‹ La chanson d'EliacinChapitre 12 sur 26 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

D'un pitoyable et frêle essor d'oiseau malade

Un arrière-soleil aux reflets moribonds

Fend l'air et du milieu des campagnes s'évade.

Paix verte de colline au bord de Thorizon, Qu'à la renverse un étang glauque réverbère, Je te retrouve — ettoi^mon silence aux grands yeux, Tes cils bleus où battait tout un vol de chimères, J'entends leur musicien accord troubler les cieux.

Rivages désertés de la foule et du nombre, Quel avertissement m'a ramené vers vous ? Géhenne des élus, entrevision d'ombres, Je parais à votre implacable rendez-vous.

Effacement des arabesques de lumière, O courbes niellées dans la moire des lacs, Dont les cygnes fuyants d'une aile marinière Brodent infiniment la langueur du ressac, Je vous suis,

et soudain de ta troupe sacrée,

Symbolisme, ô mon roi, cygne majestueux, Je découvre en tremblant la farouche équipée Dont le cercle t'entoure, ô centre glorieux.

D'une tunique blanche au pectoral de perles Vêtu, et revêtu d'impalpables colliers De neige, de cristal et d'acier qui déferlent Au moindre mouvement sur ton corps tout entier. Tu resplendis ainsi qu'un incendie de glace !

Héraut d'inadmissible et spectral rayon noir,

L'Idéalisme au fond de tes yeux te surpasse,

— Comme une hostie qui fond au clair d'un ostensoir

Plein d'un vagissement qu'on prendrait pour un râle,

Astres éteints déjà, comme on voit chaque été

Déployer à nouveau ses pompes triomphales

Et reverdir votre stellaire éternité !

O nuit océanique, ô nuit torrentielle, Envergure de l'ombre auK immobiles ailes. Nuit baptismale, ô nuit d'anéantissement !

Toi qui jamais n'as su tempérer ta beauté, Ni ménager la glaire aveugle des prunelles,

Idéalisme, trop évidente clarté,

O foudre immense et dédaigneuse des tonnerres

Et symbolisme, tourbillon de diamant,

Unique et double Dieu, cygne aux plumes lunaires,

Combattu de l'inique effort des impotents,

Meurs ! La brute n'aime que la verroterie.

Le prisme a trop de couleurs à décomposer.

Pleure l'oiseau divin, la populace crie

Plus fort « struggle for life » à boire et à manger !

Mais moi j'écouterai ton triste épithalame, Assis près de ta mort, ô mon cher épousé ! Penche la tête et souris-moi d'entre tes larmes. Je veux surgir ; je veux chanter ; je vais chanter 1 Je suis gonflé d'amour comme un flot qui va naître Au large du désir obscur et de la mer ! Je vous inventerai, chants dont la voix pénètre Jusqu'aux entrailles fécondantes de la chair !

Sous le ciel doux comme une pluie de feuilles mortes. Sous le ciel pesant comme une envie de pleurer On sent, ainsi qu'un pas que son silence emporte, L'instant sonore approcher des lointains clochers. Quand minuit sonnera.

Je t'ouvrirai ma bouche Azur 1 tu l'empliras ainsi que l'épaisseur

De l'œuf emplit toute sa coque 1 et notre couche Enfantera sous la semence de mon cœur !

Sous ta clarté doreuse, ô lune, et féminine,

Je vous dirai, prairies liliales des nuits,

Où la vierge à la fois magnifique et mutine

Vient, dans son gorgerin faiblement endormi,

Porter aux moissonneurs la boisson réclamée,

Liqueur faillible aux sens et qui n'étanche mieux

La soif que pour nouer les gorges affamées

D'une bouchée de pain au goût fallacieux.

Hors des temps révolus, fictives effigies

De princesses chassées devant des rois nouveaux,

Je vous susciterai, gémissantes bannies,

Sous vos bracelets d'or qui gardiez des troupeaux.

Et je ferai serment d'implacable rupture,

Par le terne halo des froides lunaisons,

Avec la vie, pour vos divines impostures.

Filles de convoitise et d'apparition !

Et je tairai ces voluptés imaginaires,

Pendues comme des dieux à leurs terrestres croix,

Que la fange du lait vainement désaltère

Et qui gonflent de boue le sein qui les reçoit.

Seigneur, ayez pitié de ces bouches sans lèvres 1

Voyez s'il est raison d'aller parmi les morts

Chercher une compagne aux hontes de nos fièvres,

Quand vous avez créé la profondeur du corps De la femme et mordu le bout de ses mamelles Mais s'il se peut aux voies de la perdition Que mon rêve devienne à soi-même rebelle, Père, écrase-moi les deux yeux sous ton talon I

Avalanches de cimes stridentes qui courent Echevelées le long des hauts volcans cuivreux, Ni passion d'un ouragan de roses rouges, Non rien^ ni but atteint, ni flammes nées du feu, N'égalera vos extatiques symphonies, O chevauchées du désir et du désespoir !

Toutes contrées vous sont offertes et ravies.

Si les clefs n'ouvrent plus, ne daignez pas les voir,

Comme des sceaux, brisées dans le creux des serrures,

Désespoir et désir, héros infortunés 1

Marquez de Téperon le flanc de vos montures,

Arquez le dos, et vous, Pégases, hennissez !

Vers Bethelgeuz en sang tournez vos sombres guides,

Et sur la nue vous élevant comme un sanglot,

D'un transcendant regard percez l'ombre et le vide

De ces jardins que l'existence vous tient clos.

Et de tout le dégoût dont chancellent vos moelles

Enfoncez-vous dans les prestiges de l'oubli 1 Sur le maître et l'amant vos mystiques rafales, Brisez-les ainsi qu'au fort d'un écueil de nuit ! Et que les empyrées défoncés vous regardent Emaner hautement du précipice humain 1

De vos sarments voilà combien de cendre garde,

O mes maîtres d'hier, votre égal de demain.

Voilà dans quels brasiers il éprouva vos glaives !

De la race d'Orphée fraternel orphelin.

Il vous demande, ainsi qu'un nouveau jour se lève,

Son lot dans l'héritage et sa part du festin.

Que d'un signe amical vous formiez son courage

Ou, pareil à celui que Ton n'a pas compté,

Que vous le repoussiez, j'emporte votre image ;

En vous montrant à moi vous m'aviez tout donné.

Pour temple accepte donc cette âme prosternée, Poésie, en ces jours où le fiel et l'oubli, Réunis dans l'effort, mettent bas leur portée De ronce et de chiendent jusqu'en ton dernier lit I

Comme le soir, dans les églises cathédrales. Le prêtre va d'autel en autel délivrer Le ciboire, à la gorge étroite ronde et pâle

Ainsi qu'un sein d'enfant qui veut communier, Et comme il les rapporte au maître-tabernacle, Pressant le pas, les bras tout chargés de son Dieu^ Et qu'il enferme au chaud du précieux habitacle L'Infini délectable et de l'homme amoureux, Sur mon cœur vacillant, ô muses délaissées^ La seule solitude accomplissant mon jour, Je vous dérobe à l'ombre imbécile et glacée Et vous clos à jamais dans la sereine tour. Ma muse, de ton front aux deux tempes de marbre Là parmi la caresse et le respect portés, Comme l'aubier soutient la force du grand arbre, O Poèmes princiers, vous vous endormirez En mon âme — debout dans la salle du trône !

Je vous dédie mes vers, tous mes vers, et ceux-là Où le pauvre vous offre une modique aumône De rubis, de saphirs, au solitaire éclat, Et la cueille de ses premières anémones.

Avec le laurier rogue et le myrte flatteur

Je vous tresse en rêvant la suprême couronne

Et j'y mets des baisers à la place de fleurs.

L'ENCHANTEMENT

Vers les étangs couchés au long des berges d'ombre Le soir descend par un chemin de violons. L'eau bouge au flottement câlin des barques sombres Et d'un souple reflet file au rouet des joncs.

Les échos de vos voix, poètes du symbole,

Ont nacré le silence à jamais musical

Des nuances blessées de leurs tendres paroles.

Colombes à l'exil céleste et nuptial,

Désirs qui s'accouplaient par delà les nuages.

Rive calme où, comme un terrestre et vain reflet,

Aux tiges de l'éclair la pourpre des orages

En corolles de feu éclate et disparaît !

Les firmaments déserts se répétaient vos plaintes,

Où planaient lentement des accords langoureux,

Et dans l'assomption des splendeurs inatteintes

Vos mécontents sommeils se réveillaient heureux I

Souvenir qui tombait des divins campaniles, Son chant fragile et doux comme sa gorge d'eau. Source ronde et voilée d'un glissant crépuscule, Ses bras cueillis parmi la rose et le bouleau,

C'était elle, et sa taille où l'on eût dit Narcisse Se penchant au miroir qui va l'ensevelir, Sa bouche offrant de clairs et timides prémisses, Et l'abandon d'un corps au nonchalant loisir, C'était elle, la fée qui dans le soir demeure Et regarde onduler les lys au col d'encens, Dédaigneux de la brise où fuit l'aile de l'heure, Immobiles fumées aux cadences d'argent !

Irritez donc ainsi, poètes, d'un long mal. Nos cœurs ensorcelés de perfides folies, Et dans le soir qui monte, impur et virginal. Ornez de voluptés notre mélancolie.

L'obscurité fléchit sous le poids des étoiles ! Quand tout le ciel s'égoutte aux gorges des oiseaux. Vers ton fantôme aussi je cingle à blanches voiles, Hécate au mal d'amour, pâlie d'un long tombeau.

Et je mêle ma lyre au vibrement des cygnes, Qui du plus pur de l'horizon glissent au fil De l'onde idéale en fluides longues lignes Vont, passent, puis s'éteignent comme des cils.

Cimetière opalin de reflets effacés,

Lac enchanté de paix et de lentes escortes.

J'erre dans ton silence, où survit le passé,

Où l'on dirait que toute peine est partout morte,

Où semble qu'on soit tout mouillé de déranger

Les fleurs trempées de clair de lune et de mystère.

Et le cygne chanta, quand il me vit passer 1

Voix du poète, ô dieu qui fais une prière

« Quelle prison terrestre, innocent pèlerin, Quel pays douloureux et béni t'a vu naître? D'où montes-tu vers la vierge aux rayons éteints, Quand il est des baisers que le soleil pénètre, Des feux que tout le jour ne peut cacher en lui 1 L'amour des chairs vaut bien la caresse des plumes Dont vous baigne un instant l'Idéal qui s'enfuit Quand il a capté l'âme au chatoiement des brumes.

Métamorphose 1 But errant ! éclat furtif I Sortilèges I ô temps où je n'étais qu'un homme 1 Malheur d'avoir pleuré tout seul au pied des ifs Et trop tôt d'avoir exprimé la cinnamone I Aux fadeurs du réel acuité des sens !

Le doux lait bleuissant du songe à ta mamelle,

O nuit, je l'ai sucé dès mon berceau d'enfant. A toute plaie mon cœur susceptible et rebelle Sur ton étreinte, empoisonné, se referma. Pourtant la rose joue au rosier plein d'épines. Et quand midi s'épand en un calme hosannah, Luit au soleil vibrant la mer adamantine !

Alléché par l'appel de ceux qui ne sont plus. Puisqu'ils ont renoncé les trophées de la vie, Téméraire est le fou qui cède à tes élus, Poésie!

Toi que guette encor leur frénésie.

Breuvage qu'eût rêvé la coupe de Thulé, Ame aux douceurs de chair, amoureuse et hautaine, Tu verras clair enfin dans mon cœur défeuillé : Mon printemps automnal coule avec les fontaines, Trépassés, l'un au froid d'un matin hiémal, Les autres dans l'oubli des deltas sur les grèves, Splendeur océanique au prix du sol natal 1

Que mon exemple, enfant, t'enseigne et te protège

Le jour s'évide en nous somnolemment blafard.

Et comme des bannis aux portes d'un royaume, Exaspérés de bleu, clament nos vols hagards Vers l'écartèlement de l'impassible dôme, Où les azurs amoncelés dans leur étau Etreignent les étoiles !

Mais vois — c'est l'ombreuse aube - D'insensibles frissons voleter à fleur d'eau. L'air est plus doux que de la mort sous le ciel fauve. Dans sa moite agonie renaît chaque beauté : Sous le vent qui s'éteint un val est une rose,

— Aux cris du ciel brutal quels parfums insultés ! — Où, comme un lourd frelon, le vieux soleil se pose, Gorgé du suc ardent de la journée qui fut !

La faux de la chaleur, qui couche les prairies Sous son sifflement d'or, s'est tue... Coteaux perdus, Couleur de silence, et plongeant aux éclaircies... Chaque flot, languissant comme un nom d'autrefois

— Phéone, Amaryllis, Orillis et Myrtille, Mélancolique, note un air de vieux hautbois : Ainsi le miel, l'esprit défunt des fleurs subtiles.

Quand la douleur du soir est tout près de saigner,

Ce golfe a le bruit tiède et la forme d'une aile

Qui vers les orients laisse de s'envoler,

Aux ogives brisées qu'elle hante fidèle.

Aux cieux paludéens le rutilant pollen

De la lumière orangée tombe et se disperse.

Voici poindre Tinstant d'universel hymen !

Harmonie ! lorsqu'au vent la nuée qu'il traverse, Suprême boucle d'or du jour^ s'évanouit, Hors du réel essore et librement s'exhale Aux parterres jamais éclos des cieux pâlis Le cortège éployé de nos âmes royales !

Et les sanglots n'ont plus pour nous de vains secrets. Les vœux inentendus et les muettes plaintes Se lèvent de la plaine et roulent des sommets. L'air ne saisit plus qu'une voix chargée de crainte.

Un iris bleu, qui se souvient de Tété, meurt, Tandis qu'aux nénuphars délicatement née. Sans raison, sans avoir subi le moindre heurt. Meurt dans l'ombre une vague à peine commencée.

Le cœur goûte une exquise et profonde faiblesse A n'avoir pas voulu du bonheur qu'il cherchait, A ne glaner que d'infinis soupçons d'ivresse, A couver un grand nid d'impatients efforts, Et puis à préférer son illusoire extase, Mesurant le voyage et demeurant au port Sans remuer au fond de l'eau calme la vase 1

Dans l'abnégation des ardeurs résignées

Feu qui s'essaye à vivre aux humides ténèbres ;

Reposoirs des chemins, visages rencontrés,

Où tristement nous adorons nos vagues rêves ;

Passantes que dérobe un détour du sentier,

Regards inachevés d'amantes inconnues ;

Pure exaltation des désirs apaisés ;

Musique, ô la plus chaste et la plus corrompue ;

Débauche de l'esprit créateur, en vos rets

Enchantez-moi au long remous de l'aventure !

Affliction délicieuse du regret,

Doux comme la langueur au doigt d'une piqûre,

Velléités d'adieux, ruses du souvenir.

Destin qui dépérit d'une étrange alchimie.

Avant la faute triomphale repentir.

Forces contrariées d'une exquise inertie,

Vous êtes tout moi-même, ô luttes sans réveil !

Et ramenez, illusions toujours voilées.

Si belles d'avoir vu finir tant de soleils^

Vos arpèges stagnant aux lyres désolées I

S'il en est temps encor, ô fuis, ô reprends-toi,

Et ton vivant baiser, que l'aurore illumine.

Répands-le comme un printemps fou parmi les bois,

Jeune homme !

Aux voluptés suaves et chagrines

Je reste pris 1 Pour me mêler aux gais fredons

Je me suis réveillé trop tard dans la journée

Et, des pleurs plein les yeux, en balançant le front.

Je me bercerai seul de chansons murmurées.

La belle et sombre amère'odeur des lilas blancs Enerve les jardins d'où le soir va renaître Et celle dont les bras soutiennent le croissant Comme un parfum nouveau commence d'apparaître.

Il y aura le calme éperdu de ses mains, Tout à l'heure, aux parvis marmoréens du sable... Quelle paix comparable et quel jeu plus certain Poursuivrais-je à travers les couchants périssables ?

La fluidique immensité pâme et mollit.

Vois là-bas, nuancé d'une divine honte.

Au plus pâle des airs lentement éblouis, Le long pressentiment de notre joie qui monte.

S'apprêtant au sommeil impalpable et lointain, En lignes dégagées d'un vain détail, la terre S'étire immensément jusqu'au tendre matin.

Les crapauds font vibrer leur court flûteau de verre.

Tout ce qui s'agitait se recueille et descend Dans la simplicité claustrale du silence.

Et sur le mont qui flue en contours hésitants A la vasque des nuits les jeux de lune dansent !

Comme autrefois naquit sur la bruyante mer Vénus, tu nais en de sourdes musiques blanches, Sirène, que berçaient à travers les éthers Les vents tristes et gris qui s'emmêlent aux branches, Et que l'écume vient apporter aux graviers. Vois, un enfant encor vers ton seuil fatidique Marchait, rêvant ton lit doux comme un colombier Et sur ses cheveux blonds tes rayons platoniques. II te croyait l'épouse où s'achève la sœur, Imbue d'une tendresse aux caresses de nacre. Qui lui tendrait ses mains de glycines en fleurs! Mais je te livrerai mensonger simulacre 1

La forme que ton œil subtil a découvert

A l'orée de l'étang que l'horizon termine,

Comme un mirage exulte au milieu des déserts,

Dans la crypte de l'ombre émerveille et fascine,

Malgré qu'ils sachent bien sa proche trahison.

Les cygnes — car ce n'est pas là quelque princesse,

Ou quelque nixe même, au clair des feuillaisons

Se baignant, mais dans la complicité des nuits perverses

Ce n'est qu'un sombre piège au délectable appeau.

Une écharpe agitée en un vent d'élégie,

Un charme sinueux comme un soudain ruisseau !

Les mains qu'on espérait ne sont pas dans la vie ! Alors on part, après avoir longtemps cherché ; Et le rêve à son tour échappe et se retire Et manque sous les pas ivres de trébucher, Et sans escale au loin, va, passe, vole et vire.

Qu'aimable est cependant cet air dont tu te ris, O Circé, qui mua nos désespoirs en cygnes! Ton même crépuscule, aux profondeurs d'énigme, Glisse comme de l'eau dans nos cœurs qu'il emplit, O clair de lune, et chaque soir nous t'aimons mieux D'être encor un espoir dont la fuite nous tue : Ta promesse a vaincu jusqu'à ton désaveu !

Lumineusement pleure une étoile perdue.

Aussi se vont pleurer les mourants rossignols, Et s'élever dans l'air aux cimes cadencées, Tandis qu'un vaporeux zéphir touche le sol, Le mal obscur et doux de la nuit balancée 1

Des nappes de silence, au loin frangées de bruits Qui passent en mourant les faubourgs de la ville, Pèsent...

C'est toi, signal ! J'ai reconnu ton cri ! Je suis prêt : j'ai chanté 1 Prends ma dépouille vile, O sépulcrale houle I Mon âme dès longtemps S'est mise à délier des charnelles amarres Et sans effort se livre à ton emportement I

De tes vers, ô limon, ne me sois point avare, Et que la vase engloutisse mon col vaincu, Où des voix répandaient une molle ambroisie ! Tant de mes compagnons ont déjà disparu Comme des batelées d'amères pierreries Trop chargées pour jamais accoster en un port Et qui flanchent un soir de roulis et de foudre !

Mais Toi, n'as-tu pas dit quel était ton trésor, Et n'as-tu pas, avant d'en écarter la poudre Pour y fermer ton lit, dans les envoûtements Des mots bien assemblés bercé toute la terre ? Au son mystérieux d'ineffables accents Tu t'éloignes comme une flotte de galères I

Et comme la chaleur enclose en un anneau, Qu'on a longtemps porté et qu'un soir on échange. Est plus chère à la main que le plus fier joyau. Ton bleu balbutiement dans la langue des anges

Embaumera le souvenir du voyageur

Qui consultait la grève où risquer son jeune âge.

O toi dont nul dépit n'entama la ferveur, Toi que n'aura déçu nul effrayant présage, Ame qui d'un grand geste accepte tous ses liens, Sans qu'une lâche épouvante la déshonore, Enfant, garde l'écho du suprême entretien Où le cygne attardé se déprend et s'éplore !

Abusé des soleils avant qu'ils aient terni Tes regards, ne renie pas la vigueur vermeille Qui saigne aux routes d'or, où parmi les épis Le grand souffle marin tournoie dans les oreilles !

Ne te contente pas de ce bonheur borné Que cerne Tauréole intangible du rêve, Et le long des marais solitaires d'errer. A ses hautes clartés trempe ton ferme glaive. Puis va, portant la vie comme un lourd diamant Sur ton front dédaigneux des voluptés mortelles. La douleur et la joie, fondues d'enivrement. Occuperont tes seins plus bourdonnants d'abeilles Qy'un rucher de l'Hymette l

Il est d'autres parfums Que ceux qui dans les crépuscules dépérissent

Et qui semblent de pleurs baigner les deux défunts !

Heureux celui qui peut, dans les vivants calices^

Goutte à goutte épuiser jusqu'au plus pur secret

Du philtre volatil où s'anime le songe,

Et ne s'arrête pas à ses premiers cyprès,

Celui qui tisse au cœur des instants son mensonge 1

Tu seras celui-là, mon fils et mon héros, Et consterné d'amour à cause de la vie. Dans tes bras tu l'exhausseras hors du tombeau Où les cadavres l'ont piétinée dans leur lie.

Et la fougue des lyres étouffera les vents

Comme on filtre un parfum parmi la soie du crible, Assis à la margelle obscurcie des couchants. Tu chanteras l'impondérable et l'indicible ! Frêle et puissant, superbe ou fluet tu seras Le radieux baiser de l'art à la nature ! Je te sacre poète 1

A moi les nirvanas I Tu peux sucer toute ma chair, ô pourriture. J'aurai du moins plongé mon regard moribond Dans l'encorbellement des sublimes vallées Qui dénouent leur guirlande au large de tes monts, Idéal l

Et du seuil des tombes renversées J'arrive où tout fleurit dans son commencement Vérité, jette-moi ton démenti vulgaire ; Ma seule illusion me tiendra lieu d'aimant Aux traversées de la lumière !

Adieu ! Cygne, en ton nid brusqué des aquilons, Tu n'écouteras plus se glisser les couleuvres, Ni les petits ébats des grandes passions Infester ton repos.

Et voici le Grand Œuvre !

D'un nébuleux linceul baignée la mort descend Aux harpes humectées de séraphiques lèvres, Comme un accord heureux qui visite les sens.

Où tu voudras, j'irai ! Je ne crois qu'en ta fièvre Infini, qu'elle soit ou non sans lendemain !

Des perrons orgueilleux s'ouvrent aux portes basses Du bagne, où nous avaient relégués les humains, Et sans limite s'élargissent dans l'espace, Montent, fluent^ s'extasient en d'immenses paliers Et d'un vol généreux irradient vers l'Essence !

Ton réduit oppressant, monde, je l'ai broyé Sous le magique essor de la brève apparence I

Avènement des au-delà^ je te salue

Du fond de mon intarissable plénitude !

Toute ma force roule aux torrents inconnus

Des délires sacrés, et dans sa multitude

Se perd et se redouble et cherche et fuit le jour,

Tempête australe aux vents qui galope et qui fume

Et vertigineux étendard sur une tour I

Je suis couvert de joie, comme un roc blanc d'écume !

C'est le printemps de l'ombre et sous l'azur voûté Les bourgeons endormis des étoiles éclatent, Et pour emplir mon cœur tout le ciel se dilate 1

Néant, tu passerais moins que l'Eternité !

Mais que m'importe, ô Mort, si j'ai dans mon sein hâve

Capté rinstant le plus vibrant de l'univers,

De m'en aller avec tes funèbres esclaves

Faucher l'immense paix comme un large champ vert !

Vers tes lèvres, ô personne, Vers tes lèvres, ô mon rêve.

y ers tes lèvres, ô personne, Vers tes lèvres, ô mon rêve, Mon cœur vaincu se soulève, Quand la mauvaise heure sonne.

Et je m'endors en tes bras, Au tiède feu de ton sein...

fai foi dans tes lendemains, Car jamais tu ne seras!

Car toujours tu seras mienne, Et tout doux pelotonnée En mon âme abandonnée, Quelque forme qu'il te vienne.

Yeux noirs ou bleus, cheveux blonds Ou sombres, semblable à toi.

Orpheline sous mon toit, Petite âme aux baisers longs!

La couleur des deux, qu'importe !

Le regard en a-t-il une ?

Il est comme un clair de lune Que dans la nuit on emporte.

Le tien si paiement luit, Veilleuse en mon cerveau noir.

Et quand, dans mon désespoir, De toutes parts les ennuis

Clament la dernière grève, Un angélus du soir sonne En ton cœur doux — ô personne ■ En ton cœur tendre, ô mon rêve.

Page 1