LA CIlANhÛiN d'ÈYE
Mais entre tous vous m'êtes chers,
Beaux Souffles clairs, douces haleines,
Ang-es, qui près de moi demeurez
Dans mes bosquets et dans mes plaines.
Par les sentes, à l'ombre des bois,
Vous allez comme Ton respire.
J'écoute vos voix,
Et je vois luire vos ailes bleues.
Quand vous passez,
0 mes beaux Souffles çnlacé3'.
Et je vous salue, ô mes Sons, Ailes d'oiseaux chantants et d'abeilles, Ailes de sylphes et de papillons, Oui voltigez autour de mes oreilles
Anges sonores aux ailes d'or,
Sons de soleil où je m'éveille,
Sons lents et longs, Sons blancs et blonds
De harpes et de violons,
Et de violes;
Et vous, chansons aiguës de luths
Rayons de lune et sons de flûtes
Où je m'endors sous les étoiles.
la
l80 LA CHANSON u'kVE
Sons de mes mains, Sons de ma IjolicIic,
Beaux Sons des lôvres qui se touchent,
Et de mon cœur qui bat ;
Sons de mes longs cheveux qu'on dénoue,
Où d'invisibles ailes jouent,
Si doucement, si bas.
Que le silence môme ne les enlend pas.
Sons de la mer où chantent encore
Les mille voix claires des fontaines;
Sons de la terre, Sons des airs;
Sons qui portez sur vos épaules
Des urnes de fluides paroles,
Et qui allez, à petits pas.
En des touffes de fleurs où s'étouflent vos pas.
Àm
LA FAUTK iRl
Maïs comment vous comprendre et comment vous nommer
0 mes Anges mouvants, vous, qui vous transformez
Sans cesse, vous, en qui il n'est rien qui demeure
Immuable en soi-même, un jour, une seule heure?
Sortis de quelque étrang-e et vag-ue unité d'or,
Vous naissez pour mourir et pour renaître encor,
En apparences plus chang-eantes que des song-es.
Toi, Souffle, tu t'élances et deviens un Son,
Et toi, Son, une flamme, et toi. Flamme, une aurore,
Et l'air est plein de fleurs qui ne sont pas encore,
Et déjà ne sont plus qu'un ciel plein de rayons.
Elle s'avance, comme je viens, A petits pas, dans le silence, La belle nuit bleue ; regarde-moi bien, Elle s'avance comme je viens, Très lasse et lente, et lang-uissante.
— Quel ange entend la fleur qui croît, La branche et l'ombre qu'elle balance.
Quel ange entend la nuit qui chante? — Regarde-moi bien : elle c'est moi ; Je suis la belle nuit qui danse.
Ainsi, très pure et dénouant
Ses voiles de rêve,
Et sa ceinture de diamant ;
— Comme vos ailes, vos ailes d'argent,
Gomme mes bras en pâle croissant; —
LA FAUTE lo3
La lune se lève.
Et je l'adore, immobile, un moment,
Perdue en son rêve.
Je suis la fontaine du bois dormant.
Aux ailes d'humides étincelles ; Je suis la fontaine du jardin clos; L'amour en a brisé le sceau, Le ciel l'attire, et vois, je suis elle, Moi qui danse, moi qui bondis.
Je suis la fontaine du Paradis.
Souffle! Souffle! vent de la nuit!
Le vent est alerte; il courbe les herbes;
Il court et frémit : ma danse c'est lui.
Et toi, merveilleuse Fleur blanche,
Qui, là-haut, vers la lune luis,
Toi qui parfumes le silence,
Et trembles dans la douce nuit
Toi, dont la tige oscille et fuit,
Fleur de lumière!
l84 LA CHANSON D'ÈVE
Ma danse s'élance de la terre,
Pour te saisir entre mes doig-ts.
Regarde-moi :
La fleur qui se penche et la branche, c'est moi.
Mon beau pommier sous la lune dort ;
Le vent dans ses feuilles heureuses murmure.
— 0 feuillag-e de ma chevelure,
Immense, tiède, sombre et d'or.
Où le vent danse;
D'où naissent comme des fruits d'or,
Mes seins aig'us et mes lèvres mûres ! —
Ah, quel arôme il exhale! Je suis
Le beau pommier du Paradis.
Approche, approche, ma bien-aimée.
Je danse à tes chants, dans l'ombre embaumée
Du beau pommier que Dieu défend ;
Je siffle et vais, je tourne et rôde;
Ma robe est d'or et d'émeraude,
LA FAUTE i8j
Et je m'allong-e et je te tends, Entre mes lèvres et mes dents, Celte pomme de soleil chaude.
Je suis le beau serpent dansant.
Colombe 1 Colombe! Colombe enchantée, Qui te balances autour de moi, Pourquoi as-tu peur, colombe blanche ?
Ecoute ma voix, colombe, ma sœur.
Entre les branches descends dans ma danse. Descends sur mon cœur, colombe d'amour !
Et je danse et je chante, et danse encore. Je danse nue, éblouie et superbe, Comme un serpent dans les hautes herbes. Je danse et rampe dans les airs, Comme une flamme de l'enfer.
Je danse ailée, frémissante et sonore, Au fond du tourbillon vivant,
K/J LA CriANhON O LVE
Du tourbillon qui me dévore,
Du tourbillon où je descends.
Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,
L'âme enivrée et chancelante
Du vin de la danse,
Et du vin de mon sang.
CRÉPUSCULE
Surgit amari aliquid, Lucrèce-
la.
C'est dans ce silence enchanté De lune, d'ombre et de merveille, Dans cette grotte que sommeille, Disent-elles, la Vérité.
Mais on en approche, on y lance, L'une une rose, l'autre un cri ; Rien ne répond» et l'on s'enfuit Terrifiées de ce silence.
Car nous tremblons que, devant nous, Terrible^ éblouissante, et nue, La Vérité, en son courroux.
Soudain apparaisse et nous tue.
|<iO LA CHANSON D i:VE
Ce soir, à travers le bonheur, Qui donc soupire, qu'est-ce qui pleure?
Qu'est-ce qui vient palpiter sur mon cœur, Comme un oiseau blessé?
Est-ce une plainte de la terre, Est-ce une voix future, Une voix du passé ?
J'écoute, jusqu'à la souffrance, Ce son dans le silence.
Ile d'oubli, ô Paradis!
Quel cri déchire, cette nuit,
Ta voix qui me berce?
Quel cri traverse
Ta ceinture de fleurs,
Et ton beau voile d'allégresse?
CREPUSCULE
Au long* des eaux paies, dans ces vallées
De lune et de saules arg-entées,
Au bleu crépuscule, deux à deux,
Une main sur i épaule,
Ou seules, '
De lentes Ombres se promènent :
Ce sont les Ames.
Elrang-ères à la terre, elles viennent, — Par quelles voies de nuit profonde Et quelles landes d'asphodèles? — Vers cette étoile de l'Eden, Où c'est pour elles L'autre monde.
En vain je demande en leur tendant les bras ;
Etes-vous heureuses?
Pas une d'elles qui reponde
Elles ne comprennent pas.
Elles passent silencieuses,
En un pâle sourire ;
Au sein du bonheur elles soupirent.
Ni les roses et leurs arômes,
Ni ces beaux rivages où croît
La fleur de l'hyacinthe et la fleur du dictame,
N'ont dissipé le vag-ue effroi
Et l'amertume de ces âmes;
Elles ont souffert autrefois.
Ce sont des Ombres; et l'ombre les enchante... Sois-leur douce, ô Lumière- touche-les doucement, Suavité divine. Coupe où le ciel repose, Dont elles n'approchent qu'en tremblant, Et les paupières closes.
CRÉPUSCULE IQ3
De ces terrasses où, le soir, il flotte encor Sur la terre assombrie un dernier voile d'or, Nous reg'ardons^ tous deux, long-uement, en silence, Le monde qui s'efface et l'azur qui s'endort.
Il se tient près de moi. Ses grandes ailes blanches Sont closes. Il song-e ; et nul ne sait à quoi songent Les Anges. Tendrement, près de lui je me penche Sur l'Eden endormi.
Déjà, comme un baiser, Tout un ciel frissonnant d'étoiles s'est posé Sur ce sommeil heureux et ces rêves si calmes. Pas un souffle ne vole à la cime des palmes.
194 LA CHANSON d'kVE
Seuls, dans le soir encor, s'élèvent jusqu'à nous Les haleines des fleurs mourantes, et les doux Soupirs harmonieux des obscures fontaines ; Pourtant leurs voix aussi se sont faites lointaines. Ah ! vers quel g-rand silence et quel sommeil profond, Voluptueusement, toutes les choses vont ! Ah ! comme tout s'apaise, et comme tout s'oublie ! Ce qui troublait ce bel Eden, c'était la vie...
Que je voudrais Lui dire, afin qu'il m'en console. Par ce lent crépuscule, en de telles paroles,- Belles comme ce soir, lasses infiniment. Ce qui oppresse ainsi mon âme, en ce moment I
Mais II est si divin, si calme est son sourire, Que, près de lui, toute parole humaine expire Sur les lèvres. Sans doute, il ne comprendrait pas. Son âme flotte sur les choses d'ici-bas. Ainsi qu'une clarté d'étoiles étrangères. Elle contemple, et rêve, et ne sait de la terre
CREPUSCULE
Que les soupirs d'amour et les pleurs du honheiir. Et rien que d'éternel n'a pu troubler ce cœur.
(( Oue ce beau soir est plein de délices, ma Sœur. »
iCjG LA CHANSON d'Eve
Apprends-moi, dis-je, qui tu es, Azraël, Et Tang-e sombre s'éleva dans le ciel, En étendant sur moi ses grandes ailes.
La terre frissonna sous un souffle inconnu, Les corolles des fleurs tremblantes se fermèrent, Et le monde soudain s'efl'aça de mes yeux.
Pourtant des choses étaient encore :
J'entendais la foule légère
Des heures obscures qui passaient,
Et, Jomme en moi, des roses qui croissaient.
Au loin chantaient des sphères,
Des étoiles vivaient.
CRd-prscjjLE '1^7
Juand il se fit comme une aurore.
ilt je revis les g-randes ailes d'Azraël, Jui se fermaient et descendaient du ciel, Vvec rimmense nuit en elles.
;1 souriait à son ombre éphémère.
In oiseau poursuivait sa chanson coutumière. Jne vag-ue enchantée, immobile au rivage, lout à coup s'abattit, comme un cvg"ne sauvag-e. Et je vis un rayon arrêté sur ma main, iFrémir, et doucement reprendre son chemin.
igS LA CHANSON d'ÈVE
Oui, le jour luit encore, et j'entends
Le murmure des eaux et des feuilles^ le chant
Des g'ais oiseaux dans la lumière.
Le nuag-e s'est effacé : tout étincelle.
Gomme à l'aube première,
Tout éclate en rayons,
Tout abonde en chansons,
Tout se replong-e en l'ivresse éternelle.
Non, il n'est rien sur la terre,
Ni une fleur, ni un oiseau.
Ni un g'rain de poussière.
Ni une g^outte d'eau,
Qui ne croie à la vie ;
C'est le secret de leur bonheur,
Et de leur innocence ravie.
Et tout ignore encor qu'il faut mourir.
CRIÎPUSCULE 199
Vers le soleil s'en vont ensemble Mes pensées, divines sœurs.
Elles chantent; l'air pâle en tremble, Gomme s'il y tombait des fleurs.
Une s'attarde la dernière, Tristement, au bord du chemin D'où monte l'âme du matin Et la rosée à la lumière.
Celle-là qui s'évanouit, Au fond de ses larmes mortelles, Ne chante pas, mais c'est par elles Que le soleill'attire à lui.
?('0 1-A CHANSON D'èvE
Eve pleurait. Ses mains cachaient sa tête pâle.
C'était le premier soir mortel.
Des êtres lumineux descendirent du ciel, Et l'air s'emplit du chant de leur voix amicale.
Reg-arde, disaient-ils, si, dans ce soir d'été, Tout devant nous pâlit et tremble.
C'est que le chœur entier des ang-es te ressemble, C'est que Dieu ne nous fit que selon ta beauté.
Mais elle, tristement, levant vers leurs visages,
Ses yeux pâles et doux :
« Peut-être ai-je été belle, un jour, ainsi que vous, Ce soir, je ne suis plus semblable à mon image. »
CnÛPUSCULE 20I
Pourquoi mes anges ont-ils fui?
Pourquoi me laissent-ils solitaire, à cette heure
Où mon cœur inquiet cherche en eux un appui ?
Pourquoi n'entends-je plus ce que mes oiseaux chantent
Ce que disent mes familières fleurs?
Quel sortilège désenchante
Mes sources et mes bois,
Quand toutes choses, autrefois,
Etaient si belles
D'amicales voix ?
Comment ce qui, dans le matin, j Etait si proche de ma main, Que tout, il semble, s'inclinait vers elle, Ce soir est-il devenu si lointain ?
0 paradis de mon âme ingénue,
0 beau jardin de mes rêves d'enfant,
Sans même que l'ombre d'une nue
Lég-ère ait éteint un instant,
Sur la terre, ton éternel printemps,
Sans qu'une fleur se soit flétrie,
Mon paradis t'ai-je perdu?
Sans le savoir, de toi suis-je bannie?
CREPUSCULE 20v>
0 mort, poussière d'étoiles, Lève-toi sous mes pas !
Viens, souffle sombre où je vacille, Gomme une flamme ivre de vent 1
Viens, ô douce vague qui brill Dans les ténèbres ; Emporte-moi dans ton néant I
C'est en toi que je veux m'étendre,
M'éteindre et me dissoudre,
Mort, où mon âme aspire I
Dieu fort qu'elle attend
Avec des chants et des rires d'amour.
204 LA CHANSON d'rVE
Viens, brise-moi comme une fleur d'écume,
Une fleur de soleil à la cime
Des eaux,
Que la nuit effeuille, que l'ombre efface,
Et que l'espace épanouit.
Et comme d'une amphore d'or
Un vin de flamme et d'arôme divin,
Epanche mon âme
En ton abîme, pour qu'elle embaume
La terre sombre et le souffle des morts.
CIIÉPUSCULE -20^
En robe de pâle clarté, Douce comme la nuit d'été,
Soyeuse et blonde^ Des fleurs de l'autre monde En sa chevelure d'or, Celui qui est l'Ang-e en voyag'e Descend l'escalier des nuag'es, Et vient vers celle qui dort.
Messag'er à l'âme sereine,
Il approche lentement,
Gomme une aube lointaine ;
Et regarde, en se haussant
Sur la pointe de ses pieds brillants,
Dans le profond sommeil où murmurent
2uG LA CHANSON d'ÈVE
Des song-es encore,
Dans la clarté de la petite âme,
Qui brûle dans la nuit.
Il souffle la flamme, éteint le bruit,
Met le silence de sa bouche
Sur la bouche qui sourit.
Et pose, doucement, sur le cœur qui s'apaise
Sa main qui ne pèse
Pas plus qu'une fleur.
CUIÎPUSCL'LE 207
Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve, Comme un grand voile d'or, de la terre se lève.
Avec l'âme des roses d'hier, Lentement montent dans les airs, Gomme des ailes étendues^ Comme des pieds nus et très doux, Qui se séparent de la terre.
Dans le grand silence à genoux
L'âme chantante d'Eve expire, Elle s'éteint dans la clarté ; Elle retourne en un sourire A l'univers qu'elle a chanté.
Elle redevient l'âme obscure
Qui rêve, la voix qui murmure,
Le frisson des choses, le souffle flottant
Sur les eaux et sur les plaines,
Parmi les roses^ et dans l'haleine
Divine du printemps.
En de vagues accords où se mêlent
Des battements d'ailes.
Des sons d'étoiles,
Des chutes de fleurs,
En l'universelle rumeur
Elle se fond, doucement, et s'achèvo,