‹ La chanoinesseChapitre 3 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LE 20 août 1792, on se ruait en cuisine dans la petite maison où la Gillotte et la Briquette tenaient leur cabinet de lecture. Nanine Gillot donnait à souper à Julius-Junius Renard et à ses amis, pour célébrer la chute de la royauté. — En quatorze mois, les conséquences de l'événement de Varennes s'étaient logiquement et rapidement produites. Sans prestige et sans autorité depuis son retour à Paris entre Pétion et Barnave, le malheureux monarque avait lentement goûté tous les déboires réservés aux pouvoirs moralement déchus. Tantôt s'humiHant docilement devant les exigences de TAssemblée, tantôt se laissant pousser à de sournoises résistances ; compromis par des amis dangereux, menacé par rémeute ; obligé de déclarer la guerre à l'Autriche et néanmoins négociant secrètement avec les émigrés ; tourmenté de craintes et agité par de soudains scrupules, Louis XVI en était venu, le 10 août, à fuir les Tuileries envahies et à se réfugier avec sa famille au milieu de l'Assemblée législative. Enfermé dans la tribune du logographe, il avait assisté à la lecture du décret de déchéance et à la convocation d'une Convention nationale. Maintenant

il était à la discrétion de ses sujets, et la vieille monarchie agonisait dans les quatre cellules des Feuillants, assignées comme prison à la famille royale.

Le contre-coup du 10 août s'était fait sentir dans tous les départements. A Bar-sur-Ornain, la population était violemment surexcitée. Aux inquiétudes provoquées par Tincertitude de la situation intérieure se joignaient les craintes causées par l'imminence d'une invasion. Le manifeste de Brunswick avait paru, menaçant de pillage et d'incendie «les villes, bourgs et villages qui oseraient se défendre contre les troupes de Leurs Majestés impériale et royale » . Les patriotes s'indignaient, les commerçants s'épeuraient et les administrateurs de ce département frontière étaient dans les transes. Au milieu des passions brusquement soulevées et des affolements irréfléchis, un seul homme conservait son équilibre moral et son sang-froid : — François Baujard. Rentré à Bar à l'expiration des pouvoirs de la Constituante, il avait été élu administrateur du département et désigné comme procureur-syndic. Estimé et respecté de tous, il usait de son influence sur ses collègues du directoire pour calmer les craintes, raffermir les courages et préparer avec vigueur la défense nationale. Bien qu'ancien constitutionnel, il avait de tout temps incUné secrètement vers les idées républicaines et son libre esprit ne s'effarouchait pas de la disparition de la monarchie. Il exhortait ses amis à accepter franchement le nouvel ordre de choses afin de lutter avec avantage, lors des élections à la Convention, contre le parti des enragés. C'étaient ces derniers qu'il craignait,

surtout au moment d'une guerre étrangère. Il redoutait l'exclusivisme haineux, le fanatisme étroit, l'activité brouillonne des démagogues, affiliés au club des Jacobins de Paris, et dont le principal meneur était Julius-Junius Renard.

Depuis la chute de la monarchie, en effet, les chefs du parti avancé gagnaient du terrain. Leur exaltation ne se contenait plus. Tous les soirs leur club, qui avait succédé à la Société des Amis de la Constitution, retentissait de déclamations révolutionnaires, de dénonciations contre les aristocrates et les feuillants, d'insinuations perfides au sujet du modérantisme des membres du directoire. C'était à la fois pour célébrer la victoire du 10 août et pour fêter la nomination de Julius-Junius à la présidence du club, que flambaient les fourneaux de la Gillotte, et que sa tante Manon Briquet, renommée pour ses talents de cordon bleu, cuisinait au fond de T arrièreboutique.

Dans la plus belle chambre du premier étage, Nanine Gillot achevait ses préparatifs. Elle avait étendu sur la table ronde sa nappe la mieux ouvrée et y disposait cinq couverts. Au milieu, une botte de roses s'épanouissait dans un pot de grès. A droite et à gauche, en des plats décorés de cerfeuil, s'étalaient, d'un côté, une truite de l'Ornain et de l'autre un buisson d'écrevisses. Des assiettes de reines-Claude et de prunes de Monsieur exhalaient sur le dressoir leur savoureuse odeur de fruits mûrs, et les bouteilles de vin de Bar trempaient au frais dans un seau d'eau.

Pour la circonstance, Nanine s'était revêtue de ses plus coquets atours : jupe de toile de Jouy à

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rayures et à semis de fleurs rouges ; corsage très échancré, sur lequel un fichu de linon négligemment posé laissait voir les blancheurs de la gorge et de la nuque ; bonnet à la laitière^ décoré d'une cocarde tricolore et contenant à peine d'épais cheveux bruns retombant sur le dos en un catogan noué d'un ruban écarlate. Pour compléter cette toilette d'été, Nanine avait planté une rose dans l'échancrure du corsage, et vraiment, par ce demi-jour crépusculaire, elle paraissait encore très appétissante avec son teint frais, son nez retroussé, ses lèvres charnues et ses yeux hardis.

Au moment où elle mettait la dernière main à l'arrangement de la table, la sonnette du rez-dechaussée tinta et des pas résonnèrent dans la boutique, annonçant l'arrivée des convives. Ils revenaient du club et discutaient encore avec animation, tout en essuyant à coups de mouchoir leurs habits mouillés, car il commençait à pleuvoir. — Ils étaient trois : d'abord J.-J. Renard, le héros de la fête, puis Henriot-Laheycourt, l'ancien président des Amis de la Constitution, enfin Memmie Hussenot, imprimeurlibraire, l'un des fougueux orateurs de la nouvelle société populaire.

— Oui, s'écriait de sa voix aiguë et froide Julius- Junius, je l'ai dit et je le répète, la Société sera jacobine, d'abord parce qu'elle n'obéira qu'à la Société mère des Jacobins, mais aussi parce qu'avec eux elle pensera, marchera et frappera énergiquement.

— Bravo ! reprenait Memmie Hussenot d'un ton bourru, de même que le Contrat social doit être notre évangile, Robespierre, en qui s'incarne l'esprit des jacobins, doit être notre boussole.

UN SOUPER CHEZ LA GILLOTTE i8i

Henriot-Laheycourt dodelinait de la tête en signe d'assentiment. Dès qu'il aperçut Nanine Gillot éclairée par le jour mourant, il s'inclina galamment devant elle :

■ — Salut à la maîtresse du logis, à l'aimable et sensible Nanine... Qu'elle est belle, mes amis !... On dirait la déesse Hébé descendue de l'Olympe pour verser le nectar aux patriotes !

La phraséologie mythologique lui revenait aux lèvres à la vue du beau sexe. Pour toute réponse, la Gillotte qui cherchait dans la pénombre un quatrième convive et s'étonnait de ne point le voir, s'écria :

— Hé bien ! et Claude Gamier, n'est-il point avec vous ?

— Garnier, répliqua J.-J. Renard, m'a chargé de ses excuses... Il a séance au directoire, mais il nous arrivera au dessert.

— En ce cas, mettez-vous à table ! cria derrière eux Manon Briquet.

Elle apparut au sommet de l'escalier, apportant un gigot rôti qui embaumait l'ail et* posa le plat sur la table, tandis que Nanine allumait deux lampesquinquets, car par ce temps pluvieux la nuit tombait plus vite.

Manon découpa le gigot et servit les convives attablés.

— Ah ! çà, mademoiselle Briquet, réclama Henriot en voyant que la tante restait debout, ne soupezvous pas avec nous ?

— Nenni, j'ai encore trop de besogne en bas... Je ferai comme le citoyen Gamier, je viendrai au dessert.

Les quatre soupeurs mangèrent d'abord silencieu-

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sèment. Après avoir dépêché une copieuse tranche \

de gigot, Hussenot tendit son verre à Nanine et |

dégusta à petits coups le vin pelure d'oignon que la ■

Gillotte avait versé. \

— Hum ! dit-il d'un ton de connaisseur, c'est de ■ rHormicey... Julius-Junius, mon camarade, je bois

à ta présidence, à la chute du tyran et au règne de la liberté et de l'égalité...

— Merci, répliqua Renard en choquant son verre, et moi, je bois à l'anéantissement des feuillants, des aristocrates et des robins que le scorbut royal a viciés !...

— Citoyens, soyons galants, proposa à son tour le solennel Henriot, buvons à la déesse qui nous a versé ce nectar !

— A vos santés, messieurs ! répondit Nanine en saluant.

Elle vida son verre, puis s'adressant à Hussenot :

— A propos de robins, demanda-t-elle, il paraît que le procureur-syndic Baujard a corsé d'un peu de vin républicain l'eau de son modérantisme ?... Lui qui, après le 20 juin, accusait Renard d'avoir insulté le roi, il a maintenant retourné son habit et il intrigue pour se faire élire à la Convention...

— Jusqu'à présent, objecta l'imprimeur, la conduite de Baujard est celle d'un patroite rectiligne... Garnier assure qu'il ne s'occupe que des questions militaires.

— Oui, interrompit sarcastiquement Julius-Junius, nous connaissons cette rengaine hypocrite : la lutte contre les ennemis du dehors, et, en attendant, on pactise avec les ennemis de l'intérieur. Baujard est un faux patriote et je lui arracherai son masque...

L'an dernier, malgré moi, il a soustrait à la justice nationale deux aristocrates compromis dans l'affaire de Varennes. Grâce à lui, Tex-chanoinesse d'Eriseul et le traître Vendières intriguent maintenant à l'armée de Condé.

— Tu ne m'avais jamais parlé de ça ! remarqua Nanine.

— A quoi bon ? c'était un échec... J'avais pourtant réussi à pénétrer jusqu'au repaire des conspirateurs, au fond de l'Argonne, et les gardes nationaux s'étaient déjà emparés de la chanoinesse, quand Baujard est survenu... Il n'est point, paraît-il, insensible aux beaux yeux de cette intrigante et il a préféré trahir la nation que de laisser emmener...

— Sa maîtresse... C'est bien clair, pardine ! acheva la Gillotte dont l'œil s'allimia. — Elle était piquée d'une pointe de jalousie à l'encontre de cette chanoinesse qui avait su charmer un homme qui s'était dégoûté d'elle. Les femmes, même les plus légères, éprouvent un secret dépit contre celles qui leur ont succédé dans le cœur d'un ancien amant.

— Sa maîtresse ? répéta Hussenot avec un gros rire ; lui, l'homme austère, se serait laissé enjôler par une aristocrate ?... Vous m'étonnez !

— Austère !... s'écria la Gillotte, vous me la baillez belle avec son austérité. Nous savons ce qu'en vaut l'aune. Il se cache mieux que les autres, et voilà tout. Retenez ce que je vous dis : c'est un malin ; si vous ne 1 écrasez pas, il vous marchera dessus !

— Comme vous y allez ! riposta Hussenot ; j'ai la peau trop dure pour qu'on m'écrabouille, moi, et je saurai me défendre. Si Baujard me gêne, il ne pèsera pas deux onces... Je lui réglerai son compte !

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— Il faudra en venir là, déclara froidement Julius- Junius, le procureur-syndic est une des branches sèches de Tarbre social que le mordant de la hache doit atteindre.

— Sic pereant omnes inimici tui ! psalmodia Henriot, qui avait le vin gai.

Au gigot à Tail avaient succédé la truite et les écrevisses fortement épicées. On les arrosait de larges rasades du vin léger et capiteux des coteaux de rOrnain. A mesure que les convives dégustaient ces deux mets chers aux gourmands du cru, leurs têtes s'échauffaient. Ils avaient le verbe plus haut et les langues plus déliées.

Les deux lampes éclairaient curieusement ces différentes physionomies enluminées par la discussion et la bonne chère : — Nanine, les yeux luisants, les narines dilatées et la bouche provocante ; Henriot, émoustillé, mais solennel encore dans sa griserie ; Hussenot, fougueux et débraillé, les joues encadrées de favoris roux, Toeil caché sous des sourcils bourrus ; Julius-Junius, plus pincé, plus retenu et profitant de la surexcitation de ses collègues pour les pousser à des mesures violentes. — Bien que son jeune âge ne lui permît pas de songer à entrer immédiatement à la Convention, il nourrissait secrètement Tespoir d'y remplacer, en temps opportun, un député complaisant qui démissionnerait en sa faveur. Il manœuvrait donc de façon à faire passer parmi les futurs élus un homme de paille qui serait à sa discrétion. Il redoutait par-dessus tout de voir François Baujard figurer dans la députation de la Meuse. Aussi insistait-il avec véhémence pour que les choix ne portassent que

sur des noms désignés par la Société mère des Jacobins.

• — Les sociétés populaires, déclarait-il, sont seules souveraines, parce qu'elles sont la plus pure quintessence du civisme ; leurs décisions doivent être exécutées sans discussion. Les citoyens qui, sous prétexte de conciliation et de prétendu patriotisme, enverraient à la Convention des modérés ou des feuillants, commettraient un crime !

Comme il achevait, neuf heures sonnèrent à l'ancienne église des Augustins. Au même moment on entendit tinter la clochette de la boutique et, peu après, un nouveau venu surgit au sommet de l'escalier, en compagnie de Manon Briquet.

— Enfin, voici l'administrateur Garnier ! s'écria Nanine en se levant pour accueillir le retardataire.

Grand, solidement charpenté, Claude Garnier, qui devait plus tard siéger à la Convention, apparut vêtu d'un habit marron à amples revers et d'un gilet blanc sur lequel flottaient les bouts d'une cravate distraitement nouée. Sa figure rasée, plus longue que large, était surtout remarquable par un nez proéminent, des yeux gris à fleur de tête et une bouche un peu boudeuse. Sa physionomie ouverte avait une rassurante expression d'honnêteté ; mais dans la structure étroite et fuyante du front on devinait une imagination exaltée et une fermeté poussée jusqu'à l'entêtement.

— Garnier, cria le classique Henriot-Laheycourt, tarde venientibus ossa, ce qui signifie en français que les absents ont tort. Il n'y a plus de truite ni d'écrevisses, mais il reste encore du vin de l'Hormicey... Viens trinquer avec nous 1

Claude Garnier ne paraissait pas d'humeur à plaisanter ; d'un geste il repoussa la chaise qu'on lui offrait.

— Mes camarades, dit-il avec une gravité émue, il ne s'agit plus de rire... L'heure est aux propos sérieux et aux résolutions énergiques... Hier, les Prussiens ont franchi la frontière entre la Chiers et la Moselle. Ils sont aux portes de Longwy et leurs bataillons incendient déjà les villages...

— Les malabres /... grommela Hussenot.

— Quelles mesures compte prendre le Département ? demanda Julius-Junius devenu très pâle.

— Le Département fera son devoir... Il s'occupe activement de l'enrôlement des volontaires.

— La première mesure qui s'impose, ce me semble, répliqua Renard, c'est la répression des complots des aristocrates... Nous sommes environnés de traîtres et le Département lui-même renferme dans son sein des personnages suspects. N'est-ce pas dans le directoire de la Meuse qu'un procureur-syndic a osé demander la suppression des sociétés populaires ?...

— De grâce, s'exclama Garnier avec emportement, trêve aux dissensions intestines et aux suspicions intempestives !... Je réponds du patriotisme de mes collègues comme du mien. Nous sommes prêts à donner notre vie pour le salut du pays et nous ne pensons en ce moment qu'à chasser l'étranger... Il faut que tous les bons citoyens nous imitent : les hommes valides doivent empoigner un fusil, les femmes doivent envoyer leurs fiancés et leurs maris à la frontière... Toi-même, mon camarade, tu dois ton sang à la patrie et demain, je l'espère, tu te

joindras aux volontaires qui voleront à la défense de Verdun... Quant aux mesures à prendre pour museler les aristocrates, rassure-toi... Je te promets de faire son affaire au premier qui bougera !... Vivre libre ou mourir, voilà le mot d'ordre. Que tout Français offre vaillamment sa poitrine aux baïonnettes, et avant peu le sol de la patrie sera débarrassé des étrangers qui le souillent !...

Tous se taisaient, involontairement remués par Texaltation de ce marchand de toiles de la rue Entre-deux-Ponts, que le souffle patriotique inspirait et grandissait tout à coup. Garnier s'approcha de la table, y prit un verre plein et le leva :

— Vive la Nation ! s'écria-t-il, puis ayant vidé le verre d'un trait :

— Maintenant, ajouta-t-il, je retourne à la besogne; le directoire restera en permanence cette nuit... Bonsoir, mes amis, et haut les cœurs !

La communication de l'administrateur avait coupé l'appétit aux convives de la Gillotte ; Henriot- Laheycourt et Hussenot, dégrisés par la perspective de l'invasion, ne songeaient plus qu'à regagner leur logis respectif.

— Nous te suivons, dit l'imprimeur à Garnier, bonne nuit, citoyennes !... Manon Briquet, ayez l'obligeance de nous éclairer.

Julius-Junius, taciturne et soucieux, s'apprêtait à accompagner ses collègues, quand brusquement une main lui saisit le bras :

— Reste ! lui chuchota Nanine à l'oreille.

Il s'appuya contre la rampe de l'escalier et quand la porte de la boutique se fut refermée sur les partants, il revint vers Nanine.

— Qu'as-tu à me dire? demanda-t-il impatiemment, en essuyant son front moite.

— Ceci simplement, répliqua la Gillotte en se campant devant lui : ta place est ici et non à la frontière... J'espère bien que tu ne suivras pas les conseils de ce finaud de Garnier !

— Pourtant, objecta-t-il avec ennui, si les autres partent, j'aurais mauvaise grâce à rester.

— Laisse donc, tu es président de la Société populaire et tu ne peux pas abandonner ton poste !... Ne vois-tu pas que Garnier cherche à t'éloigner, de peur que tu ne contrecarres ses projets ? Toi absent, son élection est assurée, ainsi que celle de Baujard... Si tu désires faire le jeu de ton ennemi, tu n'as qu'à prendre un mousquet et t'en aller recevoir des horions à Verdun !

— Mais si je ne m'enrôle pas, les modérés m'accuseront de manquer de patriotisme et Baujard se servira de ce prétexte pour ruiner ma popularité... Ah ! ce misérable robin, comme je le hais !

— Pas plus que moi ! grommela Nanine entre ses dents... Baujard nous gêne ; ce n'est pas toi qui dois partir, c'est lui qu'il faut éloigner et compromettre... Laisse-moi y rêver ; je trouverai un biais... Tu sais, m'n'ami, que je t'ai toujours bien conseillé ?

— Oui, Nanon, tu es une fille d'esprit... Mais le procureur-syndic passe pour un fervent patriote et au moment où les Prussiens menacent la Meuse, sa situation est d'autant meilleure qu'on a besoin de lui.

— Eh! nigaud, c'est justement de ce fameux patriotisme qu'il faut nous servir pour lui tendre un piège l

— Un piège ! s'écria Renard dont la figure s'éclaircit,... tu as quelque chose en tête, Nanon ?

— Pas encore, mais je cherche... En attendant, ne bouge pas ; fais le malade... Si tu cèdes, tu es perdu... Manger ou être mangé, il n'y a pas de milieu !

Et sur cet axiome qui, au fond, résume crûment la raison dernière des révolutions, Nanine embrassa son amoureux et le congédia.

Les troupes impériales et royales étaient entrées en France le 19 août ; mais la petite armée des émigrés qui s'intitulait pompeusement Yarmée du Centre n'avait pas encore franchi la frontière. Sous les ordres des maréchaux de Broglie et Castries, elle campait alors dans le Luxembourg, à Stadtbredimus. Les princes avaient établi leur quartier général dans un château voisin. Cantonnés dans la boue et sous l'ondée, les régiments de ligne, les compagnies de la maison du roi et les bataillons formés par les coalitions des provinces, attendaient en maugréant l'ordre de se remettre en marche.

Après être tombée toute la nuit, le 26 août au matin, la pluie cessa un moment. Un violent vent d'ouest chassait dans le ciel d'opaques nuées couleur de suie. Bien que, par intervalles, de brèves et pâles soleillées courussent sur les chemins défoncés, sur les prairies semées de flaques miroitantes, on pressentait que l'accalmie serait de peu de durée, et que l'averse recommencerait avant là fin du jour. Néanmoins, profitant de cette embellie, de nombreux groupes d'officiers et de soldats stationnaient

sur la petite place rectangulaire formée par l'église, Tauberge du village et les bâtiraents de la poste. Crottés et trempés, des chevaliers de Saint-Louis conduisaient eux-mêmes leurs chevaux à Tabreu-' voir ou regagnaient le camp, pliés sous le poids d'une botte de foin. Un vieux noble à la mine hautaine, rhabit en loques, les souliers troués, traînait péniblement un seau rempli à la fontaine publique, tandis que, penché sur le bord de Tauge dont Teau troublée lui servait de miroir, un officier supérieur en bras de chemise se faisait la barbe en plein air. Devant l'église, un peloton de jeunes soldats, presque des enfants, ayant suivi leurs pères à l'étranger, s'exerçaient au maniement d'armes sous la direction d'un gentilhomme au poil gris, à la voix rude, à la face rébarbative. Pendant les repos, on voyait ces adolescents tirer de leur poche un morceau de pain noir qu'ils grignotaient dédaigneusement, après en avoir enlevé la mie dont ils se jetaient des boulettes au nez.

Comme contraste à cette misère, dans la prairie mouillée qui s'étendait très vaste à l'opposé de la place, des rangées de berlines armoriées et de carrosses dorés s'alignaient. C'étaient les équipages des femmes ou des maîtresses des grands seigneurs de l'émigration. Persuadés que cette guerre ne serait qu'une courte promenade triomphale, ils avaient emmené avec eux leur famille ou leurs bonnes amies. Filles, femmes et marmots voyageaient à leur suite, encombrant les routes et retardant la marche du corps d'armée. Les maisons du village n'étant pas assez nombreuses pour loger ce personnel féminin, les émigrées jeunes et vieilles

s'entassaient dans des granges ou couchaient dans les voitures. Elles y vaquaient aux moindres détails de leur toilette, toutes portes ouvertes, au grand ébahissement des campagnards scandalisés d'un tel sans-façon. En ce moment même, les flâneurs groupés aux abords de la poste lorgnaient une de ces dames en train de s'ajuster dans sa berline. — En jupon court et en corset, les cheveux gris poudrés à profusion, sans se soucier de Tindiscrète curiosité des passants, elle mettait son rouge à Taide d'une houppe d'ouate liée au bout d'un bâtonnet.

Des gentilshommes de tout âge se bousculaient autour de la boîte aux lettres, où tombaient des avalanches de plis cachetés.

' — Hé ! hé ! dit un capitaine portant l'uniforme bleu à retroussis d'hermine des compagnies bretonnes, voici la marquise de Fréhaut qui procède à son petit lever,

— Elle a encore d'appétissantes épaules pour une femme qui a passé la quarantaine, observa un officier de la maison du roi.

— Tiens, c'est vous, Jarjaye !... Nous apportezvous des nouvelles ?

— Oui, messieurs, et d'excellentes !... Longwy a capitulé avant-hier et le bataillon autrichien de Matthisen occupe la forteresse. Je tiens la chose du courrier qui est venu l'annoncer à M. le comte de Provence.

— Vive le roi ! messieurs, s'écria l'ofhcier breton en agitant son tricorne, avant trois semaines nous serons à Paris !

— Croyez-vous, jeune homme ? demanda anxieusement un chevalier de Saint-Louis. — Coiffé d'une

perruque jaune/maigre et dépenaillé, il déposait avec précaution un large pli dans la boîte aux lettres.

— Parbleu ! affirma M. de Jarjaye, j'en suis si sûr que je viens d'écrire à mon intendant de tenir mon pavillon de la rue Bellechasse prêt pour' la mi-septembre.

— Jarjaye a raison ! ajouta la marquise de Fréhaut, qui avait parachevé sa toilette et qui arrivait, crêpée, fardée et pomponnée, en robe de soie brochée et en souliers à hauts talons ; — je partage absolument sa conviction, à telles enseignes que je commande ce matin à M"^ Teillard, la bonne faiseuse, un déshabillé de taffetas mauve avec le pierrot de satin feuille morte... Je ne veux pas, à la rentrée, avoir Tair de revenir de chez les Hurons !

— Mais alors, si Longwy est pris, repartit maussadement l'homme à la perruque jaune, notre place, à nous autres gentilshommes français, devrait être à la tête et non à la queue des armées étrangères... Pourquoi diantre nous fait-on lanterner ici ?

— Ah ! pourquoi !... Demandez-le au duc de Brunswick... N'est-ce pas lui qui règle l'ordre et la marche, et n'a-t-il pas la prétention de nommer les gouverneurs des provinces soumises ?

— C'est honteux, protesta la marquise de Fréhaut, et les princes avalent toutes ces couleuvres ?

— Les princes ! répliqua aigrement le chevalier de Saint-Louis, les princes ont reçu de FAutrichè deux cent mille florins et ils vivent grassement làdessus, eux, leurs aides de camp, leurs tartares et leurs cuisiniers... Ils se gobergent tandis que nous souffrons de la faim, nous autres qui avons risqué nos biens et notre peau pour eux !... Hier soir,

y 3,1 vu le vieux comte de Boishubert qui rejoignait péniblement sa compagnie, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de sa baïonnette pour ne pas les user. Ça fendait le cœur !

— Les princes se moquent de nos misères.

— Leur égoïsme est révoltant !

— Messieurs, de grâce, s'exclama Jarjaye, soyez plus indulgents... Songez que notre Roi est prisonnier et que nous devons rester unis pour le délivrer !...

Comme il achevait, à l'extrémité du village des tambours battirent aux champs et Ton vit déboucher sur la route qui longeait la prairie tout un brillant état-major, escortant une calèche traînée par quatre chevaux. — C'était le comte de Provence qui sortait du quartier général en compagnie du duc de Broglie.

Replet, la tête forte, la figure spirituelle, Monsieur, frère du roi, portait sur un habit gris de fer des épaulettes d'or qui scintillaient au soleil. Il paraissait gaillard et entretenait gaîment le petit maréchal de Broglie, dont la mine chétive contrastait avec l'embonpoint du prince. — Presque aussitôt, parmi les groupes épars sur la place, le bruit se répandit que Monsieur se rendait à Longwy et immédiatement cette rumeur opéra un changement à vue.

Le spectacle du frère du roi, courant sur la route de France au milieu de son état-major, réchauffa l'enthousiasme de ces gentilshommes exaltés et légers, épris de mise en scène et de parades. Le dévouement à la cause royale eut soudain raison des découragements et des rancunes. Les têtes se décou-

vrirent, les chapeaux s'agitèrent frénétiquement et de joyeux cris de : «Vive Monsieur! Vive le Roi ! » accompagnèrent longtemps la calèche princière.

— Messieurs, reprit Jarjaye, ayons confiance. J'ai idée que nous ne moisirons pas ici. Dans quelques jours vous rentrerez victorieux au milieu de vos vassaux humiliés et repentants.

— Dieu vous entende, monsieur ! dit le gentilhomme à la perruque jaune, il me tarde de corriger les misérables jacobins qui ont eu Faudace d'apposer les scellés chez moi.

— La France a besoin d'une leçon, déclara un abbé.

— Nous chasserons les prêtres intrus ! proclama l'officier breton.

— Nous mettrons en cage les loups et les louveteaux républicains et nous châtierons la canaille réfractaire ! s'écria M""^ de Fréhaut.

— En attendant, marquise, répliqua gaîment Jarjaye, prenons le temps comme il vient... Vous verra-t-on ce soir au pharaon de la princesse de Monaco ?

— Oui certes, j'irai, car je suis à sec et j'ai grand besoin de me refaire.

— Et moi, ajouta un pimpant capitaine de l'escadron de Monsieur-Dragons, j'irai y retrouver une adorable personne pour laquelle j'ai rimé ce matin un madrigal qu'il faut que je vous dise... Sachez d'abord qu'elle a eu la cruauté de me redemander un billet fort doux qu'elle m'avait écrit... Et maintenant, voici mon quatrain :

Vous le voulez !... je brûlerai Cette lettre si tendre ;

Sur mon cœur je la poserai Pour la réduire en cendre...

Comment le trouvez-vous?

— C'est du dernier galant, vicomte ! affirma M. de Jarjaye, tandis que les autres approuvaient d'un air entendu.

Le vicomte saluait en pirouettant. Tout à coup il s'arrêta pour lorgner une jeune femme qui sortait de l'auberge, au bras d'un vieux monsieur aux épaules voûtées.

— Messieurs, voici une nouvelle débarquée... Et des plus agréables, ma foi !... La connaissezvous ?

— • Parbleu, repartit Jarjaye, c'est la chanoinesse d'Eriseul avec son fidèle garde du corps, le chevalier de Vendières... Je vais lui baiser les mains et je saurai par le menu de quoi il retourne, car elle est en correspondance avec le prince de Prusse...

Il courut lestement vers Hyacinthe et son compagnon, qui l'accueillirent amicalement. Au bout de quelques minutes il revint, la mine épanouie, vers le groupe qui stationnait devant la boîte aux lettres :

— J'avais raison d'espérer, annonça-t-il d'un ton confidentiel... Messieurs, graissez vos bottes ; marquise, préparez vos paquets... Le quartier général a reçu l'ordre de marcher... Demain soir, nous coucherons en France !

On cria bravo autour de lui et on se sépara en se congratulant. Ces frivoles esprits qui tout à l'heure s'aigrissaient et se dépitaient, passaient maintenant de la colère à la confiance. Les souffrances étaient

oubliées ; on ne songeait plus qu'à la joie de rentrer victorieusement à Paris.

La chanoinesse, au bras de M. de Vendières, s'était dirigée vers la prairie, à la recherche de la berline qui Tavait amenée à Stadtbredimus. Dès qu'elle Teut retrouvée, elle laissa au chevalier le soin de s'entendre avec le postillon pour le départ et s'en revint seule par les rues du village.

A elle aussi il tardait de rentrer en France. La nouvelle des premiers succès des troupes coalisées avait rendu l'essor à ses rêves chevaleresques. En dépit du ciel pluvieux et des chemins boueux, une aube radieuse se levait en elle et lui ensoleillait l'avenir. — La France purgée des factieux qui la souillaient, le roi délivré, la monarchie rétablie dans sa gloire, les pompes et les fêtes de Versailles ; — elle voyait tout ce mirage à travers les menaces de l'averse prochaine, — Elle n'était pas cependant entièrement possédée par ces visions ambitieuses. Au tréfonds de son cœur elle s'attendrissait parfois en repensant à la possibilité de revoir François Baujard. Depuis que sous les charmilles du Fouraux-Moines le député l'avait passionnément serrée contre sa poitrine, une lente évolution se produisait dans l'âme d'Hyacinthe. Quelque chose du robuste amour de Baujard pénétrait peu à peu la jeune femme et lui donnait des sensations jusque-là inéprouvées. Bien qu'elle vécût en un milieu où la galanterie se trouvait pour ainsi dire mêlée à l'air respirable, la chanoinesse était restée à l'abri de tout reproche. Aimant les hommages, ayant conscience du charme qu'elle exerçait, elle avait traversé néanmoins, sans dommage pour sa vertu, une

atmosphère surchauffée de sensuaHté. Les intrigues amoureuses dont elle était témoin dans cette société mélangée de l'émigration, lui donnaient une précoce expérience, sans gâter son cœur ni pervertir son esprit. Elle avait trop de fierté pour succomber aux tentations de plaisir dont elle était entourée ; trop de délicatesse pour se laisser toucher par des propositions galantes, dont la brutalité se voilait à peine sous une phraséologie sentimentale et fleurie. La virile passion de Baujard seule l'avait troublée. Elle admirait l'énergique volonté de cet homme qui, tout en l'aimant avec violence, était assez maître de lui pour s'éloigner. Souvent elle resongeait à ce court tête-à-tête sous la charmille. Elle revoyait la grave et expressive figure du député, tendrement penchée vers la sienne, et parfois elle regrettait de ne point lui avoir accordé le baiser d'adieu que ses lèvres silencieusement éloquentes semblaient solliciter. Toute" sa chair frémissait à ce ressouvenir et, en ce moment, à la veille de rentrer en France, Hyacinthe se sentait étrangement émue par l'hypothèse d'une rencontre possible avec Baujard. — N'était-il pas l'un des administrateurs de ce département qu'elle allait traverser tout d'abord avec les armées victorieuses? — La jeune femme éprouvait un sourd mouvement de joie à la pensée de consoler ce républicain vaincu, en lui avouant, franchement cette fois, la tendre admiration qu'elle avait pour lui.

La pluie qui recommençait à tomber la força de rentrer à l'auberge où elle occupait une étroite chambre avec M""^ de Rosnes.

Dans cette petite pièce nue, blanchie à la chaux, pauvrement meublée d'une couchette et de deux

chaises, elle trouva sa tante assise près de la fenêtre, avec son paroissien sur les genoux. Frileusement emmitouflée dans une mante à capuchon, M""^ de Rosnes se morfondait en regardant la pluie noyer rhorizon.

— Te voici enfin, mignonne, dit-elle d'une voix gémissante, tu reviens à propos... Le temps me durait déjà... Quand je vois tomber cette pluie, je n'ai plus pour deux sous de courage et il me semble que je ne rentrerai jamais chez nous !

— Ma bonne tante, répondit Hyacinthe, en la baisant sous ses coiffes, chassez vos idées noires... Nous partons demain et M. de Vendières est allé s'entendre avec le postillon... Nous nous dirigerons droit sur Verdun qui se rendra, comme Longwy, au premier coup de canon, et avant huit jours vous serez dans votre hôtel du Bourg, où vous reprendrez vos chères habitudes.

— Ainsi soit-il, ma fille!... Mais depuis tantôt quatorze mois que nous courons les chemins, je n'ai plus confiance... Je me figure qu'il nous arrivera encore quelque malencontre...

Ainsi que l'avait annoncé la chanoinesse, on reçut l'ordre de partir le lendemain. Dès le matin, le corps des émigrés commença sa marche en avant. Les régiments dont presque tous les soldats étaient nobles, défilèrent sur la route détrempée. Malgré la pluie qui ne cessait pas, on cheminait gaiement, sac au dos. De vieux gentilshommes trottinaient, appuyés sur une canne ou soutenus par un de leurs fils. De temps en temps, pour narguer l'averse, des compagnies entières chantaient « Pauvre Jacq^ies » ou « 0 Richard, 0 mm roi I » De longues charrettes

étroites, aux cerceaux recouverts d'une bâche de toile, traînaient les éclopés et les malades. A la suite, sur deux files, roulaient au pas les calèches, les berlines, les carrosses armoriés, cahotant aux ornières avec leur charge de femmes et d'enfants.

Quelques-uns de ces équipages, au-dessus desquels s'amoncelaient des cartons et des caisses, avaient sous l'ondée une physionomie lamentablement grotesque et menaçaient à chaque instant de verser. Parfois l'encombrement était tel et le chemin si mauvais, qu'on s'arrêtait brusquement, sans savoir comment on pourrait démarrer. Les chevaux ruaient, les postillons sacraient et s'injuriaient, des femmes se trouvaient mal ; à travers les rafales et le ruissellement de la pluie, les cris de terreur, les hennissements, les claquements de fouet, les jurons furieux formaient un chœur étrange, peu fait pour rassurer les voyageuses. Après de mortelles heures d'attente et d'effarement, on se remettait en route, un calme relatif se rétablissait et, s'il survenait une éclaircie dans le ciel, on oubliait toute cette tablature pour ne plus penser qu'aux joies du retour.

Vers cinq heures de l'après-midi, on atteignit la frontière et, de nouveau, des chants et des hurrahs saluèrent la vue de la terre de France. Hyacinthe, trop impatiente pour supporter la lenteur et les nombreux arrêts des voitures, voyageait à cheval côte à côte avec Daniel de Vendières, qui baissait le dos sous le flagellement de l'averse. Tantôt elle chevauchait à la portière de la berline où frissonnait M"® de Rosnes, tantôt énervée par ces longs piéti-

nements sur place, elle prenait le trot à travers les prés, laissant à Daniel le soin de veiller sur sa tante.

Lorsqu'on eut passé la frontière, le corps des émigrés se dirigea sur Thionville ; les fourgons, les charrettes et la majeure partie des équipages armoriés suivirent à distance, tandis que quelques carrosses, et entre autres celui de M""^ de Rosnes, laissant Longwy sur la droite, tournèrent vers Arrancy où campait Tannée prussienne.

On circulait à Taise sur cette route moins encombrée, et Daniel ainsi que Hyacinthe pouvaient trotter de compagnie en avant du carrosse. — ■ Le vent était tombé ; à la pluie battante avait succédé une bruine menue qui voilait comme d'une gaze grise la campagne et les arbres de bordure. A travers cette vapeur, les deux voyageurs aperçurent tout à coup, à un tournant, un maigre et long cavalier, au feutre rabattu. Le nouveau venu montait une haridelle haute sur jambes, aussi maigre que lui, et se rapprochait peu à peu du carrosse roulant en sens opposé.

— Singulière silhouette ! observa Vendières, il me semble Tavoir déjà vue quelque part.

— Oui, répondit la chanoinesse ; si mon pauvre Damloup n'avait pas été écharpé devant rnoi, je jurerais que c'est lui.

Maintenant le cavalier n'était plus qu'à dix pas. On distinguait sa figure osseuse, zébrée de balafres et percée de deux yeux émerillonnés, que la surprise écarquillait.

— Enfin on se rencontre ! cria-t-il d'une voix enrouée ; soyez les bienvenus, mes camarades !

' — Dieu nous bénisse ! balbutia Vendières, c'est le spectre de Jérémie.

— C'est pardieu bien Jérémie en chair et en os, répliqua le cavalier, ou du moins c'est ce qu'en ont laissé ces gredins de révolutionnaires... Bonsoir, chevalier !... Madame Hyacinthe, ça me fait chaud au cœur de vous revoir en santé !

— Mon brave Jérémie, dit la chanoinesse en lui serrant les m.ains, c'est donc vous, bien vrai?... J'en crois à peine mes yeux.

— Ah ! je suis revenu de loin, allez !... Les malabres m'avaient troué comme une écumoire, et un autre y serait resté ; mais j'ai le coffre solide et, grâce à l'ami Parfondrupt qui est venu me ramasser après le départ des bandits, j'ai pu me rechaver,,. Seulement, dame, cette affaire-là ne m'a pas embelli...

Il ôtait son chapeau et montrait sa face affreusement couturée.

— Voyez, continua-t-il, ma frimousse est tavelée de viselles (cicatrices) * mais les sacrés-matins me paieront la casse !... Quand nous avons su que les troupes alliées étaient à Longwy, Courouvre, Parfondrupt et moi, nous sommes partis pour faire campagne avec les princes... Les camarades sont restés à Arrancy et j'ai trotté en avant, à l'espère!... Bien m'en a pris, puisque je vous ai rencontrés.

— L'armée des princes se dirige sur Thionville, repartit Hyacinthe, et nous allons rejoindre l'étatmajor du duc de Brunswick qui rtiarche sur Verdun... Accompagnez-nous, Jérémie ; les Prussiens sont nos alliés et avec eux aussi bien qu'avec

les princes vous trouverez occasion d'être utile au roi.

Jérémie de Damloup ébaucha une grimace que ses lèvres balafrées rendaient encore, plus éloquente.

— Je n'aime pas beaucoup les têtes carrées, grommela-t-il, mais que soit !... Je ne veux pas vous fausser compagnie, madame Hyacinthe... Où vous irez, j'irai.

Il prit le trot à côté de la chanoinesse. — L'équipage de M""^ de Rosnes avait quitté la grand'route pour s'engager dans le chemin d'Arrancy et les trois cavaliers s'étaient rangés pour le laisser passer. La bruine cessait peu à peu ; à l'ouest, derrière un village enfoui parmi les peupliers, le ciel se découvrait et une large coulée de rayons empourprait la prairie et la chaussée plantée d'ormeaux. Tout à coup les trois compagnons entendirent derrière eux une tumultueuse galopade, et se retournant vers la route, ils aperçurent une longue file de cavaliers. C'était le roi de Prusse qui chevauchait vers Pillon avec son état-major.

Au soleil couchant, les uniformes chamarrés d'or flambaient, les sabres cliquetaient ; les uhlans de l'escorte caracolaient tenant droit leurs lances dont les banderoles s'agitaient et dont les pointes jetaient des éclairs. L'éblouissant cortège royal passa comme une trombe lumineuse, puis disparut derrière un pU de terrain.

Le soleil à son tour, comme s'il ne se fût montré que pour saluer cette pompe militaire, se replongea brusquement dans les nuées.

Jérémie de Damloup hochait la tête.

— Ces maures Prussiens, murmura-t-il, saccagent

tout là où ils passent... Je sais bien qu'ils vont au secours du roi et que la guerre, c'est la guerre... N'importe, il vaudrait mieux laver son linge sale en famille, et je regrette que nous n'ayons pas fait seuls toute la besogne !

Le directoire du département de la Meuse siégeait à mi-chemin de la ville basse et de la ville haute, dans les bâtiments de Tancien château ducal, occupés précédemment par la Chambre des comptes du Barrois. Depuis la fin d'août, les administrateurs, ayant à leur tête le président Temaux et le procureur-syndic François Baujard, y restaient pour ainsi dire en permanence, car les événements se précipitaient avec une hâte tragique. D'heure en heure, des courriers gravissaient la côte des Prêtres, apportant au Département de graves nouvelles : — Verdun investi le 29 août par Tarmée prussienne ; — après vingt-quatre heures de bombardement, la ville capitulant, malgré l'opposition du commandant de place Beaurepaire et du lieutenant-colonel Marceau ; — la même nuit, suicide de Beaurepaire, qui avait préféré la mort à une capitulation honteuse. — On l'avait trouvé gisant sur le parquet de sa chambre, vêtu d'un habit de garde national et d'une veste de satin blanc, culotté de peau et ceint de son épée, ayant deux balles dans la tête.

Le bruit de ce second succès des armées ennemies s'était rapidement répandu. La population du chef-lieu, prise de terreur et se rappelant les menaces de Brunswick, ne rêvait plus que pillage et incendie. Le 4 septembre au matin, de tumultueux attroupements se formaient devant les bâtiments de l'ancien château. Sous les fenêtres du directoire, une foule enfiévrée par la peur demandait impérieusement des nouvelles et, irritée du silence des autorités, criait déjà à la trahison.

Dans la salle du conseil, les administrateurs, pâles d'une nuit blanche passée à délibérer, écoutaient nerveusement la lecture des dépêches apportées par les^ derniers courriers. Troublés par le tapage de la rue, quelques-uns prêtaient plus d'attention aux cris du dehors qu'au texte des lettres que le président Ternaux lisait d'une voix morne.

Par les fenêtres à petits carreaux, la froideur grise d'un ciel pluvieux éclairait à grand'peine la table tendue de drap vert, autour de laquelle s'accoudaient les membres du conseil. Dans ce jour terne on distinguait néanmoins sur la tapisserie la tache blafarde faite par la Déclaration des Droits de l'Homme, placée derrière le fauteuil présidentiel, et au-dessus, les grosses lettres blanches de l'inscription : « Vivre libre ou mourir ! )>

— Citoyens, disait Ternaux, les courriers de ce matin nous apportent de fâcheuses nouvelles... Les Prussiens commencent leur œuvre de vengeance. Dès avant-hier soir, deux détachements sont partis, l'un pour Saint-Mihiel et l'autre pour Varennes, afin d'y saisir les citoyens qui ont aidé à l'arrestation de Louis XVL Us n'ont pas trouvé le patriote Sauce,

heureusement ; mais M'"^ Sauce, terrifiée à la vue des soldats ennemis, s'est jetée dans un puits d'où on Ta retirée expirante. Quant au vénérable maire de Varennes, au vertueux Georges, les scélérats Font emmené, chargé de fers, à Verdun...

Les figures se rembrunissaient. En écoutant ces détails, plus d'un administrateur sentait un froid lui courir dans le dos. François Baujard, remarquant rémoi de quelques-uns de ses collègues, se leva pour une motion.

— Messieurs, observa-t-il, la population de Bar est déjà très surexcitée et vous penserez sans doute, comme moi, qu'il est inutile de divulguer ces tristes nouvelles. Je demande donc que chacun de nous s'engage par serment à ne rien révéler au dehors de ce qui se passe ici.

— Baujard a raison, opina l'administrateur Garnier ; la peur ne doit pas troubler les poitrines républicaines... Je connais Georges, c'est un brave !... Il mourra plutôt que de courber le front devant les oppresseurs... Luitons-le, ne nous laissons pas intimider par de lâches représailles. Que chacun de nous grave dans son cœur la devise inscrite sur ce mur : « La liberté ou la mort ! ^>

Tandis qu'il parlait, le tapage d'une altercation montait dans le vestibule qui précédait la salle des séances. Tout à coup la porte s'ouvrit et le concierge du Département, Justin Curel, apparut essoufflé, la figure empourprée de colère.

— Monsieur le président, s'écria-t-il, malgré vos ordres et malgré moi, une députation de la Société populaire a pénétré dans les couloirs... Les délégués du club insistent pour être introduits.

Le président Ternaux, visiblement contrarié de cette interruption, consulta à voix basse 'le procureur-syndic.

— Répondez aux délégués, répliqua-t-il, que nous ne pouvons en ce moment leur donner audience.

— Dites-leur, ajouta brièvement Baujard, que le soin de la défense nationale réclame tous nos instants... Le salut public avant tout !...

Mais la porte brusquement poussée livrait déjà passage à Julius-Junius Renard. Derrière lui se montraient Henriot-Laheycourt, Timprimeur Hussenot et un relieur nommé Coco Jacquot, qui avait cru devoir pour la circonstance coiffer le bonnet rouge.

— Citoyens, protesta effrontément Renard, c'est précisément parce que le salut public nous préoccupe comme vous, que la Société populaire nous envoie ici... Le démon des batailles agite ses chaînes et ses torches. On a vu des uhlans prussiens à une lieue de la ville, à Naives, où ils ont pillé une maison. Les patriotes s'alarment, tandis que dans leur repaire les aristocrates se réjouissent. En ces pénibles circonstances, la Société populaire désire savoir quelles sont les mesures prises par le Département, d'une part pour protéger nos concitoyens contre les violences de l'ennemi et, d'autre part, pour arrêter les complots des ex-nobles. Mandataires du peuple, nous vous proposons donc...

— Nous sommes investis de la confiance du Département, interrompit sèchement Baujard, et nous saurons nous en rendre dignes, mais nous exigeons avant tout qu'on ne trouble pas nos délibérations... L'heure est grave et nous n'avons pas de temps à perdre en vains discours.

— D'ailleurs, reprit Ternaux d'un ton plus conciliant, nos concitoyens peuvent se rassurer : le général Kellermann, qui marche sur Ligny, a détaché trois régiments de chasseurs et un bataillon de grenadiers pour défendre notre ville ; Dumouriez occupe les défilés de TArgonne et il vient d'adresser aux populations de la Meuse et des Ardennes une proclamation digne des temps antiques.

— Lisez-la, citoyen président, insista l'administrateur Garnier, il est bon qu'on la connaisse.

D'une voix émue Ternaux lut la proclamation datée de Grandpré, qui se terminait par cet énergique paragraphe :

« Si les Prussiens et les Autrichiens s'avancent pour traverser les défilés que je garde en force, je ferai sonner le tocsin dans toutes les paroisses, en avant et en arrière des forêts d'Argonne. A ce son terrible, que tous ceux d'entre vous qui ont des armes à feu se portent chacun en avant de sa paroisse, sur la lisière du bois... ; que les autres, munis de pelles, de pioches et de haches, coupent le bois et en fassent des abatis... Par ce moyen prudent et courageux vous conserverez votre liberté et vous nous aiderez à donner la mort à ceux qui voudraient nous la ravir... »

— Voilà qui est parler ! s'écria Garnier ; les Islettes et Grandpré deviendront, comme l'a dit Dumouriez, les Thermopyles de la France et le général sera plus heureux que Léonidas.

— Il faut, ajouta sévèrement Baujard, comme l'ordonne le général en chef, que tout citoyen jeune et valide prenne un fusil et se porte en avant... La population de Bar n'aura rien à craindre, si chacun

remplit son devoir... Répétez-le aux membres de votre Société et recommandez-leur de donner le bon exemple !

Julius-Junius Renard se mordit les lèvres.

— Il suffit, répliqua-t-il d'un ton rogue, la Société populaire appréciera la réponse des administrateurs...

A ce moment, Justin Curel rentra, suivi d'un homme en blouse.

— Voici, dit-il, un courrier qui arrive de Verdun, chargé d'une dépêche pour M. le présidents

Tous les administrateurs levèrent la tête et dévisagèrent curieusement le porteur de ce message inattendu.

Il avait la tournure et la mine d'un de ces juifs allemands qui courent les foires du Verdunois pour y vendre des chevaux et des bestiaux : cheveux plats, yeux obliques et bridés, nez busqué, bouche lippue et rusée. Sa blouse bleue, trempée aux épaules, laissait voir le collet et les pans d'une lévite vert-bouteille. Courbant sa souple échine, il s'avançait vers le président, le saluait très bas et lui remettait une enveloppe carrée, scellée de cire rouge.

Ternaux tourna la missive entre ses doigts et, avec les signes d'une inquiète surprise, montra le large cachet rouge au procurem'-syndic.

— C'est une dépêche du quartier général prussien, fit remarquer Baujard.

Tous ses collègues sursautèrent sur leur siège ; rémotion devint si intense qu'on oublia que les délégués du club, au lieu de se retirer, restaient groupés dans un coin de la salle.

Le président ayant déchiré Tenveloppe et jeté les yeux sur la dépêche, pâlit et balbutia :

— ■ C'estj, en effet, une sommation de Brunswick.

— Lisez I lisez ! cria-t-on,

Ternaux obéit et, dans un solennel silence, lut d'une voix altérée :

« Nous, les députés du grand conseil de ^erre de Sa Majesté le roi de Prusse, au nom et par Fautorité de Sa dite Majesté et du commandant général de ses armées, maréchal-duc régnant de Brunswick et de Liinebourg, enjoignons à M. le président de la Meuse, Ternaux, et au procureur général-syndic Baujard de se rendre sans faute demain 4 septembre, à trois heures précises après midi, à Verdun, pour y régler les affaires concernant le Département, et ce, sous peine d'une exécution militaire et d'être poursuivis chacun en sa personne et ses biens. »

Un sourd frémissement courut autour de la table verte et les regards se fixèrent anxieusement sur les deux administrateurs désignés dans la dépêche prussienne. De la sombre encoignure où il se tenait J.-J. Renard étudiait la physionomie du procureur- S3mdic, et une lueur de satisfaction éclairait cruellement sa figure chafouine.

François Baujard s'était levé, le rouge au front et le regard flambant d'indignation.

— Messieurs, s'écria-t-il, j'ignore quelle détermination prendra m.on collègue Ternaux ; quant à moi, je vous déclare que je n'obéirai pas à cette injonction. Vous connaissez les sentiments qui ont toujours dirigé ma conduite. Libre, et j'ose le dire, digne de l'être, puis-je devenir l'instrument d'un

ennemi que quelques succès passagers enorgueillissent et qui se permet d'intimer des ordres aux représentants d'un peuple jaloux de sa liberté? Serai-je l'organe d'un despote et nos administrés connaîtront-ils par moi ses exigences ? Je ne saurais être réservé à cet avilissement, je veux m'y soustraire et je prie le conseil général d'accepter la démission d'une place que je ne puis plus remplir avec honneur.

— Je joins ma démission à celle de M. -le procureur-syndic, déclara le président Ternaux.

— Je m'associe à la juste indignation de nos deux collègues, s'exclama impétueusement Claude Garnier. Toutefois, citoyens, ajouta-t-il en s'adressant aux autres administrateurs consternés, si nous ne devons pas nous soumettre aux injonctions de l'ennemi, nous ne pouvons non plus accepter les démissions des patriotes Ternaux et Baujard. Je demande que le conseil délibère en comité secret sur la réponse à faire à cette insolente sommation, et j'invite les personnes étrangères à se retirer.

Sur un geste de J.-J. Renard, les délégués du club s'esquivèrent, impatients de communiquer cette grosse nouvelle aux citoyens attroupés dans la rue. Le concierge emmena le courrier et quand la porte fut refermée, la délibération commença.

Dès le début, la discussion prit une allure équivoque. D'abord abasourdis par les exigences imprévues de l'ennemi, les administrateurs restaient perplexes ; mais à mesure que le sang-froid leur revenait, des poussées de pusillanimité affaiblissaient l'énergie de leur patriotisme. Chacun d'eux songeait à part soi que si la démission de Ternaux

et de Baujard était acceptée, les administrateurs demeurant en fonctions seraient à leur tour exposés aux menaces des Prussiens. Des hésitations commençaient à se manifester, de timides et hypocrites objections étaient soulevées ; quelques membres insinuaient que Bar étant une ville ouverte, un refus catégorique exposerait les habitants aux horreurs d'une exécution militaire ; d'autres s'ingéniaient à chercher un biais pour donner satisfaction à l'autorité prussienne, tout en ménageant la dignité du conseil.

Pendant que la discussion se prolongeait dans la confusion et l'incertitude, un orage se formait sous les fenêtres du directoire. Les injonctions du duc de Brunswick avaient été communiquées à la foule par J.-J. Renard et ses amis. Les passions égoïstes d'une population ignorante et affolée étaient habilement exploitées contre les deux membres démissionnaires par le jeune président du club. La Gillotte elle-même se promenait de groupe en groupe et y semait des ferments de révolte. La peur domaait de l'audace aux plus craintifs et les clameurs irritées grandissaient au dehors.

On criait : « Pas de démission ! A Verdun, les administrateurs ! ^

— Vous entendez ! murmura dans la salle un partisan de la soumission, le peuple s'agite... Songez, messieurs, à la responsabilité que nous assumons et aux désordres qui peuvent résulter de notre obstination !.,.

Au même moment, un bruit pareil à celui d'une écluse lâchée gronda dans le vestibule. La foule envahissait les couloirs. La porte de la salle des

séances s'ouvrit à deux battants et Julius-Junius Renard reparut, suivi d'un groupe tumultueux qu'il avait grand'peine à contenir.

— Citoyens administrateurs, commença-t-il d'une voix aiguë, la population de Bar-sur-Ornain est violemment émue de la détermination prise par le président et le procureur-syndic. Elle prévoit les conséquences désastreuses d'une occupation militaire et elle frémit. Je viens en son nom vous demander d'épargner à une ville ouverte le pillage et l'incendie... Assurément, continua-t-il avec une adresse perfide, les citoyens Ternaux et Baujard semblent animés des sentiments du plus pur patriotisme, et leur refus d'obéir aux injonctions d'un ennemi audacieux honore leur caractère ; mai^ il est des circonstances où la dignité personnelle doit s'immoler à l'intérêt public. En acceptant les honneurs de la présidence et le titre de procureursyndic, ces messieurs savaient d'avance quelles obligations ces fonctions leur imposaient. Ils n'ont plus Je droit de reculer maintenant devant le péril. Comme le déclarait tout à l'heure le citoyen Baujard : « Notre ville n'aura rien à craindre si chacun fait son devoir. » Pour eux, l'heure a sonné de remplir cet impérieux devoir. C'est le cri unanime de la population. Pas de démission ! Que Ternaux et Baujard se rendent immédiatement à Verdun. Nouveaux Régulus, ils montreront à nos ennemis comment se comportent des hommes libres. Leur attitude courageuse et austère sera pour les esclaves du despotisme la vivante démonstration des vertus républicaines. Elle les fera rougir de leurs projets liberticides. en même

temps qu'elle épargnera à notre cité des malheurs irréparables.

— Oui, oui, à Verdun ! Pas de démission ! hurla la foule qui dégorgeait des couloirs.

Effarés, les administrateurs se regardaient.

— Citoyens, dit le vice-président Robinot, poussé du coude par ses voisins, je crois être Tinterprète de nos collègues et de la ville entière en mettant aux voix la proposition suivante :

«Le conseil général du département refuse les démissions de MM. Ternaux et Baujard et, faisant appel à leur dévouement, il les prie de se rendre à Verdun comme délégués du directoire de la Meuse. » Que ceux qui sont de mon avis lèvent la main !

Tous les administrateurs, à l'exception de Claude Garnier, avaient levé la main.

— La proposition est adoptée, murmura le viceprésident en se tournant vers le président et le procureur-S5nidic.

Baujard et Ternaux, très pâles, échangèrent quelques mots à voix basse, puis le président déclara d'une voix ferme :

— Messieurs, notre honneur comme notre sang appartiennent à la patrie... Vous voulez que nous allions à Verdun, nous obéirons... La séance est levée !

L'attitude noblement résignée de ces deux hommes qui allaient se sacrifier pour toute une ville, imposait aux esprits les plus prévenus. Anxieux et mal à l'aise, les gens qui avaient envahi les couloirs se retiraient silencieusement. Seul, Julius-Junius Renard dissimulait mal sa satisfaction. Il avait enfin sa revanche et tout fier du succès de sa manœuvre contre

Baujard, il se répétait mentalement : « Celui-là ne me gênera plus !»

La salle se vidait peu à peu : les administrateurs s'esquivaient en sourdine, honteux, au fond, du rôle peu généreux qu'ils avaient joué. Ternaux murmura au procureur-syndic :

— Baujard, je vais donner Tordre au maître de poste de nous préparer une voiture et deux bons chevaux, puis j'irai embrasser ma femme et mes enfants... Dans une heure je vous rejoindrai.

Sans répliquer, Baujard serra nerveusement la main du président, puis regagna son cabinet, qui communiquait avec la salle des séances.

Resté seul, il s'accouda tristement à la fenêtre. La foule qui encombrait Tesplanade s'était dispersée. Les rafales pluvieuses secouaient les arbres des jardins situés en contre-bas et en arrachaient les feuilles encore verdoyantes. Au dedans de lui, les vertes espérances, les rêves d'ambition, les résolutions viriles, emportés par une bourrasque de découragement, s'éparpillaient pareils à ces feuillages mutilés par un précoce vent d'automne. Il ne s'illusionnait pas sur le dénouement de la fatale mission qu'on le condamnait à accepter. De quelque façon que les choses tournassent, sa carrière était brisée. — Si, comme il le désirait, les alliés étaient vaincus, on ne lui pardonnerait pas d'avoir été à Verdun, d'où il ne reviendrait que compromis et déshonoré ; — si par malheur les Prussiens étaient victorieux, il regarderait comme le premier de ses devoirs de résister à leurs injonctions, et les vainqueurs lui feraient payer de sa vie ses résistances. — La déchéance morale ou la mort, voilà l'alternative qui l'attendait.

En ce cas, ne valait-il pas mieux en finir tout de suite, et, comme le commandant Beaurepaire, se brûler la cervelle plutôt que de s'exposer à faiblir ?... Et brusquem.ent, avec une lucidité aiguë, il avait la vision des deux pistolets accrochés au chambranle de la cheminée, dans sa chambre de la 'ville haute. Lé luisant des canons d'acier miroitait devant ses yeux et le fascinait.

Il tira sa montre. Un quart d'heure s'était écoulé déjà depuis le départ de Ternaux. Le temps pressait. Il saisit son chapeau et descendit précipitamment l'escalier du directoire. Comme il franchissait le porche et remontait vers sa maison, il entendit marcher derrière lui, se retourna instinctivement et reconnut le juif porteur du message prussien.

— C'est bien à M. François Baujard que j'ai l'honneur de parler? demanda obséquieusement le courrier.

— Que voulez-vous? répondit Baujard brusquemént... Parlez vite, je suis pressé.

— Excusez, reprit le juif d'un ton confidentiel, j'ai une lettre pour vous, monsieur Baujard... Une lettre d'une dame, et je dois la remettre en mains propres,

— Donnez !

Le cœur du procureur-syndic battait à grands coups, tandis que le courrier, fouillant sous sa blouse, en tirait un portefeuille graisseux dont il dénouait lentement le cordon de cuir et d'où il extrayait un billet cacheté.

— Merci! cria Baujard en congédiant le courrier.

Il avait reconnu sur-le-champ la suscription et

brisait nerveusement le cachet. Le billet contenait simplement deux lignes :

« Mon ami, je suis à Verdun ; je sais que vous devez y venir ; ma tante et moi nous vous attendons impatiemment.

« Hyacinthe. »

Hyacinthe ! Au milieu des fâcheuses nouvelles et des chocs qu'il venait de recevoir, Baujard avait oublié la chanoinesse. Tout à coup, à cette heure solennelle, Tenchanteresse image de M""^ d'Eriseul s'interposait entre lui et ses funèbres projets. — Elle était à Verdun et elle Ty attendait... Il sentit son cœur faiblir et une amollissante tendresse fondre ses stoïques résolutions. Les quelques mots de ce billet retentissaient en lui comme une voix lointaine le rappelant doucement à la vie. Il ne trouvait plus la force de mourir sans revoir la seule femme qu'il eût ardemment aimée. — La volonté de ses concitoyens le poussait à Verdun, juste au moment où Hyacinthe l'y appelait. N'y avait-il point là une sorte de fatalité irrésistible?..» Oui, il voulait revoir la chanoinesse, la serrer une dernière fois contre son cœur... Après, il pourrait se tuer sans remords...

Il courut chez lui, prépara fiévreusement sa valise, y jeta ses pistolets et, à neuf heures, il rejoignait Ternaux dans la cour du maître de poste.

VERDUN

Après une halte à Souilly pour relayer et manger un morceau, Baujard et le président Ternaux arrivèrent en vue de Verdun à deux heures. Comme ils approchaient de la porte de France, ils furent forcés de se ranger sur l'un des bords de la route pour laisser passer un train d'équipages militaires et une escorte de cavaliers, qui se dirigeaient vers le hameau de Glorieux, où le roi de Prusse avait établi son quartier général.

La pluie avait cessé. Un soleil blafard éclairait la route fangeuse, les prairies coupées de lignes de peupliers et les coteaux drapés de vignes où les raisins mûrissaient à peine. Baujard regardait d'un œil morne cette riante vallée de la Meuse où montaient maintenant les fumées des bivouacs prussiens. Il se rappelait le temps de sa prime jeunesse, lorsqu'il chevauchait à travers ces mêmes prairies et trottait allègrement vers l'Argonne. Le tranquille paysage boisé du Four-aux-Moines et l'espiègle figure d'Hyacinthe enfant revivaient dans sa mémoire; il se disait qu'en ce moment la chanoinesse habitait un de ces logis dont les toits aigus se montraient

au-dessus des courtines grises du rempart. Alors rémotion de revoir M""^ d'Eriseul, mélangée à Tangoisse des désastres de la patrie, lui serrait douloureusement le cœur.

— Voici la route à peu près libre, observa le président Temaux, et nous allons pouvoir enfin entrer en ville...

Mais à l'instant où la calèche allait franchir le pont-levis, un nouvel encombrement se produisit sous la voûte de la porte de France. Un de ces longs chariots qui servent à rentrer les foins et que traînaient quatre chevaux de labour émergea du porche. Les montants étaient enguirlandés de fleurs et de feuillages ; debout parmi ces feuillées et s'accrochant aux ridelles pour ne pas chanceler à chaque cahot, des jeunes femmes et des jeunes filles, vêtues de mousseline blanche, emplissaient le char de la gaîté de leurs rires. Un cavalier portant Tuniforme de Tarmée de Condé caracolait en avant de cet équipage ; il s'approcha de la calèche et s'adressant au postillon :

— Hé ! mon garçon, cria-t-il, range-toi et laisse passer ces dames qui vont offrir des dragées à Sa Majesté le roi de Prusse !

Un sursaut de colère secoua François Baujard et il allait riposter vertement, lorsque ses yeux reconnurent parmi les jeunes femmes du chariot le fin profil de M""^ d'Eriseul. Un large chapeau de paille où s'enroulait une plume blanche ombrageait le front et les cheveux bouclés de la chanoinesse ; ses grands yeux verts scintillaient dans cette pénombre comme de vivantes émeraudes. — Elle reconnut également François Baujard, car ses joues se rosé-

VERDUN

rent et elle lui adressa une légère inclination de tête, tandis que le procureur-syndic tressaillait et pâlissait comme s'il eût reçu un coup en pleine poitrine.

Le char était déjà à une dizaine de pas et la voiture des administrateurs s'engageait sous la voûte, quand elle fut rejointe par le cavalier qui escortait les dames de Verdun et qui avait brusquement rebroussé chemin.

— Messieurs, demanda-t-il en se penchant vers la calèche, quel est celui de vous qui se nomme Baujard?

— C^est moi ! répondit le procureur-S3nidic.

— En ce cas, monsieur, poursuivit Tofficier en soulevant légèrement son tricorne, je suis le capitaine d'Espondeilhan, chargé pour vous d'un message de la part d'une de ces dames... M'""^ la chanoinesse d'Eriseul m'a prié de vous informer qu'elle demeure rue de la Belle- Vierge, au logis de M""^ de La Guérinière, et qu'elle aura grand plaisir à vous y recevoir ce tantôt, vers cinq heures, lorsqu'elle sera de retour..

Baujard n'avait répondu que par un muet signe de tête. M. d'Espondeilhan fit reculer son cheval, pirouetta et regagna la route de Glorieux. — Ternaux regardait son collègue d'un air ébaubi :

— Vous connaissez donc l'une de ces évaltonnées qui vont offrir des bonbons au roi de Prusse ? /

Une rapide rougeur monta au visage de Baujard, qui répliqua brusquement :

— Oui... C'est une des fatalités de ce temps-ci... On retrouve parmi les factions ennemies des per-

sonnes qu'on avait appris jadis à estimer et à aimer...

On cheminait maintenant dans la rue étroite où apparaissaient partout des traces du récent bombardement, La chaussée dépavée était ça et là barrée par de profondes flaques boueuses ; les vitrages de quelques boutiques, défoncés par les boulets, montraient les marchandises bouleversées à la suite d'un commencement de pillage ; des escouades de soldats prussiens, le fusil sur l'épaule, longeaient lourdement les façades. Sur la place Mazel, à travers les vitrines des marchands de bonbons, on apercevait des groupes d'officiers sanglés dans leur uniforme, en train de vider des petits verres de liqueur et de bourrer leurs poches de dragées. Au rez-de-chaussée de l'auberge des Trois-Maures, les fenêtres ouvertes laissaient voir tout un état-major attablé autour d'un plantureux dîner. Des odeurs de victuailles se répandaient dans la rue et l'on entendait le gros rire tudesque des officiers supérieurs, qui choquaient leurs verres pleins du petit vin pétillant des Côtes.

Le spectacle de cette ville, qui se livrait à l'étranger comme une fille, emplit de dégoût et de rancoeur les deux patriotes. L'hôtel de ville était à deux pas de l'auberge, et ils s'y firent conduire directement.

Un quart d'heure après, encore tout fripés du voyage, ils stationnaient dans l'antichambre de la salle où le duc de Brunswick présidait le grand conseil de guerre. La séance touchait à sa fin. Ils virent bientôt sortir les officiers généraux, battant les dalles de leur épée et mâchant pesamment leurs

VERDUN

phrases allemandes. Au bout de quelques minutes,, on les introduisit près du généralissime.

Grand, robuste, portant beau, le maréchal-duc de Brunswick avait une figure distinguée, éclairée par de perçants yeux bleus. Un pli dédaigneux retroussait ses lèvres souriantes et leur donnait une expression de vaniteuse suffisance, qui gâtait Tagréable im.pression laissée par son front ouvert et son regard plein de feu. Il salua de la main les deux administrateurs, les dévisagea rapidement et arrêta plus complaisamment ses yeux sur la grave et pensive figure du procureur-syndic. Ternaux s'était nommé et avait présenté son collègue. Le duc, s'efforçant d'abord d'être aimable, les remercia de s'être rendus promptement à son invitation, puis se tournant vers Baujard :

— Nous faisons la guerre, monsieur le procureursyndic, dit-il, mais nous désirons la faire avec humanité.

— Je dois vous avouer, monsieur le duc, répondit Baujard, que les débuts ne justifient pas vos désirs... On a pillé des villages et assassiné des citoyens paisibles.

— Paisibles ? non pas ; ils ont osé tirer sur nous. Tout bourgeois qui porte les armes doit périr.

— Tous les Français sont soldats, monsieur le duc ; mais les femmes et les enfants devraient au moins être épargnés.

— Ils le seront, rassurez-vous ! Nous sommes ici pour rétablir Tordre et la paix, rendre au roi sa liberté et ses droits... Voyons, messieurs, n'est-ce pas une cause juste et ne devriez- vous pas vous unir à nous pour la servir ?

— Nous servons la France libre.

— Dites la France factieuse !

— Un bon citoyen ne connaît pas les factions ; il n'obéit qu'aux lois.

— Bah! bah! vous changerez de point de vue ! répliqua le duc avec une pointe d'impertinence.

— Jamais !

Brunswick eut un geste d'impatience, son beau masque d'amabilité tomba ; ses traits se durcirent, ses lèvres se pincèrent et un éclair d'irritation alluma ses yeux bleus. Il comprit qu'il n'entamerait pas l'obstination du procureur-sjmdic et se rabattit sur le président Temaux qui lui semblait plus malléable.

— Monsieur le président, reprit-il, vous devriez conseiller à votre collègue de se montrer plus conciliant, dans l'intérêt mêm.e de vos administrés... Nous sommes prêts à vous traiter en amis si vous voulez vous unir à nous pour arracher votre roi à ses geôliers... Que gagnerez- vous à servir la Révolution ? Rien... Au contraire, si vous nous aidez à rétablir votre souverain légitime, nous saurons vous en récompenser dignement.

— Ne poursuivez pas, monsieur le duc, interrompit courageusement Ternaux, je partage les sentiments de mon collègue.

— Nous ne serons jamais des traîtres ! ajouta fièrement Baujard.

— Je n'insisterai plus, repartit le duc d'un ton cassant, vous êtes des entêtés et des jacobins !...Mais prenez garde, monsieur Baujard, vous pourriez payer cher votre résistance !

— Nous ne nous abusons pas, monsieur le mare-

VERDUN

chai, et nous n^attendons pas de bienfaits des ennemis de notre pays.

— Soit, vous ne voulez pas être nos amis, je vous parlerai donc en ennemi... Le colonel Grawert vous communiquera demain les réquisitions que nous avons jugé utile d'adresser à votre département... J'espère que vous ne pousserez pas l'entêtement jusqu'à refuser de les signer... Un refus de votre part exposerait vos concitoyens à toutes les rigueurs de l'exécution militaire... Réfléchissez-y ; la nuit porte conseil... Au revoir, messieurs, je ne vous retiens plus !

D'un geste impérieux et mécontent il les congédia. Les deux administrateurs retraversèrent tristement l'antichambre pleine d'officiers allemands qui les dévisageaient comme des bêtes curieuses, et d'émigrés qui grommelaient des injures à leur adresse.

— Mon camarade, soupira Ternaux, quand ils furent dans la cour de l'hôtel, je crois que nous voilà dans une mauvaise passe.

Baujard leva le bras et montra, au premier étage, les fenêtres de la chambre qu'avait occupée le commandant Beaurepaire :

— Si notre situation devient trop mauvaise, répliqua-t-il en regardant son collègue droit dans les yeux, nous serons toujours à temps d'imiter celui qui est mort là-haut !

Ils allèrent s'installer à l'auberge, puis, comme cinq heures venaient de sonner, le procureur-syndic laissa son collègue s'allonger dans un fauteuil et se dirigea vers la rue de la Belle-Vierge.

Un gamin qui baguenaudait sur le pas d'une porte lui indiqua le logis de M™^ de La Guérinière.

Baujard souleva le heurtoir de fer, une vieille servante vint lui ouvrir et l'introduisit an premier étage, dans un salon où les volets entre-bâillés ne laissaient entrer qu'un demi-jour. La pièce était meublée très simplement de quelques fauteuils et d'une chaise longue tendue de velours d'Utrecht réséda. Aux lambris de bois peint en gris étaient accrochés de poudreux portraits de famille. Baujard, avec une sensation de froid et de fièvre dans tous les membres, regardait distraitement cet antique mobilier et marchait avec agitation sur le parquet luisant comme une glace.

Un léger froufrou de jupes dans une pièce contiguë le fit tressauter. Une porte latérale s'ouvrit et Hyacinthe parut, vêtue encore de sa robe de mousseline blanche, très échancrée au cou, serrée à la taille par une large ceinture verte dans la boucle de laquelle une rose s'épanouissait.

A la vue de Baujard, pâle et grave, immobile au milieu du salon, un espiègle sourire glissa sur ses lèvres.

— ' Je vous ai encore scandalisé, cette après-midi, s'écria-t-elle, et je vois que vous m'en gardez rancune !

Cet ensorcelant sourire réchauffa le cœur de Baujard comme une flambée de soleil. Il se sentit repris tout entier ; il oublia les tristesses de sa situation fausse, les navrements du voyage, le spectacle lamentable de la ville envahie et ne vit plus que l'enchanteresse lueur de ces beaux yeux qui rayonnaient dans l'ombre.

Hyacinthe ouvrit la fenêtre, poussa les volets^ puis revint vers l'administrateur.

VERDUN

— Je suis contente tout plein de vous revoir, murmura-t-elle en lui tendant les mains.

Il les serra fortement dans les siennes et demeura silencieux,

— Oui, je suis contente ! répéta-t-elle, je vous avais bien dit que nous nous retrouverions en des jours meilleurs.

Il secoua tristement la tête : — Appelez-vous des jours meilleurs ceux où la France est envahie et saccagée par des armées étrangères ? ceux où je vous retrouve occupée à complimenter le chef des envahisseurs ?

— Vous avez été choqué de me voir sur ce chariot?... Je m'en doutais.. Vous oubliez que le monarque auquel nous rendions hommage nous prête son concours pour rétablir le roi de France sur le trône de ses pères... Soyez rassuré, d'ailleurs, ajouta-t-elle en riant, notre zèle a été mal récompensé. Frédéric-Guillaume n'a pas voulu nous recevoir... Nous en sommes pour nos frais de fleurs et de dragées !

. Il r écoutait, étonné de cette inconcevable légè- ^ reté. En même temps, ébloui par la grâce lumineuse

qui était en elle, il n'avait plus le courage de la

contredire.

I — Laissons cela, répondit-il, et parlons de vous... Comment se porte madame votre tante ?

— A merveille, nos succès l'ont rajeunie... Elle dîne chez une amie, mais elle sera, comme moi, heureuse de vous revoir demain, quand vous reviendrez.

Baujard ouvrit tout grands ses yeux énamourés, comme pour y graver, profondément et à tout jamais, Tadorable image de la jeune femme.

— Demain ! répéta-t-il, je ne serai probablement plus ici.

Hyacinthe lui jeta un regard désappointé.

— Eh quoi ! à peine arrivé, vous songez à nous quitter? c'est mal !... Je croyais que vous aviez été désigné pour traiter des affaires de la province avec le duc de Brunswick ?

— Jamais je ne servirai les ennemis de mon pays !

— Ce ne sont pas les étrangers, c'est votre roi que vous servirez ! s'écria la chanoinesse avec feu ; je vous en prie, pour l'amour de moi, soyez plus raisonnable et ne vous obstinez pas à défendre une cause perdue. Ne vous rendrez-vous pas à l'évidence ! Vous qui avez l'esprit large et le cœur haut placé, ne voyez-vous pas que la France, un moment égarée, commence à reconnaître qu'on l'avait trompée ? Les villes fortes capitulent, les princes sont partout accueillis avec joie. Avant trois semaines, nos armées triomphantes camperont dans Paris et la royauté reprendra son prestige... Comment pouvez-vous vous illusionner encore sur l'issue de cette tragi-comédie de la Révolution ?

— Hélas ! madame, ce sont vos amis qui se font d'étranges illusions... Vous marchez dans un rêve et vous en serez brutalement réveillée par un coup de tonnerre. La France déteste l'ancien régime et exècre les étrangers qui prétendent vous aider à le restaurer. Vos émigrés ont été grisés tout d'abord par de faux semblants de succès qui ne se renouvelleront pas ; les soldats de la liberté française seront aussi redoutables que ceux de la liberté américaine. En ce moment, la nation entière marche

VERDUN

contre ses envahisseurs... Elle saura les vaincre, soyez-en certaine, et une fois victorieuse, elle se vengera terriblement... Mais, s*écria-t-il en devinant sur les lèvres d'Hyacinthe une impétueuse protestation prête à jaillir, pourquoi attrister par de vaines discussions les trop courts instants où nous pouvons ressaisir la chère intimité d'autrefois...

Il s'assit près d'elle sur la chaise longue et lui prit les mains :

— Hyacinthe, poursuivit-il, oubliez la politique, comme je l'oublie, et causons ainsi que deux amis heureux de se retrouver après tant d'orages !... Laissez-moi m'imaginer que je suis encore avec vous sous les charmilles du Four-aux-Moines, à cette heure où vous alliez partir pour l'émigration... Je ne pensais plus vous revoir et j'ai osé alors vous ouvrir mon cœur. Vous-même, rendue indulgente sans doute par la perspective d'une séparation inévitable, vous n'avez pas voulu me renvoyer désespéré. Je vous demande aujourd'hui la même condescendance. Hier je croyais vous avoir perdue à jamais ; au milieu de l'ouragan où nous vivons, nous ne sommes pas sûrs de nous retrouver demain. Soyez une fois de plus tolérante pour ma folie : laissez-moi respirer le parfum de grâce et de charme qui se répand autour de vous, et vous répéter que je vous adore !...

Hyacinthe elle-même n'était point insensible à la caresse de ces paroles d'axaour, tombant des lèvres de ce grave et austère patriote. Ses yeux se mouillaient d'une lueur attendrie et sa poitrine émue se soulevait sous la blanche draperie de la mousseline.

— Mon ami, murmura-t-elle, pourquoi me répéter

ces cruelles paroles découragées? Pourquoi douter toujours de mon affection dans le présent et dans Tavenir Ah ! si vous vouliez partager ma foi J'ai plus de confiance que vous dans la destinée et j'espère qu^un jour, quand je pourrai entièrement disposer de moi-même..*

Il l'interrompit en lui baisant les mains.

— Non, dit-il, ne songeons ni aux angoisses d'hier ni aux incertitudes de demain... Jouissons pleinement de ces minutes trop brèves où je vous ai à moi seul et que je voudrais retenir dans leur vol !...

Au fond de ce froid salon de province ils étaient comme dans une oasis de tendresse et d'oubli. Ils ne voyaient plus ni la nudité des lambris, ni la symétrie glaciale du mobilier ; ils s'abandonnaient à la douceur berceuse des premiers aveux et des voluptueux silences. L'ombre de la pièce envahie par un précoce crépuscule les enveloppait. La paix de la rue solitaire leur donnait un sentiment d'endormante sécurité. Baujard ne se souvenait plus des funèbres résolutions qu'il avait méditées pour se soustraire aux exigences de Brunswick. Ses regards se perdaient dans les profonds yeux verts de Hyacinthe comme dans un océan de délices. Le lumineux rayon de ces magnétiques prunelles lui semblait une chaîne aimantée qui le rattachait à la vie et à l'espérance. Il serrait les mains de la jeune femme, sentait peu à peu les doigts prisonniers répondre à son étreinte, et une exquise langueur s'emparait de lui...

Tout à coup la délicieuse paix de cet amoureux tête-à-tête fut troublée par les rumeurs du dehors.

VERDXIN

Le tapage d'une cavalcade résonna sous les fenêtres. Peu après, on frappa à la porte du salon, la servante entra et chuchota quelques mots à l'oreille d'Hyacinthe, qui se leva brusquement.

— Mon ami, dit-elle, je suis obligée de vous congédier... Le prince de Prusse est en bas et désire m'entretenir d'affaires importantes... Excusez-moi et revenez bientôt nous voir... Demain, voulez-vous?... Vous me le promettez ?.,. A demain !

Plus maître de lui, Baujard se fût révolté contre cette aristocrate qui prétendait disposer capricieusement de sa personne ; mais il était subjugué par l'enivrant sourire de la chanoinesse, il se sentait devenir lâche et il se retira en balbutiant :

— Oui,... demain.

Dans l'escalier il se croisa avec un grand garçon élégamment serré dans son uniforme brodé d'or. Blond, les joues roses, les yeux bleus rêveurs, ce visiteur princier, à la physionomie à la fois sentimentale et rude, avait quelque chose d'un Werther martial. Baujard le coudoya presque au passage et fut pris d'un bouillonnement de jalousie en songéant que cet étranger, héritier d'un trône, allait s'entretenir familièrement avec Hyacinthe. De nouveau, il se répétait que la jeune femme ne serait jamais à lui entièrement. Elle était trop accaparée par le miUeu patricien où elle vivait, trop absorbée dans ses rêves de restauration monarchique ; il n'occuperait jamais tout seul cette âme romanesquement ambitieuse ; toujours elle lui échapperait au moment où il croirait l'avoir ressaisie. Et malgré cela, il était contraint de s'avouer qu'à chaque nouvelle entrevue, il chérissait Hyacinthe plus

passionnément. Quand Tamour nous tient, les éléments les plus opposés servent à former les liens qui nous enchaînent ; les dissemblances de caractère, les divisions politiques ou religieuses, les piqûres de la jalousie, loin de nous détacher de la personne aimée, ne font qu'irriter davantage Tamer désir de la posséder. — Tout en maudissant les obstacles qui le séparaient de la chanoinesse, Baujard était enfiévré à l'idée qu'il pourrait la revoir le lendemain.

Il promenait ses tourments et ses angoisses à travers les rues escarpées qui montent vers la cathédrale. Il atteignit la ville haute et erra pensivement sur cette terrasse de la Roche, qui s'étend entre l'évêché et la citadelle.

Le soleil s'était couché derrière un amas de nuées noires, chargées de menaces pour le lendemain. Le vent d'ouest soufflait au visage du malheureux Baujard d'humides rafales qui accroissaient encore sa fièvre et son découragement.

Comme il longeait les murs de la citadelle, à un endroit où une large baie grillée s'ouvrait sur une sorte de promenoir intérieur, il aperçut une ombre derrière les barreaux, s'entendit appeler et, s'approchant, reconnut son ex-collègue de la Constituante Georges, ce maire de Varennes que les Prussiens avaient arrêté sur la dénonciation des émigrés.

— C'est vous, Georges ! s'écria-t-il navré. Ah ! mon pauvre ami, dans quelles tristes circonstances nous nous retrouvons !

— Bah ! reprit vaillamment le vieux constituant, les vents changeront et nous aurons notre revanche !... Ils ont pillé ma maison de Varennes et m'ont

VERDUN

traîné ici comme un criminel.,. Mais ayant fait mon devoir, j'ai la conscience en repos... Et vous, mon camarade, par quel hasard êtes-vous à Verdun ?

Baujard lui conta l'injonction envoyée au directoire et la pression exercée sur le conseil général.

— Voilà une fâcheuse affaire pour vous, dit l'ancien député en secouant sa tête grise, mais tenez bon et ne reculez pas d'une semelle !... Vo5^ez-vous, en ce monde, il n'y a que deux sortes d'hommes: les bons et les méchants ; il faut se faire gloire d'être parmi les premiers et se faire un devoir de résister aux seconds. Nos ennemis pourront me traîner au supplice s'ils le veulent ; je n'attends rien d'eux et ils n'obtiendront rien de moi... Vive la Nation !

La chanoinesse avait accueilli par une cérémonieuse révérence le prince de Prusse, à son entrée dans le salon de M ^ de La Guérinière. Celui-ci joignit vivement les talons de ses bottes €n les choquant Tun contre l'autre, s'inclina et baisa la main de M""^ d'Eriseul ; puis, après s'être installé dans un fauteuil, il la pria en souriant de se rasseoir à son tour. Il affectait un empressement aimable, mais malgré ses efforts, son front rose restait barré d'un pli soucieux. Hyacinthe remarqua vite cette préoccupation mal dissimulée.

Monseigneur, dit-elle d'une voix discrètement interrogatrice, Votre Altesse semble avoir éprouvé quelque contrariété ?

— C'est vrai, madame, je sors du conseil de guerre et les discussions auxquelles j'ai assisté me font craindre que nous ne soyons engagés dans une aventure dont nous ne retirons ni honneur m profit.

— Oh ! prince, comment pouvez-vous concevoir de pareilles craintes après les succès déjà obtenus par les armées coalisées ? Longwy et Verdun se sont rendus ; tout ne marche -t-il pas à souhait ?

— Non, madame, nous nous heurtons à des obstacles imprévus. Vos émigrés, pour me servir d'une expression française, nous ont promis plus de beurre que de pain... Ils affirmaient que les populations appelaient nos troupes à grands cris ; à les entendre, bourgeois et paysans n'attendaient que notre approche pour manifester leurs sympathies monarchiques ; les commandants des forteresses devaient nous ouvrir les portes toutes grandes ; les troupes de ligne devaient tourner casaque et se ranger sous nos drapeaux..» Vanteries que tout cela, rêves éclos comme des bulles de savon dans des cerveaux ignorants et légers ! Depuis que nous avons franchi la frontière, aucune de ces belles prédictions ne s'est réalisée... Les paysans tirent sur nous ou se sauvent dans les bois ; les bourgeois détestent l'ancien régime et nous font grise mine ; aucun régiment de ligne ne vient à nous, et nous avons vu ici le commandant Beaurepaire se loger deux balles dans la tête afin de ne pas signer la capitulation. Ajoutez que, depuis que nous sommes en France, il pleut à verse ; nos soldats, à force de patauger dans la boue, commencent à être malades, et les chemins deviennent impraticables.,. Vous conviendrez qu'il y a là de quoi nous rendre inquiets et hésitants !

— Est-ce possible ? murmura la chanoinesse consternée, le roi votre père, dont l'esprit est chevaleresque et le cœur généreux, s'arrêterait-il en si beau chemin et renoncerait-il à marcher sur Paris ?

— Mon père n'a qu'une parole, il persiste à replacer Louis XVI sur son trône renversé» Mais le maréchal-duc de Brunswick est plus circonspect ; il

estime qu'avant de pénétrer dans l'intérieur du pays nous devons occuper fortement les provinces de TEst, passer l'hiver sur la rive droite de la Meuse et attendre au printemps prochain pour écraser Paris.

— Et pendant ce temps, protesta Hyacinthe avec véhémence, les jacobins massacreront le roi et sa famille !..• Je ne suis qu'une ignorante et j'aurais mauvaise grâce à discuter les plans du maréchalduc, mais mon instinct et mon cœur me disent que pour sauver la monarchie il faut frapper ferme et vite... Chaque jour de retard augmente le péril... Au lieu de perdre un temps précieux en tergiversations, nous devrions livrer bataille aux troupes révolutionnaires, et terrifier les jacobins par une de ces victoires éclatantes qui changent en un moment la face des choses...

— Madame, répliqua galamment le prince, vous êtes une digne compatriote de Jeanne d'Arc et on a raison de prétendre que le sang de Marie Stuart coule dans vos veines... Vous avez la foi ardente de la première et, ajouta-t-il en souriant, le charme irrésistible de la seconde... Rassurez-vous ! L'avis du maréchal n'a pas prévalu et on marchera en avant. Mais, ce qui me rend soucieux, c'est qu'on a résolu de gagner la Champagne en traversant la forêt d'Argonne ; or vous n'ignorez pas que le général Dumouriez occupe tous les défilés depuis le Chesne-Populeux jusqu'aux Islettes. On sera obligé de forcer l'un de ces passages et^de s'aventurer dans des bois mal frayés ; c'est jouer gros jeu et s'exposer à perdre beaucoup de monde... Ah ! si seulement nous connaissions le point faible de cette

muraille boisée qui se dresse entre les ennemis et nous !...

— Prince, reprit la chanoînesse dont Tceil s'alluma, avez-vous confiance en moi ?

— J'ai, madame, la plus absolue confiance dans votre amitié pour nous et dans votre désir de nous être utile.

Hyacinthe rougit. Les tendres remontrances de François Baujard résonnaient encore à ses oreilles. Il lui sembla voir le sévère regard du patriote qui était là tout à l'heure, se tourner vers elle avec une amère tristesse. Elle se sentit froissée dans son orgueil national par la maladroite réponse de cet étranger et répliqua vertement :

— Je ne sers que mon roi, en me rendant utile à ceux qui nous aident à le sauver... Cest mon amour pour lui et pour la France qui me poussent à vous parler comme je le fais... Écoutez-moi donc : j'ai passé une partie de ma jeunesse dans l'Argonne ; j'y ai de fidèles et bons amis parmi les gentilshommes verriers qui y sont établis depuis trois siècles. Nés en pleine forêt, ils en connaissent les moindres sentiers et les plus ignorés passages. L'un d'eux, qui est mon parent et qui m'est dévoué, loge précisément dans cette maison. Il peut donner à Votre Altesse des renseignements précieux... M'autorisez-vous à l'interroger en votre présence ?

— Je vous en prie !...

La chanoinesse sortit, puis au bout de quelques minutes reparut en compagnie de Jérémie de Damloup.

Le verrier regardait l'officier supérieur prussien, de l'air renfrogné et méfiant dont un chien de berger

bourru et mal peigné examine un aristocratique lévrier, au poil lustré et au collier d'argent. Le prince, de son côté, dévisageait curieusement ce singulier gentilhomme dépenaillé et balafré. Haut monté sur ses maigres jambes guêtrées, le verrier avait peine à se maintenir en équilibre sur le parquet ciré où ses gros souliers ferrés glissaient,

— Son Altesse le prince royal de Prusse, dit Hyacinthe à Jérémie... Mon cousin Jérémie de Damloup, murmura-t-elle en achevant la présentation.

Le verrier salua gauchement, puis tourna vers la chanoinesse un regard inquiet, comme pour lui demander une explication.

— Cousin, reprit M""® d'Eriseul, vous êtes dévoué à la cause du roi et vous désirez, comme nous tous, le voir promptement rétabli sur son trône ?... Les troupes de Sa Majesté Frédéric-Guillaume vont se mettre en marche pour culbuter Tarmée révolutionnaire et délivrer la famille royale. Son Altesse voudrait utiliser votre zèle et votre expérience et j'ai affirmé qu'Elle pouvait compter sur vous.

Jérémie inclina la tête en signe d'assentiment.

— Monsieur, demanda le prince royal, vous connaissez bien la forêt d'Argonne ?

— Comme ma poche, monseigneur, répondit familièrement le verrier.

— Tous les défilés sont gardés ?

— Tous, monseigneur.

— Quel est, selon vous, celui de ces passages qu'on pourrait attaquer sans risquer de perdre trop de monde ?

— ' Hum !... Il ne faut pas songer à la route des Islettes, qui est défendue par du canon et de nom-

breuses troupes. Dumouriez est à Grandpré avec le gros de son armée, et le Chesne-Populeux est occupé par trois mille hommes ; mais entre le Chesne et Grandpré, il y a une gorge étroite qu'on nomme la Croix-aux-Bois. Mon ami Élie de Courouvre, qui est rusé comme un chat sauvage, s'est faufilé jusque-là par les bois de Briquenay. En rôdant aux entours du ravin, il s'est aperçu que le passage n'est gardé que par une centaine de volontaires... Ces nigauds-là se croient si sûrs de n'être pas attaqués qu'ils n'ont pas mis en batterie une seule pièce de canon. Ils s'imaginent être suffisamment protégés par de simples abatis. Mais si on s'avançait en tapinois par les gaulis de Briquenay, on prendrait tous ces étourneaux de jacobins comme dans un filet, et en moins d'une heure le passage serait nettoyé.

Le prince écoutait Jérémie d'un air méditatif. Après quelques minutes de réflexion, il releva la tête :

— Seriez-vous homme à servir de guide à nos troupes, dans le cas où nous tenterions un coup de main de ce côté ?

Jérémie consulta d'un coup d'œil la chanoinesse.

— Jérémie, répondit-elle délibérément, sera à vos ordres, monseigneur.

— Bien, merci! dit le jeune homme... Tenez-vous à notre disposition... D'ici à peu de jours vous serez informé du parti que nous aurons pris... Quoi qu'il arrive, je compte sur votre entière discrétion, monsieur !

— Vous le pouvez, monseigneur, repartit fièrement le verrier, quand un Damloup donne sa parole, c'est comme s'il donnait son sang.

Le prince sourit, fit sonner de nouveau ses talons l'un contre T autre, salua et prit congé de la chanoi-^ nesse en lui baisant la main...

Quatre jours après, Jérémie recevait avis de se joindre au gros de l'armée prussienne qui s'éloignait du camp de Regret en quatre colonnes. Le temps, qui avait paru un moment s'améliorer, redevenait mauvais. Le matin du départ, la pluie tombait menue, noyant la vallée et les collines dans de glaciales buées et perçant jusqu'aux os les soldats qui s'enfonçaient dans les terres argileuses.

A la jonction des chemins de Glorieux et de Regret, Damloup, qui chevauchait en compagnie d'Élie de Courouvre et de quelques gentilshommes émigrés, vit le roi de Prusse quitter son quartier général, escorté par un nombreux état-major et accompagné de ses hôtes, les comtes de Provence et d'Artois. Pour donner du courage à ses troupes, Frédéric-Guillaume, en uniforme de parade et sans manteau, galopait bravement sous l'averse. N'osant se montrer plus douillets que le monarque allemand. Monsieur et son frère chevauchaient également en uniforme, le dos rond et la tête enfoncée dans les épaules. Le comte d'Artois essayait de faire bonne figure à mauvais jeu, mais le futur Louis XVIII, qui souffrait déjà de la goutte, appréciait médiocrement cette façon d'aller et semblait de fort méchante humeur.

Les émigrés qui assistaient au défilé gi'ognaient sourdement, à la vue de leurs princes .légèrement vêtus et ruisselants,

— Cela me perce le cœur, murmurait le capitaine

d'Espondeilhan, et la dureté du roi de Prusse est .révoltante Je donnerais le peu d'argent que je possède pour loger dans une bonne voiture fermée ces illustres princes d'où dépend le salut de la France.

— Capitaine, répliquait rudement Damloup en soufflant dans ses doigts. Leurs Altesses ne sont pas plus à plaindre que tous ces pauvres bougres qui pataugent là-bas dans la boue, en attendant qu'ils se fassent casser les os... A la guerre, comme au cimetière, les rois et les gueux sont égaux...

Le soir, on arriva fourbu et trempé à l'étape de Malancourt. A la vue des maisons, les soldats qui crevaient de faim et de froid, poussèrent des cris joyeux ; mais leur allégresse fut de courte durée. Le village était désert ; pas un pain dans la huche, pas une vache à l'écurie, partout greniers et caves vides. Les hommes devinrent enragés de colère ; pour se venger de leur déconvenue, ils allumèrent de grands feux où ils jetaient des meubles et jusqu'aux portes des maisons. Beaucoup, le lendemain, s'éveillèrent le ventre creux et se remirent en marche sous l'averse qui ne cessait pas. L'armée suivait les plateaux qui séparent la vallée de l'Aire de celle de la Meuse. Parfois on longeait des vignobles en pente. Alors, malgré la défense des officiers, à travers les pampres mouillés, des compagnies entières s'éparpillaient comme des volées de geais et essayaient de tromper leur faim en se gorgeant de raisins à peine mûrs. Lorsque enfin, au crépuscule, on atteignit le village de Landres, où l'on devait camper, les troupes étaient exténuées. Dans la plupart des régiments, les hommes sentaient déjà les atteintes

de la dysenterie, qui devait exercer parmi les confédérés plus de ravages que les balles. Pour comble de malechance, les convois s'étaient égarés ou embourbés en route et les vivres manquaient. Tandis que Damloup et Courouvre cherchaient un coin sec pour s'y abriter, un officier d'état-major vint leur apporter Tordre de remonter à cheval et de rejoindre un détachement de hussards qui partait le soir même pour Buzancy, où le général autrichien Clerfayt campait à une lieue de la Croix-aux-Bois. — Deux heures après, ils apercevaient les lumières du bourg et Jérémie gagnait sans débrider ime gentilhommière isolée où Clerfayt avait établi son quartier général.

Quand il rentra fort avant dans la nuit sous le hangar où Courouvre s'était logé, il trouva son compagnon ronflant sur une botte de paille.

— Mon camarade, dit -il, debout !... Voici un pain et une bouteille ; cassons une croûte poiir nous donner des forces... Demain, au petit jour, nous flanquerons une raclée aux Sacrés-Mâtins.

A quatre heures, en effet, tâtonnant à travers les ténèbres rendues encore plus denses par un brouillard épais, Damloup et Courouvre rejoignii'ent sur la place les deux détachements de hussards et de chasseurs qu'ils devaient guider jusqu'au défilé de la Croix-aux-Bois. On se mit en route à travers champs. L'argile détrempée amortissait le pas des hommes et des chevaux ; les masses noires des deux détachements s'enfonçaient mystérieusement dans la nuit noire. Le silence n'était interrompu que par les sourds jurons des chasseurs qui glissaient dans la terre gluanteo En vue de Briquenay, une pâle lueur

annonça le jour et, sans entrer dans le village, on se sépara : — les hussards, sous la conduite de Courouvre, devaient filer sur Boult-aux-Bois, tandis que les chasseurs, guidés par Jérémie, gagnaient les gaulis de Briquenay.

— Courouvre, avait recommandé Damloup à son camarade, mène les hussards jusqu'au chemin de Vouziers et dès que tu entendras péter des coups de fusil, dis au capitaine de lancer ses hommes dans le défilé..,

Quant à lui, prenant la tête des chasseurs, il avait engagé la petite troupe sous bois et la conduisait par un oblique sentier où les hommes cheminaient à la queue leu leu, en écartant avec soin les branches mouillées. Au bout d*une demi-heure, ils atteignirent un taillis de chênes et de bouleaux clairsemés, dominant les pentes sablonneuses du ravin où passe le chemin de la Croix à Vouziers.

Les renseignements donnés par Courouvre étaient exacts. Une centaine d'hommes seulement, détachés d'un bataillon de volontaires parisiens, occupaient le passage. Ils avaient une telle confiance dans rinaccessibilité du ravin qu'ils ne prenaient même pas la précaution de se garder sur leurs flancs.

Ils venaient de s'éveiller et allumaient des feux pour cuire la soupe. Du fond du ravin montaient des cris d'appel mêlés à des plaisanteries faubouriennes. Un soldat à la voix traînante chantait à plein gosier, sur un air de Richard, ce gras couplet rabelaisien, rimé par un chansonnier du bataillon et devenu promptement populaire :

Que le grand roi des uhlans, Sur la foi des émigrants,

Ait cru prendre pour ses peines, La France en quatre semaines, Sans obstacle en son chemin ;

C'est bien, fort bien ; Cela ne nous blesse en rien !

Que gagne -t-il au lieu de gloire ?

Rien que la foire !...

— Galopin ! grommela Jérémie en armant son fusil, je vais te faire danser sur un autre air !

En même temps il tira sur le chanteur.

Ce fut le signal. Les chasseurs autrichiens éparpillés le long de la crête firent un feu plongeant sur les volontaires. Ceux-ci, ébaubis par cette attaque imprévue, criaient : Aux armes ! et se bousculaient. Puis, après un premier moment d'effarement, ils songeaient à défendre bravement leur peau et, abrités derrière des troncs d'arbres, fusillaient à leur tour les chasseurs. Avec des bourdonnements aigus les balles se croisaient, rompant les brindilles des bouleaux et émiettant le sable des talus. Dès qu'un des Autrichiens se hasardait à montrer au-dessus des broussailles son uniforme à parements verts et à boutons jaunes, un coup de feu partait d'en bas. Les chasseurs, déconcertés par cette résistance sur laquelle ils ne comptaient pas, hésitaient à quitter le taillis, tandis qu'au fond de la gorge des voix goguenardes les interpellaient :

— Hé ! les serins allemands, descendez donc qu'on voie vos beaux habits verts et jaunes !...

Tout à coup, sur la droite, à l'extrémité du défilé, on entendit une galopade. C'étaient les hussards, guidés par Courouvre, qui accouraient au bruit de la fusillade, la sabre au clair, après avoir franchi les abatis peu considérables qui obstruaient le chemin.

— En avant, sacredieu ! cria Jérémie de Damloup.

Il entraînait les chasseurs qui déboulaient le long des pentes jusqu'au fond du ravin et tiraillaient sur les volontaires. Ceux-ci, pris à revers et en queue, s'effaraient de nouveau et criaient à la trahison. Fusillés par les chasseurs, sabrés par les hussards, ils lâchaient pied et décampaient sous bois dans la direction de Grandpré. Quelques-uns cependant, tout en fuyant, s'arrêtaient derrière un arbre, épaulaient et envoyaient une' balle à l'adresse des chasseurs. L'un d'eux coucha en joue Jérémie de Damloup qui s'obstinait à le poursuivre.

— Ah ! mâtin, s'exclama le verrier, tu trouves que ma frimousse n'est pas encore assez déchirée... Attends, je vas te dépiauter,..

Il se précipitait sur le fuyard pour le larder de sa baïonnette. Celui-ci fit un saut de côté, épaula et lâcha son coup de fusil. Jérémie reçut la charge en pleine poitrine et s'affaissa contre le talus. Au même moment il aperçut Courouvre qui galçpait avec les hussards :

— A moi, camarade 1

Dans la terne lumière du matin, le verrier reconnut Jérémie et, laissant passer, le détachement qui achevait de nettoyer le chemin, il mit pied à terre.

— Mon vieux, murmura Damloup, j'ai line balle dans le coffre... Mais je m'en fiche, puisque le passage est à nous... Quand j'aurai tourné l'œil, enterremoi sous un arbre... Tu diras à M™^ Hyacinthe que Jérémie a fait pour le mieux !

Une mousse sanglante lui venait aux lèvres. Deâ

hoquets lui coupèrent la voix. Sa bouche s'ouvrait béante pour aspirer un peu d'air, puis ses mâchoires se raidirent et il tomba sur ses genoux, tandis que des hurrahs tapageurs annonçaient que les Autrichiens étaient complètement maîtres du défilé.

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Le i8 septembre, vers midi —six jours après Tattaque de la Croix-auX'Bois — Hyacinthe d'Eriseul en habit de cheval trottait sur la route de Grandpré à Mouron, en compagnie d'officiers appartenant au corps des émigrés ou attachés à Tétat-major du roi de Prusse. Tandis que la petite troupe longeait les bords de TAire, la chanoinesse fut rejointe par un cavalier couvert de boue, qui trottait sur un maigre bidet ayant dû appartenir à quelque brioleur.

— Monsieur de Courouvre ! s'exclama Hyacinthe ; tout seul ?... Qu'avez-vous fait de notre ami Dam-

Élie de Courouvre souleva son feutre, découvrit sa tête fouinarde et poussa un soupir :

— Le pauvre garçon est resté là-bas avec une balle dans les côtes.

— Blessé !... mortellement ?

— Hélas ! oui,... pour tout de bon, cette fois.,. Il a passé dans mes bras, et sa dernière parole a été : « Tu diras à M""^ Hyacinthe que Jérémie a fait pour le mieux.,, »

La chanoinesse avait détourné la tête. Au so^-

venir de ce brave compagnon si joyeux de vivre, qu'elle avait envoyé se faire tuer, sa poitrine gonflée se soulevait. Prise d'un remords, elle éclatait soudain en sanglots.

Les officiers interdits observaient silencieusement cette brusque explosion de douleur. Au bout de quelques minutes, M. de Jarjaye s'approcha d'elle :

— Qu'avez- vous, madame ? demanda-t-il, et d'où vous vient ce grand chagrin ?

Hyacinthe essuya ses yeux mouillés et répondit gravement :

— Je pleure un vieil ami, monsieur,... mon brave Damloup, qui avait servi de guide aux Autrichiens et qui a été tué à la Croix-aux-Bois.

— Mort au champ d'honneur ! reprit avec une indifférence polie l'officier de la maison du roi l il aura eu, du moins, la consolation d'avoir rendu un signalé service à la bonne cause. Grâce à lui, nous avons pu, à notre tour, franchir le Chesne-Populeux, et Dumouriez, craignant d'être tourné, a battu en retraite... Nous voici enfin en route pour Paris.

— Ça n'a pas été sans peine ! grommela le capitaine d'Espondeilhan, le maréchal-duc a commis une grosse faute en demeurant trois jours inactif à Landres, au camp de la Crotte... Il aurait dû poursuivre les jacobins l'épée dans les reins...

— Monsieur, interrompit d'un ton rogue le major prussien Massenbach, vous parlez trop légèrement de ce que vous ne savez pas... Nos troupes étaient fatiguées et nous devions attendre les fourgons de pain qu'on nous envoyait de Verdun. D'ailleurs nous comptions que Dumouriez défendrait le passage de Grandpré... Quand Sa Majesté Frédéric-Guillaume a

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appris que le général français avait décampé nuitamment, il a eu un violent accès de colère et nous avons reçu Tordre de marcher.

— Bah ! tout est bien qui finit bien, repartit gaiement Jarjaye ; nous voilà sortis de ces fameuses gorges de TArgonne qui devaient être les Thermopyles de Léonidas Dumouriez ; — demain ou après, nous rosserons cette armée de savetiers et de perruquiers, et ce sera une affaire réglée... Voj^ez, messieurs, le ciel se découvre et le soleil lui-même se met de la fête !

La pluie avait cessé depuis une heure. Par d'étroites trouées d'azur, les nuages laissaient passer de rapides coups de soleil qui illuminaient le sable humide, la rivière torrentielle et les bois mouillés. — En arrière, la masse du château de Grandpré se découpait sur un fond de verdure et sur Téchevèlement des nuées. Au long du chemin encaissé cheminaient lourdement des files d'équipages ; — fourgons militaires, chariots de farine, fours de campagne, carrosses des commandants supérieurs de l'armée. — En avant, aux flancs de collines basses, drapées de vignes, la route blanche descendait en écharpe, couverte d'un fourmillement noir de régiments d'infanterie, d'escadrons de cavalerie et de batteries en marche. Des détachements de uhlans galopaient dans la campagne moissonnée où, çà et là, des villages incendiés fumaient au soleil. Dans l'espace laissé libre entre le train des équipages et le gros de l'armée, les officiers d'état-major caracolaient de compagnie, mettant dans ce clair paysage la gaieté de leurs uniformes variés et le mouvement de leurs groupes aux élégantes silhouettes. Les che-

vaux piaffaient et s'ébrouaient. Le vent apportait par bouffées la pénétrante odeur des bois en automne, et les cavaliers ragaillardis respiraient à pleins poumons ces senteurs forestières.

— Convenez, messieurs, poursuivit Jarjaye, que nous faisons très bonne figure dans ce site sauvage. Tous ces groupes disséminés sont d'un pittoresque fort galant... Il ne manque ici qu'un Van der Meulen pour immortaliser notre entrée en campagne.

— Malheureusement, repartit la chanoinesse avec amertume, il y a là-bas des gens qui meurent, des villages qu'on brûle, et cela gâte votre pittoresque tableau,

— Trouvez'vous, madame ? répliqua à côté d'elle, avec un léger accent tudesque un cavalier enveloppé dans un ample manteau à double collet. — Bien qu'il eût passé la quarantaine, sa virile beauté attirait l'attention. Un front large, des yeux profonds, des traits fermes et d'une régularité grecque, lui donnaient des airs de jeune dieu. — La fumée et les flammes, continua-t-il avec un calme sourire, ne sont pas d'un mauvais effet dans un tableau militaire...

— Quel est ce gentilhomme ? demanda à Jarjaye Hyacinthe, choquée de llmpassibilité olympienne de son interlocuteur.

— C'est M. de Gœthe, conseiller de Son Altesse le duc de Weimar... Il a écrit un roman qui fait quelque bruit en Allemagne et les gens de son pays lui accordent du talent...

Sur ces entrefaites, un uhlan était venu avertir Hyacinthe que le prince de Prusse désirait s'entretenir avec elle et, se séparant de ses compagnons.

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elle trottait dans la direction indiquée par Testafette. De temps à autre, elle croisait des soldats malades et des traînards. Ils se laissaient glisser au revers d'un fossé, lâchaient leur fusil et, pliés en deux, ils geignaient, les bras croisés sur Testomac, la tête dans les genoux. — Si Tarmée, vue à vol d'oiseau, avait une pittoresque allure, en revanche la plupart des régiments, examinés de près et en détail, offraient un aspect lamentable. Les uniformes boueux et pourris par la pluie s'en allaient en loques ; la dysenterie tordait les entrailles d'une bonne moitié de l'effectif. Hâves, les traits tirés, les yeux éteints, les hommes avaient des mines de poitrinaires.

I.a chanoinesse observait tout cela, mais les espérances, rallumées par la m^arche en avant, flambaient si vivement dans son cerveau qu'elles empêchaient son attention de s'appesantir sur cette misère. Elle détournait la tête de peur de s'apitoyer et de détruire ainsi les nouveaux mirages éblouissants qui luisaient pour elle à l'horizon des plaines champenoises. Elle n'avait plus de pensées que pour cette bataille imminente et décisive qui devait achever le succès des armées alliées, débarrasser la route de Paris et assurer la délivrance de la famille royale. La surexcitation dans laquelle elle vivait maintenant, lui faisait oublier jusqu'à ce malheureux Baujard, qu'elle avait abandonné à Verdun et qui s'y rongeait le cœur, désespéré à la fois par les revers de l'armée nationale, par le départ d'Hyacinthe, par le remords de ses propres défaillances.

On ne pouvait nier cependant que M""^ d'Eriseul n'éprouvât pour Baujard plus qi e de l'amitié — une tendresse véritable. Mais dans cette âme romanesque,

habituée dès Fenfance à considérer Théroïsme comme le suprême but de la vie, ce tendre sentiment était sujet à de brusques éclipses. Ainsi que le feu tournant d'un phare dressé en pleine mer, l'amour intermittent de la chanoinesse avait d'éclatants retours et de glaciales absences. — Ce sont précisément ces flammes capricieuses qui attirent plus irrésistiblement un cœur d'homme, comme si cet état d'incertitude, ces alternances d'ivresse et de désenchantement ajoutaient une irritante saveur à la passion humaine. — En ce moment Hyacinthe semblait uniquement possédée par ses chimères chevaleresques. ]^e spectacle émouvant de cette armée en marche, l'espoir d'un triomphe prochain, le rêve de la royauté restaurée et de la France délivrée, occupaient son âme, et n'y laissaient plus de place pour d'amollissantes tendresses. Les yeux tournés vers les plaines qui allaient devenir un glorieux champ de bataille, elle croyait entendre déjà les carillons des cloches et les vivats des foules acclamant le roi dans son palais de Versailles...

Son rêve fut interrompu par le trot d'un cheval et elle vit le prince de Prusse accourir sur la route ensoleillée. Le jeune homme souriant semblait, lui aussi, plein d'entrain et avide d'exploits.

— Pardonnez-m.oi, dit-il en saluant, de vous avoir séparé de vos amis, madame ; mais je désirais vous entretenir d'affaires urgentes... Vous savez quelle confiance j'ai dans votre dévouement; je vais vous en donner une nouvelle preuve en vous associant à une entreprise qui a été résolue cette nuit même au grand conseil.

Il fit lestement pirouetter son cheval, vint se placer

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à gauche de M""^ d'Eriseul, puis, tandis que tous deux chevauchaient botte à botte :

— Le maréchal de Brunswick, continua-t-il, nous a exposé son nouveau plan qui est admirable. Il se propose de tourner Tennemi afin de lui couper à la fois les vivres et la retraite. A cet effet, il a décidé que Tavant-garde, commandée par le prince de Hohenlohe, tendrait la main à travers TArgonne aux troupes austro-hessoises campées à Clermont et à Varennes. Le prince devra s'emparer de Vienne-le- Château, s'engager ensuite dans un ancien chemin romain et déboucher à un carrefour de la forêt qu'on nomme la Pierre-Croisée...

~ Je connais l'endroit, interrompit Hyacinthe ; il est situé non loin de la verrerie de ma tante Saintx\ndré.

— Dès que nos troupes seront établies sous bois, elles pourront combiner leurs mouvements avec les régiments autrichiens qui occupent Varennes, attaquer sur ses derrières le détachement français posté à La Chalade, remonter la vallée de la Biesme et forcer le général Dillon à quitter les Islettes. Dès lors, nos convois éviteront le long détour de Grandpré, les Austro-Hessois, redevenus libres, forceront Dumouriez à se rejeter en rase campagne, où l'année royale, grossie par le corps de Clerfayt et les émigrés, lui livrera bataille...

— Une bataille dont le succès ne sera pas douteux ! s'écria la chanoinesse, les yeux étincelants, car nous aurons pour nous le bon droit et le nombre !... Ce plan est digne du génie de Brunswick.

— Votre enthousiasme m'enchante, reprit le prince royal, et j'espère que vous ne nous refuserez pas

votre concours:.. Vous connaissez tout particulièrement ce canton de la forêt et vous y avez de nombreux amis ?

— Ma tante habite la verrerie du Four-aux-Moines, près de La Chalade, et tous les gentilshommes verriers de la Biesme sont dévoués au roi corps et âme... Mon pauvre ami Jérémie de Damloup Ta bien prouvé à la Croix-aux-Bois !

— Nous aurons besoin d'hommes sûrs pour surveiller les mouvements de Tennemi et établir nos communications avec Varennes... Le duc de Brimswick m'a chargé de vous demander si vous consentiriez à user de votre influence sur vos amis pour qu'ils nous secondent.

— Disposez de moi ! s'exclama-t-elle impétueusement ; donnez-moi vos instructions et je les suivrai de point en point.

— Préparez-vous donc à rejoindre le corps de Hohenlohe qui campe au village de Servon. Les opérations commenceront demain de bonne heure. Dès que Tavant-garde aura occupé Vienne-le-Château et dégagé le chemin de La Chalade, vous vous rendrez chez madame votre tante et vous nous mettrez en rapport avec vos amis les verriers.

— Prince, comptez sur moi... Dès ce soir, je serai à Servon avec mes deux fidèles, Daniel de Vendières et Élie de Courouvre, et il ne dépendra pas de nous que le maréchal-duc ne remporte bientôt ime nou-velle victoire...

Le lendemain, dès le fin matin, Tavant-garde commençait le mouvement que Brunswick jugeait décisif. Un détachement commandé par le prince

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de Hohenlohe marchait sur le bourg de Vienne, traversait la Biesme et occupait la Harazée, à la lisière de la forêt. Hyacinthe, Vendières et Courouvre s'étaient joints à Fétat-major du prince, et la chanoinesse, surexcitée par les premiers coup de fusil tirés sur les avant-postes du général Duval, n'attendait plus qu'un ordre pour gagner le Four-aux- Moines par les bois de la Bolante. — Au moment où les soldats prussiens se préparaient à attaquer le détachement français campé de l'autre côté de la Biesme, un cavalier mit pied à terre à la porte de l'auberge où Hohenlohe avait établi son quartier général, et les officiers accoudés à la fenêtre reconnurent le major Massenbach.

— Prince, dit ce dernier, en entrant précipitamment, il y a du nouveau!... Ordre du roi de vous replier sur Massiges.

Et comme Hohenlohe, stupéfait de ce contreordre, demandait des explications :

— Que voulez-vous ? ajouta Massenbach d'un ton mécontent, nous changeons ici plus souvent d'idées que de chemises. Il y a une heure, au moment où Sa Majesté se mettait à table, on est venu lui annoncer que Dumouriez quittait sa position de Sainte- Menehould. A cette nouvelle, Frédéric-Guillaume a bondi : « Ah ! ah ! s'est-il écrié en frappant du poing, il veut s'évader encore comme à Grandpré... mais je ne lui en laisserai pas le temps, et cette fois nous nous regarderons dans le blanc des yeux ! 0 Alors, sans consulter Brunswick, sans se soucier de son plan, Sa Majesté a ordonné que toute l'armée marcherait immédiatement vers la route de Châlons pour barrer le passage aux Français. On m'a

chargé de vous en donner avis, prince, et de vous inviter à rejoindre sans délai le quartier général.

Des coups de fusil partis de la lisière du bois indiquaient que le détachement de Duval manifestait rintention de réoccuper la Harazée. Le prince de Hohenlohe et ses officiers étaient montés à cheval, et, bien qu'obéissant à contre-cœur, le général avait commandé de cesser le feu. Il aperçut tout à coup la figure consternée d'Hyacinthe.

— Madame, murmura-t-il, excusez-moi !... Je déplore ce contre-temps, mais j'espère encore que le maréchal-duc convaincra Sa Majesté... Vous n'êtes plus qu'à une demi-heure de La Chalade... Je vous engage à filer sous bois et à vous rendre chez vos amis ; vous pourrez probablement nous y être utile, et dans tous les cas vous y attendrez les événements avec plus de sécurité... Bon voyage, madame, et à bientôt !

Les troupes se repliaient déjà. La chanoinesse décontenancée consulta un moment du regard Courouvre et Vendières.

— Le prince a raison, opina ce dernier avec sa prudence coutumière ; en suivant Hohenlohe, nous risquons d'être rattrapés par les troupes révolutionnaires, tandis qu'en nous jetant dans les bois, nous arriverons sains et saufs au Four-aux-Moines, où M"^ Gertrude sera enchantée de nous revoir.

Élie de Courouvre partageait l'opinion du chevalier. D'ailleurs, il n'y avait pas de temps à perdre, car de l'autre côté de la Biesme, on entendait les bataillons français s'exciter en entonnant le Ça ira Les trois compagnons sautèrent à cheval et disparurent dans une tranchée forestière qui les conduisit

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à une portée de fusil du Four-aux-Moines, pendant que les soldats de Hohenlohe doublaient le pas pour rejoindre le gros de Tarmée.

Les troupes royales avaient fait halte à Massiges, où elles devaient séjourner. Les chevaux étaient au piquet, les fourrageurs se dispersaient en quête d'eau, de bois et de paille ; les officiers s'attablaient, quand on reçut brusquement Tordre de plier bagages. On laissait en arrière fourgons, chariots, voitures d'ambulance, tout ce qui pouvait entraver une marche rapide, et vers trois heures, l'armée entière se dirigeait en trois colonnes vers la vallée de la Tourbe.

Pour gagner de vitesse, les régiments coupaient droit à travers champs. Sous le ciel clair, on voyait parmi les éteules blondes les files noires s'avancer. Par intervalles^ les hommes disparaissaient dans un pli de terrain ; on ne distinguait plus qu'un fourmillement de baïonnettes jetant au soleil de vifs éclairs et s'écoulant entre deux talus comme un étrange fleuve aux reflets métalliques. Dans les descentes abruptes, quand les soldats dévalant le long des pentes fangeuses rompaient les rangs, le ruissellement des lames d'acier s'éparpillait ainsi qu'une immense cascade jaillissant de pierre en pierre jusqu'au fond de la vallée, où le fleuve métallique semblait rentrer dans son lit.

Maintenant on marchait en pleine Champagne pouilleuse, dans une région aride et nue, où une somnolente rivière, la Tourbe, se traînait parmi des terrains lépreux, sillonnés de déchirures crayeuses. La verdoyante gaieté des arbres et des vignes avait disparu. A peine, çà et là, un maigre buisson d'épine

noire ou un bouquet de pins rabougris rompaient la monotonie des terrains chauves et plats. De loin en loin, on traversait un hameau abandonné, aux portes et aux vitres défoncées. Parfois, tandis qu'on longeait Tunique rue, un coup de fusil partait d'une fenêtre, tiré par quelque paysan furieux du pillage de sa maison. Des soldats se détachaient, on lardait Thomme à coups de baïonnettes, on brûlait la masure et, sur la morne étendue des champs déserts, des incendies rougeoyaient parmi les ombres du crépuscule.

La nuit venait et avec Tobscurité la pluie recommençait. Elle tombait par rafales cinglantes d'un ciel bas, qui tranchait à peine sur la ligne confuse de rhorizon. Bientôt les régiments furent enveloppés d'épaisses ténèbres. Ils cheminaient péniblement dans ce noir, glissant sur la glaise détrempée ou s'enlisant en de spongieuses fondrières. Comme on comptait surprendre l'armée de Dumouriez en pleine retraite, ordre était donné de marcher en silence. Les troupes n'avaient pas même la ressource de tromper la mortelle longueur de l'étape nocturne par ces chansons dont le rythme allège le poids du sac et redonne du jarret aux plus éreintés. La rude plainte des rafales s'engouffrant dans la vallée et le ruissellement de l'averse accompagnaient seuls ces files d'hommes recrus de fatigue, trempés jusqu'aux os, grelottant la fièvre, qui s'en allaient dans la nuit et le vent vers une destination inconnue... Les olïiciers montaient et descendaient le long de la colonne pour la faire avancer plus vite. On bourrait les traînards à coups de plat de sabre. De temps à autre, un pauvre diable, n'en pouvant plus, se laissait

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rouler dans la boue et y restait, pantelant, tandis que s'éteignait au loin le piétinement lourd des régiments qui s'enfonçaient parmi les ténèbres pluvieuses...

Vers trois heures du matin, les troupes pouvaient enfin souffler aux environs de Somme-Tourbe, où Tétat-major du roi et du duc de Brunswick s'arrêtaient. De nouveau on se débandait pour marauder à tâtons à travers le village abandonné. En quête de victuailles et surtout de combustible, les soldats faisaient flèche de tout bois : chaises, tables, armoires, tonneaux et voitures, tout flambait. Parfois même on brûlait une grange ou une étable pour se mieux chauffer. Derrière la longue ligne des fusils mis en faisceaux, les hommes s'accroupissaient morfondus devant des brasiers énormes et, silencieux, hébétés par la fatigue et l'insomnie, regardaient les flammes danser devant leurs yeux hypnotisés.

L'aube tardive du 20 septembre s'éveilla dans la froideur d'une bruine très dense qui empêchait de voir à deux pas. Les feux s'étaient éteints, les soldats engourdis s'étiraient douloureusement. On venait de donner l'ordre de reformer les rangs. A travers la buée blafarde, on distinguait de fantoma- . tiques silhouettes courant aux faisceaux ; on percevait des bruits d'armes froissées, de brefs commandements, puis l'avant-garde se mettait en marche, sur deux colonnes, dans la direction de la route de Metz à Paris.

On approchait de la ferme des Meigneux, quand un éclair roussâtre troua le brouillard et un coup de canon résonna sourdement, comme un salut matinal de l'ennemi. Les Prussiens, sans riposter, conti-

nuaient leur course à travers champs afin d'occuper le plus vite possible la grand' route. Les escadrons de duc de Weimar s'étaient élancés vers les talus de la chaussée et galopaient déjà à l'aventure entre deux rangées de grands peupliers noyés de brume. La canonnade des Français devenait plus sérieuse. Dans la grise épaisseur du brouillard les éclairs rougeâtres et les coups de tonnerre partaient de deux endroits à la fois : des hauteurs du mont Yvron où se trouvait l'artillerie de Duprez-Crassier, et de l'auberge de la Lune où étaient pointées les batteries de Kellermann.

Désorientée, sondant en vain la brume pour y découvrir les troupes ennemies qui essayaient sans doute de battre en retraite à la faveur du brouillard, ]'avant-garde prussienne commençait son attaque, et des coups de canon s'échangeaient à travers l'impénétrable rideau de bruine qui isolait les deux armées.

Peu à peu les batteries françaises cessèrent de tonner. Il y eut alors, de part et d'autre, un moment d'arrêt, comme si les deux adversaires, après s'être tâtés dans le brouillard, reconnaissaient l'impossibilité de batailler à l'aveuglette. Dans cet intervalle le gros de l'armée confédérée arrivait enfin sur le plateau des Meigneux. Le roi, Brunswick et les officiers d'état-major se portaient en avant, puis s'arrêtaient, impatients devant ce voile d'épaisses vapeurs qui leur dérobait l'ennemi.

Vers midi, la pluie cessa. Dans le ciel moins bas, la brume s'éclaircissait et on entrevoyait des coins i de bleu. Un coup de vent, déchirant soudain lel brouillard, en roula vers les bas-fonds les blanches traînées fumeuses, et, dans le cortège royal, les

VALMY

figures déconcertées s'allongèrent à mesure que les objets se dessinaient plus nettement. A Tanxieuse impatience succédait un mouvement de stupeur et de dépit chez tous ces officiers généraux qui, le cou tendu, les lunettes braquées, regardaient les positions ennemies...

Sur les deux flancs du plateau de Valmy, Tarmée française étendait ses ailes légèrement repliées. En avant, sa cavalerie nombreuse se tenait immobile dans la plaine, tandis qu'en arrière, les hauteurs étaient couronnées de troupes rangées en bon ordre. Le vent d'ouest promenait de rapides coups de soleil sur les drapeaux tricolores frissonnants, sur les régiments de grenadiers aux baïonnettes scintillantes; dans Tair humide éclatait l'entraînante musique de l'hymne des Marseillais. Les lunettes à longue portée permettaient de distinguer les mouvements des officiers. On les voyait se démener vivement en pleine lumière, en avant de leurs bataillons ; ils agitaient leur chapeau au bout de leur épée, et un immense cri de : « Vive la Nation ! & jeté par des milliers de bouches, arrivait jusqu'aux oreilles des Prussiens abasourdis. — Cette armée de « perruquiers et de savetiers » , qui devait se débander au premier coup de canon, ces troupes qu'on croyait surprendre dans le désarroi et l'effarement d'une retraite, attendaient solidement, intrépidement le choc de l'adversaire et acceptaient la bataille avec des cris d'enthousiasme...

Au Four-aux-Moines, où la chanoinesse et ses deux compagnons étaient arrivés sains et saufs la veille, dans Taprès-midi, les premières heures avaient été employées aux effusions du retour, aux échanges de questions et de confidences entre la tante et la nièce qui ne s'étaient plus revues depuis la fin de juin 1791. M"® Gertrude, ayant gardé son francparler et ses idées libérales, fronçait le sourcil aux discours enthousiastes d'Hyacinthe. Là aussi, la chanoinesse fut obligée de reconnaître qu'on ne partageait pas ses illusions. M"® de Saint-André voyait, il est vrai, avec peine la déchéance de Louis XVI et compatissait à ses royales infortunes, mais elle exécrait les Prussiens et souhaitait le succès de Tarmée française. Elle ne cacha pas à sa nièce qu'un séjour à la verrerie n'était point sans danger. Les troupes du général Duval étaient cantonnées à La Chalade et le moindre soupçon pouvait amener des soldats au Four-aux-Moines. Aussi commença-t-elle par claquemurer Hyacinthe et ses deux amis dans les chambres les plus retirées de sa maison et leur recommanda-t-elle de n'en point sortir.

Hyacinthe passa une nuit sans sommeil dans son étroite cellule et ne s'endormit qu'au petit matin. Elle fut réveillée en sursaut par des roulements sourds, pareils à de lointaines rumeurs d'orage. Elle prêta Toreille. — Non, ce n'étaient pas des coups de tonnerre, mais des coups de canon qu'on entendait là-bas, au delà des bois, du côté de Sainte- Menehould. Pour sûr, la bataille décisive était enfin engagée. — Elle s'habilla en hâte, le cœur battant, écrivit un bout de lettre et alla frapper à la porte de la chambre où Courouvre dormait en compagnie de M» de Vendières.

— Monsieur de Courouvre, cria-t-elle, levez- vous. J'ai à vous parler.

Quand le gentilhomme verrier, les yeux gros de sommeil, vint la trouver dans le couloir :

— Écoutez ! murmura-t-elle en lui saisissant le bras, on entend le canon... Les deux armées se sont rencontrées... Je ne puis rester ici dans l'ignorance et l'anxiété et il faut que vous me rendiez un service... Sellez votre cheval et rejoignez ce matin le régiment du prince de Prusse. Pour vous qui connaissez les chemins c'est l'affaire de deux heures. Voyez le prince, remettez-lui ce billet et dites-lui que j'attends ses ordres... Puis, ce soir, revenez m'instruire des résultats de la journée.

I — Diable ! répondit Courouvre en se grattant la tête, si on se donne des coups là-bas, ce sera peutêtre malaisé de retrouver votre prince... Mais bah ! je me mangerais le sang en restant ici à bayer aux mouches 5 j'aime encore mieux courir les chemins et faire le coup de fusil au besoin... Soyez tranquille, madame, je vous rapporterai des nouvelles

de la bataille ou j'y laisserai ma peau... Au revoir donc !

Un quart d'heure après, il enfourchait son bidet et décampait sous bois.

Hyacinthe rentra dans sa chambre, en proie à tous les énervements de Tattente. Elle étouffait entre les murs de cette cellule hermétiquement close, et sans se soucier des recommandations de Gertrude, elle ouvrit la croisée qui donnait sur le jardin ; puis elle s'accouda à l'embrasure, les yeux perdus dans les vapeurs grises qui couvraient les champs.

Toujours au loin on entendait le canon. Les détonations arrivaient jusqu'à Hyacinthe assourdies et comme ouatées par le brouillard. Elle n'avait plus d'attention que pour cette lointaine canonnade. Toute son âme était concentrée dans ses oreilles. Vers dix heures, le bruit s'affaiblit, les détonations s'espacèrent, puis cessèrent tout à fait. Elle en eut d'abord comme une déception.

— Eh ! quoi, était-ce déjà fini ? — Puis une soudaine réflexion la rasséréna : — le combat se terminait probablement parce que l'ennemi fuyait en déroute. Cela devait être ainsi. N'avait-on pas prédit que l'armée des jacobins lâcherait pied au premier coup de canon ! La solide infanterie prussienne n'avait eu qu'à se montrer pour chasser à la baïonnette ces volontaires fanfarons et braillards... Maintenant, sans doute, les alliés marchaient déjà sur Châlons... Tant mieux ! Courouvre n'en reviendrait que plus vite au Four-aux-Moines et elle pourrait, à son tour, rejoindre le corps des émigrés.

L'esprit plus calme, elle avait quitté la fenêtre.

Elle furetait par la chambre pour trouver un livre et tromper son impatience par quelque lecture. Une gazette oubliée dans un tiroir entr 'ouvert lui tomba sous la main. Depuis son départ de Verdun, elle était restée sans nouvelles de Paris, et elle s'assit pour parcourir ce journal, daté du 8 septembre. Brusquement elle pâlit. En tête de la première colonne, elle venait de lire ce paragraphe :

«Dans sa séance d'hier, l'Assemblée législative, sur le rapport du citoyen Tocquot, a décrété d'accusation, comme traîtres à la patrie, les administrateurs du département de la Meuse, Ternaux et Baujard, qui ont criminellement pactisé avec les ennemis de la Nation, en se rendant à Verdun pour signer les réquisitions de Brunswick. »

Hyacinthe, le cœur navré, rejeta le journal et revint s'accouder à la fenêtre. La vue des charmilles du jardin, trempées de pluie et roussies par l'automne, ramena plus vivement encore sa pensée vers cet ami passionné et fidèle, dont elle venait d'apprendre la proscription. Son âme se troubla de nouveau ; un attendrissement la prit en songeant que si Baujard avait consenti à se rendre à Verdun et à y rester, c'était surtout pour se rapprocher d'elle. — Et maintenant il était abandonné par les chefs de son parti, accusé de trahison, menacé dans sa vie et dans ses biens, et tout cela à cause d'elle !.., Le remords dont elle sentait l'aiguillon éveilla le véhément désir de réparer le mal qu'elle avait causé ; elle se promit, après la victoire des alliés, de se dévouer au bonheur de Baujard. Il avait l'esprit trop élevé et trop clairvoyant pour ne pas reconnaître que ses amis les jacobins conduisaient

la France aux abîmes. Cette dernière injustice le détacherait d'eux radicalement et alors il reviendrait à la bonne cause. — Il trouvera en moi, pensait la chanoinesse, une consolatrice et une amie dévouée : c'est à moi seule qu'il devra son salut et son avenir politique... Il rêvait de servir un peuple de rebelles; je ferai de lui un glorieux serviteur de la monarchie restaurée...

Cette idée d'apostolat et de tendre protection flattait trop sa chimère pour qu'elle ne l'adoptât pas avec enthousiasme. Certaine d'apprendre avant le soir la marche victorieuse de l'armée confédérée sur Paris, elle bâtissait déjà d'amoureux et ambitieux châteaux en Espagne.

Elle fut rappelée à la réalité par l'entrée de Vendières et de M"^ de Saint-André. La prudente Gertrude avait jugé à propos de servir dans la chambre le dîner qu'elle avait cuisiné elle-même. Au moment où les deux reclus s'attablaient, le brouillard se leva et un rayon de soleil glissa à travers les arbres jusque sur la nappe blanche.

— Voilà qui est de bon augure, dit Hyacinthe avec une gaieté nerveuse.

Elle versa du vin à Daniel : — Buvons, mon ami, au succès de nos armées et à la restauration du roi !

— Hé ! s'écria Gertrude en haussant les épaules, buvez plutôt à la paix et au départ de ces maudits Allemands qui m'ont obligée à éteindre mes fours !,.. Le rétablissement du trône, c'est bel et bon, mais si la guerre continue encore un mois ou deux, nous n'aurons plus que de l'eau à boire à la santé du roi.

— Rassurez- vous, ma tante, s'exclama Hyacinthe

d'un ton de prophétesse, vous aurez en même temps le roi et la paix... Avant ce soir les jacobins recevront enfin la correction qu'ils méritent !

— Ma mie, tu seras donc éternellement incorrigible !... Comme don Quichotte, tu prends plus que jamais tes fantaisies pour des réalités... Toujours les moulins à vent, toujours !...

Comme elle achevait, de nouveaux coups de carkpn résonnèrent dans la direction de Sainte-Menehould.

— Écoutez, murmura le chevalier en tressaillant, ça recommence !

La canonnade reprenait en effet, mais avec une furie bien plus violente.

La chanoinesse laissa tomber sa fourchette et leva brusquement la tête. Ses pupilles se dilataient et elle tordait convulsivement sa serviette en écoutant avec une inquiète surprise la voix grondante de Tartillerie.

Les décharges se succédaient presque sans interruption avec un fracas plus retentissant. La canonnade du matin n'était rien auprès de ces continuels roulements de tonnerre qui emplissaient la forêt. Hyacinthe se demandait avec angoisse si elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Les troupes révolutionnaires ne s'étaient donc pas dé]Dandées ainsi qu'elle l'espérait, puisque le feu des batteries se rallumait plus ardent ? C'était un combat d'escarmouche qu'elle avait entendu en s' éveillant, et c'était à cette heure seulement que s'engageait la bataille décisive.

Elle n'avait plus faim et, repoussant sa chaise, elle quitta la table. Muette, les lèvres serrées, le front plissé, elle se promenait à travers l'étroite

chambre avec une agitation croissante. Le bruit de la canonnade avait également coupé Tappétit au chevalier. Il alla prudemment fermer la croisée et demeura debout derrière les rideaux. Sa nature de lièvre reprenait le dessus et lui ôtait tout sang-froid : à chaque détonation il tressautait et s'effarait, comme s'il eût été le point de mire des canons.

Les fracas des batteries devenait de plus en plus intense. Quand le vent d'ouest l'apportait par la vallée de la Biesme, les vitres de la maison tremblaient. On eût dit que la forêt tout entière, secouée par un ouragan, se déracinait et s'effondrait. Les hôtes de la cellule ne s'adressaient plus la parole. M"^ de Saint-André elle-même paraissait effrayée. Elle s'était assise et, tirant de sa poche un tricot grossier, elle agitait machinalement les aiguilles sans desserrer les lèvres.

Tous trois pressentaient dans ce continuel roulement de tonnerre quçlque chose de décisif et de formidable. C'étaient deux races, deux mondes qui s'entre-choquaient là-bas, derrière les collines, et se portaient ces coups terribles qui retentissaient jusqu'au cœur de la forêt ! Qui aurait le dessus ? Qui l'emporterait de la vieille royauté séculaire ou du régime nouveau?...

Hyacinthe énervée s'impatientait des soupirs et des effrois du chevalier. Elle l'obligea à quitter la fenêtre qu'elle ouvrit toute grande.

Le cœur palpitant, les yeux sombres, elle se penchait au dehors. Elle semblait interroger anxieusement les masses profondes de la futaie et les blancs nuages échevelés qui fuyaient vers l'est après avoir un moment plané au-dessus du champ de bataille.

De mortelles heures se passèrent ainsi. Le ciel s'était de nouveau couvert. A la tombée du crépuscule, le bruit de la canonnade s'affaiblit ; on ne percevait plus que de sourdes détonations largement espacées, puis tout se tut. La bataille était finie. La forêt d'Argonne retombait dans son pacifique silence de tous les jours. Immobile à la fenêtre, Hyacinthe n entendait plus que le frisson des feuilles jaunissantes, et plus près, dans les charmilles, le gazouillement menu d'un petit rouge-gorge qui murmurait insoucieusement sa familière chanson d'automne...

La chanoinesse s'enfiévrait. Malgré les observations de Gertrude et les prières du chevalier, elle s'entêtait à rester à la fenêtre, espérant toujours ouïr le trot du cheval d'Élie de Courouvre. A la nuit, un orageviolent éclata, comme si, dans l'atmosphère troublée par la canonnade, les éléments déchaînés eussent voulu faire écho aux tempêtes de la bataille. La pluie ruisselante obligea la jeune femme à fermer la croisée. Elle reprit alors sa marche nerveuse à travers la chambre.

Il était près de neuf heures, quand deux coups de feu, tirés dans la direction du village, attirèrent l'attention d'Hyacinthe. L'instant d'après, on entendit quelqu'un traverser précipitamment la cour, et M"^ de Saint- André, qui était descendue pour s'enquérir de ce qui arrivait, reparut, une lanterne à la main, poussant Élie de Courouvre dans la chambre.

— C'est sur vous qu'on a tiré ! s'écria la chanoinesse haletante.

— Pardine ! répondit le verrier essoufflé, les sacrés-mâtins m'ont canardé à la lisière du taillis, et c'est mon pauvre bidet qui a tout reçu... Je l'ai

laissé sous bois en train de crever... Moi, je n'ai rien.

— On s'est battu là-bas ?

— Oui, à coups de canon, et ferme !

— Les jacobins ont eu le dessous ?

— Nenni... Les malabres ! ils gardent leurs positions... et les AUeniands aussi...

— Alors c'est à recommencer !

— Ma fi, oui !

L'excitation d'Hyacinthe s'éteignait ; sa figure prenait une morne expression de désappointement.

— Vous avez vu le prince de Prusse ? dit-elle d'une voix altérée.

— Ça n'a pas été sans peine... On me renvoyait d'Hérode à Pilate. Enfin je Tai joint à la ferme des Meigneux... Il n'a pas pu vous écrire, comme de juste, seulement il m'a commandé de vous dire qu'il fallait regagner Verdun le plus vite possible.

— Verdun !... Pourquoi ?... J'ai pris mes mesures pour suivre l' état-major.

Le verrier eut un narquois clignement d'yeux.

— Vous le précéderez au lieu de le suivre, voilà tout.

— Qu'est-ce que cela signifie ?... L'armée royale ne marche-t-elle plus sur Paris ?

Courouvre haussa les épaules :

— Ah ! oua !... Ils ont perdu la tête et ne savent plus s'ils iront à hue ou à dia.,. Les soldats ont la colique, les chefs eux-mêmes sont débiscaillês... Entre nous, je crois qu'ils ont de la guerre plein le dos et qu'ils rentreront tout bêtement chez eux...

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