SEUIL
Nuit ; veloutis léger de la brume aux fenêtres ; Roulis mystérieux au lointain Orient De Taube qui repousse avec ses bras d'argent L'obscurité néfaste et lente à disparaître ;
Frayeurs d'oiseaux qui se réveillent sous les toits; Mollesse des rayons de la lune endormie ; Songes qui vont riant en leur mélancolie Et sommeil au plus doux de ta câline voix.
Premiers sanglots aux pipeaux clairs de la lumière 1 L'heure de la rosée frissonne dans le ciel Pur et qui resplendit ainsi qu'un jeune miel ; Lève sans bruit l'aile apaisée des paupières.
Regarde quelle fée s'est penchée sur ton lit ; Elle se glisse à pas de brise dans l'aurore ; Fais mine, ô*mon enfant, de sommeiller encore Et sur ton ft%nt laisse flotter ses mains d'oubli.
C'est la muse éternelle et l'âme inconsolée Qui connut l'âge d'or et les baisers d'Adam^ Celle qui verse au cœur des pleurs étincelants, Où gît toute la joie des soleils envolés 1
C'est l'amante et la mère et la muse inquiète
De savoir si demain ses petits chanteront,
Et qui, les doigts perdus entre leurs cheveux blonds,
Regarde s'allumer la rougeur indiscrète
Dont la bouche du rêve a pénétré leur sein. Ainsi de couche en couche, elle passe et s'efface, Sans que rien ne vous trouble, ô prunelles de glace Où le plus clair reflet, de lui-même, s'éteint 1
Mais vous, déjà marqués du sang de la couronne A vos tempes meurtries, élus pâles et beaux, Aux harpes de son vol frémissez comme une eau Trop sensitive et que le moindre souffle étonne I
Et toi qu'elle a nommé son désir le plus cher, O fiévreux endormi au long de tant d'années. Suprême et chancelant espoir de la couvée, Sous les mots qu'elle expire écoute ployer l'air :
Viens I le jour est debout au chevet de la porte ! Ah ! l'ai-je assez longtemps guetté l'heureux matin Où tes yeux s'ouvriraient au toucher de ma main Après tant d'agonies et tant de veilles mortes 1
Tu vis, Poète, et c'est mon triomphe ! Suis-moi. De ton bras encor gauche écarte la clarté Dont l'éblouissement te ravit ma beauté. Je te dirai la crainte exquise des hautbois,
La modulation secrète de la flûte,
La lyre éolienne, et je t'enseignerai
La lumière qui meurt aux cristaux irisés
Sous l'arc-en-ciel qui tourne en radieux volutes,
Le parfum délicat du soir acide et clair,
L'eau tranquille qui mire au loin la lune plate.
Et l'ombre furieuse et la paix écarlate
Que je puise au ruisseau frémissant de ma chair l
Et comme au fond des bois une fuite de biches, Tous tes instants seront sensibles et frileux En leurs bonds printaniers vers l'été chaleureux, Qui lourdement clora tes yeux calmés et riches !
Pleure ! oui, l'heure est belle au duvet de tes bras ! Ecoute la chanson glissante de mes voiles^ Doux ainsi que de très lointains rayons d'étoiles... Le vaste univers tremble à chacun de nos pas I
Sourdement enlacés jusqu'aux sources de l'âme, Chantons-lui quelle ivresse est à nos jours sans fiel. Bleus comme des oiseaux qui caressent le ciel, Tendres comme des fruits aux lèvres d'une femme.
Et sous Tarchet soyeux, violons nuancés ! Ne rougis pas si bien. Aux routes qui t'appellent Descends. Que dans la glaise abondante se mêle Ton pied nouvel et frais aux grands pas cadencés.
L'océan fait une musique élyséenne. Aux vagues joue ; le flot t'emportera demain, Et tu ne verras plus sur l'horizon serein Le soleil visiter la mer purpuréenne I
Unis tous les roseaux, presse toutes les fleurs. De la conque azurée approche ton oreille, Mais garde auprès de toi, vieillissante et qui veille, La mémoire invisible au long charme de sœur,
Afin de suivre un soir cette trace incertaine De tes pas enfantins dans le sable chantant Et d'écouter au creux des coquillages blancs Le bruit diminué des tempêtes lointaines...