‹ La chanson d'Antioche: composée au XIIe siècleChapitre 23 sur 30 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

L*évôque duPuy va combattant dans la mêlée, Il a avec lui maint chevalier vaillant, Et de ceux du comte Raymond le bon combattant; Ils étaient avec lui plusieurs, Je ne sais combien; Lui gardait la cité avec le cœur triste.

L*évêque était armé sur son destrier, Il tient en sa main la lance dont le tyran félon Blessa Notre-Seigneur attaché à la croix.

Il va réconfortant les nôtres dans le combat : « Barons, francs chevaliers, ne soyez pas en crainte, (( Ne redoutez pas la mort, mais allez la cherchant, « Souvenez-vous de Dieu, de ses commandements, oïl souffrit la mort pour nous, volontairement humilié, « Et qui mourra pour lui en défendant son corps (( En aura cette récompense à ma connaissance : « Il ira avec lui dans le royaume éternel.

Tout le mal que vous avez fait depuis votre enfance « Vous soit pardonné depuis lors jusqu'à ce jour. » Depuis que les petits et les grands ont entendu cela, D n*y a si poltron qui ne demande la bataille, Les Sarrasins et les Persans le payeront cher.

En peu de temps il y en eut tant d'occis,

Que nul jongleur qui chante ne pourrait tous le dire.

Il se fait dans la bataille de grands combats à Tépée; Les princes frappent tous ensemble à Tenvi, Le comte Hugues le Grand, frère du roi Philippe, Et Droon de Nesle, sur son cheval gascon, Rainaud y frappe, qui est très-noble homme, Clarembaud de Yendeuil et Anselme de Ribaumond, Et Achard de Montmerle au beau visage ; Le comte Raimbaut d'Orange, Olivier de Marson, Etienne d'Aubemarle, le fils du comte Odon, Et Gérard de Gournay, portant le gonfanon ; Et Rainaud de Beauvais, et Mahuis de Clermont, Gérard de Cérisy avec le vaillant Walon \ Gautier de Donméart, lui et ses compagnons, Et Thomas de la Fère qui frappe avec rage, Sire Hugues de Saint-Pol au cœur de baron.

Et Enguerrand son fils qui ne ménage pas les brigands, Robert comte de Flandre, qu'on appelle le Frison, Eustache de Boulogne, frère au duc de Bouillon,

* Ou Gale do Cauinont.

Et Baudoin de Mons, au pennon vermeil,

Le Lorrain Hermann, et Hugues de Dijon,

Le comte Lambert de Liège, qui n'aime pas les

traîtres.

Le comte Rotoul du Perche, qui est fort irrité Contre la gent mauvaise qui croit en Mahomet, Et Geoffroy de la Tour qui frappe par la môme raison; Celui qu'il atteint ne se guérira pas ; Et Fouchier Torphelin, avec Haimbaud Creton, Payen de Cameli, et Gérard du Dognon, Et Roger du Rosoy, qui cloche du talon, Tancrède de Sicile, et le duc Bohémond, Et révoque du Puy qui les proche; Et le duc Godefroy au cœur de lion, Et Hungier FAUemand, son vaillant compagnon, Le duc de Normandie, et Fouchier d'Alençon, Guillaume le damoisel qui prit vengeance De la mort d'Adon de Beauvais; le sénéchal Hugues. Tous ceux de Danemark, Allemands et Frisons, Tant comme les chevaux peuvent courir à hâte d'éperon.

Ils se jettent ensemble sur les Turcs avec impétuosité, De son épieu tranchant chacun abat le sien.

Le sang et la cervelle couvrent le sable.

LA CBAHSOn D'AKTIOCHB.

La bataille est grande et les coups sont forts; Corbaran y brille entre tous ses compagnons, Il y a nonante rois, sans les autres barons.

Celui qui lit la chanson en sut bien dire les noms, Richard le Pèlerib de qui hocs la tehoss^ Il y eut linidalans, Rodaaius et Grandons, Elyas et Cleremea, Brumana et Derions, L'amiral GraniangeF, Margains et Fauferons, Et Judas Macabées, Tinobras et Samsons, Anliocbus le rouge, David et Salomone, Erodea et Pilâtes, Gaifiers et Lucions, Claras de Sarmayen, Corbas et Lirions, Dinemors et Malars, Nasons et Flrmions, Arbulaas, Lamusars, Alorie, GuénÈdona, Madoines d'Oliandrc, et le roi Lorions, Avec eux Sansadoine, Soliman et Noirons, Lebaron Amédelis et le Rougo Lion.

■ InterpalaUou da Gralndor, 1c r^novarcur de la cliangon.

La bataille fut grande, forte et dure,

Les gens de la terre illustre y frappèrent bien.

Le duc de Normandie à la baute stature

Pique son bon destrier, a appelé son enseigne,

Frappe le Rouge Lion sur son écu arrondi,

Tellement que sous la boucle il Ta rompu et percé.

Le haubert coupé et la chair entamée.

Il Tabat mort de son cheval, Tâme s'en est allée.

Dans le hideux enfer elle est logée.

Le bon duc de Bouillon, de sa tranchante épée.

Frappe si fort Soliman qu'il lui a fait voler la tête.

Et sire Hugues le Grand à grand train

Poursuit Sansadoine au détour d'une vallée;

De l'épée qu'il tient il lui donne un tel coup,.

Qu'il le pourfend jusqu'au cœur.

Quand les Sarrasins le voient il y eut une telle huée.

Que la terre en retentit à une lieue alentour.

Là vous auriez vu maint Turc courir à la mêlée,

Mainte flèche tirée empennée et dorée.

Et tant de riches dames foulées aux pieds ;

Gisantes sur la terre, mortes et ensanglantés.

Les Turcs ont tué beaucoup de nos bons guerriers.

408 LA CHANSON ])*ANTIOCUE.

Si Dieu n*y met ordre en sa force puissante, Notre armée sera toute déconfite et détruite.

La bataille est fort grande, les charges furieuses, Les coups des gens du démon sont drus et terribles, Il ne parait pas aux nôtres qu'ils puissent les diminuer. Bien qu'ils ne cessent de ftrapper et de trancher ; Ce dont vous les auriez vus durement contristés. Quand Tévéque du Puy, que Dieu aime et tient cher. Regarde vers la montagne où il y a tant d'adversaires , Il voit une compagnie chevaucher fièrement :

Elle paraît si grande et si nombreuse qu'on ne peut

l'estimer, Mais je pense qu'il y en avait plus de cinq cent mille, Plus blancs que la neige tombée en février ; Saint Georges marche devant, et les conduit, Et le baron saint Maurice, qu'on tient pour bon guerrier, Domitres^ et Mercure sont porte-gonfanons; Si nos gens n'eussent été soutenus par Jésus, Ils auraient eu si grand'peur qu'on les eût pu lier, Et les mener enchaînés comme des lévriers.

< Démétriud,

Mais Tévêque du Puy les ranime :

« Baron , n'en doutez pas , ceux-ci viennent nous

aider, (( Ce sont les anges de Dieu que je vous annonçai

hier. »

Quand les Turcs les virent, ils furent effrayés, Ils n'auraient voulu y être pour cent livres d'or pur, Chacun tourne les rênes de son cheval de bataille. Et ne prend garde où il va pour sauver sa vie ; Les nôtres les poursuivent, sans les épargner. Les chevaux qui sont las, il faut les laisser, Us en trouvent assez de forts parmi les étrangers. Dont les maîtres sont morts restés parmi l'herbage. Seigneurs, écoutez du bon vassal Hungier:

Quand il voit les païens fuir et les Français les poursuivre.

Et qu'il voit leur étendard flotter au vent, Il pria le Seigneur qui gouverne tout De lui accorder en ce jour de le conquérir; Il entra dans la presse pour accomplir son dessein. Celui qu'il atteint n'a garde de vivre.

Mais les Turcs orgueilleux (que Dieu les accable !) Tuent son bon cheval dessous lui.

Le baron tire devant lui son écu écartelé, Il tient en sa main son épée d'acier ; Qui aurait vu le baron trancher les Sarrasins,

410 LA CHANSON D'ANTIOCHB.

Les faire tomber à terre morts les uns sur les autres,

Aurait tenu pour peu Roland ou Oliyier.

Et d'aussi loin que peut atteindre la lance d'un fantassin,

Aucun Turc n'ose venir ni s'approcher de lui.

Nulle atte&te de lance ou d'arc tendu avec la main

Ne le décide à cesser de se diriger vers l'étendard.

Le baron coupe le bois, et le fait tomber;

Les misérables scélérats l'eussent tué à l'instant.

Quand vinrent le dégager les Allemands, les Bavarois,

Français, Lorrains, Normands et Picards.

Là vous eussiez vu frapper et tailler de l'épée.

Les Turcs ne purent supporter ce combat meurtrier.

Ils ont pris la fuite, mais il n'y a pas de retraite pour eux.

Quand Gorbaran le voit, il pense perdre le sens.

LU

Gorbaran voit son armée en fuite

Et les Francs qui les poursuivent à coups d'épée ;

Quand il voit son étendard renversé par terre ,

Il commence à invoquer à haute voix Mahomet:

(( Ahi ! Mahomet, sire, comme je vous aimais I

« Si jamais je puis me retrouver dans mon royaume,

(( Je vous ferai brûler et jeter en poussière au vent, n

LA CHANSON D'ANTIOGHE. 411

Il a fait mettre le feu dans les grandes herbes,

Elles étaient sèches et épaisses, et elles commencèrent à

flamber ; De toutes parts les nôtres eurent grand'peine à

passer.

Quand ceux qui sont vers les tentes virent le feu, Ils prirent le trésor qu'ils veulent emporter. Les Syriens et les Arméniens vont au-devant d'eux, Leur prennent leur avoir, puis leur coupent la tête. Désormais les païens sont livrés à la honte : La langue ne peut dire ni le cœur penser Ce que firent ce jour-là nos barons d'outre-mer; Je ne puis vous raconter les prouesses de chacun. Mais je ne veux pas oublier le duc de Bouillon, Ni Hungier l'Allemand si digne de louange.

Ni le comte Robert qui défend la Flandre, Le comte Hugues le Grand et le baron Bohémond, Robert de Normandie au clair visage ; Ils se jettent par la bataille comme des sangliers ; Entre l'eau et la montagne ils rencontrent les païens. Avec leurs épées ils les font reculer.

Jamais ils ne pourront rester dans leur camp.

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