APAISEMENT
Le bon silence emplit la gorge ainsi qu'un miel Qu'en de sombres pavots a cueilli le soleil.
C'est la nuit de midi sur le rêve immobile. Les pays inatteints dans la paix se profilent.
Nous n'irons plus dormir aux quais noirs des vieux ports^ Mais sans rame et sans mât nous voguerons encor
Loin du visage humain et des larges yeux traîtres, Où divin le péché rit et commande en maître.
Ma poitrine est une urne obscurcie du parfum De tant d'amours flétris et s'ouvre à l'air marin.
La rouille du baiser durcit ma bouche amère, Qui dans tes seins profonds oubliait la lumière,
Sirène au souvenir mauvais. Sous le vieux toit Du ciel, ô bouge de beauté, je fuis de toi.
L'horizon dresse au creux du jour son mur liquide. Qu'importent les chemins où mon hasard me guide,
Si l'océan me couche un soir entre ses bras ! L'air s'effeuille et m'enclôt en ses pétales las ;
On entend, on voit fuir un ange aux ailes calmes Dont chaque plume est aussi lourde qu'une palme.
ÉPITAPHE
EPITAPHE
Il est tard ! Il est tard ! Il est temps de mourir. Le matin jongle avec le vol des hirondelles. Enfance aux petits bras, je vous veux endormir Et coucher dans la paix repliée de vos ailes.
J'ai choisi ces instants diaphanes et clairs, Vierge mélancolique et de maux satisfaite, Pour livrer ton regard suprême à l'univers
Les prés poudrés d'argent pâle et de violettes, Vois-les tendre leur miel au baiser des agneaux.
Pétale à pétale un vent frais déplie les sens.
L'azur conduit la farandole des ruisseaux.
Des mouches bleues dans le blé mûr nuit et jour dansent.
Dans la clarté lustrale et chaude les buissons Vont jeter des volées de fleurs et de feuillages Fanés sur les sentiers encombrés de moissons
Mais tu détourneras tes prunelles sauvages Vers le spectacle intérieur de ton désir.
Je verrai dans tes yeux de jeune crépuscule, Si profonds que la nuit ne les pourrait emplir, Passer des reflets bleus comme des libellules, Eclairs évanouis qui découvrent leurs cieux Pour les rendre à leur ombre infranchissable et sûre.
Nous saurons qu'il est vain de retarder l'adieu, Que la gaîté de l'aube assombrit la ramure Retombante et que nul effort n'a relevée.
Au secret de la tombe éternelle et commune. Dans tes cheveux plus fins que le sable argenté Qu'on fait couler entre les mains au clair de lune Et sous ton voile épars, je croiserai tes doigts.
Là tout est paix. Le sommeil au sommeil succède. Le silence et le bruit auront la même voix D'oiseaux suavement ailés de plumes tièdes, Tandis qu'un jour diffus et lent remplacera L'ombre vertigineuse et flagellée d'étoiles ! Seul le souffle parfois d'un Sylvain flottera Dans une tige de sureau vidée de moelle.
Mais qu'au bord du cercueil ton fossoyeur est lasl
Ho ! pourtant c'est donc vrai que ta grâce embellîe Du rythme variable et souple de ton bras La voilà dans le deuil, rejetée de la vie. Coupe tout alourdie de roses et de lait 1 Tes seins demi-jaillis hors de la chair joyeuse, La gorge souriante et qui te précédait A peine, comme on porte une offrande pieuse. Le vent chaud de ton cœur ne les soulève plus ! Ton front s'est refermé sur son naissant génie — Où, beau comme les yeux d'une bête à l'affût, Traînait le noir désir des passions bannies De ta robe candide et brûlante de sœur I
Soyez-lui tendrement vigilantes, compagnes De ses pas, vallées et collines de senteurs. Que l'environ borné de légères montagnes L'embaume du linceul ardent des verts parfums^ Acres, ou mélangés aux vespérales brumes^ Et frais, comme on en sent au milieu des embruns Courir dans les ruisseaux tout allégés d'écume.
Affligez-la toujours de votre unique appel, Plages qui souteniez les mobiles guirlandes Qu'elle aimait à tresser dans l'onde et dans le sel Sous la fourbe clarté d'un minuit de légendes. Que sur la mer brillante et formée de beaux plis L'horizon flotte ainsi qu'une harpe lointaine ! O Méditerranée, approche et l'assoupis Au fluctueux berceau de tes vagues de laine ! Viens frapper son tombeau de ta longue rumeur ; Mêle un peu de sa cendre à ta lèvre marine, Quand, pour plus mollement exercer ta langueur. Je te lirai ton frère ému, le blond Racine !
Et mes timides vers, en leur fragile éveil. Surgiront de tes flots au roulis de turquoise, Comme une armée de lys au-devant du soleil I Car si quelque pédant les soupèse et les toise. Du moins, grèves charmées d'un vif scintillement, Vous aurez approuvé leur plaintive élégance,
Vous les aurez baignés du même mouvement Qui fléchit aux contours de votre nonchalance.
Emportez leurs chansons au fil mourant de Teau, Et comme vous roulez la quille des navires Et les noyés d'amour, exaltez leurs sanglots !
Aux pèlerins du dieu porte-flamme'allez dire Que d'un stylet fuyant et mince j'ai fouillé, Sur la dalle où j'ai mis le bien de mes entrailles, Le portrait de la muse, à qui fut dédié Le cortège incessant des sourdes funérailles, Où sombrent mes espoirs avant d'avoir aimé 1 Tout autour Elle danse, et c'est toujours la même Qui du bas-relief ou du cippe élagué S'élance, ou penche l'urne, ou chastement ramène Son manteau déplacé.
C'est comme une forêt, Où sur le sol confus chaque cime prolonge Son ombre différente en un commun reflet^ Et c'est comme un palais fréquenté par les songes D'un prince adolescent aux reins voluptueux. Taciturnes ardeurs, élans purs et coupables Qu'unissait dans l'exil ton loisir dangereux 1
Mais de perpétuer leurs cadences instables
Je perds avec ta fin le fugitif orgueil
Et l'ombre de tes cils est sur toutes les choses.
— C'est pourquoi j'ai sculpté la pierre de l'accueil
Dans l'albâtre affaibli de la langueur des poses
Où j'ai su moduler les lignes de ton corps.
L'aurore y sourira comme à travers des larmes,
E lia fuite du jour y trouvera son port ;
Et, vêtue de repos, tu goûteras le charme
De ne plus éprouver la fureur des saisons
Et d'entendre, au toucher de leurs mains meurtrières,
Céder indolemment sous les lâches gazons
La profondeur féconde et toujours printanière.
Voici que je me lève et que l'adieu m'attend ! Tu l'as voulu qu'en un tel point je t'abandonne. Déjà l'astre royal ouvre sa veine au sang Dont il gorge les monts. Je te rends ma couronne Pour mieux la retrouver, alors qu'il fera tard !
Combien te supplia ma lèvre à présent close :
« Viens, mignonne, au jardin, comme l'a dit Ronsard,
Goûter la tendre allusion des fleurs de rose. »
Mais tu préférais suivre, au fil d'un rêve obscur.
Le travail du marteau qui ciselait ta tombe.
Tandis que sans retour tu laissais dans l'azur
De chacun de tes doigts s'échapper des colombes 1
Je m'en irai donc seul et du joug dégagé, Libre du poids stagnant des mornes sycomores, Chercher un bois heureux qui me veuille égarer, Où parmi la futaie bourdonnante s'ignore Et rie et me demande une nouvelle sœur A promener dans mes allées de poésie.
Mon âme appesantie rappelle ta chaleur ! Va, je te donnerai ta joie malgré la vie Et je t'incarnerai au plus fort de la chair ! D'un passé mort oublie jusqu'au dernier vestige. De ton oeuvre achevée le sépulcre désert, Comme aux ombres, à ton enfance je l'érigé. Et pour la lyre née sur le cœur des couchants, Pour le buccin cave et resplendissant, je quitte Les flûtes fiancées à la douceur du vent!
Sous les cieux embrasés chante la Sulamite
Mais du seuil délaissé, comme un plaintif essor, Au creux noir du silence ont jailli les fontaines. Les antennes dorées des pins vibrent encor, Où s'éparpille un vol soucieux de phalènes. Pour descendre on dirait que le soir est trop las. Bleu pâle et veloutée d'une toute légère
Et mourante chaleur, la nuit ouvre ses bras Où se blottit le front fatigué de la terre.
Et l'écho du regret au rire empoisonné Avec le souvenir et le remords alterne. Comme il y a déjà longtemps que je suis né 1
Lieux que ma solitude amicale gouverne.
Puisque je vais tenter par delà vos taillis
La lutte que mes bras contre vos vains fantômes
Essayait, comme un passereau devant le nid,
N'avivez pas mes plaies.
Et que votre royaume
Garde, dans mon absence, à mes illusions
Le sceptre de roseau où la brise commande,
Et qui frémit en de fraîches éclosions
Comme un feuillage autour de ma bouche éclatante
J'obéis au destin qui m'éloigne de vous.
Enfance, ô que l'adieu nous courbe et nous rapproche
Avant de desserrer le lien de nos genoux,
Qui se mêlaient entre eux comme l'onde à la roche 1
Je reçois de l'instant un étrange soutien. Tout me dit d'espérer et tout me réconforte.
Voici qu'à ce détour, où l'on ne sait plus rien Qu'atermoyer avant de dépasser la porte. J'accomplis lentement le pas, le dernier pas.
Chaque arbre est doux comme un jeune ange aux ailes vertes.
Et demain sur mon sein noueux s'épanchera Le zénith ruisselant du cri des alouettes !
Et la musique, jouant seule, semblait continuer ce qu'on était trop éphémère pour formuler.
{Moralités légendaires. Jules Laforgue).