CINQUIEME FRAGMENT
Ce fut un jeudi, au point du jour
Que nos chrétiens eurent dressé leurs engins.
Devers Saint-Etienne ils les ont établis,
Et les Turcs en dedans ont fortifié tous les murs,
Ils sont tous bien armés pour se défendre,
De massues de fer, de grands maillets,
De carreaux, d'arbalètes et d'arcs de cuir.
Et de plomb et de poix bouillis ensemble.
Par devers Saint-Etienne^, qui pour Dieu fut martyr,
Nos béliers sont menés, établis et affermis;
Quelques Français ont dressé une échelle au mur
Par devers la tour de David;
Un écuyer preux et hardi y monte.
Il était cousin germain de sire Jehan d'Alis,
Un Sarrasin lui tranche le poing de son épée.
Celui-ci ne se peut tenir ; il est tombé en bas,
Raimbaud Creton y monte furieux et irrité,
Bord à bord du créneau il a pris la tôte du Turc;
^ La porte Saint-Étienne.
Le baron était seul, il est retombé en bas.
Dans Tarmée s'est élevé le cri :
Qu'il y a déjà plusieurs des nôtres blessés et renversés, Et un brave écuyer qui montait à Tassant occis I Quand nos barons l'entendent, les voilà effrayés. Ils font sonner les cors, ils ont donné l'alarme. Les Français entendent le bruit, les voilà en mouvement. L'armée va en avant, en hâte, Jérusalem sera assaillie par la force.
L'évêque de Matran a béni nos chrétiens, Il les signe au nom de Dieu qui fut mis en croix; Il tenait en sa main la lance ^ Dont en la sainte croix le beau cœur de Jésus fut percé ^ Il la montra à tous, il les a enflammés.
Chacun vers Jérusalem s'en va tête baissée.
Ils coupent les barbacanes et les grandes barrières. Et les palissades que les Turcs y ont placées. Ni barres ni poteaux ne peuvent les retenir.
Ils ont conquis les palissades jusqu'au maître fossé. Et les pierriers jettent des pierres et frappent le mur
sans s'arrêter.
Ils abattent le ciment et les pierres massives. Et les Turcs se défendent avec force.
Ils jettent des pierres et du feu, de gros cailloux et de
grands pieux ; Ils lancent avec les arbalètes des carreaux d'acier ;
Les flèches tombent plus menu que pluie et grêle.
Les Turcs jettent de la poix chaude et du plomb
fondu.
Puis ils ont allumé le feu grégeois, Ils le jettent avec des machines sur nos gens. Le métal et le vernis de leurs écus est enflammé, Aucun haubert ne résiste, tant fort est-il, Ni cuirasse, ni écu, ni plastron massif; Tout est brûlé, pas un n'en peut échapper.
Mais bientôt le vent est retourné sur les Turcs; Beaucoup d'entre eux furent brûlés et embrasés sur le
mur.
Et tout le mal est retombé sur eux.
Pas un à bon escient n'eût échappé vivant.
S'ils n'eussent été garnis de vinaigre.
Par là le feu fut affaibli et éteint.
SIXIEME FBAGMENT.
Ce fut un vendredi, disent les écrits du temps, Que Jérusalem fut conquise par les barons chrétiens. A rheure où Jésus souffrit la passion, Ils entrèrent dans la ville par force et vaillance, Thomas y entra le premier, du moins nous le croyons. Car sur les fers des lances il fut élevé sur les murs. Mais le roi des Tafurs, pour dire la vérité, Y est entré tout seul avant, et sans compagnons. Pour cela Thomas devint dès ce jour son homme lige. Il lui fit hommage deux fois sans contestation. Seigneur, écoutez la glorieuse chanson !
Les princes et les barons entrent dans Jérusalem, Et Flamands , et Normands , Français et Bourguignons.
Les païens s*en vont fuyant pour sauver leur vie. Le bon duc de Bouillon les poursuit à outrance, Il a avec lui Tancrède et Bohémond, Et son frère Wistace et sire Raimbaud Creton, Et beaucoup d'autres que je ne sais nommer.
Us font un tel carnage parmi les rues,
449 FRÂGHSlfTS DE LA CHANSON
Qu'ils marchent dans le sang et la cervelle jusqu'au fanon.
Les Sarrasins s'écrient : « Aidez-nous, sire Mahomet,
« Ayex merci des âmes, et donnez-nous un vrai pardon,
« Car nos corps sont perdus;
(i Eh ! sire Comumaran , jamais nous ne vous reverrons.
« Ouel douloureux secours, hélas ! nous attendons 1 n
Le comte Robert de Flandre attrape Halcalon,
Il le frappe jusqu'au menton avec son épée.
Isabar s'enfuyait au temple de Salomon,
Lorsque Raimbaud Creton l'atteint,
Avec son épée il lui perce le poumon.
Les païens meurent, et crient, et hurlent à la fois:'
Mainte belle païenne, vêtue richement,
Aurait été vue menant grand deuil et criant à haute voix:
« Ahi! Jérusalem, nous vous perdons injustement,
« Apollon, grand Dieu, tires-en vengeance! u
Le roi de Jérusalem va au principal donjon.
Au haut de la tour de David «st une plate-forme de marbre.
Là il tord ses poings, il arrache sa barbe,
Il déchire ses vêtements de soie et tire sa moustache.
Et se pâme quatre fois de suite;
Lucabel le relève et le soutient dans ses bras.
SEPTiiiMB FBAaMENT.
Nos barons font éclater leur joie de toutes parts, Ils ont pris le bon duc de Bouillon entre leurs bras, L'évêque et les abbés de divers couvents L'emportèrent au temple en grande procession. Là était le roi Tafur et ses compagnons, Il se tint à la droite du duc Godefroy, Les princes et Tévéque étaient tout autour d'eux. Ils l'offrirent au maître-autel avec grande dévotion, Là où Dieu fut offert étant petit enfant, L'évêque de Matran le bénit.
Quand il eut chanté la messe et les oraisons, Ils ont emporté le duc au chant du Kyrie eleison Jusqu'à ce qu'ils l'ont posé sur la pierre du sépulcre, Ah \ Dieu ! que le duc fut là plein de justice I « Sire, dirent les princes, nous vous couronnerons. » Et le duc leur fait une noble réponse :
« Seigneur, sachez-le bien, ne croyez pas « Que jamais j'aie une couronne d'or sur ma tôte, « Car Jésus l'eut d'épines quand il souffrit la passion;
444 FRAGMF.NTS DE LA CHANSON
« La mienne ne sera ni d'or, ni d'argent, ni de cuivre.»
Du jardin de saint Abraham il fit venir une plante,
Au delà de la mer on l'appelle espic ^.
De cela Godefroy de Bouillon fut couronné.
Il le fit ainsi en l'honneur de Jésus :
« Qui lui mettra sur la tête? » dit Drives de Monçon;
« Seigneurs, dit l'évoque, quel est le plus grand d'entre nous?
« — C'est le roi des Tafurs, dit Raimbaud Creton,
« Nous n'avons pas ici d'autre rpi que lui ; en vérité,
« Il le doit couronner, c'est très-juste. »
Les princes répondirent : « Nous y consentons. »
Le roi prit la couronne, et la mit sur le chef de Godefroy de Bouillon.
L'évêque de Matran fit l'absoute.
L'offrande fut belle, il y eut maint mangon d'or,
Quand Godefroy fut roi, de toutes parts il y eut des cris,
L'évêque et le clergé chantèrent le Te Deum,
Les barons font hommage au roi, le roi Godefroy leur dit:
« Ecoutez, barons, voici le roi Tafurqui est devenu mon vassal ;
« Je veux recevoir de lui en don Jérusalem,
< Épi de nard ou grande lavande.
« Car il y entra le premier, je le déclare.
« Je ne tiendrai d'aucun autre, pas même la valeur d'un bouton,
« Hors seulement de Dieu que nous servons. »
Les princes répondirent : « Vous êtes juste I »
Le roi Tafur a pris en sa main une épée.
Le roi Godefroy reçoit Thonneur et le royaume;
Après il lui baise en pleurant sa tunique.
Les deux rois se sont mis à genoux Tun à côté de l'autre,
Les barons descendirent de leurs sièges.
Et s'en vont à leurs ostels, sans murmurer.
Le roi tint pendant huit jours sa cour au temple de Salomon ;
-Mais il passe les nuits dans la tour de David.
Au neuvième jour les princes et les barons s'apprêtent.
Ils ont préparé leurs palmes, ils ont pris le bourdon,
De s'en retourner ils forment le projet.
Dieu ! ce jour-là qu'il y eut de pleurs versés !
Le roi les appelle et raisonne ainsi :
« Seigneurs, vous partez, je sais que c'est votre volonté,
« Et vous me laissez tout seul en ce pays,
« Au milieu de la nation sauvage qui croit en Mahomet!
« Nous avons encore à prendre ces châteaux aux environs, « Acre, Sur, Ascalon, où il y a tant de Turcs félons, « Si pour nos péchés, nous reperdons la cité, (( Tout ce que nous aurons fait ne vaudra pas un éperon; « Mais prenez un bon conseil au nom de Dieu ! « Restons ensemble dans cette sainte ville, « Si tous ensemble nous servons le Seigneur, « Nous conquerrons ces châteaux sur les païens, « Et qui mourra pour Dieu en aura un vrai pardon. » Quand les princes Tentendent, ils ne disent ni oui ni
non ; Chacun se tient coi, reste muet et baisse le menton.
DE JéHUSALEM. 447
HUITIEME FBAGMENT.
(Ceci se passe à la bataille d'Asealon, en 1099^ aa mois d*aoât *.)
Sous Raimbaud Creton son cheval fut tué,
Et le baron saute en pied comme un vaillant chevalier,
Il tient ferme son épée au poing ;
Il tourne son écu devant sa poitrine,
Il a tué et décollé tant de Sarrasins,
Que tout païen qui le voit en est épouvanté ;
Alors Raimbaud Creton s'est fièrement écrié :
«Baudoin de Rohaix^, où êtes-vous allé?
« Nobles fils de baron, vite secourez-moi.
c( Hé ! barons de France, quel dommage vous recevrez,
« Car moi ni Baudoin, vous ne nous reverrez plus vivants. »
» Voir Albert d'Alx, livre VI.
* Édeue ou RohaU. Baudoin, comte d'Édeese, a succédé à Godefroy.
Cependant le comte arrive en combattant vivement
Sur le cheval Corau qui jamais ne se lasse,
Jusqu'à Raimbaud Greton le comte est avancé :
« Raimbaud, lui dit-il, montez sur Cornu,
« Allez conter cette nouvelle au roi et aux barons;
« Que devant Acre je suis environné par les Turcs. »
Raimbaud Creton dit : « Vous ne resterez pas sans
moi, « J'aime mieux avoir la tête coupée avec vous « Que de m'éloigner et me séparer de vous.
« Las ! que diraient de moi les barons de France? « Jamais en nulle cour je ne serais honoré.
« Par mon chef ! je n'irai pas, dussé-je être mis en
pièces ! »
Le comte Baudoin dit : « Beau sire , je vous Taccorde. »
Il descend du Cornu et pousse un cri, Et le Cornu s'échappe, il est en fuite; Il a écrasé plus de vingt Turcs sur son chemin, Les païens lui ont ouvert la voie, il a passé outre. Les Sarrasins ont environné les deux chevaliers. Ils les ont tirés et blessés avec leurs arcs et leurs faux. Ils ont percé leurs écus, faussé leurs hauberts. Chacun fut blessé et déchiré dans son corps,
Que celui qui souffrit sur la croix vienne à leur secours ! . . .
Le Soudan est venu à coups d'éperons,
Il appelle à haute voix les deux barons :
(c Dites-moi quel est votre nom?
« — Par ma foi ! dit Baudoin, nous le dirons volontiers,
« J*ai nom Baudoin, et celui-ci Raimbaud Creton. »
Quand le Soudan Tentend, il devient rouge comme un
charbon :
« Par Mahomet! dit-il, Bouillon est un diable, « Toi et ton frère, vous avez des cœurs de lion, (( Par vous ma force est détruite, (( Jérusalem conquise, et le temple de Salomon; « Godefroy en est roi, il en possède la terre; (( La loi que nous suivons est détruite par lui, « Mais au lieu de lui nous prendrons vengeance sur
vous deux, « Nous vous ferons écorcher avec des couteaux acérés, « Puis nous vous mettrons dans la poix bouillante, « Ou nous vous couperons les mains et la tête. » Le comte Baudoin dit : « Si Dieu le veut, ce sera
ainsi. »
Raimbaud Creton s'écrie : « Baudoin, nous ferons
mieux; « Tandis que nous vivrons tuons-en tant, « Qu'après notre mort nous n'ayons pas de reproches.» Il eût fallu voir ensemble ces deux compagnons, Couper poings et pieds aux païens ;