‹ La chanoinesseChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LE 22 avril 1791, la Société des Amis de la Con- ^ stitution célébra à Bar Tinauguration du buste de Mirabeau.

Le temps marchait avec la vitesse d'un ouragan. Les scènes du grand drame révolutionnaire se succédaient, toujours plus tragiques et plus émouvantes. Le roi et la Cour avaient quitté Versailles ; l'Assemblée nationale siégeait maintenant en souveraine à Paris ; elle décrétait presque coup sur coup la mainmise de la nation sur les biens ecclésiastiques, la division du royaume en quatre-vingt-trois départements, la constitution civile du clergé et l'abolition de la noblesse héréditaire ; — Mesdames tantes du roi étaient parties pour Rome et à leur imitation on émigrait en masse ; — Mirabeau venait de mourir, l'Assemblée lui décernait les honneurs du Panthéon et, comme les Parisiens, les Amis de la Constitution de Bar-le-Duc, devenu Bar-sur-Omain, rendaient à leur tour de solennels honneurs au fougueux champion des Hbertés publiques.

J.-J. Renard avait également progressé avec les événements. Ce n'était plus le jouvenceau humble et obséquieux, à la mine de séminariste, au pauvre

habit noir râpé, quittant piteusement le presbytère de La Chalade, avec son mince paquet au bout d'un bâton. — Rentré à Bar au mois de septembre 1789, il y publiait d'abord un libelle franchement révolutionnaire, qui le brouillait définitivement avec son oncle, mais qui lui gagnait le cœur du parti avancé. Grâce aux conseils de Nanine Gillot, il s'affiliait au club populaire présidé par Henriot de Lahaicourt, y acceptait les fonctions modestes de secrétaire, et tout doucement devenait la cheville ouvrière de cette société influente. Il menait habilement par le nez le président Henriot, dont il composait les discours, et qui déclarait paternellement que « ce jeune homme fournirait une brillante carrière f> . En attendant, le neveu du curé figurait à la tête des enragés ; il s'était débaptisé et s'appelait maintenant Julius- Junius Renard ; le peuple des faubourgs lui obéissait, les modérés le surveillaient avec inquiétude et ceux qui l'avaient dédaigné jadis commençaient à le redouter.

Le soleil brillait dans un ciel de printemps et promettait une belle journée de fête, Julius-Junius Renard, dès midi, stationnait dans la cour du collège où siégeaient les Amis de la Constitution et d'où le cortège devait partir. — Les cheveux frisés sous un chapeau claque à cocarde tricolore, vêtu d'un habit de soie puce à collet bleu, cravaté de blanc, il portait un gilet et des culottes bouton d'or à liserés et nœuds bleu clair, et ses maigres jambes, chaussées de bas blancs, s'enfonçaient en des demibottes échancrées. Tout fier de cette pimpante et neuve toilette, qui faisait malheureusement ressortir ses épaules trop hautes, sa figure chafouine aux

yeux trop rapprochés, il se multipliait autour du buste de Mirabeau déjà placé sur un brancard drapé de velours cramoisi et illustré d'inscriptions «rappelant les vertus et les travaux de Tillustre orateur » ; — il donnait des instructions aux gardes nationaux de l'escorte, groupait les huit citoyens chargés de porter le brancard, haranguait les jeunes citoyennes qui devaient tenir les banderoles attachées au buste, courait prendre les ordres des membres du bureau réunis dans la salle des séances, puis revenait affairé et important.

Enfin, au coup de deux heures, un roulement de tambours annonça le commencement de la fête ; le cortège sortit de la cour et se dirigea vers la ville haute par la côte des Prêtres.

En avant, d'un pas mesuré et léger, marchaient huit jeunes filles en robes blanches, ceintes d'une écharpe tricolore, couronnées de roses et tenant à la main un rouleau de papier de musique. Elles devaient chanter des chœurs et avaient été choisies parmi les filles de la bourgeoisie qui, pour parler le langage mythologique du président, « joignaient aux attraits des Grâces le talent harmonieux des Sirènes » . De fait, elles offraient de charmants échantillons de la beauté barroise. La tradition a conservé leurs noms : c'étaient Minette Lapique, Rosette Pernet, Thérèse et Madeleine Févez, Delphine et Huguette Dubé, Gabrielle Pattin et Clairette Lanthonnet. Quelques-unes, appartenant à des familles royalistes, faisaient contre mauvaise fortune bon cœur ; toutes avaient de beaux yeux lumineux, une abondante chevelure et le teint frais com.me la feuillée en mai.

Après elles, venaient les porteurs du brancard, entourés de jeunes femmes aux toilettes blanches et tricolores, puis la double file des membres de la Société, précédée du président, tenant à la main une couronne de feuilles de chêne. De chaque côté, une triple rangée de gardes civiques formait la haie. Une fanfare séparait la queue du cortège de la foule des curieux endimanchés qui se bousculaient à la suite, emplissant la côte d'un tapage de voix joyeuses et de toilettes claires.

Une réveillante brise d'avril courait sur cette triomphale procession qui s'allongeait dans la rue montante, sous un ciel d'un bleu doux, entre des murs décorés de jeunes verdures. Le soleil donnait aux robes blanches un éclat neigeux ; il chatoyait dans les draperies rouges du brancard, découpait nettement dans l'air la silhouette du buste, égayait les habits foncés des Amis de la Constitution, allumait des étincelles aux pointes des baïonnettes, mettait des éclaboussures d'or aux cuivres de la fanfare et épanouissait les figures de la foule tumultueuse.

Ce radieux soleil et cette brise de printemps semblaient s'associer à l'allégresse commune. A cette époque encore sereine de la Révolution, on sentait que les cœurs des bourgeois et des gens du peuple battaient à l'unisson dans la joie de la liberté conquise et dans l'énergique désir de défendre leur conquête contre les ennemis du dedans et du dehors. Par intervalles, après les fanfares des instruments, les voix limpides des jeunes filles s'envolaient dans la lumière : elles chantaient des chœurs à*Alceste et àUphigéniCy et quand elles se taisaient, un intense

cri de « Vive la nation ! » éclatait comme un roulement de tonnerre.

Ces clameurs de la foule montaient avec un ensemble plus nourri lorsqu'on passait devant les volets clos des maisons abandonnées par des familles nobles qui avaient fui à l'étranger. L'émigration commençait, en effet, à prendre des proportions inquiétantes, et dans cet exode de la noblesse vers Luxembourg et Coblentz, où les princes méditaient un retour offensif avec l'assistance des armées étrangères, le peuple voyait la menace d'une restauration de l'ancien régime. Un frémissement de colère le secouait à la pensée de ces hobereaux rassemblés près des frontières et se vantant de mettre sous peu la France à la raison.

Après avoir parcouru les rues de la ville haute, le cortège s'arrêtait place Saint-Pierre, devant l'hôtel de viUe où l'on avait élevé une vaste estrade enguirlandée de feuillages. Le corps municipal, les juges, les administrateurs du département et, parmi eux, François Baujard, alors chargé d'une mission dans l'Est, y prenaient place. Les jeunes filles y montaient avec le bureau de la Société et se rangeaient en face du tribunal des Anciens. Ceux-ci, poudrés, vêtus de l'habit noir, ceints d'une écharpe blanche, coiffés d'un chapeau à la Henri IV et tenant une pique à la main, devaient statuer sur les honneurs à rendre à Mirabeau. Le président Henriot se tournait alors galamment vers les jeunes filles, et dans le langage pompeusement fleuri du temps, leur disait en agitant sa couronne de feuillage :

« Jeunes beautés, appelées à nos fêtes pour les embellir de votre personne, le jugement des Anciens

a déterminé que le chef auguste de Mirabeau sera décoré de ces lauriers. C'est à vous, jeunes beautés, qu'ils ont réservé cet honneur, parce que, reçu de vos mains, il n'en acquerra que plus de prix. C'est aux Grâces qu'il appartient de couronner la vertu. »

Au roulement des tambours. Clairette Lanthonnet s'avançait rougissante et déposait sur la tête de Mirabeau la couronne de chêne, tandis qu'un joyeux cri de « Vive la nation ! » s'envolait jusqu'au sommet de l'église Saint-Pierre, effarouchant les corneilles qui, là-haut dans le bleu, virevoletaient autour des clochetons.

Maintenant le cortège se reformait, grossi de toutes les autorités de l'estrade. Il redescendait vers la ville basse et pénétrait dans l'ancienne église des Augustins où Julius-Junius Renard devait prononcer l'éloge de Mirabeau.

Il avait lui-même choisi cette chapelle désaffectée pour s'y montrer dans tout l'éclat de ses fonctions. C'était une intention galante à l'adresse de Nanine Gillot qui demeurait en face des Augustins. Aussi la Gillotte s'y pavanait en belle place, en compagnie de sa tante Manon Briquet. Elle avait revêtu pour la cérémonie une robe de percale bleue, dont le corsage décolleté était recouvert d'un de ces fichus de linon amplifiant la poitrine et qu'on appelait pour cette raison des fichus menteurs. Sa tête bouclée était coiffée d'un bonnet de taffetas bouillonné, aux couleurs nationales. Le nez au vent, les yeux hardis, la bouche entr' ouverte, Nanine semblait boire les paroles de l'orateur, qui dans un style déclamatoire célébrait les vertus civiques du grand tribun de la Révolution. Elle prenait sa part des applau-

dissements qui accueillaient les phrases ampoulées de son amant. Renard n'était-il pas son œuvre ? N'était-ce pas elle qui l'avait soutenu et nourri de son épargne dans les jours de misère ?... Elle le trouvait adorable dans cet habit de soie puce à la confection duquel elle avait présidé ; elle le mangeait du regard, attendant avec impatience la tombée du jour pour le presser contre sa poitrine et triompher avec lui.

Quand la séance fut levée, les Amis de la Constitution regagnèrent, musique en tête, le siège de leur société. Renard marchait à côté du président Henriot. Jusque-là, il s'était habilement effacé, mais après le succès de son discours, il jubilait et se montrait à la foule transfiguré par le rayonnement de sa gloire naissante. François Baujard, qui était affilié à la Société, suivit ses collègues au lieu de la réunion. L'ovation faite à ce jeune Renard le mettait en méfiance. Il craignait que cet effervescent démagogue, grisé par le succès, n'abusât de son prestige sur les gens des faubourgs pour pousser la Société dans une voie dangereuse, et il voulait être là afin de contre-balancer l'influence grandissante du précoce jacobin.

Ce qui se passa dans la salle du club lui montra qu'il avait agi prudemment. A peine eut-on pris séance que le président Henriot et Julius-Junius Renard tombèrent dans les bras l'un de l'autre, aux acclamations de la foule. Déjà le jeune homme se dirigeait vers la tribune ; mais Baujard le prévint et en sa quaUté de député obtint de parler le premier.

Avec sa parole grave, chaude, sonore, son geste

sobre et puissant, le député s'empara promptement de l'attention de son auditoire. Il loua comme il convenait le génie et le patriotisme de Mirabeau, raconta son agonie et cita adroitement ce passage de l'un de ses derniers discours : «La popularité que j'ambitionne et dont j'ai l'honneur de jouir, n'est pas un faible roseau ; c'est en terre que je veux l'enraciner sur les bases de la droiture et de la justice. f> Il engagea ses collègues à s'inspirer de cette éloquente déclaration, à rester unis dans l'amour de la liberté et du droit, à s'abstenir d'empiéter sur le pouvoir de l'Assemblée constituante et à résister aux impatiences des exaltés. « Songez, leur dit-il, que là-bas, près de cette frontière où je me rendrai demain, les ennemis de la liberté ^t de la Révolution n'attendent pour vous envahir que le moment où des dissensions intérieures, qu'ils fomentent eux-mêmes, vous auront affaiblis. Montrez à vos ennemis que vous n'avez qu'un seul cœur et restez unis pour opposer une force invincible aux menaces des étrangers. »

Dès qu'il eut terminé au milieu des marques d'approbation, J.-J. Renard s'élança à la tribune. D'abord, avec une habile perfidie, il rendit justice au patriotisme et aux généreuses illusions du député Baujard. « Mais, citoyens, s'écria-t-il, tout en vous préparant à vaincre les ennemis du dehors, il ne faut pas perdre de vue les manœuvres liberticides des ennemis du dedans. Si beaucoup de ci-devant nobles ont émigré, il en reste encore dans nos provinces qui servent d'intermédiaires entre les conspirateurs de la Cour et les criminels qui complotent à l'étranger, j'ai entre les mains les preuves de leurs menées, A

quelques lieues d'ici, à La Chalade-en-Argonne, j'ai découvert un nid de nobliaux factieux qui correspondent avec le traître Bouillé et avec les émigrés. Leurs femmes mêmes complotent pour restaurer l'ancien régime, avec l'aide des Autrichiens et la complicité d'un roi parjure.,. Je puis vous citer leurs noms... »

A cette allusion à TArgonne et à La Chalade, François Baujard tressaillit. Il eut l'intuition que la dénonciation de Renard visait la famille Saint-André, Craignant d'entendre jeter le norn de la chanoinesse à cette foule surexcitée et ombrageuse, il voulut tenter une diversion,

— La personne du roi, interrompit-il, doit rester en dehors de cette discussion,,» Je ne souffrirai pas qu'on outrage d'un pareil soupçon le monarque placé par la Constitution à la tête de la France.

— La France, répliqua emphatiquement Renard, serait esclave si elle conservait à sa tête un despote. Les tempâ heureux de la République ne sont pas encore arrivés ; mais le roi ne doit être que le ministre des volontés du peuple ; qu'il les exécute, sinon qu'il descende du trône 1

De bruyants applaudissements partirent du fond de la salle, mais le député ne se déconcerta pas.

— Monsieur, cria-t-il impétueusement à son contradicteur, si les flatteurs ont perdu les rois, le peuple a aussi de perfides courtisans qui l'entraînent à l'avilissement, sous prétexte de satisfaire ses caprices !

— Citoyen député, déclama Julius-Junius, vous calomniez le peuple et les vertus républicaines...

— Eh! citoyen secrétaire, riposta Baujard en s'emportant, si républicain et vertueux sont souvent

S5nion5mies, vous qui faites des vers, vous devriez savoir que parfois aussi républicain rime avec coquin !

Cette discussion, qui dégénérait en personnalités, déplut à la majorité de l'auditoire. Les amis de Baujard gardèrent le silence, tandis que des murmures grondaient sur les bancs où se groupaient les admirateurs de Renard. Révolté de la tiédeur des modérés et himiilié d'être sacrifié à ce jeune énergumène, le député quitta brusquement la salle des séances, pendant que Julius- Junius achevait sa motion au milieu des bravos.

A peine dans la rue, Baujard se reprocha d'avoir manqué de sang-froid. Lui qui, dès l'ouverture des États-Généraux, s'était fait remarquer par son ardeur pour la liberté et qui, dans le secret de son cœur, inclinait vers les idées républicaines, comment avait-il commis la faute de laisser suspecter son libéralisme, en prenant sans nécessité la défense du roi, dont il connaissait mieux que tout autre la faiblesse et dont il jugeait sévèrement la conduite?... Comment n'avait-il pas compris que cet intrigant de Renard lui tendait un piège, en le provoquant à une discussion où la moindre parole imprudente pouvait être mal interprétée par la foule, et diminuer la popularité de l'ancien lieutenant général ?... Dans cette affaire, il avait agi en Don Quichotte et non en homme politique. — Et tout cela pour une femme, peut-être justement soupçonnée et qu'il n'avait pas revue depuis tantôt deux ans !...

Oui, mais s'il ne l'avait pas revue, cette chanoinesse lui tenait néanmoins au cœur. Depuis qu'ils s'étaient séparés sur la route de Clermont, ils avaient

fréquemment correspondu. D'abord elle lui avait écrit pour lui recommander une affaire d'intérêt, à répoque où le chapitre de Poulangy avait été supprimé par un décret de l'Assemblée nationale. Il lui avait répondu avec empressement et de nombreuses lettres s'étaient échangées. Il n'y était plus question d'affaires ; on y parlait politique, philosophie, galanterie même. Hyacinthe mandait à Baujard des nouvelles du pays ; le député la renseignait sur le mouvement des idées, sur la situation des esprits dans la capitale. Dans ce commerce de lettres, si à la mode au^xviii^ siècle, l'esprit naturel, primesautier, enthousiaste de la chanoinesse se montrait à plein et séduisait son correspondant. En lisant ces épîtres enjouées et familières où la jeune femme dépensait une verve malicieuse, une grâce câline pour convertir son compatriote à ses opinions, Baujard revoyait entre chaque ligne le spirituel profil, les yeux attirants et le sourire ensorceleur d'Hyacinthe. Une affinité mystérieuse les unissait peu à peu. A distance, le charme exercé par la jeune femme devenait plus puissant, et elle était sans cesse présente à l'esprit du député.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il se fût préoccupé d'elle, en écoutant les insinuations de Junius Renard, et à ce qu'il se fût alarmé à son sujet. A ce moment même, tout en déplorant la tournure que prenaient les choses et en slrritant contre ses propres emportements, il continuait à s'inquiéter des accusations portées contre Hyacinthe et à se demander jusqu'à quel point elles étaient fondées. Aussi, bien que l'heure fût avancée, au lieu de regagner son logis de la

ville haute, se dirigea-t-il vers la maison de M™'' de Rosnes.

Comme deux années auparavant, il trouva la veuve assise dans le même coin tranquille de son salon du premier étage, toujours occupée à tricoter, toujours droite sur ses hanches, correcte et tirée à quatre épingles.

— Bonsoir, Baujard, dit-elle en lui montrant un siège, vous êtes bien aimable de ne pas m' oublier... J'ai la tête cassée par les cris et la musique de ces messieurs les Amis de la Constitution. Êtes- vous donc venu de Paris exprès pour entendre leur tintamarre ?

— Non, madame, pas précisément, répondit-il avec un vague sourire. L'Assemblée m'a chargé de surveiller dans la Meuse et les Ardennes l'exécution des nouveaux décrets sur la constitution civile du clergé... Je pars demain pour Verdun.

— J'entends... Vous allez installer l'apostat Aubry, que vous avez nommé, évêque... Il est arrivé ici en pompe cette semaine et la municipalité lui a donné un grand dîner avec force compliments, puis il y a eu cérémonie à Notre-Dame... Je n'y étais pas, je vous prie de le croire. Depuis les décrets, je fais mes dévotions dans ma chambre et ne veux participer en rien avec les intrus... J'irais plutôt mille fois à la lanterne... Nous vivons en de singuliers temps et tout va de mal en pis !... Aussi nos amis passent la frontière : M""^ de Clermont s'en va à Luxembourg, M. de Vyart est à Trêves ; M"'^ de Chavagne, elle-même, malgré son libéralisme, est partie rnercredi avec sa maisonnée.

— Je le sais, répliqua sarcastiquement Baujard,

rémigration est devenue à la mode, il est de bon ton d'aller à Coblentz et Ton n'ose pas résister à l'opinion dominante... J'avoue, madame, que je craignais de vous trouver vous-même absente.

— Moi ? nenni... Je suis comme les chats, je n'aime pas à changer mes habitudes... Néanmoins, je me sens un peu esseulée. M. de Vendières est parti... Il n'en avait guère envie, le pauvre garçon !... Mais chaque jour il recevait des billets anonymes où on le traitait de femmelette. On les lui envoyait tantôt avec une quenouille, tantôt avec un bonnet de nuit... Il s'est piqué au jeu et a plié bagage comme les autres.

— Jeu dangereux ! murmura Baujard en hochant la tête ; ceux qui s'y livrent s'imaginent aller à une partie de plaisir d'où ils rentreront triomphants au bout d'un mois... Croyez-moi, ils se font illusion. La partie se jouera entre une faible minorité et la nation tout entière : elle ne sera pas égale et malheur aux perdants ! Le peuple est jaloux de la liberté qu'il a conquise. Au lieu de l'irriter par d'inutiles bravades, la noblesse devrait se montrer plus circonspecte... A ce propos, permettez-moi une question : Madame votre nièce est toujours à La Chalade ?

— Oui... Pourquoi me demandez-vous çja ? Y courrait-elle quelque danger ?

— Non, si elle est prudente ; oui, si par hasard elle s'associait aux illusions de ceux qui partent pour l'émigration... Il n'est jamais bon que les femmes s'occupent de politique, mais en ce moment surtout elles doivent veiller sur leurs paroles et leurs actions.

— Baujard, s'écria la veuve, vous m'effrayez !...

Soyez franc, vous avez entendu parler de quelque chose ?

— • Il est vrai, madame, et c'est l'un des motifs de ma visite. Ce soir, au club, le jeune Renard, qui a, je crois, un oncle curé à La Chalade, a dénoncé à mots couverts ce village comme un nid de factieux, où les femmes même conspirent avec les émigrés... Je Tai interrompu au moment où il allait citer des noms, parce que parmi ces noms suspects j'ai craint d'entendre celui de M™^ d'Eriseul.

— Mon cher, vous me mettez martel en tête..- Hyacinthe ne me prend pas pour confidente, mais elle est si exaltée et si téméraire que je la crois très capable de commettre quelque étourderie... J'adore cette enfant-là, Baujard ; je l'ai élevée conune ma fille et je serais désespérée s'il lui arrivait malheur.

— Il faudrait que quelqu'un d'autorisé l'invitât à se montrer plus prudente.

— Qui?... Ma sœur Gertrude n'a aucun empire sur elle... Moi-même, je ne sais si elle m' écouterait, et d'ailleurs la poste ne m'inspire pas assez de confiance pour que je lui mande mes conseils par écrit... Mais vous, Baujard, ne m'avez-vous pas dit que vous partiez demain pour Verdun ?

— Oui, madame.

— De Verdun à La Chalade il n'y a pas loin... Quand vous aurez terminé vos affaires, ne pourriezvous pousser jusqu'au Four-aux-Moines, et chapitrer ma nièce, de ma part ?

— Madame, si vous-même n'avez pas d'autorité sur M""^ d'Eriseul, comment pouvez-vous supposer qu'elle m' écoutera, moi, un étranger... et, de plus, un adversaire politique ?

— Si fait, je sais qu'elle vous a en grande estime... Une fois là-bas, d'ailleurs, vous pourrez mieux juger les choses... Je vous en prie, si vous avez quelque amitié pour nous, rendez-moi ce service !

— Si ma présence à La Chalade peut vous rassurer, madame, je vous promets d'y passer dans quelques jours... Mais je ne m'illusionne pas sur le pouvoir qu'auront mes conseils.

— Qui sait?... Essayez toujours et une fois à la verrerie, écrivez-moi un mot... Jusqu'à ce que j'aie une lettre de vous, je serai aux champs.

— Comptez, madame, que j'agirai avec tout Tempressement et le zèle possibles... Et maintenant, permettez-moi de prendre congé de vous.

— Allez, mon ami, allez, et merci d'avance...

LES HANNEQUETS

Stimulé par le désir de se rendre promptement ^ auprès de la chanoinesse et de T éclairer sur les périls de son beau zèle royaliste, François Baujard s'efforça d'abréger le plus possible son séjour à Verdun. Quelque activité qu'il déployât, les conflits nés de l'application des décrets sur la suppression des communautés religieuses, l'occupèrent pendant toute une semaine. Ce fut seulement dix jours après son entrevue avec M""® de Rosnes qu'il put prendre congé des administrateurs du district et partir en poste pour Varennes. La mission dont il était chargé, comprenant les départements de la Meuse et des Ardennes, il comptait gagner Vouziers par la route de Grandpré et profiter du voisinage de La Chalade pour voir M""® d'Eriseul, sans que cette visite fût remarquée et sans que son itinéraire fût modifié.

Il arriva à Varennes vers six heures du soir et descendit à l'auberge du Grand-Monarque, où il se fit servir à souper. Il ne voulait pas perdre de temps et avait résolu de se rendre nuitamment au Fouraux-Moines. C'était un moyen d'éviter les indiscrétions des fâcheux. En outre, se sachant si près de

LES HANNEQUETS

la chanoinesse, il ne se sentait pas la patience de remettre sa visite au lendemain, lorsque deux lieues à peine le séparaient d'elle. On était au 3 mai et il faisait très beau temps* Cette excursion nocturne à travers la forêt verdissante, pour aller trouver une jeune et charmante femme, avait quelque chose de romanesque qui lui rappelait ses vingt ans et qui le tentait.

Tout en dépêchant son souper, il questionnait rhôtesse sur la possibilité de gagner rapidement à pied La Chalade. Elle lui répondit que rien n'était plus facile pour qui connaissait les raccourcis. Précisérnent, son petit valet d'écurie était le fils d'un bûcheron et avait vécu dans les bois depuis son enfance ; elle le mettrait à la disposition du député, et il lui servirait de guide.

A la tombée de la nuit, en effet, ce garçon vint prendre les ordres de Baujard et ils se mirent en route.

Le valet d'écurie était un gamin de douze à treize ans, à la ronde figure tavelée de taches de rousseur. Il avait la langue déliée et paraissait fort dégourdi. Le député, égayé par son bavardage, s'amusait à le faire jaser. Élevé lui-même à Souilly, dans un milieu paysan, ayant joué jusqu'à dix ans avec les pâtureaux du village, Baujard avait plaisir à retrouver dans la bouche de ce garçonnet les expressions patoises et les contes familiers à ses premières années. C'était comme un écho de sa petite enfance qui lui revenait aux oreilles.

Pendant qu'ils escaladaient le sentier en gradins qui mène aux plateaux supérieurs de la forêt, la lune, presque ronde^ se leva à l'horizon. Sa clarté

nacrée permettait de distinguer, à travers les bouleaux, le fond de la vallée où TAire serpentait sous une buée d'argent, et la chaîne de collines à l'extrémité de laquelle Montfaucon apparaissait sur le ciel comme un nid d'oiseaux de proie.

— Tu n'as pas peur dans les bois, la nuit? demanda le député à son guide.

— Nenni, je n'ai peur de rein, répondit bravement le garçonnet, je connais la forêt comme ma poche... Dès huit ans, je portais la soupe à nos gens qui coupaient du bois à la Louvière, et je m'en revenais seul par la Haute-Chevauchée.

— Tu n'as jamais fait de mauvaises rencontres ?

— Jamais... Pourtant, des fois, j'ai vu de drôles de choses.

Il se mit à siffler comme un merle, puis reprit confidentiellement :

— Une fois, près de la Pierre Croisée qui marque le mitan du chemin de Varennes à La Chalade, j'ai aperçu un loup assis sur son derrière au pied d'un fayard... Il avait le poil quasi aussi blanc que celui d'une chèvre et ses yeux luisaient comme des lumerolles... Ma fi, je n'ai mie perdu la tête, j'ai empoigné un caillou et j'ai fait semblant de le lui jeter... Alors il s'est levé et a marché en avant de moi dans le sentier. Quand je m'arrêtais, il s'arrêtait pour me r épier... Et il m'a reconduit ainsi jusqu'à la lisière du bois où il s'est ensauvé dans une taille... Pour lors j'ai reconnu que j'avais rencontré le loup blanc. Heureusement je m'étais bien donné de garde de lui rien dire, car il saute ^ au cou de ceux qui lui parlent et les emporte au fin fond de l'enfer...

LES HANNEQUETS 99

— Ha ! ha ! tu crois ça, toi ? demanda railleusement Baujard.

— On croit à ce qu'on voit, répliqua Tautre d'un ton sentencieux... Il y a des gens qui lui ont parlé et qui ne sont jamais revenus... C'est comme, dans la nuit de Noël, quand on entend galoper la grand* chasse ; si on suit les chevaux, on est perdu !

Il s'était remis à siffler comme pour affirmer sa bravoure. Ils pénétraient maintenant dans une futaie de hêtres où les branches déjà feuillues enveloppaient le sentier en une ombre plus dense, traversée de loin en loin par quelques rais de lune qui semblaient se mouvoir entre les fûts. Le silence du couvert et ces blanches filtrées de lumière qui glissaient çà et là, pareilles à des apparitions, remit en mémoire à Baujard d'autres superstitions villageoises, sœurs du loup blanc et de la grand' chasse :

— Toi qui as vu tant de choses, demanda-t-il plaisamment, n'as-tu pas rencontré aussi parfois le sotret ou les hannequets ?

Le sifflet du gamin s'arrêta brusquement.

— Les hannequets? répéta-t-il avec une pointe d'inquiétude.

— Oui, les petits hommes qui se promènent sous bois, la nuit, avec des flammes rouges en guise de chapeau.

— Je sais,... je sais, dit le garçon en baissant la voix, mais, sauf votre respect, vaut mieux ne point parler de ça !

La profonde obscurité de la futaie semblait avoir tari sa verve et ébranlé son aplomb. Il devint taciturne. Pendant quelques minutes, ils chemi-

nèrent sans mot dire. Le silence était si absolu autour d'eux qu'on entendait distinctement le glouglou d'un ruisseau au fond d'une ravine prochaine. Cette plainte de la source invisible, jointe au jeu fantastique des rayons de lune parmi les branches, ne contribuait pas à redonner de l'assurance au jeune guide, qui tout à l'heure se vantait si crânement de n'avoir peur de rein. Maintenant il se serrait contre Baujard et paraissait moins le guider que le suivre. Tout à coup le député s'arrêta et prêta l'oreille :

— N'as-tu rien entendu ?

— Je..., je ne sais pas, monsieur.

De fait, à mesure qu'on s'éloignait de la ravine, dans le silence de la forêt endormie, on percevait au loin d'étranges bruissements de branches froissées.

— C'est peut-être... des gens qui reviennent de la passe aux bécasses ?

— A moins que ce soient les hannequets, insinua Baujard en riant... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on marche là-bas, en avant de nous...

Tout en parlant, il hâtait le pas... Bientôt on déboucha sur un carrefour où cinq tranchées se coupaient en étoile. L'une de ces avenues, directement enfilée par la clarté lunaire, s'allongeait vaporeuse entre les feuillages plus sombres. Zébrée de loin en loin par l'ombre portée des branches, elle dévalait peu à peu sur un fond boisé, au-dessus duquel planait une épaisse buée opaline.

— Monsieur, murmura le garçonnet en se repliant en arrière^ les voyez-vous, là-bas, dans la tranche ?

LES HANNEQUETS loi

François Baujard les voyait en effet et s'était de nouveau arrêté pour observer :

Dans le lumineux couloir de la tranchée, de légères silhouettes humaines sortaient de T ombre, se détachaient un moment en pleine clarté, puis rentraient dans le fourré. Quelques-unes même étaient accompagnées d'une lueur rougeâtre et tremblante, comme celle d'un falot qu'on balance à la main. Ce passage de promeneurs nocturnes, bien qu'inattendu, n'avait après tout rien d'inquiétant. Néanmoins le député jugea à propos de rassurer son superstitieux compagnon. .

— » Nigaud, dit-il, n'aie donc pas peur !... Il n'y a pas de hannequets ; ce sont des hommes comme toi et moi...

En même temps, il se retournait. Plus personne. Le garçonnet, épeuré, avait pris ses jambes à son cou et détalait sans doute maintenant dans la direction de Varennes.

Abandonné à lui-même en plein bois, Baujard se trouvait fort embarrassé. Sondant du regard les trois avenues en patte d'oie qui fuyaient devant lui, il ne savait trop laquelle choisir pour arriver à La Chalade, et en son par-dedans il pestait ferme contre la poltronnerie de son guide. Après un moment d'hésitation, il résolut de suivre la tranchée éclairée et de rejoindre, si possible, les gens qu'il y avait aperçus. C'étaient probablement, comme l'avait d'abord supposé le garçon d'écurie, des chasseurs ou au pis-aller des braconniers. Il obtiendrait certainement d'eux quelque renseignement pour se remettre en bon chemin.

Il allongea le pas et, au bout de dix minutes.

il atteignit un replat, à partir duquel la tranchée descendait brusquement vers une clairière dont on distinguait remplacement nu et circulaire, au milieu des arbres de bordure. Au milieu de ce rond-point blanchissant, des ombres semblaient se mouvoir. Tandis qu'il les examinait, Baujard entendit, sur sa gauche, des pas dans le fourré, et avant d'aborder les nouveaux venus, il jugea prudent de savoir à qui il avait affaire. Il se dissimula derrière une cépée très feuillue et attendit. Peu après, les branches froissées livrèrent passage à deux hommes guêtrés jusqu'au genou, coiffés de feutres rabattus et boutonnés dans des vestes de chasse.

— M. de Parfondrupt, dit Tun d'eux, nous voilà enfin hors de ce maudit roncier et, sauf erreur, voici la tranchée qui mène au Haut -Bouleau... C'est bien là qu'elle nous attend, n'est-ce pas ?

— Parfaitement, mon camarade... Jérémie, qui s'y connaît, a choisi lui-même le lieu du rendez-vous, et là, personne ne viendra nous déranger...

— Singuliers chasseurs de bécasses ! se pourpensa François Baujard.

Les quelques mots échangés par les survenants lui paraissaient suspects et, avec cette circonspection native qui est l'un des caractères distinctifs du Lorrain, il estima qu'avant de se montrer, il convenait de se renseigner davantage sur les allures de ces inconnus, qui semblaient venir des quatre coins de la forêt à un mystérieux rendez-vous.

Il suivit les deux personnages à distance respectueuse. Le sable épais du sentier amortissait son pas et il put ainsi se rapprocher de la clairière sans être aperçu. Il remarqua bientôt que, sur sa droite,

LES HANNEQUETS 103

le taillis s'éclaircissait notablement. Les chênes y étaient clairsemés, le sol tapissé de mousse était coupé çà et là par des touffes de genévriers et de houx. Le député put donc quitter le sentier, et se dissimulant derrière les buissons, il atteignit obliquement le cordon de grands arbres qui régnait à la circonférence du rond-point.

La clairière, un peu en contre-bas, s'étendait autour d'un bouleau solitaire et robuste qui lui avait donné son nom. Lorsque Baujard eut gravi la pente d'un talus sablonneux, il put, à travers un léger rideau d'érables et de clématites sauvages, plonger au-dessus du rond-point. Il ne douta plus dès lors qu'il ne fût tombé sur un conciliabule de gens suspects, et immédiatement les allusions de J.-J. Renard aux complots royalistes ourdis au fond de l'Argonne, lui revinrent à l'esprit.

Éclairés par les rayons lunaires, des hommes en costumes demi-bourgeois et demi-campagnards se groupaient à quelque distance du bouleau, au pied duquel deux autres personnages, enveloppés de manteaux et immergés dans l'ombre, attirèrent l'attention du député.

Les retardataires qu'il avait épiés dans la tranchée venaient d'arriver. A ce moment, les deux personnes assises au pied du bouleau se levèrent. L'une d'elles rejeta lestement son manteau à capuchon et, en la voyant surgir en pleine lumière, Baujard eut un violent sursaut, — Il venait de reconnaître la chanoinesse.

Hyacinthe d'Eriseul était vêtue d'une robe de couleur foncée et coiffée d'un chapeau t3n:olien d'où ses cheveux sans poudre retombaient en boucles abon-

dantes sur le dos et les épaules. Cette toilette sombre faisait ressortir Tovale de sa figure originale. A la clarté de la lune, ce blanc visage encadré de boucles flottantes prenait un éclat féerique, rendu plus séduisant par les étoiles lumineuses des yeux. — En retrouvant au fond des bois la spirituelle correspondante dont les lettres l'avaient tant de fois charmé, Baujard éprouvait un sentiment d'admiration plus vif encore que lorsqu'il l'avait vue dans le salon* de M""^ de Rosnes. La surprise, d'ailleurs, doublait son émotion et la curiosité le tenait palpitant derrière le hallier.

Hyacinthe fit quelques pas en avant et ses yeux scintillants se fixèrent sur les hommes groupés autour d'elle.

— Je crois, messieurs, dit-elle, que nous sommes maintenant au complet et que nous pouvons causer... Je vous ai convoqués ce soir pour vous mettre en relations avec un de mes amis qui arrive de Paris et qui se rend, de la part de Sa Majesté la reine, près de M. le marquis de Bouillé, qui commande à Metz. M. de Jarjaye, officier de la maison du roi, a bien voulu se détourner de sa route pour m'apporter d'importantes nouvelles, et je suis autorisée à vous les communiquer,..

L'inconnu, qui lui tenait compagnie sous le bouleau, s'était rapproché de Hyacinthe. Baujard vit un jeune homme de bonne mine, enveloppé dans une ample lévite brune à haut collet, dont l' entre-bâillement laissait voir les revers d'un habit rouge et le rabat d'une cravate de mousseline. La chanoinesse se tourna vers lui et lui prit la main, puis ils passèrent ensemble devant les sept person-

LES HANNEQUETS 105

nages qui se tenaient en demi-cercle dans la clairière.

— Monsieur de Jarjaye, continua-t-elle en s' arrêtant successivement devant chacun d'eux, je vous présente le chevalier Daniel de Vendières, qui se rend à Coblentz et qui veut bien, à ma prière, ajourner son départ,... M. Jérémie de Damloup, un de mes bons amis ; MM. David de Louëssard, Joël de Parfondrupt, Joannès de Guiot, Êlie de Courouvre, Jacques du Houx, tous gentilshommes verriers, dévoués à la cause du roi... Vous pouvez parler sans crainte devant eux ; ce sont des gens de cœur et d'une fidélité à toute épreuve.

A mesure que les verriers défilaient devant le jeune ofiicier, ils soulevaient leur chapeau et Ton voyait au clair de lune les physionomies diverses de ces rustiques gentilshommes: — ^la ronde face moustachue de David de Louëssard, pareil à un bourgmestre flamand ; le long profil osseux de Joël de Parfondrupt; le nez en bec d'oiseau, les yeux saillants de Jérémie ; la trogne enluminée de Joannès de Guiot, la barbe de fleuve de Jacques du Houx et la mine fouinarde d'Élie de Courouvre.

Pendant ce temps, Baujard, reprenant son sangfroid, méditait sur la situation où il se trouvait et sur le rôle qu'il allait jouer en cette aventure. L'espionnage répugnait à sa délicatesse et à sa fierté ; son affection pour la chanoinesse avivait encore ses scrupules. Il était trop clairvoyant pour ne pas deviner que les gens rassemblés autour de ]y[me d'Eriseul étaient venus là à dessein de comploter quelque machination contre l'autorité de l'Assem-

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blée nationale. En assistant à leur insu à ce coupable conciliabule, il se mettait volontairement dans une alternative cruellement embarrassante : — si ce qu'il allait entendre lui révélait quelque entreprise séditieuse, ses opinions et son mandat de député lui faisaient un devoir d'en avertir les administrateurs du département ; — et s'il parlait, il risquait de perdre cette imprudente jeune femme qu'il venait justement sauver. — Sa dignité et sa loyauté ne lui permettaient pas de cacher plus longtemps sa présence à M™® d'Eriseul.

Il se glissa de nouveau parmi les touffes de houx et marcha résolument dans la direction de la clairière.

Comme il ne prenait plus aucune précaution, le bruit de son pas précipité attira vite l'attention des verriers, auxquels l'habitude de l'affût affinait les oreilles.

— Chut ! murmura Jérémie de Damloup, j'ai entendu marcher... Est-ce que vous attendez encore quelqu'un, cousine Hyacinthe ?

— Non ! répondit la chanoinesse avec une nuance d'inquiétude.

— Messieurs, nous sommes trahis ! s'exclama Joël de Parfondrupt.

En même temps Jérémie et lui s'élançaient dans la tranchée à la recherche du marcheur suspect.

Au bout d'une dizaine de pas, ils tombèrent sur François Baujard qui, du reste, s'avançait délibérément vers eux ; ils l'empoignèrent chacun par un bras et l'entraînèrent vers le rond-point.

— Voici l'espion ! s'écria Parfondrupt, en poussant le député au milieu des verriers furieux et menaçants.

LES HANNEQUETS 107

— Pardon ! dit gravement Baujard, je suis tout simplement un voyageur qui se rend au Four-aux- Moines.... Ayez Tobligeance de me conduire à jyjme d'Eriseul que je vois au milieu de vous.

A Taspect du député, Hyacinthe fronça d'abord ses fins sourcils et le dévisagea avec irritation ; puis, devant le clair et loyal regard du nouveau venu, ses traits s'adoucirent. Elle lança un coup d'œil significatif au chevalier de Vendières, comme pour lui recommander le silence, et fit signe aux deux verriers de rendre la liberté à leur captif.

— Je ne m'attendais guère, monsieur, à vous rencontrer ici à pareille heure ! commença-t-elle avec un reste de méfiance.

— Ni moi, madame, à vous y voir, répondit-il un peu ironiquement, après l'avoir saluée ; excusezmoi de vous déranger et ayez l'obligeance d'expliquer à ces messieurs qu'ils se méprennent... J'allais précisément au Four-aux-Moines, chargé pour vous d'un message de madame votre tante, et je me suis égaré en chemin.

— Monsieur dit vrai, continua la chanoinesse en s' adressant à ses compagnons... Il est de mes amis et je réponds de sa discrétion. Elle ajouta tout haut ' d'un ton bref, en se tournant vers Baujard :

— Excusez-moi à votre tour de vous traiter sans cérémonie Nous nous reverrons tout à l'heure à la maison... M, le chevalier de Vendières va vous y conduire.

Elle le congédia d'un geste impatient et se rapprocha de l'ofiicier qui s'était dissimulé dans l'ombre du bouleau. Baujard, interdit et déconcerté, la

io8 LA CHANOINESSE

regardait s'éloigner, lorsqu'il sentit une main qui lui frôlait le bras.

— Monsieur, dit le chevalier d'une voix aigrelette, quand il vous plaira... Je suis à votre service.

François Baujard salua avec brusquerie les verriers qui le dévisageaient, puis il suivit silencieusement le chevalier qui, le dos voûté, relevant de ses deux mains les pans de sa redingote, s'engageait dans un étroit sentier aux rapides déclivités.

l'envoyé de la reine

Tandis que Baujard s'éloignait sous la conduite de M. de Vendières, la chanoinesse s'efforçait de rassurer M. de Jarjaye. Sans trahir l'incognito du député, elle affirmait de nouveau qu'elle était sûre de lui. D'ailleurs, il n'avait rien entendu et l'officier de la maison du roi n'avait à craindre aucune indiscrétion.

Ce M. de Jarjaye avait pour amie de cœur une chanoinesse de Poulangy, M™^ de Lafauche, intimement liée avec Hyacinthe d'EriseuL Familier du comte de Fersen, il avait été présenté par ce dernier à Marie-Antoinette. Frivole et un peu fat, mais très brave, il appartenait au groupe de cette jeunesse élégante, présomptueuse et étourdie dont la reine aimait à s'entourer. Lorsqu'on s'était occupé de l'éventualité d'un départ clandestin du roi, Marie- Antoinette avait à plusieurs reprises chargé M. de Jarjaye de s'aboucher avec le marquis de Bouillé. Le choix de ce confident avait été fait avec la même maladresse et la même légèreté qui devaient présider à tous les détails de cette malheureuse tentative d'évasion. Sans songer que trop de personnes déjà étaient dans le secret, la reine avait recom-

IIO LA CHANOINESSE

mandé à son agent de sonder sur sa route les dispositions des gentilshommes qui lui seraient désignés comme ardemment dévoués à la cause de la royauté, et Jarjaye, qui se cro3/ait un habile diplomate, brûlait de s'acquitter victorieusement de cette première partie de sa mission.

Dans son entretien avec les verriers, il crut devoir d'abord s'envelopper de toute sorte de précautions. Avant de s'engager à fond, il voulait tâter ces gentilshommes campagnards et expérimenter jusqu'à quel degré on pouvait avoir confiance en eux.

— Messieurs, leur dit-il, vous n'ignorez pas que le roi et sa famille sont en réalité prisonniers aux Tuileries. La famille royale est gardée à vue dans ses appartements. A cette injurieuse persécution la prétendue Assemblée nationale a ajouté une surveillance occulte plus outrageante encore : Leurs Majestés sont entourées d'espions. Voilà les respects et les égards que des députés factieux prodiguent à leur souverain !

— Tas de canailles ! s'exclama M. de Parfondrupt.

— Pourquoi ne tombe-t-on pas à coups de sabre sur ces gredins-là ? ajouta Jérémie de Damloup.

— Pourquoi, messieurs?... Parce que le roi est trop bon et trop loyal. Il se croit obligé de respecter une constitution qu'on lui a imposée et il lui répu-* gne de verser le sang de ses sujets. Néanmoins, sa patience est à bout. On vient de l'empêcher d'aller à Saint-Cloud passer la semaine sainte. Cette insulte ne lui permet plus de rester dans l'irrésolution. Nous avons lieu de penser que, cédant aux supplications de la reine, il consentira enfin à se rendre

à Metz au milieu des troupes fidèles commandées par M. de Bouillé.

— Bravo 1 s'écria M. de Louëssard, que Sa Majesté vienne chez nous ! Nous ne demandons qu'une occasion de lui faire un rempart de nos corps... Nous l'aiderons à clore le bec de tous ces bavards de députés !

— L'occasion que vous désirez, reprit M. de Jarjaye, rassuré par ces exclamations enthousiastes, peut se produire d'un moment à l'autre. Si le roi se résout à quitter Paris, il se dirigera certainement vers Montmédy et dans ce cas il suivra la route qui passe par Sainte-Menehould, Clermont et Varennes. C'est alors, messieurs, si cet itinéraire est définitivement adopté, que nous aurons besoin de votre concours et de tout votre dévouement.

— Vous pouvez compter sur nous, monsieur l'officier, tous les gentilshommes verriers de l'Argonne se feront tuer pour le roi... N'est-ce pas, mes camarades ? répondit Joannès de Guiot.

— Oui, tous ! affirmèrent les cinq autres verriers.

— Je vous remercie, messieurs, au nom de la reine dont je tiens ma mission, répliqua l'officier enchante, et je laisse à mon aimable introductrice le soin de vous expliquer comment votre zèle pourra être utilisé, le cas échéant... M""^ d'Eriseul connaît le pays mieux que moi et je m'en remets à elle pour vous donner des instructions plus précises.

— Mes chers parents et amis, dit à son tour Hyacinthe, quelque incertaines que soient encore les conjonctures dont vous a parlé M. de Jarjaye, il suffit qu'elles puissent se produire, pour que nous prenions à l'avance les mesures nécessaires à la

réussite des projets de Sa Majesté la reine. Chacun doit connaître dès à présent son poste de combat. M. le marquis de Bouillé enverra au-devant des augustes voyageurs des détachements chargés de veiller à leur sécurité jusqu'à Montmédy ; mais il importe aussi que le royal voyage ne soit pas entravé par le mauvais vouloir des populations. — Vous, Jérémie, avec M. de Parfondrupt, vous vous rendrez au premier signal à Sainte-Menehould où vous surveillerez l'arrivée de la voiture du roi. Dès qu'elle sera en vue, l'un de vous viendra me prévenir au Four-aux-Moines. Je partirai alors avec le chevalier de Vendières et j'irai en donner avis au détachement qui stationnera sur la route de Dun. Pendant ce temps, MM. de Courouvre et de Guiot se posteront à Clermont ; MM. de Louëssard et de Houx se tiendront à l'entrée de Varennes, afin de s'assurer que les relais sont prêts et la route entièrement libre... Est-ce entendu, messieurs? Il se peut que d'ici là nous ne puissions nous retrouver tous réunis, et il convient de nous concerter dès ce soir, afin qu'il n'y ait point de méprise. Dès que j'aurai été avisée du départ de Leurs Majestés, chacun de vous recevra un message qui contiendra ces simples mots : «A l'ouvreau, messieurs ! » C'est de cette façon, je crois, que les gentilshommes verriers préviennent leurs ouvriers qu'on va se mettre à la besogne... Cet avis devra vous sufîue, et vous partirez, toute affaire cessante..»

— Entendu ! répondirent les assistants, nous ne nous le ferons pas dire deux fois.

— Messieurs, reprit l'officier, je suis touché de vos excellentes dispositions.o- Je n'ai pas besoin d'ajou-

ter, n'est-ce pas, que lorsque le roi sera redevenu libre et en possession de tout son pouvoir, lorsque le gouvernement sera établi sur un pied stable. Sa Majesté ne vous oubliera pas et qu'elle s'empressera de récompenser amplement les services de ses amis des mauvais jours.

La plupart des verriers crurent devoir protester par un geste de désintéressement ; toutefois le caractère pratique du campagnard lorrain reprit le dessus et, à la perspective alléchante qu'ouvrait M. de Jarjaye, des éclairs de convoitise brillèrent dans les yeux de ces gentilshommes pauvres, qui virent soudain en cette aventure un moyen inespéré de tâter des faveurs royales.

— Monsieur, dit le gros David de Louëssard, les gentilshommes verriers n'ont pas l'habitude de réclamer le prix des services rendus. Quant à moi, si je ne consultais que mon cœur, je me regarderais comme suffisamment payé par le plaisir de donner un bon coup de main à Sa Majesté, mais je suis père de cinq enfants et je ne dois pas l'oublier... Lorsque le roi sera redevenu le maître, je prendrai la liberté de lui demander un brevet de capitaine pour l'aîné de mes garçons, un bénéfice pour le cadet et... une petite dot pour mes filles,

— Peste ! grommela Élie de Courouvre, excusez du peu !... Moi, ajouta-t-il tout haut, je suis moins gourmand et je serai heureux si Sa Majesté veut bien m'accorder le monopole de la fabrication du verre à bouteilles dans les provinces de Lorraine et de Champagne...

— Part à deux, hé l interrompit Joël de Parfondrupt, qui exploitait une verrerie aux Senades ;

si tu avales tout, compère, que restera-t-il aux autres ?

Le branle était donné, et la première vergogne passée, chacun voulut s'assurer une tranche du gâteau, Jacques du Houx réclama une charge de maître des eaux et forêts ; Joannès de Guiot, le droit de pêche dans les étangs de Saint-Rouin ; il n'y eut pas jusqu'à Jérémie de Damloup qui ne sentît remuer en son cœur d'ambitieux désirs :

— Je ne suis pas quémandeur de ma nature, murmura-t-il, mais puisque chacun ici fait sa main, je réclamerai la permission de chasser tout mon content dans la forêt, sans avoir les gardes à mes trousses...

Tandis qu'ils se disputaient ainsi les royales faveurs, M. de Jarjaye regardait Hyacinthe du coin de l'œil, et un ironique sourire courait sur ses lèvres. Il avait trop souvent observé à Versailles les mêmes convoitises et les mêmes marchandages pour s'en étonner. Il constatait simplement qu'au fond des bois comme à l'Œil-de-Bœuf, sous les vestes de chasse de ces gentilshommes campagnards comme sous les habits de gala des courtisans, les âmes humaines se ressemblaient et que le dévouement désintéressé était une pure fiction. Hyacinthe devina dans ce sourire les réflexions peu flatteuses de l'officier et elle en eut honte.

— Fi, messieurs ! interrompit-elle d'une voix vibrante, avant de solliciter des grâces, attendez au moins de les avoir méritées !.,. Si je ne vous savais aussi fidèles que braves, vous me feriez douter de la générosité de votre cœur... Nous n'avons à nous occuper, quant à présent, que de servir le roi avec

foi et amour. Le reste nous viendra par surcroît... Et maintenant prenons congé les uns des autres ; il est tard et M. de Jarjaye, qui repart demain, a besoin de repos... Bonsoir, messieurs ; n'oubliez aucune de mes recommandations !...

Elle s'encapuchonna dans son manteau et disparut avec l'officier, dans le sentier où l'avaient précédée Baujard et M. de Vendières.

Lorsque ces deux derniers étaient arrivés au Fouraux-Moines, ils avaient trouvé la maison endormie. Gertrude de Saint-André se couchait comme les poules. Le député ne voulut pas qu'on la réveillât. M. de Vendières proposa courtoisement à son compagnon de partager sa chambre où il y avait deux lits, et commença sur-le-champ à se dévêtir, car il tombait de sommeil. Baujard, trop agité pour l'imiter, le laissa à sa toilette de nuit et, connaissant les êtres, gagna le jardin où il résolut d'attendre le retour de la chanoinesse.

Sous la blanche clarté de la lune, le vieux clos allongeait ses allées bordées de buis, ses platesbandes où les narcisses et les tulipes commençaient à fleurir, et ses charmilles verdissantes. François Baujard saluait au passage les moindres détails de ce jardin où il s'était promené dès sa prime jeunesse et où rien n'avait changé. Les mêmes fleurs poussaient aux mêmes places, et à chaque coin, le député retrouvait de vieilles connaissances qui le replongeaient dans le souvenir de ses jeunes années. Il faisait un retour sur lui-même ; il se rappelait le temps où, écolier de Saint- Vannes, il venait passer ses vacances à la Verrerie, et plus tard, les journées

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d'été où il avait vu Hyacinthe encore fillette jouer au volant dans les allées. Cette association de souvenirs ramena sa pensée vers les incidents de la nuit et vers cette chanoinesse qui, depuis quelques jours, tenait une maîtresse place dans ses préoccupations. Il était étonné, presque choqué de cet envahissement de son moi par une femme, lui qui pendant longtemps avait interdit Tentrée de son âme aux obsessions féminines.

A Texception de sa liaison juvénile avec Nanine Gillot, il avait pendant des années vécu chaste et studieux comme ces bénédictins chez lesquels il avait été élevé. Sa haute renommée d'austérité, d'intégrité et de talent l'avait précisément désigné aux suffrages de ses concitoyens, lors des élections aux États-Généraux.

La sérénité de cette âme supérieure et de cet esprit laborieux était restée introublée jusqu'au jour de la rencontre avec Hyacinthe chez M'""^ de Rosnes. Depuis lors, grâce à la correspondance établie entre eux, et sans que Baujard s'en rendit compte, le charme de la jeune femme s'était lentement insinué en lui. Tout d'un coup il sentait la sève endormie de sa première jeunesse se réveiller et, sous cette fermentation inattendue, sa volonté vaciller, son esprit dévier vers des pentes dangereuses.

Les symptômes graves de ce nouvel état moral ne lui échappaient point. En son for intérieur, il reconnaissait qu'il obéissait maintenant à des impulsions toutes sentimentales. Il ne pouvait se^ dissimuler qu'il avait éprouvé une satisfaction très vive en acceptant le message dont M""^ de Rosnes l'avait

chargé pour sa nièce. Ce soir même, en s'engageant dans les sentiers qui conduisaient au Four-aux- Moines, il s'était senti un rajeunissement, un entrain, qu'il avait mis faussement sur le compte du printemps, mais qui, en réalité, n'étaient produits que par la perspective de retrouver Hyacinthe d'Eriseul au bout de la route. Tout à l'heure, quand il avait vu soudain, au milieu de la clairière, la chanoinesse surgir sous la clarté de la lune, son cœur avait battu comme à vingt ans. Pour se rapprocher d'elle un peu plus tôt, n'avait-il pas risqué de compromettre son caractère de député et la dignité de la représentation nationale, en se mêlant à un conciliabule de rebelles ?

Et maintenant que faisait-il dans ce jardin de la verrerie, au lieu de rouler sur la route des Ardennes afin de remphr la mission dont il était chargé ? Convenait-il à un député patriote de perdre en de frivoles causeries un temps précieux, que les intérêts de la nation réclamaient tout entier ?

A la vérité, il avait promis à M""^ de Rosnes de voir cette jeune femme et de la chapitrer sur son imprudence. Mais, outre qu'il aurait dû s'abstenir de promettre, il était d'avance convaincu que son intervention serait inutile. La scène à laquelle il venait d'assister dans la clairière, lui démontrait suffisamment que la chanoinesse persisterait dans ses illusions coupables et s'associerait plus activement encore aux menées des ennemis de la liberté» Qu'espérait-il donc?... Il la connaissait assez pour prévoir qu'elle se rirait de ses sermons. Il ne réussirait pas à la détourner du péril où elle se jetait de gaieté de cœur, et lui-même, en revanche, s'ex-

ii8 LA CHANOINESSE

poserait à un péril certain en se retrouvant face à face avec T enchanteresse qui, déjà à distance, faisait gauchir sa volonté et troublait son jugement. — A quoi bon chercher à assagir une exaltée qui, dans ce moment même, combinait d'équivoques machinations avec ce M. de Jarjaye, envoyé par la reine à M. de Bouillé?... L'idée d'Hyacinthe, revenant du Haut-Bouleau en tête à tête avec ce muscadin d'officier, se présenta désagréablement à l'esprit de Baujard et lui enfonça une épine de jalousie au cœur. «Elle écoutera, se dit-il, mes conseils de son air dédaigneux et se moquera de moi ensuite en compagnie de ce jeune courtisan, qui a gagné sa confiance et peut-être aussi sa tendresse... Au lieu de jouer un sot rôle, j'agirais plus sagement en reprenant tout de suite le chemin de Varennes... »

Il en était là de ses réflexions quand il entendit contre les buis de l'allée le léger frôlement d'une robe. Il se retourna. La chanoinesse, enveloppée dans sa mante à capuchon, s'avançait vers lui.

— Me voici, monsieur, murmura-t-elle en souriant ; je vous ai aperçu de là-haut et je n'ai pas voulu attendre à demain pour m'excuser de la façon dont je vous ai congédié tout à l'heure... Ma conduite vous a scandalisé, je le crains, et je tiens à vous expliquer...

— Vous ne me devez aucune explication, madame, interrompit-il en s'incUnant ; je n'ai pas le droit de me scandaliser, mais mon affection s'effraye de la facilité avec laquelle vous vous jetez en de téméraires aventures... D'autres aussi, et qui vous sont chers, s'en épouvantent comme moi. Madame votre

tante vous supplie de vous montrer plus circonspecte, et je me suis détourné de ma route pour vous communiquer ses craintes. Les choses que j'ai observées tout à rheure justifient malheureusement nos appréhensions... Je ne me soucie pas de pénétrer les secrets que vous partagez avec votre ami M. de Jarjaye... ; mais je vous vois avec peine mêlée à une entreprise qui m'a tout l'air d'une conspiration.

L'amertume ironique avec laquelle Baujard souligna ces mots : « votre ami, M. de Jarjaye », frappa la chanoinesse. Elle y crut démêler un grain de jalousie et cette découverte ne sembla pas lui déplaire, car elle répondit au député avec un malicieux sourire sur les lèvres et dans les yeux :

— Que voulez- vous ? Votre Assemblée en supprimant les communautés religieuses m'a créé des loisirs ; il faut bien que je les occupe !

— Prenez garde, madame ! La politique est un vilain jeu pour une femme. Le peuple est ombrageux ici plus qu'ailleurs, parce qu'il est plus rapproché de la frontière où s'assemblent ses ennemis. Déjà votre titre de chanoinesse et la caste à laquelle vous appartenez vous rendent suspecte à bien des gens. Dans un club, l'autre semaine, j'ai entendu un jeune enragé dénoncer La Chalade comme un nid de conspirateurs... J'ai cru devoir protester contre ce que je croyais être une calomnie... Et aujourd'hui...

— Et aujourd'hui, acheva-t-elle, railleuse, vous vous repentez de votre bon mouvement ?

— Non, madame, je ne me repens pas d'avoir essayé de vous sauver de vos propres imprudences... Mais je suis profondément découragé en constatant

que ces accusations étaient fondées, et que vous vous entêtez à commettre un acte de folie. Un éclair passa dans les yeux d'Hyacinthe.

— Appelez- vous folie la fidélité envers le roi?... Si c'est déraisonner que dépenser son énergie pour la défense de la famille royale, je m'honore d'avoir cette folie et de la partager avec toute la noblesse du royaume... Nous ne pensons pas de même, monsieur Baujard ; les gens de ma caste, comme vous dites, mettent le point d'honneur à une autre place que les gens du commun.

— Excusez-moi, répliqua-t-il, blessé ; n'étant point gentilhomme, je ne puis avoir contre la Révolution les mêmes rancunes que votre M. de Jarjaye !

Elle remarqua de nouveau l'accent sarcastique avec lequel il prononçait le nom de l'officier, et soudain elle s'adoucit en voyant l'expression attristée de la physionomie du député.

— Mon monsieur de Jarjaye, reprit-elle, est lié très intimement avec une de mes anciennes compagnes de Poulangy ; c'est sur la recommandation de son amie qu'il s'est présenté ici... Je le vois pour la première fois et il part demain.

Il comprit sans doute l'intention délicatement voilée qui dictait à Hyacinthe cette explication et il lui en sut gré, car son visage se désembrunit. La chanoinesse s'aperçut du rassérènement de ses traits et, satisfaite d'avoir dissipé ce nuage de jalousie :

— Je serais désolée de vous avoir blessé, monsieur Baujard... Quand ma mauvaise tête m'emporte, mes paroles vont souvent plus loin que ma pensée... Pardonnez-moi, continua-t-elle en lui tendant la main, bien que nos opinions soient difïé-

rentes, vous êtes un des hommes dont j'estime le plus le cœur et le jugement...

— Et dont vous suivez le moins les avis, interrompit-il en riant et en gardant un moment dans la sienne la main longue et fluette de la chanoinesse.

Ce sourire, si rare sur le grave visage du député, lui donnait une expression de tendresse qui toucha Hyacinthe.

— En d'autres circonstances, répondit-elle, j'aurais la confiance la plus entière en vous, soyez-en persuadé... Mais à l'heure actuelle, quand la royauté est menacée, tous ceux qui lui restent fidèles doivent mettre de côté leurs sympathies personnelles pour n'écouter que la voix du devoir.

Il contempla un moment dans le cadre noir du capuchon cette tête charmante, baignée de clarté, et presque grisé par le scintillement des grands yeux verts dans lesquels plongeaient les siens :

— En ce cas, s'écria-t-il, maudite soit la politique !... Que ne puis-je retourner en arrière, au temps paisible où je venais chasser et chanter au Four-aux-Moines !... Je mettrais mon unique ambition à y demeurer près de vous et à devenir tout bonnement votre ami,

— Croyez- vous ? repartit-elle en secouant la tête... Quelle illusion !... Vous ne pourriez pas plus vivre dans l'obscurité que je ne pourrais, moi, m'occuper de ménage et de culture comme ma tante Gertrude... Nous n'échappons pas à notre destinée : la vôtre est de combattre pour ce que vous appelez les droits du peuple, la mienne est de lutter jusqu'au bout pour la défense du roi.

— Incorrigible entêtée î murmura-t-il affectueu-

sèment, vos efforts n'arrêteront pas la marche de la Révolution ; ils détermineront seulement une explosion populaire qui sera funeste à votre famille, à vous-même, et qui désolera vos amis... Ne vous obstinez donc pas à défendre ceux que leur propre aveuglement mène aux abîmes !..,

— Bah ! dit-elle d'un ton de bravade espiègle.

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris !...

Bonsoir, monsieur Baujard, il est temps d'aller dormir... Ne parlez de rien à ma tante Saint- André ; elle est aussi terre à terre que je suis enthousiaste, et il est inutile de l'alarmer.

— Rassurez- vous, madame, je partirai demain au petit jour... Je partirai navré... Adieu !

— Ne dites donc pas ce vilain mot « adieu » et surtout ne me quittez pas fâché !... Je tiens à ce que nous restions bons amis et j'ai idée que nous nous reverrons dans des temps meilleurs...

— Le ciel vous entende ! murmura-t-il en baisant la main qu'elle lui offrait, — et ils se séparèrent.

A l'ouvreau, messieurs !

Le mardi 21 juin 1791, avant midi, tous les gentilshommes verriers qui avaient assisté au conciliabule du Haut-Bouleau, reçurent un billet de la chanoinesse contenant cette courte phrase sacramentelle : « A Touvreau, messieurs ! »

— Ha ! ha ! se dit Jérémie de Damloup, après avoir péniblement déchiffré les trois mots de ralliement, c'est pour aujourd'hui !... Tant mieux, nom d'une serpe ! il fait beau temps et c'est bon signe.

Le soleil brillait en effet dans un ciel à peine moucheté de quelques légers nuages blancs et l'air était rafraîchi par une brise d'est. Jérémie chaussa ses souliers de chasse, boutonna ses houseaux de toile bleue, cacha dans sa gibecière un pistolet chargé, un poire à poudre et des balles, puis déjeuna hâtivement d'un chicot de pain et d'une tranche de lard, qu'il arrosa d'une lampée de vin gris. A l'angélus de midi, il quitta Florent et s'engagea sous bois dans la direction des Senades où demeurait Joël de Parfondrupt.

La forêt était dans toute sa gloire : les fleurs de l'été foisonnaient dans la grande herbe des tran« chées, des loriots sifflaient parmi les merisiers, une

odeur de fraises mûres et de chèvrefeuille s'exhalait des taillis, et Jérémie, surexcité par cette joie répandue sous les arbres, donnait gaillardement la réplique aux loriots.

Il trouva Joël prêt à partir. Le verrier s'était procuré deux chevaux de selle et, vers deux heures, après avoir bu le coup de Tétrier, tous deux enfourchèrent leur bidet et prirent sous bois un chemin qui les conduisit à l'entrée de Sainte-Menehould. Ils laissèrent les chevaux dans une auberge du faubourg et pénétrèrent dans le centre de la ville, sans se hâter, en flâneurs, comme deux braves campagnards qui vont aux emplettes et aux nouvelles.

La population leur sembla donner des signes d'une émotion insolite. Beaucoup de gens stationnaient sur les portes, des groupes se formaient sur la chaussée et discutaient avec animation. Çà et là, les verriers apercevaient des dragons cheminant d'un pas lourd, une botte de foin sur le dos, ou pansant leurs chevaux au seuil d'une écurie. Bientôt ils devinèrent que l'émoi des citadins était précisément causé par la présence de ces cavaliers.

Un détachement du régiment Monsieur-Dragons était arrivé à neuf heures du matin.

Déjà, pendant la nuit, un détachement des hussards de Lauzun avait passé à Sainte-Menehould pour se rendre à Pont-Sommevelle et la brusque apparition de nouvelles troupes excitait la défiance des habitants. Après s'être assurés qu'aucun équipage n'avait encore relayé à la poste, Jér-émie et Joël entrèrent dans un cabaret voisin et s'y firent servir une bouteille de vin gris. Tout en humant leur piot,

A L'OUVREAU, MESSIEURS ! 125

ils prêtaient Toreille aux propos des buveurs attablés auprès d'eux.

— Tout ça n'est pas clair, disait un ouvrier bourrelier au cabaretier, ces dragons et ces hussards qui viennent tramer leurs guêtres par chez nous, ça ne vous semble pas louche, monsieur Pérardel ?

— Peuh ! répondait le débitant, paraîtrait qu'ils attendent un trésor et qu'ils sont ici à seule fin de l'escorter jusqu'à la frontière.

— Et pourquoi escortent-ils un trésor à la frontière?..» C'est peut-être bien notre argent que la reine envoie à ses amis les Autrichiens ?.., D'abord ce grand flandrin d'officier qui, depuis midi, va et vient comme un agité sur la route de Châlons, a l'air d'un homme qui médite un mauvais coup... Tenez, le v'ià encore qui repasse devant chez vous !...

En effet, par le vitrage de la devanture on apercevait l'officier qui commandait le détachement de dragons, et qui se nommait M. d'Andoins. Tout en causant à voix basse avec son lieutenant, il marchait à petits pas, s'arrêtait à chaque minute et, se sentant épié, toisait les curieux d'un air à la fois soucieux et irrité.

— Filons, chuchota Jérémie à l'oreille de M. de Parfondrupt, l'arrivée des équipages ne peut tarder.

Ils se hâtèrent de vider leur bouteille et de régler leur dépense. Tandis qu'ils comptaient avec le cabaretier, on ouït dans la rue la note claironnante d'une trompette et tout le monde se précipita dehors.

Le capitaine d'Andoins était revenu sur ses pas et on l'entendit d'une voix tranchante crier :

— Qui a fait sonner le boute-selle ?

— C'est moi, mon capitaine, répondit un maréchal des logis en s' avançant, nos hommes sont éparpillés dans les cabarets, ça m'inquiète et j'ai cru plus sûr de les rassembler.

— Vous avez eu tort, répliqua le capitaine, le convoi est en retard... Faites cesser la sonnerie, Lagache, et attendez mes ordres !

— M'est avis, murmura Jérémie à Joël, que le maréchal des logis a raison et que ce blanc-bec d'officier n'entend rien à son affaire... Est-ce qu'il ne devrait pas s'arranger pour avoir ses hommes sous la main à la première alerte ?

Ils rebroussèrent chemin et allèrent à l'auberge s'assurer si leurs chevaux avaient leur ration. Ils recommandèrent au garçon d'écurie de les tenir sellés et bridés, puis rentrèrent en ville où ils passèrent encore une grande heure en allées et venues.

La soirée avançait. Le gros de la chaleur était tombé et dans la grand' rue devenue ombreuse, les gens s'amassaient aux portes. De temps à autre des manœuvres revenaient des champs, la houe sur l'épaule, ou bien un bourgeois rentrait de son jardin, rapportant un panier de fraises. Par les vitres, on voyait dans l'intérieur des maisons les ménagères affairées à préparer le souper.

Tout à coup, vers sept heures et demie, du côté de la route de Châlons, on entendit une galopade sur le pavé et l'on vit déboucher un courrier en veste chamois qui se dirigea vers la poste aux chevaux.

— Cette fois, ça y est, chuchota Jérémie, les voici I

A UOUVREAU, MESSIEURS ! 127

En même temps il entraînait Joël vers la maison du maître de poste.

Une croissante rumeur fit sauter le cœur des verriers dans leur poitrine. Des roulements sourds et des claquements de fouets résonnaient dans la rue. Deux voitures. Tune attelée de trois chevaux et l'autre de six, précédées de deux courriers également en •vestes de couleur chamois, dévalèrent vers la poste et s'y arrêtèrent au milieu d'un attroupement de curieux.

La première voiture était occupée par deux femmes de chambre ; la seconde, une spacieuse et confortable berline, contenait six personnes : trois dames, un homme et deux enfants. Ce train luxueux annonçait des personnages de distinction. Quelqu'un demanda à l'un des courriers quels étaient ces voyageurs.

— C'est, répondit-il. M""" la baronne de Korff avec ses enfants, ses femmes et son valet de chambre.

— Allons, s'exclama une voix peu bienveillante, encore des émigrés qui gagnent la frontière !

Les deux verriers, le cou tendu, cherchaient à plonger leurs regards dans l'intérieur de la berline, dont les glaces étaient levées.

Deux des dames placées au fond portaient des déshabillés très simples : celle qui se tenait le plus près de la glace était coiffée d'un chapeau noir et enveloppée dans un mantelet de même couleur. L'homme, dont on ne voyait que ^le dos très large, avait un chapeau rond, une perruque, une redingote brune et une canne à la main. L'aînée des deux enfants était vêtue d'une robe d'indienne. Tout à

coup le capitaine des dragons écarta les curieux et s'approcha de la portière. Au même moment la glace s'abaissa et la dame au mantelet noir se pencha légèrement pour écouter Tofïicier qui la saluait très bas. Comme elle se présentait de profil, Joël de Parfondrupt qui avait vu autrefois Marie- Antoinette à r époque de son mariage avec Louis XVI, la reconnut et donna un coup de coude significatif à 5on compagnon»

Après un court entretien, le capitaine s'éloigna 5t la reine se renfonça prudemment dans Tencoignure. Alors Thomme au chapeau rond, qui semblait ne pouvoir rester en place, se pencha à son tour pour demander un renseignement et presser les postillons, de sorte que les verriers purent la dévisager à leur aise. Il parlait avec animation et sa voix mal posée passait brusquement des notes du médium aux notes aiguës. Ses traits empâtés avaient quelque chose de las et de mélancolique; Tensemble de sa tournure donnait une impression de lourdeur un peu vulgaire, et les deux gentilshommes campagnards, qui s'étaient fait un autre idéal de la majesté royale, s'entre-regardaient comme pour se demander si ce personnage, bien qu'il fût le seul occupant mâle de la berline, était réellement le roi de France.

Tandis que leurs yeux déçus échangeaient ces muettes interrogations, on achevait d'atteler et les courriers écartaient les curieux. Joël et Jérémie se trouvèrent ainsi refoulés en arrière.

A ce moment, un jeune homme de vingt-huit à vingt-neuf ans, grand, robuste, bien découplé et dégourdi, déboucha d'une rue adjacente, un bâton

A L'OUVREAU, MESSIEURS! 129

à la main et la veste sur Tépaule. C'était le maître de poste. Cadet Drouet, qui revenait des champs. Il s'approcha de la berline, examina le voyageur qui se tenait encore à la portière et jeta un coup d'œil dans l'intérieur. Pendant qu'un des courriers lui réglait le prix des chevaux, il observait avec persistance la dame au mantelet noir. Ayant servi au régiment des dragons de Condé, il avait eu occasion de voir la reine à Versailles. Sa surprise, en la reconnaissant, se traduisit par un brusque mouvement des épaules, puis il recula du côté où stationnaient les deux verriers. Ceux-ci le virent alors tirer de sa poche un des assignats reçus en paiement. Il semblait comparer attentivement le royal portrait gravé en vignette sur le billet, avec la figure du personnage accoudé à la portière.

Il se tourna vers un jeune garçon qui badaudait près de lui et dit avec vivacité :

— Guillaume, la dame en chapeau noir qui est assise dans la berline ressemble diantrement à l'Autrichienne, et je mettrais ma tête à couper que l'homme en redingote brune est Louis XVI en personne... Cours vite prévenir la mimicipalité !

Jérémie, qui avait l'oreille fine, surprit ce colloque et changea de visage. Il se demandait s'il ne devait pas sauter à la gorge de ce maudit maître de poste pour l'empêcher de jaser, quand on cria :

— Ho !... Gare !

Les courriers partaient au galop, les fouets claquaient, et les deux voitures, vivement enlevées, roulaient sur le pavé, dans la direction de Clermont.

Elles disparaissaient déjà dans un nuage de poussière, quand une agitation tumultueuse succéda à

la placide curiosité des badauds. Drouet avait sans doute communiqué ses soupçons aux gens qui Tentour aient, car de tous côtés, dans la foule, des cris éclataient :

— Arrêtez-les !.., arrêtez-les !...

En même temps, du côté de Thôtel de ville on battait la générale ; la rue s'emplissait de gardes nationaux en armes, et à ces rumeurs se mêlaient des appels de trompettes. Le capitaine d'Andoins s'était décidé à faire sonner le boute-selle, mais trop tard. Les gardes nationaux l'entouraient et le poussaient vers l'hôtel de ville, tandis que Drouet ordonnait aux valets d'écurie de lui seller un cheval...

— Mille tonnerres ! grommela Jérémie, ce sacrémâtin de maître de poste a reconnu le roi... Il va tout gâter et ces canailles sont capables d'arrêter les voitures... Il n'y a pas une minute à perdre, filons à notre auberge !

Tout courant, ils gagnèrent le faubourg, sautèrent sur leurs chevaux, puis Jérémie dit à Parfondrupt : • — Au galop !

Sans piper, ils s'élancèrent sur la route de Clermont. Lorsqu'ils furent en haut de la côte de Biesme, ils aperçurent dans le crépuscule les voitures qui la descendaient.

~ Joël, reprit Damloup, courez au Four-aux- Moines et informez M""' d'Eriseul de ce qui arrive... Moi, je vais tâcher de rejoindre les voitures pour prévenir Leurs Majestés de la trahison de ce scélérat de Drouet et pour les inviter à gagner Varennes sans toucher Clermont... Au revoir, et bonne chance !

Ils se séparèrent. Jérémie se jeta dans les bois

A L'OUVREAU, MESSIEURS ! 131

afin de couper au court, tandis que M. de Parfondrupt galopait vers la vallée de la Biesme.

Au sortir des Islettes, la route de Clermont fait un coude, M. de Damloup put ainsi, en traversant les bois, gagner le grand chemin au delà du village, juste au moment où les deux voitures y arrivaient au grand trot. Il galopa parallèlement à la berline, et en passant devant la glace baissée, il essaya d'attirer l'attention des voyageurs :

— Sire, criait-il, vous êtes trahi !

Mais soit que le tapage des roues et des chevaux empêchât ses paroles d'arriver distinctement aux oreilles de la famille royale, soit que la mine de ce grand diable à la barbe en désordre n'inspirât aucune confiance à des gens déjà inquiets et méfiants, son avertissements resta sans effet. A trois reprises encore, il jeta en vain à la portière son cri d'alarme. Puis découragé, voyant que son bidet déjà las ne pouvait lutter de vitesse avec les équipages, il se rejeta dans les bois et essaya du moins de gagner Varennes par la traverse, afin d'avertir ses amis postés dans cette ville et de les ramener au besoin à la rescousse..,

A la même heure où Jérémie multipliait ses tentatives infructueuses et où Parfondrupt trottait vers La Chalade, la chanoinesse, dans la salle à manger du Four-aux-Moines, attendait des nouvelles avec une anxiété d'autant plus fiévreuse qu'elle ne pouvait la manifester devant ses deux tantes. — M""^ de Rosnes, en effet, tenait compagnie à sa sœur et à sa nièce depuis six semaines. Instruite de l'insuccès de Baujard par un billet du député, elle était

accourue pour sermonner la chanoinesse et elle ne lui épargnait ni les prières ni les remontrances. — Hyacinthe demeurait également sur la réserve avec M"^ de Saint-André, car le royalisme de la vieille fille était mitigé de constitutionnalisme. Si elle aimait Louis XVI, elle détestait Marie- Antoinette et estimait que la noblesse aurait dû accepter franchement le nouveau régime. Devant ces deux femmes qui la désapprouvaient, Hyacinthe restait muette forcément ; mais tout en se violentant pour paraître calme, elle sentait en elle gronder un orage d'angoisse et de dépit, tandis que Glocynde de Rosnes et Gertrude de Saint-André causaient placidement des menus incidents de la journée ou taquinaient le chevalier de Vendières sur ses inoffensives manies de priseur.

La chanoinesse savait par M. de Jarjaye que la famille royale devait passer à Varennes vers la nuit tombante. Elle se disait qu'à cette même heure, le roi de France, dont elle avait épousé si ardemment la cause, la reine Marie-Antoinette pour laquelle elle avait une culte, parcouraient en fugitifs les routes de l'Argonne. Sa chevaleresque imagination s'enflammait à cette pensée. Son cœur s'indignait de la béate tranquillité avec laquelle ses tantes s'entretenaient de niaiseries, à un moment aussi solennel. Elle souffrait de ne pouvoir communiquer sa fièvre et ses transes au chevaher qui, seul, était dans le secret, et elle attendait avec un tremblement nerveux que les deux vieilles dames regagnassent leur chambre.

Enfin son supplice cessa. A dix heures, M""® de Rosnes et Gertrude montèrent se coucher, M"^ d'En-

A UOUVREAU, MESSIEURS ! 133

seul déclara qu'elle ne se sentait pas d'humeur à s'enfermer par une aussi belle soirée et qu'elle désirait se promener un moment avec M. de Vendières.

Elle entraîna le chevalier dehors. La nuit était calme, une nuit sans lune, mais splendidement étoilée.

— Il était temps, murmura Hyacinthe. J'étouffais et j'allais éclater !... Il me semble que j'ai les nerfs à fleur de peau.

— * Vous vous agitez trop ! gronda M. de Vendières, et peut-être bien gratuitement..,. Savez- vous si, au moment du départ, le roi n'aura pas reculé et si le voyage n'aura pas été ajourné encore une fois ?

— Non, quelque chose me dit que l'heure est solennelle... Songez donc !... A ce moment, là-bas, de l'autre côté de la forêt, la famille royale passe, emportant dans sa voiture les destinées de la France... Cela ne vous soulève pas de terre, vous, Daniel ?

— Hum !... je dois à la vérité de déclarer que je préférerais savoir l'auguste famille dans son lit et m' allonger, moi, dans le mien, au Four-aux-Moines.

— Homme de peu de foi et de peu de courage !...

— Que voulez-vous, madame ? Je suis de la nature du lièvre... craintif et prudent. J'aime beaucoup les aventures... des autres, quand on me les raconte au coin du feu, et parfois je me demande pourquoi je me suis fourré dans celle-ci, qui pourrait fort mal finir...

— Ne vous repentez pas d'un bon mouvement !... Vous vous calomniez d'ailleurs ; en dépit de votre tempérament pacifique, vous êtes brave et dévoué... Aussi serez-vous récompensé de vos efforts, quand

nous aurons la victoire... Et nous l'aurons, chevalier, soyez-en certain !.. Demain, le roi sera au camp de M. de Bouillé, entouré d'une armée fidèle. Il dissoudra l'Assemblée, dictera ses volontés et fera rentrer dans l'ordre la France assagie et soumise... Nous verrons ces choses, Daniel, et ayant été à la peine, nous serons à l'honneur, comme notre compatriote Jeanne d'Arc... Chut !... N'entendez-vous pas un galop de chevaux ?

— Nenni, je n'entends que le bouillonnement de la Biesme dans l'écluse du moulin.

— Pourtant, Jérémie ne peut tarder... Tout est prêt, n'est-ce pas ? pour le cas où il nous faudrait repartir avec lui ?

— Les chevaux sont à l'écurie, sellés et bridés par moi, mais j'espère encore que nous n'aurons pas à nous en servir.

— Nous nous en servirons, au contraire !... Croyezvous que je vais laisser passer le roi sans me joindre à son escorte?... Ah! cette fois je ne me trompe point... On galope là-bas !

Accotés au talus de la route, ils prêtèrent l'oreille. On percevait effectivement du côté du Claon, une galopade qui se rapprochait insensiblement. Ils ne parlaient plus, les yeux fixés sur l'obscure blancheur de la route. Bientôt la rumeur devint plus distincte et au bout de vingt minutes un cavalier déboucha à la corne du taillis.

Hyacinthe et Daniel s'étaient avancés à sa rencontre. Quand ils furent à portée :

— Qui va là ? demanda le cavalier.

— Amis ! s'écria la chanoinesse... Est-ce vous, Jérémie ?

A L'OUVREAU, MESSIEURS ! 135

— Non, répondit une voix essoufflée, c'est moi, Parfondrupt.

— Quelles nouvelles ? dit Hyacinthe dont le cœur palpitait.

— Mauvaises, madame !... Le roi a été reconnu à Sainte-Menehould par un gredin de maître de poste, et les sacrés-mâtins de gardes nationaux sont à sa poursuite.

Parfondrupt était descendu de cheval et tout d'une haleine il raconta comment les choses s'étaient passées au relais, comment Jérémie et lui avaient pris les devants, puis s'étaient séparés à la côte de Biesme.

Hyacinthe fronçait les sourcils. Daniel de Vendières secouait la tête, tandis que Joël, ayant cueilli une poignée de feuilles et d'herbes, bouchonnait son bidet couvert d'écume.

— Rien n'est perdu ! reprit intrépidement la chanoinesse, les voitures ont de l'avance ; à Clermont, elles rencontreront un détachement de dragons qui les escortera jusqu'à Varennes, où se trouvent le ffls de M. de Bouillé et M. de Raigecourt, avec cent hussards... C'est plus qu'il n'en faut pour mettre à la raison vos boutiquiers de Sainte-Menehould !

Comme elle achevait, on entendit de nouveau le trot d'un cheval et ils virent accourir à franc étrier un cavalier dans lequel ils reconnurent bientôt Élie de Courouvre. Ce dernier était aussi essoufflé que son camarade. Autant que la nuit permettait de distinguer ses traits, il semblait fort penaud.

— Bonsoir, monsieur de Courouvre, que se passet-il ? demanda Hyacinthe d'une voix étranglée ;

pourquoi êtes-vous revenu ici au lieu d'accompagner le roi à Varennes ?

— Pourquoi ? répliqua-t-il en mettant pied à terre, parce que ces canailles de Clermont ne m'ont pas laissé partir... Ca va mal !

— Qu'est-il arrivé ?... Où est la famille royale ?

— La famille royale roule sur la route de Varennes.

— Ah ! murmura la jeune femme en respirant, vous m'avez fait peur !... Mais parlez donc, ne nous mettez pas à la torture !...

— Là... là ! repartit le verrier, permettez-moi de souffler et je vous conterai tout par le menu.

Ils avaient repris la direction du Four-aux-Moines et Hyacinthe s'était placée entre les deux gentilshommes qui tiraient leur cheval par la bride.

— D'abord, poursuivit Élie de Gourou vre, sitôt votre message reçu, je suis parti avec Joannès de Guiot pour Clermont où nous sommes arrivés dans l'après-midi. Les gens de là-bas étaient sens dessus dessous, à cause des mouvements de troupes. A cinq heures le comte de Damas a donné l'ordre à ses dragons de monter à cheval et lui-même, avec ses officiers, s'est porté sur la grand'route. Ça faisait jaser, comme bien vous pensez, et les têtes travaillaient. Les Clermontois bourdonnaient autour des chevaux comme des tas de mouches en été. Neuf heures étaient déjà sonnées qu'on ne voyait rien venir. Pour lors, M. de Damas, qui ne semblait pas trop à son aise, commande de sonner la retraite et ne garde avec lui que trente cavaliers montés. L'ordre n'était pas plutôt exécuté qu'on voit déboucher un courrier, puis deux équipages qui s'arrêtent

A UOUVREAU, MESSIEURS I

devant la poste. On relaye au milieu d'un tas de badauds qui grommelaient ; M. de Damas échange quelques mots avec le courrier, puis les voitures filent sur Varennes... Mais c'est ici que tout se gâte... Tandis qu'on sonnait le boute-selle, voilà mes animaux de Clermontois qui regimbent et ne veulent pas permettre à la troupe de partir. La municipalité enjoint à M. de Damas de rassurer les bourgeois en faisant rentrer ses soldats ; le commandant l'envoie promener et, sabre en main, crie : « A moi, dragons ! » Au même moment on bat la générale, la garde nationale s'assemble et cerne le détachement. M. de Damas commande : « En avant ! » Les gardes nationaux beuglent : « Dragons, on vous trompe, n'obéissez pas ! »

— Et alors, interrompit impétueusement la chanoinesse, les dragons ?...

— Les dragons ont crié : « Vive la Nation ! » et ont mis pied à terre.

— Les lâches !...

— On les entourait, on applaudissait... Profitant du tumulte, M. de Damas pique des deux et s'élance sur la route... Joannès de Guiot et moi, qui avions enfourché nos chevaux, nous voulons le suivre ; mais on se méfiait, on nous barre le chemin... La moutarde me monte au nez, je distribue à droite et à gauche des coups de cravache et je réussis à tourner bride... La route de Varennes m' étant fermée, j'ai gagné celle des Islettes, d'où je suis revenu ici en coupant au court... Voilà pourquoi, comme je vous le disais en commençant, je crois que l'affaire est manquée.

— Allons donc ! repartit la chanoinesse, à cette

heure le roi est à Varennes où il trouvera les hussards de M. de Bouillé.

— Et si les Varennais sont aussi soupçonneux que les gens de Clermont, si les hussards mettent également le sabre au fourreau et fraternisent avec les habitants ?

— Alors, s'écria Hyacinthe hors d'elle, notre devoir est tout tracé... Nous allons monter à cheval et rejoindre par le Four-de-Paris la route de Metz en amont de Varennes... Nous irons au-devant du Royal-Allemand de M. le marquis de Bouillé, qui part de Dun en ce moment, et nous le presserons de venir au secours du roi... Allez chercher vos bêtes, Daniel, et conduisez-les sur le chemin du Four-de-Paris.

— Madame, objecta le chevalier, c'est de la folie !... Sous bois, nous ne verrons goutte, nous ne connaissons pas les sentiers et nous n'arriverons jamais à temps.

— Ces messieurs nous guideront, répliqua impétueusement Hyacinthe, allez et revenez vite... Nous n'avons pas de temps à perdre.

Les deux verriers, stupéfaits de la hardiesse de la jeune femme, se touchaient du coude et hasardaient de timides objections :

— Nos bidets sont fourbus, murmura M. de Courouvre, et il n'y a pas à songer à remonter dessus.

— Le chevalier va les remiser et vous nous guiderez à pied... Voyons, messieurs, reculeriez- vous devant une besogne qui ne m'effraie pas, moi qui ne suis qu'une femme ? Le proverbe dit que « les verriers n'ont peur de rien » ; j'espère que vous ne le ferez pas mentir !

A L'OUVREAU, MESSIEURS ! 139

— Madame, où vous irez nous irons, répondit Parfondrupt, et arrive qui plante !

Daniel de Vendières, voyant qu'il ne pouvait plus compter sur la complicité des verriers, se résigna et emmena les bêtes éreintées à T écurie du Fouraux-Moines. Un quart d'heure après, il reparut traînant après lui deux chevaux sellés.

Élie de Courouvre aida le mélancolique chevalier à se hisser sur l'un d'eux ; Hyacinthe sauta légèrement sur le sien et s' adressant à ses compagnons :

— Messieurs, dit-elle, en avant pour le roi !... Qui m'aime me suive !

Au pas, sous le fourmillement des étoiles, ils s'engagèrent dans le chemin du Four-de-Paris.

Un peu avant ce hameau niché en plein bois, une sente forestière s'enfonçait à droite dans la direction de Varennes, coupant l'ancienne voie romaine qu'on appelle la Haute-Chevauchée et que la petite troupe devait suivre pour déboucher ensuite sur l'embranchement de la route de Dun.

Ainsi que l'avait prévu le chevalier, la nuit sous bois était très noire. Les deux verriers marchaient en tête des chevaux et tâtonnaient souvent, ce qui accroissait les transes de Daniel. Les moindres bruits nocturnes : la brusque détente d'une branche froissée, la fuite d'un Uèvre ou d'un geai effarouchés au passage, le faisaient tressauter. On cheminait lentement et avec précaution. Parfois les paupières alourdies du chevalier se fermaient et une sorte d'engourdissement le prenait, suivi de pénibles réveils. Lorsqu'on atteignit la Haute-Chevauchée, la voie plus large et le taillis plus clairsemé permirent de revoir le . ciel constellé et rendirent un peu de

sérénité à M. de Vendières, qui se frotta les yeux et huma une prise copieuse pour se redonner du ton. Les voyageurs étaient taciturnes ; à part quelques brèves explications jetées par Tun des deux guides, aucune conversation ne troublait Tensommeillement de la forêt. Hyacinthe, anxieuse, tortillait nerveusement dans ses doigts sa cravache et dévorait son impatience. Le temps lui paraissait cruellement long. Elle aurait voulu s'élancer au galop au-devant de ce régiment providentiel, maintenant parti de Dun et qui seul pouvait sauver la monarchie en détresse.

Au milieu de la fièvre qui l'agitait, d'étranges ressouvenirs, de lugubres rapprochements lui traversaient l'esprit. Elle se rappelait avoir entendu raconter à sa tante Gertrude la tragique histoire de ce Louis de Marolles, protestant notable de Sainte- Menehould, qui, lors de la révocation de l'édit de Nantes, en butte à la haine de M™^ de Maintenon et proscrit par Louis XIV, avait été arrêté dans sa fuite à deux lieues du Rhin, puis envoyé aux galères. Elle se demandait si Louis XVI, fugitif à son tour, ne payait pas le crime de son ancêtre et si, dans les incidents qui venaient de se produire coup sur coup à Salinte-Menehould et à Clermont, il n'y avait pas la marque d'une fatalité vengeresse entraînant la royauté à sa perte?... Puis elle repensait aux néfastes prédictions de François Baujard et elle tremblait à l'idée qu'il avait eu peut-être plus qu'elle une vision nette et sensée de l'avenir. Elle revoyait, dans le jardin de la verrerie, sous un rayon de lune, le sévère et pourtant sympathique regard du député s'abaisser vers elle avec une affec-

A UOUVREAU, MESSIEURS I

tueuse tristesse, tandis qu'il répétait : «Ne vous obstinez pas à défendre ceux que leur propre aveuglement conduit aux abîmes ! » Alors Hyacinthe secouait la tête et, chassant ces mélancoliques pensées nocturnes : «Non, non, se disait-elle, pas de sensiblerie ! »

On mit trois heures à traverser la forêt. Quand on déboucha dans les champs, non loin de la route de Dun, le jour commençait à poindre, les étoiles pâlissaient et, dans la direction de Montfaucon, une bande plus claire annonçait le lever de Taube. Tous quatre, d'un pas plus allègre, traversèrent les luzernes et passèrent un petit pont jeté sur l'Aire, au-dessous de Montblainville. Avec le jour naissant, une blanche vapeur s'élevait sur tout le parcours de la rivière et s'étendait à droite et à gauche. Comme ils allaient atteindre la route, tous quatre tressaillirent et s'arrêtèrent, stupéfaits.

Dans l'église de Montblainville la cloche, mise soudain en branle, sonnait le tocsin.

— Hein ! s'exclama Parfondrupt, est-ce que le feu serait au village?... Pourtant il y fait noir comme dans un four...

Il n'avait pas achevé qiie derrière eux, dans l'éloignement, une autre cloche d'église se mit à tinter à coups précipités.

— On sonne aussi à Cheppy, murmura Élie de Courouvre.

Ce fut comme un signal. Partout, dans le brouillard, à Véry, à Charpentry, à Varennes, les voix grêles ou graves des cloches s'éveillaient et lançaient leur sonore appel d'alarme, auquel se mêlaient de confuses rumeurs et de lointains roulements de tambours.

Hyacinthe s'était arrêtée ; son cœur battait à régal des cloches et il lui semblait entendre sonner le glas de la royauté.

— Voilà qui ne vaut rien, grommela Parfondrupt, et cela nous annonce du grabuge.

— Quoi qu'il arrive, messieurs, s'écria impétueusement la chanoinesse, notre devoir est d'aller audevant du régiment de M. de Bouillé... Voici bien notre route, n'est-ce pas, monsieur de Parfondrupt ?

-— Parfaitement, madame.

— Eh ! bien, en avant, en avant !... Les troupes ne peuvent être loin.

Dans la vapeur matinale, tandis que l'appel tantôt ralenti, tantôt pressé des cloches mettait la campagne en émoi, tous quatre s'avancèrent intrépidement sur la route de Dun. Au bout d'un quart d'heure, ils firent halte de nouveau.

Au loin, dans les moments d'accalmie où les tintements s'apaisaient, on percevait à travers le brouillard comme la rumeur d'une foule en marche.

Joël s'agenouilla et appliqua son oreille contre la terre humide.

— Aussi sûr que voici le jour, dit-il, il y a là-bas une troupe qui vient vers nous.

— Tout est sauvé, messieurs, s'exclama Hyacinthe triomphante, avançons !... C'est le Royal- Allemand !

Elle partit au grand trot, suivie à une faible distance par le chevalier qui oubliait ses terreurs. Peu à peu, l'horizon se teintait de rose, des alouettes chantaient dans le ciel d'un bleu pâle, le jour croissait et un coup de brise balayait la brume. Soudain ^

A L'OUVREAU, MESSIEURS !

à un tournant de la route, Hyacinthe vit surgir des compagnies d'hommes en armes, vêtus de blouses bleues lisérées de rouge... Au même moment un cri véhément de « Vive la Nation ! » montant dans l'air frais, se mêla aux tintements redoublés des cloches et navra le vaillant cœur de la chanoinesse...

Ce n'était pas le Royal-Allemand qu'elle avait devant elle, mais les gardes nationaux de Baulny et de Charpentry qui marchaient sur Varennes.

Le premier mouvement d'Hyacinthe et de ses compagnons fut de se jeter à travers champs, mais les paysans ne leur laissèrent pas le temps d'exécuter cette manœuvre suspecte. En un clin d'œil ils furent enveloppés. Sans écouter leurs explications, on leur intima Tordra de rebrousser chemin.

Il fallut obéir. Interpellés par des voix menaçantes, bousculés par une vingtaine de gardes nationaux armés de mauvais fusils, ils furent forcés de rétrograder dans la direction de Varennes. A la clarté du jour grandissant, Hyacinthe, la gorge serrée, le regard assombri, examinait ces soldats improvisés. Elle leur trouvait des mines résolues, une exaltation sauvage qui T étonnaient. A mesure qu'elle écoutait leurs propos, sa surprise croissait. La plupart ne savaient pas nettement pourquoi le ^tocsin sonnait et pourquoi on les appelait à Varennes, mais tous avaient le pressentiment vague d'un danger redoutable, d'un mystérieux ennemi qui en voulait à leur sécurité et à leurs biens.

— Paraîtrait, insinuait l'un d'eux, qu'on aurait découvert un complot.

— Les nobles manigancent pour emmener le roi à r étranger.

— Oui, affirmait un autre, la reine envoyait un trésor aux Autrichiens... On a arrêté le convoi à Varennes.

— Ils veulent appeler les ennemis en France pour rétablir la corvée et la dîme.

— Qu'ils y viennent, on les fera danser !

— A bas les nobles ! Vive la nation !...

Dans le trajet, on rencontrait de temps en temps des bandes armées qui grossissaient la troupe des gardes nationaux. Il en venait de Véry, de Cheppy, de Montblainville. A chaque nouveau renfort, les acclamations redoublaient et une joie tumultueuse circulait dans les rangs épaissis.

Le soleil se leva. Sur la route poudreuse, encadrée de prés à l'herbe déjà mûre, des éclairs d'argent, des étincelles roses, s'allumèrent aux dents des fourches, aux pointes des baïonnettes, au fer recourbé des faux. Six heures sonnaient quand, dans la limpide lumière du matin, les compagnies firent leur entrée triomphale sur la place du Basde- Varennes et furent saluées par les hourras des habitants»

A l'aspect de cette place grouillante de paysans en armes, où çà et là des hussards démontés trinquaient au seuil des maisons, à la vue du pont fortement barricadé par des entassements de meubles, Hyacinthe devina le drame qui avait dû se passer pendant la nuit. Tout son sang se glaça à la pensée dé la famille royale, prisonnière de ces paysans. Elle avait obtenu à grand' peine la permission de remiser ses deux chevaux à l'écurie du Grand-Monarque. A

la queue leu leu, les gardes nationaux commençaient à francliir les barricades du pont et, à la faveur du désordre qu'amenait Téparpillement de la troupe, la chanoinesse, les deux verriers et M. de Vendières purent rester cachés dans Tarrière-cour de Tauberge.

Lorsque les dernières compagnies eurent pénétré sur la rive gauche de l'Aire, Joël de Parfondrupt dit à Hyacinthe :

— A deux pas d'ici demeure M. de Bonnelle, un vieux camarade, dont la maison communique avec les hauts quartiers... Allons lui demander l'hospitalité ; grâce à lui, nous pourrons peut-être pénétrer dans l'intérieur de la ville.

Ils se rendirent dans cette maison amie, dont ils trouvèrent les habitants déjà sur pied et effarés. On leur fit un accueil inquiet et on leur apprit les désastreuses nouvelles de la nuit : — la famille royale dénoncée par Drouet et conduite dans la maison de Sauce, procureur de la Commune ; la défection des hussards ; la résistance inutile de M. de Goguelat qu'on venait d'emporter blessé à l'auberge du Brasd'or...

Hyacinthe était atterrée. Pâle, nerveuse, touchant à peine au café qu'on lui avait préparé, elle songeait que dans une rue voisine le roi, la reine, le dauphin étaient exposés aux outrages d'une foule ameutée. Elle entendait au loin de farouches clameurs. Un véhément désir de porter son hommage à la royauté agonisante s'emparait d'elle... Guidée par Joël de Parfondrupt, elle s'esquiva, gagna le bâtiment postérieur qui communiquait avec les hauts quartiers par un passage voûté, et gravit les échelons d'un

grenier servant de ienil. Agenouillée sous les poutres, elle se pencha à la gerbière. De là on dominait une ruelle qui débouchait dans la rue de la Basse-Cour, presque en face la maison de Sauce. A Tintersection de cette venelle et de la rue, on voyait des gardes nationaux se bousculer sur la chaussée. De temps à autre, un hussard apparaissait au milieu de la multitude houleuse, qui criait : « Vive Lauzun ! & Peu après, dans le brouhaha, de nouvelles clameurs joyeuses montaient. C'était le moment où, sur les instances de la municipalité, Louis XVI consentait à se montrer à la fenêtre avec la reine.

— Entendez-vous, murmura Hyacinthe, ils acclament le roi... Tout n'est pas perdu, je veux descendre, je veux aller là-bas !

— Ne bougez pas, répliqua Parfondrupt, vous vous feriez écraser ou écharper... Ces braillards crient « Vive la nation ! » plus fort que « Vive le roi ! » et je ne les crois pas disposés à lâcher pied... Attendons encore.

Muets, la tête penchée, l'oreille aux écoutes, ils attendirent ainsi pendant plus d'une heure. Attente mortelle, heure d'angoisse, durant laquelle une cruelle incertitude suspendait les battements de leur cœur. Par intervalles, des groupes de gardes nationaux longeaient la ruelle et des lambeaux de conversation montaient jusqu'à eux :

— Les Verdunois viennent d'arriver avec un délégué du club de Bar ; ils ont l'ordre d'emmener le roi qui s'entête à aller à Montmédy.

— Il essaie de nous amuser par de belles paroles, et une fois libre, il nous trahira.

— Faisons-le partir de force !

— Si la municipalité caponne, nous le traînerons par les pieds dans sa voiture !...

Sept heures sonnèrent. Au fond de la rue ensoleillée les cris redoublaient. Ils devenaient plus impératifs, plus menaçants. Maintenant on hurlait : « A Paris ! à Verdun ! & Parfois même à ces injonctions furibondes se mêlait une imprécation : « A bas TAutrichienne ! » — Tout à coup il y eut un solennel silence, puis de brefs commandements militaires : « Portez armes ! Présentez armes ! î> Un nouveau silence, un long piétinement de troupes en marche, un grondement d'acclamations triomphantes, des claquements de fouet succédant aux hourras, de sourds roulements de voitures, et derechef, sous le grand soleil de juin, une explosion de voix semblable à un éclat de tonnerre : « Vive la Nation ! t>

— Non, je ne peux plus rester ici ! déclara Hyacinthe.

Sans attendre Parfondrupt, elle redescendit les échelons, gagna seule la ruelle et courut jusqu'à la rue de la Basse-Cour.

Une fois là, elle remarqua que la chaussée s'était vidée comme par enchantement. A l'extrémité de la rue montante, elle apercevait les dernières files des gardes nationaux marchant au pas accéléré dans la direction de la route de Clermont. Il ne restait plus dans le bas que des enfants et des femmes. Un groupe de commères s'était formé devant une maison étroite de façade, construite en bois et en torchis, éclairée au premier étage par deux fenêtres, au rez-de-chaussée par un châssis vitré et une porte coupée dans sa hauteur. Au dehors, pendus à des clous, des paquets d'épongés et de chandelles ; au

dedans, des bocaux de biscuits et de sucreries, indiquaient la nature du commerce auquel on se livrait dans cette boutique, appartenant à M. Sauce, épicierchandelier et procureur de la commune.

Appuyée au battant plein de la porte coupée, une femme sèche, maigre, aux yeux vifs et au teint fané, coiffée du bonnet lorrain, était occupée à répondre aux questions des commères attroupées. Hyacinthe s'approcha au moment où Tépicière s'écriait d'une voix traînante :

— Ne m'en parlez pas, j'en ai les sangs tournés ! Impossible de fermer l'œil de la nuit, vous pensez !... Dans notre escalier et nos chambres on allait et venait comme dans la rue. Il me faudra une journée rien que pour nettoyer les planchers à l'eau de lessive !

— Vous devez être hen hodêe (fatiguée), madame Sauce ?

— Je vous en réponds !... J'ai mau par tout le corps, comme si on m'avait moulue.,» Il a fallu faire à manger à tout le personnel.

— Qu'est-ce que vous leur avez baillé, à ces gens de la cour ?

— Dame, je leur ai servi ce que j'avais : des œufs, de la saucisse, du fromage carré et de notre bon vin... La reine n'a quasi touché à rien ; elle est restée près du lit où ses enfants dormaient. La tête cachée dans ses coiffes, elle nous regardait d'un air col^e et méprisant, sans dire ni ue ni mue. Le roi, lui, n'était pas fier et mangeait comme un alouvi. Il trinquait avec Sauce et causait de pair à compagnon avec lui. a Avez-vous un club, à Varennes ? qu'il lui a demandé. — • Non, monsieur» — Tant

mieux, les clubs ont perdu la France. » Quand mon homme voulait sortir, il lui criait : « Revenez vite, j'ai besoin de vous, votre conversation me fait plaisir, d II lui a encore dit : « Ah ! çà, vous avez un pont ici ? — Oui, monsieur, mais il est embarrassé de charrettes. — En ce cas, je passerai à gué. î> — Il avait toujours en idée de s'en aller et ne voulait pas convenir qu'il était le roi... A la fin on est allé quérir M. Destaz, le juge, qui a demeuré à Paris... Dès que M. Destaz est entré dans la chambre, il a ôté son chapeau en s'écriant : « Ah ! sire !... & Alors, Sauce voyant ça a ajouté : «Vous êtes le roi, vous êtes reconnu, avouez-le franchement. & Pour le coup, la reine s'est levée en colère : « Si vous le reconnaissez pour votre roi, qu'elle a dit d'un ton hautain, traitez-le donc avec plus de respect ! d — Après ça, vous comprenez, il n'y avait plus moyen de jouer la comédie. Louis XVI a embrassé mon homme : « Eh bien 1 oui, je suis votre roi, voici la reine et la famille royale., , Je ne puis plus rester à Paris, je viens au milieu de vous avec mes enfants... » Et dame, à l'entendre, cet homme, ça vous toumeboulait le cœur !... Je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer. Il s'est mis à jurer qu'il ne voulait pas sortir du royaume, que si on le laissait partir, il promettait de ne point passer la frontière.,. Que soit, il y avait là des gens qui doutaient de ses bonnes intentions et Radet, le fendeur de lattes, qui n'a mie froid aux yeux, lui a répliqué en patois : « Sire, je ne m*y jia-me & En bas, les gardes nationaux menaient un vacarme infernal et menaçaient d'enfoncer les portes. Pour lors, Marie-Antoinette s'est radoucie ; elle n'était plus si ûère, allez L,. Elle me

tirait dans les coins et me suppliait de sauver le roi et le dauphin. « Mon Dieu, madame, ai-je répondu, votre position est très fâcheuse, pour le sûr. J'aime bien le roi, mais, n'mez, j'aime bien aussi mon mari... Il est responsable et je ne veux pas qu'on lui coupe le cou ! » Enfin, à six heures, M. de Romeuf est venu nous sortir d'embarras. Il arrivait de l'Assemblée de Paris avec ordre de ramener le roi... Après bien des giries et des scènes, ils se sont décidés à monter en voiture... Les voilà partis et ma fi, bon voyage !... Mon pauvre homme en a la tête cassée...

Hyacinthe écoutait avec indignation le vulgaire et irrévérencieux récit de cette nuit tragique. Son cœur bondissait et elle allait se laisser emporter à quelque sortie imprudente, quand de violentes rumeurs arrivèrent du fond de la rue. Au même moment on lui saisit le bras : elle se retourna et reconnut le chevalier de Vendières accompagné de Parfondrupt.

— Madame, murmura Joël, il faut déguerpir. Les têtes s'échauffent de plus en plus ; on vient d'arrêter le commandant des hussards, et si nous restons ici, on nous fera un mauvais parti... Décampons ! Courouvre a réussi à conduire les chevaux dans la haute ville par un chemin détourné... Nous le retrouverons à la place Verte, d'où nous pourrons gagner les champs, pendant que ces forcenés sont encore tout occupés du départ du roi.

Ils entraînèrent la chanoinesse vers le haut de la rue. Sous les tilleuls de la place Verte, ils trouvèrent effectivement M. de Courouvre avec les deux chevaux. La place était solitaire et Hyacinthe ainsi que le chevalier purent se mettre en selle sans attirer

rattention : mais au moment où ils longeaient les tilleuls, une compagnie de gardes nationaux déboucha en sens inverse. Au flanc de la troupe marchait un jeune homme, coiffé d'un chapeau à cocarde tricolore, vêtu d'un habit d'uniforme bleu, liséré de rouge, et portant deux pistolets enfoncés dans sa ceinture de laine rouge.

C'étaient les gardes nationaux de Verdun, ayant à leur tête le délégué du club des Amis de la Constitution, Julius-Junius Renard.

Hyacinthe et M. de Vendières, très affairés avec leurs chevaux, ne remarquèrent pas cet officier improvisé ; mais Renard avait déjà reconnu la chanoinesse et son compagnon.

— Arrêtez ! s'écria-t-il.

— Arrêtez ! répétèrent après lui des voix impérieuses.

Sans déférer à cette injonction, les deux cavaliers avaient mis leurs chevaux au grand trot ; ils disparurent dans une rue latérale qui les conduisit hors de la ville.

Une fois sur le plateau, ils ralentirent le pas. Joël et M. de Courouvre les avaient rejoints et tous quatre suivirent un sentier à travers champs.

Devant eux, les blés déjà épiés ondulaient avec des remous argentés ; à droite, les croupes de l'Argonne moutonnaient verdoyantes ; à gauche, la route de Clermont coupait les luzernes et les blés. A la distance d'un quart de lieue on distinguait un lumineux nuage de poussière soulevé par le piétinement des troupes qui escortaient les voitures du roi. L'encombrement était tel que les équipages se trouvaient forcés d'aller au pas ; de sorte que les

deux cavaliers purent se rapprocher sensiblement du royal convoi.

— Chevalier, dit Hyacinthe d'une voix étranglée, je ne laisserai pas le roi, la reine et le dauphin de France s'éloigner à jamais sans les saluer une dernière fois !

Sans même écouter les objections de Daniel, la chanoinesse piqua des deux et galopa vers la route. Désespéré de cette nouvelle imprudence, mais ne voulant pas abandonner la jeune femme, le chevalier prit bravement le trot et en quelques minutes ils se trouvèrent non loin de la tumultueuse escorte.

Justement le défilé de nouvelles compagnies, arrivant des villages voisins, avait forcé les voitures à marcher plus lentement encore. A ce même moment, Hyacinthe et Daniel aperçurent vers la droite un cavalier qui sortait de la lisière d'un bois et traversait au galop les champs de blé. Il accourait perpendiculairement à l'escorte. On le voyait maintenant distinctement, — haut sur selle, maigre, barbu, vêtu d'une veste de chasse et la carnassière en sautoir.

— Hé ! s'exclama Hyacinthe, c'est Jérémie de Damloup !

C'était, en effet, le verrier de Florent. Presque debout sur ses étriers, il poussa son cheval vers la berline, souleva sôn feutre cabossé, cria : « Vive le roi ! » et tourna bride. Mais déjà des gardes nationaux couraient à sa poursuite. Alors il fit volte-face et, comme un sanglier aux fermes, il attendit vaillamment ses adversaires, lâcha un coup de pistolet et de nouveau cria : « Vive le roi ! »

Une fusillade lui répondit. Son cheval, effrayé.

glissa et s'abattit. Une vingtaine de furieux rejoignirent le verrier qui se démenait à terre. On tirait sur lui à bout portant, on le lardait à coups de baïonnettes.

— Lâches ! lâches !... murmurait Hyacinthe, la pâleur sur les lèvres et la colère dans les yeux.

— Hyacinthe, dit énergiquement Daniel de Vendières, en se rapprochant de la chanoinesse, au nom du ciel, partons !

Il saisit le cheval de la jeune femme par la bride, donna de Téperon au sien et força les deux bêtes à galoper vers la forêt.

L'acharnement des meurtriers était si grand qu'on ne fit pas attention aux fugitifs et qu'ils purent gagner les bois, sains et saufs.

l'alerte

Ce même matin du 22 juin 1791, Gertrude de Saint-André, qui selon son habitude avait dormi tout d'une traite, se leva à la fine pointe du jour pour surveiller ses faucheurs dans les prés de la Biesme. Au Four-aux-Moines, tout était silencieux. Seul, un coq dans le gélinier claironnait pour annoncer la prime aube à ses poules. M"^ de Saint- André, descendant Tescalier avec précaution pour ne point éveiller son monde, chaussa ses souliers ferrés, coupa un croûton de pain à la miche et, troussée comme un moine qui va au cresson, s'engagea dans le sentier des prés en grignotant son frugal déjeuner.

La prairie était mûre ; parmi Therbe haute et moite de rosée, çà et là des places vertes et rases indiquaient que la fenaison avait déjà commencé. Gertrude assista à l'arrivée des faucheurs. Comme leur maîtresse, ils s'étaient couchés de bonne heure, avaient dormi à poings fermés et ignoraient les événements de la nuit. Non contente de les surveiller, la vieille fille se mit bravement à l'ouvrage, et la faux en main, marchant en ligne avec ses ouvriers,

elle abattit drûment Therbe autour d'elle, ce qui était le meilleur moyen de les encourager. Aussi, quand neuf heures sonnèrent et que le soleil cuisit les reins des faucheurs, un bon bout de la prée était déjà tondu. Les hommes firent halte pour souffler et manger la fromagée, et M"® de Saint-André reprit le chemin de la verrerie.

Sous ses gros souliers, les jonchées de foin exhalaient une savoureuse odeur de pimprenelle et de mélilot, qui délectaient Todorat. Ragaillardie par cet exercice matinal et aussi par la pensée que la récolte serait copieuse, Gertrude marchait sans se presser, s' amusant à écouter la chanson affairée de l'effarvate^ que scandait le bruit métallique d'une faux qu'on rebattait. Tout en se rapprochant du Four-aux-Moines, elle songeait au plaisir de surprendre M™^ de Rosnes, Hyacinthe et le chevalier attablés autour de leur café au lait, de s'allonger auprès d'eux dans sa bergère et de tailler béatement une bavette en famille.

Tout à coup, à vingt pas de la verrerie, elle tressauta brusquement et s'arrêta stupéfaite.

A travers la baie du porche on voyait dans la cour une file de gardes nationaux stationnant à l'ombre, l'arme au pied, tandis que sur les marches du perron deux grands gaillards en uniforme se tenaient en sentinelle.

M^^° de Saint-André supposa d'abord qu'il s'agissait d'un passage de troupes.

— Sacredienne ! jura-t-elle, est-ce que la municipalité veut me faire loger tous ces gens-là ?

Elle hâta le pas :

1 Fauvette des roseaux. ,

L'ALERTE

— Où sont vos officiers ? demanda-t-elle aux gardes qui la dévisageaient d'un air goguenard.

On lui répondit qu'ils étaient entrés dans la maison et, preste comme un lézard, Gertrude franchit le perron, traversa le vestibule, puis demeura ébaubie sur le seuil de la salle à manger.

— Ho ! ho ! grommela-t-elle en reconnaissant, sous un bel uniforme, J.-J. Renard qui arpentait la salle en compagnie de deux officiers, voilà bien la diablesse d'aventure !... Joseph Renard, tu vas m'expliquer, je suppose, pourquoi tu as transformé ma maison en caserne ?...

Au moment où la nouvelle du passage du roi à Sainte-Menehould était parvenue à Verdun par une estafette de Drouet, Renard venait justement d'arriver au chef-lieu d'arrondissement, chargé d'une mission du club de Bar-sur-Ornain. Il avait trop de savoir-faire pour manquer une si belle occasion d'affirmer son civisme. Pressant le départ des gardes nationaux verdunois, il s'était adjoint aux officiers de la compagnie dirigée sur Varennes et, sitôt débarqué, il avait insisté pour que le monarque fugitif fût confié à sa garde et emmené au chef-lieu. Quelle gloire, s'il eût pu rentrer à Bar traînant derrière lui comme un triomphateur sa royale capture ! Malheureusement, l'intervention de M. de Romeuf, délégué par l'Assemblée nationale, avait empêché la municipalité de Varennes de déférer aux injonctions du jeune clubiste. Frustré dans ses ambitieuses espérances, vexé d'avoir manqué une auguste proie, Julius-Junius s'était rabattu sur un gibier de moindre importance. Obligé de renoncer à cette royale aubaine, il voulait du moins goûter le plaisir de la

vengeance et il était venu avec ses hommes au Four-aux-Moines.

A la vue de M"® de Saint-André, il suspendit sa promenade, redressa sa tête chafouine, dévisagea la vieille fille de son regard aigu et répliqua du bout des lèvres :

— Citoyenne Saint-André, ne renversons pas les rôles ; je n'ai pas d'explications à vous donner... C'est moi, au contraire, qui vous invite au nom de la loi à répondre à mes questions... Où est votre nièce Hyacinthe, ci-devant chanoinesse du chapitre de Poulangy ?

— Mais, repartit Gertrude suffoquée, dans sa chambre, je suppose !

— Je suis désolé de vous donner un démenti.,» Votre nièce n'est pas ici... Inutile de chercher à nous tromper !... Capitaine Maillefer, montez là-haut et ramenez la citoyenne de Rosnes ; nous aurons également besoin de l'interroger.

Le capitaine sortit, tandis que Gertrude fortement agacée se campait devant J.-J. Renard :

— Ah ! çà, s'écria-t-elle, te gausses-tu de moi ?... De quel droit un morveux que j'ai connu pas plus haut que ma botte, se permet-il de commander céans?

— Avant tout, reprit le jeune homme avec un mauvais sourire, veuillez modérer vos expressions... Vous vous méprenez, citoyenne ; je ne suis plus l'enfant que vous vous plaisiez à morigéner et qu'on mettait sans façons à la porte... Vous avez devant vous Julius-Junius Renard, secrétaire de la Société des Amis de la Constitution, délégué près du district de Verdun, et je vous invite à respecte^ l'autorité que je représente L».

UALERTE 159

Comme il achevait, Maillefer reparut escortant Glocynde de Rosnes :

— Sainte Vierge ! s'exclama cette dernière, te voici enfin, Gertrude !... Que se passe-t-il ? Que nous veut-on ?

— Eh ! qu'en sais-je ? riposta Gertrude furibonde, tout ça est de Thébreu pour moi !... Demande-le à monsieur, qui se nomme maintenant Julius-Junius et que le Département a délégué pour venir nous tarabuster ?... Où est Hyacinthe ?

— Je rignore.

— Le lit de M""® d'Eriseul n'a pas été défait et elle a dû passer la nuit dehors, déclara le capitaine Maillefer.

— Vous voyez, citoyenne, dit Julius-Junius sarcastiquement, vous êtes fort mal renseignée sur ce qui se passe chez vous !..• Vous ignorez sans doute aussi d'où proviennent ces deux chevaux de selle qu'on a trouvés tout harnachés dans votre écurie, et qui paraissent fourbus à la suite d'une course nocturne ?

— Que me chantes-tu là?... Il n'y a jamais eu dans mon écurie que deux chevaux de labour et deux mulets pour le briolage.

— Votre aveu confirme nos soupçons et corrobore l'accusation portée contre votre nièce.

— Et de quoi accuses-tu Hyacinthe, s'il te plaît ?

— Je l'accuse, répondit Renard en élevant la voix et en appuyant sur chacun de ses mots, d'avoir ourdi un complot pour préparer et assurer la fuite de Louis XVI, qui vient d'être arrêté à Varennes.

— On a arrêté le roi !

i6o LA CHANOÎNESSE

— Bonté divine ! murmura à son tour M™® de Rosnes, les yeux au ciel, ils ont osé lever la main sur leur roi !

— Oui, déclama Julius-Junius, Louis, traître à ses serments, méditait de gagner la frontière et d'en ramener le despotisme avec une armée de rebelles et de conjurés..» Mais les bons citoyens veillaient pour écraser les serpents scélérats de Taristocratie..» Le monarque déloyal a été arrêté par les patriotes et l'Assemblée nationale aura à statuer sur la punition que mérite son parjure Quant à nous, notre devoir est de mettre ses complices hors d'état de continuer leurs menées liberticides... C'est pourquoi nous sommes venus ici d'abord où demeure la principale inculpée»

— Ma nièce ne se mêle pas de politique, se récria Gertrude en haussant les épaules, et les accusations n'ont pas le sens commun !

— C'est ce que nous verrons.,» En attendant, je vous somme de me faire connaître où se cache Hyacinthe d'Eriseul, ex-chanoinesse ?...

— Hyacinthe d'Eriseul ne se cache pas ! repartit du fond du vestibule une hautaine voix féminine ; me voici... Que me veut-on ?

En même temps, la chanoinesse apparut, toute pâle encore des fatigues- de la nuit et des cruels spectacles dont elle avait été témoin ; — les cheveux dénoués, la jupe déchirée par les ronciers ; — mais la tête haute, les yeux étincelants, les narines frémissantes. Derrière elle se traînait Daniel de Vendières, les traits tirés, les membres moulus par le trot du cheval. Harassé, il gagna un fauteuil, s'y allongea avec un douloureux soupir et regarda d'un

L'ALERTE

œil effaré les officiers de la garde nationale. Quant à Hyacinthe, du premier coup elle avait reconnu Joseph Renard sous son uniforme. Elle le toisa d'un fier regard et reprit :

— M. Renard, si je ne me trompe !

— Parfaitement, répliqua celui-ci avec une pointe de sarcasme.

A son tour, il dévisageait M""*" d'Eriseul et constatait que les émotions de la nuit l'embellissaient encore. Elle avait cette même flamme dans les yeux, ce même air de défi et de dédain qui l'animaient, le jour du baiser ravi sous la tonnelle. Il revit la charmille à demi obscure, le méprisant geste' avec lequel Hyacinthe l'avait congédié ; il se rappela l'humiliante reconduite du chevalier, et sa vivace rancune se réveilla, plus que jamais implacable.

Il allait donc enfin pouvoir triompher de cette aristocrate !... Insensible à son tour à l'attrayante beauté de son ennemie, il se promettait de déguster sa vengeance à petits coups.

— Je ne m'attendais pas, dit sèchement la chanoinesse, à vous revoir dans cette maison, après la façon dont vous en êtes sorti...

— En effet, répondit-il de son ton de pince-sansrire, ma présence ici doit vous surprendre et vous alarmer... Mais rassurez-vous, citoyenne : Julius- Junius Renard ne se souvient pas des offenses faites au neveu de l'ex-curé de La Chalade !... Je n'obéis qu'aux mouvements du plus pur patriotisme et vous avei^idevant vous un impartial délégué de l'autorité, qui vous jugera uniquement d'après vos actes et vos paroles... Je vais vous interroger et, ajouta-t-il, comme votre sincérité m'est connue, je suis per-

suadé que vous me répondrez avec une entière franchise... Où avez- vous passé la nuit et où étiez-vous ce matin ?

— Que vous importe ?

— A moi, personnellement, très peu, riposta-t-il, gouailleur, mais en ce qui vous concerne, cela importe davantage... Nous savons pertinemment que vous n'avez pas couché ici ; or, nous ne pouvons attribuer votre absence, cette nuit, qu'a une équipée royaliste ou à une équipée amoureuse...

Il s'arrêta un moment en voyant les regards flambants de colère et les joues subitement empourprées, d'Hyacinthe, puis il continua ironiquement :

— Je me hâte de déclarer que j'incline plutôt pour la première hypothèse, car je vous ai rencontrée ce matin en compagnie de personnages particulièrement suspects... Vous êtes donc inculpée d'avoir, de complicité avec les ennemis de la Nation, préparé et aidé la fuite de Louis XVI... Qu'avezvous à dire pour vous justifier?

— Me justifier! s'écria impétueusement la chanoinesse, devant vous?... Allons donc!... Et de quoi d'ailleurs?... D'avoir été fidèle à mon roi et de l'avoir servi ? Je n'ai rien à nier ni à excuser. Le roi était le prisonnier des Parisiens factieux ; il a voulu échapper à une surveillance outrageante pour se retrouver libre en face de la France ; il a fait appel au dévouement de tous ceux qui l'aiment. Je lui ai donné assistance autant que j'ai pu, et je suis prête à recommencer !

— La malheureuse, elle se perd ! pensait Gertrude en agitant nerveusement ses doigts sur la table, tandis que M""^ de Rosnes, les mains jointes, écou-

L'ALERTE

tait sa nièce avec une sorte de douloureuse admiration.

— Cet aveu nous suffit, murmura Julius-Junius en jetant un fielleux sourire à ses deux compagnons.

— Je ne sais pas mentir, poursuivit Hyacinthe fièrement, vous me croirez donc, je l'espère, quand je vous affirmerai que personne ici ne connaissait mes projets... J'ai agi seule et je réclame toute la responsabilité de mes actions...

Le chevalier de Vendières sursauta dans son fauteuil et, redressant sa tête courbée, interrompit M""^ d'Eriseul :

— Cette enfant exagère, messieurs ; c'est moi qui ai tout conduit !

— Ne r écoutez pas ! protesta la chanoinesse ; c'est moi qui l'ai entraîné et il m'a suivie par amitié.

— Oui, répliqua amèrement J.-J. Renard, nous savons qu'en toute circonstance le citoyen Vendières est votre exécuteur des hautes-œuvres... Nous l'emmènerons avec vous et les magistrats apprécieront.

— Joseph Renard, s'exclama M^® de Saint-André, tu n'auras pas le cœur de me porter un pareil coup !... Souviens-toi que je t'ai envoyé aux écoles et choyé comme un de mes enfants...

— Citoyenne, déclama sentencieusement Julius- Junius, je ne me souviens que d'une chose : c'est que je suis le serviteur de la Nation... La loi, le salut du peuple, voilà mes seuls guides ! Je dois faire taire dans mon cœur la voix de l'humanité pour n'écouter que les cris de la patrie qu'on assassine... En conséquence, j'ai le regret de vous annoncer que

]y[me d'Eriseul et M. de Vendières sont dès maintenant en état d'arrestation... Capitaine Maillefer, faites avancer vos hommes !

Le capitaine sortit. On entendit un bref commandement, puis des pas lourds dans le vestibule, et six gardes nationaux parurent en armes à Tentrée de la salle.

— Renard, tu es un misérable ! s'écria Gertrude.

— Au revoir, ma tante, dit la chanoinesse, pardonnez-moi l'ennui que je vous cause... Dans un instant, messieurs, je suis à vous...

Elle embrassait M^^ de Saint- André, puis se jetait au cou de M'"° de Rosnes, consternée.

Tandis qu'elle leur prodiguait d'affectueuses consolations, le trot d'un cheval résonna dans la cour et fut suivi de soudaines exclamations. Peu après, les six gardes nationaux, écartés brusquement, laissaient entrer un personnage dont l'apparition inattendue fit grimacer la face chafouine de JuUus-Junius.

C'était le député François Baujard, ceint de son écharpe tricolore et tout blanc de la poussière des routes.

Baujard venait de terminer son enquête dans les Ardennes et se disposait à rentrer à Paris, lorsqu'il avait appris à Grandpré l'arrestation du roi. — A la nouvelle des événements de Varennes, sa première pensée fut pour M""* d'Eriseul. Il se rappela le mystérieux conciliabule du Haut-Bouleau et connaissant la témérité de la chanoinesse, il ne douta pas qu'elle ne fût mêlée à cette entreprise qui venait d'échouer si misérablement. Il trembla pour elle. — Louis XVI une fois ramené à Paris, la colère populaire devait se tourner fatalement contre les complices de sa fuite. On les chercherait notamment dans l'Argonne, parmi ces gentilshommes verriers que la rumeur publique accusait déjà. — Baujard se souvint des dénonciations de J.-J. Renard et frémit en songeant aux dangers qui menaçaient Hyacinthe. En toute hâte il fit seller un cheval et résolut de passer au Four-aux-Moines avant de gagner Varennes.

Quand il vit la cour de la verrerie pleine de gardes nationaux, il comprit combien ses craintes étaient justifiées. Sautant de cheval, il s'avança vers le détachement aligné à l'entrée du perron et se nomma :

— François Baujard, député de la Meuse. Plusieurs gardes nationaux le connaissaient et

r accueillirent au cri de « Vive la Nation ! » On lui livra passage et son entrée dans la salle à manger du Four-aux-Moines fut un coup de théâtre.

En le voyant surgir inopinément au milieu des imiformes, les regards de la chanoinesse eurent une expression de surprise attendrie, qui n'échappa point au coup d'œil investigateur de Renard. M™^ de Rosnes respira moins péniblement et Gertrude saisit pétulamment le bras de T ancien lieutenant civil et criminel :

— Ah ! Baujard, vous arrivez à propos pour empêcher une méchante action !

— Que signifie cet appareil militaire? demanda sévèrement le député ; de quoi s'agit-il ?

— Il s'agit d'une mesure de salut public, répondit solennellement Julius-Junius... Vous n'ignorez pas, sans doute, citoyen député, que Louis XVI a été arrêté cette nuit à Varennes. Il reste maintenant à punir les compUces de sa trahison. A cet effet, les patriotes de Verdun et moi nous nous sommes rendus dans cette maison qui est habitée par des gens suspects.

— Qu'entendez-vous, monsieur, par cette appellation très vague ?

— J'entends ceux qui entretiennent avec les puissances coalisées ou leurs infâmes agents des correspondances Hberticides... Nous avons eu la chance de mettre ici la main sur deux de ces personnes : Tex-chanoinesse d'Eriseul et le ci-devant chevalier de Vendières, qui avouent du reste leur complicité. Lorsque vous êtes entré, nous les requérions de nous accompagner au district.

— Fort bien, mais vous savez sans doute, monsieur Renard, que des citoyens français ne peuvent être enlevés de leur domicile sans un ordre de T autorité judiciaire. Avez-vous reçu mandat d'opérer cette arrestation ?

— Je suis délégué par la Société des Amis de oa Constitution près du district de Verdun.

— Permettez-moi de vous faire remarquer que cela ne suffit pas... La Société dont vous parlez n'exerce pas le pouvoir judiciaire.

— Prétendriez-vous m'empêcher de remplir un devoir patriotique ? répliqua aigrement Renard.

— Je prétends, monsieur, faire respecter la loi dans le département que j'ai l'honneur de représenter... Mon devoir à moi est de ne pas tolérer une usurpation de pouvoirs.

— Vous préférez soustraire à leurs juges deux coupables qui avouent leur crime !

— Je n'ai pas à me substituer à l'autorité judiciaire... Je me rendrai aujourd'hui au district et je déférerai l'affaire aux magistrats. Si ces deux personnes sont coupables, elles comparaîtront devant les juges et vous pourrez alors éclairer le tribunal par votre témoignage... Jusque-là, vous devez vous abstenir.

— Assez ergoté ! s'exclama Renard avec une croissante irritabilité, le salut public est la loi suprême... Citoyens, je vous somme d'arrêter cet homme et cette femme !

— Et moi, je vous somme de ne pas vous rendre complices d'une illégalité ! riposta gravement Baujard en se tournant vers les gardes nationaux... Vous êtes de zélés patriotes, mais vous êtes aussi

d'ardents défenseurs de la Constitution, qui garantit rinviolabilité du domicile. Le peuple, qui a applaudi à Tabolition des lettres de cachet, est trop loyal pour les rétablir même à son profit. Quant à moi, votre député, je m'oppose de toutes mes forces à cette arrestation arbitraire et je vous rends responsables des suites d'un pareil abus d'autorité.

L'attitude et le ton énergiques de Baujard imposaient, visiblement aux gardes nationaux. Ils devenaient perplexes ; ils comparaient intérieurement ce député, ancien magistrat, honoré et connu de tous, avec ce blanl:-bec de délégué, et la comparaison n'était pas à l'avantage de Renard.

— Le citoyen député a raison, opina le capitaine Maillefer, nous n'avons pas à nous mêler des affaires de la justice... Du moment où M. Baujard prend tout sur lui, il ne nous reste plus qu'à retourner à Varennes... Holà, les camarades, demi-tour, marche !

— Un instant, capitaine Maillefer, protesta Renard d'un ton tranchant, en vertu de mes pouvoirs discrétionnaires, je crois devoir ordonner à vos hommes de me prêter main-forte...

— Citoyen délégué, mes hommes n'ont d'ordre à recevoir que de moi... Vous entendez, vous autres... Filons !

Les Verdunois, très jaloux de leur indépendance et enchantés de jouer un tour à ce délégué des gens de Bar, firent volte-face et s'éloignèrent suivis de leurs officiers. Julius-Junius se mordit les lèvres et, comprenant qu'il était inutile de lutter, se résigna à lâcher sa proie ; mais avant de partir, il enveloppa d'un haineux regard les hôtes du Four-aux-

Moines et le fâcheux qui venait de mettre obstacle à ses projets de vengeance.

— Citoyen député, dit-il avec un rire jaune, nous nous reverrons... En avril dernier, j'ai gagné au club la première manche, vous venez de gagner la seconde ici ; à quand la belle ?.,.

— Quand il vous plaira, monsieur ! répondit sèchement Baûjard en lui tournant le dos.

Renard battit en retraite, et quelques minutes après, on entendit le détachement sortir de la verrerie, tambour en tête.

Quand le dernier fusilier eut disparu au bas du chemin, de Saint-André sauta au cou du député et lui appliqua deux baisers sur les joues.

— Ah ! mon bon ami, murmura-t-elle, vous êtes notre sauveur... Glocynde et toi, Hyacinthe, remerciez ce brave Baujard, sans lequel nous serions en de beaux draps !

La chanoinesse serra silencieusement la main du député. Quant a M""^ de Rosnes, dont les nerfs avaient été trop tendus par l'émotion, elle fondait en larmes sans trouver un mot. Le chevalier de Vendières se leva tout courbattu, huma une prise et s'approcha cérémonieusement de François Baujard :

— Monsieur, balbutia-t-il en lui tendant la main, touchez là !... Je vous avais méconnu et je vous en fais mes excuses.

Baujard s'inclina, puis se retournant vers le groupe des trois femmes :

— Mesdames, dit-il, ne vous abusez pas!... Le danger existe toujours, et je ne l'ai conjuré que momentanément... M""® d'Eriseul a .commis de graves imprudences... Renard s'en va furieux de sa

déconvenue ; il ne manquera pas de vous dénoncer au district, et s'il revient avec un mandat régulier, je serai impuissant à vous sauver... Nous n'avons pas de temps à perdre... Il faut que M""^ Hyacinthe gagne dès ce soir la frontière, qui est proche, heureusement... Là seulement elle sera à Tabri.

— Ma nièce ne partira pas seule, déclara M""^ de Rosnes, nous la suivrons... N'est-ce pas, chevalier ?

— Là où vous irez, j'irai, ma chère amie, répliqua laconiquement Daniel.

— Et vous, tante Gertrude ? demanda Hyacinthe en se réveillant de sa rêverie silencieuse.

— Moi, ma mie, je ne bougerai de céans... J'aime mieux que la mort me trouve en mon logis que sur les chemins...

— Prenez un déguisement, ajouta Baujard, et suivez chacun une route différente... Moi, je serai ce soir à Verdun et je vous promets de retarder, si je le puis, l'effet des dénonciations de cet enragé clubiste...

— Un instant, interrompit M"^ de Saint- André ; je ne souffrirai pas que vous partiez d'ici à jeun, et vous allez d'abord dîner avec nous à la fortune du pot...

Baujard n'eut pas le courage de refuser. Son cœur se serrait à la pensée de quitter si brusquement celle pour qui il était venu.

Une demi-heure après, on se mettait à table.

Le dîner fut mélancolique. En vain Gertrude se battait les flancs pour animer la conversation ; on sentait que, préoccupée elle-même, elle n'avait qu'un entrain factice. M"^ de Rosnes se lamentait intérieurement sur l'abandon de ses chères habitades et frissonnait à l'idée de vivre à l'étranger. Le

chevalier, ordinairement doué d'un robuste appétit, ne mangeait que du bout des dents. La chanoinesse, immobile, ouvrait de grands yeux sombres et ne prenait aucune part à la conversation. Baujard la contemplait tristement. Il lisait dans les vertes et songeuses prunelles de la jeune femme l'amertume des désillusions récentes," un altier sentiment de révolte contre d'invincibles obstacles et en même temps — divin privilège de la jeunesse — une refloraison d'espérances obstinées, une envolée audacieuse de nouveaux rêves suscités par ce départ pour l'émigration.

— Elle n'a pas même un regard pour moi, qui viens de compromettre ma popularité pour elle ! se dit le député, blessé au cœur.

Après le repas rapidement expédié, Hyacinthe descendit au jardin et Baujard inventa un prétexte pour l'y rejoindre.

Il la trouva sous les charmilles, où elle marchait, nerveuse et distraite.

— Je viens prendre congé de vous, madame, murmura-t-il.

EUe releva la tête et lui tendit les deux mains.

— Mon ami, dit-elle,... je puis vous donner ce nom après tout ce que vous avez fait pour moi... Je ne vous ai pas assez remercié ce matin et vous devez me croire ingrate... Pardonnez-moi, je suis désespérée !... Les événements de cette nuit m'ont tellement confondue et navrée que je n'ai plus ma présence d'esprit.

— Ces événements, je les avais prévus... Je n'aurai pas le mauvais goût de triompher en vous rappelant que je vous avais prédit un désastre... Je vous

plains et je me plains moi-même, puisque cette déplorable aventure va nous séparer.

— Vous n'êtes pas à plaindre, vous ! répliquat-elle avec une nuance d'amertume ; la royauté est humiliée, vos idées sont victorieuses et vos amis seront dans peu au pouvoir... La politique vous fera oublier les absents.

— Jamais ! protesta-t-il ; la politique n'a plus sur moi cette magique influence, depuis qu'une passion plus forte a pris sa place dans mon âme...

— Une passion?... interrompit Hyacinthe... Elle lui jeta un de ses ensorcelants regards à la fois malicieux et tendres, puis détournant les yeux, elle répéta :

— Une passion,... laquelle ?

— L'amour,

— Vous, amoureux ?

— Oui,... je vous aime !... Vous ne vous en doutiez point et je m'étais promis de me taire làdessus... Mais au moment d'une longue séparation, je puis bien vous avouer cette folie.

Elle resta un instant silencieuse, puis elle le regarda entre ses cils baissés, avec un indéfinissable sourire et dit d'une voix .très douce :

— Une folie... pourquoi ?

— Hyacinthe, ne me regardez pas ainsi, ne me dites pas de ces mots qui leurrent et qui grisent !...

Grisé, il l'était déjà par le sourire de sphinx et les fascinants yeux verts de son interlocutrice. Il songeait tumultueusement que les minutes fuyaient, que s'il laissait échapper cette occasion suprême, il ne la retrouverait jamais plus... Tout à coup, avec un emportement fougueux, il saisit la jeune femme

dans ses bras et la serra contre son cœur en balbutiant :

1 — vous adore... et entre nous l'amour est impossible !

Brusquement enveloppée dans cette amoureuse étreinte et sentant contre sa poitrine les battements de ce cœur viril, Hyacinthe fut elle-même remuée par un trouble inconnu et délicieux : sa chair s'émut, sa fierté s'attendrit et, pendant un instant, elle se crut sur le point de faiblir ; mais peu à peu ses héroïques chimères reprirent le dessus et elle voulut tourner au profit de ses visées chevaleresques cet amour qui se déclarait avec une si irrésistible violence. D'un mouvement affectueux et ferme à la fois elle se dégagea des bras de François Baujard ; néanmoins elle retint Tune des mains du député dans la sienne.

— Rien n'est impossible, répliqua-t-elle de sa voix la plus insinuante... Je pars, mais je reviendrai. Les souverains de l'Europe ne permettront pas que la royauté soit outragée en France ; ils accourront en force pour remettre le roi en possession de son trône. L'aveuglement du peuple aura une fin et nous rentrerons en vainqueurs... Si vous m'aimiez réellement pourquoi ne seriez- vous pas des nôtres?...

D'un geste découragé Baujard retira sa main.

— Si je reniais ma foi politique, que penseriezvous de moi ? répondit -il tristement, je perdrais votre estime sans gagner votre amour... Non, nos routes sont différentes et nous devons y marcher jusqu'au bout... Adieu, Hyacinthe, je vous quitte en vous répétant ces mots d'un vieux

poète français, qui a eu, lui aussi, le tort de servir l'étranger :

Le corps s'en va, mais le cœur vous demeure...

Elle comprit que son enchantement ne serait pas assez fort pour vaincre la loyauté de cet honnête homme, et avec une pointe de dépit :

— Adieu donc ! soupira-t-elle ; où et quand nous retrouverons-nous ?

— Qui le sait ? reprit-il en secouant la tête ; au train où vont les événements, nous risquons de nous revoir dans des circonstances encore plus pénibles que celles d'aujourd'hui... Et si fort que je vous aime, je n'ose pas souhaiter cette rencontre... Quoi qu'il arrive, ma pensée vous suivra partout et vous trouverez toujours en moi un ami dévoué jusqu'à la mort.

Les beaux yeux verts devinrent humides. Hyacinthe et Baujard, de nouveau près de faiblir, comprirent qu'un seul mot tendre les jetterait aux bras l'un de l'autre, et brusquement ils se séparèrent...

Le soir même, le chevalier de Vendières et M""^ de Rosnes, cachés sous la bâche d'une carriole, quittèrent le Four-aux-Moines. A la même heure, Hyacinthe d'Eriseul, déguisée en paysanne, escortée par un des ouvriers de sa tante, gagnait à cheval Dun et Marville ; et le lendemain tous trois se rejoignaient sains et saufs au delà de la frontière, dans un village du Luxembourg belge.

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