‹ La chanson d'Antioche: composée au XIIe siècleChapitre 24 sur 30 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Les païens s'enfuient courroucés et dolents

Par un large vallon au bas des rochers,

Là les mauvais mécréants veulent tourner.

Voici Gérard qui pique de l'éperon,

Il est né à Melun, il a le poil grisonnant.

Il a été couché malade depuis longtemps.

Il se jette dans la presse, je le tiens pour enfant,

Car les mécréants l'eurent bientôt occis.

Voyez-vous Evrard piquant son cheval.

Il était né à Puisac, il a un fier courage,

Droon de Clérembault, et Thomas Levaillant,

Et Payen de Beauvais, sur un destrier gris ;

Quand ils voient Gérard mort, ils en sont affligés.

Ils sont désireux de venger leur ami.

Chacun frappe si bien avec son épée.

Que ceux qu'ils atteignent restent sur place.

L'armée du Seigneur fait toujours des progrès.

Et les Turcs orgueilleux s'affaiblissent beaucoup;

Ils ont tourné le dos, ils s'en vont en fuyant.

Corbaran s'enfuit, triste et indigné,

Les hommes qu'il a amenés sont vaincus.

Les coursiers font lever une telle poussière.

Que la clarté du jour en est tout obscurcie ;

Droit au pont de fer ils se retournent.

Et nos gens les poursuivent animés par la haine,

Jusqu'au château que défend le baron Tancrède.

Là le jour leur manque, les voilà échappés.

Nos barons se retirent aux tentes et aux abris.

Mais le duc de Bouillon a passé outre.

Il continue la poursuite sur son destrier armé,

Et il a avec lui une grande partie de ses barons.

Dans un vallon très-grand et étendu

Il poursuit Corbaran qui s'enfuit désespéré;

Il crie à haute voix : « Misérables, vous n'échapperez

pas, « Je demande une joule, tournez vos chevaux ! » Quand Corbaran l'entend, il les a regardés.

Il s'écrie à haute voix : « Francs chevaliers, arrêtez, « Ceux qui nous suivent je les tiens pour des fous. » Déjà la nuit est venue et le jour est fini ; Là il y eut un combat violent et dur.

Mais pour les nôtres il ne fut pas heureux.

414 Ll CHANSON D'ANTIOCHE.

Des compagnons du duc pas un n'est resté.

Hungier fut tué, un rude combattant.

Claras de Somarzane avec deux dards

Lui a faussé la cuirasse et percé le côté.

Le baron tombe à terre blessé à mort.

Il invoque le Dieu de majesté :

« Glorieux Sire Père qui me fîtes naître,

(( Ayez pitié de mon àme, car le corps est fini,

« Et secourez le duc, qu'il ne soit pas blessé à mort. »

A cette parole le baron expire.

Le bon duc de Bouillon est entouré,

Son destrier rapide est tué sous lui;

Quand le baron fut à pied très-triste et irrité,

Il s'est adossé sous une grande roche,

Son écu bordé d'or placé devant lui.

Là il est fortement pressé par les païens.

Si le duc fut dolent, il ne faut pas le demander I Quand il vit son destrier tomber mort sous lui. Et Hungier l'Allemand qu'il aimait tant Couché mort à terre, foulé aux pieds des chevaux. Il s'abrite avec son écu qu'il avait fait border d'or, Et dans sa main il tient une bonne épée d'acier, Il se défend là comme un sanglier ;

Qui aurait tu le prince démembrer les SarrasinSi

Et les jeter à terre, morts Tuii sur Tautre,

Aurait tenu pour rien Bertran et Aïmer.

Quand Corbaran le vit si vaillamment agir,

Il commença à crier de sa voix claire :

« Chevalier, quel est ton nom? Ne me le cache pas.

« — Vassal, lui dit le duc, je saurai bien le dire,

« On m'appelle Godefroy de Bouillon.

« — Par ma foil dit Corbaran, je t*ai bien entendu louer ;

« Laisse-toi prendre vivant, je te ferai emmener,

a Je te présenterai au Soudan mon seigneur;

(( Je te donnerai des biens et des terres.

« — Vassal, dit le duc, je n'ai pas besoin de tes paroles,

(( Mais à rinstant viens vers moi, corps à corps, pair à pair;

« Si tu peux me conquérir, tu pourras te vanter;

« Car si je reste sain, je voudrais aller

« Jusqu'au royaume de Perse pour vous le prendre ;

« Je ferai mettre votre Soudan en croix,

« Ou je lui ferai percer les yeux avec une tarière.

« Je m'en reviendrai, par Mahomet 1 de la Mecque,

« Pour avoir les deux candélabres que je ferai apporter

« Droit devant le sépulcre, puis je les y ferai poser. »

Quand Corbaran l'entend, il pense enrager ;

Puis il dit à ses hommes : « Ne le laissez pas aller. »

Alors on entendit les Turcs huer et glapir,

ns firent tomber le duc par force ;

Quand le duc fut à terre il ne pouvait se défendre,

Il sauta avec tant de violence pour esquiver la mort,

Que le sang lui sortit par le nombril.

Mais nos bons guerriers du royaume d'outre-mer.

Quand ils vinrent aux tentes pour s'y reposer,

Ne retrouvèrent plus le duc de Bouillon.

Vint un messager au moment du souper :

« Seigneurs, dit-il aux princes, vous plait-il d'écouter;

« J'ai vu le bon duc de Bouillon passer une grande

montagne, « Il est mort ou pris; je ne l'ai pas vu revenir. » A ces mots nos barons se prennent à pleurer, Ils montèrent promptement, ne voulurent attendre; Que celui qui conduit tout les guide !

Nos barons chevauchent à coups d'éperons.

Et le duc est toujours adossé sous le rocher.

Il tient à sa main son épée à poignée d'or,

Et son écu embrassé, selon la coutume des champions;

Là il se défend comme un lion,

Mais il Y avait une telle quantité et foison de Turcs, Que le duc fut blessé au foie et à la poitrine, Il eut peur de la mort, et un si grand frisson, Qu'il commença son oraison au Seigneur :

« Glorieux Sire Père, par vos bontés (c Yous ressuscitâtes de mort le corps de Lazare; (( Marie Madeleine, à la gente façon, « S'approcha tant de vous en la maison de Simon, « Qu'elle vint à vos pieds, étendus sur un petit lit, (( Des larmes de son cœur elle fit un tel ruisseau, « Qu'elle vous les lava de tous les côtés ; « Puis après, elle les oignit de myrrhe par bonne intention; (( Elle agit très-sagement, elle en eut bonne récompense, (( Car de tous ses péchés vous lui donnâtes le pardon. « Sire, comme cela est vrai, et que nous le croyons, « Ainsi préservez-moi de mort et de prison, « Que ces Sarrasins ne puissent me vaincre. »

Le bon duc de Bouillon a fini son oraison, Devant Notre-Seigneur il a avoué ses fautes, D a mis son écu devant lui, il tient son épée en sa main.

418 LA. CHANSON D'ANTIOCHK.

Il se défend fièrement contre les mécréants.

Et nos bons guerriers de la noble terre

Ont tant cbeyaucbé qu'ils entendent les cris

Des païens au-dessous dans la vallée.

Alors ils crient hautement : « Hontjoie I »

Ils piquent les destriers à grands coups,

Chacun frappe le sien de sa lame acérée.

La bataille fut grande, et la mêlée fut rude ;

Claras de Somarzane eut la tête coupée,

Brudelan et Hérode restent sur la place

Âyec plus de quatre cents des gens de leur pays.

La compagnie des Turcs y fut massacrée, et le bon duc

sauvé.

Ils l'ont levé sur un destrier à la seUe dorée. Et ramené aux tentes, où l'on mène une grande joie.

Nos barons desoendiient aux tentes et aux abrte, Ils délacèrent leurs casques, ils ôtèrent leurs hauberts ; Mais l'évéque du Puy, avant qu'ils fussent désarmés, Leur fit un très-digne sermon :

« Seigneurs, dit l'évéque, écoutes-moi un peu : a Depuis qu'au commencement le monde fut créé, « Ou ne vit jamais tant et de tels chevaliers rassemblés.

Là chanson D'ÀNTIOCHB. 419

« Celui qui a tu ce que vous avez fait en ce jour

« Doit être Taiûi et le serviteur de Dieu.

<( Vous n'avez pas tué ni vaincu les Turcs, mais

« C'est Jésus Dieu de gloire par sa grande bonté.

« Pour son amour, je vous prie de vous garder des

plaisirs, « Et de vous abstenir aussi de mensonges, d Ils répondirent : a Sire, qu'il soit comme vous le commandez. »

La nuit ils se sont désarmés dans leurs riches tentes. Car chacun était fort las et fatigué.

Ce n'est pas étonnant, vous auriez tort d'en douter, Les écrits le témoîgnent^t c'est la vérité; Ils ont ce jour-là jeté morts cent mille chevaliers, Outre les fantassins dont la foule fut telle Que jamais par bouche d'homme le compte n'en sera fait.

La nuit nos barons se sont reposés dans les tentes. Car leurs corps étaient merveilleusement travaillés. Écoutez ce qu'ont fait les Sarrasins insensés : Ils mirent cuire leurs vivres dès que vint le soir, Ds ne croyaient pas les nôtres assez hardis.

Pour qu'un seul sortit contre eux de la ville;

Mais (que Jésus en soit loué pour sa bonté !]

Ils sont morts ou pris ou livrés à la bonté.

Les nôtres ont à manger et à boire en abondance,

Cette nuit ils se réjouissent dans la richesse

Jusqu'au matin qu'ils se sont levés.

Alors ils ont rassemblé leur butin :

Cinq cent et mille chameaux y furent gagnés,

Outre les mulets et les sommiers qui ne sont pas

comptés.

Ils ont emmené tant de Tautre bétail, Que les cent et les milliers n'en furent pas nombres. Ils sont rentrés dans la ville avec tout leur butin, Les abbés et les moines et les prêtres ordonnés Avec la croix et les reliques vont à leur rencontre; De toutes parts ils ont loué et remercié le Seigneur; Quand d'ici à trois ans il ne fût pas venu de blé, On n'aurait pas souffert dans la ville; Tel en avait avant, qui en a maintenant en abondance. Ecoutez de ceux qui sont enfermés dans la tour : Ils virent bien la mêlée et le combat Des chevaliers blancs comme la fleur des prés ; Ils savent bien qu'ils viennent de Dieu, Car sitôt qu'ils furent mêlés aux nôtres, Les leurs furent vaincus et défaits.

A l'armée du Seigneur ils ont fait demander un drapeau, Sire Raymond de Saint-Gilles leur a donné le sien,

Et Témir Ta posé sur la plus haute tour.

Mais les Lombards et les Pouillans lui ont dit et conté

Que ce n'était pas Tétendard de Bohémond et de Tan-

crède ; Le plus tôt qu'ils purent ils le jetèrent en bas ; Puis ils firent venir un messager à eux :

« Ami, sors d'ici, rends-nous ce service^, « Va-t'en vers Bohémond qui est si renommé; « Dis-lui qu'il vienne vers moi, que j'ai à lui parler. » Et celui-ci répond : a Volontiers, de bon gré. » Le messager s'en va à toute bride, n est venu vers les Français que Dieu a tant aimés, Il leur demande Bohémond et ils le lui ont montré: (( Voyez là où il est assis, à côté de Tancrède. » Il est venu devant lui, il l'a salué au nom de Dieu. Bohémond lui répond en homme sensé :

« Ami, Dieu te sauve par sa bonté I « — Sire, l'émir vous demande, (( Il veut vous parler un peu en secret.

« — Ami, dit Bohémond, tu me vois tout prêt. » Il monte promptement sur son destrier reposé. Il monte la montagne au petit pas.

Jusqu'à la forteresse il ne s'arrête pas.

Quand l'émir le voit, il en est réjoui.

1 C'est l'émir qui parle,

49S LÀ CHÂHSON D*ÂIfTIOCHB.

L'émir appelle le marquis Bohémond :

« Soyez le bienyenu, Bohémond, bel ami !

« — Ami, dit le duc, et tous soyez sauvé !

(( — Bohémond, écoutez, entendez mes discours :

« J'ai ici une quantité de Turcs et de Persans,

« Une nation forte et fière, il y en a de grand prix parmi

eux.

« Mais je voudrais bien être sûr et bien certain de ceci, « Oue si quelqu'un d'eux veut retourner dans son Iouh

tain pays, a II aura un sauf-conduit , afin qu'il ne soit pas tué; (( Et il pourra emmener avec lui palefroi et roussin. (( Et qui voudra ciiiire an Dieu ressuscité, « Faites le baptiser dans vos fonts bénits^ « Il servira toujours le Roi du paradis.

« Je vous rendrai la tour et le palais voûté. » Ouand Bohémond l'entend, il en fut très-joyeux, n répond doucement^ comme un homme sensé :

« Sire, ne vous en déplaise, n'en soyes pas inquiet, « J'irai demander conseil à nos principaux chefs, (( Je retournerai vers vous le plus tôt que je pouN

rai. »

L'émir y consent volontiers, non par force.

LA CHANSON D*ANTIOCHB. 433

Bohémond s'en va après avoir pris congé ; Il revient en hâte auprès de ceux de son pays.

Bohémond s'en retourne sur son coursier d'Aragon, Il est venu vers les vaillants barons, Il les appelle doucement et leur dit : n Seigneurs, Tamiral de cette haute forteresse (( Vous mande par moi, j'en suis le messager, « Qu'il a avec lui une grande suite de Turcs choisis, « Que celui qui s'en ira reçoive de vous un sauf-conduit, « Pour qu'il n'éprouve aucun dommage et emporte son

avoir.

« Et que celui qui voudra quitter sa religion sauvage, « Vous le fassiez baptiser au nom et à l'image de Dieu; « Puis il vous servira pendant toute sa vie.

u Alors il me rendra la tour et le plus haut donjon. « — Sire, disent les barons, il n'y a pas d'outrage; « Oui refuserait cela ferait grande folie, (c Le Seigneur en soit loué, qui fit l'oiseau volage, « Et qui prit chair et demeure dans le sein de la sainte Vierge In

Quand Bohémond entend l'avis des barons.

Et que ces propositions agréent à chacun,

Il ne s'est pas arrêté jusqu'à la forteresse,

Il appelle l'émir, il lui dit sa réponse:

« Sire, ce que vous m'ayez proposé,

il Nos barons l'acceptent et y consentent.»

Pour le bien assurer il a juré par sa loi ;

Alors la porte fut ouverte, et la troupe amenée dehors.

Celui qui ne veut pas croire au baptême

Reçoit un sauf-conduit pour les pays éloignés;

Et celui qui veut croire en Dieu et en sa loi.

Aussitôt on le fait baptiser par les prêtres ordonnés.

Nos nobles barons mènent grande joie.

Puis l'émir leur parle ainsi :

(( Quand je vis hier , seigneurs , la bataille dans la plaine,

« Je vis venir une compagnie des vôtres bien armés,

« Elle était si grande et si nombreuse qu'on ne la pouvait nombrer,

c( Elle était plus blanche que neige qui gît sur la ramée,

« Aussitôt qu'elle fut mêlée aux nôtres,

« Us furent tous vaincus et défaits.

La terre, la vallée, les monts tremblèrent, c( Et il s'en fallut peu que notre haute tour fût renversée ; (( Nous eûmes si grande peur, c'est une chose prouvée, « Que chacun eût voulu être au delà de la mer salée. » Seigneurs, maintenant il faut cesser ce récit. Celui qui a fait ces vers et rimé la chanson Ne parlera plus de ceux-ci ni d'autres exploits. Jusqu'à une autre fois qu'il la continuera.

FIN DE LA CHANSON d'aNTIOCHF.

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