux dames et le chevalier se sustentaient d'une tasse de café, puis la berline prenait la route des Islettes — un long ruban monotone qui se déroulait entre deux rangées d'ormes poudreux. — La chanoinesse avait baissé l'une des glaces et contemplait distraitement les bois qui moutonnaient à l'horizon et dont les cimes commençaient à s'ensoleiller. Ses deux compagnons s'étaient assoupis de nouveau. Peu à peu, l'air matinal, le balancement régulier de la voiture, le bourdonnement des mouches, la monotonie de la route, agirent à leur tour sur la jeune femme ; ses yeux se refermèrent et elle s'endormit de ce lourd sommeil du matin, qui devient invincible après une nuit agitée*
Aux Islettes, le conducteur quitta la grande route de Verdun à Sainte-Menehould et s'engagea dans la vallée de la Biesme, où un chemin d'exploitation, longeant le canal de Biesme, va de Beaulieu à Viennele-Château. On se trouvait au cœur de l'Argonne, ce massif forestier qui s'élève coimne un verdoyant rempart entre les terres à blé du Verdunois et les plaines crayeuses de la Champagne. La Biesme, coulant entre des prairies doucement mamelonnées, divise en deux parties inégales cette région boisée, qui tranche absolument par la nature de son sol accidenté et par les mœurs de ses habitants sur la physionomie des pays environnants. A cette époque surtout, elle n'était traversée que par une seule voie carrossable et ses villages, juchés comme des nids en pleine futaie, n'avaient que peu de relations avec les villes du Barrois ou de la Champagne. Pauvres, ignorants, à demi sauvages, les paysans y demeuraient isolés du reste de la province, vivant uniquement de la forêt et ne connaissant d'autre aristocratie que celle des gentilshonunes verriers, souvent aussi dépenaillées et illettrés qu'eux-mêmes.
Ces gentilshommes, étabUs en Argonne depuis le xvi^ siècle, possédaient par lettres patentes de Henri III le privilège de fabriquer le verre sans déroger. Leurs verreries étaient disséminées dans les gorges de la forêt, dont ils se regardaient un peu comme les maîtres et seigneurs. Leur industrie réalisait d'assez beaux bénéfices, mais leurs familles étaient nombreuses et ils aimaient à bien vivre, de sorte que beaucoup d'entre eux passaient peu a peu de l'aisance à la misère et ne se distinguaient plus guère des paysans leurs voisins, dont ils parlaient
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la langue et portaient Thabit. Mal en point et désargentés, ils étaient alors réduits à braconner ou à travailler comme ouvriers dans les verreries de leurs parents plus chanceux. Pauvres ou fortunés, tous s'enorgueillissaient de leur noblesse ; leurs enfants se qualifiaient de chevaliers et ils ne se mariaient qu entre eux.
Les bourgeois des villes, scandalisés par leurs mœurs libres et leur tenue débraillée, méprisaient ces singuliers gentilshommes qu'ils appelaient des hâzis (brûlés) parce qu'ils travaillaient demi-nus devant leurs fours incandescents ; les verriers rendaient au centuple leurs dédains aux roturiers, qu'ils traitaient de sacrés-mâtins. Quelques-uns d'entre eux, cependant, comme les Grandrupt, les Brossard, les Saint- André, avaient su se maintenir dans une position aisée. Ils exploitaient les usines les plus importantes du canton et s'étaient alliés aux familles nobles de la province, sans perdre rien de leur humeur indépendante et de leurs façons originales.
La berline de M™'' de Rosnes avait déjà dépassé le village du Neufour et allait atteindre le hameau du Claon situé à la lisière du bois, quand les voyageurs furent tirés de leur sommeil par un brusque arrêt de la voiture et une violente altercation.
Les dames sursautèrent dans leur coin, le chevalier se frotta les yeux et, à moitié ensommeillé, abaissa l'une des glaces. Les chevaux se cabraient, le conducteur jurait et des paysans armés de serpes et de cognées entouraient la berline en criant.
M. de Vendières, mal éveillé, se crut encore à Bar et balbutia en pâlissant :
— Seigneur 1... Les assassins de Pélissier !
— Vous rêvez, Daniel !.,. Nous sommes loin de Bar, mon ami ! dit M""* de Rosnes, qui avait mieux gardé son sang-froid, mais qui néanmoins commençait à s'inquiéter.
La chanoinesse, à son tour, s'était penchée à la portière :
— Conducteur, que nous veulent ces gens-là et qu'y a-t-il?
— Sauf votre respect, madame, répondit un paysan en bras de chemise, il y a que nous avons besoin de vos chevaux pour ramener le bois que nous allons couper !...
Si les gens attroupés autour de la voiture n'avaient rien de commun avec les assassins de Pélissier, ils n'en étaient pas moins, comme eux, en révolte contre l'autorité. — Le souffle de l'orage révolutionnaire les avait également affolés. Avec une rapidité électrique, le bruit s'était répandu dans les campagnes que l'Assemblée nationale venait d'abolir les droits seigneuriaux, et immédiatement, logiciens ét- oits mais convaincus, les paysans en avaient conclu que les terres des seigneurs appartenaient désormai aux communes. Les gens de l'Argonne, plus ignorants encore que leurs voisins, mais aussi plus besogneux et entreprenants, s'étaient sur-le-champ avisés de mettre en application cette commode et nouvelle théorie. Les forêts du Clermontois, propriété des princes de Condé, avaient de tout temps excité leur convoitise. — Du moment où il n'y avait plus de princes, la forêt princière devenait le bien de tous et chaque commune riveraine avait pleine liberté d'y exercer des droits de propriétaire. — Ainsi avaient pensé les habitants de Florent, village situé en face
EN ARGONNE
du Claon. Sous la conduite d'un ancien verrier qui leur servait d'oracle, ils étaient partis dès Taube avec leurs outils, bien résolus de rapporter chacun au logis sa provision de bois de chauffage et de bois de charpente.
En arrivant près du Claon, l'arrière-garde des dé- . linquants avait aperçu la berline de M™® de Rosnes. Une voiture de poste roulant sur ce chemin peu fréquenté était pour eux un événement et, avant de s'engager sous bois pour rejoindre le gros de la bande, les retardataires firent halte afin d'examiner cet équipage suspect. Les plus avisés songèrent qu'il y avait de la maréchaussée à Vienne-le-Château, où se rendaient probablement les voyageurs, et que ces derniers étaient capables en arrivant de les dénoncer à la force armée. D'autres, plus pratiques, ajoutèrent que les deux chevaux de poste arrivaient comme mars en carême pour aider à l'enlèvement des arbres abattus. Bref, on décida unanimement qu'il fallait arrêter la berline et emmener en forêt le conducteur avec son attelage. — C'était la brusque mise à exécution de cette décision qui avait surpris les deux dames et leur compagnon au beau milieu de leur sommeil matinal.
— Mesdames et la compagnie, dit un paysan en ouvrant la portière et en soulevant son bonnet de coton, ayez l'obligeance de descendre.
Pendant qu'il parlait, cinq ou six gars déterminés dételaient les chevaux et s'emparaient du conducteur récalcitrant. M" de Rosnes, qui connaissait les mœurs du pays, devina qu'elle avait affaire à des rôdeurs de bois et crut devoir protester.
— C'est trop fort, s'écria-t-elle, il ne vous suffit
pas de piller la forêt du prince, il faut encore que vous voliez nos chevaux !
• — Descendez, ma bonne amie, chuchota le prudent chevalier, et ne discutez pas avec ces sauvages !
Il avait le premier mis pied à terre et tendait la main aux deux dames, en les supphant d'être circonspectes, mais il avait compté sans la chanoinesse. Dès qu'elle fut sur la route, Hyacinthe toisa dédaigneusement les bûcherons :
— Vous êtes bien hardis, s'exclama-t-elle, d'arrêter les voyageurs sur le chemin du roi !
— Excusez, madame, répondit l'homme au bonnet de coton, nous ne vous arrêtons pas et vous êtes libres de continuer votre route à pied.
— C'est ce que nous aurions de mieux à faire, insinua le chevalier ; La Chalade ne doit pas être loin.
— De quel droit prenez- vous nos chevaux ? continua impérieusement Hyacinthe.
— Si vous êtes curieuse de le savoir, riposta un grand garçon barbu et narquois, venez le demander à celui qui nous commande !
— Et où est-il... celui qui vous commande ?...
— Dans la gorge du Claon... Nous vous y mènerons si vous le désirez, ma belle dame !
— Montrez-moi le chemin ! reprit-elle résolument.
— Y penses-tu, Hyacinthe? murmura M""^ de Rosnes stupéfaite.
— C'est de la folie, objecta M. de Vendières; vous ne songez pas, je suppose, à vous conmiettre en pareille compagnie !
— J'y songe parfaitement... Je ne serai pas fâchée de voir en face l'homme qui se permet un pareil brigandage 1
EN ARGONNE
— Eh bien ! puisque vous faites la méchante, répliqua son interlocuteur, vous aurez ce plaisir... Holà I camarades, emmenons les tourtous et en route !... Nous n'avons pas le temps de nous amuser !..
En un clin d'œil, les voyageurs furent placés au centre de la troupe, tandis que deux bûcherons tiraient les chevaux par la bride, et Ton s'engagea dans la gorge du Claon.
A quelques pas de la route, la futaie commençait. Les chênes et les hêtres se penchaient au-dessus des talus sablonneux du chemin, où des bruyères en fleurs rougissaient parmi la mousse. A cette heure matinale, les grands fûts versaient une ombre fraîche sur le sentier, Çà et là, on entendait, dans l'épaisseur du couvert, des bruits de cognées suivis de la sourde rumeur des arbres abattus. Une pénétrante bdeur de champignons s'exhalait de la terre humide des fourrés, et une faible brise, remuant la feuillée, faisait pleuvoir sur le sol des gouttes de lumière dorée. Mais ni les bûcherons ni leurs prisonniers n'étaient sensibles à ces charmes de la nature forestière. Le chevalier, coiffé de son bonnet de soie noire, donnait le bras à M'"'' de Rosnes qui buttait à chaque pas contre les cailloux. Tous deux frissonnaient légèrement et n'osaient se communiquer leurs maussades réflexions. Hyacinthe d'Eriseul cheminait la tête haute, les narines gonflées de colère et d'impatience ; elle fouillait d'un œil curieux la profondeur de la futaie et demandait d'un ton bref si l'on n'allait pas bientôt arriver...
Pendant vingt minutes, on gravit la rampe de la gorge, puis on atteignit un plateau où commençait le taillis. Un des bûcherons houppa d'une voix sonore.
Vingt voix peu éloignées Kii répondirent ; alors on prit à travers bois une étroite sente où Ton était obligé de marcher à la queue-leu-leu et où de regimbantes brindilles fouettaient à chaque instant le visage du maladroit chevalier.
Tandis qu'il pestait, les cépées s'éclaircirent et les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux une combe en entonnoir, tout résonnante de clameurs et de chocs de cognées.
— Nous voici rendus, dit le garçon à la barbe en broussaille ; Mauchauffé, conduis ces gens-là à M. de Damloup.
— Hein ! s'exclama M""* de Rosnes en relevant la tête, comment l'appelez- vous ?
— Damloup... Le grand Jérémie, si vous aimez mieux.
— Damloup !... J'ai connu un gentilhomme de ce nom-là chez ma sœur, dit tout haut la veuve à sa nièce.
— C'est un noble, en effet, affirma Mauchauffé, et un malin, je vous le garantis !... Il soufflait la bouteille dans le temps, mais il s'est fatigué de servir chez les autres, et à c't' heure, il vit de ses rentes... Si vous le connaissez, tant mieux, vous pourrez vous arranger avec lui !...
Dans le fond de la combe, on besognait ferme et les paysans avaient l'air d'y être chez eux. Des baliveaux attaqués à coups de cognée gisaient déjà sur le sol et des bûcherons s'occupaient à les débiter. Sur l'emplacement d'un ancien fourneau à charbon, deux jeunes garçons achevaient de dépecer un chevreuil pris sans doute au collet, et sous une hutte de terre à demi effondrée, entre quatre pierres ser-
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vant d'âtre, un grand gaillard d'une quarantaine d'années était fort affairé à rôtir, à un clair brasier flambant, un cuissot suspendu par une ficelle à une branche d'arbre. Accroupi sur un bloc de hêtre, il imprimait de temps à autre un mouvement de rotation à la ficelle, pour que la gigue de chevreuil présentât successivement toutes ses faces à la braise, et armé d'une cuiller de bois il l'arrosait soigneusement avec le jus recueilli dans une écuelle de terre brune.
Ce personnage était osseux et maigre, mais solidement charpenté. Sa barbe poivre et sel couvrant une bonne moitié de sa figure hâlée laissait voir néanmoins un masque original, à la fois naïf et hautain, dont les lignes ne manquaient pas d'une sauvage distinction : — un nez en bec d'oiseau, deux yeux émerillonnés, luisant sous des sourcils rejoints, un front étroit et haut, couronné de cheveux gris frisant naturellement. — Si de loin et par moments sa mine rappelait encore le nobliau campagnard, sa mise, en revanche, était celle d'un paysan. Il était vêtu d'une blouse de cotonnade brune serrée à la taille par une ceinture de cuir, et ses jambes de cerf étaient emprisonnées dans des houseaux de toile bleue.
— C'est bien notre homme ! chuchota M""^ de Rosnes à l'oreille d'Hyacinthe, tandis que Mauchauffé s'approchait du rôtisseur et lui contait longuement l'aventure de la berline.
Tout en écoutant le rapport du bûcheron, le chef de la bande examinait du coin de l'œil les nouveaux venus. Son regard étonné allait du chevalier fluet et tremblant à M""^ de Rosnes emmitouflée dans ses
coiffes, puis s'arrêtait complaisamment sur la chanoinesse dont la fière beauté semblait l'émerveiller.
— Serviteurs, mesdames ! dit-il en soulevant son feutre cabossé... Il paraît que les camarades ont agi un peu sans façon à votre égard !... Que voulez- vous ? Ils n'ont pas été élevés aux belles manières... On vous a pris vos chevaux ? J'en suis marri, mais nécessité fait loi... La besogne presse, nous avons du bois à rentrer et nous manquons de brioleurs ^ pour le transporter à Florent... Donnez-moi votre adresse, et foi de gentilhomme, nous vous renverrons demain vos bêtes avec votre voiture.
La chanoinesse s'était approchée et regardant son interlocuteur droit dans les yeux :
— Ainsi, monsieur, demanda-t-eUe de sa voix mordante, on ne nous a pas trompées... Vous êtes un gentilhomme ?
— Oui, madame,... Jérémie de Damloup, pour vous servir.
— Il y avait un Damloup, autrefois, à la verrerie de M"^'^ de Saint-André.
— C'était moi, répliqua-t-il avec une pointe d'étonnement... Vous connaissez Gertrude de Saint- André ?
— C'est ma tante et voici sa sœur, M""^ de Rosnes, Jérémie de Damloup lâcha sa cuiller de bois, se
leva brusquement et une rapide rougeur transparut sous le hâle de ses joues.
— Pardon ! murmura-t-il en saluant, je ne vous avais pas remise tout d'abord, madame de Rosnes !... Nous sommes pourtant un peu cousins ; car le père
1 Brioleurs j gens dont l'industrie consiste à transporter le bois et le charbon à dos de mulet.
EN ARGONNE
de Gertrude était mon grand-oncle à la mode de Bretagne.
Tout en se targuant de cette parenté, il semblait médiocrement fier de se retrouver en face de gens de sa caste et de sa famille, au moment où il vivait de pair à compagnon avec des braconniers et des rôdeurs de bois... Il crut devoir du moins expliquer ses étranges façons et reprit en cherchant péniblement ses mots :
— Oui, j'ai été maître-souffleur chez la cousine Saint-André... Mais Gertrude et moi, nous n'avons pas le caractère... très souple... Elle est colère, moi... j'ai la tête près du bonnet, et un beau jour nous nous sommes quittés de peur de nous brouiller tout à fait... Je suis comme les éperviers, j'ai besoin de grand air et de liberté.
— Et comme eux, à ce que je vois, interrompit vertement M""^ de Rosnes, vous aimez assez à vivre du bien d' autrui ?
Jérémie de Damloup rougit et fronça le sourcil...
— Vous en parlez à votre aise, madame !... Le dernier hiver a usé la provision de bois des braves gens que vous voyez ici autour. Les forêts du Clermontois appartiennent maintenant à la nation, et ce qui est à la nation est à tout le monde, n'est-ce pas ? L'assemblée de Versailles ne vient-elle pas d'abolir les droits féodaux ?
— Si les États-Généraux ont commis un abus de pouvoir, s'écria impétueusement la chanoinesse, sied-il aux gentilshommes verriers de s'en rendre complices, eux qui doivent au roi leurs privilèges, et qui ont été comblés de bienfaits par les princes de Condé ?
Cette véhémente objection parut impressionner Jérémie de Damloup. Ses yeux ronds, un peu saillants, s'écarquillaient. La beauté et le fier regard d'Hyacinthe lui imposaient visiblement.
— Oui, je sais, bredouilla-t-il, il y a du pour et du contre... Si les princes ont jadis voulu du bien à notre famille, en revanche leurs intendants ne m'ont épargné à moi ni amendes ni rebuffades... Et puis, que diantre voulez- voiis ?... L'oisiveté est mauvaise conseillère... Quand on a bon pied, bon œil, on se lasse de bayer aux mouches et on emploie son activité comme on peut.
— Autrefois, répliqua ironiquement la chanoinesse, les Damloup et les Saint-André mettaient leur activité au service du roi et allaient se battre à Clostercamp... Vous, vous préférez batailler contre les chênes du prince de Condé... Chacun son goût et ce ne sont pas mes affaires !...
Elle soulignait ses paroles d'un accent de dédain et de défi qui piqua au vif l'ancien souffleur de bouteilles. Hyacinthe cherchait à toucher la fibre de l'orgueil nobiUaire, très sensible chez les gentilshommes verriers, et elle y réussissait.
— Sarpejeu ! protesta-t-il, me prenez-vous pour une poule mouillée ? Je me battrais comme nos parents, si le roi avait besoin de mon épée.
— Il aura besoin du dévouement de ses fidèles plus tôt que vous ne le pensez, reprit gravement et d'un ton presque confidentiel la jeune femme... L'autorité royale est menacée par une assemblée de factieux... Le jour où Sa Majesté fera appel à la noblesse, serez-vous avec nous, cousin Jérémie, ou avec ces paysans auxquels vous prêchez déjà la révolte ?
EN ARGONNE
Le verrier écoutait la chanoinesse avec une stupéfaction admirative. Il était maté. Ses gros yeux se fixaient sur les étincelantes prunelles de cette belle personne et il se sentait attiré comme par un aimant.
— Je serai avec vous, ma cousine, n'en doutez pas !... Quant à ces braves garçons que j'ai amenés ici, ils m'obéiront au doigt et à l'œil... Je réponds d'eux comme de moi !
Hyacinthe haussa les épaules et un sourire incrédule retroussa l'un des coins de sa bouche.
— Vous en doutez ! ajouta-t-il, fouetté par les airs sceptiques de M"^ d'Eriseul, vous allez voir...
Il fit de sa main un porte-voix et héla le groupe où Mauchaufïé se tenait à distance respectueuse, avec les bûcherons qui avaient arrêté la berline. Ceux-ci se rapprochèrent et quand ils furent à portée :
— Mes camarades, dit Jérémie, ces dames sont mes cousines et elles ont besoin de leurs chevaux pour gagner La Chalade. Conséquemment, j'ai décidé que vous ramèneriez les bêtes au Claon et que vous donneriez un coup de main au cocher... Filez et que ça ne traîne pas !... Je descendrai moi-même jusqu'à la route pour mettre mes parentes en voiture.
Les paysans prêtaient l'oreille avec plus de surprise que de satisfaction. Néanmoins ils se contentèrent de s'entre-regàrder en dessous et ne pipèrent point. Lentement, comme à regret, ils se dirigèrent vers les arbres où les chevaux avaient été attachés et, les tirant après eux, ils dévalèrent vers le Claon, en compagnie du cocher.
Jérémie donna un coup d'œil mélancolique au morceau de venaison suspendu à la ficelle, puis
interpellant un gamin qui se tenait debout, en extase, devant le cuissot de chevreuil :
— Toi, cria-t-il au galopin, je te confie le soin de surveiller mon rôti... Et si tu le laisses brûler, je t'allongerai les oreilles ! Maintenant, mesdames, je suis à vous !...
Le chevalier de Vendières qui, pendant tout ce colloque, était demeuré inquiet et ébahi, offrit de nouveau le bras à M""^ de Rosnes et emboîta docilement le pas du verrier. Jérémie, précédant la chanoinesse, ouvrait la marche et semblait très affairé à écarter les branches qui menaçaient le visage d'Hyacinthe. Il ne lui adressait guère la parole que pour lui donner quelques brèves indications. N'ayant pas l'habitude de se trouver en si belle compagnie, il devenait gauche et taciturne.
Pourtant, lorsqu'on fut arrivé dans la gorge et qu'on put cheminer plus à l'aise, il hasarda timidement :
— Madame, excusez si je vous semble trop curieux... Vous êtes la nièce de ma cousine Saint- André, nous sommes donc parents, mais j'ignore comment vous vous appelez, et j'aurais grand plaisir à le savoir.
— Je me nomme Hyacinthe d'Eriseul, réponditelle en souriant.
— Merci... Voilà un nom que je n'oublierai pas ! murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même.
Cette exclamation lui sembla sans doute trop hardie, car il redevint muet.
Lorsqu'ils débouchèrent sur la route, ils trouvèrent la voiture attelée et le cocher sur son siège, M"'*" de Rosnes remercia le verrier, distribua quelque
EN ARGONNE
menue monnaie aux paysans et s'installa sur la banquette avec Taide de M, de Vendières. Quand vint le tour de la chanoinesse, elle chercha des yeux son compagnon :
— Au revoir, monsieur de Damloup ! dit-elle avec un sourire espiègle.
Elle lui tendit sa main dégantée, que Jérémie garda un moment dans sa grosse poigne hâlée et velue, sans savoir s'il devait la baiser ou la serrer simplement, à la paysanne.
— Madame, murmura-t-il en refermant la portière, je ne suis pas grand clerc et je ne sais pas tourner un compliment ; mais si vous avez jamais besoin de Jérémie de Damloup, je demeure à Florent, en face de l'église... Vous n'aurez qu'un signe à faire et je suis à vous corps et âme... Corps et âme, vous entendez !
Le conducteur avait fouetté ses chevaux. Jérémie agita son feutre cabossé et resta encore un bon bout de temps, le chapeau en l'air, les regards fixés sur la berline qui fuyait en se rapetissant, au milieu de la route blanche bordée de prairies.
LE FOUR-AUX-MOINES
La verrerie du Four-aux-Moines, appartenant à M"^ Gertrude de Saint-André, était située un peu en amont de La Chalade, à la lisière du bois et à l'entrée de la gorge des Sept-Fontaines. Du terreplein où s'étalaient en équerre les bâtiments de l'usine et la maison d'habitation, on apercevait les toits de tuile du village et la haute abside de l'ancienne église abbatiale, enlevant sa grise et monumentale architecture sur le vert moutonnement de la forêt des Hauts-Bâtis, qui fait face au bois du Grand-Triage.
La verrerie, aujourd'hui détruite, comprenait dix ouvreaux ou fours. Elle était alors en pleine prospérité. On y fabriquait des bouteilles à vin de Champagne et des cloches de jardin. — Quand on avait traversé une large cour herbeuse, semée çà et là de crasses de verre, on se trouvait en face de la maison d'habitation, composée uniquement d'un vaste rez-de-chaussée élevé au-dessus d'un sous-sol et auquel on accédait par un perron de pierre aux marches décorées de lauriers-tins en caisses. Ce logis, orienté au levant, couvert en ardoise, partagé en deux par un spacieux corridor, avait ime
LE FOUR-AUX-MOINES
phj^sionomie avenante et hospitalière. Les pièces principales ouvraient sur un jardin à la française, plein de fleurs Vivaces aux couleurs réjouissantes. Au delà, on apercevait les champs dépendant du Four-aux-Moines, qui, à la belle saison, déroulaient jusqu'à Torée du bois leurs carrés de seigle ou de blé, leurs luzernes violettes et leurs colzas d'un jaune d'or.
M"^ de Saint-André frisait la soixantaine. Comme sa sœur Glocynde, elle avait la mine imposante, le verbe haut et la riposte prompte ; mais le milieu spécial dans lequel elle vivait depuis son enfance, r obligation de mettre de bonne heure la main à l'œuvre et l'habitude du commandement lui donnaient des allures viriles, un sans façon rustique, une liberté d'esprit et de paroles qui contrastaient avec la distinction et la correction mondaines de M""^ de Rosnes. — Grande, forte, avec de gros traits, de gros os, un teint couperosé et un soupçon de moustaches, des cheveux gris et drus qu'elle négligeait de poudrer, elle était sans grâce et sans souplesse. La douceur de ses yeux d'un bleu limpide lui conservait seule quelque chose de féminin. Chaussée de souliers ferrés, la jupe troussée, le buste flottant dans un casaquin de molleton en hiver, et de toile de Jouy en été, elle marchait et parlait comme un homme. Du matin au soir on entendait sa voix rude et le cliquetis de son trousseau de clés résonner dans la cuisine ou sous les voûtes de la verrerie. Lorsque les ouvreaux chômaient, elle ne dédaignait pas de s'occuper de la culture de ses terres, et plus d'une fois, au moment des semailles, on l'avait vue, enfonçant ses lourdes
bottes dans la terre grasse des labours, pousser elle-même la charrue et tracer un sillon aussi droit que le plus fin cultivateur.
Pendant les soirées d'hiver elle lisait beaucoup. Son esprit s'était émancipé en s'imprégnant des idées philosophiques des encyclopédistes. Elle se piquait de libéralisme ; et, au rebours de sa sœur, s'enthousiasmait pour les nouvelles doctrines. Elle accueillait chez elle sans distinction de parti les hommes intelligents du canton : elle aimait à voir les enfants des paysans ou des roturiers du voisinage mordre à Tarbre de la science, et, quand elle rencontrait parmi eux des natures bien douées, elle se plaisait à leur faciliter les moyens de s'instruire et de se pousser dans le monde. C'était ainsi qu'elle avait reçu au Four-aux-Moines François Baujard, au sortir de l'école des bénédictins de Saint- Vannes, et qu'elle s'était engouée du neveu de son curé, ce jeune Renard, dont la précoce intelligence et les succès de collège l'avaient émerveillée.
Lorsqu'elle vit débarquer un matin M""^ de Rosnes et Hyacinthe en compagnie du chevalier de Vendières, elle resta d'abord ébaubie à l'aspect de ces hôtes inattendus ; puis, comme elle avait l'humeur hospitalière, elle leur cria qu'ils étaient les bienvenus tout de même. En deux tours de main elle donna de l'air aux chambres d'amis, fit garnir les lits, emplir les brocs d'eau fraîche et mit sa maison sens dessus dessous pour installer les voyageurs. Pendant une bonne heure, elle courut de la cave au grenier en agitant ses clés. Elle gourmandait ses servantes, s'interrompait pour embrasser Hyacinthe, dressait elle-même le couvert et tout cela
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avec de sonores éclats de voix qui résonnaient bruyamment dans les couloirs.
Quand on lui conta l'équipée de son cousin Damloup, elle commença par jeter les hauts cris. Elle traita le verrier de sacripant, de propre-à-rien et de maure (mauvais) sujet. Elle assaisonnait ces épithètes de jurons qui faisaient rougir le chevalier et scandalisaient M™^ de Rosnes. Toutefois, lorsque Hyacinthe lui eut narré plaisamment le dénouement de l'aventure, elle s'amadoua. L'épisode du cuissot de chevreuil rôtissant à la ficelle, l'amusa et désarma sa colère.
— Ah ! le s... gourmand, murmura-t-elle, je le reconnais bien là !... Il ne vit que pour son ventre et remue plus volontiers ses mâchoires que ses bras... Nonobstant, tout est bien qui finit bien et il vous a fait amende honorable... Au fond, Jérémie n'est pas un méchant homme ; il gagne à être connu et il faudra un jour que je l'invite à manger la soupe avec nous.
En effet, à huit jours de là, Jérémie de Damloup, avisé par un message de M"^ de Saint-André, se présenta au Four-aux-Moines à l'heure du dîner.
Il avait revêtu un vieil habit cannelle avec la veste pareille, une culotte de velours côtelé et des bas bleus. Gertrude alla à lui et le prenant familièrement par l'oreille :
— Tu as donc encore fait des tiennes?... Conviens, mon garçon, que tu as une chienne de tête !
— Oui, cousine Gertrude, répliqua-t-il humblement, mais le cœur est bon et je suis tout prêt à dire : mea culpa, pourvu que je rentre en grâce.
— A tout péché miséricorde, vaurien !... Par
exemple, tu aurais bien dû, pour la circonstance, t'arrêter chez le barbier de Florent... Tu ressembles par trop à Ésaii et je suis tentée de te répéter ce que le comte du Châtelet disait un jour au seigneur de Guerpont : « Dieu t'a fait gentilhomme, le roi t'a fait chevalier, fais quelque chose pour toi, morbleu, va te faire la barbe !... » Allons, viens tout de même te mettre à table.
On l'avait placé à côté d'Hyacinthe. La grâce attirante de la chanoinesse acheva la conversion du pécheur. Quand il quitta la salle à manger, ce sangUer de l'Argonne était complètement apprivoisé et, à partir de ce jour-là, ses visites devinrent assez fréquentes au Four-aux-Moines.
Dès que les hôtes de M"^ de Saint-André furent tout à fait installés, chacun d'eux s'ingénia à remplir de son mieux les longues heures de la journée dans cette solitude forestière. Tout occupée de ses besognes . multiples, Gertrude leur laissait le soin de chercher des distractions. M""^ de Rosnes, privée de son train-train de visites et de causeries quotidiennes et détestant la campagne, était la plus embarrassée. Quand elle avait battu M. de Vendières au trictrac, avancé son tricot, rangé ses tiroirs, elle bâillait terriblement et finissait par s'endormir sur un livre de piété. Le chevalier, lui, avait déniché dans la bibliothèque les romans de M. de Tressan et il passait des heures à savourer les aventures de Huon de Bordeaux ou l'histoire de la Belle Mélusine. Ces contes bleus et ces fabuleuses prouesses délectaient son esprit à la fois timide et chimérique.
Hyacinthe employait ses matinées à une active
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correspondance avec les dames de Poulangy ou ses amis de la Cour. Elle recevait de volumineuses lettres de Versailles. Quand elle les avait lues, elle descendait au jardin, le visage plus animé, Tœil plus étincelant, ayant dans la physionomie quelque chose de l'agitation d'un cheval de bataille qui a senti la poudre. Les épîtres de ses correspondants semblaient lui apporter tout chauds encore les effluves de Torageuse atmosphère de Paris et de Versailles et surexciter les instincts de combativité qui fermentaient en elle. — En la rencontrant au jardin, Toeil allumé, les joues empourprées et les narines frémissantes, M"^ de Saint-André la menaçait du doigt :
— Ma mie, tu es incorrigible !... disait-elle. Te voilà encore, comme autrefois, partie en guerre contre les moulins à vent !...
Chaque dimanche, depuis des années, le Fouraux-Moines recevait la visite du curé de La Chalade, Tabbé Dutertre. Il arrivait après vêpres à la verrerie et y restait à souper. C'était un ecclésiastique instruit, savant théologien, bon latiniste, parlant facilement avec un détestable accent lorrain. Il avait un robuste embonpoint, la figure marquée de petite vérole, les yeux petits, voilés et clignotants. M"^ de Saint-André goûtait sa faconde subtile, et ayant elle-même l'humeur batailleuse, elle aimait à discuter avec lui les questions philosophiques à l'ordre du jour.
Peu de temps après la rentrée en grâce de M. de Damloup, l'abbé Dutertre vint à la verrerie avec son neveu, Jean- Joseph Renard.
Le jouvenceau avait suivi le conseil de Nanine
Gillot. Il était revenu se mettre au vert au presbytère de La Chalade et il y attendait les événements, en travaillant à un opuscule politique.
Dès qu'il fut entré dans le salon, la mine discrète, la tête penchée sur une épaule et le dos obséquieux, M^^^ de Saint-André, toujours engouée, le présenta à ses hôtes comme un garçon d'esprit qui donnait de belles espérances. M""^ de Rosnes répondit au profond salut du jeune homme par un hochement de tête protecteur ; M. de Vendières, mis en défiance pa^- Fode à la Bastille, Taccueillit froidement ; seule, Hyacinthe se montra aimable.
D'un coup d'œil rapide elle avait dévisagé J.-J. Renard, pendant qu'il la saluait cérémonieusement. Elle avait remarqué ses yeux mobiles et perçants, ses lèvres ironiques, son front développé et sa pâleur bilieuse. Cette physionomie d'ambitieux piqua sa curiosité. Il ne lui fallut pas longtemps pour deviner que ce garçon intelligent, vaniteux et pauvre, dévoré du besoin de parvenir, appartiendrait à ceux qui, les premiers, lui faciliteraient les moyens de sortir de l'obscurité.
Encore que cette figure inquiétante lui inspirât peu de sympathie, Hyacinthe, avec son intuition primesautière, y lisait les indices de certaines qualités précieuses : — la souplesse, l'esprit d'intrigue, l'audace cachée sous une fausse timidité, l'opiniâtreté têtue ; — tout ce qu'il faut enfin pour devenir un agent politique adroit et insinuant. Sur-le-champ elle résolut d'endoctriner le neveu du curé et de confisquer au profit de la bonne cause un instrument qui pouvait être dangereux aux mains du parti révolutionnaire. Plus que jamais possédée du
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chevaleresque désir de recruter des partisans à la royauté menacée, elle imposa silence à la secrète répulsion que lui causaient les lèvres minces et le regard fuyant de Jean- Joseph Renard ; elle s'efforça de gagner sa confiance en le mettant à Taise et en le faisant parler. Flatté d'avoir attiré l'attention de cette belle personne. Renard retrouva tout son aplomb, se montra disert, fit la roue et s'empressa d'étaler devant la chanoinesse ses chatoyantes plumes de paon vaniteux et gonflé. Lorsqu'à huit heures son oncle et lui prirent congé, Hyacinthe les reconduisit jusque sur le perron ; elle félicita le curé de la culture d'esprit de son élève et engagea ce dernier à revenir à la verrerie.
Dès qu'il fut de retour dans sa chambre du presbytère, Joseph Renard s'accouda à sa fenêtre et récapitula ses impressions de la soirée.
Bien qu'il eût été frappé des arguments employés par la Gillotte pour le jeter dans le parti populaire, il aimait trop la gloriole pour ne pas être sensible au prestige epcercé par la noblesse. Les flatteries et la grâce aristocratique de M""® d'Eriseul l'avaient troublé et il se sentait de nouveau perplexe. A la vérité, les idées révolutionnaires faisaient chaque jour des progrès ; mais les cartes étaient encore tellement brouillées qu'il semblait impossible de lire clairement dans le jeu des deux partis et de prévoir à qui resterait la victoire. Le roi avait pour lui la noblesse, l'armée et le haut clergé. Poussé par la reine, il pouvait un jour frapper un grand coup, balayer l'Assemblée de Versailles, ressaisir le pouvoir despotique qu'il avait abdiqué. Alors l'aristocratie, reprenant ses privilèges et son influence, les
faveurs et les beaux emplois! appartiendraient à ceux qui auraient combattu pour la cause royale... Ébloui tout à coup par cette hypothèse, Joseph Renard songeait qu'avec ses talents et l'aide de cette séduisante chanoinesse, il serait en passe, comme Tabbé de Bernis, de se faufiler à la Cour et d'y occuper quelque haute position.
Oui, mais si la royauté échouait dans sa lutte avec le parti de la révolution, si elle avait le dessous et si, comme le prédisait Nanine Gillot, le peuple devenait le seul maître, c'en était fait de la Cour et des courtisans, et Joseph serait réduit au sort piteux de la Perrette du Pot au lait :
Adieu, veau, vache, cochon, couvée ! ...
En cette situation embarrassante d'un joueur qui ne sait s'il doit ponter sur la rouge ou sur la noire, le jeune homme s'avisa d'un terme moyen qui s'accommodait à merveille avec son caractère double et tortillard. Il résolut de se tenir coi à la cure, de continuer à y écrire son pamphlet révolutionnaire at de rester en relations avec Nanine Gillot, tout en tâtant le terrain au Four-aux-Moines.
Profitant de la permission octroyée par Hyacinthe, il revint la voir et trouva le même accueil affable. La chanoinesse avait l'art de rendre les gens commuriicatifs, eUe le fit causer et il lui avoua sa manie écrivassière. Elle flatta sa vanité de rimeur, écouta complaisamment ses vers plats et prétentieux, et mêlant avec adresse les conseils aux compliments, le tança sur le choix de se^ sujets, EUe l'exhortait à laisser là ses déclamations sur la liberté et Tégalitéo — ' Tout cela, insiauait-eilc, était
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vulgaire et de mauvais goût ; la vraie poésie se plaisait sur des sommets plus élevés. Au lieu de faire chorus avec les pâles imitateurs de Jean- Jacques, il acquerrait une gloire plus rare et de meilleur aloi en se rangeant parmi leurs adversaires. Quelle belle cause à plaider, pour un jeune écrivain de talent, que celle de la royauté menacée et de la reine calomniée ! En même temps, elle Téblouissait par le récit des fêtes de Trianon, où Marie- Antoinette accueillait avec bonté les hommes de lettres et les artistes. Elle Temmenait parfois en promenade dans les gorges de la forêt et lui décrivait les chasses à courre, les réceptions luxueuses, les soirées de musique, tous les plaisirs qu'on se donnait à Tabbaye de Poulangy. Sous les grands chênes de la futaie, Joseph Renard cheminait comme dans un rêve, grisé par l'évocation de ce monde aristocratique dont il avait secrètement envié les joies raffinées ; — grisé aussi par le voisinage de cette attrayante chanoinesse aux yeux scintillants, aux lèvres souriantes, à la grâce krésistible.
Chez ce jouvenceau de dix-neuf ans, le commerce familier d'une élégante et jolie femme éveillait de subits désirs et de hardis rêves de galanterie, qu'il aurait six mois auparavant timidement comprimés. Mais depuis six mois que Nanine Gillot était sa maîtresse, une évolution s'était opérée en lui. La satisfaction d'avoir gagné le cœur de la Gillotte lui donnait une expérience et un aplomb précoces. Il attribuait volontiers à ses qualités personnelles les facile^ faveurs de Nanine et, avec la présomption na turelle à un jeune homme qui pour la première fois a possédé une femme, il s'imaginait qu'il pourrait
aussi aisément entraîner à T avenir tous les cœurs féminins. Cette conviction T enhardissant, il devenait non pas amoureux — la froideur de son tempérament le mettait à Tabri des passions vives, — mais il était émoustillé par un caprice libertin, et remué par la perverse ambition de séduire la chanoinesse, comme il avait conquis Nanon Gillot. « Quand elle aura été ma maîtresse, songeait-il vicieusement, elle ne pourra rien me refuser, et si le parti de la Cour reprend le dessus, elle m'aidera à remonter le courant et à me pousser parmi les gens de qualité... »
Il s'exaltait ainsi à froid. Le cerveau tout fumeux d'audacieuses convoitises, il faisait le trajet de La Chalade au Four-aux Moines dans la même agitation que Jean- Jacques allant de l'Ermitage à Eaubonne, chez M""^ d'Houdetot, mais avec la passion en moins et plus d'outrecuidance. — Hyacinthe d'Eriseul, absorbée par ses idées d'apostolat, ne semblait pas soupçonner l'état d'esprit de Joseph Renard. Elle avait trop d'orgueil pour admettre un seul instant que le neveu du curé pût oubUer la distance qui les séparait, et lui manquer de respect. Elle continuait donc à le traiter familièrement et à le catéchiser lorsqu'ils se trouvaient en tête-à-tête.
On était ainsi arrivé à la mi-septembre. Renard venait de recevoir une lettre de Nanine Gillot qui le pressait de rentrer à Bar, afin de s'y mettre à la tête du parti populaire. Mais avant de prendre cette résolution extrême, il méditait de jouer son va-tout auprès de la chanoinesse.
«Il est certain, se disait-il, que M""^ d'iiriseul me voit d'un œil fort doux ; toutefois je n'ai pas affaire ici à ime petite boutiquière de l'espèce de
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Nanine et je ne dois pas m'attendre à ce qu'elle fasse les premiers pas. Ces grandes dames veulent qu'une galante violence leur épargne la mortification d'avoir trop facilement succombé. Pas plus tard qu'aujourd'hui, elle sera à moi ou je ne serai qu'un lâche... »
S'étant ainsi monté la tête, il profita d'une aprèsmidi de dimanche pour devancer son oncle à la verrerie, à l'heure des vêpres. Il trouva Hyacinthe sous une charmille du jardin, occupée à arranger dans un vase plein d'eau les fleurs qu'elle venait de cueillir. En apercevant Joseph Renard à l'entrée du chambret, elle lui fit signe d'approcher :
— Bonjour, monsieur Renard, dit-elle avec un engageant sourire. Tout le monde est à l'église, à l'exception de M. de Vendières, qui dévore un roman de chevalerie, et vous arrivez à propos pour me distraire... Mettez-vous ici.
En même temps, elle lui indiquait une place à côté d'elle sur le banc de pierre. Il s'y assit, le cœur fortement ému à l'idée que le moment de se déclarer était venu.
L'après-midi était tièdement ensoleillée. Un profond silence dominical emplissait l'étroite vallée, dont les versants boisés se coloraient déjà de la pourpre et de l'or de la saison finissante. Dans l'air calme on entendait au loin le son berceur de la cloche des vêpres, et par la baie de la charmille jaunie on apercevait à l'autre bout du jardin la mince silhouette voûtée du chevalier, qui allait et venait au long d'une treille, le nez sur son livre. Les fleurs qui couvraient la table rustique — clématites blanches, phlox violets, citronnelles et roses
remontantes — répandaient une languide senteur d'automne. La taille souple de la chanoinesse était serrée dans un corsage vert d'eau, très ajusté et échancré, sur lequel elle avait noué un ample fichu de mousseline. Dans le va-et-vient de ses bras pour disposer les fleurs au fond du vase, les plis du fichu se dérangeaient, découvrant tantôt un coin de gorge d'une blancheur laiteuse, tantôt la naissance du cou.
— Oui, il faut oser ! se répétait Joseph Renard.
— Voyons, monsieur le poète, reprit Hyacinthe d'un ton enjoué, n'avez- vous rien à me dire ?...
— - Je vous ai apporté, répondit-il d'une voix étranglée, quelques vers que je viens de composer.
— Allez, je vous écoute...
Il tira de sa poche un papier qu'il déplia et il déclama avec des intonations langoureuses :
Églé, depuis un mois à vos pieds je soupire ; Mais les soupirs sont vains, s'ils ne snot entendus. Pour apaiser mon cœur et mes sens éperdus, Laissez-moi d'im baiser alléger mon martyre...
— Hum ! interrompit-elle, c'est un peu vif de la part du neveu d'un ecclésiastique... Et pour quelle bergère avez- vous rimé ce quatrain ?
Un genou sur le banc et la tête penchée, elle enfonçait dans le vase une tige récalcitrante, tout en interrogeant distraitement le jeune homme.
— Pour vous, madame ! répliqua-t-il hardiment. Puis, sans lui laisser le temps de s'étonner, il se leva et appliqua ses lèvres sur la nuque de la chanoinesse.
— Je vous aime ! murmura-t-il en l'entourant de ses bras.
Suffoquée, elle se rejeta en arrière, se débattit et
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poussa un cri — cri de colère encore plus que de frayeur, mais si exaspéré que le chevalier Tentendit et accourut essoufflé.
Écarté par une brusque rebuffade, le jouvenceau avait déjà lâché prise ; il se sentait perdu et sa mine décontenancée était si piteusement grotesque qu'Hyacinthe fut secouée par un rire nerveux.
— Qu'y a-t-il ? demanda M. de Vendières, effaré.
— Rien, repartit la chanoinesse en réprimant à grand'peine son fou rire, une scène ridicule !... Ce jeune collégien a eu un accès de folie. Veuillez le conduire dehors, chevalier, et priez-le d'aller se faire soigner ailleurs !...
Daniel de Vendières, indigné, regardait alternativement le neveu du curé et la jeune femme ; il remarqua le fichu de linon en désordre, la pâleur livide de Renard et devina ce qui avait dû se passer.
Silencieusement, il entraîna le jouvenceau hors de la charmille et le fit marcher devant lui. Il y avait à l'extrémité de l'allée une petite porte donnant sur les champs. Daniel de Vendières l'ouvrit toute grande et poussant dehors l'infortuné galant :
— Mon jeune godelureau, lui dit-il avec un geste énergique, décampez et remerciez-moi de ne pas vous appliquer ma botte à l'endroit où le dos change de nom !
Les lèvres blanches, le teint verdi par le dépit et la honte, Jean- Joseph Renard regagna la cure à travers les éteules. — Aveuglé de colère, il buttait à chaque pas et sentait dans ses veines comme un amer épanchement de fiel extravasé. Une rancœur féroce lui montait au cerveau à la pensée du rôle ridicule qu'il avait joué et du mépris dont cette aris-
tocrate Tavait éclaboussé... « Ah ! comme en ce moment le chevalier et la chanoinesse devaient se gausser de lui !... Demain, son aventure serait connue de tout le village et son oncle le mettrait certainement à la porte. »
Il résolut de ne pas attendre cette nouvelle humiliation. Les vêpres n'étaient pas finies ; il en profita pour monter furtivement à sa chambre, jeta à la hâte dans une serviette un peu de linge et quelques papiers, en fit un paquet, et se glissant hors de la cure, bâton en main, il détala dans la direction des Islettes.
Quand il fut arrivé à une éminence d'où Ton dominait le village, il s'arrêta pour regarder le tertre vert où les toits du Four-aux-Moines se montraient sous un nimbe de fumée bleuâtre. Alors une atroce expression de haine crispa ses lèvres imberbes, alluma ses prunelles grises et plissa son front.
Tout imprégné encore des classiques lectures de son collège, il se rappela le serment d'Annibal et à son tour, en son cœur ulcéré, il jura de se venger cruellement des hôtes de la verrerie.