‹ La chanson d'EveChapitre 2 sur 4 · D. G. ROSSETTI · texte numérisé non relu

D. G. ROSSETTI

Un silence se fit dans le déclin du jour. Une plainte expira, puis un soupir d'amour. Puis une pomme chut, une autre encore^ et d'autres, Dans Vherbe haute et chaude et Vombre d'émeraude.

Le soleil descendit de rameaux en rameaux; rOn entendit chanter un invisible oiseau. Une senteur de Jleurs molles et défaillantes Sur la terre glissa comme une vague lente.

Et pour mieux enchanter celle qui vient, les yeux Baissés, et comme en songe, et le cœur oublieux, Par les troubles sentiers de ces jardins magiques^

72 LA CHANSON D liVK

Le soir voliipfiieux^ dans les airs attiédis^ De ses subtiles mains complices étendit L'insidieux filet des éloiles obliques.

Dans son jardin caché de roses et de silence^ Lente et close elle avance^ Le front las et penché.

Si lente elle va quil semble q a elle sommeille ; Non, elle veille ^ même elle voit :

Elle regarde, de ses yeux sombres, [Les /leurs de soleil où ses pieds blancs, \Ici, s'arrêtent au bord dune ombre.

« Qui vient? » dit-elle... Elle songe, elle attend. Mais l'ombre approche lentement, Eteint sesjleurs, éteint ses pieds blancs, Monte, grandit, lenvahit toute.

74 LA CHANSON d'lVE

Est-ce déjà le soir? Elle écoule.

Non, ce nest pas le reflet de la nuit. Dans le ciel, pas un glissement d'ailes. Sur terre, pas un bruit.

Et pourtant, il semble, une voix appelle... Et des mains s'ouvrent dans l'air qui tremble.

Mais doucement elle se dit:

« // est divin, qui vient ainsi Comme le soufjle oà se cache Varôme^ Comme lajlear oàse cache le fruit. »

Elle sourit, et songe encore :

« Comme la douce et profonde nuit.., »

Une voix appelle, une bouche approche, ({ Comme V Amour et le Bonheur. »

Sa tête s'incline sous la bouche.

Et ses longs cheveux touchent La Terre en fleur.

LA TliNTATIUN

Est-ce son souffle dont je frissonne

En ce soir d'or, qui répand en ma chair

Le rire infini de la blonde mer?

J'écoute et je tremble.

Au fond des g-rands bois

Ce sombre murmure est-ce sa voix?

Et ce bruit qui ressemble

Au bruit des feuilles légères

Qui tombent,

Est-ce le bruit de ses pas sur la terre?

|Est-ce sa face, ce soir lumineux

Dont mon âme rayonne et dont mes yeux sont bleus?

Et cet émoi, ce grand silence

|De toutes choses tout à coup,

'Est-ce l'effroi de sa présence

Qui fait mes mains se joindre et ployer mes genoux?

tG

LA CHANSON D EVJi

Est-ce lui, ce soleil du soir où je respire? Cet effluve embrasé de roses, est-ce lui? Vers celte ombre des fleurs esl^ce lui qui m'attire Par mon cœur qui frémit?

Et Toi, qui me regardes, de ces yeux étranges, Toi qui m'écoutes, ô silencieux Ang-e, J'ai peur que toi-même encore tu ne sois Lui, Car peut-être n'est-il rien au monde que Lui, Que Toi, song-eur divin, tranquille et solitaire. Qui souris en m'ouvrant tes ailes de lumière.

La fKNrATlON

Elle songe près des fontaines,

Au cœur profond du paradis.

Toute son âme n'est qu'une clarté sereine ;

Et dans un murmure elle dit :

Heureuse, sans rien voir, rien savoir, rien entendre, Sans cause humaine, je souris!...

Là sontdes fleurs, des fruits ;mes bras n'ont qu'à s'étendre, Mes mains n'ont qu'à s'ouvrir.

Mais en mon âme il n'est plus de désir ;

Mon âme enfin repose, et mon cœur est paisible.

En mes yeux éblouis entre seul, Invisible A mon oreille chante seul. Inouï!

Et je vis à l'entrée

De mes bosquets, ce soir,

Etrange et merveilleux,

Sa main blanche appuyée

A cet arbre aux fruits d'or,

Dont l'approche est fatale et l'atteinto

Mortelle, un jeune dieu.

Des roses couronnaient ses cheveux d'hyacinthe, Et son visage ressemblait à l'amour.

Ni mes pas assoupis dans les fleurs de la terre,

Ni le son de mon cœur ne pouvaient le distraire

De ses songes. Il regardait dans le ciel bleu

Une étoile pâle,

Gomme lui-même, et solitaire,

D'un long regard d'adieu.

C'est en toi, bien-aimé, que j'ccouto, Et que mon âme voit.

Accueille mon silence et montre-moi la route, Mes yeux fermés au monde se sont ouverts en toi.

C'est en toi que je ris, c'est en toi que je rêve, Que je pleure tout bas.

En toi que mon sein se soulève, En toi que mon cœur bat.

0 toi, dont s'ensoleille D'un tremblement d'ailes d'or

Mon souffle animé.

C'est en toi que je m'éveille, Et c'est en toi que je m'endors,

0 bien-aimé!

So i.v CHANSON d'Eve

Pardonne-moi, ô mon Amonr,

Si mes yeux pleins de toi ne te voient pas encore,

Si je m'éveille en ta splendeur,

Sans la comprendre, comme une fleur

S'éveille dans l'aurore;

Pardonne-moi si mes yeux aujourd'hui Ne te distinguent de la lumière, S'ils ne séparent ton sourire De leurs pleurs éblouis.

Pardonne-moi, si je t'écoute Sans t'entendre, et ne sais pas Si c'est toi, mon amour, qui parles, Ou mon cœur qui g-émit tout bas ;

LA TENTA MON Si

Pardonne-moi, si les paroles Autour de mes oreilles volent, Gomme des chants dans les airs bleus, Ou l'aile du vent dans mes cheveux.

Pardonne-moi, si je te touche Dans le soleil, ou si ma bouche, En souriant, sans le savoir, T'atteint dans la fraîcheur du soir; Pardonne-moi, si je crois être Près de toi-même où tu n'es pas.

Si je te cherche, lorsque peut-être C'est toi qui reposes dans mes bras.

82 LA CHANSON DÎLVR

Tandis que tu reposes sur mon cœur, Regarde : Autour de nous le ciel s'ouvre ; c'est Tlicure

Où tout atteint son âme, Où tout se lève en son bonheur, et chante, Où le monde n'est plus qu'une flamme.

Et qu'une fleur.

Qu'une vag'ue murmurante Qui vient mourir en nous.

Reg^arde : C'est l'instant radieux Où toute la terre atteint son dieu.

Mais de toi rien ne peut me distraire, De toi, rien ne peut m'éveiller !

Non, si quelque ange, aux ailes tremblantes, Du ciel descendait en ce jour.

Si, de sa main divine, il touchait Mes épaules, et de sa voix ardente

A mes oreilles il murmurait, Je ne détournerais pas la tête

De ton visag-e. Amour, Mais je t'enlacerais sur mon cœur,

Plus follement, de peur Qu'il ne se g-lissât entre nous, L'ang-e radieux et jaloux.

S/j LA CHANSON DLVE

Veilles-tu, ma senteur de soleil, Mon arôme d'abeilles blondes, Flottes-tu sur le monde, Mon doux parfum de miel?

La miit, lorsque mes pas Dans le silence rôden, M'annonces-tu, senteur de mes lilas, Et de mes roses chaudes?

Suis-je comme une g'rappe de fruits

Cachés dans les feuilles,

Et que rien ne décèle,

Mais qu'on odore dans la nuit?

Sait-il, à cette heure,

Que j 'entr 'ouvre ma chevelure,

Et qu'elle respire;

Le sent-il sur la terre?

Sent-il que j'étends les bras, Et que des lys de mes vallées Ma voix qu'il n'entend pas Est embaumée?

8G LA CHANSON d'Eve

Toutes blanches et toutes d'or, Sont les ailes de mes ang-es ; Mais l'Amour A des ailes qui chang'ont.

Ses ailes douces sont, tour à tour, Couleur de rose, couleur de pourpre.

Couleur de la mer vermeille où s'ouvre Le baiser du soleil.

Les belles ailes de mes ang'cs Sont toutes lentes, Et s'ouvrent closes.

Mais les ailes agiles de l'Amour

Sont impatientes, Et comme les cœurs jamais ne reposent.

Mets sur mon front Ton pur diadème, ô rayon De la lune |àle, Et ton blanc voile Sur mes épaules.

Mets ta parole

Virginale

Sur mes lèvres.

Et sois,

Entre mes frôles doig'ta

Que je lève,

0 rayon!

Le sceptre de mon royaume !

L\ TINTATION 89

Vous m'cnsoigncrez la douceur, 0 colombes, mes sœurs, Et l'élévation,

Aigles des monts.

Vous m'enseignerez la fierté farouche, Le calme dédain, Vous, que pas une main ne touche, Daims et daines de l'Eden.

Vous m'enseignerez les danses agiles, Mes sœurs les gazelles, Et les bonds exultants, 0 jeunes faons.

go LA CHANSON D EVE

Vous m'enseig-nerez les paroles subtiles, Serpents radieux, Et comment par elles On s'égale à Dieu.

Vous m'enseignerez l'envol de la terre, Chimères, L'extase des airs ; Et vous, Sirènes, toute la mer.

LA Tli.NTATlON QI

Regarde au fond de nous :nous sommes VEmeraude éternelle, et feuillae, et qui semble une mer, )à rôdent des parfums à travers la nuit chaude^ )ù circule le /lot des grands anges de Vair,

Vous sommes la forât énorme et murmurante, ^leine d'ombre éblouie et de sombre splendeur, }ui respire et qui vit,oà mille oiseaux d'or chantent, U dont la cime éclate en écumes de fleurs.

appuis le premier souffle et V aurore première^ y un effort inlassable et d'un désir sans fin, ensemble, nous montons des antres de la terre, ers ce but merveilleux que toi seule as atteint.

Ql LA CHANSON D EVK

Ensemble, nous sa voix, nous son âme profonde y Dans ce feuillage immense, à jamais reverdi, Nous avons abrité tous les rêves du monde, Et cest dans le soleil que nous avons grandi,

LA TENTATION q3

le l'ai prise dans mes bras,

l-ia petite sirène

\ux yeux éblouis.

ît voici qu'en chantant, ce soir, je la promène

la mon beau paradis.

]Iomme la lune sur la mer,

5a longue chevelure bleuo

>e mêle à la mienne,

•}ui est d'or.

5a belle queue

fraîne

^armi les fleurs.

^omme elle a peur,

^.onime son cœur bat sur mon cœurt

f)4 LA CHANSON d'ÈVE

Je ne sais pas ce qu'elle pense.

Elle me reg"arde en silence,

De ses pâles yeux pleins d'effroi,

Où quelque étrange songe sommeille.

De la terre ils ne veulent

Rien voir que moi ;

Pour Elle, j'en suis la grande merveille,

Et le mvstère.

Mais, parfois,

Elle étend les doigts,

Et touche l'air illuminé qui tremble,

Car la lumière et l'air ressemblent à la mer.

Et elle est triste, et parfois pleure.

Je veux la déposer,doucement,dans le fleuve, Mon beau fleuve d'Eden, dont les divines eaux S'en retournent parmi la chanson des roseaux, Vers la mer infinie; afin qu'il la ramène.

LA TENTATION q5

Heureuse et consolée, à ses sœurs les sirènes, I Et qu'elle joue encor, devant son miroir bleu, A peig'ner en chantant ses long"s et beaux cheveux, Qu'ont effleurés, ce soir, quelques roses mortelles, Et ces baisers humains que mes lèvres j mêlent.

q6 la chanson d'Eve

0 Lumière, Qui fis mes yeux d'azur Et d'humide splendeur, Comme de pures et claires Fleurs des airs!

0 Désir, qui créas ces lèvres, Qu'entr'ouvre un sourire Et qu'un baiser soulève!

0 Amour, Qui façonnas de tes mains

Douces et blanches, Celte coupe de mon sein, Où, à Tentour d'une fleur close,

Court une branche

De bleu jasmin!

LA TENTATION Qy

Quand vient le soir, Des cyg-nes noirs, Ou des fées sombres, Sortent des fleurs, des choses, de nous Ce sont nos ombres.

Elles avancent ; le jour recule.

Elles vont dans le crépuscule.

D'un mouvement glissant et lent.

Elles s'assemblent, elles s'appellent,

Se cherchent sans bruit,

Et toutes ensemble,

De leurs petites ailes,

Font la grande nuit.

Mais l'Aube dans l'eau S'éveille et prend son grand flambeau.

Puis elle monte, En rêve monte, et peu à peu, Sur les ondes elle élève Sa tête blonde, Et ses yeux bleus.

Aussitôt, en fuite furtive, Les ombres s'esquivent.

On ne sait où.

Est-ce dans l'eau? Est-ce sous terre?

Dans une fleur ? Dans une pierre ?

Est-ce dans nous?

On ne sait pas . Leurs ailes closes Enfin reposent.

Et c'est matin.

LA TK.NTATION

« Ferme-toi, cercle enchanté, Ferme-toi, mur de clarté, Enceinte de brume, Porte de lune.

Ferme-toi, et g-arde-la.

Trace à trace, et pas à pas,

Fermons l'espace,

Et que ses anges n'entrent pas. »

Dans votre palais Je suis enfermée.

Que me voulez-vous, petites fées?

BIBLIOTHÎCA

/OO LA CHAN>ON D i:VE

N'ai je pour vous, près des fontaines, Cueilli la verveine et le serpolet?

« Nous avons froid . »

Voici mon souffle, voici mes doiQ:"ts,

Êtes-vous réchauffées?

Et que demandez-vous encore?

« Ton âme,

Cette petite flamme d'or. »

La voici ; je vous la donne.

Et prenez mon cœur aussi.

« Nous avions froid, tu nous as réchauflées, Nous avions faim, tu nous as rassasiées, Et tu nous as donné ton âme.

LA TENTATIOÎ^ 101

Veux-lu, en échang-e, Des robes couleur de l'arc-en-ciel, Comme des ailes, des robes tissues D'azur et de lune? »

Non, je veux rester nue,

Gomme les fleurs, et comme les an,g-c:3.

« Nous te donnerons, si tu veux,

Les trésors futurs cachés sous la terre,

En des grottes obscures :

Ce sont les pierres.

Jl en brille dans nos cheveux,

Comme des phalènes

D'azur et de feu. »

Non, je dédaig-ne les choses souterraines.

a Veux- tu des yeux qui soient comme l'aube Dans l'obscurité? »

Non, je cherche ce qui se dérobe Dans la clarté.

« Veux-tu que nous te chang-ions En un oiseau, un papillon.

En une flamme, En une fleur, en un rayon? }»

Donnez à mon âme

D'être libre comme vous,

Comme les airs, comme le feu,

Qui souffle où il veut.

Et n'obéit pas môme à Dieu.

« Qu'il soit accompli le vœu ing^énu,

Le vœu adorable !

Fille humaine, sois libre,

Même de Dieu.

LA TENTATION Io3

Dans l'invisible,

Nos chants et nos danses vont te suivre.

Trace à trace, et pas à pas,

Nous serons dans l'espace

Où tu seras.

Ouvre-toi, porte de lune^

Enceinte de brume.

Cercle enchanté,

Car voici que renaît l'odieuse lumière,

Que déjà sur la terre

Le coq a chanté. »

lu/j LA CHANSON d'Eve

Or, Vénus, une nuit, vint m'apporter des ros:3. C'était dans le bosquet où je dormais encor. Elle était nue, et blonde, étlncelante et rose, Et tout l'air sombre autour d'elle était d'or.

Dans la nuit chaude il volait des colombes.

Ses belles nymphes, à la fois,

— Elles avaient des ceintures

De pourpre sous les seins,

Et des roses dans leurs chevelures, —

Firent, sous leurs agiles doig^ts,

Résonner des lyres :

LA TENTATION Io5

Et l'une dit : 0 reine! vois, |Elle s'éveille, elle rit, étonnée.

Elle est semblable à toi, au jour où tu es née De l'écume des eaux sur la mer du printemps. Gomme toi elle est blonde, et ce n'est qu'une enfant. Regarde-la. Ses yeux émerveillés ignorent Pourquoi tu lui souris et pourquoi nous venons, Vénus divine, avec des fleurs et des chansons, Du fond de notre nuit saluer son aurore; Et pourtant elle est comme une sœur de l'Amour.

Et je lui dis : 0 reine, Gomme ce nom dont mes lèvres apprennent Le murmure ébloui, Suavement sonne dans le silence, Et comme ta présence lA parfumé la nuiti Devant toi mes ang-es s'inclinent.

Et je t'adore, et je cherche en mon cœur Des paroles qui soient, Gomme ta g-râce et ta beauté divines.

I06 LA CHANSON d'ÈVE

Mais, hélas ! nos âmes humaines N'ont pour dire leurs bonheurs, Gomme leurs peines, Qu'un murmure ineffable, et des pîeun

Et, tout à coup, dans le son de ma voix, A travers l'air plein de chants et de roses, Celle qui, de son souffle, anime toutes choses, Doucement vint vers moi

Et je sentis sur mon cœur embrasé Comme des lèvres se poser.

Si tu veux les voir, m'a dit une Fée, Glisse un soir, comme moi.

Sous les saules, Et reg-arde, entre tes doig^ts, Par-dessus ton épaule.

Elles appuient sur les eaux bleues

Leurs frêles corolles,

Et leurs larges feuilles.

Et elles jouent, entre les joncs,

A des jeux d'ombre et de rajons.

Retiens ton souffle, approche en silence, Regarde : mais sache.

Sous chaque fleur blanche, \ Voir une fille qui se cache.

io8

« Du fond des eaux, qui nous appelle? Est-ce toi, Lum Qui sur l'écume d'or danses comme une plume D'oiseau de paradis? Est-ce toi, Brise, aux ailes Si pâles dans le soir, ô Brise aux ailes bleues? Qui nous appelle sur les eaux? La mer est seule. Qui a crié : Sirènes! dans les ombres? Rien? Reg-ardez, sœurs, sous chaque flot, regardez bien... Oh ! sur la rive, là, celle qui se soulève Sur les mains, nous épie, et qui nous rit : c'est Eve.

Oui, c'est moi, belles Sirènes, Que vous jouez sur les flots De la mer divine ; C'est votre sœur humaine, C'est moi, qui, ce beau soir

LA TENTATION I OÇ)

De l'Eden, viens à vous, Vous voir et vous entendre, Car vos jeux me sont doux, Et votre voix est tendre.

c Que tu es belle ainsi, sœur mortelle, étendue

Toute blanche dans nos flots blonds, et toute nue,

Semblable à quelque fleur étrang-e de l'Eden,

Là,où la mer devient le seul de tes jardins.

Les vag-ues, doucement, à tes pieds blancs s'aflaissent,

Et nous te caressons, puisqu'elles te caressent.

Toi seule viens à nous, et seule n'as pas peur

Il De suivre ton désir et d'aller où ton cœur, 'Mystérieusement, dans l'inconnu t'entraîne, Et d'écouter chanter ces perfides sirènes, { Comme disent, dans leur simplicité d'enfants, Ces beaux ang-es qui sont comme des cjg-nes blancs.

Parfois, leur grand vol d'or dans le silence passe Au-dessus de nos fronts, et le soleil s'efl"ace

no I.A CHANSON D EVE

Sur la mer. Nous crions. Mais aucun d'eux n'entend,

Nos voix n'arrivent pas jusqu'à ces habitants

Des hautes régions où la lumière règ-ne.

Ils ne croient qu'en un ciel que des ailes atteignent ;

Mais ils ne savent pas. Dans la limpidité

Des eaux profondes luit aussi la vérité.

Te souviens-tu des longs éblouissements pâles Qu'ouvrait, au fond des eaux, la grotte aux murs d'opales, Où tu naquis, un soir de printemps, parmi nous? Son sol était couvert d'un flot de perles, sous Des floraisons de nacre aux fruits de corail rouge. Et de ces algues d'or qui dans les ondes bougent. Un chant mystérieux en émanait ; parfois, La sirène en passant croyait ouïr ta voix.

L'île, avec ses vallons et ses bosquets de palmes, Grandissait à l'entour, silencieuse et calme. Nous en connaissions les fluides chemins ; Mais qui de nous eût pu prévoir ses lendemains 1 Elle se préparait à sa beauté future,

Dans l'ombre, mais dans un tel désir de lumière, Ou'on en sentait souvent frémir toute la mer. Ne t'en souviens-tu pas? »

Je ne m'en souviens pas.

Mais, parfois^ en mon rcvo, Il semble que je me meuve En des profondeurs bleues, Parmi des plantes Qui m'enveloppent toute

Ce sont des paroles étrang'es.

N'écoute,

Disent mes anges,

Ce que les sirènes fallacieuses chantent.

Mais votre voix m'attire;

Dites encore

« C'était àTûg-e des eaux. Elles étalent seules Sur la terre, toutes seules, sous les étoiles;

lia LA CHANSON D EVE

La nuit sombre y mirait leurs lointaines imag'es,

Et le jour le soleil, l'azur, et nos visag-es.

Or, un matin du doux printemps, que la corolle

Radieuse du blanc soleil dormait sur elles,

Nous vîmes, au milieu, comme une petite onde

Dans la calme clarté s'ouvrir, devenir g-rande,

Et venir jusqu'à nous : 0 sœurs! qu'est-ce qui monte,

Chantions-nous, du sein des belles eaux profondes,

Qu'est-ce qui monte jusqu'à nous? C'étaient des cimes,

Des cimes blanches qui montaient comme des cyg-nes,

C'étaient des neig-es dans l'air rose, des nuages,

Se dissipant en fleurs, s'étendant en feuillages,

Une corbeille immense, un éclatant berceau,

Que d'invisibles mains élevaient sur les eaux ;

C'était une île sur les mers, une île pleine

De soleil, de bosquets de roses, de fontaines,

Qui naissait de l'abîme en sursaut de clartés.

D'un long souffle de fleurs tout l'air fut éventé.

Mille vagues, parmi leur rumeur éternelle,

S'en furent par le monde apporter la nouvelle,

Et soudain, dans un vol tournoyant d'ailes blanches.

Du fulgurant soleil descendirent tes anges.

LA TENTATION Il3

Nous, immobiles, en silence, écoutions ! Chanter la terre. Et vers le soir, dans les sillons Des vag"ues d'où la lune humidement émane. Vers le rivage heureux, doucement, nous g'iissâmes. Et, nous haussant un peu sur les eaux, nous te vîmes Sous un berceau lég'er de roses étendue, [ Etincelante, pâle, ensommeillée, et nue. Et ce réveil divin ! C'est le soir, l'air est doux, Dans l'ombre, autour de toi, tes ang-es à g-enoux. Au-dessus de ton front, dans un fouillis de branches, 1 Un ciel d'étoiles pâles et de roses blanches; Au loin, la mer, et nous. Et celles qui te veillent, Soudain se lèvent, l'air frémit, et tu t'éveilles, Tu ouvres tes grands yeux, pleins de songe, et tu dis : Où suis-jo? Et une voix répond : Au paradis. »

0 Sirènes, Sirènes!...

Que vous chantez bien, Au rythme gai des flots, Cette chnnson des eaux, Dont vos âmes sont faites,

Iî4 LA CHANSON d'ÉVE

Et qu'elle est belle,

Sur vos lèvres,

Sa vérité nouvelle !

Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme

Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous lanlort!

« Nous connaissons la vie, et nous ne savons pas De paroles pour les choses qui ne sont pas. Certes, nulle de nous n'a une âme. C'est elle, La mer, qui est notre âme, et qui est éternelle; Nous ne sommes qu'un jeu de sa divinité. Tu dis, en nous voyant dans l'humide clarté, Etendues sur la vague, ou le sable des g-rèves : Elles dorment, elles reposent, elles rêvent... Mais c'est la mer qui rêve, et c'est elle qui dort; Et s'il semble que nous chantons, c'est elle encore Qui chante, car elle est notre voix, notre rire. Comme c'est elle en nous qui pleure et qui soupire. La sirène n'est qu'une apparence, un rayon, Ou quelque vague à sa surlace, ou quelque son, Quelque illusoire fleur.

LA TENTATION I l5

Parfois, les nuits de lune, Nous g-lissons sous la vag-ue phosphoreuse, et Tune Désire Tautre, et cherche, aux profondeurs des flots, Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux. Et dont le cri voilé lointainement appelle. Et, soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent, Comme deux vag'ues qui se rencontrent et roulent Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent, Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.

Comme sous un baiser, les vag-ues à Tentour

S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève ;

La vivante lumière a dissipé le rêve,

Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,

La clarté de ses eaux s'est faite leur reg^ard.

On g-randit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre

On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre,

Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond.

Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long- rayon

On se sent une chose immense et qui respire,

ri6 LA CHANSON d'Eve

Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire, El qu'un souffle éparpille en écume de fleurs. On est on ne sait quoi qui est toute la mer. Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir.

Maintes s'attardent dans l'inexistence heureuse.

Mais on s'éveille un jour : une onde nébuleuse,

Qui s'épanouissait, soudain, revient sur soi;

Une voix, confondue en l'unanime voix

Des choses, s'en sépare, et des lèvres ouvertes

Dans l'infini baiser des g-randes vag"ues vertes.

Se replient doucement,comme des fleurs au soir;

Un cœur, obscurément, commence à s'émouvoir

Dans le grand tremblement des flots qui s'ensclcillent;

Un clair regard, comme une étoile, se réveille.

Et, tout à coup, des eaux profondes l'on renaît,

Joyeuse et rajeunie, et splendide, au sommet

D'une vague fuyante où la lumière joue,

Qui bondit sur la mer, et qui semble la proue

Blanche et légère d'une écumante carène ! »

Vous êtes heureuses, ô mes sœurs, ô sirènes.

Vous qui n'avez point d ame,

Vous dont la grâce ignore

Jusqu'au nom môme

De la mort,

Vous êtes heureuses I

Ma joie est triste, et vous envie.

Que votre chant est doux !

Tandis que vous chantez, Sirènes,

Je sens que mon cœur obscurci

M'entraîne vers la mer, aussi,

Séjour de mon enfance...

'{ La nuit tombe. Veux-tu redescendre avec nous, ]n ce royaume dont l'obscure souvenance 5e réveille en ton âme? Viens, descendre est doux. j*lus que le ciel lointain les profondeurs attirent. iux abîmes des eaux l'étoile de la terre îrùle encore. Entends-tu ce chant mystérieux? Test le battement sourd de ce grand cœur de feu,

Il8 LA CHANSON D'r:VE

Qui nous appelle et dont toute la mer palpite. Déjà le grand sommeil nous envahit, viens vite... Reg-arde, Eve, à tes yeux nous allons disparaître, Et g'aies, en nous jouant, certaines de renaître, Mourir jusqu^à demain. Mais le doux chant qui fut, Sache l'entendre encor quand nous ne serons plus. Ne dis pas, tout à l'heure, en notre brève absence : Hélas! j'existe seule, et tout n'est qu'apparence, Un rêve merveilleux visita mon sommeil ; Mais, sous d'autres clartés que celle du soleil, Un autre monde existe où d'autres Eves vivent. Regarde : Rien n'échappe à la vue attentive D'une âme radieuse. A peine il est tombé, Sur la mer et sur notre éternelle présence,

Un voile de légère invisibilité

Adieu ! Et souviens-toi de nous dans le silence. »

Qu'elle repose douce et sereine,

Sous la lune, la mer,

En cet espace de solitude claire !

Oui, sous un autre Jour que celui de la fcrre^

Un autre monde existe où d'autres Eues vivent.

0 mes sœurs, ô Sirènes,

A g-enoux, en vos vagues vivantes,

Je vous écoute, et je vous vois.

Mon âme chante;

Mon âme a foie

Et vers vous j'élève

Les mains, et je porte à mes lèvres

Un peu de cette onde,

Où vous êtes présentes...

120 LA CIIA.NSON D EVE

0 mer splendide de clarté qui chantes

Autour du paradis,

Du Levant pâle au fulgurant Midi,

Du Nord de nacre au Couchant qui résonne

De sons de pourpre;

Mer dont l'immense baiser radieux,

Dès le jour qui se lève,

Est sur mes lèvres,

Et dont le rire est dans mes jeux ;

0 mer, dont les houles

Dans les vag-ues des airs s'achèvent et roulent

Et chantent à travers

Les arbres et les fleurs;

0 mer, toute de vag-ues ailée,

Me voici, comme toi, frémissante et nue,

Pâle, et soulevée

De la terre, à la voix inconnue

D'une blanche Beauté,

D'une Force qui passe,

Pure et sereine, dans l'espace.

0 mer, me voici comme

Ton éternel frisson môme,

Et ton âme;

J'aspire ton murmure, je t'odore et te sens

Ton souffle est dans mon souffle, et tes flots dans mon sang*.

122 LA C.FIANSON D LVE

O blanche fleur des aîrj, Fleur de l'inexistence, Aux immobiles mers De radieux silence.

Comme la mort tu luis Dans un ciel solitaire *, De toi toute la terre Est pâle, cette nuit.

0 lune I vers tes cimes D'irrespirable paix, Quels frissons unanimes Montent de ces bosquets !

Vers tes calmes rivag-es, Du sein tremblant des flots, Quelle plainte sauvag-e S'exhale, et quel sang-lot!

0 blanche fleur qui vois Notre âme inassouvie. Attire-nous à toi Au-delà de la vie !

I2i4 LA CHANSON d'jH'E

Je me suis cachée Sous les saules, ce soir, Au bord des fontaines.

Une biche y vient boire, Qu'on dit une fée.

Ahl qu'elle approche I Soudain, De l'ombre je bondirai sur elle Comme un ange félin.

Et je dirai les douces paroles

Qui délivrent;

Et peut-être serons-nous deux

Filles enlacées.

Qui se reg'ardent dans les yeux,

Emerveillées,

Dans le silence merveilleux.

11 est des heures où je leur dis — « Oes heures où le crépuscule Tombe, où sur le paradis Le souffle de la nuit circule: — Se croyez pas qu'en vous je croie Plus qu'il ne faut qu'une âme sage >oie à la vie ; Vlais je vous aime, /ous êtes mes songes, eux du malin, couleur des cieux, 3t ceux du soir, couleur des roses; 5t que suis- je autre chose, Vloi-même ?

Monde charmant d'illusions et de mensonGres; Sans me répondre, ils chantent dans l'ombre ;

!2fi LA CHANSON d'ÈVE

J'oublie mes paroles, et chante aussi;

Et nous allons ensemble

Aux célestes fontaines,

Boire le pur oubli de nous-mêmes,

Boire l'oubli plus jDrofond, plus lointain,

Aux fontaines du matin.

e sais-tu encore,

: ma Licorne ?

ne nuit merveilleuse,

!u fond des grands bois,

'est moi qui t'ai prise;

étais farouche comme toi.

ans une flèche, sans un dard,

'un seul regard

e mes yeux d'enfant,

i t'ai soumise ;

t tu vins, douce comme un faon,

•ans l'herbe t'étendre,

L mes pieds blancs,

omme mon ombre.

eule, une vierge pouvait te prendre.

A présent, tu reposes,

O ma Licorne,

En ce petit jardin,

Que j'ai clos de mes mains

D'une haie de roses,

Et qu'enveloppe l'Eden sans borcc:.

Et j'enlace mes bras

Autour de ton cou,

Ma douce bête, pleine de grâce.

Et pose ma tête contre ta tête,

Pour que ma voix ne te trouble pas.

Oh, de grâce, fleur que je cueille, Ce soir, que le long de mes mains Mon âme en toi ne passe, Que tout ce que je touche, hélas î Ne veuille devenir humain !

Déjà je sens, obscurément, tes feuilles Qui s'allongent, et ta corolle, Lourde de songe, qui se pose Comme un beau front sur mon épaule; Déjà je sens ton corps frémissant, Qui m'aspire et devient vivant...

Ah! reste hésitante ainsi, incertaine, Nymphe à mon âme, fleur à mes yeux Aux confins de la vie humaine.

l30 LA. CHANSON d'ÈVE

Parfois, ils viennent près de moi,

Du fond des nuits et des grands bois,

Sombres, terribles et doux,

Et se mettent à mes genoux ;

Et je caresse leurs fauves têtes.

Ils viennent du fond des bêtes,

Et des plantes,

Du fond des fleurs;

Sur eux je chante.

Ils ne savent rien dire, ni rire encore,

Mais parfois ils pleurent.

Pour eux je suis toutes choses,

Les premières roses et le premier soleil.

Ils sont lassés infiniment

Vers moi ils ont marché longtemps.

Et je les nomme

D'un nom mystérieux, et si lointain : les hommes.

LA TENTATION l3l

C'est de leurs voix que j'ai redit Leurs paroles, mais plus haut qu'elles, Tu voles, ma chanson aux ailes Bleues d'oiseau de Paradis !

0 ma chanson, tu les dépasses, Tu leur ouvres l'immense azur!

Et tu jettes leur rire obscur En mille étoiles dans l'espace.

Leur pauvre cœur silencieux, S'approfondit quand tu le touches ; L'haleine qui naît de leurs bouches.

En toi devient souffle des cieux.

l3îî LA CHANSON d'ÈVK

Monte chanson ! Et si ta route, Là-haut se perd dans le néant, Monte encore, le ciel t'écoute, Et peut-être qu'un dieu t'entend.

LA TENTATION l33

La douce nuit vers elle est venue ^ Et dans le sommeil de ses yeux Les étoiles sont apparues.

Aucune autre humaine pensée Que ce rayonnement des cieux^ En son rêve nest descendue.

Comme une prière exaucée^ Souriante^ heureuse, bercée, Elle s'est endormie en Dieu,

Son souffle s'apaise peu à peu.

Mais les étoiles continuent A briller dans son rêve blea.

l34 LA CHANSON d'ÈVE

En quel silence frémissant,

Ma Splendeur blanche, tu descends

Sur la terre ! Et sur moi qui sommeille,

Dans le soleil, candide et nue,

Te poses doucement,

Les ailes étendues.

Comme il tremble, mon sein caché Sous tes plumes soyeuses !

Il semble que de roses Tout mon corps soit jonché.

Mais je ne veux l'enlacer qu'en songe, 0 mon amour, et sans savoir

Ni qui tu es, ni comment on te nomme, De peur, hélas ! que je ne m'éveille, Les yeux en pleurs, et les bras dénoues, Vi<lcs de mon Cygne envolé.

36 LA CHANSON u'ÈVE

Elle dort dans Vombre des branches^ Parmi lesjleurs du bel été.

Une fleur au soleil se penche. . .

N'est-ce pas un cygne enchanté ?

Elle dort doucement et songe.

Son sein respire lentement.

Vers son sein nu la /leur allonge Son long col frêle et vacillant.

Et sans qu'elle s'en effarouche, La longue, pâle fleur a mis, Silencieusement, sa bouche Autour du beau sein endormi.

LA TENTATION iZl

L'onde tremble comme une moire De ténèbre à travers la nuit, L'onde profonde, sourde et noire, Où tout à coup la lune luit.

Du fond des eaux la lune attire De pâles, long-ues, frêles fleurs, Qui montent, s'ouvrent et se mirent Dans son impalpable splendeur.

Mystérieusement écloses, Gomme un mortel pressentiment, Dans l'onde et la lune elles posent Leurs longs et pâles flambeaux blancs.

38 LÀ CHANSON d'ÈVB

Il semble, au delà de la vie, Et cependant à mon côté, Que quelque être étrang-e m'épie, Invisible dans la clarté.

J'ai traversé Tardent buisson dont le feuillage,

Comme une flamme, s'est ouvert sur mon passag-e,

Et dont l'embrasement s'est refermé sur moi.

Personne. Tout est calme. Une enceinte de pierre,

Une porte béante, un espace où l'on voit

Un autre monde luire en une autre lumière.

Rien n'y respire plus. Seule, sous le soleil,

Une allée infinie, et des saules qui laissent

Sur le sable dormant traîner leurs branches lasses.

Toutes choses au fond d'un étrange sommeil,

Et l'ombre et la clarté, comme l'air, immobiles.

Ainsi, le soir n'est plus au delà de ce seuil. Ailleurs, c'est l'heure merveilleuse où tout se voile Du crépuscule bleu qui tombe des étoiles Sur mes bosquets heureux. Ici, le grand jour seul

l/iO» LA CHANSON D EVE

Qui rayonne à jamais d'une lumière égale.

Et pourtant quel divin et doux apaisement

Dans ce silence pur, et cette virg-inale

Solitude! En ces lieux plus rien qui soit vivant.

Pas un oiseau qui dans cet air irrespirable

Ait ouvert ses ailes lég"ères ou laissé

L'étoile de ses pieds ag"ilcs sur le sable.

Pas une haleine qui, dans la brise, ait passé

Ce seuil où tout expire, où jusqu'aux fleurs muettes

Du paradis, en foule, interdites, s'arrêtent ;

Car il est inscrit sur ce seuil de pierre: Ailleurs.

Là, tombent tous les bruits, là, ma voix même a peur

Et recule aussitôt qu'elle touche l'espace ;

Et c'est par là, disent mes anges, que la Mort,

En ce divin royaume, in visiblement passe,

Et par là que la vie, obscurément, en sort.

Qu'importe! Ils sont si doux, ici, mes calmes rêves. Ils ressemblent à ceux qui viennent dans la nuit, Quand tout repose, quand mon cœur heureux m'élève Au-dessus de l'Eden lui-même, et que je suis,

LA TENTATION l/jl

jà-haut, dans le ciel sombre et merveilleux, la sente )es étoiles : Tout s'est appesanti ; je dors. Aes pieds s'enfoncent dans leur neig'e étincelante. uommc elles se ressemblent ces deux routes d'or ! i^eut-être est-ce une seule et la même, mais vue 3es confins du sommeil et de ceux de la vie.

Jue je voudrais de là m'apercevoir debout,

Pâle et lasse, accoudée à cette porte, sous

des fleurs dont les parfums enveloppent mes songes.

Que les choses ici doivent sembler étranges.

Sans trêve et sans repos, et dans quelle rumeur

De feuillages, de vents et de vagues ! L'horreur

De vivre est si profonde, là ; si souriante

La joie d'être rentré dans le néant divin !

Ou n'est-ce qu'un mirage? Etendrais-je la main ?...

0 Dieu ! Ma main que j'en retire est froide et morte,

Elle scintille comme une rose de gel,

Rien que d'avoir, un seul instant, sous cette porte,

Effleuré cet air pâle et ce jour irréel !...

l42 LA CHANSON d'kVE

Qu'est-ce donc qui s'étend, comme l'ombre d'une aile

Invisible sur moi, comme un voile azuré ?

Quelque chose de l'autre monde est-il entré

Dans mon âme? Mes yeux se ferment, je chancelle.

Je suis si lasse et si brisée, et j'ai sommeil

De ces mourantes roses lasses de soleil.

Dont les parfums vers moi ne montent plus qu'à peine.

Gomme toute la terre elle-même est lointaine !.. .

Où donc s'en sont allés ces deu.^ papillons bleus

Qui, tout à l'heure, sur ce seuil, jouaient tous deux ?

Il n'est pas un nuage au ciel qui ne s'efface

Dans la sérénité divine dès qu'il passe.

Mon cœur s'apaise aussi, tout s'apaise. Je viens.

Je m'approche et je viens, Inconnu, qui m'attires

Et m'enlaces avec ces caresses, ces liens

De fleurs... Cette parole que je n'osais dire,

Je l'ai dite. Elle chante. Ecoute. L'as-tu bien

Entendue ? Alors, prends-moi doucement la main.

LA TENTATION l/jS

0 Dieu I qui donc est là, Dans le vide, au delà De cette porte !

Qui s'est levé, devant Moi , de la poussière morte Et du néant ?

Oh parle vite I

Ne me reg^arde pas de la sorte,

En silence ! J'ai peur ;

Ne lixe pas ainsi sur moi tes yeux avides,

Ma sombre sœur !

Es-tu mon âme, Es-tu mon ombre ?

lO

l/j/} LA CHANSON d'ÈVE

Qui que tu sois, Va-t'en, fantôme !

Je ne veux plus te voir...

0 mes anges, à moi I

KA TENTATION l45

( Nous voici. Dans le ciel naît l'aurore nouvelle, "^a mort s'efface, Enfant, et le malheur n'est plus, S. travers les airs bleus, de l'éclair de nos ailes, ^n foule auprès de toi nous voici revenus.

\cgarde, Eve divine, écarte tes mains pâles )e ton visage plus doux que l'aurore, vois, \ous nous tenons comme une troupe triomphale, )ebout dans la lumière entre la Mort et toi.

.a porte de l'exil du Paradis est close ; ur elle, et sur son seuil, il flotte doucement In voile d'ailes blanches et de blanches roses ; l'out l'air n'est qu'un parfum et la brise qu'un chant.

l46 LA CHANSON d'ÊVE

De cet oubli d'une heure il n'est rien qui s'élonne. L'âme la plus heureuse est si lasse parfois ! Reviens. L'erreur était humaine; Dieu pardonne. Le Paradis entier t'attend comme autrefois.

En ton absence tout a gardé l'attitude De l'immortel instant divin où tu passas ; Tout rêve encor, les eaux, les bois, la solitude Le beau rêve que ta présence lui laissa.

C'est une amère paix que l'éternel silence, Le sombre sommeil donne aux yeux à jamais clos ; Chants et silence, ici, s'enlacent et la Danse S'appuie, agile et blanche, au souriant Repos.

Et c'est la vie ! Elle est la volupté suprême Du Paradis ; la terre en fleur où elle choit, Se désaltère en elle, et le Rêve lui-même A sa fontaine tend sa coupe d'or et boit.

LA TENTATION l^"]

Mais tu lèves les yeux et souris. Nos paroles Vont se taire devant ta plus simple chanson, Car revoici l'Eden. Dans les airs déjà vole Le souffle qui l'annonce et son divin frisson.

Là faute

Tout est innocence.

Nietzsche

a !1 luit dans l'ombre,

Le beau fruit d'or,

Il luit comme un trésor

Entre ces feuilles.

C'est pour toi qu'il a mûri,

Le beau fruit du paradis.

Quelles roses lui sont pareilles ï

Voilés de leurs ailes, Les anges sommeillent..»'

Voici que la nuit vient, Pas une étoile ne se lève.

Ohl rien

xo.

Qu'un effleurement

De tes lèvres...

Qui peut savoir?

Le souffle du soir le touche bien.

Ecoute ma chanson ;

Elle murmure à ton oreille :

Approche et cueille.

Les anges sommeillent »

Je l'ai cueilli ! je l'ai goûté,

Le beau fruit qui eu ivre

D'org-ueil et je vis !

Je l'ai g-oûté de mes lèvres

Le fruit délicieux de vertig-e infini.

Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent,

Je suis égale à Dieu l

JJn autre monde de beauté

S'étend devant mes rêves ;

De toutes choses sur la terre se lèvent

De nouvelles clartés.

Ah ! tout n'était qu'illusion humaine,

t son"-es décevants !

Pour la première fois je vois et je comprends, Comme Dieu même.

Ah ! qu'en la paix de l'Eden il repose,

L'arbre miraculeux de lumière et de vie,

Où je devais trouver la mort !

Pas un frisson dans ses feuilles ravies.

Avec quel sourire de calme bonheur,

Il respire l'air empourpré du soir !

Et voici qu'à la place où furent ces fruits d'or,

Les rameaux innocents se sont couverts de roses.

LA FAUTE l55

Je l'ai tué, je l'ai tué !

Il tombe.

Ecoute. Une voix dans le soir a crié

Sur la mer sombre : Tu l'as tué !

Comment l'ai-je tué, mon dieu, de ces mains blanches Qui n'auraient pas blessé une colombe Ni tué une fleur ?

Ah ! rien ne savait qu'il vivait, Et tout ignore qu'il n'est plus.

Et l'aurore se lève encore.

iG-Ô LA CHANSON d'i;VE

Rien ne le pleure.

Pas un sourire de la terre

Ne s'est effacé ;

Pas une fleur, pas un rayon,

Pas une étoile de ma chanson»

Sans que j'y pense,

Il s'est éteint dans le sibnro.

LA FAUTE l57

Mon âme sois joyeuse !

li n'existe pas. Il n'existe plus.

Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,

Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,

Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,

De toutes les choses

Qui l'ont vaincu.

Il n'existe pas. Il n'existe plus !

Va, ma chanson lég'ère, va le dire

?ar les eaux et la terre,

Partout où le jour luit ;

Va le dire en un rire éperdu,

Qu'il n'est pas, qu'il n'est plus.

Et que le monde enfin est délivré de lui I

i58 LA CHANSON d'Eve

Tu n*es donc plus, Esprit, qui viens de mourir

0 mon ennemi mort, repose !...

La haine aussi est morte ;

L'amour seul survit.

Sur ta tombe je porte

Ces roses.

Je ne dirai sur toi Que de douces paroles, Comme un baume Qu'on répand à genoux, En y mêlant son âme.

Au matin de mon enfance, Tu fus le song-e de mon cœur

Tremblant, sa craintive espérance ; 0 toi, qui m'enseignas la peur, Reçois de moi l'amour.

Apprends de moi comme on pardonne Sur la terre, et parmi les hommes.

l60 LA CHANSON d'ÈVE

Et je revis auprès de l'Arbre merveilleux

Le jeune dieu aux cheveux d'hyacinthe,

De roses couronné.

Ses reg-ards, qui suivaient l'amoureuse descente

D'une étoile, s'étaient avec elle inclinés

Vers la terre. Ses lèvres souriaient.

Il était nu ; je vis que j'étais nue.

Et je baissai mes paupières, émue

D'un trouble inconnu.

Et sa voix s'éleva dans le calme jardin.

Elle disait : Je suis l'Amour.

J'étais avant toutes choses,

0 fille née de la terre et des eaux I

LA FAUTE l6l

Ne crois qu'aux dieux jeunes et beaux, Qui viennent dans la lumière Couronnés de roses, Et qu'accompag-ne la douce voix Murmurante des colombes.

Il n'est pas d'autre dieu que moi»

iCa LA CHANSON D*ÈVE

0 dieu, sois donc béni I Et viens, Amour, tes mains sont pleines De fleurs, les miennes De fruits.

Reçois mon offrande.

Viens, sur mes lèvres ardentes fondent Tous les fruits d'or du paradis ; Mon baiser est le premier du monde.

LA FAUTE l63

Mon âme atteint ce qu'elle chante, Elle s'élève en son rêve vivant; Ce qu'elle écoute, ce qu'elle attend, Je le deviens, je suis mon chant, J'habite ma lumière.

Mon âme atteint ce qu'elle espère,

Afon royaume s'est fait un son De lyre, une fleur d'or, un rire Dans l'air sonore que j'aspire, Mon royaume s'est fait rayon, Et ses portes flamboyantes Se sont ouvertes dans ma chanson.

Mon âme atteint ce qu'elle rêve.

i64 LA c^AN«;o^f d'Eve

Sois absous par ma bouche De toute trahison Et de toute malice, Mon beau Serpent, et glisse En paix, comme un rayon, Parmi ces roses.

Tu m'as appris la belle vérité.

Tu m'as appris le secret de la terre,

Et l'énigme des choses,

Esprit de lumière,

Clair esprit de feu 1

Toi par qui je devins une égale de Dieu.

Glisse, ô mon beau serpent,

Parmi mes Ijs, et rôde

Entre les roses de mes printemps ;

Sois couronné d'or clair et vêtu d'émeraudes,

De topazes et de diamants 1

i66 LA CHANSON d'Eve

Voici qu'ils éclatent Enfin, mes éclairs, Ardents et joyeux, Mes beaux éclairs bleus Sur la mer violette.

Et mes jardins de feu.

Voici qu'ils abattent.

Dans les sillons de la tempête,

La moisson des ténèbres.

Et qu'ils fauchent le vent,

Et brillent sur ma tête

Comme des glaives flamboyants.

0 rires de l'enfer, mes archang^es rebelles,

Divins éclairs,

Venez, venez, prenez-moi sur vos ailes,

Dans vos fêtes et vos combats,

Car j*ai soif de tempête

Et je ne tremble pasl

l68 LA CHANSON d'ÈVE

D'entre les roses de l'aurore

Elles sont venues, mes ang-es sonores.

Ils sont venus comme un rire dans l'air, Et comme des souffles sur la mer.

Je me tenais, mains jointes devant elles, Silencieuse, immobile et debout.

Ils m'ont saluée du vent de leurs ailes, Et sont tombés à mes genoux.

LA FAUTE l6g

Elles m'ont dit : Voici tes servantes.

Déjà leurs bouches m'effleuraient.

Leurs lèvres n'étaient pas de celles qui chantent; Leurs paroles n'étaient qu'un baiser.

Dans le i^rand matin diaphane, Ils sont venus mes ang-es joyeux.

D'un horizon de neig'e et de flamme Ils ont fermé le monde à mes yeux.

De mes pieds clairs à ma tête blonde Toute par eux jonchée de fleurs,

Ils ont tracé de grandes ondes, Et des spirales de splendeur.

Puis frémissants, ailés sur moi, M'ont tout entière et tous à la fois,

Au fond de leurs âmes altérées,

Long-uement, doucement, comme une ombre, aspirée.

0 mes anges, les Flammes, 0 mes souffles de feu, qui résonnez dans l'air, Qui dansez et chantez en vos robes légères y " D'étoiles et d'éclairs;

Vers vous aussi mon âme S'élance avec ardeur, Et mon rire qui brille, 0 mes filles, mes sœurs I

Flammes subtiles, ô divines compagnes,

Radieux séraphins.

Enseignez à mes pieds, enseignez à mes mains Vos danses agiles.

Qui bondissent sur les montagnes.

Comme les biches et les daims.

Enseig'nez à mes bras vos étreintes mortelles,

Vos enlacements fous, Enveloppez-moi du vol chaud de vos ailes,

Et brisez mes genoux.

A ma bouche enseig'nez vos baisers qui dévorent, Votre bouche qui mord, Et cette voix éblouie et profonde, Où revivent en flammes d'or, Les premiers soleils du monde.

Et prenez-moi, feu léguer, feu dansant,

Frémissantes Flammes !

Faites de moi de l'ardeur, de l'élan, Une chose qui monte et plane; Faites de moi du rire et du chant !

Car vous êtes des voix et des chants, ô mes Flammes, Des sons exultants, mes ang-es jojeux ! Vous êtes des chants radieux où mon âme, S'élève sur des ailes de feu.

0 mes ang-es, les Ondes, Limpides et froids, Fuites ag-iles, eaux vagabondes.

Lèvres et rires, ailes et voix, Que sous mes song-es j'entends bruire, Autour du monde, autour de moi ;

0 mes ang-es, les Ondes,

0 mes ang-es, les Eaux, En qui scintille mon imagée Parmi les feuilles, les roseaux,

Et les fleurs du rivag-e; En vos pâles frissonnements Je vous regarde et vous entends ; Autour de moi vos lèvres chantent.

Je suis votre parole, et vous ma voix fuyante.

174 LA CHANSON n'èvE

Et je viens vers vous et vous dis :

0 mes ang-es, les Eaux, ô mes anges, les Ondes, Rires bleus de mon paradis, Que je me perde, que je me fonde

En votre calme pureté, Et qu'en vos fraîcheurs je descende Comme l'ardeur d'un ciel d'été.

Buvez mes lèvres, comblez mon âme, Apaisez la soif de mes yeux.

Eteig'nez-moi des sourdes flammes Dont m'étreignent mes cheveux.

Que je devienne en vous mon rêve,

Une clarté qui s'achève En des vag-ues, en des bruits De sources sombres dans la nuit; Une chose qui glisse et chante, Nue, et frémissante, et qui fuit.

Et va vers des mers inconnues, Dans le grand murmure infini.

0 Fleurs, âmes lég^ères, Qui, doucement, saluez la lumière

Où je chante ; 0 Fleurs qui vous jouez dans Tair du paradis, En tout ce que je vois, en tout ce que je dis. Gomme les flammes et les eaux vivantes. Vous aussi, divines Fleurs, Etes mes ang-es et mes sœurs.

Déjà presque humaines, Si proches de moi, et pourtant si lointaines,

0 fidèles compag-nes.

Lèvres nombreuses, beaux yeux ouverts.

Dont la foule innombrable partout m'accompagne

Et peuple mes déserts;

Recevez-moi parmi vous, douces sœurs.

Parmi vos chants qui ne sont qu'imai^-es. Couleurs, parfums et souffles doux,

En vos sourires, parmi vous.

Recevez-moi timide et tremblante.

En votre pur et jeune sein.

En votre éternelle et grave attente

De je ne sais quoi de divin.

Et je VOUS suis, de mon cri, dans Torag-e,

0 Souffles des airs, Souffles sauvag*es,

0 mes beaux anges impétueux,

Qui bondissez en foule à travers les éclairs,

Sur vos blanches cavales,

En chasse des nuag-es,

Sous vos flèches de feu.

Et je vous suis de mon cri sur les mers, Souffles, qui dans un tourbillon d'ailes, Tombez et retombez en tempête sur elles, Souffles du ciel, dont les pieds foulent Les flots qui s'écroulent Parmi les rires du soleil.

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