‹ La chanoinesseChapitre 4 sur 5 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

l'exode

MALGRÉ les prudentes recommandations du prince de Prusse, la chanoinesse retardait de jour en jour son départ pour Verdun. Elle ne pouvait se résoudre à quitter FArgonne, espérant encore apprendre la nouvelle d'une seconde bataille plus décisive que la canonnade de Valmy. Il lui semblait impossible qu'après avoir franchi les défilés et triomphé des plus difficiles obstacles, le duc de Brunswick eût la faiblesse de reculer. Elle se rassurait en se rappelant les sentiments chevaleresques de Frédéric-Guillaume. A chaque instant, elle prêtait Toreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Le i^' octobre, Courouvre qui était parti sous bois, dans la direction de Ville-sur-Tourbe, revint le même soir annoncer que l' avant-garde prussienne était déjà à Massiges, et que le gros de l'armée battait décidément en retraite. — Tout espoir était perdu et un plus long séjour au Four-aux-Moines devenait dangereux. Il fallait profiter sans retard de ce que le chemin de Varennes à Verdun était encore libre. Le 3 octobre, Hyacinthe prit congé de M"^ de Saint- André et, sous l'escorte de Courouvre et de Ven-

dières, se mit précipitamment en route à travers la forêt.

A Verdun, le parti royaliste était atterré. On savait que Tarrnée alliée effectuait précipitamment sa retraite ; on parlait vaguement d'une convention secrète conclue avec Dumouriez, et les émigrés furieux criaient à la trahison. Ceux qui étaient restés en ville constataient déjà un notable changement dans les dispositions des habitants. Les familles amies qui leur avaient donné l'hospitalité commençaient à trembler pour elles-mêmes et accueillaient avec plus de froideur ces hôtes compromettants. Les patriotes s'enhardissaient. Dans les quartiers populeux, on ne se gênait plus pour lancer des nasardes et des injures aux malheureux gentilshommes qui se hasardaient en pleine rue.

Chaque jour, un nouvel incident dessillait les yeux de ceux qui avaient obstinément gardé quelques illusions. Le 30 septembre, on apprit que le roi de Prusse venait de donner l'ordre de mettre en liberté Georges, le maire de Varennes, arrêté au lendemain de la capitulation. Son élargissement avait été stipulé par Dumouriez, lors d'un échange de prisonniers. — Le matin même de sa sortie de prison, le vieux constituant accourut chez son ancien collègue Baujard.

Il le trouva accoudé à sa table de travail, dans son étroite chambre d'auberge, les traits tirés, les yeux fatigués et l'air découragé.

— Me voici libre, mon camarade ! s'écria Georges en lui sautant au cou, et je crois que le sol de la patrie sera promptement aussi délivré des Prus-

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siens... Qu'en pensez- vous ?... Quelles nouvelles de rarmée ?

— Dumouriez a forcé Tennemi à battre en retraite et je crois, comme vous, que la République est sauvée, répondit Baujard d'une voix morne.

— Et vous me dites ça comme s'il s'agissait d'un désastre ! s'exclama le vieillard ; pourquoi cette mine consternée ?... Les choses ont-elles mal tourné pour vous ?

— Très mal... L'un des derniers décrets de l'Assemblée législative nous met en accusation, Ternaux et moi, comme traîtres à la patrie.

— Diable !... Pauvre garçon ! murmura l'ancien constituant avec un hochement de tête... Pourtant vous avez obéi aux ordres du département et vous n'avez rien à vous reprocher, n'est-ce pas ?

— Non,... rien... J'ai signé, à la vérité, quelques réquisitions, mais c'était pour épargner une exécution miUtaire à de malheureux villages.

— Eh bien ! demandez des juges et lavez- vous bien vite de cette injuste accusation.

— Mon collègue Ternaux est déjà parti pour Bar, afin d'y préparer ses moyens de défense... Je compte l'y rejoindre, dès que j'aurai terminé quelques affaires urgentes et vu certaines personnes, répondit Baujard avec une nuance d'embarras.

— Moi, je cours à Varennes embrasser ma femme et mes enfants... Bon courage, mon camarade ! Si je puis vous donner un coup d'épaule, écrivez-moi et je me mets à votre disposition...

Ils se quittèrent et Baujard retomba dans son état de profonde détresse morale. Ce qu'il n'osait avouer à Georges était justement ce qui le rendait le plus

misérable : il restait à Verdun, parce qu'il n'en voulait point partir sans avoir revu Hyacinthe. — Depuis le départ de la chanoinesse il avait reçu seulement deux lettres d'elle : — Tune, écrite dans réblouissement des premiers succès de Frédéric- Guillaume, annonçait que M"^° d'Eriseul se proposait de suivre à Paris les confédérés triomphants ; l'autre, datée du Four-aux-Moines, révélait un amer désenchantement et Hyacinthe y parlait de son prochain retour à Verdun. — Baujard attendait ce retour avec une fiévreuse impatience. Presque chaque jour, il courait rue de la Belle- Vierge ; mais M""^ de Rosnes ne savait rien encore et ne l'entretenait que de ses propres tracas. Sans se rebuter, il revenait le lendemain. Tout en soulevant le marteau, il se disait avec un battement de cœur que, cette fois, il serait accueilli et réconforté par le sourire attendri de la chanoinesse... et, ainsi que la veille, il rentrait déçu dans sa chambre d'auberge.

Alors, le découragement le jetait abattu dans son fauteuil. Il s'accusait de lâcheté et se reprochait violemment sa conduite. — Non, il n'avait pas la conscience aussi calme qu'il s'en était vanté devant Georges. Le devoir lui commandait de se refuser dès le premier jour à toute compromission avec les autorités prussiennes ; mais le désir de rester près de M""^ d'Eriseul avait amolli son énergie et troublé son âme. Peu à peu la rigidité de ses principes s'était détendue sous l'ensorcelant regard de la chanoinesse. D'ajournement en ajournement, ses héroïques résolutions étaient demeurées inexécutées. Et à cette heure, où il était libre de quitter Verdun, il s'y attardait encore, attiré invinciblement

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vers la porte close de M""^ d'Eriseul. — Pourquoi n'imitait-il pas son collègue Ternaux et ne courait-il pas se justifier devant le comité de Sûreté générale ? — Il maudissait ses défaillances, il se promettait de quitter sur-le-champ cette ville fatale où, lambeau par lambeau, il laissait chaque jour un peu de sa dignité... Et le lendemain le retrouvait à la même place, espérant toujours qu'un avis de la chanoinesse rappellerait rue de la Belle- Vierge ...

Hyacinthe rentra à Verdun le 5 octobre au soir. Elle y rapportait le deuil de ses illusions. Endolorie jusqu'au tréfonds de son être, souffrant d'un accablement physique et moral, elle demeurait muette, inerte, entre M"® de Rosnes qui se lamentait de n'avoir pu regagner sa maison de la rue du Bourg, et le chevalier de Vendières, fourbu de sa campagne à travers l'Argonne.

Quand, le lendemain matin, elle ouvrit sa fenêtre pour respirer l'air de la rue et rafraîchir son cerveau brûlant, elle entendit, sous l'auvent d'une échoppe, un ouvrier dire tout haut à son camarade, en la montrant du doigt :

— En voilà encore une qui croyait remonter sur ses grands chevaux et qui frayait avec les Prussiens,... mais le vent a tourné ; elle aura de la chance si elle garde sa tête sur ses épaules !

Elle referma précipitanmient la croisée et se cloîtra chez elle.

Elle n'avait même plus le courage de prévenir Baujard de son retour. Son orgueil meurtri était plus fort que sa tendresse. Il lui coûtait trop de donner le spectacle de sa confusion et de son désespoir à l'homme qui s'était compromis pour elle et

qu elle ne pouvait plus dédommager de son sacrifice, en l'associant à ses rêves ambitieux. Elle se confinait dans sa solitude, cherchant à ne plus penser, fermant ses oreilles aux plaintes de sa tante et aux bruits du dehors...

Le 12 octobre, de sourdes rumeurs coururent par la ville. On affirmait que Tordre était donné de vider les hôpitaux et les ambulances, et que Verdun allait être rendu aux Français. Une soudaine panique s'emparait des émigrés et de leurs hôtes. En un instant, des groupes affolés d'hommes et de femmes de toutes conditions fourmillèrent dans les rues. Les figures étaient consternées ; on s'interrogeait avec anxiété et on éclatait en imprécations contre le roi de Prusse, Celui qu'on célébrait naguère comme « l'Agamemnon moderne » n'était plus maintenant que « l'opprobre des souverains » . Peu à peu les carrefours et les places s'encombraient de caisses, de meubles épars et de charrettes louées à prix d'or. On voyait reparaître quelques-uns des carrosses armoriés qui avaient amené en France les grands seigneurs de l'émigration ; mais, avec l'imprévoyante étourderie qui caractérisait les émigrés, la plupart des propriétaires de ces équipages ayant vendu leurs chevaux pour mener gaiement la vie à Verdun, se trouvaient à la merci des maquignons qui leur tenaient la dragée haute.

Au milieu de ce désarroi, on vint prévenir la chanoinesse que le prince de Prusse insistait pour être introduit près d'elle, et Hyacinthe donna l'ordre de le recevoir. Le jeune prince entra gravement dans ce salon sommairement meublé, où le pauvre Damloup lui avait été présenté, et il y fut

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accueilli pax une impétueuse exclamation de M""^ d'Eriseul.

— Prince, on prétend que le roi votre père veut abandonner Verdun... N'est-ce pas qu'il n'y a rien de vrai dans cette misérable nouvelle ?

— Madame, répondit tristement le jeune homme, j'ai le regret de vous annoncer que c'est malheureusement la vérité.

— Ah ! s'écria avec véhémence Hyacinthe ; voilà donc comment les rois tiennent leurs promesses?... La route de Paris était ouverte, et c'est à ce moment qu'on juge à propos de reculer !... Je suis presque tentée de croire à ce qu'on publie ici au sujet d'une honteuse convention conclue avec les ripublicains !

— Vous vous trompez, madame... C'est la mort dans le cœur que le roi a renoncé aux projets qui lui étaient chers,.. Il a pensé, comme nous tous sans doute, qu'assez de sang était inutilement répandu.

— Le corps des émigrés voulait se battre, nos princes sollicitaient l'honneur d'attaquer les batteries de Kellermann... Pourquoi les en a-t-on empêchés?

i — Parce que cela n'eût servi à rien... Si nous avions livré la bataille, peut-être l'aurions - nous gagnée... Mais après ?... Nos efforts n'auraient pas réussi à sauver votre roi... I^s Français ne veulent plus de lui.

— Allons donc ! protesta Hyacinthe, comment Votre Altesse a-t-elle pu croire à une pareille fausseté ?

— Je crois ce que j'ai vu, madame... Je suis allé en parlementaire traiter d'un échange de prisonniers

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avec Dumouriez. J'ai traversé son armée... On n'y veut plus de roi ; c'est le cri des officiers et des soldats... Nous sommes trop ménagers du sang de nos hommes pour persévérer vers un but que nous ne pouvons atteindre...

Hyacinthe resta un moment silencieuse, les yeux voilés, les lèvres crispées, puis d'une voix sourde :

— Ainsi le roi et sa famille sont sacrifiés, tout est perdu et nous devons reprendre le chemin de l'exil ?

— C'est fatal, madame ! répondit le prince, ^andis que ses yeux bleus se tournaient avec une expression de galante compassion vers cette belle personne, pétrifiée comme une Niobé dans son muet désespoir... Du moins, j'ai cru devoir prendre des mesures pour adoucir ce que ce brusque départ a de pénible. Je suis heureux de pouvoir mettre deux de mes chevaux et une escorte de quatre uhlans à votre disposition... Ils vous protégeront contre les désordres qu'entraîne inévitablement la retraite d'une armée, et ils vous accompagneront jusqu'à la frontière.

Elle n'avait même plus la force de desserrer les lèvres ; elle se bornait à secouer la tête en signe de remerciement.

— Ayez soin, continua le prince, de suivre autant que possible notre état-major, ce sera plus sûr... Et maintenant, au revoir, madame ; je n'ose pas ajouter : heureux voyage ! Je garderai précieusement le souvenir de nos trop courtes relations, et s'il vous prenait fantaisie de pousser jusqu'à Berlin, vous trouveriez, vous et les vôtres, le meilleur accueil à la cour de mon père...

— Adieu, prince ! murmura-t-elle en tendant machinalement la main.

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Le jeune homme posa respectueusement ses lèvres sur cette main glacée, salua une seconde fois et sortit.

Elle se retrouvait seule. Ses larmes, qu'un reste d'orgueil avait longtemps contenues, pouvaient enfin couler à l'aise. Elle se jeta à genoux près de la chaise longue, enfouit sa tête dans les coussins et pleura abondamment.

A la même heure, François Baujard était avisé par l'état-major prussien que, le lendemain à midi, la ville serait rendue. Sa première pensée fut pour Hyacinthe. La jeune femme allait sans doute, en tout hâte, regagner la frontière à la suite des armées confédérées et il était menacé de ne plus la revoir. Un véhément désir de se mettre à sa recherche le poussa hors de sa chambre et il s'élança dans la rue, où la foule effarée se frayait difficilement un chemin à travers le tumulte des charrettes et des fourgons.

Dès les premiers pas, le procureur-syndic fut arrêté par un convoi qui barrait la rue. Tandis qu'il cherchait à se faufiler entre les chevaux, il vit sortir d'une maison voisine le capitaine d'Espondeilhan en tenue de voyage, suivi d'un domestique qui portait un petit paquet au bout d'un bâton. Le capitaine cheminait tête basse, le pas traînant et l'air consterné. Il passa près de Baujard sans le regarder ; mais celui-ci l'avait reconnu et il allait le rejoindre pour essayer d'obtenir quelques renseignements sur la chanoinesse, quand il aperçut, à l'angle du trottoir d'en face, le long corps mince et voûté du chevalier de \ endières.

Daniel était sorti pour aller aux nouvelles et aussi pour acheter de menues provisions de bouche, car

en cette ville pleine de troupes il devenait chaque jour plus difficile de se procurer des vivres. Debout, au coin de la rue, il attendait prudemment que les voitures d'ambulances eussent toutes défilé, et c'était un spectacle à la fois grotesque et mélancolique que la mince silhouette du chevalier, coiffé d'une casquette de cuir, sa longue lévite noisette lui collant au corps, un pain sous le bras et à la main un sac de papier contenant des fruits.

Brusquement Baujard traversa la rue et aborda M. de Vendières. Celui-ci, gêné d'être surpris par l'ancien député dans l'exercice de ces fonctions domestiques, rougit et balbutia :

— Serviteur, monsieur Baujard... Vous le voyez, je fais moi-même mon marché !... Au milieu de ce tohu-bohu, les servantes ont perdu la tête et j'ai été quérir quelques provisions de bouche pour ces dames.

— ]Vfnie (j^Eriseul est donc rentrée à Verdun ? demanda impatiemment Baujard.

— Oui, nous sommes revenus depuis six jours. Cette réponse serra le cœur de Baujard. — Ainsi

la chanoinesse était à Verdun, et, tandis qu'il se rongeait d'inquiétude, elle n'avait pas même songé à l'aviser de son retour ! Il resta un moment abasourdi, puis relevant la tête :

— Chevalier, dit -il, j'ai absolument besoin de voir M"'^ d'Eriseul. Il faut que je lui parle sans retard... Veuillez me conduire chez elle.

Daniel le dévisagea d'un œil anxieux, hocha le menton, puis, comme l'accès de la rue était devenu libre :

— En ce cas, venez 1 répliqua-t-il.

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Ils s'engagèrent silencieusement dans une ruelle en pente. Quand on fut arrivé au logis La Guérinière, le chevalier introduisit son compagnon sur le palier du premier étage :

— Attendez-moi là, je vais prévenir Hyacinthe. Quelques minutes après, une porte s'ouvrait et

Baujard était admis dans le froid salon aux volets clos.

Surprise par Daniel dans la violente explosion de larmes qui avait suivi la visite du prince royal, Hyacinthe avait à peine réparé le désordre de sa toilette ; elle se présentait les yeux humides, les cheveux renoués à la hâte, la poitrine encore oppressée de sanglots, mais charmante quand même en cette attitude désolée.

— Hyacinthe ! s'écria Baujard, à qui la joie de la retrouver faisait oublier tous ses griefs, pourquoi m'avez-vous caché votre retour ?

— Pardon, mon ami !... Je suis accablée, désespérée... Épargnez-moi !

— Cruelle, reprit-il tendrement, vous étiez dans la peine et vous ne m'avez pas appelé !

— A quoi bon ! répliqua-t-elle avec un accent farouche. Après tant d'humiliations et de désastres, j'avais honte de me montrer... surtout à vous que j'ai follement compromis et pour qui mon affection a été constamment funeste.

— Ne parlons pas de moi... Je vous retrouve et cela me console de tout... Occupons-nous de vous d'abord... Vous savez que Verdun doit être remis aux troupes de la République ?

— Oui... Nous partirons demain, ma tante, le chevalier et moi, à la suite de l'armée allemande... Le

prince royal nous donne une escorte de uhlans jusqu'à la frontière...

La figure de Baujard se rembrunit. Hyacinthe s'en aperçut, et se rappelant que le procureur-syndic était lui-même devenu suspect au gouvernement républicain :

— Mais vous, mon ami ? s*écria-t-elle... Au milieu de mes égoïstes chagrins, j'oubliais que vous n'êtes pas plus en sûreté que nous... On vous a décrété d'accusation... Qu'allez-vous faire ?

— Oh ! moi, je n'aurai pas de peine à me justifier et je n'hésiterai pas à demander des juges au comité de Sûreté générale.

— Vous irez à Paris ?

— Oui, mais auparavant je veux avoir la ceititude que vous êtes hors de danger... Je vais à Damvillers chez le procureur de la commune Simon Lepage, un de mes anciens clients, auquel j'ai rendu service... Je me cacherai là jusqu'à ce qu'un mot de vous m'instruise que vous avez heureusement franchi la frontière...

La chanoinesse tourna vers lui ses beaux yeux auxquels la reconnaissance et la tendresse donnaient une adorable expression. Oubliant son orgueil, ses déboires et son angoisse, elle se jeta au cou de Baujard et le serra contre sa poitrine.

— Ah ! soupira-t-elle, votre cœur vaut mieux que le mien !...

Baujard n'avait plus la force de parler. II étreignait silencieusement ce corps souple et tiède, qui pour la première fois s'abandonnait à lui. Tant de bonheur le troublait et ses lèvres balbutiantes ne trouvaient d'autre réponse que des baisers posés

L'EXODE

lentement sur les cheveux blonds et les paupières humides de la jeune femme. Celle-ci, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, frissonnait imperceptiblement sous ces caresses d'amour et semblait étourdie par des sensations trop nouvelles et trop fortes.

A la vue de cette charmante tête roulée sur son épaule, au contact de ces bras frais et de ce sein brûlant, Baujard flottait en un voluptueux rêve. Il perdait la notion nette des choses. Il était tenté de murmurer à Toreille d'Hyacinthç : « Partons ensemble et allons nous aimer à T étranger... Qu'importent la justice, la liberté et la patrie, pourvu que nous soyons heureux !... » Le fracas des fourgons ébranlant les murs et les vitres, les lointains roulements des tambours, le secouèrent brutalement. Au milieu de son délire passionné, il entrevit comme à la lueur d'un éclair, les figures ricanantes de J.-J. Renard et de sa bande, lorsqu'ils apprendraient que le patriote Baujard avait émigré à la suite des Prussiens. A la pensée de lire son nom associé à celui du « traître Bouillé » , tout son être se révolta... Un bruit de pas sur le palier et un discret grattement à la porte firent dans le même moment tressaillir la chanoinesse. Elle rouvrit les yeux et balbutia :

— Le chevalier !

Alors Baujard dénouant les bras d'Hyacinthe la déposa toute palpitante sur la chaise longue. Elle y était à peine que la porte s'ouvrit et Daniel de Vendières se montra. Son regard effaré allait de la chanoinesse encore mal remise de son émotion, à Baujard qui s'était brusquement reculé en arrière. Le pauvre chevalier semblait tout aussi embarrassé et confus que les deux amoureux dont il venait de

troubler le tête-à-tête. Mais s'il devinait quelque chose, il avait trop de délicatesse pour en laisser rien voir. Il se borna à marmotter timidement :

— Je venais vous annoncer que tout est arrangé... La berline sera à notre porte au petit matin, et le sous-officier qui conduira l'escorte demande à quelle heure il doit amener ses chevaux et ses hommes.

— Dès qu'il fera jour, répondit faiblement la chanoinesse.

Baujard se rapprocha d'elle, lui serra nerveusement la main et murmura :

— Adieu, madame... Demain, je serai sur le passage de votre voiture.

Puis il salua M. de Vendières et sortit.

SUR LES ROUTES

Le lendemain ii octobre, par une matinée de brouillard, François Baujard, à cheval, embusqué près de la porte Chaussée, assistait au passage des fourgons et des voitures qui s'enfonçaient sous la voûte avec un roulement sourd. Le défilé s'effectuait avec lenteur et offrait aux yeux un spectacle navrant : les voitures d'ambulances emportant des malades, les charrettes aux bâches de toile, les carrosses des émigrés, les équipages mihtaires, se succédaient confusément. Tout à travers, essayant de se frayer un chemin, des cavaliers et des piétons avançaient péniblement : — soldats aux figures décharnées, aux uniformes fangeux ; vieux gentilshommes courbés sur leurs maigres chevaux ou piétinant dans la boue, — De brusques arrêts jetaient à chaque instant du désordre dans ce troupeau lamentable. Les chevaux s'effaraient et ruaient, les gens à pied se bousculaient au long des maisons. De furieux jurons, des appels désespérés, des cris de femmes épeurées se mêlaient aux plaintes des blessés, auxquels de soudains cahots arrachaient des hurlements de douleur, Baujard vit passer le prince de Prusse entouré de

son état-major. Derrière lui, Jarjaye et Massenbach chevauchaient de compagnie. L'officier de la maison du roi faisait bonne contenance et saluait galamment les dames des carrosses ; Massenbach, le dos voûté et la face grognonne, haussait les épaules. Dans sa berline armoriée, la marquise de Fréhaut s'agitait, se penchait à la portière, montrait sa tête poudrée, ses joues où s'étalait un pouce de rouge, et invectivait son cocher qui n'en pouvait mais. — Enfin, au moment où le flot commençait à s'écouler sous la voûte, une berline escortée de quatre uhlans s'avança. Par l'une des glaces baissées, une main agita un mouchoir blanc. Les yeux de Baujard et ceux de la chanoinesse se rencontrèrent et celui-ci se mit en mesure de s'intercaler dans la file des voitures.

Hors des portes, le tumulte et la confusion redoublaient. Hommes, chevaux et véhicules se pressaient sur la route d'Étain — une route étroite, bordée de fossés remplis d'eau, où le moindre écart pouvait précipiter les équipages. — Un brouillard opaque augmentait encore le désordre. Se haussant sur ses étriers, Baujard s'efforçait de suivre des yeux la berline et son escorte, qui avaient pris sur lui une notable avance ; mais au milieu de l'encombrement, cette surveillance devenait extrêmement difficile. Un incident vint encore accroître la difficulté. — En avant du procureur-syndic, une voiture d'ambulance où les malades « étaient empilés comme des veaux » obstrua subitement le passage. L'un des deux chevaux s'était abattu ; couché sur le flanc et labourant de ses sabots la chaussée, il essayait en vain de se relever. Des clameurs exaspérées retentissaient ; on

SUR LES ROUTES

avait coupé les traits pour se débarrasser de cet obstacle malencontreux, mais l'autre cheval était impuissant à faire démarrer seul le lourd chariot. En un instant, sous T aiguillon de la peur et sans pitié pour les cris de détresse des malades, la voiture bascula, précipitée dans Teau rejaillissante du fossé, et sur la route redevenue libre, les équipages recommencèrent à rouler, broyant sous leurs roues la malheureuse bête restée sur le sol.

Au milieu du désordre, Baujard avait été refoulé en arrière. Quand il put enfin se dégager, il chercha des yeux la berline de la chanoinesse et ne parvint plus à la distinguer dans la brume. Alors, ayant rencontré un pont de bois jeté sur le fossé et suivant l'exemple de quelques cavaliers, il s'élança dans la prairie située en contre-bas. Il espérait pouvoir y chevaucher plus vite et apercevoir de loin cette berline qui emportait vers l'exil la souveraine maîtresse de son cœur. Mais, là encore, d'imprévus obstacles l'attendaient.

Les pluies torrentielles tombant depuis six semaines avaient inondé la prairie. Le sol en était devenu si spongieux qu'on risquait de s'y embourber. Déjà d'imprudents piétons y enfonçaient jusqu'aux genoux et, sentant le sol fuir sous leurs pieds, appelaient à l'aide avec des cris perçants. Leur appel demeurait inentendu. L'instinct de la conservation étouffait toute pitié dans les âmes et chacun ne songeait qu'à soi. Baujard, uniquement possédé par le désir d'apercevoir une dernière fois Hyacinthe, demeurait comme les autres sourd à ces appels désespérés. Il finit par gagner une levée où le terrain était plus ferme et s'y fraya avec horreur un chemin

au milieu de cadavres de chevaux épars çà et là — répugnants vestiges du campement des troupes prussiennes après le siège„ Des charognes dont les soldats affamés avaient préalablement enlevé les parties charnues, étalaient affreusement leurs carcasses lavées par la pluie, tandis qu'invisibles dans le brouillard, des centaines de corbeaux planaient et croassaient lugubrement.

Le cheval de Baujard, les oreilles dressées, reniflait bruyamment, se cabrait et refusait d'avancer à travers ce charnier. Le procureur-syndic était obligé de Tenlever à Taide de la cravache et des éperons. A la fin, la bête détala et emporta son cavalier vers l'extrémité de la prairie qui longeait le cours de la Meuse. Arrivé sur la route, Baujard se retourna* - — Verdun disparaissait dans la vapeur : dans la direction d'Êtain on entendait le sourd tumulte de l'armée en retraite, qui s'écoulait peu à peu et disparaissait derrière un pli de terrain. C'était fini ; Hyacinthe était déjà loin maintenant, et il ne restait à l'amoureux solitaire que de s'acheminer vers la retraite qu'il s'était choisie.

Une brume de tristesse lui tombait sur le cœur, tandis qu'il montait lentement la côte de Bras. A Vacherauville, il prit la route de Damvillers et mit son cheval au trot.

Le pays se ressentait encore de l'effroi répandu par l'occupation prussienne. La plupart des villages semblaient abandonnés. De loin en loin, cependant, on apercevait à la lisière d'un bois des carrés de terre fraîchement labourée, où des paysans jetaient en hâte le blé des semailles. L'heureuse nouvelle de la retraite soudaine de l'ennemi avait déjà pu par-

SUR LES ROUTES

venir jusqu'à eux et ils reprenaient avec un nouveau courage leurs tâches interrompues.

A Flabas, Baujard dut s'arrêter pour laisser souffler son cheval et manger un morceau. Ce ne fut qu'à la tombée du jour qu'il arriva à Damvillers, La maison de Simon Lepage était située justement à l'entrée de la grand'rue. Elle n'avait qu'un rez-dechaussée et s'allongeait, blanche entre les engrangements et les écuries. L'ancien député descendit de cheval et heurta à la porte enguirlandée d'un pied de vigne.

Simon Lepage, blond, robuste, haut en couleur, avec des yeux bleus éveillés et rieurs, vint lui-même ouvrir. Il dévisagea un moment avec une curiosité inquiète ce voyageur inattendu, puis, l'ayant reconnu, il s'épanouit de nouveau :

— Hé ! c'est vous, monsieur le procureur-syndic ?

— Chut ! Lepage, murmura Baujard en l'attirant à l'intérieur du couloir, inutile de me donner ce titre auquel je n'ai plus droit. Vous n'ignorez pas, mon cher ami, ce qui est arrivé ?

— Non, monsieur, mais tout chacun sait que vous n'avez agi que contraint et forcé, et chez nous vous n'avez rien à craindre,

— N'importe, je vous serai reconnaissant, devant les étrangers, de me nommer simplement M. François... Maintenant, mon brave, pouvez-vous m'héberger ce soir et demain ?

— Ce soir, et tout le temps que vous voudrez.,. Il n'y a ici que ma femme et ma belle-sœur, et je réponds de leur discrétion.

— Merci, mon camarade... Si vous le permettez, nous donnerons d'abord l'avoine à mon cheval.

Ils allèrent ensemble à T écurie qui communiquait avec la cuisine par une porte latérale, puis le procureur de la commune introduisit son hôte dans cette dernière pièce où se tenait sa famille.

La cuisine, pavée de briques et blanchie à la chaux, avait un aspect reposant et joyeux. Les casseroles de cuivre et les coquelles de fonte rangées sur les rayons, reluisaient à la clarté d'une flambée, qui pétillait dans la haute cheminée. A la crémaillère pendait une marmite, où la potée mijotait en exhalant une appétissante odeur de navets et de choux. Assise près du feu, une jeune fille surveillait la marmite, et deux marmots, pendus à ses jupes, regardaient le nouveau venu avec des yeux écarquillés, tandis que la maîtresse du logis, proprette et accorte, s' avançait pour saluer le voyageur.

— Voici ma femme et ma belle -sœur, dit Simon Lepage... Notre Mentine, continua-t-il en s' adressant à sa ménagère, c'est M. Baujard dont tu m'as souvent entendu parler ; il veut bien s'arrêter chez nous quelques jours, mais il désire qu'on n'en sache rien dans le pays... Pour nos gens et pour les voisins, il sera seulement M. François, un marchand de laine arrivant de Stenay... * Entendu, n'est-ce pas?... Maintenant, monsieur, asseyez-vous et séchez vos habits.

Après une révérence et quelques mots de bienvenue, M™^ Lepage sortit pour préparer la chambre de son hôte et celui-ci prit place au feu, à côté du procureur de la commune. Peu à peu, les enfants s'étaient apprivoisés et se rapprochaient dè leur père avec lequel ils bavardaient gaiement. Baujard les caressa et quand la maîtresse de la maison revint.

SUR LES ROUTES

ce petit monde avait déjà lié amitié avec le voyageur.

M""* Lepage décrocha la marmite fumante. La jeune sœur, ayant mis le couvert sur la massive table de hêtre qui tenait le milieu de la pièce, tailla des tranches de pain dans une large soupière de faïence. Après quoi, elle y versa la potée. M""" Lepage dressa sur un plat le lard, les légumes et T épaule de rxxOuton, puis elle invita tout son monde à venir manger la soupe. A son appel, les deux servantes et le valet de labour étaient entrés. On s'attabla et on mangea silencieusement d'abord, puis à mesure que le vin gris déliait les langues, on causa plus familièrement. L'invasion prussienne, naturellement, défraya la conversation.

— Oh ! les maures sujets ! s'écria M""^ Lepage, ils nous ont fait bien des maux à leur premier passage... Plaise à Dieu qu'ils se comportent plus honnêtement en s'en retournant !

— Sois tranquille, notre Mentine, repartit Simon ; à l'arrivée, ils étaient fiers comme Artaban et se croyaient nos maîtres, mais à c't'heure, ils s'en reviennent comme des chiens battus, la queue entre les jambes,.. N'importe, je les engage à ne pas s'attarder sur les routes, car ceux qui voyageraient seuls passeraient un mauvais quart d'heure...

— Les Prussien? étaient bien méchants, observa la jeune sœur, mais les émigrés étaient encore pires... Ils ne se contentaient pas de voler les gens, ils les brutalisaient et ne leur laissaient que les yeux pour pleurer.

— Ceux-là, grommela entre ses dents Simon Lepage, si on les rattrape, leur affaire sera tôt réglée !

Dès qu'on se fut levé de table, les enfants souhaitèrent gentiment le bonsoir et les deux femmes les emmenèrent, tandis que les domestiques enlevaient la vaisselle et l'emportaient dans une arrière-cuisine. — François Baujard s'était assis près du brasier sur lequel Simon Lepage jetait des ramilles. La claire flamme dansante se reflétait dans les cuivres et sur les vantaux cirés des armoires. Au dehors, dans le couloir, le vent d'octobre se lamentait et une averse ruisselait aux carreaux.

En ce tranquille milieu villageois, les nerfs de Baujard se détendaient. Il savourait cette douce quiétude ; après les pénibles incidents de la journée, il jouissait pleinement de la sécurité de cette demeure bien close, et cependant, au fond de lui, une tristesse sourdait à la pensée de la berline, battue du vent et de la pluie, qui emportait vers Texil la femme qu'il aimait. Peu à peu, la chaleur du foyer et la fatigue de la route agirent sur son cerveau. Par moments ses yeux se fermaient, tandis que son hôte continuait à parler. Il ne répondait que par de vagues monosyllabes à cette causerie, qu'il ne percevait plus que comme un confus bourdonnement. Il demeura ainsi un quart d'heure environ dans une demi-somnolence et tout à coup fut réveillé par le bruit d'une porte brusquement ouverte. Il redressa la tête : Simon s'était levé et M'""^ Lepage venait d'introduire un jeune homme de vingt-deux ans dont la blouse était trempée de pluie.

Dès les premiers mots échangés, Baujard comprit que le nouveau venu faisait partie de la famille. Il paraissait fort ému et jetait des regards soupçonneux du côté de l'étranger assis au coin du feu. Il mur-

SUR LES ROUTES

mura quelques mots à l'oreille de Simon, qui remmena dans une pièce contiguë. Leur entretien s'y continua, très animé, et les éclats de voix arrivant jusqu'au procureur-syndic achevèrent de dissiper sa somnolence. Au bout d'une vingtaine de minutes, le jeune homme revint, et il sembla à Baujard qu'il dissimulait un fusil sous sa blouse. Il ne fit que traverser la cuisine et s'élança dehors, en dépit de la pluie qui redoublait. Quand il fut sorti, Simon s'approcha de son hôte, et devinant dans ses yeux une muette interrogation :

— C'est mon frère cadet, dit-il, excusez-moi de ne pas vous l'avoir présenté.,» Mais c'est un enragé ; il fait partie du club de Damvillers et j'ai cru bien agir en ne vous nommant pas devant lui.

Baujard eut un amer sourire. Encore qu'il eût manifesté lui-même le désir de garder l'incognito, cette prudente précaution de Lepage lui causa une secrète mortification. Elle lui montrait cruellement pour la première fois ce que sa situation équivoque avait de périlleux. Il était devenu un hôte compromettant pour ses amis les plus dévoués, un suspect obligé de taire son nom et de se cacher comme un criminel. Simon remarqua l'expression chagrine de son ancien patron et l'attribua à ce qu'il lui avait dit de l'exaltation de son frère.

— Que voulez- vous ! poursuivit-il ; à vingt-deux ans, on a le diable dans la botte... En ce moment je crois bien que ce cadet-là est en train de faire une sottise en compagnie de deux ou trois étourneaux de son espèce... J'ai eu beau le semoncer là-dessus, ces jeunesses ont la tête près du bonnet, et il n'a rien voulu entendre...

Loin de rasséréner Baujard, ces dernières paroles semblèrent accroître son humeur inquiète. Il demeurait taciturne et tisonnait machinalement le brasier. Lepage crut que la fatigue Taccablait, et allumant une chandelle :

— Vous devez avoir besoin de reposer, monsieur... Je m'en vas vous conduire à votre chambre.

Il le mena dans une pièce du rez-de-chaussée donnant sur les jardins et lui souhaita le bonsoir.

Dès qu'il fut seul, Baujard ouvrit la fenêtre et s'accouda à la barre d'appui. Son envie de dormir s'était dissipée. Il pencha la tête au dehors. La pluie cessait peu à peu. Par intervalles, la lune entrevue à travers la fuite des nuages éclairait la profondeur feuillue où des jardins occupaient l'emplacement des anciens fossés. Des touches de lumière bleuâtre tombaient çà et là sur les têtes humides des choux, et des gouttelettes brillaient aux branches de^ arbres fruitiers. Au delà des vergers, le terrain se relevait et, sur le ciel clair, l'église procha ne découpait sa silhouette trapue, encapuchonnée d'un toit d'ardoises.

Baujard songeait à la chanoinesse et suivait en pensée sur la route de Longuyon la berline avec son escorte de uhlans. A cette heure, elle devait avoir dépassé Spincourt, si aucun accident ne Tavait attardée en chemin. Et tout à coup l'hypothèse de quelque malencontre se présentait à son imagination surexcitée. — La nuit crée des fantômes et grandit les inquiétudes. Le procureur-sjmdic était dans cette situation d'esprit où les moindres incidents provoquent de subites alarmes. La brève et mystérieuse apparition du jeune frère de son hôte

SUR LES ROUTES

lui mettait martél en tête. Il se remémorait ce que Lepage lui avait dit des opinions exaltées de ce jeune honame, et maintenant il se demandait pour quels motifs Simon avait cru devoir insister sur ce point. Enfiévré par ces réflexions, il sondait Fobscure profondeur du jardin et prêtait anxieusement roreiÛe. Pendant longtemps il n'entendit que Tégouttement sonore des eaux pluviales, tombant des chéneaux du toit ; puis soudain les détonations lointaines de plusieurs coups de fusil le firent sursauter. Son cœur se mit à battre violemment et un indéfinissable sentiment de terreur le cloua à la fenêtre où il se pencha, Toreille aux aguets. — Plus un bruit ; la campagne était redevenue silencieuse. — Il resta ainsi longtemps aux écoutes, la poitrine angoissée, Tâme troublée par de sinistres pressentiments... Puis, comme rien ne bougeait, il se lassa de se tenir sur ses jambes et résolut de se mettre au lit.

Au moment où il refermait la fenêtre, une rumeur insolite donna de nouveau le branle à ses inquiétudes. Il lui sembla distinguer des piétinements et des éclats de voix à l'extérieur de la maison. Bientôt un bruit de portes battantes, d'allées et venues dans le couloir et d'exclamations confuses, lui donna la certitude que quelque chose d'étrange se passait. Il saisit son bougeoir et ouvrit la porte de sa chambre. A peine était-il dans le corridor qu'il aperçut Simon Lepage. Le procureur de la commune, qui s'était vêtu à la hâte, avait l'air agité et soucieux.

— Vous n'étiez pas couché, monsieur François ?

— Non... Qu'est-il arrivé ? demanda Baujard.

— Oh! une algarade dont je me serais bien passé,.. Comme je vous le disais tantôt, mon jeune frère est un enragé... Il a été prévenu par un homme de Billy qu'une voiture d'émigrés, escortée par des uhlans, devait passer par les bois de Mangiennes... Pour lors, avec cinq ou six de ses amis, il est allé s'embusquer dans un taillis. Ils ont attaqué l'escorte ; l'un des uhlans a été tué, les autres ont pris la fuite, la berline a été abandonnée sur la route, et mes gaillards m'ont amené les voyageurs, afin que je les interroge et que je les garde chez moi jusqu'à demain,,. Me voilà avec une sotte affaire sur les bras !...

A mesure que Simon parlait, Baujard devenait livide.

~ Il y avait deux dames dans la berline, n'est-ce pas?

— Effectivement, deux dames et un vieux monsieur... Vous les connaissez? reprit Lepage stupéfait-

— Oui ; où sont ces trois voyageurs ?

— Dans notre cuisine.

— Seuls ?

— Seuls avec notre Mentine qui leur rallume du feu... Les deux dames grelottaient de froid et de peur... Après tout, nous ne sommes pas des sauvages !... J'ai envoyé nos enragés se coucher en leur répondant des prisonniers, et j'ai appelé ma ménagère pour qu'elle donne à ces dames les soins qu'une femme seule peut donner.

— Puis- je les voir ?

— Rien n'empêche... Venez !

Simon I^page ouvrit la porte de la cuisine et

SUR LES ROUTES 299

François Baujard ressentit au cœur une douleur aiguë. — Debout, devant Tâtre flambant, la chanoinesse se dressait entre Daniel accroupi sur une chaise basse et M'"'' de Rosnes affaissée dans un fauteuil...

LE CHANOIS

Au bruit de la porte, M"'® d'Eriseul s'était retournée et avait poussé une exclamation en apercevant le procureur-syndic.

— Hyacinthe I s'écria celui-ci en s'élançant vers elle.

— Ah ! Baujard, soupira M""** de Rosnes d'une voix gémissante, c'est la Providence qui vous envoie !

— Mes pauvres amis, demanda ce dernier, vous n'avez donc pas suivi l'armée en retraite ?

— Si fait, murmura la chanoinesse, jusqu'à Êtain ; là, nous avons voulu la devancer et gagner Longuyon par la traverse...

— Contre mon gré, interrompit le chevalier..

— Le conducteur affirmait qu'il connaissait un chemin plus court par Mangiennes, mais il s'est trompé de route...

— C'était tm traître, affirma Daniel ; il nous a fourvoyés dans des bois où nous sommes tombés sur une embuscade !

Pendant ce rapide dialogue, Simon Lepage s'était tenu à l'écart. D'un legard soucieux et méfiant il

LE CHÂNOIS

examinait tour à tour les trois personnes groupées autour de Tâtre, et le procureur-syndic dont une vive émotion altérait les traits.

— Excusez-moi, mesdames, dit gravement Baujard, je suis à vous dans un instant... Il alla vers Lepage et lui prit le bras :

— Mon ami, murmura-t-il, il faut que je vous parle en particulier... Passons dans la chambre à côté.

Silencieusement, Simon alluma une chandelle et conduisit son hôte dans la pièce contiguë.

— Mon brave, reprit Baujard, dès qu'ils furent seuls, je connais intimement ces trois personnes qu'un malheureux événement vient de mettre à votre discrétion. La plus âgée est M™^ de Rosnes, veuve d'un conseiller de la chambre du Barrois ; la plus jeune est sa nièce, M"'^ d'Eriseul ; l'homme qui les accompagne est leur parent... Tous trois appartiennent à un parti qui n'est pas le nôtre, mais tous trois sont inoffensifs et méritent d'être traités avec himianité... Je fais appel à votre cœur, mon ami, et je vous supplie de les épargner... Si en d'autres temps j'ai pu vous être utile, rendez-moi à votre tour un grand service... Aidez-moi à les sauver !

Simon Lepage demeurait soucieux et se grattait le front.

— Monsieur Baujard, répondit-il enfin, je vous suis tout dévoué et je n'oublierai jamais vos bontés, mais ce que vous me demandez là est bien scabreux... Si demain on ne retrouve plus ces émigrés chez moi, c'est ma position et peut-être ma tête que je joue... Quand on est père de famille, on ne peut pas risquer ces choses-là !

L'objection était sérieuse et Baujard en sentait tout le poids. Il ne répliqua point tout d'abord, cherchant en son cerveau endolori un moyen de vaincre les résistances de son hôte. Il finit par en trouver un que lui suggérait son ancien métier de légiste.

— En retenant ces trois personnes prisonnières, prenez garde, dit-il, de risquer un danger plus réel et plus imminent... Aux termes de la capitulation, la République s'est engagée à ne pas inquiéter la retraite des armées ennemies. Or les Prussiens sont encore à quelques lieues d'ici, à Êtain et à Mangiennes ; s'ils apprennent que l'escorte de uhlans et la berline ont été attaqués par des gens de Damvil- 1ers, ils peuvent envoyer ici un bataillon et vous vous exposez à une exécution militaire... Mieux vaudrait vous défaire de ces prisonniers compromettants et vous débarrasser ainsi d'une mauvaise affaire,

A l'expression perplexe de la figure du campagnard, il comprit que l'argument avait porté.

— Les étourneaux, poursuivit-il, qui vous ont mis cette aventure sur les bras, vous accuseront peut-être d'avoir manqué de surveillance, mais vous leur clorez la bouche en leur montrant les funestes conséquences que pouvait avoir leur équipée...

— Diable ! dit Simon Lepage, il y a du vrai làdedans... Attendez une minute... Notre Mentine est de bon conseil et je vais prendre son avis.

Il sortit. M"^^ Lepage, qui avait le cœur sensible et que la triste situation des deux dames avait apitoyée, partagea sans doute l'opinion de Baujard, car

au bout d'un quart d'heure Simon reparut avec une lanterne et un paquet de hardes.

— Écoutez, nionsieur Baujard, cornmença-t-il, j'aurais mauvaise grâce à vous aider, mais je puis fermer les yeux... Nous allons rentrer dans notre chambre, ma femme et moi.,. Voici des blouses, deux capes et des bonnets de paysanne, arrangez-vousen avec vos amis... Vous trouverez une carriole à l'écurie, attelez-y un de mes chevaux, laissez-moi le vôtre en échange et détalez sans bruit par la porte charretière. Vous serez censés m'avoir dérobé tout ça pendant mon sommeil, et je n'aurai rien vu,,. Maintenant adieu, et bonne chance 1

— Merci, mon ami, vous êtes un brave cœur !

— C'est bon, dépêchez 1... Ah î encore un conseil : notre maison touche au chemin de Verdun,, c'est celui où vous risquerez moins de faire de mauvaises rencontres,,. Adieu î

Il sortit et Baujard regagna la cuisinco — ' Mesdames, dit-il en posant le paquet de hardes sur la table, ce brave homme s'est laissé attendrir et il m'a donné carte blanche pour vous faire évader.

— Mon ami, murmura la chanoinesse, il était écrit que vous seriez encore une fois notre sauveur... Pour mon compte, j'étais préparée à tout et je serais morte bravement, mais je vous remercie pour ma pauvre tante»

— Vous pourriez remercier monsieur aussi pour moi, protesta mélancoliquement le chevalier. — Bien que les révolutionnaires aient mis mon corps en guenille, cette guenille m'est encore chère, ma mie, et je ne suis pas autant que vous résigné à mourir I

— Ne perdons pas notre temps, interrompit Baujard... Mesdames, voici des vêtements de paysanne, accommodez-vous promptement... Pendant ce temps, M. de Vendières m'aidera à atteler la carriole.

Il entra dans l'écurie avec le chevalier et y trouva une de ces charrettes étroites à bâche de toile, dont les campagnards se servent pour transporter leurs denrées au marché. Ils y attelèrent un des chevaux de Simon, et quand tout fut prêt ils revinrent chercher ]y[me Rosnes et Hyacinthe. Elles avaient opéré leur travestissement, et la chanoinesse, coiffée d'un bonnet lorrain, s'était enveloppée dans une mante de grosse laine brune. A leur tour le chevalier et Baujard passèrent une blouse et ajustèrent sur leur tête le bonnet de coton des paysans. Tous quatre se rendirent à l'écurie. On ouvrit avec précaution la porte charretière et le procureur-syndic conduisit au pas la carriole jusqu'à la sortie du bourg. Les autres suivaient silencieusement. Quand on eut dépassé les dernières maisons, M""^ de Rosnes et M. de Vendières se cachèrent sous la bâche, parmi les bottes de paille ; la chanoinesse s'assit sur le siège de devant, et Baujard, qui était monté à côté d'elle, fouetta le cheval qui prit le trot.

Il était une heure passée. La lune luisait encore dans les interstices des nuages, et quand elle s'éclipsait, la lanterne accrochée à l'une des ridelles projetait une faible lueur dansante sur les champs et le chemin boueux.

— Nous ne pouvons, dit Baujard à la chanoinesse, songer en ce moment à gagner la frontière ; nous nous exposerions à des rencontres pareilles à celle qui a failli vous perdre ; nous serions arrêtés

par des paysans ou attaqués par les rôdeurs qui se traînent à la suite d'une armée en retraite. Le plus sûr est de profiter de la nuit pour descendre par Consenvoye dans la vallée de la Meuse ; les ennemis l'ont quitté depuis plusieurs jours et les troupes républicaines ne l'occupent pas encore. Nous traverserons la rivière à Chamy et, laissant Verdun sur la gauche, nous atteindrons au petit jour la forêt de Souilly. Une fois sous bois, nous serons sauvés. Je vous conduirai dans une ferme que je possède au cœur de la forêt. Les fermiers, qui me sont tout dévoués, vous hébergeront jusqu'au moment où vous pourrez sans danger passer la frontière... Mon plan vous agrée-t-il?

— Mon ami, répondit Hyacinthe en se rapprochant affectueusement de lui, partout où vous me conduirez j'irai les yeux fermés, heureuse de vous suivre et de me fier à vous.

Il chercha sa main sous la cape brune, la saisit et ne la quitta guère plus.

La carriole roulait maintenant vers Consenvoye, entre deux talus boisés. La route était solitaire, mais on y rencontrait à chaque pas de lamentables épaves de l'armée en retraite : affûts de canon embourbés, chariots brisés, hideuses carcasses de chevaux, pâles cadavres de soldats pourrissant sous la pluie. Le cheval se cabrait et reculait. Baujard était obligé de descendre et de le tirer par la bride. A l'orée du bois l'horreur s'accrut encore. De nouveau le cheval fit un brusque écart et Hyacinthe aperçut au bord de la route une masse noire de fourgons et de chevaux attelés. Elle crut d'abord à quelque enibuscade et se serrant près de Baujard :

3o6 LA CHANOINESSE

— Nous sommes perdus I murmura-t-elle. ^ La lune qui se dégageait des nuages éclaira, en

plein cet étrange convoi, et les voyageurs contemplèrent avec un frisson d'épouvante un spectacle sinistre et macabre : les chevaux, rigides entre les brancards, se tenaient les uns debout, les autres agenouillés, le naseau appuyé à Tarrière-train du fourgon voisin. Rien ne bougeait, mais les croupes étaient tailladées par le bec des corbeaux, et une écœurante odeur de putréfaction s'exhalait de cette file de fantômes que la mort avait pour jamais immobilisés,

— Ce ne sont que des cadavres, dit Baujard en fouettant sa bête qui partit au grand trot..«

Quand ils atteignirent le pont de Charny, le jour se levait, gris et mouillé de bruine. Tout à coup, à l'entrée du pont, ils aperçurent un poste de gardes nationaux.

— Où vas-tu, citoyen ? cria un paysan en blouse à liséré rouge et en bonnet de police ; en même temps il présentait un mauvais fusil au nez du cheval.

— Ce n'ast-me pourtant malin à deviner, répliqua Baujard en patois, j'vons avo not' femme au marchie de Verdun, porter à mainger aux braves patriotes, à qui ces maures Prussiens n'ont rein laissé à se mettre sous la dent.

— C'est bon, m'camarade, v'pouvé passer ! reprit le paysan, rassuré par le patois du voiturier et relevant son fusil.

Baujard ne se le fit pas répéter et mit son cheval au trot.

Bien que ces alertes lui fissent couler de la glace

dans les veines, même au milieu de ses transes, il goûtait une indicible volupté à poursuivre à côté de la chanoinesse ce périlleux voyage. — La joie de sentir le bras de son amie près du sien, les serrements de main et les regards échangés à Tinsu du chevalier et de M""^ de Rosnes, qui sommeillaient sous la bâche ; le morceau de pain partagé à deux, le verre de vin, où leurs lèvres trempaient tour à tour ; tous ces minces bonheurs transformaient cette fuite à travers champs en une succession de furtives délices.

La bruine avait complètement cessé. Au-dessus des bois à demi effeuillés un pâle brouillard s'évaporait lentement ; des gazouillements d'alouettes perdues dans la nuée tombaient du ciel comme une pluie sonore. Une discrète lumière blonde fondait ensemble les teintes assourdies de la campagne environnante : le jaune-paille des champs moissonnés, le vert cendré de Teau, la rousseur violette des taillis de hêtres. Ces couleurs automnales, à la fois attendries et mélancoliques, s'harmonisaient avec les pensées et les sentiments des deux voyageurs, avec leurs tristesses, leurs angoisses et leurs brèves joies d'amour. Ils se parlaient peu, comme s'ils eussent craint d'effaroucher le passager bonheur qui s'était un moment arrêté près d'eux ainsi qu'un papillon aux ailes toujours inquiètes ; mais ils tournaient l'un vers l'autre leurs yeux épris, et cette chaude fusion des regards les plongeait dans un infini ravissement.

Quand la carriole se fut engagée sous bois, le danger des rencontres fâcheuses s' amoindrissant, M"'*' de Rosnes et le chevalier sortirent de la paille

et soulevèrent la bâche pour respirer. Le tête-à-tête des amoureux se trouva rompu et la conversation devenue générale roula sur le nouveau gîte vers lequel Baujard conduisait ses amis.

La ferme du Chânois, située en pleine forêt de Souilly, appartenait depuis un siècle à la famille du procureiur-syndic et il y avait été élevé. Les fermiers étaient de vieux serviteurs des Baujard. La femme, Adeline Raulin, avait nourri de son lait François Baujard; le mari, Coco Raulin, brave homme, d'esprit timoré et qu' Adeline menait au doigt et à Toeil, n'avait qu'un défaut, il buvait plus que de raison les jours de marché. Une fille de vingt ans, Zélie, et un garçon de trente-cinq aidaient leurs parents à cultiver les terres. Tous quatre adoraient le procureur-syndic. Leur dévouement et la situation de la ferme, enfouie au cœur de la forêt, faisaient du Chânois un refuge à souhait pour des gens qui veulent se cacher. Baujard avait annexé aux anciens bâtiments un pavillon qui servait de rendez-vous de chasse et communiquait avec la cuisine du fermier. Ce pavillon, contenant plusieurs chambres à coucher, semblait parfaitement aménagé pour que trois personnes pussent échapper à la curiosité des rares étrangers qui s'arrêtaient à la ferme.

Comme Baujard achevait ces explications, le taillis s'éclaircissait et la route forestière dévalait sur une pente d'où l'on apercevait un étroit vallon en entonnoir. Des cultures occupaient les parties déboisées ; au fond, un ruisseau serpentait dans une prairie ; au-dessus des cimes jaunies d'un rideau de peupliers, des toits bruns se montraient, surmontés d'une fumée bleue.

LE CHÂNOIS 309

— Tenez, dit le procureur-syndic à son amie, voici le Chânois !

Bientôt de bruyants aboiements annoncèrent aux voyageurs que la ferme était proche. En efïet, après avoir contourné la ligne des peupliers, la voiture passa sous un large porche en auvent et déboucha dans la cour. Attiré par le roulement de la carriole et les abois des chiens, Coco Raulin apparut en bras de chemise sur l'escalier de la cuisine.

C'était un homme d'une soixantaine d'années. Petit et râblé, il avait de clairs yeux gris aux paupières ridées, une bouche en cerise, un nez retroussé et gobeur. A l'arrivée de la voiture, il mit sa main en abat-jour sur ses yeux, puis reconnaissant le procureur-syndic qui était descendu le premier, il accourut les bras levés en l'air :

— C'est-il Dieu possible, vous v'ià, monsieur Baujard !... Votre serviteur, mesdames et la compagnie... Hé ! Adeline !...

Il achevait à peine que la fermière se précipitait dehors et sautait au cou de son ancien nourrisson.

— Eh ! s'écriait-elle en patois, vous voilà tout-ci enfin, mon chouri !... Eh ! mon Dieu donc, que le temps me durait après vous, m'n'afant Votre servante, mesdames et monsieur; entrez vous chauffer tourtous 1

Vive comme poudre, maigre, aussi petite et aussi âgée que son mari, Adeline Rauhn avait le front bombé et têtu, la bouche souriante et de pétillants yeux bruns. Ses cheveux gris et crépus s'échappaient par touffes de son bonnet d'indienne. — Elle fit entrer lestement les voyageurs dans la cui-

sine, tandis que son mari conduisait le cheval à récurie.

Dans la pièce aux étroites croisées, voilées de cotonnade rouge, on distinguait une haute cheminée, une horloge, un vaissellier, une table carrée et dans un angle le lit à baldaquin où couchaient les époux. Les deux enfants, occupés à manger la soupe, avaient lâché leur cuiller et se levaient pour saluer leurs hôtes. Eugène, l'aîné, ou, comme on l'appelait familièrement : « Notre Gène », était boiteux, ce qui l'avait sauvé de la dernière réquisition. Zélie ressemblait à son père : elle avait de jolis yeux bleus, une bouche charnue et une peau marquée de taches de rousseur.

Adeline disposait des chaises en cercle autour de la cheminée, jetait sur les chenets une brassée de fagots, prenait des assiettes au vaissellier, les alignait sur la table, et, tout en se démenant, parlait avec pétulance :

— Approchez du feu, vous devez être gelés... Et vous n'avez rien pris ce matin, je suis sûre ?... Zélie, va vitement quérir des œufs au poulailler !...

— Un instant ! interrompit Baujard en voyant rentrer Coco Raulin, puisque vous voilà tous réunis, mes amis, laissez-moi d'abord vous dire le motif de ma visite... Ces deux dames et monsieur que voici sont mes parents... Les malheurs de la guerre les obligent à ce cacher et j'ai pensé à les installer au pavillon... Adeline, il faudra sur-le-champ mettre les chambres en état... Et maintenant écoutez-moi bien tous : quoi qu'il arrive, personne ne doit savoir que ces dames et monsieur logent chez vous ; je vous recommande en conséquence d'éloigner d'ici

LE CHÂNOIS

les curieux et les bavards... Je puis compter sur vous, n'est-ce pas ?

~ N'ayez peur, mon fiy s'écria impétueusement Adeline. Vous pouvez vous en rapporter à moi, tout chacun aura bouche cousue... Quant à Coco, qui a des fois la langue trop longue, s'il lâchait un mot de travers, je ne le reverrais de ma vie !... Vous entendez, saint Jean Bouche d'Or? ajouta-t-elle en menaçant son mari du doigt.

— • Taisez-ve, notre Adeline ! protesta Coco en clignant ses petits yeux, vous n'avez-me besoin de me recommander la discrétion^.. Bien malin celui qui me ferait dire ce que veux taire...

— ' C'est ben, c'est ben... Un bon averti en vaut deux !...

Pendant qu'on déjeunait, Adeline apprêtait les chambres du pavillon. Une demi-heure s'écoula, puis elle vint annoncer que tout était prêt et accompagna les dames ainsi que le chevalier dans leur nouveau gîte.

« Notre Gène » était parti aux champs, Zélie aidait sa mère ; Baujard resta seul au coin du feu avec Coco. Le vieux paysan semblait préoccupé ; tout en tisonnant le feu, il poussait à son maître d'insidieuses questions :

— Comme ça, monsieur Baujard, ces dames-là sont des parentes à vous ?

— Oui.

— C'est-il du côté de défunt votre père ?

— Non.

La façon dont le procureur-sjmdic répondait n'était pas engageante ; pourtant Coco ne se décourageait pas.

— Monsieur Baujard, reprit-il, paraîtrait que la Convention ne plaisante pas avec les ci-devant nobles ; avez-vous connaissance du dernier décret sur les émigrés ?

Sur un geste négatif, il tira de sa poche un journal et poursuivit :

— Vous qui savez lire Timprimé, jetez donc un coup d'œil là-dessus... Pour moi c'est du grimoire, mais je me suis laissé dire que le décret punissait de mort les émigrés qui rentreraient en France... Le maire de Souilly prétend même que ceux qui leur donneraient asile risqueraient leur tête itou...

Baujard avait pris le journal et le parcourait rapidement. — Il y vit en effet que, sur la proposition de Buzot, appuyée par Danton, la Convention bannissait à perpétuité les émigrés du territoire de la République.

— Hein ! continua Coco, tandis que le procureursyndic achevait sa lecture, ça vous donne la chair de poule, tout de même, monsieur Baujard ?

François avait déjà compris les insinuations de son fermier, et le regardant droit dans les yeux :

— Père Coco, dit-il brusquement, vous oubliez que le pavillon du Chinois est ma propriété, et que si j'y loge mes amis, c'est sous ma seule responsabilité... D'ailleurs, les parentes à qui je le prête ne sont pas des émigrées... Rassurez-vous donc et n'ayez pas peur de votre ombre...

Il prit dans son portefeuille une liasse d'assignats et la tendit à Coco.

— Quant aux dépenses que pourra occasionner leur séjour, voici de quoi vous indemniser.

Après quelques cérémonies, le fermier se décida

LE CHÂNOLS

à empocher les assignats et répliqua d'un •air fanfaron :

— Peur, moi ! Excusez, je ne crains rein, monsieur Baujard... Ce que j'en disais était dans votre intérêt ; mais du moment que ces personnes-là sont des patriotes, elles seront ici en sûreté, je vous en réponds...

— A la bonne heure !

Le bonhomme s'en alla soigner ses bêtes à l'étable et François resté seul sortit à son tour. Tandis que les deux dames et le chevalier se reposaient des transes et des fatigues de la nuit, il se promena pensivement autour du pavillon.

La lecture du décret réveillait ses craintes et ses perplexités. Jusque-là son intention avait été de se rendre sans retard à Paris pour s'y justifier ; mais maintenant que cette loi de proscription était comme une mortelle menace suspendue à toute heure sur la tête d'Hyacinthe, il ne se sentait plus le courage de quitter le pays et de tenter une démarche qui l' éloignerait de la chanoinesse pendant plusieurs mois. — Le comité de Sûreté générale refuserait peut-être de le laisser en liberté ; l'instruction de son affaire risquait de traîner en longueur. Pendant ce temps M""^ d'Eriseul pouvait être dénoncée, découverte, emmenée en prison, et il n'en saurait même rien !... Non, son cœur se brisait à l'idée de l'abandonner. Ne valait-il pas mieux rester à portée de la défendre ?...

Tout en méditant sur cette cruelle alternative, il marchait d'un pas lent à travers le jardin situé derrière le pavillon. Cet enclos, qui se prolongeait jusqu'à l'orée du bois, lui était familier depuis sa petite enfance. Son père en avait dessiné les allées à angle

droit, et planté les charmilles. François en connaissait intimement les moindres détails : les bordures de buis, les arbres fruitiers moussus, le cadran solaire dressé au centre. Il éprouvait une mélancolique satisfaction à se dire qu'Hyacinthe se promènerait chaque jour dans ce jardin où il avait laissé partout un peu de lui-même, et brusquement, à la pensée de quitter de nouveau la chanoinesse, son cœur se serrait. La vue des feuilles tombantes, des fleurs flétries, des prés jonchés de débris ; tous ces signes de la fuite désolée des beaux jours lui rendaient plus poignante la tristesse des départs et lui mettaient des larmes dans les yeux.

Il entendit un léger pas derrière lui et fut rejoint par la chanoinesse. Hyacinthe avait gardé son bonnet de paysanne, d'où ses cheveux blonds s'échappaient en crépelures dorées. Dans Téchancrure de son casaquin d'indienne, une touffe d'asters et de scabieuses, ces fleurs de deuil et d'arrière-saison, s'épanouissait à son corsage. Elle remarqua bien vite l'émotion de Baujard.

— A quoi pensiez-vous, mon ami ? demanda-t-elle en lui serrant la main.

— A vous, répondit-il, à vous qui allez habiter cette soUtude où j'ai été élevé et où j'aïuais eu tant de bonheur à vivre à vos côtés !... Hélas ! c'est à l'heure où je pourrais enfin vous avoir à moi seul qu'il faut me séparer de vous.

— Partir î... Sitôt !... Ah ! je comprends, vous êtes impatient d'aller vous justifier à Paris.

— Non, je n'irai là-bas que lorsque je vous saurai hors de danger ; d'ici là, je ne quitterai pas le pays... Je me cacherai dans les environs»

— Pourquoi pas ici... près de nous ?

— Parce que je suis proscrit moi-même et qu'en séjournant au Chânois, je risquerais d'attirer l'attention sur le seul endroit où vous pouvez être en sûreté. Il ne faut pas que mes ennemis aient Tidée de me chercher ici, et mon premier soin, en vous quittant, sera de les mettre sur une fausse piste... Ne soyez pas en peine de moi ; je trouverai non loin de vous un asile d'où je pourrai vous donner de mes nouvelles et en avoir de vous.

— Hélas ! quelle triste amie je suis pour vous et à quelles extrémités mon amitié vous réduit !

— Qu'importe !... Je supporterai tout avec courage, si je sais que vous pensez à moi.

— Toutes mes pensées vous appartiennent désormais.

— Bien vrai ?

— Je vous le jure !

— En ce cas, Hyacinthe, reprit-il, permettez-moi de vous adresser une suprême requête... Nous allons nous séparer pour de longs mois peut-être, et peutêtre aurons-nous de cruelles épreuves à subir... Au moins, accordez-moi la consolation de partir avec la certitude que vous êtes à moi, comme je suis à vous !

Elle le regardait avec de grands yeux à la fois tendres, étonnés et questionneurs.

— Oui, poursuivit-il, nous ne pouvons échanger de serments devant un prêtre ou un magistrat, mais en présence de ce ciel tourmenté et de ces bois qui me sont chers, fiançons-nous moralement et irrévocablement !.. Promettons-nous une fidélité dont nous ne serons déliés qu'à la mort... Donnez-moi votre

3i6 LA CHANOINESSE

main, Hyacinthe, et si vous m'aimez, dites-moi que vous me la donnez sans regret.

— La voici, m.on ami, et de tout cœur ! Emportée par un élan de tendresse, elle se serra

contre sa poitrine. Il la prit dans ses bras :

— Hyacinthe, je vous adore !

— Quelle pauvre fiancée vous aurez, mon ami !... Mais si pauvre que soit le don de ma personne, je vous ToÔre avec joie, parce que je suis fière de vous appartenir.

Il la serra plus étroitement et, sous le ciel voilé, parmi les feuilles tombantes, leurs lèvres se confondirent en un long baiser de fiançailles.

Un léger bruit leur fit relever la tête et ils aperçurent Adeline Raulin qui se tenait embarrassée et interdite à quelques pas d'eux. La bonne femme était venue quérir un chou pour le dîner et involontairement avait surpris Tamoureux entretien de ses deux hôtes.

— Pardon !... Excusez-moi, balbutiait-elle, confuse et cherchant à se dérober.

— Non pas ! restez ! dit gravement Baujard. Vous n'êtes pas de trop... Vous m'avez nourri de votre lait, maman Adeline, et je suis un peu votre enfant...

Il saisit la main de la chanoinesse :

— Voici ma fiancée, ajouta-t-il... Elle est déjà ma femme par le cœur et, quand les temps seront moins troublés, elle le sera aussi devant la loi... Je la mets sous votre sauvegarde, ma bonne mère, veillez sur elle comme vous veilleriez sur moi... Sa vie m'est plus chère que ma propre vie.

— Ah ! m'n'afant, mon François ! s'écria Adeline Kaulin en s'essuyant les yeux avec son tablier, vous

LE CHÂNOIS

pouvez être tranquille, on me passera sur le corps avant de lui toucher un cheveu... Sainte Vierge ! qu'elle est belle, m'n'ami, et comme je vais prier Dieu et les saints, pour qu'ils vous donnent à tous deux le bonheur que vous méritez !

— Merci, maman Adeline, et maintenant soyez assez bonne pour nous servir à dîner dans le pavillon... Je prendrai ce dernier repas avec ces dames, et je partirai ce soir.

JOURS d'hiver

Malgré ses répugnances pour le métier militaire, Julius-Junius Renard n'avait pu se soustraire à la réquisition qui suivit l'arrivée de Dumouriez en Argonne. — Dirigé sur Charleville avec les jeunes conscrits de la Meuse et des Ardennes, il avait passé quatre mortelles semaines à la caserne, d'où il soulageait sa mauvaise humeur en écrivant des lettres geignardes et en se posant comme un nouvel Ovide exilé parmi les Sarmates. « Je souffre mille maux, mandait-il à la Gillotte, je ressens toutes les privations ; il me semble que je descends au tombeau de l'adversité !... t> Nanine eut pitié de ces lamentations peu héroïques. Au rebours de son triste amoureux, elle ne se laissait pas démonter facilement. Avec son flair habituel elle avait prévu que l'ancienne administration départementale ne survivrait pas à l'Assemblée législative, et elle se tenait prête à profiter des prochains mouvements politiques pour obtenir le rappel de Renard.

En effet, dès que la Convention fut réunie et la République proclamée, on s'occupa de la reconstitution des administrations locales. Nanine Gillot

manœuvra si bien que, le 24 septembre 1792, lors de rélection du nouveau conseil général de la Meuse, J.-J. Renard fut nommé secrétaire du Département. Il n'y avait plus, dès lors, aucune raison pour que ce chaud patriote continuât à se morfondre à la caserne de Charleville. Les exigences administratives réclamaient sa présence à Bar-sur-Ornain ; Dumouriez obtempéra donc sans difficulté à la demande du Directoire et restitua au conseil général de la Meuse ce soldat malgré lui, qu'on signalait du reste comme une détestable recrue.

Une fois en fonctions, J.-J. Renard circonvint adroitement ses collègues et bientôt régna en maître au conseil. Grâce à son aplomb et à son inépuisable faconde, il dirigeait à son gré les délibérations. Il s'occupait peu des besognes administratives, mais il était en relations suivies avec la Société mère des Jacobins et avec les principaux hommes politiques de la Montagne. On le regardait comme un ami personnel de Maximilien Robespierre, et ses compatriotes le redoutaient.

Dans le courant d'octobre, la Convention envoya dans la Meuse le représentant Bô avec la mission «de prendre des mesures énergiques pour intercepter toutes communications entre les conspirateurs de l'intérieur et les ennemis du dehors. » Avant de quitter Paris, Bô était allé aux Jacobins et on lui avait signalé Renard comme un jeune homme tout dévoué aux principes révolutionnaires.

La première personne qu'il aperçut en descendant de sa chaise de poste fut J.-J. Renard, se tenant obséquieusement à la portière. «Il venait, disait-il, au nom de ses collègues du conseil, souhaiter la

bienvenue au député de la Montagne et se retremper au contact d'un véritable sans-culotte. » Le conventionnel Bô fut charmé du zèle et de la déférence de cet ardent jacobin, et se laissa rapidement accaparer par lui. Le soir même, Renard Tinvita à souper chez la Gillotte. Les libres allures et l'entrain de Nanine, son esprit mordant, son provocant minois, achevèrent de séduire le député en mission. Émoustillé par le vin du cru et la bonne chère, il s'engoua de Nanine et la déclara bien supérieure, comme esprit et comme beauté, à «cette bégueule de citoyenne Roland f> . Bref, grâce à elle, au bout de huit jours, J.-J. Renard était devenu le bras droit du conventionnel Bô ; le député se servait de lui comme indicateur et lui confiait la rédaction de ses rapports. Il l'avait nommé ofl&ciellement son délégué et, au commencement de décembre, ils partirent ensemble pour Verdun, où Bô devait rendre compte de l'état des esprits à la Convention.

Ce rôle de proconsul au petit pied chatouillait délicieusement la vanité de J.-J. Renard. Il exultait, lorsqu'on traversait en chaise de poste les villages et les bourgs, où les gardes nationaux faisaient la haie et accueillaient la voiture par de tapageuses acclamations. Comme l'âne chargé de reliques, Julius-Junius prenait pour lui une bonne moitié de ces vivats. Il se pavanait fièrement à côté de son patron, dont il singeait le costume officiel et la mine affairée. Il portait, comme lui, la ceinture tricolore et l'épée en sautoir ; pour un peu, il eût empanaché son chapeau d'un bouquet de plumes slux couleurs nationales.

Ce fut en cet équipage que, du haut de la lucarne

d'un grenier où il était caché, François Baujard les vit passer un matin. L'ancien procureur généralsyndic frissonna en reconnaissant à côté du député de la Convention ce jeune Renard, devenu son mortel ennemi, et en songeant qu'ils voyageaient tous deux dans la direction de Souilly. Il se rappela de quelle haine féroce le neveu du curé de La Chalade poursuivait la chanoinesse. Cet enragé jacobin avait la rancune tenace ; à cette heure, s'il parvenait à découvrir la retraite d'Hyacinthe, il se montrerait plus que jamais vindicatif et implacable,... et cette fois, hélas ! François Baujard serait dans l'impossibilité de protéger son amie !

En quittant le Chânois, François avait d'abord gagné Varennes où il était allé ostensiblement rendre visite à son ancien collègue Georges. Ce dernier, tout en l'accueillant amicalement, lui avait déclaré que n'étant pas sûr de la discrétion des gens de sa famille, il ne pouvait lui offrir l'hospitalité. De nouveau, à la nuit tombante, Baujard avait dû se mettre à la recherche d'un gîte. Il comptait de nombreux amis dans ce coin du département, mais déjà la crainte commençait à refroidir les cœurs et à relâcher les plus solides liens d'intimité.

Baujard connut alors les dégoûts et les mortifiantes misères de la vie de proscrit :— l'angoisse des courses nocturnes vers un refuge douteux ; les stations sous la pluie, dans l'attente d'un gîte que le propriétaire vous concède de mauvaise grâce, ou parfois vous refuse impitoyablement ; les sommeils fiévreux à la belle étoile, dans une loge de sabotier ou sous la voûte d'un four à chaux ; les haltes dans une cachette où il faut assourdir son pas, retenir

son haleine, étouffer un éternuement ; l'effarement des amis pusillanimes qui vous obligent à déguerpir en pleine nuit, et la lâcheté plus atroce encore de ceux qui courent vous dénoncer après vous avoir refusé leur porte.

Parfois, il se laissait tomber, harassé, écœuré, sur la berge d'un chemin. Il arrivait à ce point de détresse extrême où Ton sent l'impossibilité d'aller plus avant, et où Ton n'hésite plus que sur le choix des expédients les plus prompts pour en finir. Il avait envie d'aller heurter à la prochaine gendarmerie et de s'y livrer... Tout à coup le cher souvenir d'Hyacinthe, recluse au Chânois et dont il était l'unique protecteur, l'image adorée de celle qu'il aimait comme sa femme, le retenaient sur la pente des résolutions désespérées et lui rendaient une nouvelle énergie...

Pendant ce temps, à la ferme des Raulin, la chanoinesse se remettait peu à peu de la fiévreuse agitation des mois précédents. La calme régularité de la vie rustique exerçait sur son imagination toujours en éveil une influence reposante. Seule, l'absence de toute nouvelle relative à Baujard l'empêchait de s'abandonner à une sorte d'engourdissante quiétude. Les visiteurs étaient rares au Chânois, surtout en cette saison. Quand, d'aventure, à de longs intervalles, un paysan venait de Récourt ou de Souilly apporter ou emmener quelque denrée, on le voyait de très loin déboucher de la lisière du bois. Zélie, qui travaillait souvent dehors et avait de bons yeux, annonçait sa venue par une chanson qui servait de signal, et les émigrés regagnaient en hâte le pavillon aux volets toujours clos. M""^ de Rosnes, du reste.

se calfeutrait le plus possible dans sa chambre, dont eUe préférait la solitude aux promiscuités de la cuisine. « Notre Gène » , Zélie, la mère Adeline et surtout Coco Raulin semblaient à la vieille dame une compagnie trop vulgaire et elle se lassait vite de leur entretien. Le chevalier partageait ses répugnances, mais ne pouvant s'habituer à la réclusion, il s'obstinait à entreprendre de longues promenades sous bois. Il avait une dangereuse manie : quand il était engagé dans un sentier, il le suivait infatigablement, pris de l'enfantine curiosité d'en voir le bout ! parfois il ne rentrait qu'à la nuit serrée, quand déjà on le croyait tombé dans une fondrière ou arrêté par la gendarmerie...

Le plus souvent, Hyacinthe passait une bonne partie de son temps en tête à tête avec la mère Adeline. Elle se sentait sjmipathiquement attirée vers cette alerte petite femme aux pétulances de chèvre, au cœur d'or, au caractère emporté et loyal. Elle aimait à suivre ses tourbillonnements affairés à travers la cuisine. Toujours occupée des autres et toujours en mouvement, Adeline allait de la cheminée à l'alcôve où le Ht conjugal se dressait derrière de longs rideaux de cotonnade rouge ; tout en épluchant ses légumes ou en écrémant ses passons de grès pleins d'un lait onctueux, elle bavardait avec une verdeur et un entrain infatigables. C'était presque toujours François Baujard qui défrayait la conversation et dont elle chantait les louanges.

Hyacinthe ne se lassait pas de l'écouter et de l'interroger. La parole imagée et enthousiaste de la bonne femme lui remettait vivement devant les yeux la pensive figure de Baujard, imprégnée à la fois de

gravité et de tendresse. Parfois, au milieu de ces évocations, il se faisait un soudain silence. Les yeux des deux femmes se mouillaient brusquement. La même appréhension leur serrait le cœur. Elles se demandaient tout bas sur quels chemins périlleux et incertains errait à ce même moment celui dont elles s'entretenaient avec une si affectueuse persistance.

— Ah ! le paoure afant, soupirait Adeline ; à c't'heure, il y a tant de méchantes gens... Pourvu qu'il ne lui arrive rien de mauvais !

— Voilà tantôt un mois qu'il nous a quittées, reprenait Hyacinthe, et nous restons sans nouvelles... Ce silence m'effraye...

Un soir Coco Raulin arriva du marché de Souilly, tout émoustillé. L'œil luisant, le verbe haut, il jacassait avec volubilité. Adeline, inquiète, le regardait en dessous, devinant à ses airs farauds, à son bonnet de coton posé de travers, que sa loquacité provenait d'une station trop prolongée à l'auberge du Coq-Hardi.

— Ce n'ast-me la peine de demander d'où vous venez, dit-elle en menaçant du doigt son mari, vous en avez bu plus que je ne vous en ai versé !

— Mé ! mé ! balbutiait le bonhomme interloqué, vous vous trompez, notre Adeline !

— C'est bon, je n'ai mie les yeux dans ma poche et je vois bien à votre nez que vous avez été gobeloter au cabaret.

— Peut-on dire ?... Je ne m'y suis pas tant seulement assis... J'ai bu un doigt de vin avec le Doudou du Coq-Hardi, histoire de me réchauffer et d'apprendre les nouvelles...

— Et qu'avez-vous appris, monsieur Raulin ? interrompit Hyacinthe dont le cœur battait.

— Oh ! répondit le fermier en clignant ses petits yeux, des choses qui ne plairont pas à tout le monde... D'abord la Convention a décidé qu'on mettrait en jugement Louis Capet...

— Plaît-il ?... s'écria hautainement la chanoinesse, irritée, vous vous oubliez, monsieur Raulin !

— Excusez, bredouilla le fermier, je voulais dire Louis XVI...

— Il faut, protesta Adeline furibonde, que vous ayez bu comme une éponge pour parler de la sorte... Ça ne vous écorcherait pourtant pas la bouche de vous exprimer poliment quand il s'agit du roi !...

Hyacinthe n'avait plus la force de s'indigner. Elle restait stupéfiée sur sa chaise, pâle, la tête basse et les mains jointes sur ses genoux. — Ainsi le peuple avait été jusqu'au bout de sa folie furieuse ?.. Il avait traîné son roi devant les tribunaux comme un vulgaire malfaiteur. L'échafaud était peut-être déjà dressé et le descendant de Louis XIV aurait sans doute le sort de Charles I^'' d'Angleterre ?... Tout s'écroulait autour d'elle et elle éprouvait ellemême com.me un avant -goût de l'anéantissement. Impassible et le cerveau engourdi, elle n'écoutait plus Coco Raulin, qui continuait à dégoiser verbeusement les nouvelles rapportées du Coq-Hardi.

— La Convention a envoyé à Verdun un de ses représentants : le citoyen Bô, un vrai sans-culotte !... Il va tricoter les côtes des ci-devant nobles qui ont festoyé avec les Prussiens, et dame, au jour

d'aujourd'hui, faudra que les aristocrates marchent droit...

— Ils n'auront pas de peine à marcher plus droit que vous, en tout cas ! répliqua rageusement Adeline, allez v's'-en cuver votre vin et débarrassezmoi le plancher... Je suis honteuse d'avoir un homme qui ne sait pas mieux se respecter quand il est dehors !...

Néanmoins, dès qu'il fut sorti, elle crut devoir l'excuser près de la chanoinesse :

— Ce n'est point un méchant homme, madame... mais quand il a bu un peu plus que son compte, il se croit obligé de hurler avec les loups, sa langue tourne trop vite... et c'est ça qui me fait peur !

Peu de temps après cet incident, un froid noir succéda à la pluie et la neige commença de tomber. Une épaisse couche blanche tapissa bientôt les champs, nivela les chemins, ouata les arbres de la forêt, mettant une silencieuse solitude entre le Chânois et les villages environnants. Pendant deux semaines, sous la protection de la neige qui rendait les chemins impraticables, les hôtes d'Adeline vécurent en pleine sécurité. Puis le ciel s'éclaircit, la gelée durcit les routes et la circulation se rétablit.

Un matin, tandis qu'Adeline besognait seule au logis, on frappa à la porte et M""^ Raulin vit s'encadrer dans l'huis entr 'ouvert un jeune homme inconnu, vêtu d'une carmagnole et coiffé d'un bonnet de poil de lapin. Il avait une figure honnête et demanda d'une voix discrète s'il était bien à la ferme du citoyen Baujard.

— Oui, répondit prudemment Adeline, mais M. Baujard est absent.

— Je m'en doute, répliqua-t-il avec un sourire confidentiel, puisque je viens de sa part... Êtesvous Adeline Raulin, sa mère nourrice ?

— Possible, mais qui me prouve que vous venez de sa part ?

— Ceci, dit le jeune homme en tirant un billet de sa poche, c'est un mot d'écrit du citoyen Baujard, que je ne dois donner qu'à Adeline Raulin.

— Donnez donc ! s'écria impétueusement Adeline, et entrez vous chauffer !

Elle prit la lettre, la retourna de l'air gauche des gens qui ne savent pas lire et se décida à recourir à Zé ie qui avait été à l'école et déchiffrait l'écriture. La suscription portait : «Adeline Raulin, pour remettre à ma femme» & — Tandis que Zélie faisait boire et manger le messager, Adeline courut au pavillon et glissa la lettre dans les mains de la chanoinesse. Elle ne reparut qu'une demi-heure plus tard, portant un billet crayonné à la hâte.

— Voici la réponse, mon garçon, murmura-t-elle ; serrez ça soigneusement dans la poche de votre gilet ; dites à celui qui vous envoie qu'il peut compter sur Adeline, et qu'ici on pense à lui nuit et jour...

Réchauffé par un bon repas, le messager s'esquiva discrètement comme il était venu. Pendant ce temps, la chanoinesse, pâle encore de l'émotion reçue, relisait avec des palpitations de joie le billet de Baujard.

«Mon adorée Hyacinthe, écrivait son ami, j'ai enfin trouvé un asile où je pourrai attendre les événements avec sécurité. Après avoir erré pendant des semaines comme un vagabond, je me suis avisé d'une retraite où je serai d'autant mieux caché que personne ne songera à m'y chercher ; — une nuit, je

suis allé à Bar frapper à la propre porte du concierge en chef de Tancien château où le conseil général tient ses séances. Ce concierge, Justin Curel, est un vieux serviteur de ma famille et c'est moi qui Tai fait entrer au Département, où il occupe avec sa femme et son garçon un pavillon isolé. J'étais sûr du dévouement de ce brave homme. Quand j'ai sonné à la porte du Département, c'est lui qui est venu m'ouvrir ; je l'ai mis en peu de mots au courant et je lui ai demandé s'il pouvait me cacher pendant quelques semaines. Il m'a fait entrer, et après en avoir conféré avec sa femme, qui a un culte pour moi, il a été convenu qu'on me logerait dans un cabinet servant de débarras et contigu avec la chambre des deux époux. Une armoire dissimulait déjà depuis longtemps la porte condamnée de ce réduit. En un clin d'œil on l'a déplacée. M""* Curel m'a dressé un lit, et me voici, depuis tantôt deux semaines, l'hôte de ce cabinet noir, dont l'entrée reste, pendant le jour, masquée par l'armo're de chêne.

«En ce retrait où la nuit dure dix-huit heures, ma seule occupation et ma seule joie est de penser à vous, ma bien-aimée. Je rêve aux délices que j'ai goûtées près de vous et je me reprends à espérer. Je ne saurais trop vous recommander la prudence ; l'important est de gagner du temps. Je suis ici bien placé pour trouver un moyen de vous sauver, vous et les vôtres. J'ai des intelligences dans la place et je compte me procurer bientôt des passeports en blanc qui vous serviront à passer la frontière. En attendant, soignez-vous, pensez à moi et aimez-moi comme je vous aimCo Envoyez-moi un mot de réponse

par le porteur de cette lettre, qui est le propre fils de mon hôte, et rassurez-moi vite sur votre santé et votre sécurité. Surtout, tenez-vous renfermée le plus possible au pavillon, et recommandez au chevalier ainsi qu'à votre tante la plus scrupuleuse circonspection. Le parti jacobin traque partout les émigrés ; J.-J. Renard, votre ennemi et le mien, fouille en ce moment les environs de Verdun. Tout est à redouter de la part de cet homme à Tâme vindicative et aux instincts de policier... Dites- vous bien, ma chérie, que vous êtes le seul coin de bleu dans mon ciel d'orage, et que la vie ne me serait plus rien si je vous perdais... »

coco raulin;

Les pressentiments de Baujard ne le trompaient point. Le séjour de Verdun, en compagnie du représentant Bô, avait réveillé les rancunes de J.-J. Renard. Dès son arrivée, les dénonciations des clubistes de la localité appelaient Tattention du délégué sur rintimité de l'ancien procureur général-S5mdic et de la chanoinesse, et sur le rôle politique joué par cette dernière près du prince royal de Prusse. Pendant quelque temps, néanmoins, l'incertitude où on était au sujet de la retraite des deux fugitifs avait retardé sa vengeance. Il présumait qu'ils avaient dû passer la frontière à la suite des armées confédérées et il désespérait déjà de les atteindre. Un voyage qu'il fit à Damvillers le désabusa. Le président du club local lui apprit l'embuscade des bois de Mangiennes, la berline arrêtée, les trois émigrés ramenés chez le procureur de la commune et leur évasion nocturne, grâce à la connivence de Baujard. Le portrait de la jeune émigrée et le signalement de ses deux compagnons ne laissaient aucun doute. C'était bien M""^ d'Eriseul qui avait fui sous l'escorte de l'ancien constituant.

coco RAULIN

Renard, continuant ardemment son enquête, constata le passage de la chanoinesse et de son ami à Charny. Aiguillonné par cette découverte, il se lança sur la piste. Il sut bientôt que Baujard avait traversé Varennes ; les dénonciations des faux amis qui avaient refusé un gîte au proscrit lui signalèrent également son passage à Clermont et à Beauzée. Mais il y était venu seul ; il avait donc dû, dans l'intervalle, trouver pour Hyacinthe une retraite dans le voisinage. Renard pensa d'abord au Four-aux- Moines et, requérant un détachement de gardes nationaux, il fouilla vainement la verrerie, sans se soucier des protestations de M"^ de Saint-André, Furieux de revenir bredouille, il retourna de Clermont à Beauzée et arriva ainsi, un soir, à Souilly où l'on prétendait avoir aperçu l'ancien procureur général. Le maire et le juge de paix qu'il avait mandés à la maison commune jurèrent leurs grands dieux que le citoyen Baujard n'avait jamais mis les pieds à Souilly.

— D'abord, déclara le maire, tout un chacun le saurait, car il est connu comme le loup blanc... Il est né ici et a été élevé au Chânois, où il a une maison de ferme.

— Ah ! il possède une ferme près d'ici ! observa Renard, pour qui cette révélation fut un trait de lumière.

— Oui, en pleine forêt... mais c'est peine inutile de le chercher là... Je suis sûr qu'il n'y est pas, af&rma le maire, attendu que j'ai été au Chânois, il y a une huitaine, et que je n'y ai vu que le fermier et sa famille.

Renard hochait la tête et songeait : « Baujard

n'y est pas, possible... Il est trop fin pour s'être terré en son propre logis ; mais il y a peut-être caché sa maîtresse... »

— Comment s'appelle ce fermier du Chânois ?

— CocoRaulin.... Au reste, ajouta le juge de paix, c'est demain marché ; Coco ne manquera pas d'y apporter ses denrées, et si vous désirez le voir, nous vous l'amènerons au Coq-Hardi.,, Avec deux ou trois verres de vin, citoyen délégué, vous tirerez de lui ce que vous voudrez.

Renard leur recommanda sévèrement le secret et les congédia. Le lendemain, en effet, vers midi, le maire introduisit Coco dans la salle réservée où, devant un feu flambant, Julius-Junius achevait de dîner.

— Voici Coco Raulin, citoyen délégué, dit le magistrat municipal, je vous présente un pur sansculotte, dévoué aux vrais principes.

- — Pour ça, oui ! affirma timidement Coco, en ôtant son bonnet.

Les yeux écarquillés, le nez en l'air, il regardait admirativement ce jeune homme imberbe, ceint de l'écharpe officielle, vêtu d'un frac bleu et d'une culotte de Casimir à grand pont, chaussé de bottes à revers sur des bas à raies tricolores. L'air grave du délégué et son uniforme lui imposaient.

— Bien, citoyen maire, répondit J.-J. Renard d'un ton tranchant, laisse-nous, mais ne t'éloigne pas !... Approche-toi, mon brave, continua-t-il en s'adressant à Coco d'un air doucereux ; j'ai entendu parler de toi comme d'un patriote rectiligne et j'ai voulu te voir... Boirais-tu bien un coup ?

— Dame ! balbutia Coco, par ce froid de loup, ça n'est pas de refus.

coco RAULIN

Il y avait sur la table deux bouteilles poudreuses et une assiette de biscuits.

J.-J. Renard remplit deux verres et en tendit un au paysan :

— Assieds-toi et buvons à la République... Comment trouves-tu ce petit vin-là ?...

Coco but et fit claquer sa langue :

— C'est du fameux !... Ça caresse le gosier comme un velours...

— En ce cas, un second verre ne fais pas la petite bouche !... Ça te donnera des jambes pour retourner chez toi... Y a-t-il loin d'ici à ta ferme ?

— Une petite lieue tout au plus, déclara Coco en vidant son verre tout d'un trait.

Ses yeux luisaient et la langue lui démangeait déjà,

— D'ailleurs, reprit-il, j'ai ma carriole, et ma jument trotte comme le vent... Ah ! dame, faudrait pas m'anuiter, parce que notre Adeline n'est pas endurante,..

— C'est ta femme ?

— Oui-da, et une meilleure, il n'y en a pas dans le pays... Elle travaille comme un chevau,

— Et tu as de la famille ?... Vous êtes nombreux au Chânois ?

— Assez, poursuivit Coco, devenu tout à fait communicatif après avoir lampé un troisième verre ; — il y a donc d'abord notre Adeline, notre Gène, qui est mon garçon, notre fille Zélie, et puis...

— Et puis ?

— Et puis, bredouilla Coco, qui èut vaguement l'intuition d'avoir parlé trop vite, et puis... ça doit être tout...

— En es-tu sûr ? interrogea sévèrement le délégué, en le dévisageant d'un coup d'œil froidement investigateur.

— Hum ! pensa Coco, ce diable d'homme en sait peut-être plus long que mé !... Dame, tant pis, je ne veux point me compromettre !

— Attendez voir, ajouta-t-il précipitamment ; il y a aussi une cousine de ma femme, une veuve qui a été ruinée par les Prussiens et que nous avons retirée chez nous.

— Comment s'appelle ta cousine ?

— Elle se nomme.,. Désirée, répondit Coco, après un moment d'hésitation.., t Cet homme-là est un malin, se pourpensait-il, mais à malin, malin et demi !... Il ne me prendra point sans vert. f>

Le vin de Thiaucourt, que Renard lui versait généreusement, commençait à lui brouiller les idées. Il ne s'apercevait plus des sottises qu'il débitait ; il se sentait plein de verve et se félicitait de son bel aplomb.

— Et naturellement, insinua Renard, toute ta maisonnée est comme toi dévouée à la République ?...

— Je vous en réponds !... Faudrait voir que, chez nous, on se permette des opinions contre-révolutionnaires !... Tourtous nous sommes pour Tégalité et nous honorons la Convention. Notre Zélie n'épousera qu'un pur sans-culotte ; notre Gène, si on ne le retenait, viendrait tous les soirs au club de Souilly ; quant à notre Adeline, elle déteste les aristocrates et l'ancien régime... Allez ! ajouta Coco en s'essuyant la bouche, n'y a pas à dix lieues à la ronde une famille plus patriote que la nôtre I

coco RAULIN

— Bravo ! s'exclama Renard en trinquant de nouveau avec lui, ce que tu me dis m'enchante et me donne le désir de visiter cette rustique demeure où Ton élève de champêtres autels à la liberté et à la Révolution... Tu vas atteler ta carriole ?

— Oui, citoyen délégué, répondit Coco avec un soupir de soulagement. — Maintenant qu'il avait vidé la bouteille, il n'était pas fâché de tirer ses grègues.

— Eh bien ! je pars avec toi. Je veux réjouir mes yeux au spectacle d'une famille de vrais patriotes, complimenter ta femme et serrer tes enfants sur mon cœur... Citoyen Raulin, je te recommanderai à la sollicitude de la Convention : elle aura des yeux sur toi. Va atteler, je te rejoins dans un instant !

— Mais, objecta Coco, effarouché, ma carriole est un tape-cul, sauf votre respect, et vous y serez secoué, citoyen !

— Un vrai républicain méprise la mollesse et se trouve bien partout où il vit avec des hommes libres... J'endosse ma lévite et je suis à toi.

Renard sortit de la salle et alla trouver le maire :

— Au nom de la loi, lui dit-il d'un ton raide, je te requiers de mettre sous les armes tes gardes nationaux les plus résolus... Dès que je serai parti avec ce paysan, tu les conduiras toi-même, sans tambour ni trompette, jusqu'à la lisière du Chânois où tu les dissimuleras dans le taillis et où tu attendras mes ordres... Compris, n'est-ce pas ?... Et, maintenant, discrétion et célérité, il y va de ta tête !...

Un quart d'heure après, Julius-Junius, emmitouflé dans sa lévite, montait dans la carriole de

Coco. Celui-ci, déjà un peu dégrisé, fouettait sa jument comme un homme qui cherche à faire tomber sur autrui sa mauvaise humeur. Très tracassé, il commençait à se demander comment l'intempestive visite du délégué serait accueillie par la terrible Adeline. Rien qu'à songer aux emportements de sa ménagère, il en avait d'avance la colique. Quand on eut traversé la forêt et qu'on déboucha sur la combe du Chânois, Coco se gratta la tête et mit son tape-cul au pas :

— Citoyen délégué, insinua-t-il, il y a une chos^ qui me tarabuste.

— Quoi donc, mon brave ?

— J'ai peur que notre femme ne vous fasse grise mine.

— Et pourquoi ? . Ne m'as-tu pas affirmé qu'elle est une franche républicaine ?

— Pour sûr !... Mais, entre nous, elle a un fichu caractère... Elle n'aime pas qu'on lui tombe sur le dos sans la prévenir, et quand elle est en colère, elle ne connaît plus personne... Vaudrait mieux peutêtre nous en retourner à Souilly ?...

— Allons donc, poule mouillée ! Es-tu le maître chez toi, oui ou non ?... Fouette ta bête... Je suis curieux de voir cette femme qui porte les culottes, et je te promets de la mettre à la raison !...

En désespoir de cause. Coco fit claquer énergiquement son fouet et la carriole dévala vers le Chânois.

A ce même moment, Hyacinthe était assise près de la cheminée, où Adeline préparait la potée du soir... Les claquements du fouet ne les inquiétèrent

pas:

coco RAULIN

— Voici mon homme qui revient du marché, murmura M""^ Raulin, pourvu qu'il m'ait tenu parole et ne se soit point arrêté au cabaret !

Tout à coup, quand la jument entra dans la cour, Adeline qui avait jeté machinalement un coup d'œil sur la carriole, en vit descendre J.-J. Renard :

— Sainte mère de Dieu ! s'écria-t-elle. Coco ramène un étranger... Sauvez-vous vite !

Trop tard. Le nouveau venu secouait déjà la clanche de la porte. Hyacinthe n'eut que le temps de se jeter dans la ruelle du lit, dont les rideaux tirés tombaient à ras de terre.

Adeline, très pâle, mais dissimulant son trouble, alla délibérément au-devant de l'étranger.

— Notre Adeline, balbutia Coco d'un ton patelin, je t'amène le citoyen Renard, délégué du Département, qui m'a fait mille honnêtetés à Souilly, et qui a désiré visiter notre ferme.

— ■ Oui, citoyenne, dit doucereusement JuUus- Junius, ton mari m'a parlé de toi en si bons termes que j'ai voulu te connaître.

Adeline ne répondait que par de brusques révérences et dévisageait rapidement le délégué. La figure chafouine de ce jeune homme imberbe, au regard pointu et à la voix aigre-douce, ne lui revenait pas. Sous la lévite, elle avait aperçu l'échaipe tricolore et il lui fallait toute son énergie pour masquer ses transes.

— Vous devez être morfondu, citoyen, murmurat-elle ; chauffez-vous pendant que je vas vous préparer du vin chaud et une rôtie...

Elle le fit asseoir devant Tâtre, de façon à ce qu'il tournât le dos à l'alcôve. Pendant ce temps, Coco,

dont les yeux fuyaient le regard courroucé de /sa ménagère, s'était empressé de descendre à la caVe.

— Le citoyen Raulin m'avait parlé de vos enfants, reprit Renard en regardant autour de lui, je nç les vois pas...

— Ils sont occupés à charrier du fumier, répliqua Adeline. ~ Elle jeta des ramilles sur le brasier. — Chauffez-vous donc, citoyen, et mettez-vous à votre aise 1

Elle souffla la braise en appliquant ses lèvres à un long tube de fer poli. Tout en gonflant ses joues, elle coulait à la dérobée une œillade sur les rideaux de l'alcôve et constatait avec un serrement de cœur que les mules blanches d'Hyacinthe dépassaient légèrement l'ourlet des rideaux rouges» Renard, très maître de lui, remarqua une pointe d'inquiétude au fond des clairs yeux bruns d'Adeline et se dit : « Cette mâtine-là a quelqu'un de caché ici. >

Sur ces entrefaites. Coco avait rapporté une bouteille de vin vieuXo Adeline, très affairée en apparence, versa le vin dans un coquemar qu'elle poussa vers la braise^ puis elle tailla des tranches de pain qu'elle dressa sur un gril en fil de fen Coco, d'un air penaud, rinçait des verres et les plaçait sur un petit guéridon, à la portée du déléguée Celui-ci, avec une affectation d'amabilité, continuait ses questions i

— Et vos enfants, citoyenne, sont certainement comme vous, de bons et zélés patriotes ?

— Pour ce qui est de moi et de Zélie, citoyen délégué, nous autres pauvres femmes, nous nous occupons de raccommoder nos nippes plutôt que de politiquer.eo Quant à notre Gène, il aime son pays,

coco RAULIN

comme de juste, et ne demande qu'à travailler en paix.

— Mais vous avez aussi une parente avec vous, m'a dit votre mari ?

Adeline eut de nouveau un coup au cœur.

«Ainsi Coco avait jasé !... Ce jacobin Tavait fait boire et lui avait probablement tiré les vers du nez !... & Ah ! si elle avait tenu son homme entre quatre murs, quelle gifle elle lui aurait appliquée !... Mais il fallait se contenir et montrer en dépit de son angoisse un visage souriant !...

— Effectivement, murmura-t-elle, en versant le vin cuit dans les verres, nous avons une parente avec nous... Elle a profité du beau temps pour aller cette après-midi jusqu'à Benoîte-Vaux... Buvez donc, citoyen, pendant que c'est chaud !...

— Vraiment, répliqua Renard, d'un air bon apôtre, je regrette qu'elle soit absente... Vous l'appelez ?...

— Victoire, répondit déUbérément Adeline... Victoire Macquart.

— Tiens, observa Julius-Junius en dévisageant Coco consterné, tu m'avais dit qu'elle se nommait Désirée ?

— Possible, bredouilla l'infortuné Coco, Victoire est son nom de baptême, mais Désirée est un surnom familier... Vous ne buvez pas, citoyen délégué !... A votre santé !

— A la République ! déclama Renard en levant son gobelet et en fouillant de son regard de limier le fond de la cuisine, à la Convention et à la prochaine condamnation de Louis Capet !

Il vit les rideaux de l'alcôve frissonner impercepti-

blement et en suivant de haut en bas le pli onduleux de l'étoffe, il aperçut les mules blanches dans rinterstice de la cotonnade rouge et du carrelage.

— Elle est là, pensa-t-il, je la tiens !...

Il posa son verre sur le guéridon et consulta sa montre.

— Comme le temps passe ! s'exclama-t-il, mes amis, il me faut vous quitter... Ne t'embarrasse pas de moi, citoyen Raulin, le chemin est sec et je connais ma route... Je m'en retournerai à pied.

Il boutonna sa lévite, demanda à Adeline la permission de l'embrasser et, après de mielleux remerciements, il sortit avec Coco, qui voulut l'accompagner jusqu'au bas de la côte.

Dès qu' Adeline, derrière le rideau de la croisée, eut vu Renard gravir seul la montée, tandis que Coco s'en revenait lentement, elle courut à l'alcôve et en tira Hyacinthe pâle et atterrée.

— Ah ! pauvre dame, nous l'avons échappé belle !...

— Adeline, murmura Hyacinthe, nous sommes perdues..o L'homme qui vient de sortir est mon plus cruel ennemi... Il soupçonne que je suis cachée ici et il reviendra, soyez-en sûre !

La fermière essayait de la réconforter par des paroles d'une tendresse quasi maternelle :

— Il ne reviendra toujours pas aujourd'hui, ma pauvre mignonne, et d'ici là, nous trouverons moyen de vous cacher ailleurs... En attendant, réconfortezvous et buvez un doigt de vin chaud...

Hyacinthe s'était assise. L'émotion qui l'avait saisie était si violente qu'elle défaillait presque et ne se sentait plus la force de se lever.

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Tandis qu'elle restait accablée sur sa chaise et qu'Adeline comraençait à fulminer contre son « brigand & de mari, la porte de la cour s'ouvrit brusquement et Zélie apparut, livide :

— Maman, la ferme est entourée de soldats... Vite, vite, madame, gagnez le pavillon !...

Hélas ! il n'était plus temps. Derrière Zélie, J.-J. Renard accourait, suivi d'une escouade de gardes nationaux. Il avait une lueur triomphante dans les yeux et un mauvais sourire sur les lèvres :

— Citoyenne Hyacinthe d'Eriseul, dit-il en découvrant son écharpe, au nom de la loi, je t'arrête ! — Puis se tournant vers les gardes de l'escouade :

— Quatre hommes ici pour surveiller la prisonnière ; vous autres, fouillez la ferme et le pavillon, de la cave au grenier, et amenez-moi tout ce que vous trouverez

Adeline furibonde, les cheveux crépus au vent, s'était élancée entre les soldats et la chanoinesse :

— Et moi, s'écria-t-elle en montrant le poing, je prétends que vous ne l'emmènerez pas !... Vous êtes de Souilly, mes camarades, vous êtes des paysans comme nous, et vous n'écouterez pas ce traître à face de carême... Tu me connais, toi Doudou Jacquin, et toi aussi, Nicolas L.. Vous savez que l' Adeline est une brave fename, qui ne loge que des braves gens chez elle !„• Vous aurez honte de manigancer une infamie avec cette espèce de muscadin, qui sort on ne sait d'où !

— Allons, assez I empoignez-moi aussi cette enragée bavarde !... cria Julius-Junius dans un accès de colère froide.

Sur ces entrefaites, les gardes nationaux rentré-

rent, poussant devant eux M""^ de Rosnes et M. de Vendières.

— Citoyen délégué, dit un garde en carmagnole, voilà tout le gibier que nous avons rabattu...

— Ha ! ha ! ricana J.-J. Renard, me voici en pays de connaissance... Allons, je n'aurai pas perdu ma journée !...

A ce moment, Coco Raulin apparut effaré.

— Misérable ! lui cria Adeline exaspérée, approche donc, viens voir ton ouvrage !

— Oui, notre AdeUne, répondit Coco en pleurant et en levant les bras au plafond, oui, je suis un misérable !... Je ne me le pardonnerai jamais... Qué malheur, mon Dieu, qué malheur !...

— Tais-toi, imbécile, interrompit Renard, au nom de la loi, je réquisitionne tes chevaux et ta charrette, pour emmener à Bar cette nichée d'aristocrates... Allons, à récurie, et vivement !...

La chanoinesse retrouvait des forces pour consoler sa tante ; le chevaUer, blême et interloqué, joignait les mains silencieusement ; Adeline, blanche de colère, continuait d'invectiver Coco, et Zélie fondait en larmes. — Cette scène navrante se prolongea pendant un mortel quart d'heure, puis la charrette, attelée de deux chevaux, garnie de bottes de paille, s'arrêta devant la porte.

— En route ! commanda Renard.

Les gardes nationaux poussaient les trois femmes et le chevalier dans la cour. Quand Coco vit qu'on emmenait aussi AdeUne, son désespoir éclata, bruyamment :

— C'est pas Dieu possible !... Vous n'allez pas me prendre ma femme, ma voiture, mes chevaux, et

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tout ?... Égorgez-moi tout de suite, assassins, égorgez-moi, ça vaudra mieux !...

— Faites-moi taire ce braillard ! cria Julius- Junius, tandis que les gardes hissaient les prisonniers sur la paille de la voiture.

— Sur deux files, en avant, marche ! commanda le capitaine du détachement.

Et entre deux rangs de gardes nationaux, portant baïonnette au fusil, la longue charrette prit le chemin de Souilly.

La réponse de la chanoinesse au message de Baujard avait donné à ce dernier un renouveau de courage. Le billet, crayonné à la hâte, était imprégné d'une chaude tendresse ; quelque chose de Tâme passionnée d'Hyacinthe y était resté infusé. La main de M""*" d'Eriseul avait frôlé ce papier grisâtre, ses lèvres peut-être l'avaient effleuré. Rien qu'à le tenir entre ses doigts, François se sentait réconforté. Il en savait par cœur les mots discrets et brûlants. Dans l'obscurité du cabinet où il demeurait claquemuré tout le jour et une partie de ]a nuit, il se les répétait avec délices ; il croyait entendre Hyacinthe les lui répéter elle-même et il revoyait dans l'ombre ses yeux verts si lumineux, l'ovale allongé et délicat de son visage, sa bouche attirante aux ceins retroussés. C'était comme une hallucination. Il se la représentait assise sous la haute cheminée du Chânois, ou regardant à travers la vitre la route tournante à la lisière de la forêt, et s'entretenant de lui avec la mère Adeline. En songeant à la neige qui s'épaississait sur les chemins, une apaisante sécurité entrait en lui. Cette neige était une protection

pour les hôtes du pavillon ; elle empêchait les fâcheux malintentionnés d'arriver jusqu'au Chânois, et cela donnait à Baujard le temps d'aviser à un moyen de faciliter l'évasion des trois proscrits.

Grâce à la complicité dévouée de Justin Curel, l'ancien procureur-syndic avait déjà pu se procurer un passeport en blanc, visé par le président du conseil général. Il le gardait précieusement en attendant que Curel pût en soustraire deux autres, destinés à M""^ de Rosnes et à M. de Vendières, qu'on ferait passer pour deux négociants, regagnant avec leur fille un village voisin de la frontière. Cette préparation de la fuite de son amie était sa préoccupation unique. EHe l'aidait à supporter les heures mortellement longues de sa réclusion.

Le cabinet où il vivait enfermé prenait jour sur la côte des Prêtres par un étroit vitrage à verre dormant. La poussière et les toiles d'araignée recouvraient les carreaux d'un voile grisâtre ; de sorte que pendant ces courtes journées d'hiver, la lumière n'y filtrait que très atténuée» On n'y pouvait lire que durant quelques heures. Une ombre crépusculaire y tombait dès le milieu de l'après-midi, et comme la prudence exigeait que le reclus s'abstînt d'y allumer une lampe, Baujard restait plongé en des ténèbres toujours croissantes, et Hvré à ses réflexions qui s'assombrissaient à mesure.

Sa seule distraction consistait à prêter l'oreille aux rumeurs du dehors. Tantôt c'étaient les cris saluant le bureau du comité révolutionnaire au sortir de la salle des séances ; tantôt les chants de la foule occupée à brûler en grande cérémonie les

portraits de Louis XV et de Louis XVI sur la place du Château. — Trois fois la semaine,* vers six heures du soir, dans le silence et Tenténébrement des rues, une voix traînante montait du bas de la côte et allait toujours grandissant ; elle criait sur un ton monotone les nouvelles données par le journal de la localité, le Républicain de la Meuse, que rédigeaient J.-J. Renard et ses amis.

Ce passage du crieur de journaux était attendu par Baujard avec une anxieuse émotion. Il le mettait en communication avec le monde des vivants et lui apportait des nouvelles tantôt glorieuses, tantôt grotesques ou terribles, qui servaient de thème à ses méditations de la nuit.

Il apprit ainsi la conquête de la Belgique, le procès de Louis XVI, les querelles des Girondins et des Montagnards ■ — et aussi, un soir, un détail qui le concernait personnellement : on venait de le comprendre sur la deuxième liste des émigrés du département. Cette décision, qui lui créait une plus grande sécurité, le pénétrait néanmoins d'un amer sentiment de déchéance. — Puisqu'on le croyait de l'autre côté de la frontière, on allait cesser de le chercher dans le département, mais d'autre part, cette présomption de fuite à l'étranger aggravait sa culpabiUté. Son inscription sur la liste le retranchait officiellement de la vie civile ; il lui semblait qu'on venait de l'arracher violemment de la patrie. Cette épithète émigré accolée à son nom était pour lui une tache ignominieuse. Plus que jamais, il s'obstina dans son dessein de se livrer à l'autorité judiciaire, dès qu'il aurait pu faire franchir la frontière à la chanoinesse*

Hélas ! ce même crieur à la voix glapissante, dont le passage s'effectuait avec la régularité d'une horloge, enleva bientôt au proscrit cette dernière espérance. Quelques jours avant Noël, dans Tair assourdi par la neige, Baujard crut distinguer un nom familier parmi les phrases confuses du crieur. Il prêta plus avidement Toreille et perçut distinctement ces mots qui montaient dans le silence de la côte :

— Achetez le Républicain, le journal des vrais sans-culottes !... Lisez les détails de la grande trahison de Tex-chanoinesse Hyacinthe d'Eriseul... L'arrestation de l'espionne de Brunswick, sa translation à la prison des Sœurs-Claires !...

Atterré, François Baujard tomba sur son lit. Il souffrait atrocement, comme si une lame acérée lui eût traversé le cœur. Ses tempes semblaient étreintes par des griffes de fer. Pendant ce temps, il entendait tinter à ses oreiUes, comme un glas, la voix traînante du crieur : «La grande trahison de la d'Eriseul,.,. son arrestation et sa translation aux Sœurs-Claires !... ^ Peu à peu les cris s'assourdissaient et le sinistre glapissement s'éteignait au fond des rues de la ville haute.

« Perdue !... EUe est perdue ! » Ces seuls mots revenaient à Baujard avec la douloureuse régularité d'un balancier, et, chaque fois, lui meurtrissaient le cœur. Il passa une nuit navrante. Le lendemain, Justin, qui était allé aux nouvelles, lui confirma ce cruel dénouement :

— C'était J.-J. Renard qui avait fait le coup... Hyacinthe était écrouée avec sa tante aux Sœurs- Claires, tandis que M. de Vendières avait été incar-

céré aux Carmes, où Ton enfermait les hommes arrêtés comme suspects.

L'ancien couvent des Sœurs-Claires, affecté à la détention des femmes, était situé à l'extrémité d'une rue de la ville basse, qui portait en 1792 et porte encore aujourd'hui le nom de rue Voltaire. L'humeur policière et vindicative de J.-J. Renard, qui jouait au proconsul après avoir circonvenu le représentant Bô, remplissait rapidement de détenues les vastes bâtiments conventuels. Il expédiait aux Sœurs-Claires des convois de suspectes, transportées sur des charrettes et escortées de gendarmes. Il y avait là des prisonnières de tout âge et de toute condition : grandes dames et roturières, ex-religieuses et paysannes, nobles parentes d'émigrés et bourgeoises appartenant à des familles républicaines accusées de modérantisme. Les détenues pauvres, entassées dans les salles du rez-dechaussée, étaient nourries aux frais de celles qu'on croyait riches.

Quant à ces dernières, on les avait parquées pêlemêle dans les dortoirs et les cellules du second étage. Celles qui avaient pu apporter avec elles des matelas s'y installaient tant bien que mal. Moyennant quelques assignats, le concierge. Champion, mari d'une amie de la Gillotte, leur procurait des chaises et des tables ; celles qui disposaient de peu d'argent devaient se contenter d'une jonchée de paille. Champion était autorisé à vendre du vin, du charbon, de la vaisselle et à servir aux prisonnières, moyennant finance, à dîner et à souper.

Hyacinthe et M™^ de Rosnes avaient heureusement gardé sur elles tout leur argent et Adeline avait

pu emporter le paquet d'assignats confiés comme provision par Baujard. Elles parvinrent ainsi, dès le lendemain de leur écrou, à obtenir des matelas et des couvertures. M""® de Rosnes, brisée par les émotions et les fatigues du voyage en charrette, fut prise de fièvre et obligée de s'aliter dès le second jour. La chanoinesse elle-même, que sa jeunesse et sa force nerveuse avaient soutenue jusque-là, commençait à se décourager.' Elle renonçait à lutter contre cette brutale fatalité qui, depuis des mois, la roulait comme une feuille sèche à travers de périlleux chemins. Elle demeurait pendant des heures sur sa chaise, — déprimée, abîmée en ses regrets, insensible aux misères présentes. — Adeline Raulin, seule, avait gardé son activité débrouillarde, sa vivacité et sa rustique énergie. C'était elle qui s'occupait de tous les détails matériels, discutait avec le concierge, le subjuguait par son entrain et ses vertes reparties. Son humeur gaillarde, ses façons originales, influaient sur le monde mélangé des prisonnières qui habitaient le dortoir.

Il y avait là des aristocrates intransigeantes et hautaines, des nonnes aux yeux baissés et aux mines effarouchées, des bourgeoises à l'esprit libéral et ouvert, enfin des fiUes d'allures louches qu'on soupçonnait d'avoir été placées au second étage pour espionner leurs codétenues. Peu à peu, des groupes se formaient suivant le rang social et les affinités. On s'apprivoisait à la prison et on reprenait le goût de la toilette. On se rendait des visites, on jouait, et la frivolité mondaine reparaissant, on organisait des pique-niques auxquels on s'invitait cérémonieusement et où l'on chantait au dessert. — Dans

le clan bourgeois et républicain, deux demoiselles d'Auguenberg, filles d'un patriote d'Étain, chantaient des couplets de leur cru, rimés sur Fair d'un opéra-comique en vogue. Les vers étaient prosaïques, mais en prison on n'a pas le goût difficile ; les chanteuses possédaient une jolie voix et leurs amies applaudissaient ce couplet :

Oa nous arrache à nos travaux.

Pour nous condamner au repos :

C'est ce qui nous désole.

Vrais amis de l'égalité.

Nous souffrons pour la liberté :

C'est ce qui nous console...

Une après-midi, tandis que l'un des clans assaisonnait son maigre dîner de poésie et de musique, on entendit tout à coup un fracas de verrous tirés et des tintements de trousseaux de clefs. Presque aussitôt un guichetier entra en criant :

— Attention ! Le citoyen Julius-Junius Renard vient visiter les détenues...

Presque sur ses talons, le secrétaire-délégué entra, enveloppé dans sa lévite, portant roide sur ses épaules trop hautes sa tête chafouine, coiffée d'une perruque blonde. Il avait soigné sa toilette et se donnait des allures de muscadin tout en gardant sa mine rogue et soupçonneuse. Il traversa rapidement le dortoir, tandis que ses petits yeux gris, inquiets, furetaient à droite et à gauche.

— Combien êtes-vous ici ? demanda-t-il sèchement.

■ — Cinquante, répondit hardiment Adeline Raulin ; il n'y a pas assez d'air pour tout le monde et on y étouffe...

— Si on y étouffe, du moins on y fait bombance, remarqua sarcastiquement le délégué, en regardant de travers la table des demoiselles d'Auguenberg.,, Puisque les riches s'amusent, il faut qu*elles nourrissent les pauvres, et je viens ici pour y établir le règne de Fégalitéo,, Toi, reprit-il, s'adressant à Adeline et lorgnant sa coiffe paysanne, si tu as à te plaindre de ces aristocrates, ne te gêne pas.,. Parle !

— Je n'ai à me plaindre de personne, répliqua Adeline en se haussant sur ïa pointe des pieds, si ce n*est de ceux qui m'ont enlevée de notre ferme du Chinois, où. J'en suis sûre, tout maintenant va à la débandade !

J.-J. Renard dévisagea cette petite femme aux vertes ripostes et reconnut Adeline Raulin.

— Ah ! tu es la femme de cet imbécile du Chinois., » Où est ta maîtresse, Fex-chanoinesse d'Eriseul ?

— Là-bas, avec sa tante... Je vas vous conduire vers elles.

Adeline le guida vers le recoin où, près de M""^ de Rosnes alitée, Hyacinthe, assise, restait pensive, les mains nouées sur ses genoux.

— Voici ces dames, s'exclama Adeline,.. Uune est malade et l'autre ne vaut guère mieux,«« Voilà le bel état dans lequel les a mises votre charrette I

— Nous ne sommes pas des tigres, dit Julîus- Junius en adoucissant ses intonations et en se tournant intentionnellement vers Hyacinthe ; nous ne voulons pas user de barbarie envers les aristocrates... Avez-vous des réclamations à faire ?

La chanoinesse secoua la tête.

— Aucune, murmura-t-elle sans regarder son interlocuteur.

— Ne l'écoutez pas, citoyen délégué ! se récria Adeline... Ces dames auraient grand besoin d'être logées dans un endroit plus sain et plus tranquille... M""^ de Rosnes tremble la fièvre... J'ai déjà réclamé près de la concierge, mais elle m'a tourné le dos.

— Citoyennes, dit mielleusement J.-J. Renard, s'efforçant en vain de rencontrer le regard d'Hyacinthe, vous avez tort de dédaigner mon intervention... Je suis pour la sévérité tempérée par la justice... Je vous enverrai le médecin de la prison et, si son rapport est concluant, on vous donnera un autre gîte... Salut I

Il se retira, vexé du peu d'effet qu'il avait produit. Néanmoins, il tint sa parole. Le médecin constata le même soir l'état de M"'^ de Rosnes et le lendemain on logea ces dames avec Adeline dans deux cellules contiguëSo

J.-J. Renard revint peu de jours après, sous prétexte de s'assurer de Texécution de ses ordres. — La plus spacieuse des cellules contenait les matelas de M""^ de Rosnes et d' Adeline ; la chanoinesse s'était réservé la plus étroite, dont la porte communiquait avec un couloir servant de promenoir aux détenues. Ce fut dans cette première pièce que le secrétairedélégué se présenta inopinément devant Hyacinthe.

Elle se tenait debout près de la fenêtre orientée au midi et d'où l'on voyait les maisons en amphithéâtre de la ville haute : — les clochetons de Saint- Pierre où virevoltaient des bandes de corneilles, la tour de l'Horloge au toit en éteignoir, et le faîte ardoisé des bâtiments où siégeait le conseil général* — Hyacinthe se disait que Baujard vivait là-bas au fond de quelque cachette, et c'était pour elle une

insolation de regarder les fumées bleues tourbilnner au-dessus des toitures de Tancien château. Le bruit d'une porte brusquement déverrouillée i fit tourner la tête et elle aperçut devant elle -J. Renard. — ■ Sa toilette de muscadin était plus ignée encore que de coutume ; il affectait en luant la chanoinesse un air d'obséquieuse corn- Lssion.

— Citoyenne, dit-il d'une voix aigre-douce, le épartement a eu égard à ta réclamation et il t'a ieux logée...

— De quel droit me tutoyez- vous, interrompit-elle ^ec hauteur ; est-ce une façon de me faire entendre le je suis à la merci du jacobin dont ma tante dnt- André a payé les mois d'école ?

— Tous les citoyens sont égaux, déclama Juliusmius, le tutoiement est la marque de l'égalité. Néanmoins, il ajouta en revenant à la formule de mcien régime :

— Vous avez tort de prendre ces airs arrogants... î vous engage à vous montrer plus souple, dans ntérêt même de ceux qui vous sont chers. Hyacinthe s'imagina qu'il faisait allusion à Baurd et trembla.

— Ceux qui me sont chers, répliqua-t-elle, savent >mme moi ce qu'ils ont à attendre de vous... Vos lineuses persécutions ne nous épouvantent plus... Néanmoins elle avait pâli, et Renard, qui était îrspicace, devina qu'elle songeait à l'ancien proireur général-syndic.

— Vous savez sans doute, reprit-il sarcastiqueent, où se cache votre ami François Baujard ?

— Avez-vous espéré que je vous le dirais ? riposta-

t-elle avec un accent de mépris, ce serait bien naïf de la part d'un policier de votre espèce !

— La justice n'a pas besoin de vos indications, dit-il avec une rage froide, nous sommes sur la piste... Avant de vous inquiéter de lui, pensez à votre propre sécurité et ne me poussez pas à bout... Votre sort est dans mes mains, souvenez-vous-en... Au revoir, citoyenne !

Cet accueil ne rebuta pas le délégué. Il renouvela ses visites, mais sans un meilleur succès. Hyacinthe lui tournait le dos et se renfermait dans un hautain silence.

L'attention de la femme du concierge fut éveillée par ces fréquentes apparitions de J.-J. Renard aux Sœurs-Claires. Elle s'étonna de ses attentions pour ]y[me d'Eriseul et crut devoir en prévenir son amie Nanine Gillot. Celle-ci, qui n'avait qu'une médiocre confiance en Julius-Junius, s'émut de ces visites trop répétées. Elle se rappela ce qu'on lui avait dit des séductions de l'ex-chanoinesse, voulut la voir et vint elle-même aux Sœurs-Claires, à l'heure où les prisonnières du second étage se promenaient dans la cour. Dissimulée derrière la croisée de M""^ Champion, elle put dévisager à son aise M""^ d'Eriseul, la trouva fort belle, et, avec une clairvoyance qu'aiguisait encore la jalousie, elle soupçonna le secret mobile qui faisait agir J.-J. Renard.

Ses soupçons étaient fondés. Depuis quelque temps une audacieuse pensée germait dans l'étroit cerveau du délégué. Un homme plus mûr et moins infatué de sa propre valeur eût promptèment jugé la combinaison inexécutable et l'eût étouffée en germe ; mais Renard était encore un intrigant naïf ;

cet ambitieux projet souriait à sa bassesse et à sa cuistrerie. A sa sortie du séminaire, le cerveau farci de la lecture de la Nouvelle Héloïse et des Confessions y il avait déjà rêvé de jouer près de la chanoinesse le rôle de Jean- Jacques près de M""^ de Warens, et l'on sait quelles blessures d'amour-propre lui avait valu son outrecuidance. En revoyant Hyacinthe d'Eriseul au Chânois, en la retrouvant belle, hautaine et séduisante, ses chimères le reprirent. Il se crut d'autant plus irrésistible qu'il tenait maintenant Hyacinthe à sa discrétion. Il y avait déjà, à cette époque troublée, de curieux exemples d'émigrées ou de jeunes aristocrates se mariant avec des magistrats révolutionnaires et achetant à ce prix leur mise en liberté. J.-J. Renard, chez lequel l'entêtement s'alliait à l'étroitesse des idées et à la bassesse d'âme, résolut d'abuser de son pouvoir pour déterminer la chanoinesse à le prendre pour mari.

Une après-midi, il se présenta de nouveau dans la cellule de M""® d'Eriseul. Tout flambant d'audace et de convoitise, il était décidé à jouer cartes sur table. Reçu comme d'ordinaire par un silencieux dédain, il ne se laissa pas déconcerter par les mépris de sa prisonnière et, dès l'abord, il parla haut et ferme, sans se douter qu'une des ûUes, chargées d'espionner les détenues suspectes, appliquait son oreille à la porte du couloir et écoutait au profit de la Gillotte l'entretien du délégué avec la chanoinesse.

— Citoyenne, commença-t-il d'une voix aiguë et autoritaire, l'instruction de votre affaire est terminée et le conventionnel Bô a ordonné votre translation dans une prison de Paris, en attendant que vous

comparaissiez devant le tribunal révolutionnaire... J'ai cru devoir vous en informer.

Hyacinthe détourna les yeux et garda une silencieuse impassibilité.

— Votre transfèrement est imminent... Demain peut-être vous serez séparée de votre tante et de vos amis...

Toujours le même silence. Seulement le regard de Julius-Junius saisit un faible frémissement des épaules de la jeune femme.

— Néanmoins, poursuivit-il, sachez qu'il dépend de moi de faire ajourner indéfiniment votre départ, et mieux encore... d'obtenir votre élargissement... Le représentant Bô n'agit que d'après mes avis... Je puis vous sauver... à une condition... Désirez-vous la connaître ?

Hyacinthe se retourna, et le toisant avec une ironie méprisante :

— Vous allez me proposer quelque infamie ?

— Non, mais un moyen de salut que plusieurs femmes de votre caste ont accepté sans hésitation... Si vous deveniez l'épouse d'un républicain irréprochable, vous ne seriez plus suspecte aux révolutionnaires... Si, par exemple, vous consentiez à être la femme de Julius-Junius Renard, vous seriez libre demain...

Les yeux d'Hyacinthe flambèrent d'indignation.

— Assez ! s'écria-t-elle, j'avais bien deviné... Il ne pouvait sortir de votre bouche qu'une infamie.

— Vous refusez ?

— Plutôt la mort ! murmura-t-elle avec dégoût. Elle frappa nerveusement du pied : — Si vous saviez à quel point je vous trouve abject et

répugnant, vous seriez déjà hors d'ici... Allezvous-en !

Elle marchait vers lui avec une si hautaine expression de menace qu'il recula.

— Je vous donne vingt-quatre heures pour réfléchir, dit il effrontément, la nuit porte conseil... Au revoir, citoyenne !

Le même soir, dépité de la résistance inattendue de cette aristocrate, il eut la malencontreuse idée de rendre visite à la Gillotte. Il tombait mal : Nanine revenait de chez son amie, la concierge de la prison, et connaissait déjà l'infructueuse tentative de son infidèle. Elle lui ménagea un glacial accueil qui redoubla la mauvaise humeur de Julius-Junius.

— Qu' as-tu à faire la mine ? demanda-t-il rageusement.

— On fait la mine qu'on peut, répliqua Nanine ; si la mienne te déplait, tu n'as qu'à retourner aux Sœurs-Claires...

— Hein !... Qu'est-ce que ça signifie ?...

— Ça signifie que je n'aime pas qu'on se fiche de moi... Je ne suis pas encore d'âge à être mise au rancart et je n'entends pas servir de doublure à ta bégueule de chanoinesse !

— Je... ne comprends pas, balbutia Renard en se mordant les lèvres.

— Je me comprends, moi !... Ah ! je t'ai percé à jour, beau masque !... Maintenant que tu es au pinacle, tu voudrais me jeter dans un coin comme une vieille orange moisie... Monsieur a besoin d'une savonnette à vilain et veut épouser une ci-devant !... Eh ! bien, mon petit, à bon chat bon rat. Si tu es devenu quelque chose, grâce à moi, tu n'es pas

encore si haut perché que la Gillotte ne puisse d'un coup de pied renverser T échelle où elle t'a juché...

— Ça n'a pas le sens commun... Tu déraisonnes, Nanine !

— N'essaie pas de mentir, je sais tout !... Je connais tes virées aux Sœurs-Claires où tu vas, déguisé en muscadin, courtiser la d'Eriseul qui te reçoit comme un chien dans un jeu de quilles... Si tu es faux comme un jeton, moi je joue bon jeu bon argent... Je te préviens donc que si, demain, ta chanoinesse n'est pas comprise dans le convoi qu'on expédie à Paris, j'irai droit à la Société révolutionnaire ; je demanderai la parole, je conterai à tes amis la façon dont tu agis avec les aristocrates et tes jolis projets de mariage... Je ne te prends pas en traître, rira bien qui rira le dernier !...

— Nanine, je te jure !

— Allons donc, assez de menteries !... La chanoinesse partira demain matin, ou, demain soir, je te démasquerai en plein club... Maintenant, ajoutat-elle en ouvrant la porte de la boutique, va-t'en... Tu me dégoûtes !...

Une fois dans la rue. Renard vexé et penaud médita froidement sur la situation désagréable où il s'était mis maladroitement. Il était trop égoïste pour hésiter sur le parti à prendre. Furieux des mépris de M"'^ d'Eriseul, redoutant la mise à exécution des menaces de Nanine, il résolut de sacrifier sa chimère. Le dépit et la crainte agissant tout ensemble, il courut chez le conventionnel Bô et lui fit signer l'arrêté de transfèrement de la chanoinesse à Paris.

Tandis que ceci se passait, François Baujard conservait encore une lueur d'espérance. Du fond de

sa cachette, il avait réussi avec Taide de M""^ Curel à trouver un moyen de communiquer avec Hyacinthe. Il attendait impatiemment le retour de son hôtesse, qui avait dû charger une personne sûre d'un billet pour M"'^ d'Eriseul.

A la tombée de la nuit, on frappa trois coups distincts à la porte du cabinet noir. C'était le signal convenu et il s'empressa d'ouvrir. Du fond des ténèbres il entendit la respiration courte et bruyante d'une personne essoufflée et, reconnaissant M""^ Curel, il murmura anxieusement :

— Hé bien ! votre amie a-t-eUe remis mon billet à M^"^ d'Eriseul ?

— Hélas ! non, monsieur Baujard.

— Elle n'a donc pu entrer aux Sœurs-Claires ?

— Si fait, mais M™^ d'Eriseul n'y était plus ; elle est partie ce matin dans la charrette qui emmène à Paris un convoi de prisonnières...

Baujard reçut de la tête aux talons une secousse violente et resta un moment accablé.

— Est-ce bien sûr ? reprit-il d'une voix étranglée.

— Très sûr, affirma Curel qui accompagnait sa femme; j'ai entendu J.-J. Renard l'annoncer cette après-midi au conseil général.

— En ce cas, je partirai cette nuit même pour Paris.

— Y pensez- vous, monsieur Baujard?... C'est votre tête que vous risquez !

— Je veux partir... Je me servirai du passeport que vous m'avez fourni et dont je remplirai les blancs, en prenant le premier nom venu... Donnezmoi seulement un moyen de gagner au plus vite la capitale.

— Je n'en connais qu'un, c'est de vous déguiser et d'aller attendre, à Combles, la voiture du commissionnaire Garaudel, qui s'en va à Paris à petites journées... Vous monterez dans sa patache comme un paysan qui se rend là-bas pour ses affaires... Mais vous jouez gros jeu, monsieur Baujard !

François n'écoutait plus les objurgations de ce brave homme. — La chanoinesse une fois partie, rien ne le retenait à Bar. Il ne lui restait plus qu'à se livi'er au Comité de sûreté générale. Peut-être aurait-il du moins la chance d'être enfermé dans la même prison qu'Hyacinthe ? — • Pendant sa réclusion, sa barbe avait poussé. Curel le revêtit d'une carmagnole, d'un pantalon à bandes tricolores et le coiffa d'un bonnet fourré. Ainsi costumé Baujard était méconnaissable. Vers dix heures du soir, il prit congé de ses hôtes et les embrassa. En passant dans le jardinet couvert de neige, Curel arracha un échalas de l'une des plates-bandes, et le mit dans la main du proscrit :

— Avec çà, dit-il, on vous prendra pour un vigneron...

Il ouvrit la porte extérieure et s'assura que la place était déserte. Encore une hâtive poignée de main, puis François Baujard, s'enfônçant dans la nuit noire, descendit vers la route de Paris.

l'amour et la mort

Le commissionnaire qui s'était chargé de voiturer Baujard jusqu'à Paris mit dix jours pour faire le trajet ; — dix mortelles journées pendant lesquelles le proscrit fut enfiévré par les lenteurs du voyage, l'angoisse d'être reconnu et arrêté en route, l'incertitude de ce qui l'attendait à l'arrivée. - — Enfin le 6 février au matin, la charrette bâchée de Garaudel passa sous le porte Saint-Denis et s'achemina vers l'auberge des Mariniers, où le commissionnaire logeait. Il tombait un froid brouillard, s'épaississant à mesure qu'on approchait de la Seine. Baujard en profita pour quitter son conducteur non loin des Halles, et pour courir à travers la brume chez son compatriote, Claude Garnier, qu'il comptait surprendre au saut du lit. Le conventionnel demeurait rue Saint-Honoré, cour des Jacobins, et Baujard, à qui la fièvre donnait un redoublement d'alacrité, eut rapidement franchi la distance qui le séparait du logis de son ancien collègue.

Ce fut Garnier lui-même qui vint ouvrir, en bras de chemise. Il était en train de se raser. A la vue de François, sa longue figure exprima une stupéfaction mêlée d'apitoiement.

— Comment ! dit-il à voix basse, c'est toi, malhem*eux?... Tu viens te jeter dans la gueule du loup !

— Oui, répondit Baujard, je suis las de me cacher et je viens demander des juges à la Convention.

^ Hum !... C'est bien audacieux, ce que tu fais là... ; non que je doute de ton innocence, moi qui sais comment les choses se sont passées, mais tu figures sur la liste des émigrés et ici on te croit coupable... Pourquoi as-tu tardé si longtemps ?

— Garnier, j'ai confiance en ta loyauté et je puis t'expliquer les motifs qui m'ont retenu là-bas...

Alors, brièvement, Baujard lui avoua son amour pour M""® d'Eriseul, son désir de la sauver, ses vains efforts pour la soustraire aux recherches des limiers du club révolutionnaire ,* puis il lui apprit l'arrestation de la chanoinesse et son transfèremxcnt à Paris :

— Mon camarade, acheva-t-il, maintenant que je t'ai ouvert mon cœur, puis-je compter sur toi pour me rendre un dernier service ?

— Parle.

— Avant de me mettre à la discrétion du Comité de sûreté générale, je voudrais savoir dans quelle prison M™^ d'Eriseul a été écrouée... Je demande comme une grâce d'être enfermé dans le même endroit qu'elle.

Claude Garnier fronçait d'un air mécontent ses épais sourcils.

— Maladroit ! répliqua-t-il, tu te compromets à plaisir... D'après le rapport du conventionnel Bô, cette dame était en relations avec le prince de Prusse ; elle faisait partie de ces misérables folles

qui ont offert des dragées à Frédéric-Guillaume... Déjà Julius-Junius Renard t'a dénoncé comme ayant eu des complaisances pour cette intrigante... En demandant de partager sa prison, tu agis de façon à justifier les accusations lancées contre toi ! — Sacrebleu, songe à défendre ta tête, et laisse ta chanoinesse suivre sa destinée !

— Sa destinée sera la mienne... Je te répète que je Faime et que nous serions déjà mariés si les événements l'avaient permis... Tu es un homme de cœur, Garnier, montre-le en m'aidant à obtenir la seule faveur que je sollicite...

Claude Garnier continuait à hocher le menton en fronçant les sourcils, mais ses yeux à fleur de tête devenaient humides et on devinait qu'il était ému.

— Tu t'obstines, dit-il en essuyant son menton blanc de mousse, que ta volonté soit faite !... Déjeunons d'abord, puis nous irons ensemble au Comité.

Il sonna et, tandis qu'il achevait de se vêtir, une servante apporta du café au lait. - — Le déjeuner fut bref et silencieux. — Bien qu'il n'eût pas mangé depuis la veille, Baujard se forçait pour avaler une bouchée.

— Partons ! s'écria brusquement Garnier en endossant son ample redingote.

Le trajet ne fut pas long. Le Comité de sûreté générale siégeait aux Feuillants, à quelques pas de la Convention.

— Attends-moi ici, dit Garnier, quand ils furent arrivés à une vaste antichambre meublée d'une table et de banquettes de cuir, ne t'impatiente pas, je vais causer de ton affaire avec les gens du Comité. .

Baujard s'assit, tout frissonnant, sur une banquette ; mais bientôt incapable de tenir en place, il se leva et marcha vers l'une des fenêtres d'où l'on voyait le jardin des Tuileries. Machinalement, à travers les vitres sans rideaux, il regardait les grands arbres blancs de givre et les allées brumeuses où les passants glissaient comme des ombres. Peu à peu l'antichambre s'emplissait de solliciteurs de toutes conditions et de tout âge : vieillards à perruques poudrés, faubouriens en carmagnole, jeunes femmes pâles et tremblantes sous leur pelisse de fourrures. Des sonnettes tintaient, des expéditionnaires, la plume à l'oreille, traversaient la pièce d'un air affairé, les portes battaient et dans l'entrebâillement de l'une d'elles on entendait ' par intervalles les brusques éclats de voix des membres du Comité discutant avec violence.

— C'est de moi qu'il s'agit, pensait Baujard avec un douloureux serrement de cœur, et les minutes lui semblaient cruellement longues.

Enfin, au bout d'une demi-heure, Claude Garnier reparut, un papier à la main.

— Tout est arrangé, murmura-t-il en entraînant Baujard dans une encoignure, on te logé au Luxembourg, dans une prison de muscadins...

Il lui mit sous les yeux l'arrêté suivant :

< Paris, le 6 février 1793.

« Le Comité de sûreté générale

a Arrête que le citoyen François Baujard, exprocureur général-syndic du département de la Meuse, sera conduit sur-le-champ à la prison du

Luxembourg et que les scellés seront apposés sur ses papiers.

« Les membres du Comité de sûreté générale : «Bazire, Tallien, Legendre, Chabot, Jean Debry. »

— Et Hyacinthe ? demanda Baujard en pâlissant.

— Elle est enfermée aux Carmes, où il n'y a plus de place pour toi.

— Ainsi on nous sépare ! s'écria-t-il navré.

— Ne te désole pas ; cela vaut peut-être mieux... Il faut passer par des tas de formalités administratives et judiciaires contre lesquelles le Comité ne peut rien... Mais on s'efforcera d'abréger votre séparation. En attendant, tu es mon prisonnier... On a consenti sur ma demande à t'épargner l'ennui d'être escorté par la gendarmerie, et c'est moi qui te conduirai au Luxembourg.

— Puis-je du moins écrire à M""^ d'Eriseul et lui faire espérer notre prochaine réunion ?

— Ça n'est pas réglementaire, car elle est au secret ; mais je prends tout siir; moi.

Garnier emmena son compatriote dans un bureau inoccupé et, l'installant devant une table :

— Écris, ajouta-t-il. et sois prudent.

François s'assit et traça sur un papier à Ten-tête du Comité quelques lignes tremblantes :

« Mon amie, je suis à Paris et on va m'écrouer à la prison du Luxembourg. Bientôt nous y serons réunis. Ayez courage et bon espoir ; je vous adore ; tout mon amour et tout mon cœur s'en vont vers vous avec ce billet que vous remettra un ami.

« Baujard. %

— Donne, reprit Garnier quand le papier fut plié, elle aura ta lettre ce soir, sois-en certainoco Et maintenant, décampons !

Ils montèrent dans une des voitures du Comité. Un quart d'heure après, ils entraient au greffe du Luxembourg. Quand le greffier eut inscrit le nom de François Baujard sur le registre d'écrou, Garnier alla recommander chaudement son compatriote au concierge.

— Au revoir, mon camarade, murmura-t-il, ne perds pas courage... Tu as des amis à la Convention et on s'occupera de toi !

Ils s'embrassèrent violemment et se séparèrent. Au moment de franchir le seuil de la prison, Garnier se retourna et revint vivement vers son ancien collègue :

— J'oubliais, chuchota-t-il, as-tu de l'argent ? Sur un geste afftrmatif de Baujard, il lui secoua

une dernière fois la main et s'éloigna, le cœur gros.

François resta seul avec le concierge et un geôlier qui l'invitèrent à les suivre. La recommandation d'un conventionnel de la Montagne avait produit son effet ; on le logea au second, dans une chambre assez vaste, où il y avait une cheminée et dont la fenêtre grillée donnait sur le jardin.

Une fois seul, et après une installation sommaire, Baujard se sentit envahi par une noire tristesse. L'énergie qui l'avait soutenu jusque-là était tombée ; une lourde dépression succédait à l'agitation des jours précédents. Ce n'était ni la privation de sa liberté, ni la maussaderie de cette pièce nue où il allait rester claquemuré, qui causaient son abattement ; son étroite réclusion chez Curel l'avait habitué

depuis longtemps au régime de la prison. — Ce qui le jetait en une douloureuse prostration, c'était la chute de Tunique espoir dont il berçait sa fièvre pendant la route ; c'était Tincertitude de revoir la chanoinesse. Il demeura jusqu'au soir dans cet état et toucha à peine au dîner qu'on lui servit. Ce ne fut qu'à la nuit, quand, dans le silence du Luxembourg ensommeillé, il entendit tinter l'argentine sonnerie de l'horloge des Carmes, situés non loin du palais, qu'il sentit sourdre en lui un mince filet d'espérance. Il songea qu'Hyacinthe habitait cette prison voisine, qu'elle aussi devait, du fond de sa cellule, entendre sonner l'heure au Luxembourg ; ses nerfs se détendirent et des larmes lui mouillèrent les yeux.

— Certainement, pensa-t-il, Garnier ne m'oubliera pas ; il agira près du Comité pour presser la translation d'Hyacinthe, et dans quelques semaines, dans quelques jours peut-être, mon amie sera près de moi...

Les premières journées s'écoulèrent, allégées par cette consolante espérance. Pendant l'après-midi, les détenus avaient la liberté de se promener dans la cour ou de se visiter dans leurs chambres. Baujard n'usait guère de ce dernier mode de distraction. Il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'en sa qualité de républicain il était tenu en suspicion par ses compagnons de captivité.

Ainsi que l'avait dit ironiquement Garnier, le Luxembourg était une prison de muscadins ; on n'y enfermait que les personnages notables ou appartenant à la haute aristocratie. La plupart des prisonniers montraient une méfiance dédaigneuse à l'égard

de cet ancien procureur-syndic qui avait servi la révolution, et le mettaient en quarantaine. Tout en restant à Técart, pendant les heures de promenade dans la cour, Baujard n'en assistait pas moins aux étonnantes conversations de ces nobles auxquels le malheur n'avait rien appris. Ils vivaient tous en une étrange sécurité et continuaient à se leurrer de chimères. Quelques-uns traçaient des plans de campagne et prédisaient de victorieuses revanches. A les entendre, Cobourg allait arriver à Paris, il leur ouvrirait les portes des prisons et les reconduirait en triomphe dans leurs hôtels...

L'isolement donne un libre essor aux faux espoirs et aux rêves entêtés. Baujard lui-même se nourrissait d'illusions. A chaque grincement des verrous, son cœur battait. Il s'attendait toujours à voir entrer la chanoinesse. Ces illusions, tant de fois déçues, à la fin l'irritaient et l'énervaient. Il s'étonnait que Garnier n'apportât pas plus de zèle à l'exécution de ses promesses. De temps à autre, un geôlier lui procurait des journaux et il les lisait avidement. Chaque fois, les nouvelles qu'il apprenait accroissaient son angoissante tristesse. — Tantôt c'étaient les terribles orages de la Convention, tantôt la défaite de Nerwinde et les premiers soulèvements de la Vendée ; puis la défection de Dumouriez, l'installation du tribunal révolutionnaire... Les querelles entre les girondins et les montagnards devenaient chaque jour plus envenimées et plus tragiques. Le malheureux Baujard commençait à comprendre qu'au milieu de cette tempête de passions déchaînées, les membres du Comité de sûreté générale avaient d'autres préoccupations que la translation de M"^*" d'Eriseul au

Luxembourg, et il s'abandonnait à un noir découragement.

Non seulement des semaines, mais des mois passèrent sans amener aucun changement dans sa situation. On touchait à la fin d'avril. En cette année 1793, le printemps fut hâtif. De sa fenêtre, donnant sur les jardins, Baujard en contemplait le précoce développement. Les marronniers verdoyaient, les lilas commençaient à s'épanouir ; des merles siglaient dans les massifs, et une âpre nostalgie s'emparait du prisonnier à la pensée des jardins du Four-aux-Moines, où ni lui ni Hyacinthe ne se promèneraient plus jamais.

Une après-midi de la semaine de Pâques, tandis qu'il errait languissamment à travers le couloir du second étage, un geôlier nommé Vernet, auquel il glissait de temps à autre quelques pièces de cinq francs, s'approcha de lui et murmura, avec un mystérieux sourire :

— Citoyen, il y a en bas quelqu'un de ta connaissance !

Baujard s'arrêta net. Pendant quelques secondes son émoi fut si violent que son cœur cessa de battre.

Dès qu'il fut redevenu maître de lui, il se précipita vers l'escalier.

Cette fois, son espérance n'était pas trompée : c'était bien son unique amie, sa Hyacinthe adorée qui gravissait les marches boueuses, sous l'escorte d'im geôUer... Elle était là, en contre-bas de lui, un peu amaigrie et pâlie par les souffrances des six derniers mois ; la blancheur de son teint ressortait sur ses vêtements noirs et un feu plus vif brillait dans ses yeux creux...

En apercevant Baujard, en lisant sur ses traits altérés ses angoisses passées, la chanoinesse oublia tout pour n'écouter que son cœur. Sans souci des indifférents qui montaient ou descendaient les marches, elle s'élança dans les bras de son ami et se serra en sanglotant contre sa poitrine. Leur muet embrassement fut si passionné et si touchant que les prisonniers et les geôliers eux-mêmes se sentirent attendris.

Leurs bras se dénouèrent enfin et il fallut songer à l'installation de M™^ d'Eriseul. On la logea au-dessous de Baujard, dans un entresol qui communiquait avec le second étage par un escalier intérieur. La cellule misérablement meublée avait également une fenêtre sur le jardin. Baujard ne voulut laisser à personne le soin de l'aménagement. Aidé de Vernet, il transporta chez la chanoinesse une partie de son propre mobilier.

Quand Hyacinthe et François furent seuls, ils tombèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre.

— Ah ! soupira Baujard, défaillant de bonheur, je vous retrouve enfin !... Avec quelle fièvre j'ai attendu ce moment !...

— Moi, mon ami, je ne croyais plus qu'il arriverait... J'étais désespérée... Quand ce matin on m'a appelée au greffe, je me suis figurée que c'était pour me conduire au tribunal révolutionnaire... Un froid m'a glacé le cœur, à la pensée que je mourrais sans vous avoir revu....

— Mourir ! s'exclama-t-il avec un frisson... Dans l'explosion de sa joie il avait oublié que tous

deux ils étaient sur le bord d'un mortel précipice, et

tout d'un coup l'imminence d'un dénouement tragique se représentait à son esprit.

— Mourir ! reprit-il, en serrant Hyacinthe dans ses bras, pourquoi ces pensées funèbres ?„. Votre translation au Luxembourg me paraît plutôt rassurante. On ne nous aurait pas réunis pour nous séparer si vite !

La chanoinesse secoua la tête.

— Je ne me fais pas d'illusion... Le tribunal révolutionnaire a condamné à mort, il y a quelques jours, les jeunes femmes qui ont porté des dragées au roi de Prusse... J'étais avec elles et j'aurai le même sortes

Us furent interrompus par Vernet, le geôlier, qui apportait le dîner. Dans l'éblouissement de ces premières minutes de bonheur, Baujard avait voulu fêter l'arrivée de la chanoinesse. Vernet, sur ses recommandations, s'était procuré des fleurs et il les disposait sur la table, avec les plats choisis parmi ceux qu'apprêtait le mieux le traiteur des prisonniers. Sur la nappe grossière, des lilas, des narcisses et des giroflées s'épanouissaient en un vase de grès et répandaient leur odeur de printemps dans la cellule... Mais la perspective funèbre évoquée par Hyacinthe chassait la joie du cœur de François. Taciturne maintenant, il contemplait avec des regards de détresse l'amie qu'il n'avait retrouvée peut-être que pour la perdre bientôt à tout jamais.

Une brume de tristesse semblait descendre du plafond bas de l'entresol et voiler aux deux amants le clair soleil qui se jouait dans les verdures du Luxembourg. Leurs lèvres efileuraient à peine les verres que Vernet remplissait avec un ssèle obsé-

quieux ; l'angoisse renaissante leur coupait l'appétit.

Au moment de desservir et de se retirer, Vernet cligna de Toeil et appela mystérieusement Baujard dans le couloir.

— Citoyen, murmura-t-il, le député Garnier, qui est un pur, t'a énergiquement recommandé au prône... Le concierge sait que cette jolie citoyenne est ta femme, et comme nous n'attendons ce soir la visite d'aucun commissaire, on m'autorise à ne pas vous verrouiller dans vos chambres... Tu le vois, nous sommes bons diables ; n'en abuse pas pour nous compromettre !...

— Sois tranquille, répondit Baujard en rougissant, ma femme est fatiguée et je la quitterai sans doute de bonne heure... Je ne t'en remercie pas moins...

Il lui tendit un assignat de cent francs, que Vernet empocha sans cérémonie ; puis il rentra dans la cellule, heureux à la fois et gêné de la perspicace complaisance du geôlier.

Pendant son absence, la chanoinesse avait débarrassé la table, n'y laissant que le bouquet de lilas et de giroflées. Elle vit le front plissé et soucieux de François et s'efforçant elle-même de secouer ses lugubres pressentiments :

— Ne soyez plus triste, s'écria-t-elle avec enjouement, si nos heures sont comptées, ne les gâtons pas au moins par de stériles regrets !

Elle plaça deux chaises près de la croisée ouverte :

— Venez vous asseoir ici, en face de ces beaux arbres ; nous croirons être encore au Four-aux- Moines... Voyons, souriez vite !... Si vous saviez comme je suis heureuse quand je vois votre front s'éclairer et vos lèvres sourire !

— Chère Llyacinthe, murmura-t-il en lui obéissant et en lui prenant les mains, comme je vous aime !

— Et moi, mon ami, comme je regrette de ne pas vous avoir mieux aimé !... Que de retours j'ai faits sur moi-même pendant mes longues journées de réclusion ; combien j'ai détesté mes chimères et le temps perdu ; comme je me suis traitée de sotte et d'ingrate !... Ah ! si l'on pouvait recommencer sa vie, si nous étions encore au Four-aux-Moines, que de bonheurs je voudrais goûter, dont je me suis stupidement privée !

— Eh bien ! goûtons-les maintenant, dit Baujard. Nos heures sont comptées, qu'importe !... Emplissons de tendresse celles qui nous restent !...

Il avait saisi dans ses mains la tête d'Hyacinthe. Il baisait lentement, voluptueusement les cheveux blonds de son amie, ainsi que ses yeux verts où un oblique rayon de soleil mettait des paillettes d'or. La chanoinesse s'abandonnait sans pruderie et sans remords à ces caresses auxquelles l'incertitude du lendemain donnait une amère suavité...

Peu à peu le crépuscule enveloppait d'ombre le couple accoudé à la fenêtre. Des roulements de tambours annonçaient la fermeture des grilles, puis le jardin devenait désert et paraissait tout entier à eux. La nuit descendait, une nuit embaumée d'haleines printanières. L'air était très doux. Il semblait qu'on respirât de l'amour dans les souffles de brise qui remuaient les marronniers enténébrés. Tout en haut, dans le ciel étoilé, la voie lactée étendait ses blancheurs comme un voile nuptial, et au loin, du côté de l'enclos des Chartreux, des rossignols chantaient.

— Je vous aime,. ..je t'aime ! chuchotait Hyacinthe,

enhardie par T obscurité et grisée par cette atmosphère de vraie tendresse dont la capiteuse douceur l'envahissait pour la première fois.

— Quelle belle nuit ! murmurait amoureusement Baujard, en unissant ses lèvres à celles de son amie...

Hélas ! serait-elle suivie d'autres nuits pareilles, cette nuit délicieuse ?... Ne touchaient-ils pas à Taube désastreuse où leurs liens à peine formés seraient rompus à jamais ?... Ils se le demandaient tous deux intérieurement. Cette prévision de la mort éperonnait leur passion et donnait à leurs caresses une âpre volupté. Mentalement préparés à disparaître, ils épuisaient la coupe de la vie. Songeant tout bas qu'ils pouvaient être arrachés soudain l'un à l'autre, comprenant chacun l'impuissance et l'horreur de survivre à cette fatale séparation, sentant qu'après de semblables délices la terre deviendrait inhabitable pour celui qui resterait seul, ils souhaitaient de plonger ensemble dans l'anéantissement final. Leur frêle corps pliait sous le poids des joies trop fortes et, avec une sorte d'héroïque ivresse, ils saluaient la mort comme une libératrice.

Ils veillèrent longtemps et quand leurs paupières s'alourdirent, l'aube était près de blanchir. Côte à côte, les têtes se touchant, ils s'assoupirent. La chanson des rossignols les berça dans un profond et mélodieux sommeil...

Ils furent brusquement réveillés par un sinistre roulement de voitures sur le pavé de la rue de Vaugirard, et le jour déjà ensoleillé éblouit leurs regards. Èn bas, les grilles de la cour s'ouvraient avec fracas ; des éclats de voix et des pas lourds résonnaient dans

les escaliers. — Inquiet, Baujard s'était élancé hors de la cellule de la chanoinesse et regagnait la sienne en toute hâte. La porte du couloir, bruyamment déverrouillée, livra au même moment passage au greffier de la prison, suivi du geôlier tenant une liste à la main. Vernet s'était précipité vers la chambre de l'ancien procureur général-syndic.

— Citoyen Baujard, cria-t-il, on te demande au greffe !

Dans une rapide opération mentale, François associa cet appel matinal au bruit insolite des voitures et comprit que l'heure suprême était venue. Une étrange terreur le glaça jusqu'aux moelles. Après quelques préparatifs de départ, il jeta sa lévite sur ses épaules et voulut se diriger vers l'entresol pour dire adieu à Hyacinthe. Il n'en eut pas le loisir. Elle apparut elle-même dans le couloir, ayant été mandée au greffe en même temps que lui. Silencieusement leurs mains s'étreignirent et ils échangèrent un regard tendrement joyeux ; — leurs vœux formulés tout bas, la veille, étaient exaucés ; ils partaient ensemble pour le terrible tribunal.!.

Dans la cour, ils se trouvèrent avec une demidouzaine de prisonniers. L'huissier du tribunal fit l'appel, afin de voir s'il avait son compte, puis les grilles s'ouvrirent et les gendarmes aidèrent les femmes à se hisser dans la charrette. Baujard s'était placé près de la chanoinesse et ne quittait plus sa main Le chariot, précédé d'un coupé fond blanc où se tenait l'huissier, descendit au trot la rue de Tournon et atteignit rapidement la Conciergerie...

François Baujard et M'"® d'Eriseul comparurent côte à côte devant le tribunal. Fouquier-TinviUe ks

avait compris tous deux dans le même acte d'accusation, et c'était moins par égard à la recommandation de Gamier que pour satisfaire aux formalités de la procédure qu'on avait ordonné le transfèrement d'Hyacinthe au Luxembourg. Après la lecture de l'acte d'accusation, qui visait un article du code pénal punissant de mort «toute intelligence avec les ennemis de la France, tendant soit à faciliter leur entrée sur le territoire, soit à favoriser le progrès de leurs armes », on procéda à l'audition des témoins. Le député Garnier parut d'abord et essaya de disculper son ancien collègue du Directoire en rétablissant la vérité et en se portant garant de son patriotisme. Julius-Junius Renard lui succéda. Après avoir jeté un regard fielleux sur les accusés, il exposa en un discours emphatique et perfide que l'ancien procureur-syndic s'était montré l'adversaire acharné des sociétés révolutionnaires, que constamment il avait favorisé les menées des aristocrates et qu'à deux reprises il avait soustrait l'ex-chanoinesse aux poursuites des autorités locales. Puis vinrent le procureur Simon Lepage et son frère, qi;i contèrent l'embuscade des bois de Mangiennes et la complicité de Baujard dans l'évasion de la citoyenne d'Eriseul et de ses amis. Enfin des habitants de Verdun déposèrent que pendant son séjour rue de la Belle-Vierge l'accusée recevait presque chaque jour la visite du prince de Prusse, qu'elle entretenait également des relations suivies avec le procureur-syndic et qu'ils étaient considérés tous deux comme agissant de concert avec les ennemis de la nation.

Le réquisitoire de l'accusateur public ne fut pas

long. Il concluait à ce que les deux inculpés, ayant organisé un complot contre Texercice de Fautorité légitime, fussent punis de mort.

Le président demanda à Hyacinthe si elle avait quelques réclamations à faire sur Tapplication de la loi. Elle secoua hautainement, dédaigneusement la tête et demeura muette. Interpellé à son tour, Baujard se leva. Il sentait que la chanoinesse était perdue et, ne voulant pas lui survivre, il s'abstint de se défendre. Il se borna à protester de son amour pour la liberté et pour le pays.

— Je fais des vœux pour la prospérité de la République, ajouta-t-il... Ce n'était point pour pactiser avec nos ennemis que j'allais chez la citoyenne d'Eriseul ; c'était l'amour le plus passionné qui m'attirait près d'elle. Je l'aime ; elle est ma femme devant le ciel et mon sort est lié au sien. Si le tribunal doit nous condamner, je le remercie d'avance de nous avoir permis de mourir ensemble !..•

Après un court délibéré, le président lut le dispositif du jugement : il condamnait à la peine de mort François Baujard et Marie-Hyacinthe d'Eriseul, exchanoinesse de Poulangy.

Ils redescendirent ensemble dans la salle des condamnés, où les valets de l'exécuteur leur coupèrent les cheveux et où ils séjournèrent dans l'attente du terrible lendemain. Hyacinthe passa une heure à écrire à ses tantes des lettres d'adieu que le député Garnier se chargea d'envoyer aux destinataires. Puis le reste de la nuit, les deux amoureux s'oublièrent en une longue et suprême causerie. Autour d'eux leurs compagnons d'infortune s'agitaient, énervés. Quelques-uns se désolaient bruyamment, d'autres

soupaient et narguaient la guillotine ' en chantant. François et son amie, absorbés dans Teffusion de leur tendresse, s'inquiétaient seulement de la brièveté des heures. Ils ne retombèrent dans la réalité que lorsque, dans l'après-midi du lendemain, on les appela pour la dernière et funèbre toilette. Les grilles s'ouvrirent. La charrette attendait au bas du grand escalier dans la rue grouillante de curieux...

De brusques commandements militaires, puis le convoi s'ébranle, escorté de gendarmes. On descend sur le quai. Baujard, le bras passé autour de la taille d'Hyacinthe, la protège contre les durs cahots de la charrette. Leurs yeux ne se quittent plus. Parmi des encombrements de spectateurs, on traverse la rue de la Monnaie, la rue Honoré, la rue Florentin, — enfin on gagne au soleil couchant la place de la Révolution, où la guillotine découpe sa sinistre silhouette sur le ciel empourpré. Des milliers de têtes coiffées du bonnet rouge l'entourent et des huées se mêlent aux roulements des tambours...

Après une dernière étreinte, Hyacinthe s'arrache des bras de François. La première, elle descend de la charrette et les valets de Sanson la poussent jusqu'à la plate-forme... Baujard obtient la faveur de monter immédiatement après elle, et la Mort, cette pâle sœur de l'Amour, les emporte presque en même temps sur ses ailes fraternelles.

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